LETTRE DE SAINT LEON LE GRAND A FLAVIEN
I. Il a compris par la lecture des actes du concile archiépiscopal le scandale et l'erreur d'Eutychès... Quoi de plus injuste que de professer l'impiété et de ne point croire à de plus savants que soi? Tel est l'égarement de ceux qui, dans leurs doutes, ne recourent point aux oracles des prophètes, aux enseignements des apôtres, à l'autorité des Évangiles, mais à eux seuls, maîtres de l'erreur parce qu'ils ne furent pas disciples de la vérité.
IL II reproche à Eutychès d'ignorer les trois premiers articles de la profession de foi ; car, d'une part,
38 DOUZIÈME LEÇOX.
le Fils de Dieu y est représenté avec tous les attributs de la Divinité ; de l'autre, le Fils de Marie y prend tous les caractères de l'humanité. Cette génération temporelle fut nécessaire pour la réparation de l'homme; car nous ne pouvions surmonter l'auteur du péché et de la mort, si celui qui ne pouvait être retenu par la mort, ni atteint par le péché, n'avait pris notre nature et ne l'avait faite sienne.
ni. Textes de l'Écriture : Fils de David, d'Abraham ; promesse faite aux patriarches. L'une et l'autre nature demeurant en son entier a été unie en une personne, afin que le médiateur pût mourir en demeurant impassible et immortel. Il a tout ce qui est en Dieu; il a tout ce qui est en nous, tout ce qu'il créa, tout ce qu'il répare, mais non le péché que le trompeur y a mis. D a pris la forme d'esclave, mais non la souillure d'iniquité, relevant la dignité de la nature humaine sans rien diminuer de la nature divine.
IV. Le Verbe et la chair gardent les opérations qui leur sont propres. Il est Dieu, puisqu'il est écrit : au commencement était le Verbe. Il est homme, puisqu'il est dit : le Verbe s'est fait chair. La naissance montre la nature humaine; l'enfantement d'une vierge montre la nature divine. C'est un enfant dans la crèche, c'est un Dieu qu'adorent les anges. La faim, la soif, la lassitude, le sommeil, sont d'un homme ; mais il est d'un Dieu de rassasier cinq mille hommes avec cinq pains, de donner l'eau vive à la Samaritaine, de marcher sur les eaux, de calmer la tempête. Il n'est pas d'une même
nature de pleurer son ami mort et de le ressusciter, d'être attaché à la croix, et de changer le jour en nuit, de faire trembler les éléments et d'ouvrir au bon larron les portes du ciel.
V. La dualité des natures ne préjudicie point à Tunité de personne. C'est cette unité qui fait proférer dans le symbole que le Fils de l'homme est descendu du ciel, et que le Fils de Dieu a pris chair de la Vierge. Pierre, interrogé, lui confesse qu'il était le Christ, le Fils du Dieu vivant; et il fut confirmé pour être la pierre fondamentale de la foi, parce qu'il avait compris qu'il y a autant de danger de le croire seulement homme ou seulement Dieu.
VI. Il faut estimer vide de foi cet homme qui ne reconnaît notre nature ni dans l'humiliation mortelle du Fils de Dieu, ni dans la gloire de sa Résurrection. •• L'Ëglise catholique vit de cette foy que dans le Christ Jésus, l'humanité n'est pas sans* la véritable divinité, ni la divinité sans la véritable humanité... Si donc Ëutychès se repent sincèrement, s'il reconnaît par un re-pentir tardif, et, si pour satisfaire la vérité, il condamne des lèvres et de la main ses fausses opinions, je ne mets pas de mesure à votre clémence ; car Notre-Seigneur, bon et véritable pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis et qui vient pour sauver les âmes et non pour les perdre, nous veut imitateurs de sa pitié, en sorte que la justice châtie les coupables, et que la miséricorde ne repousse point les repentants.
40 tOOZlÈME LEÇON.
Au-dessous de la monarchie élective des papes se range Taristocratie élective des évêques. Selon saint Cyprien, Tépiscopat est unique, mais chaque évêque en a solidairement une part. — L'évêque est le gardien responsable <lu dogme et de la discipline. Il est Torgane de la tradition dans son église, il en est le témoin dans les conciles. — La puissance spirituelle de Tépiscopat éclate surtout au milieu de ces conciles du quatrième et du cinquième siècle, derniers refuges de la parole libre, où le règne de Tesprit s'établit en dépit des épées. — L'évéque est investi d'une magistrature temporelle, d'abord par l'Église, ensuite par les lois romaines. 11 est chargé de donner des tuteurs aux orphelins, il devient le défenseur de la cité, le pasteur du peuple et par conséquent son prolecteur contre Toppression des grands. — Saint Ambroise et le massacre de Thessalonique,
— Saint Martin, soldat pannonien, donne la moitié de son manteau à un pauvre; cette charité était une vocation; il enabrasse la vie religieuse à Milan, puis dans l'île de Gallinaria, près Albenga ; puis il va à Ligugé, près de Poitiers, auprès de saint Hilaire, «e glorieux défenseur de l'orthodoxie. — Par quel artifice on l'attire à Tours, pour le .faire évêque. Une multitude immense est venue pour voter. Un petit nombre
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et quelques évêques repoussent cet homme d'un aspect méprisable, de mine chétive, aux cheveux et aux vêtements en désordre. Mais la volonté de Dieu se manifeste et le peuple l'emporte. Il devient évêque et bâtit un monastère à Marmoutiers, pour s'y retremper, non pour s* ensevelir dans une oisive contemplation. Il en sort pour parcourir le centre de la Gaule, publiant la foi dans ces contrées mal converties, « où bien peu, dit « Sulpice Sévère, avaient reçu le nom du Christ. » Il brûle les temples, renverse les autels et les arbres sacrés. Plus souvent sa prédication touchait si fort les païens, qu'eux-mêmes abattent leurs temples. Il n est pas plus indulgent pour les superstitions chrétiennes et détruit l'oratoire élevé sur la sépulture d'un faux martyr.
En même temps, on voit saint Martin préoccupé de ces devoirs temporels dont les évêques du moyen âge ne se délivreront plus. Il est l'économe de bien des pauvres ; il rachète les captifs, reçoit les pèlerins, leur lave les mains et les pieds. Mais surtout son caractère se fait voir dans sa lutte avec le pouvoir temporel, avec Maxime. Maxime régnait à Trêves, entouré de prélats adulateurs qui ne craignaient pas de fréquenter cet homme tout souillé du sang de Gratien. L'évêque espagnol IthacC; soutenu par plusieurs de ses collègues, avait poursuivi à sa cour la condamnation des priscillianistes; cinq de ces malheureux avaient été misa mort, et une commission d'enquête allait être envoyée en Espagne avec pouvoir d'ôter aux hérétiques la vie et les biens.
Saint Martin accourt àTrèves et demande la grâce de deux condamnés, et qu'il n'y ait pas de commission d'enquête; il refuse de communiquer avec Ithace et ses partisans. Maxime lui accorde ses demandes, mais à la condition qu'il communiquera avec les évêques de sa cour. Martin cède, et le lendemain il paraît avec eux au sacre de Tévêque Félix. « Le jour suivant, s'en re- « tournant comme triste sur la route, il gémissait d'a- « voir été forcé pour un moment à une communion « mauvaise; non loin d'un bourg qui a nom Audice thana, en un lieu où sont de vastes et solitaires forêts, « ses compagnons l'ayant un peu dépassé, il s'iassit, « accusant et défendant tour à tour dans sa pensée l'ac- « tion qu'il avait commise ; soudain un ange parut dece vaut lui : ce Tu as raison d'être affligé, Martin, mais « tu ne pouvais faire autrement; relève-toi et reprends c< courage, de peur qu'à ce coup tu ne mettes en péril, c< non ta gloire, mais ton salut. » Depuis ce temps il Ci se garda de prendre part à la communion d'Ithace. ce Mais un jour qu'il exorcisait des possédés plus lentece ment que de coutume, parce que la grâce était dioc minuée, il nous avouait en pleurant que cette vertu c< s'affaiblissait en lui par suite de la communion à c< laquelle il avait pris part un instant, par nécessité et « non de cœur. Durant seize années qu'il vécut en- « core, il n'assista plus à un seul concile et il évita les « assemblées de ses frères les évêques (!)• »
(I) Suîpice SéTère.
