I. — Des écoles laïques
Quand les contemporains de l'invasion nous décri- Dangen vent les ruines qu'elle fit, les terreurs qui Taccompa- humain, gnèrent et les ténèbres où elle parut ensevelir le monde, il n'y a rien à retrancher de leurs récits. Assurément des calamités qui troublèrent la grande âme de saint Grégoire le Grand, jusqu'à ce point qu'il interrompit le cours de ses prédications publiques, pouvaient décourager des intelligences moins fermes et réduire au silence des chaires moins puissantes. Je ne méconnais donc pas les dangers qui menacèrent alors l'esprit humain : j'en donne une preuve de plus. Pendant que les diplômes de la période lombarde font voir à quel degré
(1) Ep. Clen Romani ad imperatoreSj epistola Agathonis papx ad arm. 680. Muratori, Antiquitat, Italie, t. Ul, p. 807. Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana,i. Y, lib. 2 et5. Giesebrechi, de Litterarum $tudii$ apud Italosprimis mediiasvi sxculi$, Berolini, 1845.
de corruption était descendu le langage d^ affaires et de la vie civile; les hymnes que je publie montrent le même désordre pénétrant dans la langue de l'Église^ et toutes les règles de la prosodie et de la grammaire violées dans les chants mêmes de ces monastère qui devaient sauver les lettres (1).
Us lettres Cependant, ni la chute de la monardiie des Gotbs, du VI- au ni la désolation de Rome livrée tour à tour aux vio-
Vlll* siècle.
lences de Totila, de Bélisaire et de Narsès, rien n'avait pu étouffer le goût des jouissances d'esprit chez le peuple romain, aussi attaché à ses plaisirs qu'à ses monuments. A la fin du sixième siècle, on lisait solennellement Virgile au forum de Trajan : les poètes contemporains y déclamaient leurs ouvrages, et le sénat décernait un tapis de drap d'or au vainqueur de ces combats littéraires (2). Quand la passion des vers était si vive, comment les grammairiens et les rhéteurs eussent-ils fermé leurs écoles? Parmi Içurs disciples on trouve encore, en 590, un jeune Romain nommé Betharius, qui, venu dans les Gaules^ y donna une si haute opinion de son savoir et de son éloquence, que l'admiration publique le porta au siège épiscopal de
(i) Voyez ci-après VHymnarium Vaticanum, et surtout Thymne de saint Flayien.
(2) Fortuaati, Carmina, lib. VI, 8.
Aut Marc Trajano lectus in urbe foro. ,
Vix modo tam nitido pomposa poemata cultu
Audit Trajano Roma Yereoda foro.
Quod si taie decas recitasses aure senalus,
Stravissent plantîs aurea fila tuis.
Chartres. Saint Grégoire le Grand avait été nourri dès l'enfance dans Fétude de la grammaire, de la rhéto rique et de la dialectique. Ses écrits ont tous les défauts de la décadence latine; mais on n y relève pas ces barbarismes qu'il se vante de ne pas éviter : « trouvant ce indigne, dit-il, de faire plier la parole de Dieu sous c< la règle de Donat. » Dans ce passage célèbre, dont on a trop souvent abusé, il ne faut voir que l'inquiétude d'un esprit qui connaît la barbarie de son siècle, qui craint de s'en ressentir, et qui se justifie éloquemment, comme saint Paul, en foulant aux pieds l'éloquence (1). Au septième siècle, l'école romaine n'est pas nommée; mais on ne peut douter que l'enseignement ne se perpétue quand les églises de cette époque, les sépultures des papes sont couvertes d'inscriptions en vers latins; quand l'Ânglo-Saxon Biscop, poussé par le besoin de savoir, fait cinq fois le voyage de Rome, et en revient chargé de livres. Si les Pères du concile de Latran, en 680, s'excusent de ne point exceller dans la science des rhéteurs, leurs décrets témoignent que le clergé ne pouvait se déracher des spectacles de mimes, derniers restes du théâtre classique. Un fragment que je publie, sans prétendre en fixer la date, mais qui re-
(1) Acta S. Betharii (auctore coxlaneo) apud Rolland., H Augusti. Vita S, Gregoriif auctore Johanne diacono : « Disciplinis vero liberalibus, hoc est grammatica, rhetorica, dialectica, ita a puero est institutus, ut quamvis eo tempore florerent adhuc Romaî studia litterarum, tamen nuUi in urbcipsa socundus esse putaretur. » S. Gregorii Epist, ad Leandrum: M Barbarismi confusionem non devito, situs motusque et praepositionum casus servare contemno, quia vehementer indignum existimo ut verba coelestis oraculi restringam sub regulis Donati. »
monte du temps où Rome reconndissait encore la souveraineté de l'empire d'Orient, décrit la pompe qu'on doit déployer, si l'empereur vient visiter la ville éternelle : un chœur de musiciens le suivra au Gapitole en répétant des chants hébreux, grecs et latins (1). Plus tard, et lorsqu'en 774 Charlemagne fit à Rome sa première entrée, T histoire rapporte qu'à la suite de la bannière, des magistrats et des corporations sortis pour le recevoir» venait la foule des écoliers qui étudiaient les lettres, portant des palmes et chantant des hymnes. L'école reparait, et assurément elle ne pouvait se montrer plus à propos qu'à l'arrivée du grand homme qui venait fermer les siècles barbares (2).
