‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux tempsChapitre 11 sur 29 · U CIT. AU ▼* 81&GLE. U · texte numérisé non relu

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ble usage : cela étonnera moins ceux qui sauront que l'Italie, au moyen âge, connut quelques contumei^ semblables, et qu'il fallut des efforts persévérants pour les effacer. Saint Augustin tâcha d'abolir ce que les édits des empereurs avaient vainement voulu détruire : il parla, il ébranla, il fut couvert d'applaudissements; mais il ne se crut pas vainqueur tant qu'il n'entendit que des acclamations : il parla encore; enfin il vit couler des larmes; alors il sentit que la victoire était gagnée : « En effet, dit -il, il y a huit ans que j'ai parlé, c< et il y a huit ans que la coutume annuelle n'a pas c< reparu (!)• »

Une autre fois, il s'agissait d'un usage moins dangereux, mais plus difficile à déraciner : On avilit institué à Hippone des banquets demi-païens qui se célébraient dans l'église et s'appelaient Lxtitia. Les gens d'Hipponé paraissaient bien disposés à ne pas renoncer à cette coutume : le vieil évêque Valère avait appelé Augustin à venir partager avec lui le fardeau de Tépiscopat et le ministère de la parole. Il le chargea d'attaquer encore une fois cette coutume profane, contre laquelle tous ses efforts étaient demeurés impuissants. Ce fut pour Augustin l'occasion d'un nouveau triomphe. Aussitôt qu'on sut qu'il parlerait sur ce point, on s'entendit pour ne tenir aucun compte de son discours.' Cfepeâ^ dant, par curiosité, on alla l'entendre : il parla trois fois, à trois jours différents, et,- le jour où il resta teàî»*

(1) S. Augustin, de Doctrina christiana, 1. IV, 34.

L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE. i79

ire du terrain, il avait pris en quelque sorte avec lui toutes ses armes, il avait fait apporter tous les livres de FÉcriture sainte, il avait fait lire TÉvangile du Sau-^ veur chassant les marchands du temple, il avait lu TEiode, où sont représentés les Juifs adorant les faux dieux, et, prenant ensuite le livre des Épîtres de saint Pau], il avait lu les passages dans lesquels saint Paul flétrit l'ivresse et les banquets ; ayant enfin rendu tous ces livres à celui qui en était le gardien : « Je com- « mençai, dit il, à leur représenter le commun péril et « d'eux qui nous étaient confiés, et de nous qui ren- « drions compte au prince des pasteurs ; et; par les in- « jures du Christ, par sa couronne d'épines, par sa « croix et par son sang, je les suppliai que, s'ils vou- « laient se perdre, ils eussent pitié de nous, et qu'ils « songeassent à la charité du vieil et vénérable évêque « Valère, qui, pour l'amour d'eux, m'avait imposé la « formidable charge de leur annoncer la parole de vé-r « rite. Et, tandis que je leur faisais ces reproches, il « arriva que le maître des âmes me donna de l'insp^ « ration selon le besoin et le périL Mes larmes ne prou « voguèrent point les leurs ; mais, tandis que je par- ^ lais, prévenu par leurs pleurs, j'avoue que je ne pus « me défendre de laisser éclater les miens, et, quand « nous eûmes pleuré ensemble, je mis fin à mon dis-^ << cours avec un ferme espoir de leur conversion (1). y^ Voilà assurément de beaux exemples des victoires

0) EphL XXIX, ad Alypium.

180 SEIZIÈME LEÇOX.

de la parole. Et ne yous arrêtez pas à ce qa'ils ont de petit et d'obscur par leur objet, car toutes les conquêtes spirituelles commencent ainsi par être humbles et obscures; mais celte parole, qui avait vaincu les habitants de Césarée, en Mauritanie, et les gens d'Hippone, TOUS la verrez grandir et triompher sur d'autres champs^ de bataille.

Il nous resterait à étudier bien d'autres orateurs chrétiens de l'école de saint Ambroise et de saini Augustin. Ils sont nombreux au quatrième et au: cinquième siècle : je citerai seulement saint I^éon. si magnifique lorsqu'il dévoile les destinées de Roma chrétienne et qu'il invite saint Pierre à venir prendre possession de cette capitale de tous les paga. nismes (1); saint Zenon de Vérone, dont les discour: sont fort instructifs et surtout très-curieux: ils son adressés aux catéchumènes au moment où ils vont recevoir le baptême; je pourrais citer encore saint Pierre Chrysologue de Ravenne, Gaudence deRrescia^ Maxime de Turin. Mais il faut convenir que les discours de saint Augustin restèrent, avec ceux de Grégoire le Grand, comme le modèle principal et favori de la prédication chrétienne au moyen âge. Nous en avons la preuve dans les discours de saint Césaire d'Arles, que longtemps on a confondu avec ceux de saint Augustin et qu il faut encore rechercher aujourd'hui dans l'Appendice des œuvres de celui-ci, tant est grande la ressem-

(1) Voir les note» à la fin de la leçon, If,

Jblance de ces deux esprits! tant le disciple a suivi le sfiaitre pas à pas ! A son tour, le recueil des discours ^e saint Césaire devint le manuel de tous ceux qui «taient incapables de prêcher par eux-mêmes. On en a ifformé^des homéliairefi ou livres d'homélies, manuels ^es missionnaires innombrables envoyés à toutes les extrémités du monde pour conquérir les barbares à la foi.

Les temps nouveaux sont en possession de l'éloquence ^ui leur convient : elle sera simple comme il la faut àsaintÉloi, à saint 6all, à saint Boniface pour toucher les âmes de ces néophytes encore tout remplis des souvenirs de leur paganisme grossier et des divinités sanguinaires du Valhalla. Elle sera familière et rustique s'il le faut, comme il convient aux prédicateurs des temps carlovingiens qui auront à instruire et à éclairer des porchers et des bouviers pour lesquels ils stipulent avec tant de soin le repos du dimanche, afin qu'il leur reste un jour au moins pour s'instruire et arriver à la connaissance de leur religion. Il faudra aussi que cette parole reste assez élevée, assez puissante, pour conserver les hautes pensées de la métaphysique chrétienne, en rendre toute la délicatesse, tous les détails les plus difficiles à saisir et les faire pénétrer, les uns après les autres, dans des intelligences qui semblent les moins faites pour les entendre; il faudra enûn qu'elle demeure assez forte et assez efficace pour que, à un moment donné, elle puisse ébranler les nations. Après avoir étudié les prodiges obscurs de la parole,

nous ne serons plus étonnés de ce qu'elle a fait au huitième et au neuvième siècle; il est plus difficile de créer des sociétés que de les conduire et de les armer ensuite. Quand je vois la prédication chrétienne assez forte pour arracher des populations entières au paganisme, pour les amener à des mœurs nouvelles, pour déraciner les plus opiniâtres passions, je ne suis pas étonné de la trouver, plus tard, assez puissante pour réconcilier lès villes lombardes et Jean de Yicence dans les champs de Vérone, assez puissante pour précipiter, avec saint Bernard, toute l'assemblée de Yézelay à la croisade^

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EXTRAIT DES NOTES DE LA LEÇON

C'est dans tous les Pères, mais peut-être dans saint Âmbroise excellemment, qu'il faut voir le type de l'homélie. La parole même de Dieu donnant non-seulement le sujet, mais toute la trame de la prédication.

HexsRmeron. — Sermons sur F œuvre des six jours, prêches matin et soir au peuple de Milan pendant la dernière semaine du carême. — Un notarius les écrivait. — Plus tard Âmbroise les rédigea. 11 y réunit ce que les anciens savaient de la nature : Pline, Virgile. II anima le récit de la création, s'attacha à combattre les objections des païens et des hérétiques, et en relevant le sens symbolique à retrouver dans cette vie de la nature l'image et la règle de la vie humaine. — Physique. — Métaphysique. — Morale.

Admirables tableaux de la mer : « Quelle verdure des « prairies, quel charme des jardins peut égaler l'azur « de l'Océan? Les jardins brillent émaillés de lis, la « mer est semée de voiles. Les lis ne portent qu'un par- « fum, les navires portent le salut des hommes. Ajouci tes les poissons bondissant, les dauphins se jouant et « les flots retentissant d'un sombre murmure. » — D'autres fois il se complaît aux plus humbles pein-

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tures : c< La cigogne nourrissant ses vieux parents, les ce abeilles combattant pour leur reine, le rossignol ence chantant les nuits où il couve ses petits : ce Je lui ce compare cette pauvre mais chaste femme qui se lève ce la nuit pour tourner la meule et moudre le pain de ce ses petits enfants, et qui essaye de charmer par ses ce chants Tennui de sa pauvreté. Et quoiqu'elle ne puisse <e imiter la mélodie du rossignol, du moins elle en ce imite la tendresse, »

Sages instructions. — Premier jour. — Contre les philosophes qui font le monde et la matière éternels. — Le dogme de la création. — Quatrième jour. — Contre l'astrologie. — Le soleil n'est que le serviteur du Christ.'— Si vous croyez à la fatalité de l'horoscope^ pourquoi des lois, des châtiments; pourquoi le laboureur n'attend-il pas que ses greniers se remplissent d'eux-mêmes?

