‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux tempsChapitre 10 sur 29 · JI · texte numérisé non relu

JI

. ,. M»loil, et qui échangent brièvement, dans la

... la |)lus conlractée, la plus courte possible, les N i|ui expriment leurs droits, leurs désirs, leurs ...vianccs. Ainsi, s'agit-il de la guerre, ce sont toutes .x- rourtes, ces fortes expressions : Man, tin, la :; lierre, la force; a'n, l'airain dont se font les armes. S*il s*agit de la campagne, n'attendez pas qu'ils en célèbrent les beautés dans des expressions harmonieuses qui rempliront l'oreille; au contraire, ce sont des monosyllabes : flo$, fruxy boSy fleur, fruit, bœuf; tout ce qui est nécessaire à l'homme des champs se termine par un son bref, aussi court que le moment qui lui est donné pour mettre son grain en terre et le recouvrir. La langue des affaires a sa semence, son germe dans ces expressions resserrées où toute l'énergie d'un peuple plaideur, d'un peuple juridique, semble s'être concentrée ijusj fas, leXf res, droit, justice, loi, chose, en un mot toutes les racines essentielles de la langue du droit.

Sans doute, si on y regarde de plus près, on découvre TafGnité du latin avec le dialecte éolien et des traces d'une parenté plus lointaine avec les langues de l'Orient, avec la langue sanscrite, par exemple. Mais, au fond, quand on écarte ces aperçus utiles et lumineux de la science pour ne considérer que ce qui caractérise le génie du peuple, il est impossible de ne pas reconnaître dans les hommes qui parlent cet idiome âpre et concis les mêmes hommes que Plante faisait haranguer par lo dieu Mercure au commencement de YÀmphi-

COMMENT U LANGUE LATINE DEVINT CIIRÉTJENNE. d'il

i, et auxquels il souhaitait^ non de douces et charmantes rêveries sous les ombrages frais, ou les plaisirs de l'esprit et de l'imagination, mais de s'enrichir promplement par un gain bon et durable (1).

Voilà le peuple trivial dont la langue est destinée a devenir celle de la civilisation universelle.

Mais, lorsque les mœurs de la Grèce eurent envahi Rome, aussitôt les orateurs s'appliquèrent à modeler la langue latine sur les formes grecques. Une culture artificielle commençait, concentrée assurément dans un petit nombre d'esprits éclairés, mais poussée à un degré incroyable d'ardeur et de perfection. Cicéron s'exerce à déclamer dans cette langue grecque, qui offre plus de ressources et d'ornements. De plus, il ne lui suffisait pas de dérober à Démosthènes et à Eschine les figures, les raisonnements, les hardiesses de leurs compositions oratoires, c'était aussi les secrets de leur âoquence qu'il allait chercher, c'était le mystère de cette harmonie dont les orateurs grecs flattaient les oreilles avides de la multitude. On voit alors Cicéron, avec un art infini, une prodigieuse subtilité, rechercher dans Aristote, dans Éphore, dans Théopompe, les mesures diverses qui peuvent entrer dans une période oratoire pour la rendre plus nombreuse et plus satisfaisante à l'oreille. Ne croyez pas qu'il se per-

lai Et ut res rationesque voslrorum omnium

fienc expedire Toltis perogreque et domi, Bonoque atquc amplo auclare perpcluo lucro, Quasquc incepistis res, quasque inceptabitis.

(Plactc, Amphitr,f prolog. v. 5.)

122 QUINZIÈME LEÇOIf.

mette de la composer au haisard de syllabes longues et brèves; non, il lui faut un certain nombre de trochées, de péons et autres pieds, et Cicéron est encore tout plein d'un discours auquel il avait assisté dans sa jéu<^ nesse, où Carbon, tribun du peuple, terminant une invective impétueuse contre ses adversaires politiques, arrache les applaudissements de la multitude paf une phrase que couronnait le ditroehé le plus harmonieux qu'on ait jamais entendu : Palris dictum strpicns temeritas fiUi comprobmyit. Ce mot comprobcrinty avec ses deux longues alternées de deux brèvefs, avait tellement ravi et enchanté l'oreille de l'auditoire, qu*un long murmure d'approbation avait enveloppé l'orateur. C'est à ce point que les raffinements de Veuphonief avaient été poussés chez ce peuple, où il fallait qu^un joueur de flûte accompagnât l'orateur à la tribune afin de soutenir sa voix.

En même temps, la poésie ne restait pas en arrière de soins, de zèle et de laborieuse application : successivement les mètres de la Grèce avaient passé d'abord dans la poésie épique, ensuite dans le théâtre des Latins; enfin Catulle et Horace empruntèrent aux poètes lyriques de l'école éolienne les plus ingénieuses et les plus délicates combinaisons qu'avait pu per-' mettre ITiarmonie de leur belle langue.

Ainsi vint un moment où la Grèce n'eut pas de trésor sur lequel Rome n'étendit la main; vint une heure, bien courte, il est vrai, où se déclara cette maturité parfaite de la langue latine, où on la vit capable à la fois

COMMENT lA LANGUE LATINE DEVINT CHRÉTIENNE. 123

de poursuivre, avec Cicéron, tout l'essor de Tintelligencfrhumaiire jusqu'aux derniers degrés qui touchent à rinfini ; capable de pénétrer avec les jurisconsultes les dernières profondeurs, les plus sufeliles délicatesses, les replis les plus cachés des affaires hiïmaines; et aussi, avec Virçile, d'arraôher à des syllabes autrefois rauquei^ et sans harmonie des sons qui devaient charmer pendant longtemps les oreilles de la postérité, qui les charment encore, et des cris poétiques capables de faire évanouir Octavie éiïtre lies bras d'Auguste.

(Test là, la gi^andclnr, la beauté de celte langue latine qu'on ne saunait assez louer dans l'incomparable et trop court rtiomeni que je viens de marquer. Mais cette culture artificielle ne pouvait durer longtemps. Les langues portent en elles-mêmes une loi de décomposition qui veut qu/arrivées à une certaine maturité, elles teent ctimme les fruits, tombent, s'ouvrent et rendent à la terre des semences d'où doivent sortir des lan^e^ nouvelles'. Tandis que la société romaine, dans ce i^h'felle avait de phis élégant et déplus poli, s'attachait ainsi à tontes les délicatesses, à toutes les perfection d'une' langue eiequise, le peuple n'avait pas pu s'âiever aussi hatit; il n'avait pas en lui la patience nécessaire i^àùt se prêter aux exigences des oreilles patriciennes.'ïîiï effet, il y'à( dans une lattgue littéraire deux sortes' de règles : lei' règles euphoniques, quï tierinentr de Tàrt, et les règles logiques, qur tiennent delascîehce. Le peuple h'ârtîculepaî^ exactement et ^ve(rf)tti^té ; presisié qu'il est, il parle comme il peut.

124 Q13INZIÈ&1E LEÇON.

et par là il viole les règles euphoniques ; le peuple construit mal^ et par là il viole les règles logiques. Il s'ensuivit nécessairement, et au bout de peu de temps, qu'une langue populaire, imparfaite, un dialecte, en quelque sorte, un peu grossier, se forma-au-dessous de la langue savante, et circula dans cette multitude immense qui remplissait Rome et les provinces. En effet, les traces ne manquent pas de cette langue populaire des rues de Rome, que les comiques devaient parler pour se mettre parfois à la portée de leurs auditeurs : nous les trouvons dans Plante, et dans les inscriptions nous en trouvons des traces plus fortes encore, qui nous montrent les règles de la grammaire incroyablement violées. On y trouve : cum conjugem mam. pietatem causa y templum quod est in palatium. Et les exemples semblables sont nombreux.

Ainsi la décomposition de la langue latine s'était déjà produite au temps de Cicéron, qui signalait avec regret, comme l'âge d'or de cette langue, l'âge de Scipion l'Africain. Pour Cicéron, comme pour bien d'autres, le siècle où il vivait causait sa tristesse, lui paraissait frappé de décadence, et il plaçait l'apogée bien loin de son temps : Ce fut, dit-il, le privilège du siècle des Scipions de bien parler comme de bien vivre; mais, depuis, la multitude des étrangers a corrompu le discours... Quintilien dit plus tard que tout le langage est changé, et il témoigne que, plus d'une fois, lorsque le spectacle tragique avait ému les esprits, les exclamalions parties detous les points du théâtre avaient laissé

entendre quelque chose de barbare qui venait donner un démenti à la langue pure que le poëte avait voulu parler (1).

Ainsi, dès les premiers temps de l'empire, la corruption de la langue se déclare, le latin périt : ce n'est donc pas le christianisme qui le tue, au contraire, c'est par le christianisme qu'il allait revivre.

Trois génies se partagent l'antiquité : le génie de rOrient, c'est-à-dire celui de la contemplation, du symbolisme, parce qu'en contemplant la nature on découvre le langage du Créateur, celui de la véritable poésie; qu'est-ce que la poésie, sinon cette contemplation divine des choses terrestres, cette contemplation idéale des choses réelles? En second lieu, le génie grec qui fut, par-dessus tout, celui de la spéculation, de la philosophie, qui fut capable d'adapter des expressions justes et fines à toutes les nuances de la pensée humaine, qui suffit à tous les besoins du passé : que dis je? à tous les nôtres; car c'est encore à cette langue que nous venons demander des mots pour désigner les découvertes de notre siècle. Enfin, le génie latin, qui fut celui de l'action, du droit, de l'empire.

