‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 3)Chapitre 5 sur 16 · G, K, CH · texte numérisé non relu

G, K, CH

-jfevo;,

fcuni,

c/iunni.

êxupoç,

svai/ira.

schwa^r.

ce, G, K,

X^îv,

gfans,

/cans.

(1) Les caractéristiques régulières du singulier masculin sont s pour le nominatif, s pour le génitif, une voyelle longue pour le datif, la nasale ni ou n ppur Taccusatif. Exemple :

Sanscrit. Gothique. Comparez avec le latin.

Nom, S. sun us, fils, sun us. fruct us.

Gén, sun ôs, sun aus, fruct ûs.

Dat. sun avè, sun au, fruct ui.

Accus, sun wn, sun u pour sun un, fruct um.

La nasale n, dont la présence devient le principe de la déclinaison faible, paraît déjà dans le sanscrit.

En «anscrit. En grec.

Nama, nom, pC;, nez;

Nama n as, pi v o;.

Sarma, heureux; fxs'Xa;, noir;

Sarma n as. pi^Xa voç.

Deux règles sont conununes à toutes les déclinaisons de la famille indo*

En laUn.

En goUiiqae.

homo;

guma, hatnme;

homi n is.

gumi ns.

sermo,

hairtô, cœur;

sermo n is.

hairti ns.

Même ressemblance dans la manière de conjuguer. Rien n'égale la flexibilité du verbe sanscrit, qui compte trois voix, six modes, six temps, trois personnes avec trois nombres, en tout trois cents formes distinctes. Ce modèle s'altère; mais toutes les langues indo-européennes en retiennent quelques traits : toutes donnent les mêmes caractéristiques aux trois personnes. La forme du prétérit sanscrit se reproduit dans le grec, dans plusieurs verbes latins, et dans la conjugaison forte du gothique. Mais en même temps s'introduit en grec le procédé de la conjugaison faible, qui prévaut en latin, où il gouverne la plupart des verbes ; il devient enfin la règle générale des idiomes du Nord. Ceux-ci ne connaissent déjà plus l'imparfait, l'aoriste, le plusque-parfait, les deux futurs des langues classiques; ils perdront bientôt les flexions du duel et celles du passif; ils n'arriveront jusqu'à nous qu'après avoir dissipé, pour ainsi dire, leur part de l'héritage, dont ils auront à peine sauvé assez de débris pour faire reconnaître leur naissance et leur rang (1).

européenne : 1*» le neutre fait raccusatif semblable aw nominatif; S'* le génitif et Taccusatif neutre sont semblables au même cas de masculin.

(1) Les caractéristiques régulières des personnes sont m pour lai", s pour la 2*, t pour la 3*. Nulle part la ressemblance ne parait plus frappante que dans le verbe être :

Préseht indicatif.

SaoscriU

Grec

Latin.

Gothique.

Sing, 1"

pers.

Asmi,

sum,

im.j

Asi,

èooî,

es,

is.

Asti,

IcTt,

est,

ist.

Plur. 1"

Smas,

iapi-'v,

sumus,

sijum.

Stha.

£<tt:.

estis,

sijuth,

Santi,

eîdt,

sunt,

sind.

Le sanscrit a perdu plusieurs formes que des dialectes plus jeunes ont retenues (1). On est donc conduit à supposer l'existence d'une langue mère qui aurait fait pour ainsi dire la première éducation de la race indo-européenne, lorsque, peu nombreuse encore^ elle vivait sous le même ciel, avant que chaque peuple s'qd détachât pour aller attendre à son poste les ordres de la Providence. Dans cette longue émigration, à travers tant de siècles et de périls, comment les hommes n'eussent-ils pas beaucoup oublié? Plus ils s'enfoncent du midi au septentrion et de l'est à l'ouest, plus les traditions s'obscurcissent dans les langues comme dans les mœurs. Ainsi le grec conserve plus de flexibilité que le latin, tandis que l'éclat et la régularité du gothique ne

SUBiOKCTIF.

Samcrit.

Grec.

Latin.

Gothique.

Sing, 1"

pers.

Sjàm,

eiYiv,

sim,

sij an.

Sjâs,

etin;,

sis,

sij ais.

Sjât,

eiTf],

sit,

sij ai.

Plur, 4-

Sjâma,

8?Y)ÎA6V,

simiis,

sij aima,

Sjâta,

etyiTS,

siiis,

sij aith.

Sjus,

eisv,

sint.

sij aina.

En ce qui touche la formation des temps du prétérit, on trouve premièrement les verbes qui ont le redoublement et le changement de voyelle. Sanscrit : tup, frapper; prétérit, tutôpa. Grec : Tfy.^tù, couper; TétopMt. Latin : pango^pepigi. Gothique : slêpa, saislêp. Secondement, c^xqui altèrent seulement la voyelle. Latin : capio, cepi ; ago, agi. Gothique : giba, gab ; standa^ sioht. Troisièmement, ceux qui intercalent une consonne pour former une désinence. Grec : Xuo, xéXuxa. Latin : amo, amavL « Gotique v haba, habaida.

(1) En comparant le nombre des flexions que prend le verbe régulier ^rm dans divers idiomes indo-européens, j'en trouve environ 30Ô en sanscrit-*"-! (sans compter les participes); à peu près autant dans le grec, 150 en latiii,,^ • 40 en gothique, 25 en teutonique, 21 en Scandinave, 12 en anglo-saxon-^ .m: Cependant, au subjonctif, le latin sint et le teutonique sijaina gardent 1.ts ^ caractéristique n, qui disparait dans le sanscirit sjus.

se reconnaissent pas chez l'anglo-saxon, perdu aux dernières extrémités de Toccident,

Les langues germaniques se rattachent à celles de Alphabet l'Asie par un autre lien, par Talphabet. On a longtemps douté que Fart d'écrire fût connu en Germanie. Tacite veut que l'écriture y soit restée c< un secret ignoré des a hommes comme des femmes (1). » Mais en même temps il décrit les bâtons divinatoires, marqués de signes déterminés, dont les combinaisons servaient à faire connaître l'avenir. Il indique, sur les confins de la Germanie et de la Rhétie, des monuments couverts d'inscriptions en lettres grecques. C'est assez pour laisser soupçonner l'emploi d'une écriture savante, consacrée à des usaçes religieux, et dont les formes n'étaient pas sans ressemblance avec F alphabet commun de la Grèce et de Fltalie. Plus tard, lorsque Ulphilas traduit la Bible dans la langue des Goths, il se sert de l'alphabet grec : mais il y ajoute plusieurs lettres qui n'ont d'analogues que dans les caractères appelés runiques. Ces caractères paraissent au sixième siècle chez les Prancs, ensuite chez les Ânglo-Saxons, les Saxons, les •Scandinaves. Ils y sont liés aux opérations magiques, aux rites des sépultures, à tout ce qu'il y a de plus ancien dans les coutumes et dans les souvenirs (2). Odin

(i) Tacite, Germania, 19 : « Litterarum sécréta viri pariter ac fœminse ignorant. » Cf. c. 10 et 5. La question de Texistence de Talphabet chez les Germains a été vidée dans le savant traité de W. Grimm : Die deutsche Hunen.

(2) W. Grimm {Deutsche Rtinen) a publié deux alphabets gothiques et

lui-même est l'inventeur des runes, il les porte gravées sur la baguette mystérieuse qui donne la paix ou la guerre aux nations ; c'est lui qui en enseigna Tusage aux rois et aux sacrificateurs : de là ce système d'écriture sacrée connu par tout le Nord. Un chant anglo-saxon, d'origine païenne, mais qui a reçu des retouches chrétiennes, présente la série des runes, avec leurs noms et leurs sens, dans une suite de vers empreints de cette naïveté qui est le caractère des premiers âges.

F. Feoh, L' Argent. — L'Argent est la joie de Thoinme. L'homme doit

donc le répandre avec libéralité, s'il vont obtenir jugement

favorable.

U. Ur, Le Bison. — Le Bison a la tête dure et les cornes hautes.

C'est la bête cruelle qui combat les cornes en avant, frappant

du pied dans le marais. C'est le plus fier des animaux. Th. Thorrif L'Épine. — L'Épine est très-aiguë; elle est dangereuse sous

la main de Thomme ; elle est souverainement incommode

à celui qui dort avec elle.

0. Os, La Bouche. — La Bouche est le commencement de la parole,

le siège de la sagesse, la joie de celui qui est prudsit. Elle

tait le plaisir de l'homme et sa confiance.

plusieurs alphabets anglo-saxons, saxons, Scandinaves. Â la fin du sixième j!"=^ siècle, le poëte Fortunat, écrivant à son ami Flavus, le conjure de lui ré- — pondre en langue barbare, s'il ne veut le faire en latin :

Barbara fraxineis pingatur runa tubelHs Quodquc papyrus agit, virgula plana valet.

Rhabanus Maurus enrichit son traité de Inventione linguarttm d'au alphabet qu'il attribue aux Marcomans; il en indique Femploi superstij tieux ; « Littcras quibus utuntur Marcomanni quos nos Nordmannos \ mus, infra scriptas habcmus, a quibus originem qui theosticam loquuntuKL^^-iur tinguam truhunt. Gum quibus carmina sua incantationesque ac divinations .^nxes significare procurant qui adhuc paganis ritibus involvuntur. » Au temj^^^ops de Rhabanus, on donnait aussi le nom de Marcomans et de Normands air^^^oux Saxons établis au delà de TElbe. Cf. Fulcuin, ap. d'Achery Spicilegium, iZ m — i5; et Uclmoldus Nigellus, Chronic.

B. Rad, La Chevauchée. — La Cheyauchée est douce à Thomme quand elle le ramène au logis ; elle est salutaire à celui qui, monté sur un fort coursier, poursuit une longue route.

G. Cen, Le Bois résineux. — Le Bois résineux se £iit connaître à tous les regards quand on le jette dans le brasier. Blanche et lumineuse, sa flamme monte dans la salle où dorment les fils des rois.

H. Hsegl, La Grêle. — La Grêle est la plus blanche des graines, elle tombe du ciel brumeux ; le vent la pousse en tourbillon, elle finit par se résoudre en eau.

N. Nid, La Pauvreté. — La Pauvreté resserre la poitrine des enfants des hommes; cependant elle les laisse arriver à la puissance et à la sécurité, si d'abord ils prennent conseil.

I. h, La Glace. — La Glace est froide et glissante, mais elle brille

comme le verre, elle scintille comme la pierre précieuse. L'œil aime à contempler les plaines unies que forme la gelée.

S. Sigel, Le Soleil. — Le Soleil fait Tespoir des gens de mer, lorsqu'ils cinglent sur le bain immense où nagent les poissons, ou que le navire, ce coursier marin, les ramène vers la terre.

T. Tyr, Le Marteau. — Le Marteau est un signe sacré. 11 maintient la paix parmi les fils des rois. Durant le voyage, on le voit briller (sous la figure de Féclair) dans les nuées ténébreuses. Ce signe ne trompe jamais.

B. Beork, Le Bouleau. — Le Bouleau ne porte pas de fruits. Cependant il pousse vigoureusement ses branches stériles, et ses rameaux ont leur beauté. 11 rend un doux murmure, lorsque, tout couvert de feuillage, il est caressé par le vent.

M. Mariy L'Homme. — L'IIomme se réjouit quand il est aimé de ceux de son sung ; mais l'un trahira l'autre. C'est pourquoi le Dieu juste nous rendra à la terre d'où nous sortîmes.

L LagUf L'Eau. — L'Eau devient la pensée continuelle des hommes de mer lorsqu'ils sont balancés dans la nacelle, oii quand les grandes vagues les épouvantent, et que le navire, ce coursier des mers, ne connaît plus de frein.

A. Ac, Le Chêne. — Le Chêne est sur la terre l'abri des enfants des hommes. Devenu vaisseau, il descend sur le réservoir où se baignent les alcyons : il va chercher la mer. Que chacun ait un chêne, c'est le plus noble des arbres.

Y. Yr, L'Arc. — L'Arc fait la joie et Thonneur du fils de roi et de l'homme libre. 11 est utile au combat, léger en voyage, bon compagnon de route pour les guerriars (1).

Ce petit poëme respire bien le génie du Nord, On y retrouve tout ce qui frappait, tout ce qui touchait les vieux Germains : les forêts de chênes et de bouleaux, et les longues chevauchées sur des plaines de glace, la mer et ses terreurs, la guerre et ses joies, Tamour de For, le pouvoir de la parole dans les assemblées du peuple, le foyer domestique où le bois résineux pétille ; et pardessus tout le souvenir des dieux, qui mettent l'éclair comme un signe dans les nuages. Nous avons donc un monument primitif de l'alphabet runique.

Il est vrai que chaque peuple, chaque siècle, y introduit de nombreuses variantes. Mais partout reparaissent seize lettres qui rappellent les seize cadméennes de l'alphabet grec, emprunté lui-même aux Phéniciens. Comme les lettres phéniciennes, les runes ont des noms dont elles forment les initiales, en même temps qu'elles donnent la figure ou l'hiéroglyphe des objets que ces noms désignent. De même que l'Alpha (A) représente la tête renversée du bœuf (y), que les Phéniciens appellent alephj ainsi, dans l'alphabet runique, la lettre T,

(1) W. Grimm (Deutsche Runen) a donné le texte de ce poëme et celui d^un chant Scandinave qui reproduit les seize runes dans un ordre un peu différent, mais avec de telles ressemblances de détail, qu'il faut y reconnaître une seconde version du même original. Au reste, les Anglo- Saxons mirent une sorte de raffinement dans l'écriture runique; ils donnèrent aux caractères une forme plus compliquée, et en portèrent le nombre de seize à trente-deux.

initiale de Tyr^ la foudre, est templacée par l'image d'un fer de lance (!)• La lettre Y, initiale du mot j/r, Tare, est représentée par un arc armé de sa flèche (a) (1). De part et d'autre c'est une écriture qui cherche à exprimer des sons; mais elle garde la trace du système hiéroglyphique, qui s'appliquait à reproduire des images. Si une telle ressemblance ne peut être fortuite, il faut que les caractères runiques soient venus avec les Germains de l'Asie occidentale, d'où l'alphabet phéninien, qui est aussi celui des Hébreux et des Arabes, devait sortir pour faire le tour du monde.