LES INSTITUTIONS CHRÉTJENNES. 45
Saint Martin, destructeur du paganisme et fondateur deTÉglise au centre des Gaules; de là cette gloire qui Fenloure en France et en Italie, et comment, au lendemain de leur conversion, les Francs prennent sa châsse pour bannière.
Messieurs^
Nous avions à nous assurer des forces de la société chrétienne, en présence de Tinvasion dont grondaient déjà les premiers bruits. Il fallait connaître quelles institutions allaient recevoir le premier choc de la barbarie, lui résister dès à présent et par conséquent la vaincre un jour. Parmi ces institutions, il en était deux qui mérient d'être étudiées de plus près, à cause de la grande destinée qui les attendait aux siècles suivants : je veux dire la" papauté et le monachisme. Nous en avons interrogé les origines, et nous avons trouvé que la papauté résulte de la constitution même du christianisme, dont elle représente l'unité visible; nous l'avons vue grandir avec les périls et les besoins, jusqu'à
Messieurs^
Nous avions à nous assurer des forces de la société chrétienne, en présence de l'invasion dont grondaient déjà les premiers bruits. Il fallait connaître quelles institutions allaient recevoir le premier choc de la barbarie, lui résister dès à présent et par conséquent la vaincre un jour. Parmi ces institutions, il en était deux qui mérient d'être étudiées de plus près, à cause de la grande destinée qui les attendait aux siècles suivants : je veux dire la" papauté et le monachisme. Nous en avons interrogé les origines, et nous avons trouvé que la papauté résulte de la constitution même du christianisme, dont elle représente l'unité visible ; nous l'avons vue grandir avec les périls et les besoins, jusqu'à
4S TBEIZiÊlK lEÇm.
des mcenrs 7 accompagnera le progrès des lois. Je m'arrête à deux points qui font toute la supériorité des mosurs dirétiennes : la dignité de l'homme et le respect de la femme. Les barbares passent pour avoir introduit ces deux sentiments dans la civilisation moderne. Et, en eflet, ces hommes errants, ces hommes de gueiTe, ces chasseurs, habitués à ne reconnaître aucune autorité visible, à ne dépendre que de leur arc et de leurs flèches, apporteront dans le monde, avec une humeur superbe qui foulera aux pieds, pendant longtemps, toute tentative des lois pour les réduire à la servitude civile, le sentiment de l'indépendance, de rhonneur, de Finviolabilité personnelle. D'un autre côté, ces hommes indomptés reconnaissent aux femmes je ne sais quoi de divin ; ils leur demandent des oracles avant la bataille, leur portent leurs blessures après la victoire, ils s'agenouillent autour de la fatidique Velléda. Us ont un sentiment que la société romaine ne connaissait pas, qui devait faire la grandeur du moyen âge et porter sa fleur au temps de la chevalerie.
Ce sont là les deux principes par lesquels les barbares doivent innover dans le monde. Il faut voir s'ils n'ont pas été précédés, si en arrivant avec ces deux instincts généreux, le respect de la dignité humaine et la vénération des femmes, ils ne trouveront pas une puissance qui avait déjà fait de ces deux instincts deux vertus.
Le premier ressort, le ressort secret, profond de la société moderne, c'est ce sentiment excellent qu'on
appelle l'honneur, qui n'est autre chose que l indépendance et rinviolabilité de la conscience humaine, supérieure à tous les pouvoirs, à toutes les tyrannies, à toutes les forces du dehors ; c'est, en un mot, le sentiment de la dignité de l'homme, et nous ne devons pas méconnaître combien l'antiquité, avec toutes ses vertus civiques, avait opprimé cet instinct légitime de la di-' gnité personnelle. En effet, vous le savez, en présence delà patrie, le citoyen n'est rien ; en présence de la loi, la conscience se tait; en présence de l'État, l'homme ne connaît pas de droits. Yoilà la loi générale : et en même temps que l'antiquité écrasait la dignité humaine parla majesté de l'État, elle flétrissait la personne dans trois sortes d'hommes qui composajent la grande majorité du genre humain : les esclaves, les ouvriers et les pauvres.
Nous savons ce que les lois anciennes avaient fait de l'esclave, nous ne savons pas assez ce qu'il était devenu dans les mœurs, ce qu'était devenue cette créature humaine ou plutôt cette chose dont on se servait pour assouvir les plus lubriques passions, pour essayer des poisons comme Cléopâtre, ou pour nourrir des lamproies comme Asinius Pollion. Mais l'humanité n'a jamais perdu ses droits; et Sénèque, quelque part, avait osé produire cette opinion téméraire que les esclaves pourraient bien être hommes comme nous. Sénèque cependant possédait vingt mille esclaves, et on ne voit pas que son stoïcisme lui en ait fait affranchir un seul. Bien mieux, ce stoïcisme avait passé dans les écrits des
LA CTV. AU ▼• SIKCLE. U. 4
jurisconsultes romains, et cependant ne cherchent-ils pas à diminuer le nombre des manumissions qu'ils regardent comme menaçantes pour la sûreté publique?
Une moitié de la population romaine était esclave, et, chez Tesclave, on flétrissait Tâme en même tempg que le corps. C'était, en effet, un proverbe reçu que de dire qu'à ceux à qui Jupiter enlève la liberté, il ôte aussi la moitié de l'intelligence. Les esclaves eux-mêmes en étaient persuadés; ils se croyaient destinés à cette condamnation éteinelle, sous le poids de laquelle ils se sentaient écrasés et. flétris, et de là ces emporte-ments de passions, ce dévergondage grossier auxquels ils se livrent et que nous apercevons surtout dans ces scènes dont la comédie latine était si prodigue. Plante lui-même avait été esclave, il avait tourné la roue, et nous pouvons le croire sur parole lorsqu'il nous représente la profonde corruption de cette servitude.