Pour que la civilisation ancienne tout entière passât dans l'héritage des modernes, pour que rien ne se perdît de la succession intellectuelle du genre humain, il fallait que ces trois génies fussent conservés, il fallait que ces trois esprits de l'Orient, de la Grèce et de Rome

(i) Tota ssepe theatra, et omnem circi turbam exclamasse barbare ^imus. (Quint., Instit. Or., \. I, c. vi.)

vinssent, en quelque çorte, former l'àme des nations naissantes. La langue latine o0rait an ,ptu*istianisme un instrument merveilleux de législation et de gouveifnement pour Tadministr^tion d'une grande . société ; mais il fallait que la langue de l'action devint celle de la spéculation; il fallait assouplir, populariser cette langue roide et savante, lui donner les qualkés qui lai manquaient pour satisfaire la raison par toute la régularité et r exactitude de la ternaipologie greoque, et pour saisir Timagination par toute la splendeur du symbolisme oriental. :

Le christianisme y réussit par un ouvrage qui, au premier abord, semblait bien humble, mais qui, comme tout ce q|ii est humble, recelait une des plus hardies et une de^ plus gr^pdes pensées qui ait jamais été conçue : ce fut la Yulgate, la traduction de la Bible. Un homme se rencontra, parfaitement versé dans les» lettres latines, pénétré de toutes les connaissances et de presque toutes les passions de la société romaine $ ajwès avoirp pendant quelque temps, reç-ueilJi les lumières et contemplé, quoique d'un peu loin, les plaisirs de cette société dégénérée, cet homme effrayé se réfugia au désert, alla chercher asile à Bethléem, dans les ^(ditudes que commençaient à peupler les premiers moines^ et là Jérôme s'efforçait de repousser les souHrenirs f u'il avait apportés de Rome et les images de ces^ voluptés dont la pensée le troublait jusqu'auXtlimx de ses méditations et de ses jeûnes. Les livres de Cicéron, de Platon, ne sortaient pas de ses mains; mais il y avait

encore là trop de relentissemçDt; trop d'échos de ce monde ancien qu'il voulait oublier. Pour se dompter lui-mêmjç et vaincre sa chair ^ dit- il, il entreprit d'étudier l'hébreu; il se mit sous la conduite et, pour ainsi dire, au service d'un moine juif converti, interprète avare, qui, la nuit, dans une carrièrct de p^ur que les autres juifs n'en fussent informés, lui enseignait les secrets de la langue sacrée, çi Et moi, « dit-il, tout mourri encore de la fleur de l'éloquence (( de Cicéron, de la dpuceur de Pline et de celle de « Fronton, des charmes de Virgile^ je commençais à « bégayer des paroles stridentes et essoufflées, striden-c( iiaanhclanliaqiLeverba; le m'altacJtiais à cel^ langue «difiicile comme un esclave s*attacheà la mejMle; je « m'epfqnçais dans les ténèbres de cet idiome barbare ^< cpoim^ un mineur dans, un souterrain où, à peine, ^^frk^ beaucoup de temps? il dperçoii quelque lu- « mière, et, dans ce^ profondçiurs, dans ces obscurités, « je commençais à trouver des jouissances inconnues ; A plus t^rd, de la amenée amère de mon étude je « recu^eillis des fruits d*|ime douceur ipûnii^. ^

C'est là le langage de sai^t Jérôme, vous le recon- Uaifis^z k la sauvage éuergie de son éloquçpce. Ces fruits qu'il voulait recueillir^ ces fruits, d'unç étude amère, c'étaient les livres saints qu'il se proposait de traduire de l'hébreu pour rectifier ce qui pouvait se trouyer d'inexact dans les tradux^tions faites d'^après les Septante, et aussi pour ôter aux juifs tout subterfuge, )4i)r retrancher tx>utes les objections qu'ils tiraient

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il sacrifie la première, c'est que, lorsqu'il s'agit de conserver le sens, de traduire un passage obscur, rien ne doit coûter, et qu'il faut violenter la langue qui traduit plutôt que de dissimuler Ténergie de la langue traduite : à tout prix, il est nécessaire de rendre le texte divin. Voilà ce que saint Jérôme veut, se propose et poursuit avec un incroyable courage. Il n ignore pas la barbarie qui en rejaillira sur son style, et il conjure Paulin de ne pas se laisser repousser par la langue simple et rude des Écritures. Ailleurs il demande que lecteur n'exige pas de lui une élégance qu'il a perdue au contact des Hébreux.

Ainsi se produit la Vulgate, cette traduction de l'Ancien Testament en langue latine, un des plus prodigieux ouvrages de l'esprit humain et qu'on n'a pas assez étudié sous ce point de vue. Par elle, entre dans la civilisation romaine tout le flot, pour ainsi dire, du génie oriental, non pas tant par le petit nombre de mots bébreux intraduisibles que saint Jérôme a conservés et dont il est inutile de tenir compte. Ce n'est pas parce que la langue latine a adopté l'AUeluia et l'Amen qu'elle a multiplié ses richesses, mais c'est par les constructions hardies qu'elle s'est appropriées, par ces ^liancesde mots inattendues, par cette prodigieuse ^ndance d'images, par le symbolisme des Écritures où les événements mêmes et les personnages sont les figures d'autres événements et d'autres personnages, oà Noé, Abraham, Job valent surtout comme types, comme représentations anticipées du christianisme, où

Ul CIT. AU V* SiftGLE. II.

les noces sacrées de Salomon représentent les noces futures du Messie et de l'Église, où, en un mot, toute image du passé se rapporte à Tavenir. De là ce qu'on n'a pas assez remarqué dans les profondeurs du génie hébraïque, ce qui arrivait ainsi dans les richesses nouvelles de la langue chrétienne : Je veux dire ce parallé* lisme qui est le génie même des Hébreux.

Les Grecs composent presque toujours sur le nombre trois : ainsi, l'ode grecque est composée d'une strophe^ d'une antistrophe et d'une épode; il y a dans la grammaire grecque trois temps, le présent, le passé et le futur. Mais il n'en est pas ainsi dans le génie desHé^ breux : là, au contraire, les versets d'un psaume se divisent toujours en deux parties à peu près égalesqui se balancent et répondent l'une à l'autre. Vous ne trouvez dans cette langue que deux temps, par un caractère qui lui est d'ailleurs commun avec les autres langues sémitiques. L'hébreu n'a pas de présent. Et avec raison : car qu est-ce que le présent? C'est un point d'intersec-tion invisible entre le passé et f'avenir ; il n'y a pas de temps présent qui ne soit divisible en deux portions, l'une passée, l'autre future : il n'y a 4onc pas de pré^ sent. Aussi la langue hébraïque ne connaît que le passé et le futur, de même que le peuple hébreu n'a pas de destinée présente et ne connaît que sa destinée pas-* sée qui s'appelle la tradition, et sa destinée à venir qui s'appelle les prophéties. De là dans cette langue; dans cette poésie, ce caractère tout nouveau qui fait quC;, sans cesse, sont en présence ces deut temps, la

COMMENT LA LANGUE LATINE DEVINT CHRÉTIENNE. iSi

tradition accomplie et la prophétie qui doit s'accomplir, se répondant et s' appelant Tune T autre, et, au milieu de ces deux temps qui se changent, se prennent l'un pour l'autre, le sentiment du présent s'efface* Souvent les prophètes se serviront du passé pour exprimer les choses futures, et Isaïe racontera la passion du Christ comme un événement accompli; au contraire, Moïse, rapportant l'aUiance conclue entre le peuple d'Israël et son Dieu, place toutes ces choses . dans r avenir. Tel est le caractère de cette langue et telle a été sa destinée: avec elle le temps s'efface; il ne reste plus qu'une chose, un grand sentiment qui est le fond de la pensée orientale, et qui entre avec elle dans la langue latine pour la marquer d'un cachet dont toute la litérature du moyen âge se ressentira : ce qui entre dans cette langue, à cette heure où nous nous en occupons, ce qui y pénètre et y demeure, c'est le sentimeat de l'éternité.

J'arrive au second point. Une. partie seulement de l'Ancien Testament était écrite en hébreu et avait été traduite; mais une autre partie et tout le Nouveau Testament, les épîtres des apôtres contenant le résumé le plus profond de la théologie chrétienne, les. livres des premiers Pères, tout cela était en grec, et ^vait dû être traduit de très-bonne heure en langue Utine pour les besoins religieux; .mais tout aussi repassa sous la maja de saint Jérôme, Igrsque le pape Damase. exigea de lui la révision complète des Écritures delà nouvelle. alliance comme de l'ancienne. En con-

séquence, les richesses théologiques du chrislianisme grec passèrent à leur tour dans la langue latine, et là aussi je tiens peu de compte des mots nouveaux que Ton fut contraint d'emprunter aux Grecs, comme, par exemple, tous les mots relatifs à la liturgie, à la hiérarchie : episcopus^ presbytevy diaconm^ le nom de Christ^ le Paraclet, les noms de baptême^ d'anathème et tant d'autres. Mais ce ne sont pas là des conquêtes qui comptent pour une langue, c'est comme la pierre que l'avalanche ramasse dans sa chute et qui ne fait pas corps avec elle.

Ce que la langue latine apprit à T école du christianisme grec, ce ne furent pas non plus ces artifices oratoires, ces jeux de nombre et de rhythme auxquels Cicéron s'était arrêté; mais elle y apprit à suppléer à son insuffisance philosophique, à cette insuffisance dont Cicéron lui-même se plaignait lorsque, dans ses efforts pour traduire les écrits de Platon et doter sa langue de ce que la Grèce avait pensé, par moments, il s'avouait désespéré et vaincu. Le christianisme n'accepta pas ce désespoir et cette défaite, et quand la langue latine eut une fois osé traduire les épitres de saint Paul, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus hardi et de plus difficile dans la métaphysique chrétienne, il n'était rien désormais qu'elle ne pût tenter.

D'abord le christianisme fit ces mots nécessaires à toute théologie chrétienne : spirittmlis, camaliSy senmalisj pour désigner ce qui a rapport à l'âme^ à la chair au aux sens; ensuite ces verbes qui expriment

aussi des idées que les anciens ne connaissaient paS; le verbe salvare, car Cicéron dit lui-même quelque part qu'il n'existe pas de mot pour rendre le mot o-wTvîp, pour exprimer l'idée de Sauveur, et il fallut une innovation chrétienne pour dire salvator^ justificarsy moT" tificare, jejunare; voilà beaucoup de verbes qu'il fallait produire.

Ce n'était pas assez : il fallait descendre plus profondément que les anciens ne l'avaient fait dans les délicatesses du cœur humain. Sénèque, sans doute, avait poussé bien loin le scrupule de l'analyse, mais le christianisme allait plus avant et découvrait, dans les derniers replis du cœur, des vertus dont les anciens n'avaient pas cru l'homme capable. Les anciens romams n'avaient jamais dit et les chrétiens les premiers Usent compassio; il est vrai qu'ils ne font pas toujours des mots latins, qu'ils se bornent quelquefois à transcrire le mot grec; c'est ainsi qu'ils dirent eleemosynay l'aumône. Il fallait pousser avec vigueur ce travail qui créait ainsi à la langue des ressources qu'auparavant die n'avait pas connues, et n'être plus retenu par la crainte de former des expressions nouvelles.

La langue latine avait toujours gardé le caractère concret : la langue latine n'aimait pas les expressions abstraites ; elle n'avait pas le don de les tirer de son propre fonds. Ainsi pour dire reconnaissance, les anciens latins disaient gratus animus; pour dire ingratitude, ingratus animus; le christianisme fut plus hardi, et il dit en un mot, ingratitudo. De là la

iU QUINZIÈME LEÇON.

facilité de construire beaucoup de termes analogues, de multiplier les idées abstraites, de propager, d'étendre dans la langue latine le dictionnaire des pensées abstraites : ainsi on fit sensualitaSy et même gratiositasy dubietas. Toutes ces expressions n'étaient pas superflues et propres seulement à encombrer de vaines richesses une langue qui déjà se suffisait à elle-même; elles rendent ce qui, auparavant, se rendait par une périphrase, c'est-à-dire ce qni souvent ne se rendait paô; car on n'énonce volontiers que ce qui s'exprime par un mot seul. Par là, les raisonnements suivis, les discussions les plus subtiles pouvaient se soutenir en langue latine; la langue chrétienne, pour suivre les disputes épineuses des Ariens, avait été ^ obligée de se mouler sur la souplesse, sur la délicatesse de la langue grecque et d'acquérir la même promptitude à servir l'intelligence en lui donnant le mot demandé, un mot exprès pour une pensée définie. Lé latin était donc arrivé à cette richesse du grec de pouvoir plus que jaiùais créer des mots selon le besoin.