Applications morales. — La rose était d'abord sans épine, elle s'en couvrit ensuite et devint le symbole de notre vie. Car l'élégance de notre vie est tout assiégée et toute pressée de sollicitudes, de façon que la tristesse soit unie au plaisir; et si quelqu'un, par la justesse de sa raison, ou par le succès d'une heureuse carrière, a lieu de se féliciter lui-même, il faut qu'il se souvienne du péché qui dans nos âmes ouvertes comme des fleurs aux parfums du paradis terrestre a fait naître les ronces, ce homme! vous avez beau briller de tout « votre éclat: regardez au-dessous de vous, vous fleuc( rissez sur des épines. »

la création de Thomme. — Conclusion. — «Re- « mercions le Seigneur noire Dieu d'avoir fait cet ou- « vrage où il put se reposer. Il fit le ciel, je ne lis pas (( qu'il se reposa; il fit la terre, je ne lis pas qu'il se « reposa; il fit le soleil et les étoiles, je ne lis pas en- « core qu'il se soit reposé. Mais je lis qu'il fit l'homme, « et alors il se reposa, car il avait à qui pardonner. »

SEBllON POUR LA FÊTE DES APÔTRES.

La solennité d'aujourd'hui sollicite la piété de toute 1^ terre : mais une joie plus vive doit célébrer celte fête duiîs cette ville où s'accomplit leur glorieux martyre. ^' est par eux, ô Rome! que TÉvangilo du Christ a lui pour toi, et que, maîtresse de l'erreur, tu es devenue <Usciple de la vérité. Par eux lu es née sous de meilleurs auspices, qu'au jour où celui qui te donna son Bonn te souilla du sang de son frère. Ce sont eux qui l'ont conduite à ce degré de gloire où je le vois, peuple élu, famille sainte, cité sacerdotale et royale, devenue, par le siège de Pierre, la capitale du monde, régnant parla foi plus loin que par l'empire. Car, si tes victoires ont étendu ta puissance sur la terre et sur les mers, les labeurs guerriers t'ont soumis moins de provinces que la paix chrétienne.

Dieu bon, juste et tout-puissant, qui ne refusa ja-

mais sa miséricorde au genre humain. •• a pris pitié de notre malice en nous envoyant son Yerbe égal et coéternel à lui... et afin que Teffet de cette grâce inénarrable se communiquât par tout le monde, il y pourvut par une admirable providence en fondant Tempire romain, dont les frontières grandissantes reculèrent jusqu'à ce qu'elles touchassent à tous les peuples. Car il convenait souverainement à l'œuvre divine qui se préparait, que les royaumes divers se confondissent sous une même puissance, et que le gouvernement d'une cité reine, en maîtrisant tant de peuples, ouvrît parmi eux les voies à la prédication universelle, Rome, cependant, ignorant Fauteur de ses progrès, en même temps qu'elle régnait sur toutes les nations, s'était rendue l'esclave de toutes les erreurs, et croyait s'être fait une grande religion, parce qu'elle n'avait repoussé aucun mensonge ... Quand les apôtres se partagent le monde, le bienheureux Pierre est destiné à la capitale ile l'empire romain.. • Quelle nation n'avait pas alors ici quelques-uns des siens, quels peuples pouvaient ignorer ce que Rome enseignait? C'était ici qu'il fallait fouler aux pieds les opinions des philosophes, ici qu'on devait confondre les vanités de la sagesse terrestre, humilier le culte des démons, détruire l'impiété des sacrifices; c'était ici où la superstition semblait avoir pris soin de réunir tout ce que l'imposture avait conçu. Yoilà donc cette ville où vous ne craignez pas de venir fixer votre demeure, bienheureux apôtre saint Pierre. Vous entrez dans cette forêt peuplée de bêles rugis-

L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENiNE. 187

santés, vous vous avancez sur les profondeurs orageuses de cet océan, plus courageux qu'au jour où vous xnarchiez sur la mer; et vous ne redoutez pas Rome xnaîtresse du genre humain, vous qui, dans la maison <le Gaïphe, aviez eu peur de la servante du prêtre... Tous apportiez au Capitole le trophée de la croix et la gloire du martyre.

Messieurs,

Nous savons maintenant comment l'éloquence épuisée se retrempe aux sources chrétiennes. Après Féloqucnce, Thistoire surtout avait occupé le génie] des anciens. Chez ces peuples, mal persuadés de la vie future, qui cherchaient d'abord l'immortalité de la terre, il y avait deux puissances, les sculpteurs et les historiens; les uns et les autres donnaient la gloire, dérobaient les héros à la fuite des temps, les faisaient rester debout pour l'éternité dans un marbre vivant ou dans une page ineffaçable. Mais précisément parce que Fhistoire était un art chez les anciens, comme la sculpture, elle en avait le caractère; elle cherchait la beauté plus que la vérité, elle aspirait plus à charnier les hommes

qu à les instruire, elle s'attachait à imiter la poésie ou Féloquence. Hérodote, en décrivant la lutte de l'Asie et de la Grèce, se souvenait d'Homère ; et l'on a donné à ses livres les noms des neuf Muses; il les lisait aux jeux olympiques au milieu des acclamations de toute la Grèce. Thucydide assiste à ce spectacle, comprend l'impossibilité de lutter contre un tel rival s'il- ne s'ouvre une autre voie, et quand il écrit ses livres de l'histoire du Péloponèse, il y insère trente-neuf harangues, toutes de sa composition, qui resteront l'admiration des contemporains et l'objet principal de l'étude et de l'imitation de Démosthènes. Chez les Latins, c'est le même entraînement : Tite-Live, dans les premiers Uvres de son histoire, fait l'épopée de Rome, et, dans les suivants, nous donne tous les grands spectacles de l'éloquence politique; Salluste et Tacite prennent les mêmes libertés ; tous manient les événements et le passé avec cette indépendance de Phidias et de Praxitèle mettant le ciseau dans le marbre. Ainsi l'histoire, chez les anciens, est surtout poétique, oratoire; plus tard, elle cherche à devenir savante, et vous rencontrez des hommes, obscurs en comparaison, des hommes comme D^ny^ d'Halicarnasse, Diodore de Sicile, qui s'eft forceront de pénétrer dans les antiquités et de re* monter, aux causes cachées des événements négligées p^^r iQwrs devanciers; mais toujours un obstacle lasuiv mqntable arrêtera ces efforts. C'est que, pour les hiftf toriens anciens, emprisonnés dans l'esprit de national lité, lors même qu'ils [écrivent une histoire générale^

eomme Diodore de Sicile ou Trogue Pompée, tout aboutit à l'apothéose d'un seul peuple. Ils ne s'arrêtent jamais qu'aux causes secondes, politiques et militaires. Toilà pourquoi le plus pénétrant d'entre eux, Polybe^ fera admirablement comprendre la supériorité des Romains dans la guerre; mais sans aller au delà, mais sans soulever seulement un coin du voile qui laisserait apercevoir la marche générale de l'humanité. Ainsi chez les anciens l'histoire a deux défauts : elle n'aime pas assez le vrai, et, égarée par l'égoïsme national, elle n'arrive pas à Tintelligence des destinées universelles. D'ailleurs, à l'époque où nous sopimes, au cinquième siècle, l'histoire, à vrai dire, n'est plus : au biographe Suétone ont succédé, au milieu d'une décadence comr plète, les miplores rei AugustXy et les dernières pages historiques en langue latine se lisent à peine. L'histoire ne se montre vivante que sous la plume d'un soldat, Âmmien Marcellin, qui sait peu, qui est païen et, par conséquent, qui ne peut plus suivre que d'un œil troublé le cours des événements, mais qui écrit en homme de cœur, et qui, appelé à lire son livre devant la noblesse romaine, la força d'applaudir à la flétrissante peinture de ses vices. C'est là le dernier écho des applaudissements d'Olympie, la dernière imitation de ce triomphe des historiens anciens : à Hérodote, à Thucydide a succédé un soldat sans nom, sans génie, ejL qui jn'a pour lui, dans ces temps mauvais, que l'hon- 0iBur d'un peu de probité.

