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tout se partage, devoirs, condition : les devoirs sont égaux pour les deux parties contractantes. Toutes les deux doivent apporter une même espérance, un coBur égal aux mêmes chaînes destinées. à les unir toujours; et saint Jérôme le dit avec son âpre et énergique langage . c< Autres sont les lois de César, autres les lois du c( Christ; autres les décisions de Papinien, autres le& « préceptes de Ppul. Les païens lâchent lé frein à l'im- <c pudicité des hommes, et se contentent de leur intera dire l'adultère des femmes mariées et le vipl des filles ce libres; ils leur livrent les esclaves et le lupauar* « Chez nous, ce qu'on défend aux femmes, on ne le a permet point aux hommes, et, sous un même devoir, ce Tobéissance est égale (1). »
Voilà ce qui rendait le christianisme lourd au monde païen, ce qui le rendait lourd aux Jui&, lourdaux barbares, et, je le dis, voilà ce qui rend le christianisme lourd à nos contemporains. C'est cette égalité glorieuse dans l'humiliation volontaire de la force, ce partage commun de la force et de la faiblesse portant ensemble le même joug, qui fit que le monde eut de la peine à subir cette foi. C'est ce qui éclate dans l'Évangile même. Quand le Christ dit une parole semblable, ses apôtres répondent : « S'il en est ainsi, mi^ix vaut donc ne se a marier jamais. i> Aussi on voit les Pères, dans les premiers temps, occupés à taire pénétrer ces maximes sévères dans les cœurs révoltés des chrétiens eux-mê-
U) S. Hiei\«niiiiSy «tl OctimÊim tir morte Fmkhbt^ Ep. uam.
mes; on les voit, pour ainsi dire, faire la police de ces familles chrétiennes, dans lesquelles le concubinage entre toujours par une porte pour bannir la femme qu'ils ont voulu installer reine du foyer domestique, et ne se tenant satisfaits que lorsqu'ils se sont assurés qu* une seule reine est assise désormais dans la maison, et que la place que Dieu lui a marquée ne sera pli|s prise par personne. Toute l'œuvre de la morale chrétienne est d'établir l'égalité de devoirs entre les époux; en même temps, il faut maintenir l'égalité des conditions; il faut que cette femme, destinée auparavant aux plaisirs de l'homme, à la récréation de ses sens, à la multiplication de sa postérité, ait désormais un plus sérieux ministère, et le christianisme ne lui épargne pas ce moyen austère de relever sa dignité. C'est pourquoi il la dépouille de tout ornement et lui retire ce hixe misérjable, dont elle n'a pas besoin pour charmer le cœur de l'homme. TertuUien écrit des livres entiers sur la parure des femmes, et leur reproche tous ces joyaux dont elles sont chargées; il veut que leurs doigts soient libres; il craint qu'au jour du martyre ce cou chargé d'émeraudes ne laisse pas de place à l'épée du bourreau. Les temps chrétiens ne sont pas un âge d'or, mais un âge de fer. Voilà pourquoi le christianisme assigne à la femme ces fonctions respectables, et celle majesté du ministère charitable. Dans les écrits de TertuUien à son épouse, il nous représente la femme chrétienne jeûnant, priant avec son mari, se levant la nuit pour assister aux assemblées des chrétiens, visi-
tant les frères pauvres dans leurs masures, rampant autour des prisons et se jetant aux pieds des geôliers pour obtenir de baiser la chaîne des martyrs» C'est dans ces graves exercices, dans ces austérités, dans ces périls, que la dignité de la femme se retrempe ; c'est en cela qu'elle partage avec son mari tous les honneurs (1).