Mais, pendant que l'art d'écrire, propagé en Grèce et en Italie, y devenait l'instrument de la parole publique, portait de ville en ville et de siècle en siècle des chants, des récits, des doctrines qui agitaient les peuples et qui pressaient le travail des esprits, le même présent, mis entre les mains des hommes du Nord, y était demeuré inutile. La caste sacerdotale avait fait de l'écriture, selon l'expression de Tacite, un secret ignoré de la multitude, un moyen de perpétuer des superstitions qui étouflFaient les |intelligences. J'ai déjà cité le Chant de Rig, où se développe, si l'on peut ainsi parler, tout le système d'éducation des Scandinaves. Les enfants des serfs et des hommes libres sont exercés aux travaux des champs et aux fatigues de la guerre. Le dernier des fils

(1) De même, le bêta B figure une maison (beth)y le gamma F le cou d'un chameau (ghimel), — On a obéi à une nécessité typographique en empruntant le W grec pour remplacer le caractère runiqiie qui lui ressemble, mais qui s'en distingue par des formes bien plus anguleuses.

du noble, celui qu'on appelle Konr^ c'est-à-dire le roi ou le prêtre, est le seul qui apprenne à connaître les runes. Et en effet, dans tous les poèmes de TEdda, la connaissance des caractères runiques passe pour une science réservée aux dieux et aux représentants des dieux, à laquelle on n'arrive que par des initiations et par des épreuves. Ainsi, quand le héros du Nord, Sigurd, a délivré Brunhilde la belle captive, celle-ci, qui est déesse, révèle à son libérateur l'art des runes et leur antique origine. Elle lui apprend comment Odin, instruit par le nain Mimir, grava les premiers caractères sur un bouclier avec la pointe d'un glaive, et, les raclant ensuite, les mêla dans une boisson composée de vin, d'or et d'herbes puissantes, qui fut répandue dans l'espace : les Ases en eurent une part et laissèrent l'autre aux hommes de race noble. C'est le même breuvage que Brunhilde présente à Sigurd, et elle ajoute ces mots : « Reçois de mes mains, homme belliqueux, cette « coupe enchantée, pleine de gloire et de vertus sec< crêtes, pleine de chants, de prières favorables et de « joyeux discours. — Par elle tu apprendras les runes « de la victoire {sig-runar). Si tu veux rester vainqueur, ce tu les graveras, les unes sur le pommeau de ton épée, a les autres sur les coquilles qui garnissent la garde, c< quelques-unes sur les deux côtés de la lame ; et deux « fois tu invoqueras par son nom le dieu des batailles. « — Tu apprendras les runes des philtres {cœl-^runar). « Ti tu veux que la femme étrangère ne trompe point « la foi, lu les graveras sur la corne à boire, sur le dos

a de la main, et tu traceras sur Tongle le signe de la « fatalité. — Tu apprendras les runes de l'enfantement « {biarg-runar). Si tu veux assurer la délivrance de la « femme qui enfante, il faut les écrire sur la paume de a la main, les enlacer autour des doigts et implorer « les déesses qui portent secours. — Tu apprendras les « runes de la mer (frrim-runar). Si tu veux sauver dans « leur course les navires, ces chevaux de l'Océan, tu « graveras ces caractères sur la poupe et sur le timon c< du gouvernail ; tu les marqueras avec le fer rouge « sur l'aviron. Il n'y aura plus de tempête si menaa çante, ni de flots si livides, dont tu ne sortes vivant. « — Tu apprendras les runes des plantes {lim-runar). « Si tu veux exercer l'art de guérir et reconnaître les « blessures, tu tailleras ces caractères sur Técorce et « sur la racine de l'arbre qui pousse ses branches du « côté où se lève le soleil. — Tu apprendras les runes « des procès {^naUrunar). Si tu veux que nul ne te « fasse payer chèrement une offense, tu les lieras, tu « les envelopperas, tu les combineras dans l'assemblée c< où les hommes doivent comparaître devant le tribua nal légitime. — Telles sont les runes de récriture « (bok--runar)j les caractères excellents, efficaces entre « les mains de ceux qui savent en user sans confusion « et sans erreur. Leur puissance durera jusqu'au jour « qui mettra fin au règne des dieux (1). » Ce n'est point ici le lieu d'éclaircir toutes les obscurités de ce

(1) Edda Sdsmundar, RiymaL Brynhildar quida, 1.

texte ; cependant rien n'en ressort mieux que l'existence d'une écriture employée à conserver, comme autant de formules magiques, les premiers préceptes de tous les arts. Mais on voit ces traditions emprisonnées dans un cercle d'initiés, enveloppées de pratiques superstitieuses dont elles ne se dégageront pas, incapables de mouvements et de progrès. La science des caractères puniques, en se condamnant au secret, s'était vouée à une stérilité éternelle. Les Germains possédaient au fond le même alphabet que toute l'Europe policée, comme ils avaient la même grammaire; mais ils n'avaient pas su se servir de ces deux grands moyens de civilisation. La barbarie, c'est-à-dire le désordre, est dans leurs langues aussi bien que dans leurs institutions et leurs croyances.

Conclusion. Et Cependant l'étude des langues achève de résoudre avec le dernier degré de certitude la question d'origine déjà éclaircie par la comparaison des lois et des mythologies de l'antiquité. A la vue du ciel rigoureux de la Germanie, de cette terre ingrate et de ces tristes déserts, Tacite ne pouvait comprendre qu'on eût quitté pour eux des climats meilleurs ; il croyait les Germains autochthones (1). C'était l'orgueil des anciens de ne vouloir rien de commun entre eux et ces étrangers dont ils faisaient des sujets, des esclaves, des gladiateurs.

(1) Tacite, Germania, 2 : « IpsosGermanosindigenas crediderim...Quîs poiTo, praeter periculum horridi et ignoti maris, Asia, aut Âfrica, aut Italia relicta, Germaniam peteret, informera terris, asperam cœlo, tristem cultu adspectuque, nisi si patria sit ? »

Quel n'eût pas été leur étonnement d'apprendre que leurs poétiques idiomes, que la langue d'Homère et celle de Virgile touchaient de si près à celle de ces nomades, délestés comme les ennemis des dieux et des hommes? Le christianisme ne pouvait rien faire de plus hardi que de reconnaître chez les Germains les frères des Romains et des Grecs, et la science moderne ne pouvait rien tenter de plus honorable que de ressaisir les preuves de cette parenté. Il était réservé à la philologie, à une étude qui passe pour oiseuse et stérile, d'arriver à des découvertes si fécondes; de contredire toutes les conjectures des matérialistes; d'établir, par la communauté du langage et des idées, une incontestable communauté d'origine entre ces races blondes aux yeux bleus, à la grande stature, qui erraient dans les solitudes du Nord, et les peuples brunis par le soleil, d'une plus petite taille, d'un sang bouillant, qui bâtissaient des villes, creusaient des ports, ouvraient des écoles, sous le ciel lumineux du Midi. Il reste assurément beaucoup à faire pour ramener à la même unité les races dispersées sur le reste du globe; mais il suffit que toutes les recherches historiques du dix-neuvième siècle tendent à la démonstration du dogme de la fraternité, de la solidarité universelle. Il faut bien que l'avenir ait des questions à résoudre; il faut que la vérité, en s' éclairant toujours, conserve toujours assez de difficultés autour d'elle pour tenir les esprits en haleine et pour courber les savants, comme le reste des hommes, sous la sainle loi du travail.

g. Il n'y a pas de langue sans poésie. On connaît des

^ cw'ïït*"* peuples qui ne sèment point, qui ne bâtissent point; on

ine poésie , . . , . x m > •. i

savante, n en conuait aucun qui ne chante pas, où il n y ait des chants pour bercer les enfants, pour animer les guerriers, pour louer les dieux. L'humanité, si misérable qu'elle fût, ne s'est jamais contentée de la satisfaction de ses besoins terrestres. Elle ne saurait se priver de ces plaisirs d'esprit, qu'on a coutume de regarder comme un luxe. Il ne s'agit donc pas de savoir s'il y eut une poésie chez les Germains, mais si, au milieu des chants improvisés qu'ils avaient comme tous les barbares, il se forma un cycle poétique, c'est à-dire une suite de récits qui missent en scène les mêmes héros, qui s'enchaînassent entre eux, et s'établissent ainsi dans la mémoire des hommes. Il s'agit de savoir jusqu'où Fart fut porté, si la poésie fit l'occupation régulière d'un certain nombre d'intelligences; comment enfin le génie germanique tenta d'atteindre à cet idéal de beauté que toutes les nations cherchent à fixer dans

leurs monuments, comme elles cherchent à mettre la justice dans leurs lois et la vérité sur leurs autels.

La Germanie, avec ses forêts éternelles, avec ses latradiuon

poétique

beaux fleuves, avec ses mœurs belliqueuses, avait plus leg^^^^aing de spectacles qu'il ne fallait pour réveiller l'inspiration. Comme chez toutes les nations jeunes, les grandes émo- Poésie tions s'exprimaient d'elles-mêmes dans un langage harmonieux et figuré. La joie et la douleur suscitaient les poètes : dans les banquets la harpe passait de mainen main comme la coupe, et le convive qui refusait de chanter était couvert de confusion. Il y avait des danses accompagnées de chants pour les noces; il y en avait pour les funérailles. Quand on avait mis sur le bûcher le corps d'un chef avec ses armes, ses trésors et ses esclaves égorgés, une troupe choisie de gens de guerre tournait plusieurs fois autour en répétant en chœur les louanges du mort, en célébrant ses exploits et ses largesses. D'autres fois on voit les veuves des guerriers improviser le cantique de deuil, comme le font encore les paysannes de la Corse et de la Grèce. C'est ainsi que, dans un fragment de l'Edda, la belle Sigruna pleure Helgi son bien-aimé, mort sur le champ de bataille, ce -— Non, je n'irai plus m'asseoir joyeuse sur les mon- « tagnes de mon pays, ni le matin ni le soir; je ne c< connaîtrai plus le plaisir de la vie tant que je ne « verrai plus mon roi porter son front haut et rayonce nant au-dessus de son peuple; tant que je ne verrai c< plus venir ce chef, pressant sous lui son cheval belc< liqueux, accoutumé au frein d'or; tant que je n'irai

c( pas recevoir ce héros au retour des combats* — Quand « Helgi jetait Tépouvante parmi ses ennemis et parmi a leurs proches, ligués avec eux, c'était comme si le ce loup poursuivait un troupeau de chèvres, qui, épera dues, se précipiteraient du haut du rocher. — Helgi « l'emportait sur le reste des guerriers comme le jfrêne c( au beau feuillage l'emporte sur la ronce, ou comme « le faon, encore tout trempé de rosée, s'élance portant . a la tête plus haute que les autres bêtes de la forêt. » Ainsi les héros du Nord ont aussi des pleureuses à leurs obsèques : il semble que ces hommes de sang ne peuvent s'endormir dans leur tombeau s'ils n^y sont bercés comme des enfants par le chant des femmes (1). Poésie Si rhomme ne savait ni vivre ni mourir sans que la

didactique. . . . ,.

poésie fût pour ainsi dire à ses côtés, comment les peuples se seraient-ils passés d'elle? Nous l'avons vue mêlée aux sacrifices et aux prières, employée à conserver les traditions religieuses, les lois, le calendrier, l'al-

(1) Voyez dans Bède {HisL eccles.f IV, 24) l'histoire du pétre Gaedmon, Burchard de Worms, InterrogaL, 54 : « Est aliquis qui supra mortuum nocturnis horiscarmina diabolica cantaret, etbiberet, et manducaret ibi?» Sermo S. Eligii, apud d'Achery Spidlegium, t. V, p. 215-219 : «Ludos etiam diabolicos et vallationes (ballationes?) Yel cantica gentilium fieri vetale. » Edda Sœmundary t. H. Hundingsbanay n : « Ita Helgius — perterruerat— hostes suos omnes — et eoruin cognatos, — quasi lupo persequcnte — ruèrent vesanae — capra; pavoris plen» — ex monte deorsum.

— Ita Helgius — heroibus antecelluit, — ut formosa — fraxinos spinae; — aut hinnulus iste — rore respersus, — qui reliquis feris — celsior incedit,

— dum cœluni versus elata — cornua resplendent.

Les danses funèbres autour du bûcher de Bcowulf, décrites à la fin du poëme anglo-saxon consacré à célébrer ce héros, resserablent, de la manière la plus frappante, aux funérailles d'Attila décrites par Jornandès, de Rébus Geticis, cap. 49.

phâbet. Nous rencontrerons encore plusieurs exemples de ces compositions où les leçons d'une vieille sagesse revêtent la forme tantôt d un récit, tantôt d'une suite d'énigmes ou de sentences. Rien n'est plus naturel, et par conséquent plus inspiré, que ces premières tentatives d'alliance entre le vrai et le beau, que cette poésie enseignante, didactique, qu'on a coutume de regarder comme une poésie de décadence, et qu'on trouve cependant à l'origine de toutes les grandes littératures, depuis Hésiode et les comiques grecs jusqu'aux poètes inconnus de l'Edda. Les Germains, chez qui tous les pouvoirs trouvaient tant de résistances, ne résistaient pas à la puissance des vers. Ils redoutaient la parole chantée qui pouvait les flétrir dans la mémoire de leurs derniers neveux. «Tout meurt, disaient-ils; une seule « chose ne meurt pas : c'est le jugement qu'on porte a des morts (1). »

Dès lors on ne s'étonne plus si le chant menait les commence-

* ment

guerriers au combat. La bouche collée contre leurs hou- ^^^î^^^ cliers, ils entonnaient l'hymne militaire;^ ils présageaient l'issue de la journée par la force et l'éclat des voix. Quand Julien l'Apostat en vint pour la première fois aux mains avec les Allemands, ses soldats, saisis d'horreur, comparaient les refrains barbares de F ennemi aux cris des aigles et des vautours. Les prisonniers

(1) Voyez ci-après les préceptes que BrunhilJe donne à Sigurd, et l'analyse du Vafthrudnismal, Havamaly 77 : « Intereunt opes, — intereunt cognati, — interit ipse itidem; — unum novi — quod non intereat — judicium de mortuo quocumque. »

condamnés à périr dans les tourments chantaient euxmêmes leur chant de mort, comme les sauvages du Canada. Les vainqueurs célébraient leur triomphe par des récits poétiques. Nous en trouvons l'exemple dans un fragment anglo-saxon sur la bataille de Finsburh, qui remonte aux temps païens, et qui respire bien Tivresse du sang et la joie de la destruction. — « L'armée « est en marche, les oiseaux chantent, les cigales crient, « les lames belliqueuses retentissent... Maintenant com- « mence à luire la lune errante sous les nuages ; mainc< tenant s'engage l'action qui fera couler des larmes... c( Alors commença le désordre du carnage; les guer- « riers s'arrachaient des mains leurs boucliers creux; « les épées fendaient les os des crânes. La citadelle re- « ten tissait du bruit des coups; le corbeau tournoyait « noir el sombre comme la feuille de saule ; le fer « étincelait comme si le château eût été tout en feu. c< Jamais je n'entendis conter bataille plus belle à c( voir (1). »

Les chants ne périssaient pas toujours avec le rcoment qui les avait inspirés. Tacite connaissait chez les Germains d'antiques poèmes qui leur tenaient lieu d'annales ; on y célébrait les héros, fils des dieux el pères des peuples. Les Goths avaient aussi des chants héroïques, où ils trouvaient l'origine de leurs deux-

(i) Tacite, Germania, 3; Julien, Epist. Edda Sœmundar, t. 11« Atlaquida in Grœnlenska. Chwai de Ragnar Lodbrok. Le poème sur la bataille de Finsburh a été publié par Conybeare (Anglo-saxon poeti*y), er par Kemble, à la suite du poëme de Beowulf.

LA POÉSIE. i25

maisons royales, toute la suite de leurs che&, Ethespamara, Hanala, Friligern, Yitigès, et les conquêtes de leur nation, auxquelles, disaient-ils, l'antiquité classique ne pouvait rien opposer de plus grand. C'était la coutume des Scandinayes de louer les exploits de leurs ancêtres dans des vers qu'ils gravaient sur les rochers. A mesure que les peuples de TÂIlemagne entrent dans l'histoire, ils arrivent avec des souvenirs fahuleux dont ils ne se détachent qu à regret, et que leurs premiers dironiqueurs ont soin de recueillir. x\insi les Francs faisaient descendre d'un dieu marin la race de leurs rois chevelus; les Saxons se croyaient nés des pierres du Hartz, au milieu d'un hois vert arrosé d'eaux murmurantes ; la chronique des Lombards s'ouvre, comme un poëme, par l'entretien de Freya et d'Odin, qui décide de la destinée de deux nations. Ce sont comme les déhris d'autant de vieilles épopées qu'on retrouve encore chez les historiens du moyen âge; en considérant ce qu'elles durèrent, on soupçonne déjà ce qu'elles furent (1).