: Mais l'hisloirç devait renaître par le christianisme,

renaître nécessairement, parce que le christianisme était une religion historique opposée à des religions fabuleuses, et il lui importait de rétablir, de reconstituer l'histoire pour trois motifs : pour dissiper les fables dont les peuples entouraient leur berceau, et dont il était encore tout épris; pour répondre au reproche de nouveauté qu'on adressait tous les jours aux chrétiens; car, rattachant le Nouveau Testament à l'Ancien, il remontait ainsi par Moïse jusqu'aux origines du monde; et enûn pour renouer les liens rompus delà, société humaine et mettre en lumière les desseins providentiels de Dieu, qui aboutissaient, non plus à la su— périorilé nécessaire, impérissable, d'une seule nationmais au salut et à la rédemption commune du genre humain. Ainsi, par opposition à l'histoire chez les anciens, qui péchait en s'attachant à la beauté de préférence, et en se fixant dans les étroites limites de la nationalité, l'histoire que le christianisme a voulue du^ être d'abord vraie, et ensuite, autant que possible^ universelle. Ce sont ces deux caractères que nous allons retrouver et poursuivre dans les différentes formes que va prendre l'histoire chez les écrivains chrétiens du cinquième siècle.

On s'est plu à jeter du doute sur l'antiquité chrétienne; on Ta représentée sans livres, sans monuments, n'ayant que des traditions incertaines. Le christianisme est une religion de Iradition, mais aussi une religion d'écriture. Les apôtres et leurs disciples écrivent. H en est de même des évêques des trois premiers siècles :

église a ses archives qu'elle ne soustrait pas toujours aux persécuteurs. Actes des martyrs^ canons des conciles, voilà les sources d'où sort Tliistoire ecclésiastique à l'époque où nous nous plaçons.

À ce moment nous trouvons l'histoire, pour ainsi dire, décomposée, réduite à ses éléments; mais, du sein de cette décadence, sortira une recomposition; les éléments sont séparés, mais ils attendent l'esprit qui doit les réchauffer et les réunir. Nous allons rencontrer, chez des écrivains distincts et très-différents, ces trois formes des études et des travaux historiques: d'une part, les chroniques, qui rétablissent l'ordre des temps; en second lieu, les Actes des saints, qui font vivre les plus belles figures des âges nouveaux; en *-i*oisième lieu, les premiers essais d'une philosophie de l'histoire, qui déroule toute la suite du plan divin pour pénétrer plus profondément que la vie même, et arriver à l'idée qui préside à la succession des temps ^Ides hommes, embrasse et soutient tout cet ensemble ^c choses passagères qui ne seraient pas dignes un ^ testant ni de l'attention pour les suivre, ni des efforts ^e la mémoire pour les retenir, si, au delà de cette iV)ule de siècles qui se pressent derrière nous, devant ^ous, ne se plaçait l'idée d'une puissance invisible, ^ui les pousse, les soutient, marche et fait tout mar-* Ciher.

Je dis que d'abord nous rencontrons les chroniques. C'est là un fait nouveau. Sans doute, les anciens avaient eu quelques chroniques, telles que celles d'Ératos-

LA CIV» AO V* SlàCLE* II. 13

thène et d'Âpollodore, mais chez eux cette tentative fut tardive et insuffisante; le calcul des temps, Fart de vérifier les dates, ne fut jamais poussé bieû loin ; la critique historique n'était pas le caractère dominant du génie de Tantiquité. Je ne nie pas cependant des efforts pour préciser le temps et le lieu de certains événements: ceux de Polybe, par exemple, pour arriver à l'étude particulière de certaines causes; mais jamais ces efforts n'ont été étendus à l'universalité des destinées humaines.

Les premiers apologistes du christianisme, Justin, Clément, Tatius, avaient insisté d'abord, et non sans motifs, sur l'antiquité de Moïse et la supériorité de sa sagesse si supérieure à la sagesse des héros et des sa — ges de la Grèce. Jules Africain écrit une Chronographie du commencement du monde à l'empereur Hélioga— baie; saint Hippolyte, dans un livre sur la Pâque, donner une chronologie jusqu'à la première année d'Alexan — dre Sévère et un cycle pascal pour la célébration de Im^ fête de Pâques, calculé pour seize ans. La même pen^ — • sée occupe Eusèbe, qui entreprend une histoire uni — verselle (1), traduite et augmentée par saint Jérôme^ il s'applique à concilier les deux chronologies profane et sacrée, les plaçant, pour ainsi dire, côte à côte, et les faisant marcher de front.

D'abord, pour y parvenir, il fallait trouver un point de départ immobile et commun : avec beaucoup d'ha-

(1) navTo^airT) lorcpîa*

bileté, Eusèbe choi^t la quinzième année de Tempire del^b^^ qui esl celle de l'origine da christianisme, et de là, remontant à Tère des olympiades et à Tère assyrienne, il compte deux mille quarante-quatre ans jusqu'à Ninus. Puis, à l'aide des livres saints, il compte également deux mille quarante-quatre ans depuis la quinsième année^du règne de Tibère jusqu'à Abraham. Yoilà donc un point de départ et un point d'arrivée communs entre ces deux antiquités, une possibilité de rétabjir l'accord entre ces deux passés qui semblaient éternellement ennemis. En effet, Eusèbe, ou plutôt saint Jérôme, qui traduit, corrige et complète son livre, s'attache à l^ueillir scrupuleusement toutes les listes des rois d'Assyrie, d'Egypte, de Lydie et des différentes villes de la Grèce ; celles des rois, des dictateurs et empereurs romains; celles des patriarches, des juges et des rois juife, en relevant exactement le nombre de leurs années. Cette première partie de son livre, qui n'en est qu'une préparation, ne présente absolument que des noms et des nombres. Mais, ces éléments pour âbsi dire nialhématiques de l'histoire étant donnés, il entre en possession de son vaste domaine, et alors s'ouvrent, à proprement parler, ces tables synchroniques, rangées par décades d'années, où, de dix en dix ans, il marque les rois et les chefs de différentes nations, depuis Ninus et Abraham jusqu'à Constantin. C'est un admirable essai, une grande hardiesse, en présence des informes tentatives de l'antiquité. On voit d'abord se présenter de front les Assyriens et les Hébreux, les rois

196 DJX-SEPTtÈMl!; LEÇON.

de Sicyone et ceux d'Egypte. Peu à peu le tableau s'élargit; d'autres nations arrivent à la lumière et à la. vie; ce sont les Àrgiens, les Macédoniens, les Athéniens, les Lydiens, les Perses, les Mèdes, et enfin lea Romains. Mais bientôt l'avènement de ce peuple est le signal de la retraite des autres ; aux temps anciens, les Tables indiquent, à côté des Romains, les Hébreux et les Grecs, puis les Grecs disparaissent avec la liberté de Corinthe, puis les Hébreux avec la ruine de Jérusalem par Titus; enfin les Romains seuls remplissent la page, envahissent et dévorent Fespace occupé d'abord par d'autres peuples.

Les commencements du christianisme se confondent ici avec l'histoire romaine, et c'est sous ces indications que se trouveront les persécutions, les martyrs, le principe et la succession des hérésies; car le plan d'Eusèbe et de saint Jérôme ne négUge pas l'histoire de la pensée humaine, et, à côté des noms des rois et des événements qui ont signalé la destinée des peuples, sont relevés soigneusement les poètes, les philosophes et tous ceux qui sont venus apporter à l'humanité leurs lumières ou lui donner leur sang.

Ainsi ces deux grands buts de l'histoire, l'universalité (ont d'abord, ensuite la vérité, sont atteints autant que possible dans ce premier eiïort pour fonder une science que toute l'érudition bénédictine du dixsoptièmo et du dix-huitième siècle n'a pas encore achevée.

Un si grand exemple devait susciter des imitateurs.

L'HlbTOIRE. 107

Saint Jérôme avait continué la chronique d'Ëusèbe^ de 325 à 328; Prosper d'Aquitaine^ théologien et poêle, la continaa jusqu'en 444; l'évéque espagnol Idace, de son côté, au fond de la Galice, où il était relégué, aux extrémités du monde et au milieu des barbares, continne la chronique jusqu'en 469. Il y mêlait, dans des termes bien courts, mais tout remplis des larmes de son temps, la tristesse de cette ruine universelle, et il marque avec terreur les derniers coups qui achèvent d'ébranler l'empire et qui semblent aussi, un moment, devoir emporter l'Église.

U raconte avec sa brièveté pour ainsi dire funéraire comment, après les dévastations des provinces espagnoles par les barbares, après que la famine et la peste furent venues compléter l'ouvrage de l'épée, comment les bêtes féroces, sorties de leurs solitudes, pénétraient dans les villes, et, enhardies par les morts qu'elles avaient dévorés, s'attachaient aux hommes vivants et venaient leur livrer les derniers et les plus terribles combats.