Mais ce n'est pas assez : après avoir établi l'unité dans le devoir et la condition, il fallait l'établir dans la durée. La loi romaine admettait le divorce sans limites, sans conditions, par simple consentement mutuel. Telle était la force des mœurs, la puissance d'une coutume invétérée, que les empereurs, devenus chrétiens, n'osèrent pas toucher au divorce, ou plutôt n'y touchèrent qu'avec prudence, timidité, et pour retirer bientôt leur main. Une institution de Constantin, de l'an 331 , ne le permettait que dans trois cas au mari et à la femme : mais, hors ces cas, il ne le punissait que de peines pécuniaires. Cette législation parut cependant trop rigoureuse, et Honorius, en 421, atténua quelques-unes de ces dispositions. Théodose le Jeune alla même jusqu'à rétablir le divorce par consentement mutuel, et le divorce passa ainsi dans la législation de Justinien, qui n'osa Teffacer entièrement de ses codes. Mais, où hésitait la sagesse des empereurs, là ne devait pas chanceler la fermeté de la doctrine chrétienne. C'est le cas ou jamais de dire que le christianisme avait
(1) Tcrtull., ad Uxorem, c. ix.
ses lois et César les siennes; et saint Jean Chrysostome s'écriait : « Ne me citez pas les lois qui ordonnent de « signifier la répudiation. Dieu ne vous jugera pas sur a les lois des hommes, mais sur les siennes. »
En 416, le concile de Milève interdit aux époux divorcés de convoler à d'autres noces, c'est-à-dire qu'il convertit pour toujours le divorce en simple séparation de corps. De là toute la théorie chrétienne du mariage, telle qu'elle est restée et telle qu'elle a résisté à toutes les atteintes des siècles.
Dans le mariage, il y a autre chose qu'un contrat; par-dessus tout il y a un sacrifice, ou mieux deux sacrifices : la femme sacrifie ce que Dieu lui a donné d'irréparable, ce qui fait la sollicitude de sa mère, sa première beauté, souvent sa santé, et ce pouvoir d'aimer que les femmes n'ont qu'une fois ; l'homme, à son tour, sacrifie la liberté de sa jeunesse, ces années incomparables qui ne reviendront plus, ce pouvoir de se dévouer pour celle qu'il aime, qu'on ne trouve qu'au commencement de sa vie, et cet effort d'un premier amour pour lui faire un sort glorieux et doux. Voilà ce que l'homme ne peut faire qu'une fois, entre vingt et trente ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, peut-être jamais!.. Voilà pourquoi je dis que le mariage chrétien est un double sacrifice; ce sont deux coupes : dans l'une se trouvent la beauté, la pudeur, T innocence ; dans l'autre un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de rhomme à celle qui est plus faible que lui, qu'hier il ne connaissait pas, et avec laquelle, aujour-
d'hui, il se trouve heureux de passer ses jours; et il faut que les coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte, et pour que le ciel la bénisse.
C'était en rendant ainsi à la femme l'empire absolu et éternel du cœur de Thomme, en lui faisant ainsi une royauté sans partage, en lui assurant la première dignité domestique, que le christianisme pouvait consentir à lui ouvrir les portes de la maison, à lui laisser franchir ces limites du gynécée où les anciens l'avaient confinée, et à la laisser s'avancer dans la cité, disposée maintenant à l'accueillir avec respect et vénération. Quand, pendant trois siècles, les hommes, chrétiens et païens, eurent été habitués à voir ces femmes chrétiennes dans le prétoire comme martyres, à l'église comme vierges, et partout pour visiter les pauvres et s'enquérir des misères à soulager, alors ils les laissèrent passer sans injures et sans insultes, comme des messagères du ciel qui ne traversaient le monde qu'en y faisant du bien ; alors il n'y eut plus de périls pour elles dans les rues de ces cités tumultueuses où jadis les matrones romaines étaient obligées de se faire porter dans leurs chaises parles bras vigoureux des Germains et des Gaulois leurs esclaves, qui repoussaient loin d'elles les insultes. Alors le respect leur fut assuré. Elles en usèrent pour exercer la magistrature de la charité qu'elles ont conservée jusqu'à nos jours. Ce ne furent pas seulement les diaconesses, mais les simples chrétiennes, qui dévouèrent leur vie, ou cette partie de leur vie que leur laissaient les devoirs de la famille, au service des pau-
vres, de ceux qui souffrent, et qui, jusque-là n'avaient jamais vu leurs larmes essuyées par des mains si tendres et si bienfaisantes.