Les études Si Ic patrouagc des papes et la politique bienfaisante les villes de l'Église assuraient aux lettres un asile inviolable
grecques. ^ '-'
Napies derrière les murs de Rome, elles trouvaient un autre abri dans les cités soumises à la domination byzantine. A Napies, les enfants des plus nobles familles étudiaient la grammaire et l'éloquence. Le duc Sergius, qui gouvernait cette ville au commencement du neuvième siècle, avait poussé l'étude des langues classiques à ce point que s'il ouvrait un livre grec, il le lisait couramment en latin. Il avait fait donner les mêmes soins à l'éducation de ses deux fils Grégoire et Athanase, l'un
(1) Beda, vitx Wiremuthensium abbatum, Concilium lateranense anm 680. Graphia aurex urbis Romx : « Quando autem oumiiun dominator Capitolium Saturai et Jovis coDscendere voluent, in mutatorio Julii Gaîsaris purpurain albam accipiat, et omnibus generibus musiconim Yallatus, hebraice, graecc et latine Êiusta acclamantibus, Capitolium aureum conscendat. »
(2) Anastasius, bibliolhec., in Adriano,
RaTenne.
AUX TË^PS BARBARES. 36i
destiné aux armes, Tautre à Tépiscopal (1). Ravenne, séjour des exarques, siégé d'une administration dégénérée, mais qui ne pouvait se passer ni de luxe ni de lumières, conservait encore avec ses institutions municipales toutes les habitudes de la civilisation antique. Ses églises resplendissaient d'or et de mosaïques ; ses tombeaux étaient couverts de sculptures ; des inscriptions en vers conservaient la mémoire de ses pontifes. Au sixième siècle, le poëte Fortunat y avait étudié la grammaire, la rhétorique et le droit : c'étaient les trois degrés de l'enseignement public (2). Parmi les maîtres les plus vantés de ce temps, on distinguait le grammairien Honorius, dont nous avons des vers. A la fin du septième siècle (3), un lettré de Ravenne, nommé Johannice, eut le dangereux honneur d'exciter d'abord l'admiration, ensuite l'inquiétude de la cour de Constantinople. Plus lard, quand au gouvernement des exarques succéda la puissance des archevêques, leur historien Agnellus fait assez voir, par les longues harangues dont il enrichit sa chronique, et par ses nombreuses réminiscences de Tantiquité, qu'il a fréquenté
(i) Vita S, AihanasiineapolU. episc. apud Muratori Script. II, pars 2, 1045 : « (Sergius ejus pater) litteris tam grœcis quaiii latinis favorabiliter eruditus, ita ut si casu librum graîcis exaratum elementis in manibus su- «neret, latine hune inoffense cursim legeret... Gregoriiis ejiis filius, militum magister, in grœca latinaque lingua pcritissimus. »
(2) Fabri, lesagre Memorie di Ravenna anlica, Ciampini Vêlera monumênta, Fortunat. Vita S. Martini, prolog,
Parrula grainmatiese lambens refluamina gattse, Rhetoricœ exiguum prœlibans gurgilîs hausluui, Cote ex juridica cui vix rubigo rccessit.
(3) Rescriptum Honorii Scholastici contra epistolas exhortatorias Se» necœ^ apud Mabillon, Analecta, 1. 1, 564, 565.
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Cette vieille Italie ne pouvait se détacher de ses fa- ^^^ ^ooie
^ chez les
Mes. Les traditions littéraires que le christianisme ^pa^ef affait sauvées ne devaient pas périr par Tépée des bar- Bé"nSt. baires. Au moment où l'invasion lombarde descend des i^pes, il semble que ce torrent va tout entraîner : au bimt d'un siècle on s'étonne de retrouver les villes dehout et les écoles ouvertes. Vers Tan 700, on voit fleurilr à Paviele grammairien Félix, honoré du roi Gunihwrt, qui lui fit présent d'un bâton enrichi d or et d^argent. Son neveu Flavien lui succéda, et devint le maître de Paul Diacre. Mais on rapporte de Paul Diacre qu'il fut instruit dans le palais des rois ; et il est permis de conclure qu'il y eut chez les Lombards, oomme chez les Anglo-Saxons et chez les Francs, une école du palais où les fils des rois et des grands, entourés d'une élite de jeunes gens studieux, recevaient un enseignement qui les préparait, selon leur vocation, aux devoirs de l'Église ou aux charges de l'État (1).
dictus, studio artis çrammaticae magis assiduus quam frcquens, sicut Italis semper mos fuit artes negligere ceteras, iliam sectari, is cum ex scientia 8uaB artis cœpisset inflatus superbia stultior apparere, quadam nocte assumpseré dsemones poetarum species Virgilii et Horatii atque Juvenalis, apparentesque illi, fallaces retulerunt grates... cœpit muita turgide docere iidei contraria, dictaque poetarum per omnia credenda esse asserebat, » etc. (i) Paul.Diacon., Historia Langobar, 1. VI, c. 7. Epitaphium Pauli Diaconi apùd Mabillon, Appendix ad volum. Il ÂnnaL Bénédictin, n'35:
Divino instinctu, regalis proUnus aula
Ob decus et lumen pairiœ te sumpsit alendum...