Ces chroniques ne manquent donc pas d'intérêt dans leur précision même; cependant ce qui domine en elles, c'est la brièveté et la sécheresse. Elles enregistrent les événements pour eux-mêmes, sans préoccupation des larmes qu'ils peuvent tirer des yeux des hommes; elles conservent pour ainsi dire un caractère monumental : on écrit sur le papyrus, qui va devenir si rare, comme on écrivait sur le marbre et sur l'airain.

i98 DIX-SEPTIÈME Ï.EÇON.

On était arrivé à une époque eu l'histoire teUe ^pe les anciiens l'avaient ctonçaie était impossible. Il n'y avait pas demain asse^ courpgeu^e pour r^rendre la plume de Tacite ou de Tite*Lrre ; la plume de Prosp^ d'Aqai-* taine ou d'Idace devait paraître plus légère, et il n'y aura pas de monastère si dénué d'hommes intelligeuls qui né trouve au moins un moine pour écrire^- année par année, la mort des hommes illustres contempo^ rains, les événemrats qui ont porté la joie ou le deuil dans la contrée. Ce sera en peu de mots, en entremêlant avec une singulière confusion les chagrins parti-^ culiers du moine rédacteur et les douleurs de l'humanité : ainsi on trouvera, dans je ne sais quelles annales franques, à Tannée 710 : a Frère Martin est mort; y) le frère Martin était probablement le frère de cœur de ce pauvre moine. .

Quelques sumées après, Charles Martd bat les Sarrasins dans les champs de Poitiers, et cet événement est «cmsigné dans ces annales avec la même brièveté. C'est en se resserrant de la sorte, en se faisant petite, que l'histoire arrivera à passer à travers les difficultés des temps, comme le grain qui trouvé toujours un vent assez fort pour le porter où Dieu l'envoie.

Voilà la première forme de l'histoire et le premier bienfait qui en résulte. Cependant il faut convenir que si la chronique devait rester seule, toute beauté, tout sentiment d'art périrait dans l'histoire, et .que toute vie semblerait s'y éteindre. Mais ce n'est pa» là l'intérêt du christianisme, qui, au contraire, a toutes les rai->

L'HISTOIRE. t. 1&9

saQ6i.dii(;nHMKi9 $)ô montrer oe^qu'il y a de plus vivant dMi^j'homm^^ lQ.<^mbat de l'espritt et de la chair, les luttes des pa^sions^el enfin l'idéal même de la vie dans la fper9onae des,. saintes C'est pdurquoi les chrétiens s'at^che^tà éf^riit^ longuemeïit, avec respect et amour^ kyîe 46 ceux id'entre eux kjui aumnt laissé de grands exeoqples et. qui auront semé dans le monde une> parole f^én^atrice ou un sang iecond. Voilà pourquoiv dès les pr^ers siècles, les actes des martyrs deviennent une partie du culte qu'on leur rend et sont lus pujbli<)i(iement à leurs fêtes. Voilà pourquoi aussi, dès les premiers temps, on voit dans l'élise romaine, sous les paj^s saint Clément, saint Anthère, saint Fabien, des notof?îif, c'est-à-dire des sténographes chargés de r^ecueiUir les actes des martyrs, qui étaient parfois des firocès^veribsau]^ achetés aux greffiers. Ce sont là les prexniers fondâmeuts de l'hagiographie chrétienne, fondeicnents soliçLes : car ces prôeès-verbau^, lorsqu'on s*ar- ^a^êbe i ceux dont i!apthenticité est bien établie, ne laisfsent aucune place à l'interpolation. La brièveté, la* simplicité, la sobriété des détails attestent la fidélité de ^3elui qui les a recijieillis. À cette classe de monuments appartiennent jles actes, du martyre de sainte Perpétue^, la lettre de, l'Église de Lyon sur ses martyrs, et cette autre admirable lettre de l'Église d'Asie qui contient le xécit delà mort de saint Polycarpe; tels sont aussi les actes de saint Cyprien, C'est un procès-verbal qui, ce semble, aurait pu être celui du greffier païen attaché au tribunal du proconsul, tellement toute réflexion et

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toute parole de commisération semblent être bannies! Cependant, à la vérité, à la fidélité avec laquelle sont exprimées la grandeur du martyr, toute Témotion et toute la pitié de ceux qui l'environnent, on reconnaît bien une main chrétienne fidèle, incorruptible, qui n'a rien négligé pour faire vivre l'histoire et lui donner cette couleur, cette beauté que nous avions crues tout à l'heure pour toujours absentes. Voici, par exemple, comment le rédacteur des actes retrace T interrogatoire de saint Cyprien :

Galère Maxime, proconsul, dit à Tévéque Cyprien : a Tu es Thascius Cyprianus?»— Cyprien répondit • a Je a le suis. » — Galère Maxime dit : « C'est toi qui t'es a donné pour évéque à des hommes d'un esprit sacria légeî — C'est moi. » — Le proconsul dit : « Les c( très-sacrés empereurs ont ordonné que tu sacrifie- « rais. » — L'évêque Cyprien répondit : « Je ne le fe- <c rai point. » — Galère Maxime dit : « Songe à te sauce ver. » — L'évêque Cyprien répondit : « Fais ce qui « t'est commandé ; dans une cause si juste, il n'y a pas ce à délibérer. »

Tout le monde peut jurer que ces paroles sont écrites sous la dictée même de ceux qui les prononcèrent; rien n'a été ajouté pour donner carrière au sentiment du rédacteur: aucune de ces injures contre le proconsul ou l'empereur, que l'on aurait pu attendre de la part d'un hagiographe des temps barbares c'est bien là l'austérité et la dignité du christianisme primitif.

Le juge ému prononce la sentence, et la foule des

L'HISTOIRE. »l

frères qui entourait l'évéque disait : « Et nous aussi, a qu'on nous décapite avec lui. » On le conduit au lieu du supplice, entouré de diacres et de fidèles, et déjà ils étaient si nombreux, que les persécuteurs commençaient à trembler. 11 fallait cependant qu'il subit sa peine ; mais on le laisse entouré de tous ceux qui le regardaient comme un père, et tout à Theure comme un saint. II quitte son manteau et sa dalmaticpie, il ordonne qu'on remette vingt-cinq pièces d'or à son bourreau. Les frères lui offrent des linges, et, comme il ne pouvait se bander les yeux, un prêtre et un sous-diacre les lui bandèrent, et il mourut avec toute la dignité et toute la majesté d'un prince entouré de son peuple. Quand la nuit est venue, c'est avec des torches, avec des chants, avec toute la pompe d'un triomphe qu'il est porté au lieu de son repos. Dans tout ceci respire la vie de cette vieille et puissante Église de Garthage, qui déjà, dès le troisième siècle, s'était rendue redoutable aux païens.

Jusqu'ici la certitude est absolue; viennent ensuite d'autres récits qui présentent les mêmes garanties : ce sont les vies de quelques hommes illustres à tout jamais, comme celles de saint Âmbroise, de saint Augustin, de saint Martin de Tours, écrites par leurs disciples, leurs amis, par les compagnons de tous leurs travaux : saint Paulin, Possidius, Sulpice Sévère.

Mais à l'époque des martyrs et des Pères succède celle des anachorètes. L'éloignement du désert, la distance des temps, les récits transmis de bouche en bou-

a02 DIX-SEPTIÈMB LEÇON.

cde permettent dès lors à l'imaginatim. ;dê s'introduire daiis l'histoire et jïf m^r h > poésie»> tCes réeits de la solitude charmèrent l'ftme de, saint, Jérôoie, et il entreprit un jour de les recueillir^ 4'en former nn^^n* semble et comme toute une $nite de tableaux chrétiens, (hi ignore s'il put remplir .son deasein, mais trois deces^ vies nous sont restées : celles de saint Paul^ 4e saint Hilarion et de Malchus* Je m'arrête seulement à la-première pour vous donner une idée de ces récits qui deh valent peupler laThébaïde^et qui, se répétant dans toui l'Orient et l'Occident, allaient agiter les âmes désireu* ses de paix^ de repos et. de sacrifice, .;.