Le christianisme trouva les choses à ce point : on hii a reproché de ne pas avoir affranchi les esclaves sur Theure. Mais il eut deux raisons pour cela : d'abord il a horreur de la violence, il déteste le sang versé; voilà pourquoi Celui qui mourut esclave sur la croix n'enseignait pas à l'humanité le chemin de Spartacus. Une autre raison, c'est que l'esclave n'était pas capable de la liberté; avant d'en faire un homme libre, il fallait en faire un homme, reconstituer en lui la personne, retrouver la conscience étouffée, et le relever à ses propres yeux. C'est par là, en effet, que le Christ avait commencé en prenant la forme d'un esclave et en mou-
LES MŒURS GURÉTIENNES. 51
rant sur la croix. Tout homme, à son exemple, par cela qu'il devenait chrétien, devenait esclave volontaire : « Qui liber vocatus est, servus est Christi. »
Tous ceux qui mouraient martyrs mouraient véritablement et légalement esclaves, servi pœnœ. Ainsi, dès les premiers jours, la chaîne de l'esclave, baignée déjà dans le sang du Calvaire, fut purifiée, consacrée encore dans le sang des martyrs ; les esclaves eux-mêmes vinrent y tremper leurs fers, et disputer à leurs maîtres chrétiens cet honneur de mourir pour T immortelle inviolabilité de la conscience. Dans ces bandes de martyrs, bravant le supplice dès les premiers siècles, il y a toujours quelques esclaves pour représenter cette partie déchue et maudite de l'humanité. A Lyon, c'est sainte Blandine; en Afrique, sainte Félicité; sainte Potamienne d'Alexandrie, qui, sommée par le juge de répondre aux désirs passionnés de son maître : « A Dieu « ne plaise, s'éeria-t-elle, que je trouve un juge assez « inique pour me contraindre à obéir à la luxure de «mon maître! »
Dès ce jour la conscience est reconstruite, la personne relevée, et l'esclave ne fera plus qu'accomplir une ser* vitude volontaire» Pour lui, désormais, le péril ne sera pas de se mépriser lui-même, mais de mépriser son maître. Aussi, dès les premiers siècles, saint Ignace exhorte les esclaves à ne point mépriser leurs maîtres, à ne se point laisser entraîner par l'orgueil de la chaîne purifiée dont ils étaient chargés. Plus tard, saint Jean Chrysostome répond à ceux qui lui demandent pour-
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quoi le christianisme n'a pas tout d'un coup affranchi les esclaves : « C'est afin de vous apprendre l'excellence « de la liberté. Car, de même qu'il est plus grand de « conserver les trois enfants s'ils restent dans la fource naise, ainsi il y a moins de grandeur à supprimer la « servitude qu'à montrer la liberté jusque dans les « fers (1). »
Ainsi commençait l'affranchissement de l'humanité^ par l'âme, par en haut, comme le christianisme a toujours commencé^ en rendant à l'esclave sa liberté morale, en préparant ce long et laborieux ouvrage de la liberté civile; car, par cela seul qu'il était relevé à ses propres yeux, l'esclave se relevait aux yeux de son maître. Le dogme de l'égalité native de toutes les âmes reparaissait ; l'esclavage n'avait plus de fondement dans la nature, mais dans le péché, et le péché avait été vaincu par la Rédemption. Le maître chrétien ne pouvait plus croire qu'il possédait dans son esclave une nature inférieure à la sienne, sur laquelle il avait tous les droits, même le droit de vie et de mort. Au contraire, saint Augustin disait qu'il n'est pas permis au maître chrétien de posséder un esclave au même titre qu'un cheval; homme, il faut qu'il aime l'homme comme lui-même; et un autre docteur, commentant la parole qui donne à Noé l'empire sur les animaux, répétait : « En vous donnant sur les animaux de la
terre le pouvoir de terreur et de tremblement. Dieu « vous le refuse sur les hommes. »
(1) S. Joan. Ghrysost., inEp. 1 ad Cor., homil. 19.
LES MŒURS CïTOÉTIENNES. 55
L'esclavage subsiste donc chez les chrétiens; mais le pouvoir sur la personne est à jamais aboli, et, par conséquent, l'esclavage perd la moitié de sa rigueur : l'esclave chrétien a droit aux choses sacrées. Il a droit à la famille, il a droit à la vie et à Thonneur, il a droit au repos : les Constitutio7is apostoliques, ouvrage apocryphe, mais qui remonte, sans contradiction, au cinquième siècle, décident que l'esclave se reposera le dimanche, en mémoire de la Rédemption, et encore le samedi, en mémoire de la Création. L'Église était ingénieuse à trouver des raisons de repos pour les pauvres gens en faveur desquels le Christ avait dit : « Venez, a vous tous qui travaillez, et je vous soulagerai. » En présence de ce visage sur lequel rayonnait déjà Tauréole de la couronne d'épines, le maître commençait h reconnaître, dans cette basse créature qu'il avait foulée aux pieds, l'image du Seigneur. Saint Paulin, dans une lettre où il remercie Sulpice Sévère d'un jeune esclave qu'il lui avait envoyé, se désole d'avoir accepté les services de ce jeune homme, dans lequel il a reconnu une grande âme : « Il m'a donc servi! il m'a servi, dis-je, « et malheur à moi qui l'ai souffert! lui qui ne servait « point le péché a servi un pécheur ! Et moi, indigne, « je me laissais obéir par un serviteur de la justice. Cha- « que jour il me lavait les pieds, et, si je le permettais, c< i essuyait mes chaussures, ardent à tous les services (( du corps, avide de l'empire de l'âme. Ah ! c'est Jé- « sus-Christ que je vénère dans ce jeune homme; car « toute âme fidèle vient de Dieu, et tout homme hum-
« ble de cœur procède du cœur même du Chnsl (1). » . .Quand le respect de l'homme était rétabli delà sorte^ il faut convenir que Tesclavage était bien ébranlé. En effet, il ne restait plus au christianisme que peu de coups à frapper pour faire tomber successivement tous les pans de ce vieil édifice à moitié en ruines. Ce furent d'abord des catégories entières d'esclaves que le christianisme supprima : comme les esclaves de théâtre. Avant déformer les portes des théâtres païens, il 1^ avait ouvertes pour en faire sortir tous les esclaves attachés à ce service, ces innombrables danseuses qu'on comptait par troupeaux, ces mimes, ces hommes, enfin, qui étaient les esclaves les plus honleux : les esclaves du plaisir. Que dire aussi de ces troupeaux de gladiateurs qu'il affranchissait à la fois de la servitude et de la mort? Sans doute quelques chrétiens promenaient encore, sur les places publiques, le luxe insolent de leur cortège d'esclaves, mais le christianisme leur faisait une rude guerre, et saint Jean Chrysostome les attendait à la fête prochaine dans sa basilique de Constantinople; alors il paraissait devant eux le front levé, les mains menaçantes, leur demandant compte de leurs duretés, de leur prodigalité, de leur oisiveté : a Pourquoi tant d'escla- « ves? Un maître devrait se contenter d'un serviteur. « Bien plus, un serviteur devrait suffire à deux ou trois « maîtres; si cela te paraît dur, songe à ceux qui n'en « ont pas (2).
(1) S. Paulin, Ep. xxni, adSeverum.
lipi) 8. Joaim. Chrysost., in Ep. l ad Cor., homil. 40.
LES MŒURS CURÉTIENiNES. 55
11 en accorde deux; mais il ne peut souffrir ces riches qui se promènent sur les places et dans les bains, comme des pâtres chassant devant eux des troupeaux d'hommes. Et comme on lui répondait : C'est afin de nourrir un grand nombre de malheureux qui mourraient de faim s ils ne mangeaient pas mon pain, il répliquait : a Si vous agissiez ainsi par charité, vous «leur apprendriez un métier, et ensuite vous les « rendriez libres, et c'est ce que vous vous gardez de c( faire. Je sais bien, ajoutait-il, que ma parole vous c< est à charge, mais je fais mon devoir et je ne cessece rai de parler. »
Ces paroles ont eu d'autres résultats : elles firent plus que d'accomplir un devoir, elles reconquirent un droit pour Inhumanité opprimée, et chaque jour se multipliaient ces affranchissements que Constantin avait autorisés dans les églises les jours de fête. 11 semblait qu'il n'y eût pas de joie possible si des esclaves n'étaient émancipés par bandes, et si, au sortir de leglise, rhymne du jour n'était répété par une foule qui secouait ses fers et les jetait loin derrière elle.