Mais le christianisme ne pouvait parvenir à ce renouvellement dé la langue latine qu'à la condition de faire subir bien des violences à cette belle langue de Cicéron et de Quintilien, pour lui faire accepter ces expressions inouïes que jV/viens de rappeler, pour qu'il fût possible de diîfe, dans cet idiome autrefois exquis, senmalitaSy impasdbilitasy et tous ces autres mots nécessaires cependant aux disputes des conciles. La Bible avait été le principe et le grand instrument de la réforme du latin ^

ea introduisant, d'une part, les richesses poétiques de l'hébreu, et, d'autre part, les richesses philosophiques du grec. Mais la fiible elle-même et le christianisme, "en €eci, fiirent servis par deux auxiliaires : d'un côté, par les Africains, de l'autre, par le peuple, c'est-àdire^ d^jà à l'époque où nous nous trouvons, par un peuple à moitié barbare.

Je signale à votre attention ce fait, trop peu étudié, de l'intervention, de l'invasion des Africains dans les lettres latines et surtout dans les lettres chrétiennes au temps qui nous occupe. On a remarqué plus d'une fois :que les lettres latines font, en quelque sorte, le tour de la Méditerranée : écloses dans ce berceau que formait la grande Grèce et l'Étrurie, elles en sortirent pour passer les Alpes et trouver dans la Gaule des écrivains comme Cornélius Gallus, Trogue Pompée et leurs con- .temporains; ensuite en Espagne, où se rencontrèrent des poètes «t des historiens d'un goût moins pur; et enfin, un peu plus tard, en Afrique, où naquit la dernière, mais non la moins laborieuse génération qui .appopta dans les lettres toute la fougue de son climat. Ce furent au temps de Néron, Cornutus, disciple de Séjièque; puis Fronton, maître de Marc-Aurèle, le poète Némésianus, Apulée, et bien d'autres, pour finir par ^artianus Capella, dont je vous ai fait connaître la saimnte' allégorie des Noces de la Philologie et de Mercure. Le génie des Africains est surtout connu par Apulée, jqui, dans son roman de VAne d'or, fait bien voir son goût des métaphores obscures, des expressions suran-

nées, des hyperboles téméraires. Apulée charge la prose de tous les ornements de la poésie, il fait de la prose un langage poétique, foulant aux pieds toutes les règles du goût latin. Il semble, en vérité, que ces écrivains africains aient à venger l'injure d'Ànnibal sur la langue de ses vainqueurs. Mais on ne peut méconnaître, au milieu de ce désordre, je ne sais quoi de fougueux qui se sent de l'ardeur du soleil et des sables du désert. C'est ce qu'on reconnaît davantage quand l'école africaine devient chrétienne ; quand elle produit les plus illustres Pères de l'Église latine et les premiers : TertuUien, que saint Cyprien appelait le Maître, lorsqu'il disait à son secrétaire en parlant de ses ouvrages : « Donnez-moi le Maître; » puis saint Cyprien lui-même, Arnobe, et par-dessus tous saint Augustin.

Vous le voyez, la littérature chrétienne, dès les premiers siècles, est tout africaine d'origine, et par conséquent elle en a le caractère. TertuUien, le chef de cette école, a aussi tous les torts du génie africain : il n'a pas de calme, et c'est déjà un grand tort en présence de cette antiquité dont le calme est, en général, le plus grand caractère dans les ouvrages d'esprit. L'impétuosité de sa pensée se jette non pas sur l'expression la plus juste, mais sur la plus forte et la plus dure. S'il a une vérité à présenter, n'attendez pas qu'il la présente par le côté qui attire, mais par le côté qui blesse. Il est téméraire, provocateur, il met au défi les intelligences qui le suivent; mais ses ténèbres sont pleines d'éclairs, mais, chez lui, la pompe des paroles

ne sert point à voiler l'indigence des pensées ; il brise les moules antiques, mais parce que la lave qui dé* borde ne s'y contient plus; ses expressions si énergiques, qui semblent des défis, bien souvent forcent enfin Taveu de votre raison qui se reconnaît vaincue; et cet homme, qui dit tout d'une manière si barbare, arrive enfin à ce qui est le triomphe de l'éloquence humaine : à dire ce qu'il veut dire; il le dit mal peut-être, mais tout entier, sans ménagements, de la manière la plus forte et la plus durable. C'est ainsi qu'il a fait un jour, pour le besoin d'exprimer l'ensemble de la civilisation romaine, ce mot monstrueux, mais éloquent : romanitas. C'est ainsi qu'ayant à définir l'Ëglise il a dit dans une langue qu'aucun Romain assurément n'eût voulu reconnaître pour la sienne : « Corce pus sumtis de conscientia religionis et disciplinx « divinitate et spei fœdere. L'Église est un grand corps « qui résulte de la conscience d'une même religion, c( de la divinité d'une même discipliné et des liens « d'une même espérance. » C'est lui aussi qui, voulant poursuivre jusque dans ses derniers détails la décomposition de l'organisation humaine, a trouvé ces fortes expressions : « Cadit in originem terrant, et cadaveris « nomen, ex isto jam nomine peritura in miMum inde « jam nomen et omnis vocabuli mortem. » Et il a légué à Bossuet cette phrase immortelle : « Ce je ne sais quoi « qui n'a de nom dans aucune langue*. •» — Ainsi les Africains sont des barbares, mais des barbares éloquents; ils portent la hache sur cet édifice savant de

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la langue latine telle que l'àyaient faite lea anciens, les élèves des Grecs; mais on comprend que de: ces débris on pourra reconstruire quelque chose de plus grand.

Toutefois ce n'étaient pas les Miûcains seuls qui aidaient au christianisme dans ce grand travail de destruction et dé reconstruction; ils étaient seulem^it la tête de cette colonne barbare que formait, à vrai 'dire, le peuple romain, ce peuple recruté de toutes les barbaries.

Dès les temps les plus anciens, en effet, bien avant qu'il fût question de Goths et de Vandales, l'invasion s'accomplissait à Rome et s'y faisait tous les •jours. Lorsqu'au cinquième siècle de Rome, par exemple, l'esclave Hordeonius et un grand nombre, des siens se trouvèrent maîtres du Gapitole, c'était Rome, qui était au pouvoir des barbares. Rome était peuplée d'esclaves^ d'affranchis, de mercenaires, d'étrangers qur disposaient de sa langue; et Scipion luinméme^ique Cicéron plaçait à l'âge d'or de la langue latine, Scipion disait au peuple du haut de la tribune, avec tOHte la présomption d'un héros qui ne craignait rien r. « Je « vous reconnais tous pour les Numides, les ^Espagnols c< et autres barbares que j'ai amenés ici les Diains liées « derrière le dos; vous êtes libres d'avant«hier et vous <x votez aujourd'hui! » Voilà comment ce paiple, qu'on appelait le peuple romain, n'était autre chose que la grande et croissante recrue de la barbarie. G'-^tait aussi la recrue du christianisme : car cette religion, qui n'avait pas de dédains pour les petits^ pour les

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ignorante, qui avait fait les premiers pas au-devant d'eni, leur ouvrait les portes à deux battants, n'avait pas peur de leur grossièreté et permettait que les catacombes fussent couvertes d'inscriptions grossières semées de barbarismes et de ^lécismes : k Quant stabiles « tivihd^ vita est. — Refrigero deus animo hominù. — «Irène da Calda. ».

Vous le voyez, la langue des inscriptions des catacombes, c'est la langue de ce peuple dont je vous parlais déjà conmie ne s'inquiétant ni des règles euphomquesni des règles logiques, et ayant une prononciation très-difîér^ite de ceDe de la société choisie et élégante qui parlait la langue deCicéron et d'Hùt^ace. Il défigurait même le latin si populaire des psaumes, et saint Augustin nous apprend que dans les églises d'Afrique lecléi^é n'avait jamais pu obtenir qu'on chantât : Super ipmm effhrebit sanctificatio mea. On chantait jloriet; toute la docilité chrétienne n'avait pu déraciner ce solécisme. De même saint Augustin dit encore que pour être entendu du peuple il ne faut pas dire : Non est abscondiium a te os meum^ mais ossum meum, et il aime mieux lui-même parler ainsi; a car, dit-il, il ne s'agit « pas tant d'être latin que d'être compris. » Saint Jérôme, toutamoureux qu'il est encore de la belle langue des poètes et de ses souvenirs classiques de Cicéron et de Plante, accorde que les Écritures doivent être d'une simplicité qui les mette à la portée, d'une assemblée d'ignorants.

Cependant c'est surtout dans la poésie que l'inter-

vention du peuple devient sensible, nouvelle et féconde avec le christianisme. A côté de cette poésie savante dont un petit nombre seulement pouvait goûter les jouissances, pendant que les oreilles exercées des courtisans d'Auguste savouraient toute l'harmonie des dactyles et des spondées tombés des lèvres de Virgile, le peuple romain, trop grossier pour ces sortes de plaisirs d'esprit, avait assurément d'autres jouissances poétiques; il avait ses poésies populaires, ses atellanes que nous connaissons peu, ses vieux vers saturnins que nous ne connaissons pas davantage. Nous ne savons, des goûts poétiques des anciens Romains, qu'une seule chose, laquelle nous intéresse infiniment, c'est que dans les vers ils goûtaient beaucoup la rime.

On en trouve des traces dans Ennius, dans les poésies de Cicéron, et même dans les vers de Virgile, l'hémistiche rime avec la fin du vers. Cette rime se retrouve surtout, avec une affectation et une recherche très-volontaire, dans les pentamètres d'Ovide, qui va au-devant des désinences consonnantes, se plaît à les rapprocher, et y trouve évidemment sa satisfaction et l'espoir certain d'enlever un applaudissement. Ce goût de la rime, qu'on ne peut pas s'empêcher de reconnaître jusque dans la poésie savante du siècle d'Auguste, paraît sortir des instincts poétiques du peuple, de ce peuple qui, avec sa langue grossière, devait avoir aussi sa poésie rude et ignorante. En effet, parmi les plus anciens monuments de la chanson populaire latine, il s'en trouve plusieurs dont les vers riment

entre eux. Vous connaissez ce chant des soldats romains :

Mille, mille Sannatas occidimus; Mille, mille Persas quaerimus.

Le christianisme, si condescendant pour les goûts populaires, n'avait assurément aucune raison de contrarier celui-là ; et aussi, dans les plus anciens essais poétiques qui soient tombés d'une main chrétienne, on est surpris de trouver déjà la rime développée à un point qui nous transporte dans les habitudes des temps modernes. Je signale, pour la première fois, un poëme trè&-peu connu, qui n'a encore été cité par personne, et qui me paraît cependant décisif en cette matière : c'est un poëme sous le nom de saint Cyprien, qui ne paraît pas être de lui, mais qui est certainement de son temps, du temps def persécutions. Le sujet est la résurrection des morts, et les quatorze premiers vers forment une grande tirade monorime dont vous allez juger l'harmonie par le peu que j'en lirai :

Qui mihi ruricolas optavi carminé Musas, Et Ternis roseas titulavi floribus auras, Jlstivasqne graves maturavi messis aristas, Succidi tumidas autumni votibus uvas, etc.