Saint Jérôme raconte que Fabiola, descendante des Fabius, qui, connaissant mal le christianisme, avait eu lé malheur de divorcer, touchée de la mort de son second mafi, résohit de faire une pénitence publique et se présenta un 'jour à la basilique de Latran, la tête chargée de cendres, confondue dans les rangs des pécheurs, -et demandant à expier ses fautes, au milieu des larmes que versaient le peuple, le clergé et Tévêque lui-même; et quand elle eût reçu sa pénitence, elle vendit tous ses biens, et de leur prix conslruisit un hôpital pour les malades où elle les soignaft elle-même. La fille des consuls et des dictateurs pansait les blessures des misérables, des estropiés, des esclaves de' rebut que leurs matti^es abandonilaient, portait elle-même sur ses épaules les épilé^tiqùès, étanchaJt le sang des plaies, et remplissait tous ôes ministères, que les riches chrétiens les plus charitables ont coutume, dit saint Jérômi^ de faire exercer par les mains de leurs serviteurs, ayant le'-eourage de faire Taumône de leur argent, mais non dé leurs répugnances. Une foi plus forte est maîtresse dé ces dégoûts. Aussi la vénération du peuple s'attaéha-t-ellé, à cette femnie qui avait méprisé ainsi et foulé aux pieds toutes les grandeurs pour se faire serva*nte'de toutes les misères, et lorsque Fabiola mourut, saint Jérôme raconte ses obsèques triomphales, qu'il compare à toutes les ovations dont l'ancienne
Rome avait entouré ses grands hommes : « Non, dit-il, a Camille ne triompha pas si glorieusement des Gauc( lois, ni Scipion de Numance, ni Pompée des peuples « du Pont. On m'a raconté cette foule qui précédait Je c< cortège, et ces torrents de peuple qui venaient le c( grossir. Ni les places, ni les portiques, ni les terras- « ses des maisons, ne suffisaient à contenir la multi- « tude. Rome vit tous les peuples différei)its qu'elle ren- « ferme réunis en un seul, et tant d'hommes ennemis « se trouvèrent d'accord pour la gloire d'une péni- « tente (1). »
Vous voyez donc les femmes déjà en possession de cet aimable empire de la charité que depuis elles n'ont pas laissé échapper de leurs mains. Ce spectacle de tout un peuple accompagnant le cortège de Fabiola s'est renouvelé: il y a quelques années, ce même peuple se pressait aux funérailles de la jeune princesse Rorghèse, et Ton vit les chevaux du char dételés par cette foule qui voulut porter le corps de sa bienfaitrice jusqu'aux lieux de son dernier séjour. C'est là un de ces points où les mœurs modernes touchent à l'antiquité; on a peine à y découvrir une imperceptible distance, malgré les siècles qui nous en séparent ; toutes les différences de temps disparaissent dès qu'on entre dans le fonds du christianisme, c'est-à-dire dans ce qui est du domaine de l'éternité.
Avec ce pouvoir du bienfait, peu à peu les femmes
(i) HieronymuSy Ep, Lxvm, de Morte Fabiolse,
devaient devenir les maîtresses des mœurs, des mœurs plus fortes que la loi. Plus tard elles auront part à la puissance des lois elles-mêmes; c'est ce que vit le cinquième siècle en la personne de Pulchérie, fille d'Arcadius, qui, se trouvant un peu plus âgée que son jeune frère Théodose U, avait un admirable sentiment des difficultés des temps. Aussi, vouant à Dieu sa virginité et sa jeunesse, elle prend la tutelle de son frère, et Ion voit une jeune princesse de seize ans^ petite fille, il est vrai, de Théodose, et seule héritière de son génie et de son courage, gouverner Tempire d'Orient et l'empire d'Occident, qui n'avait rien à opposer à l'influence et au génie de cette femme, lutter pendant tout un règne contre les intrigues d'une cour d'eunuques, contre cet eunuque Ghrysaphe qui semble suscité comme le mauvais génie de l'empire byzantin.