Omnia Sophiœ cepisti culmina saci'œ.
Rege movente pic Ratchis, pcnelrare decenter.
J'ai traité de l'école du palais chez les rois mérovingiens dans mon livre de la Cimlisation chrétienne chez les Francs, p. 458.
C'est ainsi qu'Arrichis, prince de Sdlerne et de Bénévent, avait fait l'honneur de sa race par son savoir et par son éloquence, et qu'il fut loué d'avoir embrassé les trois parties de la philosophie ancienne, a la logia que, la philosophie, et tout ce qu'enseigne la moa raie. » Son épouse Adelperga « méditait les écrits « des sages, tellement que les paroles dorées des phitt losophes et les perles des poètes lui étaient toujours « présentes, et qu'elle ne pouvait s'arracher à la leca ture des histoires sacrées et profanes. » Ces deux barbares si lettrés voulurent que leur fils Romuald excellât dans la grammaire et dans la jurisprudence (1). De tels exemples honoraient l'école, et multipliaient les maîtres en même temps que les disciples. Il ne faut pas s'étonner si l'enseignement de Salerne grandit ; si, vers le milieu du neuvième siècle, quand l'empereur Louis II visita Bénévent, on rapporte que cette ville comptait trente deux philosophes, c'est-à-dire trentedeux savants professant les lettres profanes (2). Pavie
(1) Epitaphium Arrichis apud Pertz, Mon. German, Script. 111, 182.
Quoti logos et physis, moderans quod ethica pangit, Omnia condiderat mentis in arce sue.
Romuald est loue en ces termes :
Grammalica pollens, mundana legc togatus.
Epistola Pauli Diaconi Adilpergx apud CbampoUion-Figeac, Proiegomena ad Amatum, p. XXIV : « Gum ad imitationem excellentissioii comparis,... ipsa quoque subtili ingenio sagacissimo studio prudentium arcana rimeris, ita ut philosophorum aurata eloquia poetarumque gemmea tibi dicta in promptu sint; bistoriis etiam seu commentis tam diTinis inhaereas quam mundanis. »
(2) Anonymus salemilanus^ cap. 122. Apud Pertz, III, 534.
et Bénévent marquent les deux extrémités de la domination lombarde : au centre on voit Lucques, capitale d'un de ces ducs barbares dont le nom faisait trembler ritalîe, et où cependant toute lumière n'est pas éteinte, puisque deux maîtres laïques y paraissent dans des actes de 737 et de 798. Plusieurs séculiers figurent aussi parmi les dix-sept médecins mentionnés dans des diplômes du neuvième et du dixième siècle. Une charte de 823 est écrite sous la dictée du notaire Gauspert par le scribe Pierre, qui se déclare son disciple; d'où l'on peut conclure que l'étude de la jurisprudence n'était pas abandonnée. Cinq autres documents, dont le plus ancien remonte à l'an 755, désignent des peintres et des maîtres orfèvres. On est moins étonné des traditions d'art qui se conservaient à Lucques, quand on considère ses belles églises, admirées comme des types excellents d'architecture romane, et comme autant de preuves de ce besoin du beau qui presse encore les peuples d'Italie, au moment même où on ne les croit occupés que de leurs malheurs ou de leurs vengeances (1).
Ainsi l'enseignement ne resta point, comme on Ta carac^
renseigne
{i) Chartes des archives de la cathédrale de Lucques : ™®"* ^^^^^
Ann. 737. « Signum manus Tendualdi magistri, testis. »
Ann. 798. (Donation d*une terre). « Caputuno tenet in via pubblica, et alio caput tene in terra Benedicti magistri. »
Les maîtres nommés dans ces deux chartes n'ayant pas la qualité de clercs, on peut les tenir pour laïques. Je remarque dans la seconde les formes déjà italiennes de ce latin barbare : uno, alio, tene.
Ann. 823. « Ex dictato supradicti Gauspcrti magister meus scripsi. »
Ânn. 755. « Anspertus pictor. »
Ann. 807. « Ilpinghihomo magistro aurefico, » etc.