Après quatorze vers qui riment en as, cinq riment en et six en is; et, d'un bout à l'autre, le poëte chrétien qui cherche à graver ses vers dans le souvenir de ses auditeurs, n'a pas trouvé de moyen plus sûr que 'a rime pour s'emparer de leur mémoire et séduire leur iinagination.

Un peu plus tard, le chrétien Gommodianus, encore aux temps des persécutions, compose quatre-vingts chapitres Adverms genlium deos^ qui ont la prétention d'être des vers. Ils ne valent point ceux que je viens de vous lire. Ils n'ont d^ Tancien vers héroïque que le nombre des syllabes, qu'il faut faire longues ou brèves arbitrairement pour obtenir des dactyles et des spondées; les vingt-six derniers vers forment une longue tirade mon,orime :

Incolge cœlorum futuri cum deo Christo Tenente principiùm, vidente cuncta de cœlo, SimplicitaSy bonitas, habitet in oorpore vestro.

C'est détestable, mais purieux: voilà la rime qui se prononce, qui prend le dessus; après avoir été un accessoire dans les poëmes du siècle d'Auguste, elle devient la seule difficulté de ces poëmes nouveaux, où l'imitation des vers héroïques n'est plus, en quelque sorte, qu'une tradition défigurée.

Saint Augustin met de côté toutes les prétentions de rappeler les procédés de l'art ancien; écartant tous les souvenirs de la métrique latine, dont il avait cependant autrefois composé un traité en cinq livres; pour les besoins de son troupeau, pour graver dans les esprits les principes de la controverse contre le donatisme qui avait si longtemps déchiré l'Éghse d'Afrique, il compose un psaume Contro: donatktaSj et ce psaume ne compte pas moins de deux cent quatre-vingt-quatre vers, divisés en vingt couplets de douze versets, chacun

accompagné d'un refrain, sans compter Tépilogue. Ces vers sont tous également composés de seize à dix-sept syllabes partagées au milieu par une césure et se terminant tous par la même rime:

Omnes qui gattdetis de pace, modo verum judicate. Abundantia peccatorum solct fratres conturbare ; Prppter hoc Dominus noster voluit nos prœmonere, Gbmptrans regnum coelonim reticulo misso in mape.

Vous voyez qu'ici tous les artifices de la poésie ancienne ont disparu ; tout ce qui ressemblait à la quantité, aux dactyles, aux spondées, s'est effacé-: il ne reste plus que les deux éléments de toute poésie populaire moderne, à savoir le nombre des syllabes et la rime.

Ce qui me frappîe bien davantage encore, c'est que cette forme, qui consiste à suivre la même rime pendant vingt, trente, quarante vers, jusqu'à ce qu'elle soit épuisée, est précisément la première sous laquelle se produiront nos anciens poèmes chevaleresques dans le moyen âge, mos pôëmes carlovingiens et nos jplus vieux romans : la même assonance y revient pendant une page entière jusqu'à ce qu'elle ait lassé la patience du jongleur et de l'auditoire. Ainsi il fallait que l'espHt humain trouva* uni chàfifie singulier dans cet artifiiàe nouveau, qui^'sttccédaîit à tous ceux de la -poésie afUci«ine ! à y regarder dé près, il se peut que l'attrait de lâ»'=rtme^ttôifete' préôiséwiéht dans cette attente qu'elle excite et qu'elle satisfait, dans cette expérience qu'elle fadt naître et dans ce souvenir qu'elle rappelle,

dans ce retour d'une même consonnance agréable, dans ce retour d'un même plaisir, lorsque tous les plaisirs passent et reviennent si peu. Voilà peut-être le principe psychologique de ce ressort nouveau, de cet art nouveau, qui s'introduit avec l'élément populaire dans la langue latine, et qui deviendra le' principe de toutes les versifications modernes.

Voilà ce que fit le christianisme avec la Bible pour instrument, les Africains et les barbares pour serviteurs ; et, de plus, le peuple, c'est-à-dire la recrue de la barbarie. Il ne fallait pas moins que ce grand remaniement de la langue latine pour y réunir tous les éléments de la civilisation ancienne et pour en faire la langue du moyen âge.

D'abord le moyen âge devait être une époque de contemplation : rappelez-vous ces innombrables ascètes, ces moines, cette vie cénobitique qui déborde alors partout. Il fallait bien qu'elle trouvât son expression dans une langue qui se fût colorée aux feux qui éclairaient les anachorètes d'Orient. Il fallait que le moyen âge trouvât dans l'idiome qu'il parlerait l'expression de ce symbolisme qui était aussi un de ses besoins. Aucune époque n'a plus cherché à représenter les idées par des figures, à découvrir dans chaque être le signe d'une pensée divine. Ainsi partout, dans sa poésie, dans son architecture, dans les œuvres du pinceau comme dans celles du ciseau, le moyen âge conservera le caractère allégorique; le chant des psaumes pouvait seul prêter aux cathédrales gothiques une voix digne d'elles. Le

la tin était la langue nécessaire de la liturgie^ qui est l'âme poétique du moyen âge.

En second lieu, le moyen âge a le génie de la spécula lion, une activité d'esprit qui ne se lasse pas de dist-i^guer, d'analyser. Il produira ces légions de logiciicns, de controversistes, dont l'infatigable subtilité i^ ^ se lassera pas d'analyser les choses de l'esprit. Il fal la.it aussi^ pour rendre ces pensées, une langue assou- I>lie à Texempfe de la logique et de la métaphysique grecque : le latin du moyen âge devint la langue de la ^colaslique.

En troisième lieu, le moyen âge a le génie de l'act.ion, et ridée du droit le presse; la plupart des grandes guerres du moyen âge commencent par de grands proches. On y plaide pour le sacerdoce et contre le sacercioce; on y plaide pour l'empire et contre l'empire, pour le divorce et contre le divorce. Il y avait, je le répète, un litige au fond de toutes les querelles armées du moyen âge ; celte époque est une époque souverainement juridique : elle produit tout le droit canon; il fallait donc qu'elle eût aussi une langue faite pour rendre toutes les subtilités, pour satisfaire à tous les besoins des jurisconsultes : le latin du moyen âge fut la langue des affaires. Mais surtout le moyen âge était l'enfance commune des nations chrétiennes : il fallait donc que cette enfance commune eût la même langue pour servir à la même éducation; de plus, il fallait que cette langue fût simple, naïve, familière, capable de se prêter à la pauvreté d'esprit de ces Saxons, de ces

LA Cnr. AU V* MÈCLB. H. 10

Goths, de ces Francs, qui formaient la grande multitude de la nation chrétienne. Voilà pourquoi le ebrié- " tianisme avait, avec raison, préféré ridiome du peuple à ridiome des savants, et d'avance préparé ainsi u» langage accessible à ces fils de barbares qui allaient bientôt remplir les bancs de toutes les écoles.

Ainsi toutes les langues modernes devaient, Tune après l'autre, naître de l'influence et de la fécondité de Tancien latin; non-seulement celles qu'on appelle néôlatines, l'italien, le provençal, l'espagnol, devaient trouver leur origine dans la langue des Romains; Wâis même les langues germaniques ne s'étaient pas affranchies de cette espèce de tutelle que le latin avait exercée sur elles. Longtemps elles en ont ressenti l'heureuse influence, et la langue anglaise, par exemple, où cettâ inflence s'est mieux conservée que dans les autres langues du Nord, est aussi celle qui a acquis le plue dé clarté, de force et de popularité.

Le latin, qui a ainsi façonné les langues modernes, n'est pas le latin de Cicéron, ni même le latin de Virgile, si étudié qu'il ait été au moyen âge, c'est le latin de l'Église et de la Bible, le latin religieux et populaire dont je vous ai fait l'histoire. C'est la Bible, ce premier livre que les langues naissantes s'efforcent de traduire, le premier dont nous avons des essais de traduction dans la langue française du douzième siècle, dans la langue teutonique des huitième et neuvième siècles^ c'est la Bible qui, avec ses admirables récits, avec cette simplicité de la Genèse, avec ses peintures de l'enfance

du genre humain^ s'est trouvée parler le langage qu'il fallait à ces peuples enfants aussi, qui arrivaient pour faire leur avènement à la civilisation et à la vie de Fesprit. Nos pères avaient coutume de couvrir d'or et de pierres précieuses le volume des Écritures saintes. Ils faisaient plus : lorsqu'un concile se rassemblait, le livre des saintes Écritures était placé sur l'autel, au milieu de l'assemblée sur laquelle il planait, et dont il devait, en quelque sorte, conquérir les esprits. Si les pompes religieuses s'écoulaient au dehors, Âlcuin nous apprend que dans les rangs de la procession on portait en triomphe la Bible dans une châsse d'or. Nos ancêtres avaient raison de porter la Bible en triomphe et de la couvrir d'or; ce premier <ies livres anciens est aussi le premier des livres modernes; il est pour ainsi dire l^auteur de ces livres même, car de ses pages devaient sortir toutes les langues, toute l'éloquence, toute la poésie et toute la civilisation des temps nouveaux.

Messieurs,

La langue latine périssait ; elle périssait par la dissolution qui atteint tôt ou tard les idiomes savants, qui ,^^ relâche les liens et finit par les décomposer en dia- '^ctes populaires. Et cependant c'était celte langue ^^^ourantequi devait être et rester celle du christianisme ^ï^ Occident. Nous avons vu par quelle merveilleuse ^^^lîsformation le latin devint capable de ses nouvelles ^^stinées; comment la Bible, entrée de vive force dans *^ vieil idiome de Cicéron, l'élargit, et y fit pénétrer à *^ lîois la hardiesse du symbolisme oriental et la richesse ^^ la métaphysique grecque ; comment ce grand ou-^ ^^^ge fut secondé par la barbarie elle-même, par ces ^oirivains afirîcains qui brisaient sans ménagements les

formes antiques, par cette multitude d'étrangers de toute race, qui violaient les lois de la langue aussi peu scrupuleusement que les frontières de l'empire, et qui, en défigurant cette langue, en la faisant grossière comme eux, la rendaient accessible à cette multitude de Goths, de Francs, de Saxons appelés à la parler un jour. Ainsi se formait le latin de l'Église, idiome étrange, à la fois ancien et nouveau, souvent sublime dans sa rudesse, qui eut aussi sa grâce, ses ornements et ses grands écrivains, assez riche pour tous les besoins de la liturgie, de la scolastique, du droit canonique et féodal, assez familier pour servir aux affaires, à l'enseignement, à l'éducation des barbares, et éfksez fécond pour produire toute la famille moderne des langues néo-latines. • ,;

Ainsi la langue de la civilisation chrétienne était ti^ouvée : il reste à voir comment en soi^tiitont.Qes choses qui font la substance dé toute littérature^ réloqiiéen()^, l'histoire et la poésie. ....