, Saint Jérôme raconte cette histoire merveilleuse^ que, sous le règne et la persécution de l'empereur; Yalériea, un jeune chrétien, vivant dans une ville de la.basse Thé** baïde, âgé de seis^ ans, et i^ecueilli chez sa sœur» evai^ gnant le fanatisme de son beau-frère païen, menacé chaque jour, avait fini par abandonner la maison hospitalière pour aller chercher un asile dans les montagnes* Âprè$ avoii* longtemps erré,, il avait enfin :pénétFé:dans tin lieu où un rocher presque inabordable offrait une our verture par où on entrait dans une chambre intérieure assez spacieuse, taillée dans le roc, à ciel découvert; d'ailleurs un vaste palmier avait étendu ses rameaux au-dessus delà caverne et formait comme un toit; au pied de l'arbre coulait une onde claire et rafraidhis^ santé. Paul s'arrêta là, fit de ce lieu son séjour et y vécut jusqu'à l'âge de cent treize ans, ce qui n'est point sans exemple, avec cette sobriété de vie et ce& mœuRS

de l'Orient. H tonehaità sa dernière heure, lorsque, h quelques journées de là, dans ces mômes soUtudés de la Hiëbride, llattacborète Antoine, qui avait quatre^ vinglrdix ans, et servait Dieu dans le désert depuis longues années, eut un jour une tentation et se prit à pen-* ser qu'il était peut-^tre bien le moine le plusanoien et le plus 'parfait qui fût dans le monde. Mais, Tannée suivante, un avertissement d'en haut lui vint d'aller! chereher un moine plus ancien et -plus parfait que lui,' et la direction qu'il devait prendre pour le trouver Jui fiit marquée. Le lendemain, Antoine se mit eh route, et ce vieillard, déjà tout courbé sous les années, s'avançant péniblement plié sur son bâton, sous le poids d'une chaleur accablante pendant quatre jours et qua* tre ntrits, finit par tomber exténué à la porte d'une ca* veme creusée dans le roc ; il heurta assez fort pour que Paul, qui était dedans, l'entendît et se présentât sur le seniK Après quelques difficultés pour ouvrir cette porte infranchissable qui défendait sa solitude, Paul 'Se décida cependant; il introduisit auprès de lui l'^anacho-^ rète Antoine, et, voyant pour la première fois depuis^^st longtemps, un autre homme, lui demanda si^ dans les villes, on continuait toujours à élever des toits à côté d'autres toife, si les anciens empires étaient toujours debout et si les autels des faux dieux fumaient encore. Et, lorsque Antoine l'eut satisfait sur tous ces points, il eut faim, et alors un corbeau s'abattit sur le palmier, apportant un pain cuit sous la cendre, et Paul dit à Antoine : c( Reconnaissez la Providence de Dieu: jusqu'ici^

a chaque jour, je recevais la moitié d'un pain^ aujour* c( la Providence a prévu que nous serions deux pour c( rompre ce pain^ et elle m'envoie un pain entier. » Ensuite Paul découvrit à Antoine qu'il avait connu et attendu sa venue « car l'heure de mon départ de ce a monde est arrivée, et tu n'es venu ici que pour pren- « dre soin de ma sépulture. » Et il lui demanda de l'ensevelir dans le manteau que saint Athanase lui avait donné. Antoine se remit en route pour aller le chercher dans sa cellule, et il se mit à dire : « Malheureux que « j'étais! j'ai vu Élie, j'ai vu Jean dans le désert, j'ai c< vu Paul dans le paradis. » Et, ayant pris le manteau d'Athanase, il retourna vers la demeure du solitaire ; mais, lorsqu'il arriva, Paul venait d'expirer : il était prosterné en prières, tel que la mort l'avait surpris, mais Tâme n'y était plus. Et alors Antoine songeait à l'ensevelir, mais comment pouvait-il ouvrir la terre? Il attendait donc avec désespoir, résigné à mourir plutôt que de Fabandonner en proie aux bêtes féroces, lorsque deux lions parurent, et Antoine ne se troubla pas plus que si c' eussent été deux colombes. Ils creusèrent une fosse, puis après vinrent lécher les pieds d'Antoine, et Antoine, les prenant en pitié, s'écria : c< Seigneur, sans la volonté duquel la feuille ne se déa tache point de l'arbre, et le passereau ne tombe pas « à terre, donne à ceux-ci ce que tu sais leur conve- « nir. »

Après avoir ainsi béni les lions, il les congédia, emportant, pour toute dépouille, la tunique de fil de pal-

mier que Paul avait faite pour lui, et qu'il revêtit désormais par honneur aux jours de grande fête, à Pâques et à la Pentecôte.

Ne nous étonnons pas de la naïveté de ce récit : un grand esprit comme Jérôme pouvait croire à la supériorité reconquise de l'homme sur la création ; il pouvait croire au rétablissement de cet empire qui avait été donné au premier père sur toutes les créatures, à cet ordre primitif dans lequel tout ce qui vivait dans le monde n'était fait que pour servir les volontés du maître du monde, à cette réconciliation de toutes choses dans le christianisme; et nous voilà, dès à présent, en plein moyen âge ; nous voilà dans ces pensées, dans ces inspirations fortes et grandes qui feront le courage, l'ardeur et la toute-puissance des hommes des temps barbares. En effet, ce que Paul faisait dans le désert, c'est ce que la légende racontera de saint Gall, apaisant les ours des Alpes, ou de saint Colomban, attirant autour de lui les bêtes des forêts des Vosges, ou de saint François d'Assise, lorsqu'il traversait les plaines de TOmbrie et que les agneaux et les hirondelles le poursuivaient comme pour recueillir sa parole, tandis que les loups reculaient devant lui. Il fallait bien cette conviction à des hommes qui avaient à vaincre des peuples plus terribles que les loups, et je m'étonne moins de voir des lions soumis, qui viennent creuser la fosse de Tanachorète Paul, que de voir, un peu plus tard, à la voix de ces missionnaires et de ces moines, les plus indépendants, les plus vindicatifs et

les plus implacables de tous les faomm^^ habitués à ne servir aucun maître^ à ne prendre conseil que de leur épée^ à ne jamais pardonner une Injure, ces hommes, moins maniables mille fois que les lions et les bêtes féroces, réduits à obéir, et, ce qui est plus encore, à pardonner.

Yoilà donc les premiers commencements de ce qui remplira le moyen âge, de ce qui fera, en quelque sorte, comme les deux moitiés de tout le travail historique: d'une part, la chronologie ou la vérité tout entière, mais aride, sèche, dépouillée, et, d'autre part, la légende où la vie, la couleur, l'âme, le mouvement de l'histoire se trouvent, mais où souvent aussi la poésie a pris ses libertés.

Reste maintenant à pénétrer plus loin : car, si les anciens se contentaient d'obtenir dans T histoire une certaine vérité approximative des faits et une certaine beauté de couleur et de mouvement, les temps chrétiens ont plus d'ambition, et ils sont dévorés de ce besoin de connaître les causes qui poursuit les grandes âmes, les âmes fermes et spiritualistes. Car les causes premières sont immatérielles, et les temps matérialistes se contentent de connaître les faits, toujours les faits, rien que l'observation des faits. Les temps spiritualistes veulent aller aux causes, parce qu'elles planent au-dessus des faits ; en un mot, parce qu'elles sont esprit.

Les anciens n'avaient rien connu de pareil. Contents de recueillir les faits et les causes visibles, ils ne s'élevaient pas à ces causes supéqeures et invisibles qui

gouvernent toutes choses. Ils avaient fait peu d'efforts pour constituer la philosophie de l'histoire. Sans doute, ce besoin de rattacher toute chose à un principe supé- 4 rieur ne les avait jamais entièrement abandonnés, et Hérodote lui-même, quand il montre la chute des empires, laisse apercevoir je ne sais quelle puissance mystérieuse, qu'il appellera eeîov, qui a une secrète jalousie contre ce qui s'élève, et, tôt ou tard, rabaisse les grandeurs d'ici-bas quand elles sont devenues trop hautes. Voilà toute la philosophie de l'histoire d'Hérodote.

Ceux qui viennentaprèslui expliquent bien moins encore la succession des événements. Le christianisme avait donc sur ce point un effort à faire, et, alors comme toujours, il fallait de grands faits pour produire une grande inspiration. Je ne crois pas qu'il puisse dans le monde se passer un événement éclatant qui ne produise un livre impérissable, mais ce n'est pas toujours celui qu'on attend. Ainsi la bataille d'Âctium, selon moi, cest Y Enéide; YÉnéidey quelle a inspirée, est sortie comme Vénus des flots de la mer toute resplendissante de beauté.