Théodose meurt et les prétoriens décernent la pourpre à Pulchérie elle-même ; elle est proclamée Auguste, impératrice et maîtresse du monde. Mais bientôt, redoutant sa solitaire grandeur, elle tend sa main désormais chargée du fardeau impérial à Marcien, vieux soldat de qui elle obtient la promesse de la respecter comme une sœur, et l'empire romain connut encore quelques années de grandeur et de gloire sous les lois réunies de Marcien et de Pulchérie. Et lorsque Attila, se croyant encore au temps des eunuques et du gouvernement des cours, fit demander à l'empire d'Orient de lui payer le tribut accoutumé, l'impératrice répondit . « Je n'ai d'or que pour mes amis, et pour mes en-
c( nemis du fer. » Il fallut qu'une femme chrétienne, qu'une sainte (1) vint s'asseoir sur le trône de Constantin pour le faire respecter d'Attila.
J'ai insisté sur ce travail du christianisme dans les mœurs du cinquième siècle, parce que là, comme toujours, il ne travaille pas seulement pour un temps, mais surtout pour les âges qui suivent. Il fallait, en effet, que la famille chrétienne fût fondée avant que les barbares vinssent la troubler de leurs désordres. Les barbares apportèrent un instinct qui aurait facilement péri s* il n'avait pas rencontré des leçons capables de les développer et de l'agrandir. Ce n'est pas toujoui^ qu'ils respectèrent les femmes. L'histoire raconte que les Thuringiens, ayant fait invasion dans la Gaule, au commencement du sixième siècle, et ayant enlevé trois cents jeunes filles, les attachèrent à terre avec des pieux et firent ensuite passer sur elles leurs chariots. En outre, les barbares avaient la polygamie, comme nous l'apprend Tacite; les chefs se faisaient gloire du grand nombre de leurs épouses; dans les mœurs germaniques, on achetait celle qu'on se donnait pour compagne, on pouvait la revendre, et souvent le chef qui mourait faisait attacher sur son bûcher les femmes qui avaient partagé l'honneur de sa couche.
Ainsi le christianisme avait à apprendre aux baril) EXTRAIT DES NOTES DB LA. LEÇON.
Saint Léon lui rend ce glorieux témoignage qu'en prêtant son appui à la condamnation de Nestorius et d'Eutychés, elle a fait la paix reb'gieuse du monde.
LES FEMMES GHRÉTIENiNES. 91
bares à respecter les femmes tous les jours, et s'il rencontra pour cette œuvre quelque secours dans les instincts de la barbarie, il y trouva encore plus de dangers. Aussi Théodoric et Gondebaud se hâtèrent-ils d'emprunter au code Théodosien la constitution de Constantin, qui réglait le divorce, et à l'aide de ces textes les rois barbares crurent pouvoir introduire la polygamie dans les mœurs ; la po • lygamie successive, au moins, sinon simultanée (1). De là le grand nombre des femmes de fois mérovingiens, et nous savons comment saint Colomban, par exemple, ayant reproché à Brunehaut le soin avec lequel elle fournissait de concubines le sérail de son petit-fils, fut exilé et obligé d'aller chercher dans les solitudes de la Suisse un lieu où il ne trouva plus que des ours, des bêtes féroces, moins rebelles à ses mains miraculeuses que les hommes. Nous voyons la même question agitée dans tous les siècles barbares et renouvelée au temps du roi Lothaire, lorsqu'il veut répudier son épouse Teutberge. Nicolas 1" résiste, et déclare, en réponse à toutes les sollicitations, qu'il ne veut pas souffrir que le désordre étende ses racines et encourage les hommes qui se lasseront de leurs femmes. La même question reparaît dans la lutte du pape Grégoire VII et de l'empereur Henri IV, qui ne songe à mettre la main sur les investitures que pour rompre son mariage avec Berthe, fille du margrave do Saxe;
(1) V. redit de Théodoric, c. uv, et la loi des Bourguignons, tit. UI, S 5.