Aujourd'hui nous trait0ro^s de l'éloquenea* L'aati*quité avait aimé jusqu'à l'excès lé plaisir de la parole ; je dis le plaisir, car la parole n'avait pas seulement; A satisfaidre la pensée, il fallait surtout qu'alla charmât les sens. Pour lès Grecs et pour les Romaindjeux-^méine^, l'éloquence était un spectacle et la tribus^iiiie.soène^ De niême que le théâtre gt*ec était une sortie d^iteîBple où l'acteur, avec la majesté du. costuméquâ fié; rehaussait, représentait les héros et les anciens dieut, etde- ;vait garder une sorte de dignité sculphiraleyide^mêtae,

L'ÉLOQUENCE CHRETIENNE:. l5i

à la tribune^ Forateur grec ou romain, avec la pureté de son costume, de son attitude et Tornement de toute sa personne, devait avoir la correction d'une statue de Praxitèle ou de Phidias. Sa. voix s'élevait, soutenue, gardée, pour ainsi dire, par le joueur de flûte qui ne i abandonnait pas, et Toreille exigeante de la foule ne ^ui permettait ni de s'élever, ni de descendre au delà d'un certain nombre de tons requis pour satisraii:e les exigences musicales de ces organisations délicates et ^^Bsuelles. Voilà pourquoi, quand l'antiquité distingue ^inq parties principales de la rhétorique, à savoir l'intention, la disposition, l'élocution, l'action et la mé- *^oire, Démosthènes, ce grand maître, déclarait que *' action les enveloppait toutes, et que le peuple était ^^incu aussitôt qu'il était conquis par la vue et par ^^creille, c'est-à-dire par les sens; et il devait en être ^insi et pour ces Grecs si sensuels, et pour ces Romains, 1« peuple au fond le plus matérialiste qui fut jamais.

Mais le temps arriva où l'intérêt politique, qui sou- ^«nait c^ grands spectacles, vint à manquer, et, de ^^^ême que la scène grecque devint stérile, ne produisit Iplus de grands tragiques dès que les inspirations du ^>atriotisme. vaincu se retirèrent, de même aussi Télo- ^uence ttrilsdès que ces grands sujets qu'avaient donné ^es siècles de liberté eurent disparu. Au temps où nous ^^ommes, il ne reste plus à l'éloquence que trois emplois : le barreau d'abord qui, sous Valentinien, a du moins ^reconquis la publicité de la parole. C'est là un des bienfaits des empereurs chrétiens, et dans le forupa des

grandes villes, à Milan, à Rome, à Garthage, subsistent encore un certain nombre d'orateurs renommés pour leur habileté à plaider une cause. Mais la fortune n'est pas là, car Martianus Capella, si vanté de ses contemporains, si remarquable par l'étendue de son érudition et la souplesse de son langage, avoue ^ue jamais le barreau de Carthage ne l'avait enrichi, et qu'il mourait de faim au milieu des applaudissements dont on l'entourait au tribunal du proconsul.

Le deuxième emploi de T éloquence, c'est le panégyrique : panégyrique des empereurs, panégyrique des ministres et des favoris des empereurs, et encore des favoris des ministres. L'éloquence avilie en se mettant ainsi aux pieds de toutes les grandeurs dégénérées et méprisables de ce temps, y devait perdre tout ce qui fait l'inspiration saine, c'est-à dire la noblesse du cœur, ce peclus quod diserios facit. En effet, qu'attendre de ces gens qui, pour louer Maximien, ce collègue de Dioclétien, ne trouvent moyen de le comparer qu'à Hercule ; car le comparer à Alexandre, ils n'y songèrent pas, c'est trop peu de chose? ou bien ils auront tellement abaissé en misérables flatteries les ressources de leur esprit que, si la Providence envoie un grand homme, leur imagination ne leur suggérera plus rien pour le louer, et Pacatus, célébrant Théodose, ne trouvera rien à dire sinon que l'Espagne, en produisant ce prince, a effacé Délos, berceau d'Apollon, et l'île de Crète, patrie de Jupiter.

Ainsi c'est ailleurs qu'il faut chercher les derniers

débris, les derniers restes de la parole antique, et peut-être e trouverons-nous dans un second genre moins connu, et cependant encore plus usité chez les anciens : je veux parler de ces déclamations, de ces discours prononcés par des rhéteurs ambulants, qui allaient de ville en ville avec des morceaux soigneusement préparés pour servir soit d'exorde, soit de péroraison, et qui, aux sollicitations de la ville, consentaient à improviser, précautions prises, et enlevaient les applaudissements de Tauditoire. Cet usage était bien ancien et montre jusqu'à quel point la Grèce était amoureuse de ces plaisirs de Toreille auisquels la poésie toute seule ne suffisait pas. C'est ainsi qu'à Athènes on voit paraître, de bonne heure, Hippias, Gorgias, qui font métier d'enseigner comment on prouve le juste et rinjuste, qui font étalage, pour achalander leur école, de leur art à soutenir une thèse ou à pousser jusqu'au bout une déclamation.

Lorsque la liberté a disparu et, avec elle, les causes

sérieuses de l'éloquence, celle-là du moins subsiste en-

We. On voit, par exemple, le rhéteur Dion Chrysos-

tonae, poursuivi par la haine de l'empereur Domitien^

obligé de s'exiler plus loin qu'Ovide, de se réfugier à

Olbia, ville à moitié gi'ecque, à moitié scythe, des bords

^ô la mer Noire. Dès qu'il arrive, il est entouré par une

'i^ule d'hommes parlant un langage à peine grec, ha-

^^^ant des ruines, sans cesse menacés par les invasions

^^s Scythes, obligés de veiller nuit et jour sur les mu-

^îlles; cependant, voyant un rhéteur au milieu d'eux,

iU SEIZIÈME LEÇON.

ils se pressent autour de luî^ le conduisent au temple de Jupiter, s'assemblent en foule sur les degrés étcon* jurent Dion de leur adresser la parole, si bien qu'il est obligé de leur faire un discours, de traiter devant euji un lieu commun où il entremêle l'éloge de leur ville (1). Cette passion, si grande en Orient, n'était pas moinr dre en Occident. En Afrique, au second et peuH^tre au troisième siècle, nous en avons un grand exemple dans Apulée, qui voyage dans toutes les villes de la Numidie et de la Mauritanie, portant avec lui ce qu'il a appelé des Florida, des discours fleuris prêts à être prononcés dans les grandes circonstances. C'est ainsi qu'arrivant à Carthage, au milieu d'une nombreuse assemblée qui s'est formée pour l'entendre, il prend la parole et se féli^ cite d'abord de la foule immense dont il est environné, il ne veut pas qu'on le confonde avec ces misérables rhéteurs ambulants qui cachent la main d'un mendiant sous le manteau d'un philosophe. 11 se coiùpare au rikéteurHippias; mais s'il ne sait pas comme lui faire de ses propres mains ses vêtements, son anheaiiet «son pot à rhuile, c< en revanche, dit-il, je fais profession de c( savoir tirer d'une même plume des poèmes de toute « espèce, ceux dont on marque la cadence sur la lyré,^ « ceux qu'on récite chaussé du socque ou dû cothurkiê; « des satires, des énigmes, des histonres de tout geere^ « des discours que loueront les hommes éloqiaeittsydes «dialogues approuvés des philosophes, et tout cela à vô-

0) Konis Boryst^ewûîa, Orat. 36. .

L'ÉLOQUENCE CUnÉTIENNE. 165

« lonté, en grec ou en latin, avec la môme application, « avec le même style (1). »

Voilà jusqu'où avait été poussée l'effronterie etje dirai, en même temps, l'avilissement de l'éloquence; 6t cet homme, qui commence à s'apercevoir qu'il s est trop loué, s*excuôe en disant qu'il s'est loué ainsi pour fixer l'attention du proconsul par l'éloge duquel il termine, se rendant deux fois odieux à force de vanité et à force de bassesse.

Tous voyez que l'éloquence est perdue : peu importe que dans les écoles on donne encore des leçons de rbétorique, que Ton répète toujours les mêmes exercices, que les jeunes gens soient formés éternellement à composer des harangues, à renouveler les plaintes de Thétis sar la mort d'Achille ou celles de Didon sur le départ d'Énée. Ces . exercices continueront pendant tous les temps barbares : on les trouve dans les écrits d'Ennodius, qni en a composé plusieurs; plus tard dans Alcuin, qui les recommande et y forme ses disciples. Mais il est évident que la vie n'est plus là.

Le chnsiâanisme cependant ne pouvait pas laisser

P^rir la parole, lui qui l'honora plus qu'aucune autre

^trine ne l'avait jamais fait, car le christianisme

^présentait la parole, c'est-à-dire le Verbe, comme

^ créatrice du monde; c'était elle qui avait formé

* Univers, qui l'avait sauvé, qui devait le juger un jour.

^' était bien celte njême parole divine qui devait se con-

i\) Apul. Florid, l II, initie.

ibô SEIZiÈBlE LEÇON.

server, se perpétuer dans l'Église chrétienne par la prédication ; en telle sorte qu'aucune forme de respect n'était trop grande pour entourer la parole sainte. Les anciens avaient donné à la parole humaine le plus magnifique piédestal ; ils lui avaient élevé la tribune, au milieu de l'Agora ou du Forum, d'où elle dominait o^ villes intelligentes et passionnées dont la conquête était le prix de la parole victorieuse. Il était difficile de faire à quelque chose d'humain plus d'honneur; le christianisme cependant fit plus : il la plaça non sur la tribune, mais dans le temple, à côté de l'autel. 11 lui éleva une chaire, un second autel, pour ainsi dire, auprès du sanctuaire. On vit alors ce que le paganisme n'avait jamais vu, on vit la parole en prose simple, et sans ornement dans le temple, au milieu des mystères. Il est vrai que par là même le caractère de la parole changeait: elle cessait d'être un spectacle pour devenir un enseignement; son but n était plus de flatter les sens, mais d'éclairer les esprits et d'ébranler les cœurs. Voilà pourquoi, dans l'éloquence chrétienne, l'action disparaîtra presque entièrement : et comment attendrait-on l'action de ces évéques qui, assis et presque immobiles sur leur trône pontifical, au fond de l'abside, s'adressent à une multitude composée de pauvres, d'esclaves, de femmes, de gens ne connaissant guère les délicatesses antiques de la déclamation grecque ou romaine (1)7

(1) EXTRAIT DES NOTES DE Lk LEÇON.

La parole, c'est la prédication ; — l'orateur, c'est l'évêque ; — la parole, c'est r accomplissement d'un devoir ; — c'est un acte, un ministère, c'est un sacerdoce ;— -elle n'est plus au service de Fintelligence, mais de ramour.