Un autre événement, le plus grand depuis la bataille d'Actium, venait de se passer dans le monde : Alaric était entré dans Borne ; les barbares avaient campé trois jours dans ses murs. C'était dans les annales du monde la plus formidable chose que l'histoire eût à raconter : il n'y eut cependant pas une élégie faite pour pleurer sur les feux de ces barbares allumée au pied du Gapitole; il n'y eut pas un orateur, il n'y eut pas une âme

208 DIX-SEPTIÈMË LEÇON.

romaine pour protester dignement, au moins le troisième jour, quand Àlaric était parti, qu'il n'y avait plus 9 de péril ; non, il n'y eut pas un disciple de Symmaque ou de Macrobe, il n'y eut pas un seul de ces rhéteurs païens, qui excellaient dans l'art de la parole, pour faire entendre au monde une éloquente protestation. Le cri que doit arracher à l'humanité ce grand et terrible spectacle allait être poussé en Afrique; et le livre qui devait sortir de la prise de Rome par Alaric, c'était la Cité de Dieu; la Cité de DieUj c'est-à-dire la philosophie de l'histoire, ou le premier effort pour la produire. Il ne fallut rien moins que cette grande secousse pour que le-monde prit garde à la main souveraine et toute-puissante qui le remuait ainsi/

Les Goths, en pénétrant dans Rome, avaient mis le feu aux Jardins de Salluste, avaient brûlé une partie de la ville et s* étaient arrêtés, remplis de respect et de terreur (car ils étaient chrétiens quoique ariens) devant la basilique des saints apôtres; ils avaient respecté les fidèles qui y gardaient les vases sacrés, respecté le cortège de fidèles et d'infidèles réunis sous l'égide de ces reliques des saints pour chercher la vie et la liberté dans le temple. Cependant ces humiliations imposées à la ville éternelle avaient déchaîné les colères des païens, et plusieurs même de ceux qui avaient trouvé leur salut au tombeau de Pierre et de Paul reprochaient au christianisme la ruine de Rome, et dch mandaient aux chrétiens où donc était leur Dieu, et pourquoi il ne les avait pas protégés; pourquoi il avait

laissé confondre les bons avec les méchants dans la même ruine; comment il n'avait pas sauvé les justes de la spoliation, de la mort, de la captivité, et comment il avait abandonné leurs vierges mêmes au déshonneur entre les mains des barbares.

Voilà les plaintes et les cris qui vinrent, avec une multitude de fugitifs, troubler Augustin jusque dans le repos d'Hippone ; voilà les clameurs auxquelles, dans un jour de génie, il prit la résolution de répondre.

Il répondit en montrant aux païens, dans les malheurs de Rome, les conséquences accoutumées de la guerre, mais en leur faisant voir aussi l'intervention du christianisme dans cette puissance qui avait effrayé et dompté les barbares au jour même de leur victoire, et triomphé de leur souveraine liberté. A cette question : Pourquoi les mêmes malheurs ont-ils atteint les justes et les pécheurs, il répondit que ces malheurs pour les uns étaient une épreuve et pour les autres un châtiment. c( C'est, leur dit-il, comme la boue et le « baume qu'une même main agite, et dont l'une exhale c( une odeur fétide, l'autre un parfum excellent. » D'ailleurs il importe peu de savoir quel est celui qui souffre, mais quelle Ame il porte à la souffrance; non qaiSy sed qualis. Car le chrétien ne connaît d'autre mal que le péché, et la captivité qui ne déshonora pas Régulus pourrait-elle déshonorer un front marqué au caractère du Christ? Beaucoup sont morts sans doute: mais quel était celui qui ne devait pas mourir? Et quant à ceux dont les corps sont restés sans sépulture, l'œil

U CIV. KV Y* SIÈCLF. II. 14

210 DlX-SEPT!tolE LEÇOIf.

de Dieu saura les reirouyer quand tiendra le jour de la résurrection. Augustin console aussi les vielles déshonorées, et se retournant yens les paî^is : « Ce que tous a regrettez, leur dîtril, ce n'est pas cette paix où tous « useriez des biens temporels ayec sobriété, piété, fdknc( pérance; c'est celle où yous poursuivriez à faite à& « profusions des yoluptés inouïes et qui ferafti* sortir c( de la corruption de yos mœurs des maiit pii^s qui^ « toutes le^ fureurs des ennemis. »

Âpres cette introduction, après cette triomph^te inyectiye contre les amis et les défenseurs de ces fadî dieux que les païens de tous les temps ont totîjoàti re* grettés ou demandés, Augustin entre dans la discussion, et d'abord il confond ces doctrines dix monde pâî^i et de Rome en particulier qui expliquait sa destinée par la puissance de ses dieux; il entreprend de prouyer que ces dieux ne pouyaient rien, ni pour la rie présente, ni pour la rie étenielle. '

TiCs dieux de Rome ne lui ont épargné ni les crimes ni les malheurs Les crimes., ils lui en ont donné T^xemple . toute la mythologie n'est pleine que des récits de leurs honteuses actions, et l'infamie des dieux a^^^sou^enl passé dans les cérémonies de létir culte. Ces exeniiples, Rome ne les a-t*elle pas suivis par l'enlèyement des Sabines, la ruine d'Albé, les luttes fratricides des deux ordres, les guerres ciriles, les proscriptions, Tàffretise corruption de ses mœurs? Les dieux qui ont laissé périr Troie ne pouvaient p^s sauyer Rome. Rome ne les honorait-elle ps» lorsqu'elle fut prise par les Gaulois,

humiliée aux fourches Caudines, vaincue à Cannes? Sylla fît mourir plus de sénateurs qup les Goths n'en ont dépouillé, et cependau^les autel§. étaient chauds, renQeqis il'Axabi^ y fumait, les teipples: avaient leurs sacrifteesj .le§ jeux, leur foule ^n délire^ et le sang des citoyieBys coulait jusqu'aux pieds: de ces dieux impuissant ^^r les sauver r

Puis, s'appuyant sur rautoritéidQ Ciç^éron, ilari^ive à cette coodusioûy que Rome . n'avait jamais cqiiqu la république ; (ear la république (c'eçt la définition de Cicéron) n'est a»utre ;chose que l'assiociation d.'un* peuple pour l'aocomplissemeoft de la justice et pour la 3a^sfaction' de ^es légitiffies bei^ns.. Or Rome ne connut jamms eette^stice sans; tache et cette satisfi^ction dea^besoiiis. légHimes, c'est-à-dire des besoins spirituels ; elle, a frustré soa peqple de la nQiirnture des âmes«

On ne peut trop adacnirer la hardiesse de cet Africain

qui refait à sa manière l'histoire romaine, et n'y trouve

que lorfaitstct ^bâti^ents* Cependant il est trop éclairé

pour n'y pas voif aussi la vertu et la gloire. Expliquant

les i^aurseâ delà grandeur de Rome, il la rattache au

plan divin; car le Dieu vrai et souverain qui a .mis

- l'ordre non-seul,çment au ciel et sur la terre, ,mais dans

les organes du plus imperceptible ijusecte, dans la

plume de l'oiseau et la fleur del'berbe, ne pouvait pas

laisser échapper,) aux lois de sa providence la conduite

des peuples etle sort des empires. Sa justice éclate dans

le gouvernement du monde, en particulier dapg,iU des-

2i2 DIX-SËPTlÈMb; LEÇON.

tinée de Rome. Les vieux Romains ne respiraient que pour la gloire, ils l'aimèrent avec une ardeur infinie : c( Pour elle ils voulurent vivre, pour elle ils n'hésitèrent c( pas à mourir; par cette passion toute-puissante ils « étouffèrent les autres passions. Et trouvant honteux ce de servir, glorieux de dominer, ils firent tout pour a rendre leur patrie d'abord libre, ensuite maîtresse du (( monde. •• » Dieu donc voulant fonder en Occident un grand empire, afin que toutes les nations soumises à une même loi finissent par ne former qu'une seule cité, Dieu ayant besoin d'une race forte pour dompter les belliqueuses nations de l'Occident, fit choix des Romains, récompensant ainsi d'un prix terrestre d'imparfaites vertus. c< Ils avaient dédaigné leur intérêt c( pour l'intérêt public, pourvu au salut de la patrie a avec une âme libre, exempte des crimes que leurs ce lois flétrissaient; partons les moyens ils cherchaient c< l'honneur, la puissance, la gloire. Dieu, qui ne pouce vait leur donner la vie éternelle, voulut qu'ils fussent Cl honorés par toutes les nations ; ils ont soumis à leur ce empire un grand nombre de peuples; leur gloire, ce éternisée par l'histoire et les lettres, remplit presque ce toute la terre : ils n'ont pas à se plaindre de la jusce tice divine, ils ont reçu leur récompense. »

Les dieux du paganisme ne peuvent rien pour l'éternité. Toute doctrine qui explique les temps doit se rattacher à l'éternité. L'histoire ne doit pas recueillir seulement les événements politiques et militaires, mais les événements de la pensée, les révolutions de l'esprit

L'HISTOIRK. 213

humain. C'est ce que fait Augustin en examinant les principes et les transformations du paganisme. Suivant alors Varron dans ses trois théologies poétique, civile et physique, il confond toute tentative pour sauver les faux dieux par l'allégorie; car tout Teffort de l'allégorie ne justifie pas un symbolisme obscène et sanguinaire. Parmi les philosophes, Socrate, Platon, les néo-platoniciens, ont entrevu la vérité, mais ils ne Font pas glorifiée. Us ont réhabilité la pluralité des dieux, la théurgie, la magie; toutes les erreurs ont trouvé des sectateurs dans les disciples de l'école d'Alexandrie qui, vaincus enfin par le sentiment de leur impuissance, ont avoué avec Porphyre a qu'aucune « secte n'avait encore trouvé la voie universelle de la a délivrance des âmes. »

Après avoir établi l'impuissance du paganisme, il est temps d'exposer la philosophie nouvelle que le christianisme porte dans l'histoire.