Mais, si chaque nation avait ses chants, rien n'est plus remarquable que la facilité avec laquelle ils se communiquaient de proche en proche, et se propageaient sur tous les points d'un territoire si vaste,

(1) Jornandes, de hebus Geticis, IV, 4. Saxo Grammaticus, prxfacio : c Danoram antiquiores majorum acta, patrii sennonis canninibus vulgata, lînguae suae litterîs saxis et nipibus insculpenda curabant. » Fredegar., Epitame^ apud D. Bouquet, t. Il, p. 395. Aventinus, Bairisch. Chronic, , 18, et Grimm, Deutsche Sagen, II, 62; Paul Diacon., Histor. Longohard,, lib. I, c. 8.

depuis les Alpes jusqu'aux extrémités de la Norwége. Les exploits des Ostrogoths et des Lombards étaient encore célébrés au neuvième siècle par toute TAUemagne. Des chanteurs saxons hantaient la cour des roSs de Danemark. Clovis avait demandé à Théodoric un de ces joueurs de harpe dont les récits faisaient le passetemps des princes. Quand les langues^ les mœurS; les religions, se touchaient de si près, les souvenirs devaient aisément se confondre et former un trésor de poésie commun à tous les peuples du Nord, où chacun d'eux trouverait ses titres de famille avec ceux de ses frères. Si la perpétuité des traditions épiques permet déjà d'en chercher les traces, leur universalité prouve davantage, et nous en tirons de nouveaux'indices (1).

En effet, ces traditions n'avaient pu se perpétuer et s'étendre sans que l'ordre s'y fût mis. D fallait qu'une certaine unité en liât toutes les parties ; qu'il y eût une fable antique, populaire, chez les premiers Germains, autour de laquelle fussent venus se grouper les récits de chaque époque et les héros de chaque natidn. Or, si l'on considère de près ce qui reste des souvenirs épiques de la Germanie, on y démêle sans peine un certain nombre de figures connues : Théodoric, Odoacre, Attila ; on y retrouve les rois authentiques des Goths, des Burgondes, des Lombards, de la Suède et du Jut-

(1) Flodoard, HisL Remensis Ecclesix, -*, 5; Ckronicon Vnper* gense (Argentor., 1609), p. 86 ; Otton de Freysingen, Chronic., V, 5; Saxo Grammaticus, Historia, lib. XIII; Cassiodor., EpisL

land. Mais on y découvre aussi un personnage qui n'a rien d'historique : les Scandinaves l'appellent Sigurd, et les Allemands Siegfiried. Contemporain des anciens dieux, c'est dans un monde fabuleux, parmi des êtres mythologi^es, qu'il accomplit sa destinée. Les poètes païens n'ont pas de sujet plus aimé : les aventures de Sigurd, dé ses aïeux, de sa veuve, occupent vingt fragments de VEdda; il est célébré dans les chants populaires dés îles Feroê et du Danemark : en même temps sa mémoire se conserve sur les bords du Rhin, remplit le poème des Nibelungm, et vit encore dans les petits livres qui charment le paysan pendant les veillées d'hiver. À cette ténacité des souvenirs on juge de leur antiquité. On a Ueu de croire qu'une telle fable tient à ce que les peuples germaniques eurent de plus vieux et de plus ^cré, quand on la trouve par tout le Nord sous des cieulc ^i diflTérents, résistant partout au changement des religions, des mœurs, des dialectes, conservée partout avec trop de différences pour qu'on y voie un emr prunt de voisin à voisin, avec trop de ressemblance pour qu'on n'y reconnaisse pas un héritage venu des mômes aïeux (1).

Voici la plus ancienne version de cette héroïque histoire. Je la tire des chants de VEdda, où je trouve beaucoup de répétitions, de variantes et de lacunes, m'attachant à ressaisir le thème primitif au milieu des

(1) Pour i*ensemble des traditions héroïques de la Germanie, cf. VV. <lrimni, DeuUche Heldensage.

remaniements que lui ont fait subir plusieurs générations de poètes.

Un jour il arriva que trois dieux, Odin, Hœner et Loki, parcourant la terre, s'arrêtèrent auprès d'une cascade, non loin de laquelle habitait le vieux nain Hreidmar avec ses trois fils, Otur, Fafnir et Regin ; et ces nains avaient le pouvoir de revêtir plusieurs formes. Ce jour-là, Otur s'était changé en loutre afin de poursuivre les poissons de la cascade ; et, comme il dévorait sa proie au bord des eaux, Lokî le tua d'un coup de pierre et l'écorcha. Le même soir, les trois dieux vinrent prendre gîte chez Hreidmar, se vantèrent de leur chasse, et montrèrent la peau sanglante. Hreidmar reconnut la dépouille de son fils ; il retint les dieux prisonniers jusqu'à ce qu'ils eussent payé la rançon du meurtre. La rançon fut de remplir d'or la peau de loutre et de la couvrir d'or. Les dieux payèrent, mais en avertissant le nain que le rouge métal ferait sa perte et la perte de plusieurs (1). Cette malédiction devait bientôt s'accomplir. A peine le vieux Hreidmar était-il en possession de l'or, que ses deux fils lui en demandèrent le partage. Sur son refus, Fafnir le tua d'un coup d'épée, et, afin de jouir seul du trésor, il l'emporta dans une caverne, où il se changea en dragon pour le garder; Regin, frustré de sa part, jura de punir son frère.

(1) Edda SiBmundar Fafnisbana, II. a Id aurum faxo — quod Nanns possedit — fratribus duobus — in necem vertatur, — et principibus o:to in dissidium. Mese sane pecunise -^ nQmo fructum capit. »

Or, en ce même temps, régnait la royale famille des Yolsungs, c'est-à-dire des fils de la Splendeur. Odin en avait été le père, Sigurd en était le dernier rejeton. L'arrêt du destin lui promettait des années courtes, mais glorieuses; car son nom devait être célèbre sous le soleil parmi les noms des guerriers, « parmi ceux qui gouvernent la tempête des lances. » Les dieux lui avaient donné le cheval intelligent Grani; les nains avsAent forgé son épée, à laquelle rien ne résistait; lui-même devait conquérir le casque merveilleux dont la vue frappait de terreur les hommes et les bêtes. Sigurd venait de venger son père tué dans un combat, et; selon T usage des Scandinaves, il avait gravé de la pointe de son glaive la figure sanglante d'un aigle sur le dos du meurtrier. C'est alors que le nain Regin lui offrit de le conduire à la caverne où reposait l'or rouge gardé par le dragon Fafnir. Le héros tenta l'aventure; il creusa une fosse profonde sur le sentier par où le monstre allait boire, s'y cacha pour l'attendre, et au passage le perça de son glaive. Fafnir mourant chanta : « Guerrier, guerrier, de qui es-tu le « fils, et de quel homme es-tu l'homme, puisque tu as « trempé ta lame dans le sang de Fafnir? Le glaive est « resté dans mon cœur. » — Sigurd répondit : « Je « m'appelle Sigurd, mon père s'appelait Siegmund ; « je t'ai tué avec mes armes. » — Fafnir chanta : « Qui « t'a conseillé? Comment as-tu été poussé à me ravir « la vie? Jeune homme aux yeux brillants, tu as eu un « père farouche, les oiseaux de proie se sont réjouis à

« la naissance. » — Sigurd répondit : c< Mon courage « m'a conseillé, j'ai eu pour aides mes mains et mon « glaive aigu. Rarement devient-il brave et insensible « aux coups, celui qui tremble quand il est enfant. » — Fafnir chanta : « Et moi je te prédis la vérité : cet c( or retentissant, ce trésor qui étincelle comme le feu, « ces riches bracelets, causeront ta mort (1). » — Sigurd se rit de ces avertissements : il arracha le cœur du monstre, et le fit rôtir pour le dévoreiK Mais, aussitôt que la chair du dragon eut touché ses lèvres, il s'aperçut qu'il comprenait le langage des oiseaux. Or les oiseaux chantaient qu'il eût à se défier de Regin. Sigurd connut donc que Regin songeait à le trahir; il lui coupa la tête, s'abreuva du sang des deux frères, et se mit en possession du trésor.

Cependant les oiseaux s'entretenaient d'une belle vierge qui attendait un libérateur : c'est Brunhilde, l'une des Valkyries, de ces divinités guerrières auxquelles Odin remet le soin des combats. Celle-ci a violé un décret du dieu : il l'a punie en lui interdisant les ehamps de bataille; il l'a condamnée au sommeil, au mariage et à la mort. Elle dort frappée d'un assoupissement magique, toute revêtue de son armure, au sommet d'une montagne entourée de flammes : elle épousera celui qui arrivera jusqu'à elle en franchissant la barrière de feu. Sigurd donc chevauche vers la montagne,

(1) Fafnisbana, II, 2. « At ego unice verum tibi praedico : — sonorum illud auruni, — atque illa ignis instar rutilans pecunia, — isti annuli tibi in necem évadent. »

traverse les brasiers qui l'environnent, pénètre jusqu'auprès de la vierge captive et la réveille en fendant sa cuirasse. Alors elle salue le jour, et les rayons fils du jour, et la nuit, et la terre fille de la nuit; elle salue aussi les dieux et les déesses, qui donnent le pouvoir, le savoir et l'élôqUence; elle demande enfin le nom de celui qui la délivre ; elle répond à ses questions, lui enseigne l'art des runes et les préceptes de la sagesse. « Je te donne, lui dit-elle, ce premier conseil : ne cause «jamais de tort à ceux de ton sang, et, quand ils te «feraient injure, modère ta vengeance. On dit que c< cette vertu est récompensée chez les morts. — Je te « donne cet autre conseil : ne jure point de serment « qui ne soit vrai. D'horribles chaînes punissent la foi « violée. Celui-là est exécrable parmi les hommes, qui « a violé la foi promise. — Je te donne cet autre conseil : « encore que tu voies des femmes éclatantes de beauté c< assises sur leurs escabelles, ne permets pas que leurs « parures d'argent troublent ton sommeil, et ne cherche « pas leurs baisers. — Je te donne cet autre conseil : c< encore que tu entendes les hommes assis à un banquet « échanger des paroles violentes, ne te querelle point « dans l'ivresse avec les guerriers. Plusieurs perdent « la raison dans le vin. — Je te donne aussi ce conseil : « de rendre honneur aux dépouilles des morts, quelc< que part que tu les trouves, soit qu'ils aient péri de «maladie, soit qu'ils aient péri dans les flots, soit « qu'ils aient péri par le fer. — Je te donne aussi ce « conseil • de ne jamais croire aux promesses d'un

« ennemi dont tu as égorgé le frère ou terrassé le père. « Le loup vit encore dans le louveteau, bien que tu «penses l'avoir assouvi d'or (1). » Ces discours de la Valkyrie ravissent le cœur de Sigurd. D jure qu'il n'aura pas d'autre épouse : « Car tu es, dit-il, tout à « fait selon mon sens. » Mais la malédiction du trésor doit troubler ce dessein.

Sigurd va chercher aventure au pays des Niflungs, c'est à-dire chez les fils des Ténèbres, où régnent trois frères : Gunar, Hogni et Guttorm. D s'allie avec eux; et, leur mère lui ayant présenté un breuvage magique qui lui fait perdre la mémoire de Brunhilde, il épouse Gudruna, leur sœur. Bientôt après, Gunar entend parler de la Valkyrie prisonnière, il la convoite pour épouse : il n'a pas de paix qu'il ne l'ait conquise; il faut que Sigurd l'accompagne dans cette lointaine chevauchée. Nul autre que le vainqueur du dragon ne peut franchir le feu qui enveloppe la montagne. Il change donc de forme avec Gunar : c'est sous ces traits empruntés qu'il arrive une seconde fois jusqu'à Brunhilde et passe trois nuits auprès d'elle; mais il place entre elle et lui une épée nue, et remet la vierge pure et

(\) Brynhildar quida, I : « Id tibi consilii do — ne credas unquam — promissis hostis consanguinei — cujus fratrem occidisti, — aut dejedsti patrem. — Latet lupus — in panrulo filio, — etsi auro sit exhilaratus. » Ce discours de BrunbÛde, dont je n'ai cité qu'un petit nombre de vers, semble former, comme M. Ampère Ta remarqué, un traité complet de magie et de morale, un poëme didactique, encadré dans la grande épopée du Nord. Du reste, cette morale rappelle celle de la Volospa, où les parjures sont en effet condamnés à mie captivité horrible dans la demeure des méchants, construite de serpents entrelacés. Str. 34 et 55.

Là POÉSIt:. 233

respectée à son frère d'armes. Cependant Brunhilde, qui n'a rien oublié, ne connaît plus de joie ; elle trouve son plaisir dans des pensers cruels; elle ne pardonne point à Sigurd ; elle veut le tenir dans ses bras ou le voir mort à ses pieds; elle excite Gunar à le faire périr. Gunar se concerte avec ses frères ; le souvenir du trésor fatal les séduit et les décide ; c< car il est bon, disent-ils, « de posséder l'or des fleuves, de jouir des richesses, ce et d'être assis dans un palais en goûtant le fruit de c< la félicité. » Guttorm, le plus jeune des trois frères, frappa le héros en trahison. Sigurd meurt, mais il n'ira pas seul dans le pays des morts. Brunhilde veut le suivre; elle fait dresser un vaste bûcher. c< Élevez -le, c< dit-elle, dans la plaine, assez large pour donner place « à nous tous qui mourrons avec Sigurd. Qu'on le couce vre de voiles et de boucliers, et de riches tapisseries, et a qu'on y brûle le guerrier à côté de moi. Qu'on brûle c< de l'autre côté mes serviteurs ornés de colliers préce cieux; que deux soient à la tête avec deux éperviers; « que le partage soit égal. Qu'entre nous on place l'é- « pée d'or, le glaive à la pointe acérée, comme il fut ce placé le jour où nous montâmes dans la même couche, ce où l'on nous appelait du nom d'époux. Alors les porce tes étincelantes de la Valhalla ne retomberont pas sur « ses talons : s'il est accompagné de mon cortège, notre <e voyage ne se fera pas sans éclat; car cinq de mes « servantes l'accompagnent, et huit serviteurs de nais- « sance illustre, et l'esclave qui a bu le même lait que « moi. J'en ai beaucoup dit : j'en dirais plus encore si

(c le glaive me permettait de parler. La voix me manc< que; ma blessure s'enflamme. J'ai proféré la vérité; « c'est ainsi qu'il fallait mourir (1). »

En effet, Brunhilde s'est frappée de son glaive; elle meurt en prédisant à ses frères d'implacables vengean* ces. Ces vengeances remplissent une suite de chants où la veuve de Sigurd reparaît, devenue l'épouse d'Attila, qu'elle égorge dans un festin. Théodoric entre en scène; on voit s'entre-tuer les chefe des Danois, des Goths, des Burgondes : le récit rapproche des personnages que le temps avait séparés: les siècles et les distances sont confondus, mais les noms restent reconnaissables, et tout se rapporte à la grande invasion des barbares, dont le souvenir dut agiter longtemps les peuples du Nord. Sigurd appartient donc à la mythologie; mais il touche à l'histoire. Il forme le nœud entre les dieux et les hommes, en même temps que, par ses ancêtres, par ses alliances, par ses descendants, il lie les maisons royales de la Scandinavie avec celles de rAUemagne. Comme il groupe autour de lui les héros favoris de la poésie germanique, c'est sur lui qu'ils se modèlent. Le combat contre le serpent revient dans l'histoire de deux rois de Danemark, Frotho et Fridlev ; les Anglo-Saxons le racontent deBeowulf; les x\llemands prêtent la même aventure à Théodoric et au fabuleux Otnît, roi des Lombards. C'est ainsi que se forment les cycles épiques;

(1) Fafnishanay III. « Tum ei non ruent in calcem splendidœ forfô aulae — annulo spectabilis. — Si ei adest — meus hinc comitatus, neotiquam iter nostrum — vile erit, » etc. •

c'est toujours un même idéal héroïque que les poètes reproduisent sous des noms différents avec d'autres épisodes. Les peuples ont ceci de commun avec les enfants, qu'ils ne se lassent pas de se faire répéter les récits qui les ont une fois charmés (1).