1/ÉLOQCENCE CHRÉTIENNE. 157

En second lieu, rélocution même perdra beaucoup de son importance, la disposition sera négligée, et toute Tapplication de l'art chrétien se réfugiera dans l'invention, dans la conception plus profonde, plus entière du sujet. Vous le voyez, l'art diminue, mais l'inspiration augmente, et, ce que je constate, c'est qu'au cinquième siècle l'inspiration s'était retirée de la rhétorique, n'y laissant qu'un fantôme d'art; ici l'art est absent, mais l'inspiration est reyenue, bientôt l'art la suivra; là où elle est présente elle l'attire, tôt ou tard, comme le soleil, en se levant, appelle toutes les voix harmonieuses de la création pour le saluer.

Dès les commencements de l'éloquence chrétienne, j'y vois une séparation profonde d'avec les théories et Fart de l'antiquité, et j'y trouve encore ce je ne sais ^oi d'original qui ébranle les hommes et qui est véritablement le secret de l'éloquence. Voyez saint Paul arrivant au milieu de cette multitude de Grecs si rafGnés: comme il foule aux pieds les misérables ressources de la parole humaine ! comme il fait peu de cas des sublimités du langage! Il fait profession de ne savoir qu'une seule chose : le Christ et le Christ cruciGé. Je ne tarde pas à m'apercevoir, comme saint Jérôme, que <^t homme, qui me paraissait sans culture, a eu lui- ®ême des ressources que ses auditeurs de l'Aréopage lie connaissaient plus, et que ses paroles inattendues, brusques, non préparées, frapperont comme des coups ^e foudre.

A mesure que la société chrétienne grandit, la pré-

i5d SEIZIÈME LEÇO!l.

dic^lion s' étend : cHe finit par avoir besoin de se'irégler. Il faut qu'un ministère si continuel et si considérable trouve ses lois, et quand saint Ambroise écrit; son livre de Officiis ministronim^ imité à quelques égards du livre de Officiis de Cicéron ; lorsqtfil trace les devoirs du prêtre^ il n'oublie pas le ministère de la parotéi On a compté avec erreur saint Ambroise paimi ceux des Pères qui s'étaient montrés étrangers à l'art et ennemis des lettres : au contraire^ «il est encore toàt nourri des chefsMl'œuvre de Tantiquilé^ et il en a si bien gardé le parfum qu'il s'attache à trouver lesrègles de Tart, même dans l'Écriture sainte. Dans les lettres qu'il écrit à un nommé Juste, il s'applique à montrer comment, partout dans l'Écriture, il trouve les trois choses que les rhéteurs regardaient comme nécessaires pour faire un discours complet : une cause, une ma*tière et une conclusion. Ainsi saint Ambroise est tout pénétré des règles antiques, des grâces mêmes de 1- antiquité, et il en paraîtra quelque chose dans les préceptes qu'il tracera à l'orateur chrétien. En voici le résumé : c< Que le discours soit correct, simple, clair, « lucide, plein de dignité et de gravité; qu'il n'y ait « point d^élégance affectée, mais qu'il s'y m^e quel*- « que grâce... Que dirai-je de la voix? Il suffit, selon #( moi, qu'elle soit pure et nette; car c'est de la ha^ c< ture, et non de nos efforts qu'il dépend de la rendre ce harmonieuse. Que la prononciation soit distincte « et mâle, qu'elle s'éloigne du ton rude et grossier a des campagnes sans prendre le rhythme emphati-

L'ÉLOQOEWCK CHRÉTIENNE. 15^

« que de la scène, mais qu'elle conserve l'accent de la «piété (1);'»

Ainsi, vous le voyez, il ne faut pas s'y méprendre, saint Âmbroise est encore de cette école qui prenait soin noB^seùIement de là pensée, de la parole, mais du geste même de l'orateur et des plis de son véte«ment, L,

Cependant le véritable fondateur de la rhétorique chrétienne, celui à qui cette fonction appartenait, prédsém^it à cause de sa profession d'ancien rhéteur, c'est saint Augustin, surtout dans le quatrième livre 9éi de ses traités fort considérables ciô Doctrina chriS' tmaet de Gatechizandisrudibitë. Après avoir consacré les trais premiers livres à montrer comment et dans qnd esprit on doit étudier les Écritures, saint Augustin emploie le dernier à faire voir comment on doit oommumquer aux autres la science dont a su faire la conquête, et là^ dans cette théorie de la prédication chrétienne, il est conduit à rassembler tous les précepteis d'une rhétorique nouvelle. « Et d'abord il dé- «clare qu'il connaît la rhétorique des écoles, qu'il «ne se proposé ièî' ni d'en donner les préceptes, ^ ni de les discréditer-; car, la rhétorique apprenant « à persuader le vrai et le faux, qui osera dire que * la vérité doit demeurer sans armes contre le inenf< songe (î)? »

Mais il se montre novateur lorsqu'il ajoute ce que les

(1) S. Ambroise» de Officiis ministronm, 1. 1, c. 22, 25. j^j S. Aogustîn, de Doctrina christiana, 1. IV, c. 2.

iCO SEIZIÈME LEÇON.

anciens n'avaient pas osé dire, que l'éloquence se rencontre aussi sans la rhétorique, que l'on peut y arriver en écoutant, en lisant les auteurs éloquents, en s'exerçant soi-même à dicter et à écrire. A ces conditions, on peut se passer de la subtilité de l'école, el, par cette voie, un homme peut rencontrer ce don ineffable de persuader et de bien dire.

Après avoir fait ce juste partage de l'éloquence et de la rhétorique, saint Augustin reprend, sans nous en avertir, les préceptes des anciens et en fait, pour ainsi dire, le triage, laissant de côté tout ce qui est devenu superflu pour la simplicité des temps nouveaux. Ainsi la part principale est faite à l'invention, comme il convenait aux temps chrétiens qui assurent à la pensée l'empire qu'elle doit avoir sur la forme. L'invention est donc le point principal, et, se fondant sur le beau traité de Cicéron, de Invmtionej saint Augustin rappelle que la sagesse est le fonds même de toute éloquence, qu'elle est bien au-dessus; car la sagesse, sans l'éloquence, a fondé les cités, et l'éloquence, sans la sagesse, les a plus d'une fois mises en ruines. Appliquant ces préceptes, il vaut mieux, dit-il, que les prédicateurs parlent éloquemment, mais il suffit qu'ils parlent sagement. Ces préceptes étaient d'une admirable fécondité et d'un admirable à-propos : car si le christianisme, aussi sévère que l'antiquité en matière d'art, eût voulu donner la parole seulement à des hommes éloquents, alors à combien peu eût-il été permis de la répandre, et à combien peu de le recevoir! Et ainsi l'enseignement

L'LLOQUËNGË CHRÉTIENNE. m

chrétien^ au lieu d'être la lumière et la consolation de tous, serait resté le plaisir et le privilège d'un petit nombre. C'était donc une grande et féconde parole que celle qui devait donner la liberté de la chaire, non plus seulement à celui qui se serait exercé pendant de longues années aux luttes oratoires, comme Démosthènes etCicéron, mais au plus humble prêtre, quand il aurait la foi qui inspiré, et le bon sens, qui ne permet pas de se fourvoyer.

Saint Augustin conserve, avec Gicéron, la distinction des trois parties de l'invention oratoire; car, dit-il, il est d'une vérité étemelle que l'orateur doit convaincre, plaire et toucher. Et je ne m'étonne pas que saint Augustin veuille conserver à l'orateur chrétien cette mission de convaincre, ni qu'il l'exhorte à ébranler la volonté rebelle et à la toucher; surtout je ne suis pas surpris qu'il lui permette de plaire, car je sais la pénétration de saint Augustin, ce grand connaisseur du cœur humain, et je n'ignore pas que le secret de plaire est aussi celui de gagner les âmes. Cependant, là encore, il s'attache à l'essentiel, il déclare que, pourvu que la clef ouvre, il permet qu'elle ne soit pas d'or, qu'elle soit de plomb ou de bois : mais il faut qu'elle ouvre les barrières, qu'elle les ouvre à toutes les lumières de la vérité et à toutes les violences de la grâce divine.

Quant à l'élocution, il conserve aussi, comme fondée sur la nature, la distinction des trois styles : le simple, le tempéré et le sublime. Le sujet de l'orateur chrétien est toujours sublime, mais il n'en est pas de même

la'cit. ao ¥* akojr. v. Il

de son style. Le style simple» dit saint Augustin, est celui que l'auditeur supporte plus longtemps ; et, plus d'une fois dans sa longue carrière, il a observé que Tadmiration d'une belle parole arrache quelquefois moins d'applaudissements à l'auditoire que le plaisir d'avoir conçu, facilement et sans nuage, une vérité difficile mise à sa portée par une parole simple.

Voilà tout ce que recommande saint Augustin pour rélocution. En ce qui concerne le nombre oratoire, il déclare que, pour lui, il cherche à le conserver dans ses discours, sans affectation, mais qu'au fond il y tient peu et se réjouit de ne pas le rencontrer dans les livres saints, qu'il éprouve quelque plaisir dans les beautés naïves, incultes, toutes spirituelles de l'Écriture^ affranchie en quelque sorte de ces usaged d^ la sensua* lité ancienne.

U y a quelques péiils dans les dédains de saint Augustin pour les délicatesses du style; il y a ici quelques traces de la décadence et du mauvais goût de son siècle. Cependant, s'il e^t insuffisant en. C6iqiii concerne l'élocution, s'il n'a fait que. répéter) las-règles de la rhétorique ciçéronienne en ce qui regardait l'invention, il va se relever singulièrement lorsqu'il entpeara jusque dans les dernières profondeurs de>la philosophie de la parole, et qu'il donnera le véritable* mystère de la nou*velle éloquence qu'il, v«ut fonder. G'«est ce qu'il fait dans un autre ouyrage, d^nt l'occasdon. même est digne d'intérêt, et qui peint bien l'âme de saint Âugustiné

Un diacr^, nommé Deo^firatiaa, chargé ^e l'instrao-

tion des caléchumènes^ lui avait écrit une lettre pour lui peindre ses dégoûtS; ses peines, ses découragements dans une fonction si difficile. Saint Augustin cherche à relever son courage en lui faisant, avec une admirable analyse, la peinture de toutes les tristesses, de tous les découragements qui peuvent saisir un homme chargé de porter la parole devant ses frères, et cependant en lui montrant par quels moyens victorieux on peut dompter ses ennuis, ses découragements et triompher, tôt ou tardj de toutes les résistances de soi-même et d'autrui. Les deux secrets de toute celte éloquence dont saint Augustin va chercher le fond dans l'étude de l'esprit humain, sont l'amour des hommes, qu'il faut instruire, et l'amour de la vérité^ qui. n'est autre que Dieu même. Je dis d'abord l'amour des hommes, et saint Augustin trouve, en effet, une ressource d'éloquence que les anciens n'avaient pas connue dans la charité, dans ce besoin que nous avons de communiquer à autrui les vérités dont nous sommes pénétrés, dans cette ardeur qui fait que nous ne pouvons nous empêcher d'ouvrir la main, quand elleicst pleine de ^ que nous regardons comme vrai, comme beau, ^Oame bon. a Car, dit-il, de môme qu'un père se plaît

* à se faire petit avec son enfant, à bégayer avec lui les

* premiers mots, non qu'il y ait rien de bien attrayant

* ^ murmurer ainsi des mots confus, et cependant c'est

* là le bonheur rêvé par tous les jeunes pères ; de ^ ^K^nêrne pour nous, pères des âmes, ce doit être un ^ lionheur de nous faire petits avec, les petits, de mur-

« murer avec eux les premières paroles de la vérité, et « d'imiter Toiseau de TÉvangile qui réunit ses petits <( sous ses ailes, et n'est heureux qu'autant qu'il est « échauffé de leur chaleur et qu'il les réchauffe de la €( sienne. » C'est qu'en effet, personne mieux que saint Augustin n'a connu cette mystérieuse sympathie de l'orateur et de l'auditeur, par laquelle l'un éclaire, soutient, conduit l'autre, tandis que tous deux travaillent à la même heure, par le même effort, au dégagement et à l'éclat de la même vérité.