Ainsi se grossit sans cesse ce nombre des émancipations dangereuses pour la république. Mais qu'y faire? il faut bien que les Romains s'accoutument à affranchir les captifs barbares, s'ils veulent être affranchis à leur tour. Les barbares, en effet, s'introduisent par toutes les portes de l'empire, eux aussi enlèvent par troupes les femmes et les enfants, et vendent sur leurs marchés les sénateurs mêmes. En présence de cette nou-
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velle source d'esclavage, il faut bien que le christianisme s'émeuve, qu'il presse l'œuvre de la rédemption ; que les évêques, traités d'imprudents naguère, lorsqu'ils parlaient de la manumission des esclaves, demandent en chaire maintenant que des sommes soient réunies et des collectes soient faites pour affranchir ces sénateurs, ces patriciens, aujourd'hui captifs de quelque Suève ou de quelque Vandale. C'est alors que saint Ambroise prononce ces admirables paroles dans lesquelles il exhorte à vendre, s'il le faut, les vases sacrés de l'Église pour racheter les captifs, « car, dit-il, Torne- « ment des mystères, c'est la rédemption des captifs. » Ainsi, vous le voyez, on a demandé où et quand le christianisme avait prêché formellement la rédemption des esclaves : voilà les textes, et je ne unirais cas si Je voulais les citer tous. Nommons seulement saint Cyprien, qui, au milieu des persécutions, traqué par les satellites du proconsul, trouvait le temps de réclamer la collecte des fidèles, non pour lui ou pour ses prêtres, mais pour je ne sais quels captifs enlevés aux frontières par des bandes d'Arabes. Plus tard, c'est saint Grégoire le Grand qui affranchit les esclaves de ses nombreux domaines, et motive ces manumissions en disant : « Puisque notre Rédempteur, auteur de c( toute la création, a voulu prendre la chair de l'homme « pour que la puissance de sa divinité brisât la chaîne ce de notre servitude et nous rendît à la liberté primi- « tive, c'est agir d'une façon salutaire que d'avoir pitié (( des hommes que la nature avait faits libres, que le
« droit des gens avait réduits en esclavage, et de les a rendre par le bienfait de la manumission à la liberté « pour laquelle ils naquirent (1).
Voilà les maximes qui ont été l'âme de tout ce grand travail du moyen âge pour l'émancipation des peuples, cette transformation des esclaves en serfs, des serfs en colons, des colons en propriétaires, des propriétaires en bourgeois, et des bourgeois en ce tiers état qui devait devenir un jour le maître chez les peuples modernes. Voilà les principes qui animeront saint Éloi, lorsque cet homme illustre, s'échappant du palais des rois mérovingiens, dont il est le serviteur et le ministre, se rend sur la place publique, attendant avec impatience le moment où viendront les captifs qu'on y met en.vente, qu'il achète et qu'il affranchit ensuite dans la basilique, aBn de les déclarer libres aux pieds du Sauveur. Plus lard, Smaragde, écrivant au roi Louis le Débonnaire, lui faisait un devoir de conscience de ne plus souffrir d'esclaves dans ses domaines et de rendre un édit pour abolir la servitude sur une terre chrétienne. Ainsi cet effort d'émancipation se fera sentir dans la société chrétienne jusqu'à la fin, et, lorsqu'au treizième siècle, il n'y a plus d'esclaves à affranchir sur la terre de France, aux jours de grandes fêtes, pour que quelque chose rappelle le souvenir de ces émancipations solennelles, on lâchera dans les églises des nuées de pigeons captifs, pour qu'il y ait encore une captivité consolée et
(l) Décret, Grat., p. 11, Caus. xii, quxst. 2. V. M. Wallon, Hûloire de l'esclavage, t. HI, p. 382.
5S TREBiÊlIK LfcÇOK.
des praonniers déUmés en rhonneiir da Rédempteur.
Noos ayons k tcht en secmid lien ce que le cbristiamsme fit des ooTriers. Bien n'esl plus ennemi de l'esclarage qoe le traTail libre; ans» Fantiquilé, qui tenait à FeselaTage, foulait aux pieds le travail libre, le méprisait, le flétrissait des noms les plus dnrs, et Cicéron, ce grand bomme, cet bomme si seqsé auquel de nos jours on aime tant à recourir, Cicénm dit quelque part que le travail des mains ne peut riafi aroir de libéral ; que le commerce, s il est petite doit être considéré comme sordide; que, s'il est vaste et opulent, il ne faut pas trop sévèrement le blâmer (1). Brutus prêtait, et exerçait une si eilroyable usure, que toute la Grt'ce, en quelque sorte, était sa débitrice. Atticus prêtait aussi à la grosse aventure et réalisait des bénéfices énormes. Sénèque avait engagé successivement sesdébitenrsdansdes liens si habilement construits, calculés de telle manière, que la Bretagne, ne pouvant pas se libérer envers lui,^ et déjà irritée par les exigences du proconsul impérial, commença une insurrection qui faillit devenir fatale, et qui coûta la vie à quatre-vingt mille Bomains (2).
Voilà les liens sous lesquels pliait le travail libre; voilà de quelles usures provenaient les nexi et toutes ces peines dont le débiteur était menacé. D'après la loi des Douze Tables, le débiteur qui ne satisfaisait pas son créancier était mis à la discrétion de celui-ci pour être vendu comme esclave, ou bien coupé en autant de mor-
(1) De Officiis, 1. I, c. 42.
(2) DionCassius, 1. LXII, 2. Cf. Tacite, Annales, XIU, 42.
>|iic chacun d*eux
:»ii ne coupait plus
"*■ ;i le contraignait de
onstanlin, on vendait
«lu débiteur insolvable.
*"- lail le travail libre.
lîi par Texemple du Christ
ic saint Paul, qui avait voulu
était associé à Corinthe avec
lentes, plutôtque de manger
{lagné à la sueur de son front.
s étaient tous des gens de tra-
grande pitié « ces cardeurs de
«'S cordonniers; tourbe ignorante
lait devant les chefs de famille et
> qui entraîne à Técart les femmes
V les persuader de ses prodiges. »
:s assez de mépris pour cette tourbe
-liens; mais le christianisme s'en ho-
jutait d'avoir appris à philosopher aux
ix bouviers, aux laboureurs.
. tout : ce travail, honoré par la foi, par
élevait encore par les œuvres sacrées aux-
Lait appliqué. Au-dessous des prêtres, des
:^ condition honorée entre toutes, c'était celle
•urs {fo9Sores)y parce que c'étaient eux qui
t, au-dessous des carrières de pouzzolane que
vait ouvertes, les retraites cachées des cata-
^s, qui multipliaient ces réduits dans lesquels se
réfugiaient les communautés chrétiennes; ils étaient les pionniers de la société nouvelle ; avec leurs pioches et leurs lanternes, ils ouvraient la marche que nous suivons encore aujourd'hui; on les comprenait dans la hiérarchie ecclésiastique, et on disait: « Parmi les « clercs, le premier ordre est celui des fossoyeurs, qui, « à l'exemple de Tobie, sont chargés d'ensevelir les « morts, afin qu'en prenant soin des choses visibles ils « pensent aux invisibles. » C'est ce que nous attestent de nombreuses inscriptions et les peintures qui nous représentent le fossor avec les instruments de son humble travail.
Voilà comment le christianisme réhabilite le travail, par la puissance de l'exemple. Mais ce n'était pas assez de l'honorer, il fallait le reconstituer; il fallait le désintéresser, en apprenant aux hommes le travail en commun, les uns pour les autres. C'est ce que fit le christianisme dans les communautés monastiques. Dès le principe, saint Basile avait prescrit à ses moines le travail des mains, et afin que le jeûne ne devînt pas un obstacle au travail : « Si le jeûne vous interdit le lace beur, dit-il, il vaut mieux manger comme des ou- (c vriers du Christ que vous êtes. » Saint Augustin, dans son livre de Opère monachoruniy répond à ces moines superbes qui dans leur monastère se croyaient déchargés de l'obligation du travail imposée au premier homme et qui se répétaient : a Le Christ n'a-t-il pas dit de faire comme les oiseaux du ciel, qui ne travaillent pas, ou comme les lis des champs, qui ne filent
LES MŒURS GHRKTIEr^NES. Gi
pas et n'en sont pas moins aussi bien vêtus que Salomon (1)? » En réponse à ces objections, saint Augustin consacre son livre à démontrer la dignité, la majesté du travail des mains ; il a cela de souverainement respectable qu'il n'absorbe pas tout entier, qu'il n'empêche pas la méditation. Les oiseaux ne sèment pas, n'amassent pas, mais ils n'ont pas vos palais, ils n'ont pas vos greniers, ils n'ont pas vos serviteurs, pourquoi en auriez-vous? Il déclare que si l'on voit arriver au monastère un grand nombre d'esclaves qui demandent à y entrer, il faut leur ouvrir les portes à deux battants, parce que ce sont ces mâles populations qui font la prospérité d'une communauté chrétienne ; mais il ne faudrait pas, dit-il, que ces hommes qui entrent au monastère croient par là échapper au travail de tous les jours, qu'ils avaient accompli jusque-là; il ne faut pas que là où des sénateurs viennent s'enfermer et travailler de leurs mains, les paysans entrent pour faire les délicats et trouver le repos (2).