Et maintenant, si Ton s'étonne de la fécondité d'une interpréta

tion

iable qui en inspira tant d'autres, il faut la réduire à 5|^^® ses traits principaux pour en découvrir le sens mystérieux, par conséquent ce qui en fait la force et la durée. La scène s'ouvre dans ces temps voisins de la création, où les dieux et les nains, les puissances bonnes et mauvaises, se disputent la terre. Les hommes prennent part à la querelle; on assiste à la lutte des Yolsungs et des Niflungs, c'est-à-dire des fils de la Lumière et des enfants des Ténèbres. Sigurd est le rejeton d'Odin, le chef des défenseurs de la lumière, le champion du bien emire le mal. Il engage le combat avec le dragon, et il en sort vainqueur, initié au langage des oiseaux, qui est celui des oracles, invulnérable enfin. Car, selon la tradition allemande, en se baignant dans le sang du monstre, il est devenu impénétrable au fer, excepté entre les deux épaules, où une feuille de tilleul s'est attachée : c'est par là qu'il doit périr. Cependant il se rend maître du trésor et délivre la vierge captive. Mais cet or est maudit, et cette femme est déchue. Les deux

(1) Edda Saemundar, t. II; Copenhague, 1818. M. Ampère a publié xme belle étude de la fable de Sigurd et de Siegfried dans la Revue des Deux-Mondes, 1832. Cf. Saxo Grammaticuspassm ; Beoiuiilf, vers 4458 et suiv. ; Caspar von der Rœhn, Heldenbuch; W. Grimm, Deutsche Heldemage.

fatalités commencent à poursuivre le héros : elles rengagent dans ralliance des enfants des Ténèbres; il devient leur victime. Il faut qu il meure pour accomplir l'antique anathème, mais il faut qu'il l'efface en triomphant de la mort. C'est une croyance populaire de l'Allemagne, que le héros, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, où viennent le rejoindre les braves des âges suivants, y attend le jour marqué par le destin pour reparaître en vainqueur. Au fond de cette histoire héroïque on voit percer un mythe religieux. Sigurd est plus qu'un homme, c'est une incarnation divine; toute sa destinée rappelle celle de Balder, le dieu lu — mineux qu'on voit aussi, dans tout l'éclat de la jeunesse^ de la force et de la beauté, mourir par la perfidie dfe=^

puissances infernales, mais pour revivre un jour et ré

gner sur le monde régénéré. C'est ce jeune dieu aim^^

des peuples, dont ils ont voulu retrouver l'image, d'à

bord en la personne de Sigurd, ensuite dans chacui^m des héros qui lui succèdent. C'est le dogme le plus pu^n»" de l'ancienne religion, le plus moral, le plus pathéti — que qui devient pour ainsi dire le pivot de l'épopée. K 1 comme dans cette religion tout rappelle l'Orient, comm ^ elle en fait venir ses dieux, on ne peut guère douter qii.^ la tradition poétique ne soit née sous le même ciel^ dans ces temps reculés où les Germains attendaient encore aux confins de l'Asie le moment de leur dispersion. Le souvenir du héros voyageur les aurait donc suivis dans leurs conquêtes jusqu'au fond de la Germanie el de la Péninsule Scandinave : il y serait demeuré pour

échauffer le courage des guerriers, pour leur rappeler le péril de ces richesses qu'ils aimaient trop, pour consoler leur mort, et pour conserver enfin, au milieu de tant de populations dispersées qui ne se connaissaient plus, le type du caractère national et la preuve d'une antique fraternité (1).

L'origine de l'épopée germanique achèvera de s'é- ^^j^'ij/® daircir par la comparaison des fictions semblables efdTr^opL qu'on trouve dans les grandes littératures de l'antiquité. ^'^*^** La mythologie grecque connaît aussi un dieu lumineux, Apollon, qui perce de ses flèches le serpent né de la corruption de la terre. D reste vainqueur, mais il meurt des morsures qu'il a reçues, descend aux enfers, et en revient rayonnant d'une jeunesse éternelle pour recueillir les adorations des hommes. C'est l'idéal que reproduisent toutes les fables héroïques delà Grèce. Le combat contre le serpent reparaît dans les aventures d'Hercule, de Gadmus, de Bellérophon. Mais les ressemblances éclatent surtout entre le héros de VEdda et trois personnages aimés des poètes classiques : Jason, Persée, Achille. L'expédition des Argonautes a pour théâtre la Golchide, c'est-à-dire une contrée maudite, où naissent

(1) Nibelungen, passim, et le petit livre intitulé Eine wunder- Khœne Historié von dem gehœmten Siegfried. M. Guido Gœrres a pdilié une nouvelle rédaction de ce récit populaire, en y rattachant avec un bonheur singulier les plus grands souYenirs de la myàiologie du Nord. Voyez aussi J. Grimm, Deutsche Sagen, l, 28. En ce qui touche Tinterprétation mythologique de la fable de Siegfried, je me rapproche des opinious exprimées par J. Grimm, Mythologiey t. I, par Lachmann, Ànmerhungen %u den NibelungeUy et par M. de Hagen. Voyez aussi W. Mûller, Yersuch einer mythologischen Erklaentng der Nibelungen.

les poissons, où régnent les divinités de l'Enfer et de la Nuit. La toison d'or rappelle la peau de loutre où fut déposé le trésor fatal : un dragon veille encore à sa garde. Jason est le rejeton des dieux, le fils de la Lumière. Il devient invulnérable par la vertu d'une onction magique dont il a frotté ses membres. D terrasse le monstre et s'empare de l'or éclatant; mais, comme Sigurd, il trouve le danger dans la victoire. Il s'éprend comme lui d'une vierge magicienne dcmt l'amour lui sera funeste. Médée s'attache à ses pas ; elle épuise pour lui les secrets de son art, jusqu'à ce que, se voyant trahie, elle se venge en le faisant périr par une main inconnue. Cependant Jason n'était point resté confondu dans la foule des morts. Il recevait les honneurs divins chez les peuples de l'Arménie^ de l'Albanie et de la Golchide, qui lui érigeaient des temples, et qui se donnaient pour les descendants de ses compagnons. On ajoutait qu'un fils de Médée, poussant ses conquêtes au bord de la mer Caspienne, avait fondé le royaume des Mèdes (1). '

La fable de Persée prête aux mêmes rapprochements. Persée descend de Jupiter; il a reçu aussi bien que Sigurd l'épée magique, le casque qui rend invisible, et le coursier intelligent, Pégase. On lui attribue la conquête du trésor des Hespérides, gardé par le serpent

(1) Syr le mythe d'Apollon mourant de ses blessures et descendant awx enfers, cf. Lobeck, Aglaophamus, p. 179; sur la fable de Jason et le culte qu'on lui rendait en Arménie, Apollodore, Bibliôih., ï, 9 ; Strabon, ikogr,, XI; Raoul-Rochette, histoire des colonies grecques, t. UI.

LÀ POÉSIE. <i3Q

dont les yeux ne se fermaient ni le jour ni la nuit. Il délivre la belle Andromède, qui devient son épouse, mais dont lés noces sont ensanglantées par un combat terrible. Il meurt enfin de la mort d'un traître : cependant il ne descend point aux sombres bords du Styx; il habite le palais des dieux, pendant que sa mémoire est honorée par toute h terre. Car Pindare veut qu'il ait pénétré bien loin dans le Nord, chez les Hyperboréens, qui l'admirent à leurs sacrifices et le firent asseoir à leurs banquets. Son fils avait conquis la Golchide, et c'était de lui que les Perses faisaient descendre la race de leurs rois (1).

Enfin, dans l'histoire d'Achille, l'héroïsme grec se dégage des circonstances mythologiques qui l'enveloppaient : au siège de Troie on ne voit plus de dragon ni de magièienne; mais il y a une femme fatale et un trésor. Achille aussi est issu d'un sang divin. Les destins lui ont promis comme à Sigurd une courte vie, mais un nom immortel. Il porte aussi une armure mervèiBeuse, et ses chevaux prophétisent. Trempé dans un -bain ^cré, il en est sorti invulnérable, excepté au seul endroit où la flèche de Paris doit l'atteindre. Il meurt ^ppé en trahison parcelui dont il va épouser la sœur. Mais la croyance populaire le fait revivre dans les îles Fortunées, où il se repose de ses travaux avec le blond Hénélas; ou bien encore dans l'île Leucé, aux bouches du Danube, où on l'honore comme un dieu. D'autres

(i) 6uigniattt, Religions de V Antiquité, II, 157: Pindare, Pythie.^ iO; Hésiode, Tliéogon,, in fine.

veulent qu'il ait porté la guerre au nord du Pont-Euxin, et qu'il ait régné sur les Scythes (1).

Ainsi la tradition germanique se rencontre avec celle des Grecs, non pas en un petit nombre de points, non pas dans tous, mais dans les traits qui composent la figure du héros, qui font l'intérêt dramatique, la beauté, la moralité de l'action. De tels rapprochements ne s'expliquent ni par le hasard, qui n'a pas cette constance, ni par une imitation servile, où il n'y aurait pas cette variété. Us supposent l'existence d'une fable antique, également recueillie, diversement développée par le génie barbare du Nord et par la muse du Midi. Enfin les deux traditions se rencontrent sur la même scène. Achille, Persée, Jason, visitent précisément les rivages^ septentrionaux de la mer Noire, non loin du Tanaîs, aa bord duquel les Scandinaves placent la mystérieuse cité d'Asgard, le séjour des dieux et le premier théâtre de leurs combats. Tout s'accorde pour rappeler l'ancien voisinage des deux peuples, lorsque tous deux, encore peu éloignés de la patrie commune, sur les versants du Caucase, étaient nourris des mêmes croyances et bercés des mêmes chants.

Origine Mais la Golchide tenait de près à la Médie, et les fa- ^^^es bles grecques de Médée et de Persée avaient encore ceci

épopées. u X

de remarquable, qu'elles se liaient aux souvenirs d'un autre peuple, c'est-à-dire des Perses, dont la langue et la religion indiquent aussi une étroite parenté avec les

(t) Pour le culte d'Achille au nord du Pont-Euxin, Dion Chrysostome, Borysthénit.; Strabon, Geogr», VU.

Germains. Persée, en effet, est la divinité nationale du grand empire persan, qui porte son nom. C'est le même que Mithras, le dieu de la lumière ; c'est l'adversairç du ténébreux Âhriman caché sous la figure du serpent pour introduire la corruption dans le monde. Le combat divin continue de siècle en siècle entre les héros de l'Iran ou de la région lumineuse, et les barbares du Touran, enfants de la nuit. Ainsi le grand Dchemchid, le serviteur du soleil, armé de Tépée d'or, en vient aux mains avec l'émissaire des démons, l'odieux Zohac, qui porte attachés à ses épaules deux serpents nourris de chair humaine. Dchemchid succombe; mais c'est pour renaître en la personne du jeune Féridoun, vainqueur du monstre et libérateur des peuples. Cette suite de grands rois ne s'interrompt plus jusqu'à Rusthem, le plus puissant de tous. Après de longues guerres contre les ennemis des dieux, il meurt, comme Sigurd, dans une chasse où son frère l'a traîtreusement conduit. Mais la tradition héroïque, troublée chez les Perses par de fréquentes révolutions, s'est conservée plus fidèlement dans les sanctuaires de l'Inde, dans ces poëmes sans fin qu'on y récite encore solennellement aux fêtes publiques. Rien n'est plus célèbre que l'épopée du Hahabharat où Vichnou, le dieu conservateur, s'incarne sous le nom de Crichna, afin de délivrer la terre désolée par les géants et les monstres. En vain les esprits mauvais suscitent contre lui le serpent Caliya ; il se dégage des replis du reptile et lui écrase la tête; il met à mort le géant qui tenait en captivité seize mille vier-

ges, et met en liberté les belles prisonnières; les impies tombent sous ses coups, les opprimés sont rétablis dans leurs droits. La mission de Crichna est accomplie : il périt enfin ^ percé d'une flèche, en prédisant les maux qui fondront sur les hommes, jusqu'à ce qu'il redescende du ciel pour les sauver (1).

Il semble donc que les grandes nations de la famille indo-européenne, qui gardèrent tant de traces d'une éducation commune, en retinrent aussi ce sujet éternel de leurs chants. C'est toujours la lutte du bien et du mal, de là lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort : d'un côté la puissance du mal s'introduisant sous la figure du serpent avec l'aide de la femme; de l'autre côté le héros, incarnation de la nature divine, subissant la mort pour la vaincre et pour expier une ancienne malédiction. Ici je crois reconnaître un mystère, qui fait depuis six mille ans la préoccupation du monde, qui est au fond de toutes les religions, conune la religion est au fond de toutes les épopées. La lutte, la chute et la rédemption formeraient le texte d'un premier récit, dont tous les autres ne seraient que des variantes ou des épisodes. Ainsi l'humanité n'aurait jamais chanté d'autre histoire que la sienne, elle ne Se sei'ait pas donné d'autre spectacle que celui dé ses isiiitiques douleurs ; et je ne m'étonne plus qu'elle ne s'en soit jamais lassée. Elle aime à voir, à toucher ses blessures, dût-elle les rouvrir; et voilà comment il se fait que nous

(1) Cf. Guigniaut. Religions de V Antiquité, I, 205, 308, 527, 677 ; et la belle analyse du Scliahnameh donnée par J. Gœrres.

dierchons un plaisir dans la poésie, et que nous ne sommes pas contents si nous n'y trouvons des larmes.

Les Germains avaient donc un cycle épique : la fable L*artpoéu<iue qui en faisait le pivot s'enfonçait jusque dans la dernière antiquité; elle touchait aux plus vieilles traditions de la Grèce et de FOrient. Us avaient un héros, c'est-à-dire un modèle achevé des vertus qu'ils honoraient ; un ré- 4il tragique, mais plein d'avertissements salutaires; tout un monde de fictions assez merveilleuses pour retenir les imaginations charmées et leur donner l'habitude du grand et du beau. C'est ainsi que la poésie commence l'instruction des peuples. D reste à savoir quel parti les Germains tirèrent de leurs ressources poétiques. Toutes les nations du monde ont des tradi- .tions, comme toutes les montagnes ont des carrières; mais il faut que l'art y mette la main pour en faire sortir des monuments.