cru, conGné dans le sanctuaire et dans le cloître, réservé à une caste qui aurait lenu la vérité captive. C'est ce qui résulte expressément d'une décision synodale de Rathier, évêque de Vérone, au dixième siècle : il y déclare qu'à l'avenir il n'élèvera aux saints ordres aucun postulant qui n'ait étudié les lettres ou à l'école épiscopale, ou dans un monastère, ou auprès de quelque maître savant (1). Ces maîtres libres qu'un vœu n'engageait point au service des âmes, étaient les véritables héritiers des grammairiens et des rhéteurs de l'antiquité; mais, dépouillés de la dotation que leur assignait la loi romaine, et qui avait péri dans la ruine de l'empire, ils étaient réduits à traiter avec leurs disciples et à faire marchandise de leui*s leçons. Rathier leur reproche d'avoir vendu plus d'une fois des enseignements qu'il eût fallu ensevelir dans un éternel silence. Benoit de Cluse faisait gloire d'avoir étudié neuf ans chez les grammairiens ; mais son savoir lui avait coûté deux mille pièces d'or (2). Dans cet âge où la force semblait maîtresse du monde, la science conduisait encore à la
(i) Ratherius, opéra 4t9. « De ordinandis pro certo scitote quod a nobis nullo modo promovehuntur, nisi aut in civitate nostra, aut in aliquo monasterio, vel apud quemlibet sapientem, conversati fuerint et litteris aliquantulum eruditi; »
(2) Ratherius, Opéra 59. «Multi enim lucri ambitu tegendasilentioTendunt loquendo. » Mabillon, Annales ordinis S. Benedicti iv, 726. Adémar y fait parler ainsi Rcnoit de Cluse, dont il combat les prétentions : « ^o sum nepos abbalis de Glusa. Jpse me duxit per multa loca in Longobardia et Francia, propter grammaticam. Ipsi jam constat sapientia mea duo millia solidis quos dédit magistris meis. Novem annis jam steti ad grammaticam... In Francia est sapientia, sed parum; namin Longobardia, ubi ego plus didici, est fons sapientiae. »
.fortune. Alfano de Salerne célèbre la prospérité de réeole d'Averse, « devenue l'égale d'Athènes : » il y salue le grammairien Guillaume, porté par son savoir au comble de l'opulence et des honneurs (1). Les moines forçaient la clôture pour aller grossir le cortège de ces docteurs fameux; et saint Pierre Damien s'afflige de les voir, c< moins curieux de la règle de saint Benoît que a de3 règles de Donatus, se précipiter insolemment « dans l'auditoire théâtral des grammairiens, et enga- « ger avec les séculiers de bruyants discours {2), » Les séculiers étudiaient donc ; et s'il faut un dernier témoignage, je le trouve quand le poëte Wippo exhorte l'empereur Henri III à propager en Allemagne les bienfaisantes coutumes de l'Italie, ce Ordonne, lui dit-il, ce que sur la terre des Teutons chaque noble fasse « instruire tous ses fils dans les lettres et dans la science « des lois, afin qu'au jour où les princes tiendront leurs c< plaids, chacun produise ses autorités le livre à la « main. C'est à quoi s'appliquent tous les Italiens aussi-
(1) Alphani carmina, apud Ughelli, Italia sacra, t. X. Ad Godfrit. episcop. Aversan.
Aversum, studiis philosophes tuis Tu tantum reliquos vincis, ut optimis Dispar non sis Athenis . . .
Idem, ad^Guilielmum grammaticum :
Gui lot Aversae studiis adauctum Oppidum ccnsus dédit atque dulcis Culmen honoris.
(2) Petnis Dainiani de Perfectione monachorum, in capite : de monac\as qui grammaticam discere gcstiunt : « Quomodo liceat theatralia grammaticonim gymnasia insolenter irrumpere, et velut inter nundinales strepitus yana cum saecularibus verba conferre? »
« tôt qu'ils ont quitté les hochets : toute la jeunesse y
« va suer aux écoles, F^es Teutons seuls croient inutile
« ou honteux d'instruire un homme, s'il n'est clerc (1).»
^ Ordre Ce tcxtc cst Considérable. Il atteste qu'au onzième
Aeè études. *
siècle se maintenait encore l'ordre des études, tel que l'avait réglé la loi romaine en commençant par la grammaire et en finissant par la jurisprudence ; tel que l'avait conservé à Rome Tédit d'Âthalaric; tel qu'on le retrouve à Ravenne sous l'administration grecque, et chez les Lombards quand ces conquérants apprennent à honorer les sciences des vaincus. Un diplôme de Milan daté de 853, une charte de Bologne (1067), une de Florence (1075), une de Bergame (1079), et à Rome le traité conclu en 964 entre Otton le Grand et Léon VIII, témoignent que l'étude du droit s'y perpétue, puisque plusieurs personnes y comparaissent avec le titre de docteurs. Pierre Damien donne la même qualité aux jurisconsultes Otto etMoricus. Il montre les légistes de Ravenne, tantôt tenant la férule au milieu de la foule qui encombre les écoles, tantôt se réunissant en assemblée générale pour débattre et fixer, aux termes de la loi romaine, les degrés de parenté qui font empêchement au mariage. Au même siècle, Lan-
(1 ) Wippo, Panegyric. Henrici III :
Tune fac edictum per terram Teutoniconim, Quilibet ut dives sibi natos instruat omnes Litteruhs, legemque suam persuadeat illis...
Hoc servant Itali post prima crepundia cuncti, Et sudare scbolis mandatur tota juventus.
Dans'-tout ce qui précède, j'ai beaucoup emprunté au savant travail d«; M. Giesebrecht : De litterarum stndiis apudltalos.