C'est là que le travail est organisé dès les premiers temps. D y avait bien déjà dans l'antiquité romaine un commencement d'institutions industrielles, des corporations {collegia), des associations formées entre les ouvriers, et la législation romaine donne des preuves de l'existence d'une grande quantité de ces corporations, soit pour les ouvriers qui travaillent le bois, soit
(1) Malt. VI, 28, 29.
(2) V. M. Wallon, Hist. de Vesclavage dans Vantiquitéy 1. 111, p. 402 et suiY.
m TREIZIÈME LEÇON.
pour ceux qui travaillent le marbre, Tor, le fer ou la laine. Tous ces collèges nous apparaissent de bonne heure avec des propriétés communes, avec leur ordo^ leurs curies, leurs magistrats particuliers, qu'ils appellent dunmviri; mais ils étaient bien faibles, bien écrasés par la législation romaine, par les impôts qui pesaient sur eux ; de plus, la corruption païenne les avait gagnés. En effet, plusieurs de ces associations, qu'on serait porté à respecter outre mesure, n'étaient formées que dans la vue de se réunir, à certains jours, à des banquets et pour se donner du plaisir. Voilà quelle avait été la pensée primitive des corporations ouvrières dans la société païenne.
Il fallait le christianisme pour les sauver et les régénérer par des principes nouveaux, et il y réussit.
L'empire tombe, et on voit les collegia, les seholœ, se multiplier. Constituées bientôt à Rome, à Ravenne, dans toutes les villes de l'exarchat et de la Pentapole, ces corporations armées achèveront de briser la puissance des empereurs d'Orient, sauveront la papauté des périls qu'elle court au commencement du huitième siècle^ et constitueront les premiers éléments de ces communes* destinées à devenir si fortes et si glorieuses. Et un signe que le christianisme est avec elles, qu'une {K'nsée meilleure que la pensée de la jouissance inspire leurs délibérations, c'est le dévouement qui les pousse à mourir sur le champ de bataille, lorsqu'il s'agit de résister aux invasions do la Germanie, de défendre les libertés guelfes, qui sont les libertés religieuses. Plus tard,
je reconnais encore le signe civilisateur et chrétien dont elles sont marquées, à cette passion des corporations florentines et des autres corporations italiennes pour les àVls, pour le beau, pour la poésie, pour tout ce qui est grand. Ge sont en effet des corporations d'ouvriers qui bâtiront Téglise de Or San Michèle à Florence, ce noble monument de la grandeur républicaine.
Nous avons, en troisième lieu, à parler de la pauvreté. Dans l'antiquité, les pauvres avaient été foulés aux pieds, le génie ancien les regardait comme des hommes frappés de la réprobation de Dieu. Encore au temps de saint Ambroise, les païens et les mauvais chrétiens avaient coutume de dire : Nous ne nous soucions pas de donner à des gens que Dieu a maudits puisqu'il les laisse dans la peine et l'indigence. Il fallait commencer par honorer la pauvreté, c'est ce qu'on faisait en lui donnant la première place à l'église et dans la communauté chrétienne. Saint Jean Chrysostome le dit quelque part : « Comme les « fontaines disposées près des lieux de prières pour « l'ablution des mains que Ton va tendre vers le ciely « les pauvres ont été placés par nos aïeux près de la ^^ porte des églises pour purifier nos mains par la bien- « feisance avant de les élever à Dieu (1). »
Ainsi les pauvres étaient plus que respectés, ils étaient nécessaires, et de là cette grande parole souvent incomprise, souvent blasphémée : « Il y aura tou-
(*) S. Joann. Chrysost,, de Verbis apost. : habentes eumdem spiri" '"^, serm. III, c. 2,
« jours des pauvres. » Il n'a pas été dil qu'il y aura toujours des riches, mais il fallait qu'il y eût toujout*s des pauvres, et, à défaut de la pauvreté forcée, la pauvreté volontaire, qu'il y eût ces institutions dans le^ quelles chacun veut faire abnégation de sa propriété personnelle et vœu de pauvreté. Voilà comment la pauvreté allait prendre le rang qui lui était assigné dans l'économie divine : elle devenait la cheville ouvrière de la société chrétienne.
Ce n'est pas tout : il fallait la secourir et la soulager par l'assistance. L'antiquité avait eu un système d'assistance publique ; elle avait eu les lois frumentaires de César et les distributions impériales. Aurélien aimait le peuple (1) et voulait que ces distributions fussent faites tous les jours, que tous les jours on donnât aux pauvres une couronne de pain de deux livres, du lard et du vin ; et le préfet du prétoire lui disait : a Si vous continuez ainsi, il n'y a pas de raison pour ne pas leur donner du poulet et des oies! » Le préfet avait raison, car les pauvres de Rome n'étaient secourus qu'au préjudice des pauvres des provinces, et nos aïeux les Gaulois suaient sang et eau pour nourrir cette société affamée, inscrite sur le registre du cens.
A Rome l'aumône n'était un devoir pour personne,
(i) EXTRAIT DES NOTES DE LA LEÇON.
Le christianisme crée le premier le peuple, A vrai dire il n'y a pas de peuple à Athènes, à Rome, ou plutôt il y en a trois, les citoyens, les étrangers, les esclaves. Seule, l'Église parlait sincèrement quand clic adressait ses instructions clero et populo.
c'était un droit pour tous. Le christianisme fît tout le contraire : dans Téconomie chrétienne, l'aumône n'est un droit pour personne et est un devoir pour tout le monde. Elle est un devoir sacré, un précepte et non pas simplement un conseil ; si bien que saint Ambroise dit quelque part, s' adressant aux riches :
« Vous dites : Je ne donnerai pas; mais prenez garde « que si vous donnez au pauvre, vous ne lui donnez « pas du vôtre, mais du sien. Yous payez une dette, « vous ne faites pas une largesse volontaire. C'est pource quoi rÉcriture vous dit : Inclinez votre âme vers le « pauvre, et payez ce que vous devez (1). »
Mais, si le christianisme fait de l'aumône un devoir envers le pauvre, c'est envers le pauvre anonyme^ universel, envers ce pauvre qui s'appelle le Christ, qui est pauvre en la personne de tous les pauvres. Lui seulement est créancier; lui seulement a un tribunal où il attend le mauvais riche. Mais le christianisme n a jamais créé un droit personnel et individuel à chaque pauvre de réclamer cette créance qui lui appartient. Saint Augustin dit : /< Le superflu des riches est le né- « cessaire des pauvres. Posséder le superflu, c'est posée séder le bien d'autrui... Donnez donc à votre frère « qui a besoin ; mais à quel frère? au Christ. Dieu c( même a voulu avoir besoin de vous, et vous retirez « la main ! » Dieu donc, seul maître de toutes choses, est le seul créancier du riche, créancier invisible et
(1) EccUsiastic, 1. IV. 8.
u civ. AO y* siÈcus. II. 5
66 TREIZIÈME LEÇO».
patient. Le riche n'est que son économe; mais cet économe est juge des besoins; il faut qu'il garde la disposition de ses richesses, puisqu'il en règle la distribution. Et saint Âmbroise veut que le riche discerne, qu'il écarte les hommes valides, ceux qui peuvent se passer de ce bienfait, les fourbes, les vagabonds, ceux qui se disent dépouillés par les voleurs ou ruinés par des créanciers. Il faut, au contraire, qu'une inquisition sévère aille rechercher les misères cachées, interroger les douleurs qui ne parlent pas, visiter le grabat où souflre en silence le malade, et pénétrer jusque dans les cachots où des malheureux ne trouvent pas d'écho pour renvoyer au dehors le bruit de leur plainte (1).