Les peuples du Nord comprenaient si bien ce que la rart des vers poésie exige d'art, qu'ils en avaient fait le secret des Scandinaves. dieux. Une fable insérée dans la nouvelle Edda raconte qu'A l'origine des siècles vivait un sage, nommé Kvasir, qui l'emportait sur tous les hommes par le savoir et par l'éloquence. Deux nains le mirent à mort, recueil- .Ikrent son sang dans trois vases, et, le mêlant avec du iniel, ils en firent un breuvage qui devait communiquer le^on de la poésie. Il n'y avait rien qu'Odin ne tentât pour conquérir un breuvage si précieux. Il descendit sur la terre, pénétra dans la caverne où les trois vases

étaient cachés, les enleva, et, prenant la figure d'un aigle, il emporta dans le ciel le dépôt sacré, pour en faire part aux immortels d'abord, ensuite aux honoimes. Lui-même s'abreuva le premier, et c'est pourquoi il est appelé r inventeur des chants. U ne parle qu'en vers, et ses discours enchaînent tous les cœurs. Cependant il a délégué sa puissance à Bragi son fils, et à Saga sa fille, la déesse de la tradition. Saga a sa demeure auprès d'une cascade (Sceqvabekkr), où elle puise chaque jour avec une urne d'or. Bragi est appelé le dieu des vers, le chanteur à la longue barbe, le premier des poètes; la belle Idunna, son épouse, garde dans une cassette les pommes merveilleuses dont la vertu est de rajeunir les dieux et d'écarter d'eux la vieillesse jusqu'au dernier jour du monde. L'art des vers est ensuite descendu, chez les nains, chez les génies des bois et des eaiû. Quand leur voix s'élève, on dit que les fleuves retiennent leurs flots et que les oiseaux frémissent de plaisir. Enfin les mortels ont appris ce langage divin. C'est en vers que le sacrificateur prie et que le magicien prononce ses conjurations : la parole, liée par un certain rhy thme, a le pouvoir de lier à son tour les vents et les tempêtes. — U se peut que ces fictions ne soient pas toutes bien anciennes ; mais elles représentent vivement ce qu'il y a de mystère, de difficulté, d'enivrement, dans le métier des poètes, les sources d'inspiration oA ils doivent puiser, l'immortalité dont ils disposent. Surtout rien n'exprime mieux le caractère de la poésir Scandinave, où tant d'horreur se mêlé à tant de beauté?

Il y entre assurément aulant de sang que de miel (1). Si l'art des vers est le partage des dieux^ c'est aussi celui des prêtres. Il a commencé avec les fables qu'il célèbre. Son nom même {Runa, Lioâ) indique un étroit rapport avec la science des runes et des enchantements. On y sent le travail d'une caste sacerdotale, qui élonne la multitude avec cet idiome harmonieux, mesuré, chargé d'images et d'allusions. Les rois issus des dieux et revêtus du pontificat suprême apprennent les règles du chant en même temps que celles des sacrifices. Ainsi le roi Gunar, jeté, les poings liés, dans la caverne des serpents, où il devait mourir, improvise une dernière fois en frappant du pied les cordes de sa harpe. Plus tard la poésie fut sécularisée. Les princes eurent à leur cour des sacrificateurs sur lesquels ils se déchargeaient du service des autels, et des scaldes auxquels ils laissaient le soin de célébrer leurs exploits. Cette coutume était tellement enracinée, que saint Olaf, le premier roi chrétien de Suède et l'ennemi déclaré des traditions superstitieuses, au moment de livrer la bataille de Stiklarslad, fit appeler trois poètes, et, les plaçant à ses côtés au milieu du cercle de boucliers dont ses soldats l'entouraient, leur commanda de regarder tout ce qui se passerait de mémorable, afin de le célébrer par des diants. Or il arriva qu'Olaf périt dans la mêlée, et deux de ses poètes tombèrent avec lui. Le troisième, nommé Thormoder, blessé à mort, employa ce qui lui restait de

(1) Edda de Snorre, 82-87. Edda Saemtmdar; GrimnismaU 45; JEgùdrecka, 8, 15. Grimm, Mythologie,!, 215, 287, 439; U. 8!)5. 865.

vie à composer un chant en l'honneur de son roi ; puis, arrachant le fer de sa blessure, il rendit le dernier soupir. — Gomme le pouvoir se divisait entre les chefs nombreux qui prenaient le titre de rois dans toutes les provinces du Nord, les scaldes se partageaient en autant de petites^ cours dont ils faisaient Tomement. Ils se multiplièrent donc, et finirent par former une classe et en quelque: sorte une école de poètes qui suivaient les chefe aU' combat pour chanter leurs faits d'armes, et qui avaient place à leur table pour rappeler la mémoire des aïeux. Ils jouissaient de privilèges considérables, et leurs corn-, positions, transmises de bouche, furent longtemps les seules annales du Danemark, de la Suède et de la Norwége. Enfin la passion des chants avait passé des grands au peuple. Aux assemblées qui réunissaient chaque année le peuple dislande, des conteurs publics récir taient les aventures des héros; d'autres allaient chercher des auditeurs de bourgade en bourgade. Il n'était pas permis de rebuter le chanteur en cheveux blancs qui frappait à la porte. Ses récits faisaient le passe-temps des nuits d'hiver. Pour charmer les longues veillées du; Nord, il fallait une parole infatigable et une mémoire exercée. On cite un de ces rapsodes, l'aveugle Stuf, qui savait soixante chants et trente grands poèmes, n y a peu de temps qu'on voyait encore, parmi les pêcheurs des îles Feroë, des vieillards capables de chanter jusqu'au bout la vengeance de Brunhilde et la douleur de Gudrun (1).

(1) Edda Sxmundary t. II; Oddrtmar Gratr.; Havamal, 136;

Ces mœurs, mieux conservées en Scandinavie, ont Laconditk»

, • . des poStes

laissé leur trace chez toutes les nations germaniques, j^^ G^dm Les prêtres des Gètes avaient des poèmes sacrés qu'ils accompagnaient du son des instruments. Tacite trouve chez les Germains des hymnes en Thonneur d'Hercule, c'est-à-dire du dieu Thor. Il y avait aussi des formules magiques qui se chantaient pour consulter le sort, pour fermer les blessures, pour délivrer des captifs, et dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous. S'il s'agissait, par exemple, de guérir un cheval blessé, on répétait les vers déjà cités plus haut, où paraissaient les dieux et les déesses secourant le coursier de Balder, blessé dans la forêt. S'il fallait faire tomber les fers d'un prisonnier, on récitait cet autre chant : « Un jour c( les nymphes étaient assises ; elles étaient assises çà et « là. Les unes nouaient des liens, les autres retenaient c< la marche de l'armée, d'autres cueillaient des fleurs « pour en tresser des guirlandes. — Captif, secoue tes « chaînes, échappe à tes ennemis. » Des compositions si mutilées nous apprennent bien peu. Elles laissent cependant présumer ce que pouvait être, dans des chant? de plus longue haleine, cette poésie sacerdotale, dont les moindres accents ne manquent ni de noblesse ni de grâce (1).

Olafhelges saga, 218-247. Geijcr, Svea rikes hxfder, cap.o.W.Grimm, Heldensage, 521 ; P. E. Mûller, iiber die jEchtheit der Asalehre.

(1) Joraandes, Tacite, loc. citât. J. Grimm, Ueber %wey entdeckte GedichtCf etc. Voici le texte du second fragment :

Eiris sazun Idisi — sazun hera duoder.

Suma hapt beptidun — suma beri lezidun ;

Dans la suile, on voit les rois des Francs et des Ânglo- Saxons exercés dès leur enfance à retenir par cœur les chansons héroïques de leurs peuples. C'est ainsi qu'Alfred le Grand était resté jusqu'à l'âge de douze ans dans une entière ignorance des lettres humaines; mais jour et nuit, dit le chroniqueur, il se faisait chanter des poèmes en langue barbare, qu'il retenait de mémoire. Aussi, lorsque dépossédé par les Danois, obligé de reconquérir pied à pied son royaume, il voulut pénétrer dans le camp de ces pirates pour épier leurs desseins, il y entra comme un scalde, la harpe à la main, chanta à la table du roi, et entendit les discours des chefs. D'autres fois, les princes ont des chanteurs en titre, qu'ils chargent du soin de leur gloire et de leurs plaisirs. Le respect public entoure ces hommes inspirés. La loi des Ripu aires punit d'une peine quadruple celui qui a blessé à la main un joueur de harpe. L'épopée anglosaxonne de Beowulf nous introduit à la cour des princes danois, lorsque, entourés de leurs compagnons d'armes, ils s'asseoient au banquet, et que la coupe étincelanle passe de mains en mains. Alors on voit le chanteur, « l'homme aux pensées sublimes et dont la mémoire « est pleine de chants, » prendre son instrument et célébrer premièrement l'origine des choses : c< comment c< naquit la terre, la plaine brillante qu'embrassent les « eaux; comment le Dieu qui donne la victoire suspenc( dit dans le ciel le soleil et la lune, ces deux luminaires,

Suma clubodun — umbi cuonio widi.

Inspring h.iptbaiidun — invar wigandun.

ce pour éclairer les hommes ; et comment il para toutes a les contrées du monde avec des plantes et des feuil- « lages. » n rappelle ensuite les aventures des héros, les guerres d'Hengest et d'Offa, et le combat que le vieux Sigemund livra au dragon gardien du trésor : « Ce fils ce de prince, seul, au pied de la Roche grise, en vint aux « prises avec la bête sauvage; et il eut ce bonheur que « son épée transperça le serpent aux diverses couleurs, c< et qu'il devint maître de l'or amoncelé. » Mais en même temps qu'il est dépositaire des traditions anciennes, le joueur de harpe sait « trouver des paroles ce qu'il lie harmonieusement ensemble, pour louer les c< grandes actions des hommes de son temps, » Il chante le soir les vainqueurs de la journée, qui s'enorgueillissent de ses récits. On reconnaît bien à ces caractères les vieux Saxons, les plus farouches des hommes^ mais les plus capables de civilisation : il n'y a pas de fête pour eux sans des joies grossières, sans des nuits passées à boire jusqu'à ce que les guerriers tombent ensevelis dans le vin. Mais il n'y a pas de fête non plus sans la poésie, qui est le plus noble et le plus délicat de tous les plaisirs (1).

Cependant les poêles des Germains, comme ceux des Scandinaves, ont leur place ailleurs que dans les ban-

(1) Thégan, de Gestis Liidovici PU, c. 19 : « Poetica carmina gcntilia quse injuventute didicerat, respuit. Asser, edit. Cambden, p. 5 et 13 : Saxonicos libros recitare et maxime saxonica carmina discere uon desioebat. » Je n'ignore pas que l'histoire d'Alfred allant chanter dans le camp des Danois est contestée; mais j'y trouve la preuve de cette in&tiuction poétique que le peuple attribuait à ses rois.

quels. On les trouve sur les champs de bataille, à côté des héros, dont ils sont les égaux par la naissance et par la valeur. Ainsi, dans le poëme des Nibelungen, quand les guerriers burgondes venus au camp d'Attila commencent à reconnaître les dispositions hostiles des Huns, et passent une nuit sans sommeil sous le toit de la salle où on les a hébergés, Volker le musicien va se placer sur le seuil de la porte ; a il touche ses cordes de « façon que toute la salle retentit; il fait entendre des c< airs doux et suaves qui finissent par endormir sur « leur couche les guerriers soucieux. » Mais le lendemain il reparaît au premier rang dans la mêlée, aussi habile à manier le glaive que l'archet, jusqu'à ce qu'il meure de la mort des braves. Souvent aussi on trouve de nobles chanteurs chargés de ces défis ou de ces messages dangereux qui plaisaient à la, témérité des hommes du Nord. La harpe qu'ils portent ne fait pas moins de prodiges que la lyre d Orphée, il n'y a pas de cœurs si durs qu'elle désespère de fléchir. Je ne puis me défendre de citer encore un de ces exemples qui font éclater, sous des mœurs toutes barbares, le génie musical de l'Allemagne. On lit dans un vieux poëme comment le roi de Frise, Hettel, s'était épris de la belle Irlandaise Hilda, que son père Hagen retenait prisonnière, refiisant les princes qui la demandaient, et faisant pendre les messagers qui portaient leurs paroles. Cependant trois vassaux du roi Hettel se chargent de l'ambassade. Le plus célèbre des trois est Horrand, aussi habile musicien que bon guerrier. Ils parlent avec une riche

cargaison, prennent terre en Irlande, et se présentent au château de Hagen comme des marchands étrangers. Us y passent plusieurs jours ; on admire leur bonne mine et leur magnificence. « Or il arriva qu'un soir Horrand se mit à chanter d'une voix si merveilleuse, qu'il plut à tout le monde, et les petits oiseaux qui gazouillaient dans la cour se turent, et oublièrent leurs chansons; les bêtes des bois laissèrent leurs pâturages; les serpents qui devaient cheminer dans l'herbe, et les poissons qui devaient nager dans les eaux, ne se souvinrent plus de leur chemin. Il chanta trois airs, et tous ceux qui étaient là trouvèrent le temps court. » Le vieil Hagen lui-même est ému ; il permet que sa fille entende la voix du héros. Horrand fait si bien, que la princesse l'invite à monter près d'elle, reçoit le message, se laisse conduire sur les vaisseaux des prétendus marchands et devient l'épouse du roi de Frise. — Horrand et Volker rappellent encore les scaldes belliqueux du paganisme; mais ils sont aussi les modèles des poètes chevaliers, des Minnesinger du treizième siècle, de ce Wolfram d'Eschembach, par exemple, qui ne savait pas lire, majç qui composait de mémoire un poëme de vingt-quatre mille vers pour l'instruction des seigneurs et des nobles dames, et qui faisait gloire de ses faits d'armes bien plus que de ses chants (1).

(1) Nibelungen, aventure 30". — Gtidrunlieder, publiées par Etnniller, p. 58 et suiv. :

Diu lier in dcm walde liezen stcn,

Die wiirme die da sollen in dem grase gên,

Mais c'est la destinée des arts de descendre dans la foule et de se populariser, au risque de s'avilir. Au-dessous de ces chanteurs héroïques il y en avait d'autres moins désintéressés, qui vivaient de leur talent, visitant les manoirs des riches, et revenant chargés d'or. L'idéal d'une telle vie, avec tout ce qu'elle avait de prestige, est exprimé dans une ballade anglo-saxonne d'une haute antiquité, où le poète vante ses longs voyages à travers les royaumes et les peuples, sur la terre spacieuse. Il a hanté, s'il faut l'en croire, la cour d'Attila, celles d'Ermanaric, roi des Goths, de Gibich, roi des Burgondes, et de tous les chefs puissants du Nord; il a pénétré en Italie et jusque dans le palais du César des Grecs : aussi a-t-il éprouvé beaucoup de bien et de mal. C'est pourquoi il peut chanter ce qu'il a vu et raconter de longues histoires aux convives dans la salle où Ton boit l'hydromel. La ballade finit en ces termes: « Ainsi vont cheminant les chanteurs avec leurs vers. Ds traversent beaucoup de pays, ils avouent leur pauvreté, ils ont des paroles de reconnaissance. Toujours au nord ou au sud, ils finissent par trouver quelque juge de leurs chants, quelque chef prodigue de présents, qui désire voir exalter sa grandeur devant ses nobles vassaux. Celui qui sait dignement célébrer les actions d'aulrui a la plus solide gloire d'ici-bas. » Mais la gloire était le partage du petit nombre. Souvent ces

Die vische die da solten in dem wâge vliezen^

Die liezen ir geverle : jâ kunde er siner vuoge

wol geniezcn.

rapsodes mercenaires, repoussés par les grands, ne trouvaient d'asile qu'au foyer du pauvre. Au huitième •siècle on voyait encore, dans les villages païens de la Frise, des aveugles, des mendiants, gagner leur pain en récitant au paysans attroupés a les aventures du vieux temps et les combats des anciens rois. » Après que les sacerdoces antiques se furent éteints, quand les Minnesinger eurent trouvé d'autres héros à célébrer, ce furent les poètes du peuple, ce furent ces misérables, ces ignorants qui gardèrent le dépôt des traditions nationales. Au dix-septième siècle, la ville de Worms conservait encore la coutume de décerner une récompense d'argent à l'improvisateur qui célébrait dans un poëme sans défaut Siegfried, le meurtrier du dragon (d).