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entre Innocent III et PhilippejAuguste; au seizième siècle, elle se renouvelle entre Henri YIII et Clément VU; et alors on eut ce grand spectacle de la papauté consentant à voir le schisme d'Henri YIII plutôt qu'à signer son adultère, à perdre une province de l'empire chrétien plutôt que le dogme régénérateur de la famille chrétienne. Et ce n'était pas trop de douze siècles pour lutter contre les instincts violents de ces hommes du Nord, qui n'avaient abjuré aucune des passions de la chair ; ce n'était pas trop de lutter si longtemps pour arriver à faire refleurir cette délicatesse de sentiments qui existait dès le cinquième siècle au sein de la société chrétienne, et devait s'éclipser un moment pour reparaître plus tard, et faire aujourd'hui toute la pureté et tout le charme de la civilisation moderne.
C'est à la condition de cette place qui lui est faite dans la famille, que la femme prend sa large part dans le travail de la civilisation. Yoilà pourquoi ces femmes honorées se trouvent en mesure d'amener, l'un après l'autre, leurs époux barbares à la foi, et avec eux les peuples qui les suivaient. Il sufGt de nommer Clotilde et Clovis, Berthe et Éthelbert, Théodelinde et Lothaire; toutes ces conductrices des peuples paraissent, traînant à leur suite leurs nations comme enchantées derrière leur manteau royal, et traçant les voies dans lesquelles marcheront leurs descendants. Elles ont inspiré à ces peuples naguère barbares une telle confiance, que ces Germains, ces Francs, ces Saxons, ces Espagnols, rebelles à tout commandement humain, qui se faisaient
gloire de mépriser toute obéissance, ne craindront pas de se soumettre à la royauté d'une femme.
Cependant il ne faut pas conclure de là que le christianisme ait détruit tout ce que la nature avait fait, qu'il ait voulu précipiter les femmes dans la vie publique, et rétablir cette égalité absolue que le matérialisme de notre époque a rêvé. Non, le christianisme ne Tentend point ainsi, il est trop spiritualiste pour avoir une pareille idée. Le rôle des femmes chrétiennes était quelque chose d'analogue à celui des anges gardiens : elles pouvaient conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux. Ce n'est que rarement que les anges deviennent visibles à l'heure du souverain danger, comme Tange Gabriel avec le jeune Tobie : de même ce n'est qu'à de certains moments marqués longtemps d'avance que cet empire des femmes devient visible, et que ces anges, sauveurs de la société chrétienne, apparaissent sous le nom de Blanche de Castille ou de Jeanne d'Arc.
Je me suis arrêté à vous montrer la réhabilitation des femmes dans les mœurs pour mieux étudier ensuite, ce qui est de mon domaine et de mon devoir, pour étudier la place, le rang, T influence des femmes dans les lettres; et c'est ici, je crois, que nous marchons par des chemins nouveaux, et que nous quittons, pour ne plus y revenir, ce lieu commun de la réhabilitation des femmes par le christianisme.
Le christianisme, qui espérait tout de l'intelligence des femmes et ne devait rien leur refuser, prit d'abord
soin de leur éducation. Nous avons, sur ce point, des documents bien attachants dans la correspondance de saint Jérôme. Dans les deux lettres qu'il écrit à Laeta et à Gaudentius sur l'éducation de leurs deux filles, comme tous les grands hommes, il ne méprise rien de ce qui paraît petit : il fait commencer les premiers soins de l'éducation sur les bras de la nourrice ; çK>mme ce Romain, qui attribuait les commencements de là corruption de l'éloquence aux mauvaises leçons des nourrices et des pédagogues, saint Jérôme veut une nourrice modeste et grave qui ait souvent le nom de Dieu sur les lèvres. Il ne veut pas qu'on perce les oreilles de ces enfants, qu'on teigne leur visage avec du carmin ou de la céruse, qu'on donne à leurs cheveux une couleur de flamme, qui est comme un premier reflet de l'enfer. Il demande que de bonne heure on s'applique à dégager leur intelligence, qu'on mette des lettres d'ivoire entre leurs mains pour leur apprendre à former des mots, que l'on confiei d'abord à leur mémoire un grand nombre do vers grecs ; que les études latines viennent. ensuite; qu'on ne leur laisse pas ignorer l'Écriture sainte, et enfin les écrits deî Pères (1).