Dieu veut des êtres intelligents^ il les veut en société, il les veut bons, mais il en prévoit de mauvais. Il ne les fait pas mauvais, mais il les souffre. Il ne les souffrirait pas s'ils ne servaient à l'utilité des bons et à faire de l'ordre du monde comme un poème où le contraste produit la beauté. De là deux cités, a Deux a cités ont été bâties par deux amours : la cité de la « terre par l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de c< Dieu ; la cité du ciel par l'amour de Dieu poussé jusce qu'au mépris de soi. » Les deux cités sont entrelacées pour ainsi dirp et copfoDdues dans la vie, et les pèle-

214 DIX-SEPTIÈME LEÇO».

rins de la cité de Dieu voyagent à {travers la <;ité des hommes. " t . , ■ ■- > r

Lefe' palrîâtVîhes, le peuple juif, les justes]' représentent la cité de Dieu. Celle de la terre est jpressée de s'attacher iëi-bas. Gain bâtit la première ville, Bàbylo»é. Romulué, fratricide comme Caîn, bâtit Rome. Babylone estla première Rome, Rome est la seconde^Baby-^ lone ; denl grands empires, dont Fun commencé <{iiài^ l'atitre flnîï. Même durée, même puissance, même oubli de Dieu. S^int Augustin résume toute l'histoire dans un tableau synchrohique où il mène dôTront les^Assy^rieris, les Juife, îes rois de Sicyone et d'Argbsi^ et fl continue jusqu'à Tavéïïetiient du Christ él^'àux progrès'de rÉvàngîle. là icité de Dieu Va graû^ssan* encore, elle n'a pas péri à ce délai fatal de trois* ceiil sôiiiantèMcinq ans que l&î avaient' fixé les pafifens, et qtri finissaient en 599, âbriéé "OÙ leisi temples des dieux^rént fermés àCarthage. - • :

Êe ^oblémb de là fin de l'homme avait psrrtagé les phiFôsdph^ en deux' cent quatre-vingt-huit sectes; Mais toutes 'éhèrchênt cette fin dans la vie présente, te christiànisiiie^lia met dans la vie future. Il pï'birve côritre les^Kpicùriëné' le vîde= des plaisirs terrestres^ contre les Irtoïeiens l'insufiSsancë des v^tus humaines. L'hbnîme est- né pour la société, ttiais ïa justice sociale n'est jamais complètement réalisée ici-bas. H faut donc tfn jugement qui sépare les deux cités, l'une pour la perte, l'autre pour le salut. Diéù s'est réservé^ le secret des temps ; mais on peut comparer la durée du

mande à une semaine, le sixième jour où nous sommes aboutit m .sabbat éternel, qui n'est pas le repos inactif, mais le repos dans l'intelligence et dans l'amour.

Yoilà Tanalysetbiea rapide et bien incomplète de ce livre: étonnant, désordonné, qui, au premier abord, effraye par ses répétitions, par ses lacunes, par tout ce qui y manque et par tout ce qui s'y trouve de trdp, auquel Baînt Augustin travailla dix-huit ans au milieu de tous les labeurs de son épiscopat, avec des interruptions incroyables, n'ayant plus sous la main les dix premiers livres pendant qu'il faisait les douze autres, condamné, par conséquent, à d'inétitables! redites. Et cependant, quand on pénètre dans ce désordre apparent, quel ordre merveilleux n'y troûve*t-on pas? quelle prévision! quelle force d'intelligqnce ! quelles lumières ! Il ruine toute l'explication des destinées du monde par la doctrine païenne^ et il fonde une doctrine nou- ^ellequi introduit la philosophie dans l'histoire. C'est dans, la métaphysique, dans les questions ardues de la Providence, de la liberté, de la presciebce,. de la fin naturelle des choses, c'est là, dans ces mystères, qu'il cherche le secret des affaires humaines, le secret de ce que nous croyons p'être conduit que par nos passions. Là où nous ne voyons que nous-mêmes et où nous pensons remplir le monde, il nous fait voir petits et presque effacés, absorbés par Dieu, qui nous maîtrise, nous domine, nous enveloppe : l'homme a beau s'agiter, on seUt bien que Dieu le mène.

' Quoi que saint Augustin ait fait, il se reproche de

n'avoir pas fait assez; il n'est pas satisfait de son œuvre; il aurait voulu entreprendre un traité complet d'histoire universelle. Ce dessein, qu'il n'a pu réaliser, il le lègue au prêtre espagnol Paul Orose. Je ne vous présenterai pas l'analyse de l'histoire de Paul Orose, qui a eu sa célébrité, et où Ton trouve un véritable talent, quelquefois ce souffle inspiré du génie espagnol. Mais que Paul Orose est loin de la prudence, de la modération, de la fermeté contenue de saint Augustin! A quelles illusions souvent il donne accès 1 Lorsqu'il voit, par exemple, l'empire de la mort diminuer dans le monde à mesure que le christianisme s'étend, l'ère de sang cesser avec FÉvangile, il annonce que, lorsque le christianisme sera maître dans T Europe, le sang ne coulera plus jamais. Il se plaît à constater la paix momentanée dont jouit l'empire ; il la voit éternelle ; il croit que les Goths et que les Vandales vont consentir à se faire les premiers soldats de César. Cependant il a quelquefois des vues admirables, des aperçus qui étonnent par leur témérité et leur justesse. C'est ainsi qu'il parle de la vocation des barbares au christianisme : cet homme, qui est très-Romain, qui l'est au moins autant, plus même que saint Augustin, déclare que si, au prix des invasions, au prix de toutes les horreurs qu*il a fallu subir, au prix de la captivité, de la mort et des infamies sans nombre; si, à ce prix, il voit les Burgondes, les Huns, les Alains, les Vandales, sauvés pour l'éternité, il rend grâces à Dieu et se félicite d'être né dan$ ces jpurs, Voyez coipme

le sentiment chrétien triomphe du sentiment romain dans ce désir de faire de ces barbares des néophytes^ de les initier aux mystères sacrés au milieu de cette mine de l'empire, ruine même dont Orose se félicite, si elle a fait une brèche par où son frère peut entrer! Quelques années s'écoulent encore, et l'on arrive à Tannée 455 : c'est alors que Salvien écrit son livre de GtAbematione Dei, mais dans des circonstances bien différentes : il n'y a plus d'illusions à se faire; Rome ne se soutient plus; les barbares, partout victorieux, ont saccagé la capitale du monde pendant dix-sept jours. Comment parler de la durée de l'empire? Les païens, poussant des cris d'épouvante et de désespoir, demandaient aux chrétiens où était leur Dieu. Salvien se chargea de répondre en montrant les causes naturelles et surnaturelles de la décadence et de la ruine de Rome, n les montre dans la corruption d'une société mourant en raison du désordre de ses institutions, qui devaient amener la ruine de son pouvoir. Il les montre dans Tavilissement des mœurs favorisé par les lois romaines, et déclare, sous ce rapport, la supériorité des barba* res. Vous connaissez ces célèbres paroles : c< Les Francs sont perfides, mais hospitaliers; les ilains sont impu* diques^ mais sincères; les Saxons sont cruels, mais justes; mais nous, nous réunissons tous les vices.» Il représente les Vandales envoyés en Afrique pour ba* layer les immondices dont les Romains avaient souillé cette contrée. Il déclare la loi vandale supérieure à la loi romaine, parce qu'elle ne reconnaît ni la proslitu«

218 DIX-SËPTIÈMK LEÇON.

tion, ni le divorce. Il loue ceux des Romains, qui, eoor quis par les barbares,. .aiment mieux demeurer sujets germains que sujets de rempimvSalyienf«iAranchi ie dernier pas ? il a passé du fiôté des barbares^ Ainsi viHis voyez les progrès de la philosophie de l'hiatoîi». Datis les derniers temps du cinquième siède^ cette science nouvelle ne perdra rien de sa grandeur. Dans les j^rs dîfiiciles qu'elle Ta traverser^ vous savez quelle pK^ularilé infinie s' attache au nom de saint Augustin: Qharl^aiagne lui-même, dans ses moments de repos, venait chercher des leçons dans le livre de la Cité de\.Dieu; .Alfred le Grand traduisait en langue saxonne le liyre de Paul Orose; Dante était tout noum. de la Cité dB\DieUr4Aîl y a un ehânit du Pnrgatoirej^ qui .n'est; autre lehose qu'une paraphrase d'un chapitre de ce livœ^dmil'able. De plus, Paul Orose est au nombre des cinq louâiii auteurs qu'il nomme parmi ceux qui font l'agrément > de sa solitude. n. : . î , . . ,•