Voilà à quelles conditions l'assistance chrétienne s'exerça ; mais, outre l'assistance privée, il y avait l'assistance publique. Ce n'est pas le lieu de rappeler l'organisation des secours publics depuis- les collectes que saint Paul prescrivait aux Thessaloniciens de faire le premier jour de la semaine. Dans les écrits de saint
(1) EXTRAIT DES NOTES DE Lk IJilÇON.
C'est ici qu'éclate cette vérité méconnue, que, dans le christianisniey le mystère soutient toute la morale. — Comment le christianisme concilia la charité et la propriété, le précepte de Taumône et le droit de refuser Taumône. — C'est le Christ qui est dans Fhomme, qu'il faut aimer dans l'homme qui souffre dans le pauvre, qui exercera les droits du pauvre dans l'autre vie.
La morale chrétienne est à ce prix. Si vous ôtez le dogme qui la sou* tient, clic croule, et les partis ^'arment de ses débris pour se faire une morale socialiste, une morale égoïste, la morale de la tyrannie, la morale du désordre et de l'immoralité.— Présence immanente du Christ dans l'bumanité. — I^e pauvre de saint Martin. — Le lépreux de sainte Elisabeth. — Voilà pourquoi on ne le sert pas avec dédain, mais avec passion, avec transport, assuré que ses plaies sont celles du Sauveur.
Justin, nous voyons que, le dimanche, les fidèles ne se séparaient pas sans avoir quêté pour les pauvres. Chez saint Gyprien et chez les autres jusqu'à saint Léon, on voit que les collectes s'accomplirent régulièrement jusqu'à l'établissement des diaconies romaines. Alors apparaît un plus vaste système de bienfaisance publique : car ces diacres de Bjome ont chacun à visiter deux des quartiers de cette grande ville, et chacun a son registre sur lequel les pauvres sont inscrits, avec mention de leurs titres à la générosité chrétienne et toutes les précautions d'une administration régulière. Je vous rappellerai seulement l'admirable histoire de saint Laurent : pressé de livrer au préfet de la ville les trésors de rÉglise, il promit de les livrer dans trois jours; les trois jours écoulés, le préfet, étant venu au lieu marqué, trouva Bous des portiques un nombre infini de pauvres, d'estropiés, de misérables, que Laurent lui présenta comme les vases sacrés et les richesses de TÉglise romaine. ^ ^
Il y avait de plus des secours collectifs, et, de bonne heure, on voit commencer les hôpitaux, asiles ouverts à toutes }es?misèred et à toutes les infirmités humaines. €es institutions sont déjà mentionnées dans une loi de Justinien. comme anciennes; c'est ce qui résulte, d'ailleurs, d'un canon qui se trouve ordinairement à la suite du concile de Nicée et qui présente l'état de la législation et des mœurs en Orient dès la plus haute antiquité chrétienne : « Que dans toutes les villes des « maisons soient choisies afin de servir d'hospices pour
« les étrangers^ les pauvres, les malades. Si les biens « de l'Église ne suffisent pas à ces dépenses, que l'évéc< que fasse recueillir par les diacres de continuelles a aumônes, que les fidèles donneront selon leur pouce voir. El, ainsi, qu'il soutienne nos frères pauvres, « malades et étrangers ; car il est leur mandataire et « leur économe. Cette œuvre obtient la rémission de « beaucoup de péchés, et de toutes, c'est celle qui met a l'homme le plus près de Dieu (1). »
Ainsi vous voyez les hôpitaux s'ouvrir d'un bout à l'autre de l'empire romain, et, s'ils sont déjà si multipliés en Orient, rOccident n'en manquera pas. Deux personnages illustres, une dame romaine, Fabiola, descendante des Fabius, et Pammachius, aussi descendant de sénateurs, se donneront à Dieu, vendront tous leurs biens, et élèveront, l'une, un hôpital de malades dans Rome, l'autre, un hospice de pauvres à Ostie. Après la mort de Pauline, sa femme, Pammachius, au lieu de répandre des fleurs sur sa tombe, avait répandu les parfums de l'aumône. Saint Jérôme, du fond de son désert, lui écrit : il loue sa charité, mais il ne lui dit pas qu'il en a fait assez : loin de là : c< J'apc< prends que tu as fondé au port d'Ostie un hospice « pour les pauvres voyageurs, que tu as planté sur la « plage d'Italie un rejeton de l'arbre d'Abraham, et « qu'aux lieux où Énée traga son camp, lu élèves un c< autre Bethléem, une autre maison du pain. Qui croi-
(1) ConcH. Nicsenif can. 70.
(( rail que l'arrière-petit-fils de lant de consuls, au mi- « lieu de la pourpre des sénateurs, paraîtrait velu d'une « tunique noire sans rougir des regards de ceux qui fu- « rent ses égaux? Cependant si, le premier d'^^ntre les « patriciens, tu t'es fait moine pour le service des pau- «vres, n'y trouve pas un sujet d'orgueil. Tu auras (( beau t'humilier, tu ne seras jamais plus humble que <( le Christ. Je le veux ; tu marches nu -pieds, tu te fais « régal des pauvres, tu frappes modestement à la porte « des indigents, tu es l'œil des aveugles, la main des «estropiés, le pied des boiteux; tu portes l'eau, tu « fends le bois, tu allumes le feu : je le veux encore; (( mais où sont les soufflets et les crachats? Où sont les « fouets? où est la croix? où est la mort? »
Voilà le secret de la bienfaisance chrétienne : c'est le souvenir de ce premier pauvre, mort sur la croix qui passionnera tous les serviteurs des pauvres, destinés à porter si loin, au moyen âge, l'enthousiasme de la pau^ vreté. Saint François d'Assise donnera l'exemple, et son dévouement, capable d'inspirer les chants de Jacopone da Todi, inspirait encore Giotto lorsque, dans ses fresques admirables, il représentait le mariage de saint François et de la Pauvreté.
Ce sentiment, les barbares ne l'avaient pas connu, pas plus que l'amour du travail et la pitié pour Tesclavage. Les barbares avaient le sentiment de la dignité humaine, mais de la dignité de l'homme libre, de l'homme qui avait de l'or et un glaive. Quant à l'esclave, ils le plaçaient, sans doute, dans une condition moins
dure, moins odieuse que les lois romaines, mais dans une condition où il dépendait du caprice du maître, qui pouvait trancher la vie du serviteur inutile. En ce qui concernera pauvreté, ils croyaient que le Yalhalla ne s'ouvrait pas si Ton n'avait les mains pleines d'or. Ils ne méprisaient pas moins le travail; car travailler,, c'était s'enchaîner, se vaincre, et le barbare sut vaincre toutes choses hormis lui-même.