AUX TKMPS BARBARES. 3G9
franc est instruit, suivant l'usage de sa patrie, dans les arts libéraux et dans les lois séculières (1). Un peu plus otigtom lard, Irnérius professait la grammaire à Bologne, avant \ni^t& d'inaugurer celte école qui devait restaurer le droit romain et soumettre à ses décisions les conseils des empereurs. Les jurisconsultes de Bologne siégeaient à la dicte de Roncaglia, et signaient à Constance la charte des libertés de l'Italie. Mais ces maîtres savants, courtisés des princes et honorés par les républiques, vivaient encore, comme les anciens grammairiens, des contributions volontaires de leurs élèves. Chaque année, le professeur désignait deux étudiants pour s'entendre avec les autres, et régler d'un comifiun accord le prix des leçons. Il est vrai de dire que les disciples finissaient par retourner contre leurs maîtres la science qu'ils en avaient reçue, et trouvaient dans le Digeste plus d'un prétexte pour ne point payer, selon cet adage déjà populaire :
Scire Tolunt omnes, mercedem solvere nemo.
(l)Tiraboschi, Sloria diNonantola, H, n'38, p. 54. Diplôme de Milan, 853 : « Ego Hilderatus scriptor hu^us livelli et juris magister. » Goldast, Const. imp. 12'2I; IV, 34. Traité de 964 : « Synodum constitulam a plu* ribus yiris catboiicis cpiscopis et abbatibus, insuper judicibus et legis doo toribus. »
Petrus Damiani, Epist. lib. VIII, 7, 10. ïd. Opéra, t. II, p. 18, édition de Rome, 1608. Muratori, AntiquiL, I. 969, Florence, 1075 : «Ubertus legis doctor. »
Id. ibid., p. 448. Bergame, 1079 : « Radulfus legis doctor. »
Sarti, de CA. Arcliig. Bonon. profe&soribtis, 1. 1, p. 1, charte de 1067 : f Albertus legis doctor. »
Je connais les objections de Savigny, et je n'entends pas que le titre de legis doctor désigne toujours un maître qui enseigne le droit, mais du moins un légiste qui Ta étudié.
u ciY. AU y* nftcic. If. 24
Dès lors les villes jalouses de retenir les professeurs qui faisaient leur gloire et leur prospérité durent suppléer à la pauvreté des étudiants; et en 1280 on voit la république de Bologne engager l'Espagnol Garsids pour commenter le Décret, au prix de cent cinquante livres par année. Ainsi l'enseignement public retrouve les conditions que la loi romaine lui avait faites en le mettant à la charge des cités; ainsi ces maîtres laïques, dont nous avons suivi péniblement la trace, forment la chaîne qui rattache les écoles impériales aux universités italiennes du moyen âge (!)• ^v^.^^ Si l'esprit laïque se conserve chez les maîtres, il pf(5fene. éclate aussi manifestement dans leurs leçons et dans leurs œuvres. Pendant que les uns s'attachent aux codes de Thcodose ou de Justinien, la grammaire, qui fait l'étude des autres, ne se réduit point aux règles élémentaires de la langue latine; elle comprend la lecture, le commentaire et Fimitation des poêles classiques. Au moment où Ton croit tous les esprits occupés des jugements de Dieu, quand il semble que les écrivains ne
(1) Savigny, Histoire du droit romain, t. III, ch. 21, g 88 (de la traduction française). Ibid. § 94. Sarti, pars 1', p. 449, 467, 235, 401, 410, 414. Par» 2', p. 83, 438.
Odofrddus, ad L 19 de Verb.obligat.: « Benescitis quod cum doctores iaciimt coUectam, doctor non quserit a schokribus, sed eligit duos scholares, ut gcrutentur voluntates scholarium. Promittunt scholares per iUos. Mali sch:lares nolunt solvere, quia dicunt quod per procuratorem non quseritur actio domino. »
Id., in lineDigest. « Et dico vobis quod in anno sequenti intendo docere ordinarie bene et legaliter... Extraordinarie non credo légère, quia sch(>lares non sunt boni pagatores, quia volunt scire, sed nolunt sohere, juxta illud: « Nosse yelint omnes, mercedem solvere nemo. » — Le vers est de JuTénal, sat, vu, v. 457.
suffisent pas pour recueillir et publier les miracles des saints, il se trouve des lettrés indisciplinés qui ae s'inspirent ni du silence des cloîtres ni des pieux récits aimés du peuple, qui retournent aux sources profanes, qui font revivre dans leurs compositions non-seulement les fables, mais la sensualité du paganisme. C'est le caractère d'un petit poëme publié par Niebuhr, et composé en Lombardie avant la fin du dixième siècle (1). On y loue la beauté d'un jeune garçon, « idole de « Vénus; » on invoque pour lui les trois Parques et Neptune, protecteur des nochers sur les eaux rapides de l'Adige. Je reconnais la même inspiration dans une pièce inédite du douzième siècle, et dont voici les premiers vers. Le poëte met en scène deux personnages mythologiques, Hélène et Ganymède :
Taurum Sol intraverat, et ver parens florum
De
Caput exeruerat floribus décorum : Gan^mede
Çub oliva recubans, herba sternens torum (2), et
Delectabar, dulcia recolens amorum. * ^^'
Odor florum redolens, temporis juventus, Aura lene ventilans, avium concentus Dum lenirentanimum, sopor subit lentus, Quo non esset oculis veternus (?) ademptus.
