‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · JAGOPONE DE TODI. IM · texte numérisé non relu

JAGOPONE DE TODI. IM

Boniface se souyinrent qu'ils étaient chrétiens, et Dante flétrit d'un vers immortel ceux qui avaient fait le Christ prisonnier en la personne de son vicaire (1).

Jacopone fut absous de l'excommunication quand Benoît XI, successeur de Boniface, par une bulle datée du 25 décembre 1303, leva les peines prononcées contre les Golonna et leurs adhérents. Il trouva dans le couvent des Frères Mineurs, à Collazone, le repos de ses dernières années. C'est là qu'on aime à voir le vieil athlète désarmé," et ce caractère impétueux, capable encore de tendresse, non-seulement pour Dieu, mais pour les hommes. Une amitié trè&-douce l'attachait à firère Jean de TAlvernia, en qui semblait revivre Tâme de saint François. Un jour qu'il le savait pris d'une fièvre quarte, abattu de corps et d'esprit, il lui adressa des vers et un présent. Les vers exhortaient frère Jean à souffrir, comme le vase de métal souffre les coups du

(1) Dante, PurgaUy XX :

Vcggio in Alagna enirar lo fiordaliso, E iiel vicario suo Gristo esser catto.

Wadding, Walsingham, ad ann. 1503. Le cardinal de Saint-George décrit ainsi les derniers moments de Bonifuce :

Leclo prostratus anhelans

Procubuit, fassusquc fidem, veramque professus Romansc Ecclesise, Ghristo dum rcddilur almus Spiritus, et divi nescit jam Judicîs iram.

Le procès fait à la mémoire de Boniface VIII devant le concile de Vienne prouTe qu'il récita les articles de foi en présence de huit cardinaux. Devant ces témoignages, comment Sismondi, et après lui M. Michelet, ont ils eu le courage de répéter sur la mort de Boniface les récits calomnieux de ses ennemis? 11 ne manque, en vérité, que d'ajouter, avec Ferretus de Vicence, les tonnerres, les foudres, et la troupe de diables, sons la forme d'oiseaux noirs, « venant chercher Tâme de ce Pharaon. »

LIS POtaU FBAHC. il

MB LE MESCBEOBECX

marteau qui le façoone. Ils rappetaient que la douleur est expiatoire pour le pécheur, glorieuse pour Thonmie sans péché. Le présent qui accompagnait cette épitre se composait de deux sentences latines : a JTai toujours tf considéré et je considère comme une grande chose €c de savoir jouir de Dieu. Pourquoi? Parée que dans ces a heures de jouissance l'humilité s'exerce avec respect* a — Mais j'ai considéré et je considère comme la plus a grande chose de savoir rester privé de Dieu. Pour* a quoi? Parce que dans ces heures d'épreuve la foi « s'exerce sans témoignage, l'espérance sans attente de a la récompense, et la charité sans aucun signe de la a bienveillance divine (1). » C'est tout l'abrégé de l'ascétisme chrétien, et V Imitation n'a pas de doctrine plus solide.

Mais en même temps les cantiques de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix n'ont pas de langueurs plus passionnées que le petit poème suivant, ouvrage de la vieillesse de Jacopone, et comme le dernier son de cette corde qui allait se briser : «0 amour, divin amour! <,c pourquoi m'avoir assiégé? Tu semblés épris de moi « jusqu'à la folie : je ne te laisse point de repos. Tu as a mis le siège devant mes cinq portes : Touïe, la vue, « le goût, l'odorat et le toucher. — Si je sors de moi a par la vue, tout ce que je vois est amour. Dans toutes « les formes, c'est toi qui te peins, toi sous toutes les « couleurs... — Si je sors par la porte de l'ouïe pour

(I) Jacopone, Poésie spiritual^ lib. II, xxi.

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« trouver la paix, que signiûent pour moi les sons? « C'est encore toi, Seigneur; et tout ce que j'entends c( tie parle que d'aimer. — Si je sors par la porte du « goût, par celles de l'odorat et du toucher, je retrouve « ton image en toute créature. Amour, que je suis in- « sensé de vouloir te fuir ! — Amour, je vais fuyant pour « ne point te livrer mon cœur. Je vois que tu me transa figures et que tu me fais devenir amour comme toi, <x si bieu que je n'habite plus dans mon cœur, et que c( je ne sais plus me retrouver. — Si j'aperçois dans ce un homme quelque mal, ou vice, ou tentation, je me a transforme et j'entre en lui : je me pénètre de sa ce douleur. Amour sans mesure, quelle âme chétive tu c< as entrepris d'aimer! — Christ mort! mets la « main sur moi, tire-moi de la mer au rivage. Ici « tu me fais languir à la vue de tes plaies. Ah ! pource quoi les as-tu souffertes? Tu Tas voulu pour me saua ver(l). »