L'esclavage, la pauvreté et le travail que l'antiquité avait déshonorés et flétris, la barbarie ne devait pas les relever. Ce ne fut, au contraire, que par de longs combats que le christianisme parvint, peu à peu, à rendre leur dignité à ces trois types de l'humanité qui avaient été si longtemps insultés, méconnus par l'injustice de k civilisation ancienne et foulés aux pieds par l'injustice de la barbarie. Il fallut de longs siècles pour que s'élevassent dans les pays barbares quelques hôpitaux. Au sixième siècle, à Lyon, s'ouvrira ce grand hôtel-Dieu qui depuis ne s'est jamais fermé ; le septième siècle verra commencer les hôpitaux de Clermont, d'Autun, de Paris. Bientôt ils se multiplieront avec une admirable prodigalité, et le temps viendra où il n'y aura pas de commune chrétienne qui, à côté de son église, n'ait un asile ouvert à la douleur. Saint Grégoire de Nazianze, racontant la fondation du grand hôpital de Césarée par saint Basile, s'écrie qu'il aperçoit des merveilles supérieures à toutes celles de l'antiquité, aux murs de Thè* bes ou de Babylone avec ses jardins suspendus, au monument de Mausole, aux pyramides d'Egypte, tombeaux
magnifiques, mais qui n'ont pu rendre la vie à un seul des rois qui y étaient ensevelis,-et dont il n'est revenu à leurs fondateurs qu'un peu de vaine gloire. Saint Grégoire avait raison. L'antiquité nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir; quand je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons entassées les unes sur les autres et la condition dure et misérable faite à ces populations emprisonnées dans les murs d'une cité, je me dis que si les anciens revenaient, ils nous trouveraient barbares, et si nous leurs montrions nos théâtres, ces petites salles enfumées où nous nous pressons les uns contre les autres, ils se retireraient sans doute avec dégoût. Eux, ils entendaient bien mieux l'art de jouir, rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâtres, leurs cirques où venaient s'asseoir les spectateurs par nombre de quatre-vingt mille; ils savaient mieux l'art de jouir, mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à la faiblesse, par ces innombrables hôtels-Dieu que nos pères ont bâtis en l'honneur de la souffrance et de la faiblesse. Oui, Messieurs, les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre science; ils savaient aussi quelquefois mourir, il faut l'avouer, mais mourir c'est bien court.... nous, nous savons ce qui fait la véritable dignité humaine, ce qui est long, ce qui dure autant que la vie, nous savons souffrir et travailler.
(QUATORZIÈME LEÇOM)
Messieurs^
Il fallait savoir si la société chrétienne était en mesure de recevoir les barbares, de les maîtriser par ses institutions et par ses mœurs; il fallait voir si elle valait mieux qu'eux, si elle avait devancé les instincts généreux que ces peuples jeunes avaient conservés loin de la corruption romaine, à la faveur de leurs forêts et de leur ciel glacé ! Nous nous sommes arrêtés aux deux sentiments que les barbares passent pour avoir introduits dans le monde, et qui font l'âme des mœurs modernes, je veux dire le sentiment de la dignité de l'tomme et le respect des femmes. Si la barbarie eut ces deux instincts, nous avons trouvé qu'avant elle le clïristianisme en avait fait deux vertus. Les barbares
connurent la dignité de l'homme^ mais de Thomme libre et armé qui n obéit pas^ qui ne travaille point; ce qu'ils connurent, à vrai dire, c'est l'honneur, l'honneur chevaleresque destiné à remplacer l'ancienne discipline militaire des légions romaines. Mais ils ne connurent pas, et l'Évangile seul pouvait reconnaître la dignité de l'esclave, de l'ouvrier, du pauvre, de l'homme qui obéit, qui travaille, qui souffre, c'est-àdire de la plus grandre portion du genre humain. Les barbares honoraient aussi dans la femme quelque chose de faible, quelque chose de divin. C'est une grande puissance des faibles d'imposer les ménagements et la délicatesse à celui qui est fort. Un gantelet de fer ne cueille pas une fleur comme il étreint une épée. Les barbares crurent voir dans les femmes les compagnes nécessaires de leurs aventures et de leurs périls ; ils eurent des guerrières, des vierges, des prophétesses; mais le lendemain du danger le prestige se dissipait. L'antiquité n'avaitrpas même connu cette délicatesse et ces ménagements.
En Orient, les lois de Manou contiennent.des pasr sages charmants sur la destinée des femmes ; mais à côté nous y lisons : « Elles ont les cheveux longs et Teâf prit court. » Chez les Grecs on nous dira : « Le» dieux ont donné au lion la force, à Toiseau des aile&y à rhomme la pensée; n'ayant plus rien à donner à la femnie, ils lui ont donné la beauté. » Lâs Grecs ne nous citent guère que leurs courtisanes, Aspasie et Phryné; les Romains n'ont d'^autre éloge à faire àe leurs
LES FEMMES CHRÉTIENNES. Ib
matrones que de vanter leur fécondité. Celait là le dernier terme de la vertu, de la grandeur des femmes, chez la seule nation de l'antiquité qui les ait honorées. Cependant n'oublions pas que Rome admira Lucrèce, Yéturie, Cornélie ; Rome connaissait les vertus domestiques et les traditions de la famille.
Rendons justice à la loi romaine; elle donnait du mariage une définition sublime : « C'est, disait-elle, l'union de l'homme et de la femme, à la condition d'une vie commune et d'un partage complet de tous les droits divins et humains. —Nuptix sunt conjunctio maris eifœminae, et consortium omnis vitœ, divini et humani jurisconimunicatio (1). Ces expressions sont belles, mais la loi trouvait à toute heure son démenti, non pas seulement dans les mœurs, mais dans d'autres lois : au lieu de cette égalité promise, nous ne voyons dans le mariage romain qu'inégalité. Et d'abord, inégalité de de-^ . voirs : sans doute il y eut une pudeur et une vertu antiques, et Rome n'avait rien épargné pour les mettre à l'abri du danger; elle leur avait donné pour gardiens les serments, la majesté des dieux, et l'image terrible du tribunal domestique. Mais elle avait oublié le plus sûr de tous les gardiens : la chasteté de l'homme, seule garde qui ait jamais mis à l'abri la pudeur des fenimes. Elle avait fait un partage inégal des devoirs : delà femme, elle exigeait la virginité avant le mariage, la fidélité pendant, la pureté toujours; mais ces vertus
(») %s( , xxm, tit. Il, 1.1.
étaient celles du gynécée, l'homme ne les connaissait pas. Et la société ne se chargeait-elle pas de donner aux femmes des leçons bien différentes et bien dangereuses, lorsqu'elle les admettait aux cérémonies du culte, aux mystères de la bonne déesse? Le mariage constituait encore l'inégalité dans la condition : la meilleure condition que la loi romaine eût faite à la femme, le jour où les époux étaient unis par les cérémonies de la confarréation, en présence des auspices, avec le concours de tous les dieux, c'était d'être malerfamiliaSy d'être traitée comme la fille du mari, d'avoir un jour, à la division de l'héritage, une part d'enfant. C'était là tout ce que la majesté de Thomme avait pu faire pour la femme : de la traiter comme un enfant, de lui donner des plaisirs d'enfant, des jouets et un luxe qui charmaient une imagination sans culture. De là les plaintes des philosophes sur le luxe insolent des femmes romaines, sur ces créatures débiles dont le pied ne peut toucher la terre; qui, pour franchir la moindre distance^ ont besoin d'être portées sur le bras des eunuques, et étalent à leurs oreilles le prix de plusieurs patrimoines : Tout cela parce que la femme n'était qu'un instrument de plaisir; j'oubliais qu'elle était aussi l'instrument de la perpétuité de la famille.
Le Romain honnête, homme de bien, se marie pour avoir des enfants, liberorum quxrendorum causa. C'est la loi elle-même qui favorise la paternité et la maternité, en attribuant des privilèges à ceux qui ont donné trois enfants à TÉtat, jus trium liberorum. C'est à ces
LES FEMMES CllRÉTJElSNES. 77
deux conditions que la femme a sa place au foyer domestique, plaire et propager. Si la femme devient vieille, stérile, si des rides paraissent sur son front, les portes du domicile conjugal s'ouvrent, et Taffranchi vient lui signifier qu'elle plie bagage : Collige sarcinulas, dicet libertusy et ea?i (1).