Si l'amour des hommes est un des principes de l'éloquence nouvelle, il y a un amour plus sacré encore, c'est l'amour de la vérité, l'amour de cet idéal souverain dont l'orateur doit être rempli, dont il n'atteint jamais toute la perfection et toute la splendeur, qu'il perd par moments, mais dont la vue, de temps à autre, le soutient, le réveille, et lui rend toute son ardeur. Voilà ce que saint Augustin avait connu mieux peut-être qu'aucun des hommes éloquents de l'antiquité, et ce qu'il exprime dans une page qu'il faut vous lire tout entière :

« Pour moi, presque toujours mon discours me dé- « plaît, car je suis avide d'un mieux, que souvent je <( possède au dedans de moi, avant que j'aie commencé c( à l'exprimer par le bruit de la parole; et quand tous « mes efforts sont restés au-dessous de ce que j'ai c( conçu, je m'afflige de sentir que ma langue n'a pas a pu suffire à mon cœur. L'idée illumine mon esprit « avec la rapidité de l'éclair; mais le langage ne lui « ressemble point : il est lent, tardif, et, tandis qu'il

« se déroule, déjà l'idée est rentrée dans son mystère. « Cependant comme elle a laissé des vestiges admira* « blement imprimés dans la mémoire, ces vestiges du- « rent assez pour se prêter à la lenteur des syllabes, et (( c'est sur eux que nous formons ces paroles qu'on tt appelle langue latine, grecque, hébraïque ou tout « autre ; car les vestiges mêmes de l'idée ne sont ni la- «tins, ni grecs, ni hébreux ni d'aucune nation; mais « comme les traits se marquent dans le visage, ainsi « l'idée dans l'esprit... De là il est facile de conjectu- « rer quelle est la distance des bruits échappés de noce tre bouche à cette première vue de la pensée... Cecc pendant, passionnés pour le bien de l'auditeur, nous « voudrions parler comme nous concevons... et parce « que nous n' v réussissons pas, nous nous tourmentons, « et comme si nos peines étaient inutiles, nous séchons « d'ennui, et l'ennui fait languir le discours et le a rend plus impuissant qu'au moment même où, du ce sentiment de son impuissance, l'ennui nous est « venu (1). »

C'est admirable ! il n'est pas besoin de vous le dire : l'éloquence est retrouvée, quand on en a retrouvé non-seulement toutes les inspirations, mais surtout tous les découragements, toute la mélancolie et tous les désespoirs. Yoilà comment la doctrine théorique de l'éloquence nouvelle avait été reconstruite par les grands orateurs chrétiens.

(i) S. Augustin, de ÇatecfiizçmdU Ruâibus, cap. 2.

Il rest^ait maintenant à la voir à l'œavre et à se demander comment ces ressources nouvelles se produisirent dans leurs discours. Je ne m'engagerai pas témérairement ni volontiers dans un sujet que M. Villemain a traité avec une supériorité si grande qu'il n'est permis à personne d'y toucher après lui; mon sujet, d'ailleurs, ne le comporte pas et me ramène seulement à tracer les principaux traits des changements qui devaient s'accomplir, peu à peu, sous l'empire de ces règles, et conduire l'éloquence de la forme qu'elle avait eue chez les anciens à celle qu'elle devait prendre au moyen âge. ^ , «.

L'éloquence chrétienne semble naître en Grèce du défi que Julien avait adressé au christianisme lorsque, dans un jour de mépris et de colère, il engageait les Galiléens à aller dans leurs églises étudier Luc et Mathieu. C'est alors que saint Grégoire de Nâzianze lui répondait : « Je vous abandonne tout le reste, richesse, c< naissance, gloire, autorité et tous les biens d'ici-bas, « dont le souvenir passe comme un songe, mais je « mets la main sur l'éloquence, et je ne regrette pas « les travaux, les voyages sur terre et sur mer que « j'ai enttepris pour la conquérir (1). r^

Ainsi ils étaient bien loin de vouloir abandonner leur part de la puissance de la parole et alors, en effet, commence cette grande écde où florissaient, à côté de Grégoire de Nysse, saint Basile, saint Ghrysostome, dont la

(1) S. Grég. Naz., Op., t. I, p. 132. Orut. IV.

eonvereion faisait le regret éternel du rhéteur Libanius, lorsqu'il s'affligeait tous les jours qu'on lui eût enlevé GhrysostoHie auquel il se proposait de léguer son école, A mon sens, Ghrysostome n'a pastbeaucoup perdu .

Les Latins n'ont pas comme les Grecs cet art de la dis-

position^ cet éclat et*ces grâces de l'élocution^^ces com*-

paraisons toujours anciennes jet toujours neuves tirées de

la m^, du port, du théâtre et de la palestre. Us n'ont pas

oo&plus la même pureté dans le choix des expressions.

La barbarie se fait sentir par la subtilité et une certaine

grosnèreté, la recherche, les raffinements qu'entraîne

Je mauvais goût* C'est que les Pères latins ne parlent

pas à une population aussi polie, ils s'adressent à une

multitudte^ bien autrement mêlée. À Àntioche^ à Gésa-

réc|à GoDstantinople^ les Pères grecs ont encore devant

eux les restes ^^hoisis de la société ancienne; mais à

Hipponôi te peuple qui se presse autour de la chaire de

sqn évéque »'est composé qi^e de pécheurs et de paysans ;

à Milan même et à Romey au milieu de toute cette

multitude, je reconnais un non^bre incalculable d'af-

firanchis^et dé mercenaires d<Hit le son de voix guttural

rappelle les forêts d'où ils sont sortis. Pour faire la con-

qoéte dacefr populations SI mêlées, si peu sensibles aux

diamies extérieurs de la parole, il faut d'autre moyens.:

il faut âtre^ avec elles familier, sensé, pathétique. G^

trois conditions sont, en général, lecaractère dominent

de l'éloquence des Pères latins. -^•'

Cependant chez saint Ambroise on trouve mieux; on

trouve plus fidèlement conservés les restes et comme/ un

166 SBIZIÊIIE LBÇffll.

dernier pariîim de Tart ancien. De même que^ dans sa doctrine, il faisait une part plus large aux grâces de la forme et même du costume, de même aussi, dans son langage, il y a je ne sais quel miel attique. On racontait que saint Ambroise, encore au berceau, dormant un jour dans la cour du prétoire à Trêves, un essaim d'abeilles vint se poser sur ses lèvres, comme autrefois sur les lèvres de Platon. Ce récit s'accrédita avec le grand renom d'éloquence de saint Ambroise; cette éloquence suffisait à maintenir à la fois dans la persévérance et le devoir, dans la fermeté et dans la soumission, le peuple de Milan pendant plusieurs jours, tandis que les soldats de l'impératrice Justine assiégeaient la basilique pour la livrer aux ariens. Cette éloquence entraînait à ce point que les mères cachaient leurs filles quand saint Ambroise glorifiait la virginité. C'était cette même éloquence qui devait arrêter Théodose coupable à la porte du sanctuaire et qui suspendit à la douceur de sa parole Augustin, encore à moitié manichéen, encore indécis, mais déjà plus qu'à demi gagné par le charme d'un orateur qui disait si bien (1).

Voilà le caractère de l'éloquence d' Ambroise, mais j'ai hâte d'arriver à saint Augustin^ qui occupe une place bien plus grande dans la postérité. Saint Augustin a moins d'ornements, il est moins antique, il a eu moins de commerce avec la Grèce; il n'avait pas,

(1) Voir les notes à la fin de la leçon.

L'ÉLOQURNCE CHRÉTIENNE. 109

comme saint Àmbroise, traduit du grec un grand nombre d'écrits des Pères. Il nous a laissé jusqu'à trois cent quatre-tingt-dîx-huit sermons^ sans compter plusieurs traités prêches avant d'être écrits. Si vous les parcourez, vous y trouverez précisément les caractères que je marquais, les caractères que saint Augustin recommandait lui-même dans ses préceptes et qui doivent donner une forme nouYelle à la prédication : je veux dire ce familier abandon et ce style simple, celui dont on se lasse le moins.

En effet, le discours de Tévêque d'Hippone est un entretien avec son peuple, qui l'interrompt souvent et auquel il répond. Souvent aussi l'évêque rend compte de ses affaires les plus intérieures et les plus domestiques : par exemple, il y a deux sermons où saint Augustin décrit à ses auditeurs la vie qu'il mène en commun avec ses clercs, comment ils sont réunis pour imiter la communauté primitive de Jérusalem, aucun d'entre eux ne possédant rien en propre, et il vient de lui-même au-devant des objections. On se plaignait, à Hippçne, que l'église était pauvre parce que son évêque ne voulait recevoir ni donations ni legs, et que per- Mnne ne voulait plus donner. Augustin répond qu'en effet il a refusé des héritages ou des legs de plusieurs pères qui avaient déshérité leurs fils pour enrichir l'Église : <c Car de quel front, moi qui, si tous deux étaient ^ vivants, devrais m'employer à leur réconciliation, ^< recevrais-je cet héritage témoin d'une colère incailede pardonner; mais qu'un père qui a neuf çn^

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L'ÉLOQUIîiHGE CHRÉTIENNE. 171

tous les détails de la pensée humaine, il leur demande : (c Âvez-Yous une mémoire? mais, siivous n'aviez pas une « mémoire, comment retiendriez-^vous les paroles que «je vous adresse? Avez'^ous une intelligence? mais si a vous n'aviez pas d'intelligence, comment compren- « driez-vous ce que je vous dis? Avez-vous une volonté? a » TOUS n'aviez pas de volonté,, comment me répon- «érieft-vous? » — Et après les avoir ainsi amenés à dégager eux-mêmes de ce chaos de leur intelligence grosr s^re les trois facultés constitutives de Tâme, il leur en montre à la fois l'unilé et la variété. Peu à peu cette feule le comprend, le suit,^ le devance ; il aperçoit qu'il est entendu, il en est ravi, et il s'écrie : c< Je le dis sin- « cèrement à votre charité : je craignais de réjouir la « subtilité des habiles et de décourager les esprits lents; « maintenant je vois que par votre application à écou- « ter, par Votre promptitude à comprendre, non-seule- « ment vous avez saisi la parole, mais que vous Tavez « devancée. Je rends grâces à Dieu (1). »

C'était, en effet, un prodige que d'arriver à élever à eedegré dé métaphysique, à cette puissance intellectuelle des âmes si grossières et si mal préparées, et qtiand Platon écrivait sur sa porte : « Nul n'entre ici « s'il n'est gécsnètre, » il était glorieux d'écrire au contraire sur s» porte, comme le Christ : Venitead me omneî. Yons tous^ui travaillez, qui bêchez la terre, qui P^hez dans la mer, qui portez des fardeaux, qui con-

0) S. Augustin, de Trinitate, serm. 59.

m SEIZIÈME LEÇON.

struisez lentement^ difficilement * des barques sur lesquelles Yos frères iront braver les flots, vous tous, entrez ici; je vous expliquerai non pas seulement le yvéBi o-eovrov de Socrate, mais les derniers, les plus profonds mystères, le mystère de la Trinité. Voilà le secret de cette éloquence simple.