Nam Yidisse videor quod Pbryx et Lacena Una starent in gramine pinu sub amena :
Gultus illisrecens, faciès serena ; Gontendebat lilio irons, rose gêna.
Videbantur pariter bumi conscdisse, Vidcbatur vultibus bumus arrisisse.
^1) Niebuhr, RJieinisches Muséum, t. III, p. 7 et 8.
(â) Ces trois derniers mots ne sont qu*une restitution conjecturale.
Taies deos fama est formas induisse :
Admirantur faciès pares invenisse.
Per verba variis conferunt de rébus, Deque suis invicem certant speciebus, Ut si Phebe lucida litiget et Phebus :
Femine se comparât invidus cpbebus (1).
Je m'arrête, car le beau Phrygien et la dangereuse Lacédémonienne s'engagent dans un entretien dont rimpuretc rappelle les derniers désordres de la société antique. Ce n'est pas Virgile seul qui trouble les songes des grammairiens du moyen âge, c'est la muse de Catulle et de Pétrone dépouillée de ce voile d'élégance qui couvrait ses nudités. Cependant l'école avait des passe-temps moins coupables : la mythologie lui offrait des sujets capables d'attacher les imaginations sans irriter les sens. Les grandes fables qui avaient ému le théâtre grec, qui avaient arraché les pleurs et les acclamations de tant de puissantes cités, ne servaient plus qu'aux jeux d'esprit d'un pédagogue applaudi par des enfants. Il s'agissait de célébrer la chute de Troie et la douleur d Hécube : le comble de l'art était d'emprunter le mètre élégiaque des Latins, en le surchargeant de ces rimes léonines dont l'oreille des barbares ne se lassait pas :
Pergama flere toIo, fato Danais data solo ; Solo capta dolo ; capta, redacta solo (2).
(1) MS. Vatican, seculi, ut videtur, Xïï. n* 2719, folio 85. Ici. comme dans tous les textes qui suivent, j*ai reproduit scrupuleusement rorlfao* graphe du manuscrit. J*ai marqué d'un point d'interrogation les leçons douteuses.
(2) Publié par M. Ëdelestand du Méril, Poésies latines populaires, \, 309.
Ce petit poëme semble avoir joui d'une faveur singulière : on le trouve dans un grand nombre de recueils, à la suite des plus beaux ouvrages de l'antiquité. On connaît moins les vers suivants que je lis aussi dans un manuscrit du douzième siècle^ et que je publie sans m'en dissimuler la puérilité et la faiblesse. Mais je trouve quelque intérêt à surprendre, pour ainsi dire, un des exercices familiers de Técoîe, à savoir comment on y goûtait les anciens, ce qu'on imitait de leurs qualités ou de leurs défauts. L'auteur se propose de conter l'aventure de Dédale et^'Icare, et il a sous les yeux les deux récits d'Ovide, l'un au deuxième livre de ÏArt d! aimer j l'autre au huitième des Métamorphoser (1).
DE DEDALO ET ICARO.
Fert maie damna more, patrie revocatus amore :
Excitât ad reditus hune amor ingenitus.
Dedalus inclusus pairie raptos dolet usus :
Clausus in arce latet, cui via nulla patet.
Claudit eum murus, claudit mare ; nec prece durus
Rex flecti potcrit : sic via tota périt.
Flet, gémit iratus^ quod perdat tempera natus.
Nati cura premit, non sua damna gémit.
Cura suse mentis anullat (sic) membra parentis :
Confundit fletu lumina, corda metu.
Naufragio positus, despei at tangere littus :
Fluciibus iratis fluctuât acta ratis.
Sic per très annos fluxerunt corda tyranni (2),
Et prece sollicita flecterc tentât ita :
« Rex bone, cui soli datur omnis gratia, nôli
« Tristibus exiliis impius esse piis.
<f Rex, mea si sterilis est gratia, te puerilis
( 1 ) Ce poëme est tiré du même recueil que le précédent (Vatican , n .27 1 9). (2) Le copiste a réuni dans ce vers deux hémistiches qui ne se suivent ni par le sens ni par la rime.
fl Etas couunoveat : me sine natus eat (1).
« Me scnio fessum tcneas volo : daudere gressum
• Infanii reduci gloria nulla duci.
« Pone malo metas» quoniam mea sustinet etas : « Pooe malo metas, exulet impiefas.
« Impietas mentis castigat Cacta parentis :
« Quse sub plèbe latet, sub duce culpa patet.
fl Lex jubet ut pueris parcas, quos ledere qucris.
• Jussa premis legis, te sme loge régis.
fl Parcere prostratis lex te jubet : est probitatis
• Parcere prostratis : sat tibi posse satis.
< Quam sub mente tenes iram ratione refrènes :
< Ut sit pena brevis, sit precor ira le^is.
# Impietas mundi débet ratione retundi,
« Nec déferre bouus impietatis onus.
f Fortibus est decori vitam donare minori.
< Fortes in pueros non decet esse feros.
« Da pêne metam victus (?) : concedere vitara
a Te rogat hic letus : nescit babere metus. » SinguUas mentis rupenmt yerba loquentis.