Ainsi la poésie est d'abord une fonction sacerdotale, ^^*2 ensuite une occupation aristocratique, enfin un métier populaire. Elle constitue pour ainsi dire une profession qui a ses usages, qui a ses charges et ses droits. Elle ne plairait pas au cœur violent des hommes du Nord si elle n'avait pas aussi des combats et des périls. Rien n'est plus commun dans l'Edda que les assauts de parole où deux improvisateurs se provoquent par des

'.. (1) Voici la traduction latine de quelques vers de co chant anglosaxon, publié par Thorpe dans sa belle édition du Codex exoniensis, p. 318 : « Ita conuneantes — cum cantilenis feruntur — poetœ bominum — pf^r terras multas. — Necessitatem dicunt, — gratias agunt. — Semper a merîdie aut borea — inveniunt unum — carminum cognitorem, — prodiguai donorum. » Cf. L'histoire de Tayeugle Bemlef dans la vie de saint . ïilidger, Bolland., Âct. SS, Martiû W. Grimm, Heldensage, p. 320.

questions obscures, poussent leurs interrogations sur tous les points difficiles de la mythologie, rivalisent de savoir et d'éloquence, jusqu'à ce que Tun d'eux reste vainqueur : souvent la mort est le partage du vaincu. Odin, le dieu des vers, donna le premier exemple de ces luttes. Un jour il quitte le ciel; il veut éprouver la sagesse du géant Yafthrudnir, qui a visité les neuf mondes et qui sait toutes choses. Caché sous un visage d'emprunt, il entre dans la salle du géant, s'assied devant lui, et tous deux conviennent de jouer leur tête au combat du chant. Le géant demande à son adversaire les noms des chevaux qui mènent dans le ciel le char du jour et celui de la nuit; comment s'appelle le fleuve qui partage la terre entre les hommes et les dieux; quelle est la plaine où les Âses livreront leur dernière bataille. Odin répond d'abord ; il interroge ensuite : D'où vient la terre et d'où naquit le ciel? Quels plaisirs occupent les héros morts dans les cours de la Yalhalla? Quelle destinée attend le monde après l'embrasement général? Enfin, quel nom mystérieux fut murmuré à l'oreille de Ballder quand on le plaça sur le bûcher? A cette dernière question, le géant reste muet, reconnaît son interlocuteur, et paye de sa vie l'honneur d'avoir lutté contre un dieu. L'Allemagne connut aussi ces duels poétiques. J'en trouve un vestige dans le fabuleux récit du combat de la Wartburg. En présence du landgrave de Thuringe et de toute sa cour se présentent sept poètes : l'un d'eux s'annonce pour le champion du duc d'Autriche, et défie les autres chan-

teurs de lui opposer un égal; s'il succombe dans la dispute, il consent à être justicié comme un voleur. La dispute s'engage; les chants, les récits, les énigmes, se succèdent. Cependant le bourreau se tient prêt, et le Taincu perdrait en effet la tête si la landgravine ne lui tendait la main pour le sauver. Au fond de cette fiction chevaleresque du treizième siècle, on voit percer un souvenir des temps païens (1).

Jusqu'ici les mœurs poétiques de l'ancienne Germanie rappellent celles des premiers âges de la Grèce : d'abord les prêtres, comme Orphée, Linus, Amphion, qui font servir l'art des vers au culte des dieux et à l'instruction des peuples, puis les chanteurs, qu'Homère représente assis à la table des rois, où Ton écoute leurs conseils aussi bien que leurs récits ; enfin les rapsodes parcourant les villes, la branche d'olivier à la main, et célébrant sur la lyre les combats des héros. U n'y a pas jusqu'aux assauts de chant, avec leur condition fatale^ qui ne trouvent un exemple dans la fable de Harsyas vaincu et écorché par Apollon. Ce ne sont ni les goûts sanguinaires, ni les images monstrueuses *qui manquent dans les premières créations de la poésie grecque : il s'y voit assez de parricides, assez de géants, d'hydres, de gorgones et de centaures, pour trahir le désordre des imaginations et la barbarie de l'art. Mais ces ressemblances ne vont pas au delà des temps homériques. Avec V Iliade^ tout change : le sentiment de

(1) Edda Ssemundar, 1. 1. Vafthrudnismal. Krieg m Wartburg, dans la collection des Minnesinger, publiée par Von der Hagen.

l'ordre s'introduit dans l'art grec et ne lui laissera plus de repos qu'il ne l'ait poussé à la dernière perfection. D'un côté, ce chaos de fables se débrouille, les monstruosités sont rejetées sur le fond du théâtre, la nature seule occupe la scène ; elle y paraît avec vérité, avec simplicité, mais avec ce je ne sais quoi de divin qui en rehausse toutes les proportions. D'un autre côté, l'harmonie des idées passe dans la prosodie, dans tout le langage : elle lui communique une douceur, une force, une clarté inimitables. Mais ces progrès étaient soutenus partons les efforts d'une civilisation qui a fait l'admiration du monde. Au contraire, les habitudes violentes des Germains devaient entretenir le trouble dans leur poésie comme dans leur langue et dans leurs lois. L'art y était, mais incapable de corriger la grossièreté de ses inventions et l'insufQsance de ses formes.

Prosodie des ^^ Semble que ce soit une tentative étrange que de geJSSraes. déterminer les formes de versification pratiquées chez les Germams de Tacite. Cependant je crois possible d en indiquer les traits principaux en cherchant ce qui s'en est conservé chez les peuples du Nord. Je pense reconnaître la prosodie primitive des langues germaniques, * lorsque, du septième siècle au neuvième, je vois lei^ înêmes règles observées avec la plus exacte uniformité dans tout ce qui nous reste de poèmes teutoniques, an— glo-saxons et Scandinaves.

Si donc on rapproche quelques fragments teutoniques qui paraissent dater des temps mérovingiens, si

on les compare aux plus anciennes poésies anglo-saxonnes et aux chants de l'Edda, on trouve que tout l'artifice des vers s'y réduit à deux moyens^ l'accentuation ^ l'allitération. Et d'abord il n'y faut pas chercher une succession régulière de syllabes longues et brèires comme chez les anciens; on n'y voit pas non plus un nombre fixe de syllabes quelconques comme chez les modernes : la règle n'exige qu'un nombre égal de syllabes accentuées. Le vers ordinaire compte deux accents, c'est-à-dire deux élévations de voix et deux chutes. En second lieu, les vers se succèdent deux à deux, liés non par la rime, qui est le retour des mêmes désinences, mais par l'allitération, qui est le retour des mêmes initiales. La versification est riche quand l'initiale revient trois fois, quand la même lettre commence deux mots dans le premier vers, un dans le second. Au fond, ces règles dérivent des lois musicales auxquelles obéissent toutes les poésies. L'oreille y trouve deux plaisirs : le plaisir de la cadence et celui de la consonnance. Elle aime cette variété d'inflexions, cette succession de notes qui montent et qui descendent, et d'où résulte une sorte de mélodie. Elle aime aussi la répétition des mêmes sons, qui met l'unité dans la variété, qui lie les deux vers pour en former une période harmonieuse. Mais ce ne sont là que les premiers eflbrts de l'art naissant. L'accentuation tenait lieu de rhythme dans les anciens chants populaires latins; l'allitération régnait dans les poèmes des Celtes et des Finnois. II y a loin d'un procédé si facile à la savante versification des

Grecs, à ces lois sévères qui contraignaient le génie, qui le gênaient, qui l'irritaient; mais, dans cette lutt^ dans cette indignatîcm de la pensée contre les difficultés de la parole, la verve éclatait enfin, d'autant pla& pui»* santé qu'elle était réglée : Fadt indignalio vermm (1). Le génie indiscipliné des barbares n'aur«at pas supporté les chaînes d'ui» rigoureuse prosodie; il n'était pas non plus capable de ce travail soutenu. qui &it la

. (1) Voici des exemples d*alUi^ration :

i* En scaïidînaYe, Fottffpa, str. 5 :

Sol varp funiuD Sol e mendie, . . , ,

Sinni mana. Socius lans...

2* En anglo-saxon, Beowulf, v. 7 :

Oft Scyld Scefing, Sœpe Scyld SceC filius,

Sceatben Ihrealiin. Hoslibuscongestit...

y En tenUmique, voy. rinvocation magique à-derrière : ^

Suma ITapt ITeptidun, Alie vincuki vincidiMtiil,

Sama fferi leâdun. Âlie exercitoin morabantor.

Je me range ici au système de iM. Rask, qui divise en deux vars les deux membres de pbrases allitérés. M. Grimm n'en Ëiit qu^un seul vers en deux hémistiches.

On trouYO des traces d*allitération dans les plus anciens monuments latins ; par exemple, dans les termes de droit : Félix faustumque, furo pioque, tewpla tesquaque, sane sarteque. Elle reparadi chez les poetn latins des temps barbares; par exemple^ dans les poésies de S. Fortunat:

V. 547 : Dum rapit, eripitur rapienda rapina rapaci. 506 : Fœdera fida fides formosat foeda fidelis. SOS : Illustria lustrante viro loca lustra ligustra.

Du même genre était ce poëme en Thonneur de Charles le Chauve^ dont tous les vers commençaient par un G :

Garmina darisonœ calvis cantate Gamœnœ.

Nous avons des exemples semblables dans plusieurs idiotismes français .* Sam et sauf, fort et ferme, bel et bon, feu et flamme.

jpèrfeeticm du style. Dans les chants anglonsalons et Scandinaves on l'èconnaît des imaginations qne rien ne gooTerne. Ëtles s' lèvent arec une admirable impétuosité; maifiT elles ne se maîtrisent pas, elles s'oublient. Leur dessein se trouble; le poëme commençait par un récit d'épopéey un dialogue dramatique l'interrompt tanisqiiementnet finit avec tout le désordre d'une com-* pèsition lyrique. Le sdblime y étincelle, mais l'obscu^ rite ie suit souvent^ Toute clarté se perd au milieu d'un nombre infini d'ailusions, d'énigmes, d'allégories. Jamais l'horreur du mot propre^ jamais la passion des figures<ne fut poussée si loin que chez ces pirates de la mer dn'Nord. L'or, qu'ils supposent recueilli dans les fleuves, s^appellera dans leurs vers la flamme dés eaux, la grêle sera la pierre des nuageSy un vaisseau devient hwursier de t Océan, et un cheval le vameau de la terre; h harpe s'appdBe le bois du plaisir, et les larmes r«ati(^ ccmr. Les scaldes se vantaient de donner a^i^dieu Odin cent quinze noms, et de pouvoir désigner une île par cent vingt et une périphrases différentes (1).

Avec une telle poésie, il ne faut point s'étonner que les Germains n'eussent pas de prose. La poésie est la forme naturelle du langage; c'est (le flot de la mer, le balancement des forêts, le souffle de la poitrine, qui donnent le premier exemple du rhythme et de la me-

(i) Edda, passim, — Le bois du plaisir et Veau du cœur sont des expressions du poème de Beowulf. Cf. P, E. Mûller, ûber die JEchtheit der Asalekre.

sure. C'est la sensibilité qui se satisfait par les chants comme par les cris et les pleurs. Voilà pourquoi les y^ts se composent et se conservent sans le secours de récriture, de sorte que T improvisation n'est jamais si fréquente que parmi les peuples ignorants. Au contraire^ la prose est l'ouvrage de la raison maîtresse d'ellemême et maîtresse de sa parole, tirant de son pn^re fonds et de l'ordre même de ses pensées la forme qu'dle donne au discours. Elle suppose donc toute Tactivité de l'esprit humain. Elle veut un travail intérieur, que l'écriture seule peut soutenir. C'est pourquoi il n^y a de prose que chez les nations qui écrivent, chez les nations lahorieuses et par conséquent civilisées. Les Germains possédaient un alphabet; mais nous ne l'avons vu employé qu'à des usages superstitieux, tout au plus à de courtes inscriptions sur les rochers et les tombeaux. Les plus anciens monuments en prose sont des traductions du grec et du latin. La syntaxe des textes originaux y est suivie avec une si timide exactitude, qu'il y faut bien reconnaître les premiers essais d'une langue qui n'a point de règles pour la construction prosaïque» Il n'y aurait jamais eu de livres chez un peuple qui en a tant fait depuis, s'il n'eût passé par les écoles de» moines latins de Fulde et de Saint-Gall (1).

(1) La version d'Ulphilas suit mot à mot le texte grec des ÉTangiles;

exemple :

Atta unsar thu in himinam, veiboai namô thein. Qaimai nocTtp -np-wv é ev toi; oùpavoîç, à-yiaaÔTÎTft) to ovo|Aa ooo. 'EXÔit»

thiudinassus theins. Vairthai vilja theins sve in Himinajah anaairtlia. 71 ^xotXtta ocu. VvtMTtù 70 ôiXrirxà acu û; ht oOpavo) xcù irX rHç fni-

Cependant la poésie du Nord était bien moins bar- ^ &^ bare par la forme que par le fond. On n'y voit pas d'ef- ^*aS NÔriT^ fort pour épurer les fictions d'une mythologie grossière. On y sent partout les deux passions qui poussaient les Germains sur la frontière romaine et les pirates normands sur les mers : la passion de l'or et celle du sang. Voici les conseils que le poète du Havamal donne à son disciple : « Qu'il se lève matin celui qui en veut aux « richesses et à la vie d'autrui. Rarement le loup qui « reste couché trouve une proie, rarement l'homme qui « dort trouve la victoire. — Si tu connais un homme « à qui tu te fies peu, et dont tu veuilles tirer un ser- « vice, tiens-lui un langage flatteur, dissimule ta pen- « sée : rends -lui mensonge pour mensonge. » Toute la fable de Sigurd n'est que l'histoire d'un trésor et de plusieurs vengeances : les frères, pour un peu d'or, y font égorger leurs frères ; les héros arrachent le cœur de leurs ennemis et en boivent le sang; une mère tue ses enfants, jette leur chair dans des vases remplis de miel qu'elle met sur la table de son mari, le poignarde lui-même après cet horrible festin, et l'ensevelit sous les ruines de son palais incendié. Le poète achève son récit en déclarant heureux c< l'homme qui engendrera une telle fille, une femme aux actions fortes et glorieuses! » Ce ne sont point ici les emportements d'une imagination en délire ; ce sont bien les mœurs, non des Scandinaves seulement, mais de toutes les nations germaniques. Ces spectacles de carnage se renouvellent encore dans l'épopée allemande des Nibelungen. On y

voit des guerriers épuisés de fatigue et de soif, et leur ehef leur crie !,c< Si quelqu'un a soif, qu'il boive -4u a sang. » c< Or l'un d'eux s'en fut là où ily .sivait dôs morts; il s'.figenouiUU près d'une blessurer^et. détacha son casque; alors il commença à boire le sang qui 'ruiàt ael^it^ et, quoiqu'il n'y fût pas accoutumé^ cdia lui'pa* rut grandement bon (1). )> r. . .j .; » ;o'

devteùuid. ^^ nulle part les instincts avares «et sanguinaires n'éclatent plus viol^nment que dans;la fable du. forgeron Yieland, ,qui a laissé des ^souvenirs sur tous 46s points de l'Europe occupés par les Germains,, depuis les Pyrénées jusqu'à la mer Glaciale., Longl^mps,, en Allaçaagne, on montra la forge de Yieland. fini IslaÉde, jifn habile artisan s'appelle encore un Yolundr. llne ^mplainte anglo-saxonne célèbre lei^ .malbeursr 4e yieland, et les habitants 'du Berkshire faisaient voir h pierre sur laquelle l'ouvrier invisible ferrait l^.eheviaiii 4e^ voyageurs* Les romans chevaleresques fran{faîs veulent que les armes bien trempées sortent de l'atelier ie Galand (ou Waland), qui forgea les trois bonnes épées Flamberge^ Hauteclere et Joyeuse. YoiQi.dcM J'aventure du forgeron telle que la. raconte FEdda^ telle

'^ '(i j Édda Sasmitndar, Havatnal 45, 58. Fafnisbana, II : Pecùnia poîiri ^mh -^ homûium quisque «-^perpeluo usque ad diem «nicam.'*— Ntti . semel — débet vÎTentium quisque — descendere ad Helam. — Atlqmal:^ Bèatus est posterorum^ijuisque — cui'gi^ere^cbnfigit'taïem — pièffiiitii £(»rtiuin factorum laude, — qiialem Giukius procreavii! Cf^ Nibehmgaip S4* aventure,

ï)o gie der fèclcen einer da e^ cîncn tdten irant : i • • ■

Ër koiet im zuo der wunden, den helm er ab9>gebant ; • '- , , h^ Do begundé er trinken daz Hiezcnde bluot :

Srie ungewon ers w9Fe,4>>dûhfceiii groexiidiea gaot. • .