D'autres fois, il se plaît à orner davantage- son discours, à donner plus de place à Tart ancien, toujours avec cette forme d'un entretien familier, à faire passer tour à tour ses auditeurs par les plus grands souvenirs de rËcriture sainte, et aussi par les réminiscences littéraires qui pouvaient gagner les esprits du petit nombre de lettrés qui se trouvaient parmi eux.

Je vous citerai, comme exemple, un discours de saint Augustin, non pas plus éloquent, mais plus curieux peut-être que les autres. C'est une homélie sur la prière au moment où il vient d'apprendre la prise de Rome par Alaric. Il importe de recueillir les échos que cette grande catastrophe réveilla par tout l'univers, à Hippone comme à Bethléem, alors qu'une foule de fugitifs cherchait asile sur tous les rivages^ ayant abandonné or, argent, trésors^ pour avoir la vie sauve. Tant de désastres avaient agité les esprits, et, en Afrique même, les pécheurs et les paysans, comme dans le sénat de Rome, Symmaque et les siens, commençaient à ^lire que toutes choses périssaient dans les temps chrétiens, que le christianisme avait porté malheur à la grandeur romaine, et que les anciens dieux l'avaient bien mieux gardée. Saipt Augustin, provoqué

L'ÉLOQUENCE GURKllËMiNl!:. 175

par ces plaintes, répondit avec un mélange d'ironie, d'enjouement et de gravité : « Vous dites : Voici que « tout périt dans les temps chrétiens. Pourquoi murce murez-TOUSÎ Dieu n'a point promis que ces choses « terrestres ne périraient point ; le Christ ne l'a point « promis. Éternel, il a promis des choses éternelles, tt La cité qui nous a engendrés temporellement est-elle « encore debout? rendons grâces à Dieu, et puisse- <c t-elle, régénérée par l'esprit, passer avec nous à ce l'éternité! Mais si la cité qui nous donne la vie temcc porelle n'est plus, celle qui nous a engendrés spiri- « tuellementestàebout!... Quelle cité? la cité sainte, <<: la cité fidèle, la cité voyageuse sur la terre, mais qui « a ses fondements dans le ciel. Chrétien, ne laisse pas «: périr Fespérance, ni se perdre la charité, ceins tes ce reins... Pourquoi t'effrayer si les empires terrestres ce périssent? La promesse t'a été faite d'en haut que tu Ce ne périrais point avec eux ; car ces ruines ont été préce dites... Et ceux qui ont promis l'éternité aux empires ce de la terre ont menti pour flatter les hommes. Un de c< leurs poètes fait parler Jupiter, et lui fait dire des « Romains :

Uis ego nec metas rerum nec tempora pono, Imperium sine fine dedi.

^< La vérité répond mal à ces promesses. Cet empire sans ^^ fin que tu leur donnes, ô Jupiter! qui ne leur as jamais ^^ rien donné, est-il îui ciel ou sur la terre? sur la terre * sans doute; mais, fût-il au ciel, n'est-il pas écrit que le

« ciel et la terre passeront? Ce que «Dieu a fait passera : c( combien plus vite ce qu'a fondé Romulusl Peut-être, c< si nous voulions quereller Virgile pour ces vers, il a nous prendrait à part et nous dirait : « J'en sais auc( tant que vous; mais que faire quand j'avais à charce mer l'oreille des Romains? Et cependant J'ai pris c( mes précautions en mettant ces paroles dans la bouc< che de leur Jupiter : un Dieu faux ne pouvait être c< qu'un oracle menteur. Mais ailleurs, quand j'ai parlé ce en mon nom, j'ai dit :

Non res romanse perituraqué régna. ,

ce Vous le voyez, j'ai dit que leur empire périrait... » On voit bien que saint Augustin n'a cité Virgile que pour opposer le poète au poêle lui-même et ébranler la trop grande autorité. que lui prêtaient encore quelques lettrés.

Puis, Augustin, sachant qu'un certain nombre de ses auditeurs se plaignait de sa sévérité pour les calamités romaines, qu'autour de lui on murmurait quand il prenait la parole sur les événements de Rome, car il paraît qu'en Afrique il y avait deux partis : un parli romain et un parti opposé aux Romains, dont saint Augustin était considéré comme le chef, il va au-devant des objections : c< Je sais qu'on dit de moi : c< Sura tout c|u'il ne parle pas de Romel Ohl s'il pouvait ne a rien dire de Rome ! » Comme si je venais pour insulc< ter autrui, et non pour fléchir Dieu et pour vous « exhoirter selon la mesure de mes ibrces4 A Bieu: ne

L'ÉLOQUËiNGE CHRÉTIENNE. 175

c< plaise que j'insulte Rome! N'y comptions-nous pas « beaucoup de frères? n'en avons-nous pas encore beauc< coup? Une grande partie de la cité de Dieu voyageuse c< en ce monde n'y a-t-elle point sa demeure?... Que a dis-je donc quand je ne veux point me taire^ si ce ce n'est qu'il est faux que notre Christ ait perdu Rome, c< et qu'elle fût mieux gardée par ses dieux de pierre « ou de bois. Les voulez-vons plus précieux? ses dieux ce d'airain; ajoutez ses dieux d'argent et d'or. Voilà à « qui des hommes savants avaient confié la garde de c< Rome... Gomment donc garderaient-ils vos maisons, c< ces dieux qui n'ont pas pu garder leurs idoles. H y a « longtemps qu'Alexandrie a perdu ses faux dieux; il <^ y a longtemps que Gonstantinople a perdu les siens, ^< et, reconstruite par un empereur chrétien, elle a ^* grandi cependant, elle grandit encore, elle demeure, ^^^ elle demeurera autant que Dieu l'a résolu ; car même ^'^ à cette cité chrétienne nous ne promettons pas l'é- ^^ temité (1) ! »

Ce dernier fragment a beaucoup de grandeur^ cette

^^pposition des nouvelles destinées de Gonstantinople à

^^elles de la vieille Rome et, en même temps, surtout,

^^tte vue d'un empire grand, mais périssable, attaché

^ Gonstantinople même, tout cela montre l'étonnante

jwtessede coup d'oeil que saint Augustin a portée dans

Vhistoire; il semble qu'il ait vu, à travers les temps,

^K^' autres barbares et cet autre Àlaric, qui devaient

(i) S. Augustin^ semi. 105^ c* 7 et 9*

annoncer un jour à Constantinople que Theure était venue.

On trouverait dans les sermons de saint Augustin des passages non moins éloquents^ des morceaux entiers tout resplendissants de beautés analogues à celles qui sont si communes dans saint Jean Chrysostome et dans saint Basile, notamment un passage d*un admirable discours sur la Résurrection :

a Vous êtes triste d'avoir porlé au sépulcre celui que « vous aimiez, et parce que tout à coup vous n'enten- « dez plus sa voix. 11 vivait et il est mort; il mangeait c( et il ne mange plus; il ne se mêle plus aux joies et Cl aux plaisirs des vivants. Pleurez-vous donc la sec( mence quand vous la confiez au sillon? Si un homme a était assez ignorant de toutes choses pour pleurer k c( grain qu'on apporte aux champs, qu'on met dans li ce terre et qu'on ensevelit sous la glèbe brisée; et si ce c( homme disait en lui-même : a Gomment donc a-t-oi: « enterré ce blé moissonné avec tant de peine, battu^ ce émondé, conservé dans le grenier : nous le voyions, ce et sa beauté faisait notre joie : maintenant, il a dis-

cc paru de nos yeux! » S'il pleurait ainsi, ne lui

ce dirait-on pas : ce Ne t'afflige point; ce grain enfoui ce n'est assurément plus dans le grenier, il n'est plus c( dans nos mains; mais nous viendrons plus tard visitei c< ce champ ,et tu te réjouiras de voir la richesse de la ré-

a coite, là où tu pleures l'aridité du sillon. » Les

ce moissons se voient chaque année, celle du genn c( humain ne se fera qu'une fois à la fin des siècles, ....

ce En attendant, toute créature, si nous ne sommes pas « sourds, nous parle de résurrection. Le sommeil et le « réveil sont de tous les jours : la lune disparaît et se « renouvelle tous les mois. Pourquoi viennent, pourquoi ce s'en vont les feuilles des arbres? Voici Thiver, assu- « rément ces arbres desséchés reverdiront au prince temps. Sera-ce la première fois, ou Tavez-vous vu « Tan passé? Vous l'avez vu : Taulomne amena l'hiver, « le printemps ramène Télé. L'année recommence dans ce un temps qui lui est marqué; et les hommes faits à « rimage de Dieu mourraient pour ne plus revivre! »

J'ai hâte d'en finir, et, pour montrer comment Au- 8'iislin savait s'élever à ce troisième degré de l'éloquence ^u'il appelle le sublime, comment, après avoir traversé 1« langage simple et familier, et cet autre, qui n'est dé- ^ï^uéni d'ornements ni d'érudition, il savait aussi arrac^lerau fond des cœurs une victoire disputée.

J'aime mieux vous citer deux faits racontés par saint -Augustin lui-même, par nécessité, et non pour vanter son éloquence.

De temps immémorial existait en Mauritanie, à Césarée, une coutume* qu'on appelait la Caterva; c'était xine petite guerre, mais sérieuse et meurtrière, qu'on se faisait chaque année ; chaque année, les habitants de la ville divisés en deux bandes, les pères et les fils, les frères et les frères, armés les uns contre les autres, se faisaient, pendant cinq ou six jours, une guerre à mort; des flots de sang coulaient dans la ville. Aucune prescription des empereurs n'avait pu déraciner ce détesta-

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