Quis sit mente dolor, monstrat in ore color.
Rex non est motus» quamvis pater in prece totus.
Hic non eyadit» nec ducis ira cadit.
Dum prece non movit regem, sed denique novît
Se reditus inopem, consulit artis opem.
Dum procul est numen, succurrit meutis acumen.
Suggerit auxilium tristibus ingenium.
Consulit iratis nimius timor anxietatis :
Res iter ad letas invenit anxietas.
In varias partes mens vertitur, invenit artes :
Invenit in patriam Dedalus arte viam.
Plumas implorât, locat ordine : mira décorât
Ordinis imparitas ordine dispositas.
Omnes aptate sunt equa disparitate :
Posscs mirari disparitate pari.
Has nato nectit, modico curyamine flectit (2) ;
Ceris ima linit, nec fluitare sinit.
(1) Cf. Ovidius, Artis amatorisR lib. II.
Da reditam puero, senis est si graiia vilis ; Si non vis puero parcere, parce seoi.
(2) Ovidii Metamorph. VIII :
Atque ita compositas parvo curvamine fleclil.
Quem novitas tan^it operis, patrem puer angit,
Hoc rogitans quid erit, singuia quseque terit (i). Non pater huic cedit', sed amico verbere ledit ;
Dum patris ira nocet, pauca docenda docet :
« Icare, nil queras, sed molli poUice ceras ;
« Hec dabit in patriam, Tel via nulla, viam.
« Non patet accessus terre mihi carpere grcssus :
« Per mare si méditer, rex mihi claudit iter. « Glaudere non poterit celum, non claudere querit ;
« Addere (?) vêla tibi spes mea pendet ibi.
« Celum celatur, celi yia imlla putatiir.
« Que celata latet, hec mihi sola patet (2). » Dum pater hec récitât, pennis sua brachia ditat.
Hune opus exhilarat : aéra tutus arat.
Aer tentatur : pater ad terram reyocatur.
Filius hortatur, posse volare datur.
Mors data letificat : dolor hujus lumina siccat.
Huic fit amor patrius impietate plus.
Cura foyet mentem, damnum locupletat egentem :
Letus adit lethum, spe superante metum (5).
Ad mortem properat, dum mortem linquere sperat;
Vivere qua querit Icarus arte périt.
Nunc pter hortatur, hortans tremit et lacrymatur;
Non quatit hune elas, sed quatit anxietas :
« Icare, deflentis solatia sola parentis,
« Poscit iter metui : sit libi cura tui.
« Gredere te soli, ne solvat vincula, noli :
« At médius mediam, me duce, carpe viam.
« Est via difficilis; etas nescit puerilis
fl Dt tibi sic caveas : me duce, tutus eas.
« Brachia non agites prope terras : sequora vites :
« Nam gravis unda graves, Icare, reddit aves (4!).
(1) Oyià.,ibtd. : '
Flavam modo pollice ceram
Mollibat, lusuque suc mirabile patris Impediebat opus
(2) Terras licet, inquit, et undas
Obstruât : at cœlum certe patet : ibimus illac.
(5) Ignarus sua se tractare pericla.
(4) Instruit et natum ; Medioque ut limite curras,
Icare, ait, moneo : ne, si dcmissior ibis, Undagravet pennas; si celsior, ignis adurat... Me duce, carpe viam.
• Crede mihi : veiitis ne tradas verba pareniis.
• Vivere si queras, pectore jussa géras. • Talibus hortato jungit pater oscula nato (f ).
Glauduntur fletus anxietate metus.
Antevolat natiis, sequitur non sponte moratus :
Gaudet sicut avis, cui via nuUa gravis.
Omnibus ille horis oculos revocat genitoris :
Respectas lenis detinet ora senis.
Deserit hune natus, carpit per summa Tolatus (2).
Fluctibus immersus patrem vocat : ille reversas Exanimem reperit, pectora mesta ferit.
Corpore ditatur tumulus ; nomen renovatur Undis : reddit eas Icarus Icareas.
Ovide avait donc ses disciples : les Métamorphoses partageaient la popularité de l'Enéide; on les commentait publiquement dans les chaires de Bologne et de Florence. Mais ce qui plaisait surtout dans ce poète, c'étaient les vices de la décadence, la dangereuse facilité d'une amplification qui ne se lasse point de répéter la même pensée; c'était la prodigalité des sentences, le luxe des antithèses, sans parler de la rime, dont il aime à couronner pour ainsi dire les deux hémistiches égaux de ses pentamètres. Ainsi l'imitation des anciens n'était pas sans péril. Le génie moderne gagnait à s'affranchir des règles d'une versification faite pour d'autres temps. La froide élégie de Dédale et d'Icare me semble au-dessous de la complainte d'OEdipe en vers syllabiques rimes, que je trouve dans un manuscrit du
(1) Dédit oscula nato
Non ilerum repetenda suc.
(2) Le copiste omet ici plusieurs Ters.
AUX TEBfPS BARBARES. 877
izième siècle (1). Si Ton ne peut y montrer la main n Italien, ce petit poëme est du moins d'une époque les mêmes enseignements régnent dans les écoles rOccident, et où chacune d'elles s'éclaire des lucres de toutes.