LA POÉSIE. mZ

qu'au treizième siècle Tévéque norwégien Biorn de (Kdaros l'entcoidit répéter encore à la cour de l'émpemur Frédéric II (1)«

c^ Au temps où le roi Nidur régnait en Suède, trois Cfamois vinrent s établir dans la vallée du Loup, tous ttôis i)rère& et de ratGe- royale. Gomme ils erraient un jour autour du lac qu^ arrose la vallée, ils virent (jue trpis Yalkyries s'y baignaient en filant du lin ; elles avaient laissé leurs vêtements sur la rive. Chacun des trois firères en prit une pour épouse. Yolundr, le plus jeune- des trois^ eul en partage la belle Alvitra, qui savait toutes choses. Mais après sept hivers les trois Yal^ l^ries 8eMik)uvinrent des combats où elles avaient coutmùfe de se mêler, et, quittant leurs époux, elles retournèrent sur les champs de bataille. Deux des frères m mirent à' leur poursuite^ l'un du côté du levant, l'autre du eôté du couchant. Mais Yolundr resta seul dus la vallée; il resta' assis tout le jour, il forgea l'or tooge, il y enchâssa des pierres précieuses, il fit un grand nombre d'anneaux qu'il suspendit à un cordon d'écorce, attendant s^il plairait à sa belle épouse de fwenir.

H' Or il arriva que le roi Nidur entendit parler de Yoittidr et de ses richesses. D pi^ donc avec lui des lM»nmes amïés, s'enfonça dans la vallée du I^up, força l'enApée de la forge, fit lier Yolundr qui dormait, lui prit son glaive étincelant et s'empsnra des anneaux d'or,

< '(i) rabina Sa§â, EdM Ssermmlar, t. Il ; VmlmAar quida.

264 <:HAPlTRe V.

dont il destina le plus riche à Bodvilda, sa fille. 11 retourna chez lui chargé d'or, et ramenant son prisonnier. Et Volundr grinçait des dents en voyant son glaive aux mains du roi et son anneau au doigt d'nne étrangère. La reine s'en aperçut : elle conseilla de mettra le captif hors d'état de nuire. « Craignez, ditce elle, ce serpent au regard perfide; coupez-lui les c( nerfs et jetez-le dans l'île de Sœvarstod. » On coupa donc à Volundr les nerfs des jarrets, on le jeta dans l'île, on lui bâtit une forge, et il y travaillait pour le roi Nidur à des ouvrages d'or et d'argent. Mais il travaillait aussi à sa vengeance.

Un jour, les deux fils de Nidur vinrent trouver le forgeron, et, s'étant fait donner les clefs de son coffre, ils y virent beaucoup d'or rouge et de joyaux. Et Volundr leur dit : a Venez demain, venez seuls, et je ferai c( en sorte de vous donner tout cet or. Mais ne dites ni « aux femmes, ni aux serviteurs, ni à personne, que « vous venez près de moi. » Le lendemain de bonne heure, les deux frères s'appelèrent l'un l'autre. « Allons, dirent-ils, voir lé trésor. » Us y allèrait^ eU s'étant fait ouvrir le coffre, ils y regardaient avec avidité. Volundr leur coupa la tête ; il cacha leurs restes sous le fourneau. Puis il prit leurs crânes, les entoura d'argent, et en fit des coupes pour le roi Nidur, leur père ; il enchâssa les prunelles de leurs yeux comme des pierres précieuses, et les envoya à la reine leur mère. De leurs dents il fit une parure, et l'envoya à fiodvilda, leur sœur. Un peu après, Bodvilda étant venue

LA POÉSIE. â66

le prier de réparer l'anneau qu'elle avait brisé, il lui présenta un breuvage enivrant et la déshonora, a C'est « maintenant, s'écria-t-il, que je suis vengé. »

En même temps Yolundr s'ajusta des ailes qu'il s'était secrètement fabriquées, et il s'éleva en riant dans les airs. Or il passa devant la salle où le roi Nidur attendait ses enfants, et le roi lui cria * c< Qu'a-t-on fait « de mes fils? » Volundr répondit : « Jure-moi prea mièrement par le bord de ton vaisseau et par le cercle « de ton bouclier, jure par l'épaule de ton cheval et « par la pointe de ton glaive, que tu respecteras celle c< qui est devenue Tépouse de Yolundr... Et maintenant « va dans la forge que tu as fait construire; tu y troua veras les soufflets teints de sang. J'ai coupé la tête a de tes enfants et j'ai caché leurs restes sous le fource neau. De leurs crânes j'ai fait des coupes garnies «d'argent pour le roi Nidur. J'ai enchâssé les prunelles « de leurs yeux comme des pierres précieuses, et je les m ai envoyées à la reine leur mère. De leurs dents j'ai « &it une parure, et je l'ai envoyée à Bodvilda leur « sœur. Et, à l'heure qu'il est, Bodvilda porte dans ses « flancs un fils de Yolundr, elle, la seule enfant qui « vous reste à tous deux. » Alors le roi s'écria : « Tu a n'as jamais proféré une parole qui me causât plus de « douleur. Mais il n'y a pas d'homme assez grand pour « qu'à cheval même il puisse te combattre, il n'y en a a pas d'assez fort pour te frapper d'en bas, tandis que « tu planes là haut dans les nues (!)• »

(i) Vœlundar quida. Sur le mythe de Vieland, voyez W. Grîmm, Hel*

; Il semble, au premier aspect, que cette fable soit, C0mme Yolundr luinnême, d'origine fîniMHse : elleecmvient au caractère industrieux et cruel que les Scaiidi-* naveà prêtent aux peuples de la Finlande, leurs éter- Uûls ennemis. Get>endant c'est Yolundr qui joue ici le rdle héroïque; c'est lui que le poète chante et que leë auditeurs admirent; c'est lui qui a survécu comme «n personnage national dans la mémoire des peuples. Des traditions nombreuses en font le fils du géant Wate^ établi dans l'île de Seeland, et le petit-fils du roÂide Siiède^^ ,Wilkinus, qui s'unit à une déesse des eaifx. B -autreé fois Yolundr est un Elfe^ c'est-àrdire ^n; ^ divin p et l'w. se rappelle qu'en effet le travail des mé^ taux est; compté parmi les. plaisirs des: dieux; L'Edda représente les Âses bâtissant une ville dans la plainef de l'Ida : ils y, élèvent des temples, tles autels et des four* Boaux; itisk fabriquent d'abord des tenailles et des m* strumentsde forgeron, puis des joyaux >de tonte soéte^ ii et les ouvrdgeé d'or, ne leur manquent pasé » ^Ces dieux, prêtres et forgeronjs, rappellent singulièr^kusnt les plus vieilles religions de la Grèce, les dàctyieatdu montdda^ les telchines, les cabires, tousr travaiU»t le fer, tous pontifes et magiciens (1)« A leur tête eâti¥iil>* oain^ père d'une race d'ouvriers, dont le plus baMle sera Dédale. Yulcaia.est boiteux comme YielandiîMais

4fin»age, el rint^ms^nt trarail de M. Francisée Micheh M. Aa^re, Hisloire littéraire de France, t. II, a indiqué les traces qae ce my^ a laissées dans les vieilles traditions françaises. ' '' '

(1) Guigniaut, Religions de Vmtiquité, t. Il, p. 275.

i« rosaemblaiice va jusqu'aux derniers détails ian la per- ^miiie de Dédalie, lui ail$si prisonnier d'un roi, Im-aussi •tkai^lant dans une île, ^ s'ëchappant enfin aree les .ftlks^qU'ils^e^faites; bii aussi est resté si populaire chez le^aiici^a^ qu- ont disait proyeii)ialemeiit un ouvrage de Dédale pour désigner un ouvrage parfait. De telles juialogies supposeilt assurément une t^aditîcm commune ; mais Qti retrouve toute la différence des deux poésies dans les traits qu'elles chcHsissent et dans les eenleurss qu'elles y mettent. Ce qui émeut les poètes classiques, c'est la destinée d'Icare, de ce jeune.fils que Dédale eminène dans sa course aérienne^ dont il dirige i'essér ccAnme l'oiseau dirige le premier vol de ses petits, liais le téméraire enfant s'élève b?op haut 2 la cire de ;$e6 ailes sefond aui^ apprpches du soleil,, il est précipité 40ns5 1^ mieré ;En vaipDédale, descendu sur le roobeir 4^ Gumes, voulu t;gra ver aux portes d'^i^n temple l'histoire^ide ses malheurs : deux fois il essaya de eisder ;^s l'or la chute d!Icare,.4eux fois. retombèrent ses ^ains paternelles. Voilà le récit que: les Grecs et ies iLatûpus ne 8^ lassaient pas d'entendre et de répéter. Ib ien. savaient fait la plus touchante des élégies ; ils y troufmibni un^ujet de pitié, c'est-Mire d'un sentiment qui fJfwl.^hoB?^me'mei^e^r. L'épisode de "Dédale reviendra yejncore dans ce sixième chant de l'Enéide qu'Âu^ste jse faisidt lire par Virgile. Au contraire, ce quj plaît aux j^des Scandinaves/ c'est le spectacle dfum ressentiment que rien ne désarme; c'est ce <^ptif, ce bcateux, qui sait dissimuler, punir un roi, et lui échapper enfin.

Je ne vois plus dans l'histoire de Volundr qu'un sujet d'horreur, un récit fait pour flatter les plus mauvais appétits de la nature humaine, un chant digne d'avoir été chanté au festin fameux où Âlboin, roi des Lombards, contraignit Rosemonde à boire dans le crâne de son père.

C'est que la poésie n'a pas tout le pouvoir qu'on loi suppose. Il faut qu'elle prenne les héros de la tradition, les mœurs de la société ; et comme elle est le plus populaire de tous les arts, elle en est aussi le moins libre, puisqu'elle doit se rendre l'interprète de toutes les croyances et de toutes les passions nationales. Les annales d'un peuple ne donnent que la suite de ses chefs et de ses victoires : on y apprend ce qu'il put et ce qu'il fit. C'est dans les chants de ses poètes qu'il laisse voir ce qu'il ne fit pas, mais ce qu'il voulut, ce qu'il rêva; c'est là seulement qu'on entend le cri de l'amour ou de la haine et qu'on a affaire, non plus à des morts, mais à des passions vivantes. Yoilà pourquoi nous nous sommes arrêtés longtemps à considérer le peu qui nous reste de la poésie du Nord : ce ne sont que des éclairs, mais ils achèvent de jeter quelque lumière sur ces ruines de l'antique Germanie que nous avions cherché à reconstruire. Maintenant nous commençons à nous représenter cet état mal défini qu'on appelle la barbarie; nous en saisissons le caractère principal, savoir, l'indiscipline des esprits et des volontés. Pendant que les sociétés policées reconnaissent des règles qu'on ne viole pas sans soulever l'indignation universelle,

LA POÉSIE. 9d»

c'est le propre de ces peuples incultes de ne connaître aucune loi si sacrée qui ne puisse être impunément désdi^éie^ aucun devoir qui ne cède à F appât du butin et au plaisir des représailles. Rien ne les empêche donc plus de descendre au dernier abrutissement^ et nous ne sommes pas surpris de les trouver anthropophages. Mais nous savons aussi qu'il ne leur manque pas un de ces instincts généreux qui révèlent la nature humaine ; ni là piété filiale qui arme le héros pour venger son père ; ni le dévouement chevaleresque, lorsqu'il délivre la vierge captive ou qu'il la conquiert pour son compagnon d'armes; ni la tendresse de la femme quand elle monte sur le bûcher de son fiancé, ni sa pudeur quand elle place entre elle et lui un glaive d'or. Après que l'Évangile aura purifié cette terre barbare, il ne faudra pas s'étonner d'en voir sortir toute une moisson de saints et de grands hommes.

Ainsi la poésie ne fait que reproduire les mêmes j^îJ*^*""^J^ contradictions qui éclatent dans les religions, dans les ^^' lois, dans les langues des Germains. Il n'y a pas d'horreurs, comme il n'y a pas de faussetés, qu'on ne voie parmi eux, où Ton ne sente je ne sais quelle haine de Tordre, je ne sais quel effroyable amour des ténèbres, du mal et de la destruction. Mais il n'y a pas non plus de beautés, comme il n'y a pas de vérités et de justices que ces esprits grossiers n'aient entrevues et qu'ils n'aient aimées ; car une race d'hommes ne traverserait pas les siècles si ces divines communications n'y main-

tm CHAFITBE T.

tcBaiait on reste d'ordre el de lomièfe. Un ccHHnslesi éliMiiMUil défiant plus iiMAnictîf quand on le ^t se re^ produire cbei les antres pmiples qni conTrireotlenerd de FEun^ie. Je me borne aux deux |dus puissants, leis Celtes et les Slaves, ^'(m ne saurait oublier, s(Mt i cause de leurs nombraix rapports a?ec la Germanie^ smt à cause des derniers traits qu'ils ajoutent au tableaa du monde baribare.