Vers la fin de 1306, Jacopone, chargé d'années, tout brisé des étreintes de Tamour divin, tomba malade, et reconnut les approches de la mort. Ses compagnons le pressaient de demander les sacrements de l'Église; mais il déclara qu'il attendrait frère Jean de rAlvernia, dont il était tendrement aimé, et des mains de qui il voulait recevoir le très-saint corps de Jésus-Christ. A ces mots, les religieux commencèrent à s'affliger, car

(i) Jacopone, Poésie spirituali, lib. VI, xi :

amor, divino amorc, Perche m* hai assedialo?

i€4 LE BIENHEUREUX

î! n'y avait nul espoir que frère Jean pût être averti en temps utile... Mais le mourant^ comme s'il ne les entendait point, se soulevant sur sa couche, entonna le cantique Anima benedetta. Il avait à peine achevé ce chant, quand les frères virent venir dans la campagne deux des leurs, dont Tun était Jean de FAlvemia. Un pressentiment impérieux Tamenait au lit de mort de son vieil ami : il lui donna d'abord le baiser de paix, et ensuite les saints mystères. Alors Jacopone, ravi de joie, chanta le cantique Jesu, nostra fidanza; après quoi il exhorta les frères à bien vivre, leva les mains au ciel, et rendit le dernier soupir. C'était la nuit de Noël, au moment où le prêtre, commençant la messe dans l'église voisine, entonnait le Gloria in excelm.

Le souvenir des dissensions religieuses s'était effacé. U ne restait de Jacopone que la tradition de sa pénitence, Texemple de l'amour de Dieu poussé par lui jusqu'au dernier effort de la nature, et enfin ses cantiques populaires, répandus comme une rosée du ciel sur les montagnes de l'Ombrie. Les ignorants et les pauvres aimèrent ce saint homme qui avait chanté pour eux, et ils se pressèrent à son tombeau. Jacopone reçut un culte public, et fut mis au nombre des Bienheureux. U est vrai qu'on ne trouve ni les actes, ni la date de sa béatification dans les Annales de V Ordre de Saint-Franr çois. Mais on voit, en 1596, l'évêque AngeloCesi élever, dans l'église de Saint-Fortunat de Todi, un monument où il recueillit les restes du saint pénitent : il y fît graver cette inscription : « Ce sont les os du bienheureux

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« Jacopone de' Benedetti, de Todi, Frère Mineur, qui, « s'étant rendu insensé pour l'amour du Christ par « uh artiûce nouveau, trompa le monde et ravit le « ciel (1). »

Souvent Fesprit de schisme a cherché sa justification dans la conduite des saints qui poursuivirent d'une parole sévère les désordres du clergé, ou que le malheur des temps mit en lutte avec les princes de l'Église. Ceux qui remuent toute l'histoire pour trouver des ennemis à la Papauté n'ont eu garde d'oublier Jacopone. Toutefois ce qu'ils voulaient tourner à la confusion du Catholicisme fait précisément sa gloire. Rome ne craignit pas de souffrir à ses portes, dans une ville du domaine pontifical, le culte public rendu à cet homme juste, mais trompé. Elle avait puni d'une peine temporelle l'erreur d'un moment; elle permit qu'on récompensât d'honneurs sans fin une vie de vertus. L'Église, en pardonnant les violences de Jacopone, montra une fois de plus qu'élite a sondé jusqu'au fond le cœur humain, et qu'elle en a compris les contradictions; car il y a dans le cœur de l'homme un amour sévère, jaloux, incapable de rien souffrir d'imparfait chez ce qu'il aime. Son langage est dur, et les étrangers le prennent souvent pour le langage de la haine; mais ceux de la famille savent ce qui se cache de tendresse sous ces emportements.

(i) Wadding Annal., tom. VI, ann. 1306. — Voici le texte latin de Tcpitaphe : « Ossa B. Jacoponi de Bcnedictis, Tudertini. Fr. Ordinis Mino ruin, qui stultus propter Christum, nova mundutn arte dclusit et cœlum rapuit. »

I«M» LE BiKNUEURECX iACOPOSE DE TODf.

Nous connaissons maintenant le poète : il est temps d*ouvrir son IiTre, et de chercher, sous la poussière de ces pages trop négligées, quelques-unes des plus belles inspirations du mysticisme catholique.

LES POÉSIES DE MCOPONE. lOT

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