PURCTUS BDIPl.
Diri patris in&usta pignora, Ante ortus damnati tempora, Quia Vectra sic jacent corpora, Mca dolent introrsus pectora.
Fessus luctu, confectus senio, Gressu tremeos labente venio :
Quam sinistro sim oatus genio, NuUo potest capi ingenio.
Cur fluxerunt a viro seinina El quibus me concepit femina ?
Infernalis me regni limina Produierunt in vite lumina.
Si me nunquam vidisset oculus, Hic in pace yixisset populus.
Si clausisset haBcmembra tumulus, Hic malorum non essct cumulus.
Omni auaudo dolore senui, Hanc animam plus justo tenui.
Viri fortes et ni mis slrenui. Quam mfanda vos nocte genui!
Ab antiqua rerura congerie, Gum pugnarent rudes materic.
Fuit moles hujus miserie Ordinata fatorum série.
[) Bibliothèque de Tancienne abbaye de Saint-GaU, n* 865. Ce manut in-S" sur parchemin, et d'uue écriture qui remonte au douzième siècle, ient la Thébaïde de Stace. A la fin se trouve la complainte d'OEdipe; trois premiers vers sont accompagnés d'une notation musicale.
Gum infelix me pater genuit, Thesiphone non illud renuit.
Alimenta dum mater prebuit, Ferrum in me parari debuit.
Incestayi matris cubilia, Vibrans ferrum per patris ilia :
Quis bominuin inter tôt niilia Perpetrayit unquam similia?
Turpis fama Thebani germinis Nundi sonat diffusa terminis.
Quadrifidi terrarum liminis Tangit metas vox nostri criminis.
Me infami rerum luxuria Infernalis fedayit fîiria :
Si deorum me odit curia, Gonfiteor, non est injuria.
Me oderunt rêvera superi :
Patentibus hoc signis reperi.
Umbram sontem (?) istius miseri Âbhorrebunt... et inferi.
Scelus meum dat famé pabula :
De me sonat per orbem fabula.
In patenti locatum spécula, Referetur crimen per secula.
Solatio leventur ceteri :
Gonsolator, me solum preteri.
Necesse est me luctn deteri.
nil possem fieri.
Nomen meum transcendit Gargara ; Me Rodope, me norunt Ismara ; De me Syrtis miratur barbara ; Scelus meum abhorrent Tartara.
quam maie serrastis, filii, Gonstitutas vices exilii !
Garo nitens ad instar lilii, Qttod de vobis sumam consilii I
Si pudore careret, aspera Minus esset sors nostra misera; Sed pudenda Thebarum scelera Mare clamât, tellus et sidéra.
Quod dolore nondum deficio, Ex insito (?) procedit vitio.
Gravi demum pressus cxitio, Mortis horam jam solam sitio.
Ccdis mei {sic) vulnus a[)erui, ^
Quando mihi oculos erui :
Supplicium passus quod merui, ^ Meum regnum juste desenii.
Parentele oblitus celebris, In cisteme me clausi tenebris :
Instar agens nenie funebris, In merore vixi ac tenebris (1).
Ibi digne indulgens dO;mui, Meum in vos virus evoraui :
Ut gladinm linguam exacui, Imprecansque vobis non tacui.
Quod petebat vox detestabilisf Ira complet deorum stabilis :
Cruciatus est ineffabilis, Qucm patitnr gens miserabilis.
a poussé trop loin le contraste, on a trop élargi ^e paMi le entre le moyen âge et la renaissance. Il ne fallait '^ au
moyeu âgo.
iéconnaître ce qu'il y eut de paganisme littéraire îes temps où Ton attribue à la foi chrétienne Tem- 3ibsolu des esprits et des consciences. Personne )re les hardiesses mythologiques des troubadours,
le. II est probable qu'au second vers il faut remplacer tenebris par
[Di3m»
Taire
le cynisme des trouvères, et en quels termes dignes de Lucrèce le roman de la Rose enseigne le culte de la nature. La poésie italienne commence au treizième siècle, et de Palerme à Florence on n'entend célébrer que le dieu puissant fils de Venus. Aux noces des grands on représentait des drames- allégoriques, où Cupidon poursuivait de ses flèches dames et chevaliers; et chaque année le printemps ramenait à Florence une solennité où les jeunes gens couronnés de fleurs marchaient à la suite du plus beau d*entre eux, qui prenait le nom de TAmour (1). Cette intervention des fables païennes n a rien qui étonne dans les fêtes profanes et chez les poëtes de la langue vulgaire. Mais il est plus instructif de les retrouver dans la langue latine, devenue celle de l'Église. Et comment la mythologie eûtelle été bannie de Técole, lorsqu'elle pénétrait jusqu'au seuil du sanctuaire? On pouvait assurément chanter l'artifice de Dédale et les malheurs de Thèbes, quand le peintre Orcagna faisait figurer l'Amour avec son flambeau dans le Triomphe de la Mort, et quand le marbre des trois Grâces, échappé de quelque ciseau grec, trouvait asile dans la bibliothèque de la cathédrale de Sienne.