HMTt D ne faut pas croire, en effet, que les Germains seuk ]e/SLB oocup^'s^itf le territoire immense où nous ayons tr^ ''^firt.*' l'itinér^re de leurs migrations, dq>uis la oner Baltique jusqu'à l'Océan. Les Allemands se font une fausse gloire de se figurer leurs ancêtres formant une natio** nalite compacte, maîtres d'un sol incontesté, dans uii> isdemait qui les eût firappés d'impuissance* Gomme il fallait que cette race devint forte, il fallait qu'elle fât mêlée, qu'elle fût contenue, qu'elle trouvât autour d'elle des alliances et des résistances; qu'elle connût ces commerces féconds, ces luttes salutaires qui font grandir les peuples. Sans parler des Finnois et des hordes errantes désignées par les anciens sous les noms de Scythes' et de Sarmates, deux autres nations pouvaiient disputer l'empire du Nord. D'un côté, les Celtes couvraient d'abord, comme d'une première couche, toutes les contrées que l'invasion germanic[ue devait inonder: la Bretagne, la Gaule, l'Espagne, la haute Italie. Leurs établissements s'étendaient au bord de la Baltique, où l'on trouve les Cimbres; dans la Bohême colonisée par les Boïens, silr les rives du Danube habitées par les

Seordisques et les Taurisques, frères des Gaulois; enfin, jusqu'au nord du Pont-Eùxin et du Paius^Méotide, où les anciens plaçaient la première patrie des Gimmériens, =c'est-à-dire des peuples celtiques. D'un autre eèté^ les Slaves, d'abord resserrés entre le Borysthène et les sources de la Yistule, devaient envahir successivement la Garinthie, la Moravie, la Silésie, la Lusace, la Poméranie, d'où ils ne sortirent plusy et pousser leurs incursions jusqu'au cœur de la îîiuringe. Au huitième siècle, les moines qui allèrent fonder le monasnast^e de Fulde parlaient encore avec terreur des Inndes de sauvages slaves qu'ils avaient rencontrés descendant les rivières à la nage et troublant de leùrsr eris le silence des forêts. Des nations qui avaient pénétré si profondément dans la Germanie avaient dû laisser une trace dans son histoire. En effet, rien n'est plus célèbre que la ligue des Teutons avec les Gimbres, les plus redoutables des Geltes; et en même temps rien ne tient plus de place dans la mythologie du Nord que les guerres et les alliances des Ases avec les Vanes, c'est-àdire avec les Slaves. La déesse de l'Amour, Freya, passait pour une fille des Vanes admise à titre d'otage parmi les dieux des Germains et honorée sur leurs autels comme un symbole de paix et d'union (1).

(1) Parmi les^ populations celtiques de la Germanie, Tacite compte les Gimbres, les Estyens, lesGothini, les Boïens, sans parler des Gaulois éta- Mis dans les agri decumates. Germania, 28, 29, 57, iS, 45. Strabon, lib. VU : xol Ttt KeXTixà (^Ovvi), et re Botot xal Zxop^taxoi xal Taupioxot. Plntarque {in Mario) étend le pays des Celtes jusqu'au Palus-Méotide, Sur le» Cimmériens, Homère, Odyssée, XI, 12; Hérodote, J, 6 ; IV, 1 et suiy.

Mais les trois grands peuples du Nord n'étaient pas seulement voisins, ils étaient frères; et cette parenté a ses preuves dans les traditions et dans les mœurs. Les Celtes. Quand les Grecs plaçaient la cité primitive des Gmr mériens aux confins de T Europe et de l'Asie, ils s'accordaient avec un antique récit qui représente les Gdtes arrivant en Occident sous la conduite de Hu le Fort. « Us venaient du pays de l'Été {Deffrobantjj du côté ou c< s'élève Constantinople ; ils traversèrent la mer brua meuse pour s'établir en Bretagne; et avant eux il n'y a avait point d'hommes vivant dans la contrée, ni autre a chose que des bisons, des castors et des ours. » S'ils vinrent de l'Orient, de cette école de toutes les religions savantes, on n'est plus surpris de trouver chez eux un enseignement qui rappelle à la fois la théologie de rinde et les chants sacrés des Scandinaves. De là ces trois grands dieux Teutatès, Taranis et Hésus, semblables à la trinité nationale des Germains, et rangeant aussi sous leurs lois tout un peuple d'êtres invisibles de fées, de géants et de nains, qui animent la nature et qui la divinisent. De là cette cosmogonie où l'on voit l'u-

Cf. Diefenbach, Celtica, t. 1 — En ce qui touche les établissements des Slaves, Frédégaire, 68 : « Multis post hsec vicibus Winidi (Slavi) in Thoringiam, et reliques Tastando pages, in Francorum regnumimiunt. » Adam de Brème, c. 1 : «Prêter eampartem quse trans Albira supra incolitur a Sorabis. » Vita S. Stumi, ap. Pertz, t. II, 565 : « Ibi ad (flumeii Foldam) magnamSclavorum multitudinem reperit cjusdem fluminis alTeo natautes» lavandis corporibus se immersisse. » Cf. Zeuss, die DeuUchen und die Nachbarstaemme, p. 636 et suiv.— Sur la ligue des Cimbres et des Teutons, Plutarque, in Mario. Guerres ot alliances des Ases a^ec les Vanes,. Ynglinga saga, cap. 4.

nivers passant par une suite de créations et de deslnictions, la terre elle-même représentée comme un animal gigantesque : le soleil est son œil, et de sa poitrine jaillissent trois sources, la mer, la pluie et les fleuves. De là, enfin, la métempsycose et le voyage des âmes à travers trois cercles d'existence, le cercle de Tépreuve, celui de la félicité et celui de Tinfini. Tant de ressemblance entre les dogmes devait se faire sentir dans les institutions qu'ils soutenaient. Les coutumes de la Germanie reparaissaient chez les Celtes avec des différences qui n'infirment point la parenté, mais qui attestent la liberté des deux peuples. Dans la société, une hiérarchie où l'on distingue quatre degrés : les druides, les nobles ou chefs de guerre, les hommes libres réduits à une sorte de vasselage, et enfin les esclaves. Dans la famille, l'union conjugale consacrée par le don du matin et par le brûlement des veuves ; la constitution du clan, qui unit par une étroite solidarité les hommes issus d'un même sang, et les rend propriétaires en commun du domaine patrimonial. Dans les institutions judiciaires, l'ordalie, ou le jugement de Dieu par le feu et par l'eau ; le serment déféré aux parents, aux amis, aux clients de l'accusé; la composition pécuniaire et la loi tarifant le meurtre au prix d'un certain nombre de têtes de bétail. La comparaison des langues n'est pas moins concluante que celle des lois : en étudiant les idiomes celtiques, on retrouve une branche éloignée, mais reconnaissable, de la famille indo-européenne ; l'alphabet primitif des Irlandais reproduit les seize let-

très de l'écriture runique. Toute la poésie des Bardes rappelle celle des Scaldes islandais par les règles mêmes de sa versification, par les enseignements religieux dont elle était dépositaire, enfin par les fables épiques dont nous trouvons le dernier écho dans les légendes populaires du pays de Galles. Quand je lis, par exemple, comment saint Samson combattit contre la fée qui brandissait une lance à trois pointes, et comment il pénétra dans la caverne du dragon pour l'enchainer et le précipiter dans la mer, je ne puis oublier Sigurd, Brunhilde la Valkyrie et le dragon de l'Edda. — Si les traditions sont communes, le même désordre s'y est introduit pour conduire les deux peuples aux mêmes excès. Les pierres druidiques réclamaient autant de victimes humaines que les autels de Wodan. César Irouva en Bretagne des tribus nomades vivant de leur chasse, et qui ne connaissaient, s'il faut l'en croire, ci propriété ni mariage : les femmes y étaient oommunés comme les biens. L'ivresse du carnage n'éclate pas plus dans les chants anglo-saxons que dans l'hymne de guerre du barde gallois, lorsqu'il se réjouit du banquet préparé aux corbeaux et aux vautours, lorsqu'il invite ses compagnons d'armes à ce multiplier les crânes vides c^ de cervelle, à multiplier les femmes sans époux et « les chevaux sans cavaliers. » A ces cris sanguinaires, on se souvient que plusieurs tribus celtiques étaient cannibales (1).

(1) L'émigration des Kimris, sous la conduite de Hu-gadarn, est rapportée dans les triades galloises, triade 4. Lucain, Pharsale, l, 444, iMMrane

Les Slaves furent moins connus des anciens^ et le Les siavcs. peu 4u'on sait de leur première conditian ne laisse voir ue dès peuplades sauvages dispersées sur ua territoire immense, où chaque chef de famille campait à Técart, sans demeure fixe, sans voisins et sans lois. La passion de la guerre les poussait à la fois sur les provinces de l'empire d'Orient et sur les terres des rois mérovin- ' gtens. La férocité de leurs mœurs allait si }oin, que les Russes offraient en sacrifice leurs enfants nouveau*-nés, et qu'au treizième siècle il fallait qu'Albert le Grand visitât, en qualité de légat du saint*siége, les Slaves de Poméranie pour déraciner la coutume païenne de tuer les vieillards et de les dévorer. Cepœdant, si Ton pénètre chez ces barbares avec les chroniqueurs du Nord, qui les connurent avant leur conversion, on y découvre les traces d'une ancienne culture. C'est d'abord une doctrine sacrée, le dogme d'un Dieu suprême, lumi* neux et intelligent, Swjatowit, qui, avec Perun et Rujewit, forme une triade en tout point comparable à celles

les trois grands dieux des Gaulois. Cf. CîBsar, de Bello Gallico, IV, VL — Sur la cosmogonie, la mélempsycose et toute la doctrine sacrée des deltes, le témoignage des anciens s'accorde avec plusieurs documents dont la critique moderne admet Tauthcnticité. Voyez surtout deux chants de Thaliesin [Myvyrian archeologyt 20, 27), et le poëmc des Séries, publié par M. de la Villemarqué (Chants populaires de la Bretagne^ t. 1). — Pour les institutions celtiques, voyez aussi Tacite, Agricola; les lois galloises de Hoêl le Bon; tome P' de F Histoire d'Islande de Moore, et les recherches de M. 4e Gourson sur VHistoire des peuples bretons. — En ce qui concerne les langues et la poésie, Pictet, de V Affinité des langues celtiques avec le sanscrit; le savant recueil de M. de la Villemarqué; miss Brooke, Relies ofancient Irish poetry. La légende de S. Samson est tirée du Liber Landavensis, — - C'est Diodore de Sicile (v. 32, g 3) qui accuse d'anthropophagie plusieurs tribus irlandaises.

des Celtes et des Germains. Les divinités inférieures viennent ensuite avec leurs attributions distinctes, leurs généalogies, leurs aventures et leurs combats. Cette mythologie a son expression dans un culte pompeux. Rien ne ressemble plus aux descriptions du sanctuaire suédois d'Upsal que les temples des villes slaves de Rugen, de Stettin, de Rhetra, de Kiew, d'Ârkona, qu'on représente peuplés de statues d'or, entourés de bois sacrés, où les provinces voisines envoyaient des ofirandes et sollicitaient des oracles. La fondation de ces cités sacerdotales était déjà une tentative pour retenir et policer les peuples. On y voit l'autorité des prêtres plus grande que celle des chefs de guerre, et tous les signes d'une constitution Ihéocratique souvent ébranlée, jamais détruite. Mais le lien le plus fort qui contint les nations slaves, qui les empêchât de se dissoudre, c'était la chaîne des souvenirs historiques. Les poëmes qui les conservent ont toute la popularité, toute l'opiniâtreté des vieux chants de l'Allemagne : on reconnaît le même génie épique, les mêmes fables sous d'autres noms. Si les paysans du Rhin font voir le rocher où Siegfried combattit le dragon et la forêt où il mourut par la trahison de ses proches, les Polonais ont longtemps chanté le roi Crocus, vainqueur du serpent, et tué à la chasse par les émissaires de son frère. On montre encore les os du reptile scellés dans les murs de la cathédrale de Cracovie. Ces traits sont déjà frappants, mais Tanalogie des langues est décisive. Les idiomes slaves ont leur place marquée entre le sanscrit et le gothique :

seulement, par l'abondance de leurs voyelles, par la richesse de leurs formes grammaticales, ils tiennent de plus près à rOrient. Tout s'accorde pour confirmer la tradition des Slaves, qui les faisait venir du voisinage de la mer Noire, du berceau commun des Germains et des Celtes (1).

Ainsi s'établit T incontestable fraternité des nations ^^^^^^^^ germaniques avec les deux grands peuples du Nord en peupi^indo même temps qu'avec les peuples policés du Midi. Quel- ^"'^p*®"** que différente que soit la destinée des uns et des autres, ils donnent tous le spectacle de la même lutte. Il n'en est pas de si barbare où l'on ne voie un reste de civilisation qui se défend ; il n'en est pas de si cultivé où l'on ne touche au vif je né sais quelle racine de barbarie que rien ne peut arracher. Au fond des sociétés, comme au fond de la conscience humaine, on retrouve la loi et la révolte; on retrouve la contradiction, le désordre, c'est-à-dire ce que Dieu n'y a pas mis. L'histoire, comme la tradition, aboutit au mystère de la déchéance : nous arrivons, par un chemin bien long, à une vérité bien vieille; mais nen n'est plus digne de la science que de donner des preuves nouvelles à de vieilles vérités.

(i) Procope, BelL Goth., 5, 4 : Oixcuoi ^è l* xaXuêai; otxTpaî; ^uoxiqvttjA^vot iro>A(o \Lh à?/ àXXiiXcdv, à{i.eiêoyTe; ^ï uç rà TroXXà tov t^ç évoixiioguç Ixôaroi x«Âpcv. Helmoldus Nigellus, Chronic. Slavorum, I, 53, etc. : « Inter multîfbrmia Slavorum numina prsepollet Swantewit, deus terrse Rugianorum...» Ibid., 3 : « Hos vero (inferiores deos) distribuas of&ciis de sanguine ejus processisse... p Ibid., 12 : « Sacerdos ad nutum sortium et pcMTO rex et populus ad nutum ejus pendent. » Cf. Jomandes, de liebus Geticis, 5. Ditmar de Mersburg, Adam de Brème, et la Vie de S. Otton de Bamberg, apud Bolland,, JuL, I. Nestor, Chronic. y II. — Bopp, VergUichende Grammatik, préface de la deuxième livraison.

Tout le travail des siècles ne consiste qu'à réparer cette déchéance^ à effacer cette contradiction^ à remettre l'unité^ la paix dans Thomme, dans les peU[des^ dans te genre humain. C'est ce que je vois commencer au sein de la famille européenne, à l'époque où, resserrée dans les vallées de l'Asie occidentale, elle attendait rbeure de se disperser. Quand le moment de la Providence fut arrivé, lès Indiens et les Perses prirent leur route vers le sud. L'essaim de peuples d'où devaient sortir les Grecs et les Latins se dirigea du côté de rOccident; les Celtes, les Germains et les Slaves i^ trouvèrent devant eux ique les froides plaines du Septentrion, et il semble que leur partage était mauvais. Pendant vingt siècles leurs frères possédèrent les plus belles contrées de la terre, fondèrent des cités, des écoles, et firent à eux seuls toutes les affaires publiques de l'humanité. Les conquérants, les législateurs, les philosophes, se succédaient, travaillant sans le savons à unir les peuples méridionaux par une civilisation «Hnmune, qui s'acheva sous la garde et pour ainsi dire sous le mur de l'empire romain. Quand cet ouvrage fat accompli, il ne resta plus que de renverser le mur et de livrer l'entrée aux hommes du Nord, afin de composer cette société plus grande qui devait être là chrétienté. Les Germains se trouvaient en mesure de répondre à l'appel : ils avaient crû et multiplié dans l'ombre; et, s'ils étaient assez barbares pour renverser l'empire romain, il leur restait assez de lumières pour rebâtir sur ses ruines.

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