Ainsi tout le moyen fige est nourri des doctrines de ces grands hohimes^ et, parmi les historiens de 4»Ut époque qui les imitèrent^ il nous faut citer un très célèbre historien allemand du douzième siècle, ôtton de Freysingen, onde du grand empereuir. Frédériie fi^ui^e^ rousse. Ce vieil évéque, accablé du poids- des anoéee, fit une histoire de son temps; mais son temps oalui suffit pas; il étend plus loin ses vues et écrit une histoire unî'verselle. Le plan qu'il suit est celui d'Âuguatin ; l'histoire de la Cité de Dieu opposée à l'histoire de h Cité des Hofmnes. Et il écrit avec une forte et au3^cre!>Uberté;Jl

s'arrête de temps à autre pour profiter de son titre d'oncle de l'empereur et adresser à son neveu des avertissements sévères; il lui dit : Et nunc, regeij intelligite; erudiwmi ^jtulicdti^sterrami Ainsi ^maintenante vous le voyez^ les précurseurs de Bôssuet sont trouvés; la chaîne est rétablie^ et d'Augustin à lui les anneaux sont assez noQûEibreux pour qu'ils n'échappent pas un seul instant ni à la mainy ni à la vue.

Vmlà donc les trois éléments de l'histoire a la chri>* nique, qui donne la vérité;; la légende, qui donne la vie^etla couleur; «t la philosophie, qui est l'âme et Tintelligence de l'histoire, qui trouve une explication, qui rattache tout à 'Keu' comme à la cause premièr^e. Main-, tenant, pour que Thistoire prenne véritsiblement nais* sanbe, tl fant que ces trois élânents se réunissent, et que, sous les ailes du génie moderne, ils n'en forment plus ^'un seul capable de tout éclairer et de tout remplir. '

Mais ce n'est pas le seul mérite des hommes dont je parle d'avoir préparé les esprits qui devaient venir après eoK^ ils ont fait quelque chose de plus grand ; ils Ont préparé plus que les esprits, ils ont préparé les ^Ténements. Et je tiens à cette idée, car je croÎA que c'est une leçon de morale pour les écrivains^ pour tous Ceux qui pensent, qne de lenr nKmtr^ jusqu'à quel point, par leur pensée, ils peuvent agir, non; pas seu* lem^dt snr les sentiments, mais snr les événements qui les smvroni* En effet, si les écrivains chrétiens eussent pensé et éerit autrement^ que fâWil arrivé? he deux

choses Tune : Augustin, Paul Orose, SaWien, pouvaient prendre parti pour Rome absolument contre les barbares, ou bien se déclarer pour les barbares sans pitié et sans ménagements pour Rome. S'ils avaient fait ce qui semblait le plus naturel, s'ils s'étaient abandonnés à ce désespoir, trop commun aujourd'hui, et dans lequel certains hommes croient trouver je ne sais quelle grandeur; s'ils s'étaient livrés à ce découragement et à cette tristesse ; s'ils s'étaient réfugiés dans une inconsolable mélancolie, qu'eussent-ils fait? Us auraient, à leur exemple, découragé toute l'Ëglise d'Occident; désormais les populations chrétiennes de ces contrées se déclaraient sans réserve contre les barbares. Ces prétendus ennemis de Dieu et du genre humain, ils les faisaient réellement ennemis de Dieu et du genre humain. Ils attiraient sur Rome, sur la civilisation chrétienne, sur l'humanité des calamités inexprimables. Voilà ce qu'ils faisaient s'ils prenaient le premier parti. Si, au contraire, ils prenaient le second, s'ils se rangeaient d'un seul coup, précipitamment, du côté des barbares; si, se constituant juges à la place de Dieu, ils eussent condamné Rome, cette autre Rabylone, à une ruine éternelle, implacable, ils eussent attiré, en effet, sur Rome, un châtiment qui n'aurait pas laissé subsister pierre sur pierre; ils auraient contribué à faire disparaître pour toujours ce centre du monde, et avec ce centre du monde, qui doit rester le centre de la vie chrétienne au moyen âge, toute l'économie des siècles qui allaient suivre; ils auraient çon-f

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tribué à éteindre pour toujours la lumière dont Rome demeurera le refuge jusqu'aux temps de Charlemagne ; par conséquent ils frustraient l'humanité de ces ressources civilisatrices qui lui restèrent pendant si longtemps. Plus heureux, mieux inspirés» ils eurent ce courage que l'on flétrit volontiers du nom d'optimisme, quand on ne le partage pas, d'envisager d'un œil ferme et serein des temps difGciles et menaçants ; ils eurent la sagesse de distinguer ce qui appartenait encore au passé au milieu de toutes les destinées si tremblantes de l'avenir. Sans aller se mettre à côté des barbares, ils firent au-devant d'eux la moitié du chemin, louèrent la clémence des Goths qui avaient épargné la basilique de saint Pierre et de saint Paul. Et si vous ouvrez les écrivains chrétiens de cette époque, vous verrez qu'il '^'en est pas un qui n'ait célébré cet acte de généro- ^^té d'un peuple vainqueur et ivre de son triomphe. ^ri agissant ainsi, ils se conciliaient les barbares, dé- ^^rmais à moitié gagnés, et faisaient rentrer à demi '^iirépée dans le fourreau. Il n'était pas un chef bar- *^^re qui n'enviât la gloire d'Alaric, et ne respectât les ^Vitelspour être béni par un vieil évêque ou par un t^rétre. Et en même temps que la défaite était rendue ^oins difficile à supporter aux vaincus, le courage et ** ardeur revenaient aux chrétiens, qui voyaient qu'après tout ces barbares n'étaient pas des mangeurs d'hommes, Qu'ils pouvaient entreprendre et obtenir leur conversion, leur régénération, et qu'il ne fallait pas en désespérer à tout jamais. Il était possible de rattacher un

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jour ces pèlerins à la cité de Dieu, et partout, sous que que peau de bête que se cache uiibaii>ar6, il pouvait avoir un citoyen futur de là cité étemelle.

En prenant parti pour Rome dans une certaine bm snre^ en rappelant ses vertus et sa gloire, que faisaiea ils? ils montraient que cette cité était, après tout, dig de respect ; que, si elle méritait un châtîinent pour s crimes, elle n'en était pas moins aussi digne dé méx: gements et de réserve; ils montraient que Dieu ne 1 vait frappée que pour l'avertir, et qu il feUait maint nant la consoler. Et par le tableau de l'antique grandeu de Rome, ils saisirent et frappèrent tellement resprf des barbares que Ton obtint ce résultat, exprimé d'une manière si admirable par Jomandès, quand il dit que Rome ne tenait plus le monde par les armes, mais pai les imaginations. Cet empire des imaginations est sou vent mille fois plus fort que l'empire des armes : Rmn Ta montré. Elle commençait alors une nouvelle des tinée; elle fondait cette souveraineté spirituelle don elle resta pour toujours le centre. Ceux qui avaien pris sa défense contre les invectives et le fer des bar bares formèrent cercle, en quelque sorte, autour di tombeau de saint Pierre, et, célébrant ce lieu commi choisi par Dieu pour être le centre des lumières forcèrent les barbares, campés autour du Capitole au respect et bientôt à la soumission. Ainsi se formj cette économie du moyen âge, où l'antiquité, régénéré< dans Rome» éclaire et discipline la barbarie des temps nouveaux.

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Voilà un des plus grands exemples de la puissance des écrits, non pas seulement sur les esprits, mais sur les événements; voilà une des plus glorieuses délégations que la Providence fait quelquefois de son pouvoir au génie des hommes.

Messieurs,

In commençant Télude des lettres chrétiennes par prose, en mettant Téloquence et Thistoire avant 3pée, nous avons renversé, pour ainsi dire, Tordre munément établi. S'il s'agissait, en effet, d'étudier littérature antique, celle des Grecs, par exemple, \ verrions, pendant de longs siècles, la poésie se luire seule ; et, peu à peu, de ces nuages dorés, se igerait la prose. C'est qu'en effet les civilisations nnes ont leur berceau dans les fables ; ces peuples nts n'entendaient pas d'autre langage que celui de agination, et il avait fallu les sept cents ans écoulés iiis Homère jusqu'à Hérodote, pour que la raison se

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