Voilà l'éducation mâle et grave que saint Jérôme propose aux filles des chrétiens. Je n,e m'étonne plu; qu'il offre, au besoin, de la donner lui-même, et qu i écrive à Lapta du fond de son désert : c< Je la portera
(1) S. Hif^ronym., ad f^tavh cp, cvii.
LES FEMMES CHRÉTIENNES. tô
« sur mes épaules, je formerai ses lèvres bégayantes, « bien plus glorieux qu'Aristote ; il élevait un roi des- « liné à périr par le poison des Babyloniens, moi j'élèa verai une servante, une épouse du Christ, héritière du « ciel (1). »
Avec cela on peut s'étonner que les femmes chrétiennes des premiers siècles aient si peu écrit, car on ne saurait guère citer qu'un petit nombre de lettres admirables (2), qui ont toujours été leur triomphe, et quelques vers, comme ceux de Faltonia Proba, qui fit un centon en l'honneur du Christianisme. Ce sont là les faibles titres littéraires des femmes chrétiennes des premiers siècles, ou plutôt c'est leur gloire d'avoir compris que dans les lettres comme dans l'État leur empire doit être invisible, et que leur fonction est mille fois moins de paraître que d'inspirer.
On ne voit pas que chez les anciens les femmes aient inspiré des travaux sérieux : parcourez les lettres familières de Cicéron, et vous en trouverez très-peu adressées à des femmes; parmi les lettres de Symmaque, aucune ne s'adresse à des femmes, Sénèque, il est vrai, a écrit à sa mère et à Helvia pour les consoler; cet homme orgueilleux, qui trail»ût les femmes avec tant de dédain, une fois avait été louché de leurs larmes. Mais à peine le christianisme a-t-il paru, que déjà l'exemple du Sauveur instruisant la Samaritaine est imité. Saint Jean écrit à Électe, et tous les
(1| Ad Gaudenliumy ep. cxxvm.
(2) Voir les notes à la lin de la leçon.
Pères de TÉglise écrivent pour des femmes. Tertullien compose les deux livres ad Uxorem suamy le traité de Culiu fœminarum^ le traité de Velandù virginibus. Ce génie si fier, ce génie indompté, s'humilie devant les servantes du Christ, et il se déclare le dernier venu et le plus humble de leurs frères. Saint Cyprien tient le même langage dans son livre de Habilu virginum. Saint Âmbroise compose trois écrits sur la virginité, et s'adressant à celles qui liront son livre, il leur dit : ce Si « vous trouvez ici quelques fleurs, ce sont celles de vos « vertus, et tout ce qu'il y a de parfums dans ce livre « vient devons (1). »
Telle était la courtoisie de ce grand esprit; mais je trouve plus lorsque j'arrive à saint Augustin. Saint Augustin est par-dessus tout Touvrage de sa mère, sainte Monique : elle l'avait enfanté deux fois; la première, dans les douleurs de la chair ; l'autre, dans les an- * goisses du cœur : c'est cette fois qu'elle l'avait enfanté pour l'éternité. Nous savons avec quelles larmes elle avait suivi les égarements de son fils, et sa joie à cette parole d'un évêque, qui lui promet que le fils de tant de larmes ne peut pas périr.
Elle a la première joie de sa conversion et la première place dans les Entretiens philosophiqtAes de Cas* siciacum. Et comme la bonne mère demande si jamais on a vu dans les livres que les femmes aient philosophé, Augustin répond que si la philosophie n'est autre
(1) S. Ainbr., de Virginibus, ad Marcellinam sororem suam, 1. II,