Une union aussi inégale ne pouvait pas être éternelle, et le divorce, introduit dans les lois romaines, fut prati que sous toutes les formes et par tous les motifs. 11 y avait le divorce des gens de bien-, le divorce par lassitude, le divorce de ceux qui changeaient de femme chaque année. Il y avait le divorce par calcul, comme le prouve Cicéron, qui répudia Térentia, non qu elle eût en rien conlristé son âme, mais parce qu il lui fallait une nouvelle dot pour satisfaire ses créanciers; enfin, il y avait le divorce par générosité, comme celui de Caton, qui, ayant trouvé que sa femme Marcia plaisait à son ami Hortensius, la lui transféra à titre d'épouse.
Voilà la place que le mariage faisait aux femmes; mais la femme trouve sa vengeance dans l'iniquité même de la loi ; ce divorce, elle s'en arme à son tour, et le fait servir à ses intérêts et à ses calculs. De là celte impudeur des femmes qui, au temps de Sénèque, se prévalent du divorce avec la même ardeur que les hommes, et comptent leurs années, non plus par le nombre des consuls, mais par le nombre de leurs maris (2). Elles aussi divorcent pour se remarier, et se marient
(1) Juv., Sa^ VI, y. 147.
(2) Sénèque, de Beneficiis, 1. 111, c. xvi.
pour divorcer. Saint Jérôme raconte qu'il a assiste à l'enterrement d'une femme qui avait eu dix-sept maris. Cette égalité que les hommes n'ont pas voulue dans la verlU; les femmes la retrouvent dans le vice. On les voit; comme les hommes, s'asseoir aux orgies, passer les nuits à se gorger de vin, vomir comme eux afin de pouvoir ensuite recommencer à boire et à manger ; on les voit multiplier leurs adultères à ce point que la continence n'est plus qu'une preuve de laideur (i). Elles ont une place d'honneur dans l'amphithéâtre; elles donnent le signal de regorgement du dernier gladiateur qui vient se débattre à leurs pieds en demandant grâce. Lorsque enfin la frénésie des combats du cirque se sera emparée de la société romaine tout entière, quand des chevaliers et des sénateurs descendront dans l'arène, les femmes les y suivront, et le peuple romain aura ce plaisir d'assister à des combats de matrones nues. Voilà pourquoi Sénèque avait pu dire avec une certaine illusion que permettait l'horreur des temps et le bouleversement de la nature humaine : a La femme « n'est qu'un animal sans pudeur, et si on ne lui donne « pas beaucoup d'éducation, beaucoup de savoir, je ne « vois en elle qu'une créature sauvage, incapable de « retenir ses passions (2). » Cet homme orgueilleux était bien ingrat, car il était l'époux de Pauline, qui voulut partager le sort de son mari, et se fit ouvrir les veines avec lui.
(1) Sénèque, Ep. xcvii.
(2) Sénèque, de Constantia sapientis, c. xiv.
Voilà le mariage chez la nation la plus sage, la plus droite et la plus pratique de l'antiquité.
C'est, dans cet état de dégradation que le christianisme vient prendre les femmes, et, au premier abord, il semble qu'il doive y ajouter encore par le souvenir de la faute originelle due à la première femme. Mais saint Âmbroise ne l'entend pas ainsi, et, dans un admirable chapitre, il applique tout son génie à prouver que, dans la faute originelle, la femme est bien plus excusable que l'homme; car, dit-il, T homme s'est laissé séduire par sa sœur et son égale; la femme, au contraire, a été séduite par un ange déchu, mais par un ange, par une créature supérieure à l'homme. Chez elle le repentir a été plus prompt, et son excuse est bien plus généreuse : elle ne se décharge que sur le serpent, tandis que l'homme répond à Dieu : c'est la femme que vous m'avez donnée! Mais que sont ces souvenirs et ces images en présence des souvenirs de la Rédemption^ car si la femme fut l'instrument de la première faute, ne l'a-t-elle pas bien réparée en donuanl le jour au Rédempteur? Et saint Ambroise écrit avec une admirable éloquence : « Approchez donc, Eve,. « qui maintenant vous appelez Marie, qui nous donnez «l'exemple de la virginité, qui nous donnez un Dieu. ^^Ce Dieu n'en a visité qu'une, mais il les appelle
« toutes (1). »
Voilà comment la théologie réhabilitait la femme
(^) S, Ambr., de ïnstittUione virginis, c. v.
80 QUÂTORZlÈldE LEÇOIf.
chrétienne; et le culte de la Vierge, commencé de bonne heure, faisait entrer cette réhabilitation dans les mœurs aussi bien que dans le dogme. Ce culte commence aux catacombes : les découvertes faites jusqu'à ce jour ont constaté ce point. Dans des fresques du troisième siècle au plus tard, comme le démontre la nature de Tenduit sur lequel ces fresques sont peintes, figure déjà la Vierge avec l'Enfant. Ainsi cette image radieuse, qui devait en quelque sorte couvrir de ses rayons la déchéance des femmes, brillait déjà dans les ténèbres du christianisme primitif, du christianisme souterrain, et ne devait en sortir qu'accompagnée de ce cortège de vierges et de martyres auxquelles les chrétiens donnaient place autour de leurs autels. Il importait d'abord que l'on crût à la vertu des femmes, et c'est ce que le christianisme a obtenu en fondant la profession pubHque de la virginité, en donnant le voile et le bandeau d'or à ces vierges qui restaient dans leurs familles, mais honoraient par une profession publique cette vertu à laquelle l'antiquité ne croyait pas. De plus, il importait qu'elles se montrassent égales aux hommes dans ces vertus dont eux seuls se croyaient le privilège, le courage de mourir martyres, souvent avec l'honneur de mourir les dernières, après tous les autres. C'est ainsi que firent dès le commencement Thècle et Perpétue, et c'est chose souverainement touchante devoir le respect dont les martyrs, dans leurs prisons, entouraient ces premières mères du christianisme, nos mères dans la foi, qui leur don-
LtS FEMMES CHRÉTIENNES. 81
naient l'exemple, et qui pour eux étaient comme des anges descendus du ciel, qui n'avaient pas d'ailes, mais qui de plus que les anges avaient des larmes. Yoilà ce qu'on voit dès les premiers siècles, et rien dans les actes des martyrs n'égale le culte dont sainte Perpétue est entourée par ses frères dans la souffrance jusqu'au moment où le gladiateur vient l'achever en présence du peuple romain qui hurle de plaisir et d'enivrement. Mais j'écarte ce qui touche de trop près au sanctuaire, je ne veux plus considérer la femme dans ces rôles privilégiés, dans ces conditions exceptionnelles de diaconesse, de vierge, de veuve. C'est, au contraire, dans la vie commune que je veux considérer la place que fit le christianisme à ces filles d'Eve, relevées de l'antique anathème.
Le christianisme, pour rétablir la femme à sa place naturelle dans la famille, avait à faire ce grand ouvrage de remanier de fond en comble l'institution du mariage, et d'y instituer tout ce que le paganisme avait méconnu. Dans le christianisme, la fin principale du mariage n'est pas la naissance des enfants; saint Augustin le dit dans un admirable langage, et c'est aussi la doctrine de Tertullien ; la fin principale du mariage, c est de donner l'exemple, le type, la consécration primitive de toute société humaine dans cet amour qui en est le lien. Et comme ce type de toute société doit être l^unité parfaite, et par conséquent une unité où tout soit égal et indissoluble, il s'ensuit que dans le mariage chrétien tout se partage et rien ne se rompt;