XXXII INTRODUCTION
revêtu le caractère de la sagesse, de la force et de la beauté, parce qu'elle est féconde et résignée.
Avez-vous contemplé parfois les visages de Saints peints par les pieux artistes qui ont précédé la Renaissance et qu'on appelle les « primitifs? » Quel délicieux mélange de douleur et de sourire, d'amabilité et de souffrance, de tristesse et de grâce ! La chair de l'anachorète macérée et domptée par les veilles, les jeûnes, la pénitence, disparaît et s'efface ; l'âme n'est plus captive des sens; elle a brisé leur chaîne, elle est libre, elle est reine. Emportée par ses contemplations et ses extases jusqu'aux pieds de l'Eternel et de l'Incréé, elle a des visions sublimes comme Moïse sur le Sinaï ; le corps la suit souvent dans ses excursions célestes comme un serviteur docile; il n'est plus qu'une enveloppe légère, une gaze aérienne et diaphane ; il est spiritualisé, transfiguré. Le front rayonnant est illuminé par l'invisible comme la cime des plus hautes montagnes quand elle est dorée par les feux du soleil avant son lever ; le regard a des éclairs et une expression que les artistes de Rome et d'Athènes ne purent jamais soupçonner, parce que jamais ils ne les rencontrèrent : figures lumineuses, ascendantes, environnées d'une auréole divine, et qui, jusque dans la mort, nous invitent encore à monter et à regarder le ciel.
Tel est le caractère spécial de l'art chrétien ; tel il se révèle partout, à travers le symbolisme des catacombes,
INTUOnrCTioN XXXIII
dans le mysticisme du Moyen Age, dans le naturalisme mitigé qui domine souvent au sein des écoles chrétiennes de la Renaissance et des temps modernes. C'est que Part chrétien ne se propose pas seulement, comme Fart païen, de produire une complaisance passagère, mais d'inspirer l'estime et le désir de la perfection morale. Le beau qu'il exprime n'est pas, comme le voudrait Kant, une « finalité sans fin > ; il dérive du vrai et tend au bien. Du reste, la perfection morale est le but final, le couronnement de toute la civilisation chrétienne.
Le saint est la copie la plus parfaite de l'Homme-Dieu.
Nous touchons ici le point culminant de notre sujet. Le saint réalise en sa personne le progrès le plus complet et la perfection la plus haute qu'un être humain puisse ambitionner. La nature ne lui suffit pas : « Il s'y trouve à l'étroit. Ce monde, si vaste qu'il soit, est trop petit pour nous, surtout si dans quelque temps il ne doit plus avoir à nous donner que six pieds de terre (1). »
Le saint est un conquérant plus admirable que Charlemagne et Napoléon : il se rend maître de toutes les forces qui s'opposent en son âme à l'expansion de la vie divine. S'il s'appelle Vincent de Paul et Jean-Baptiste de la Salle, il triomphe de ces deux grandes misères de la vie humaine, la pauvreté et l'ignorance. S'il siège sur un trône comme Grégoire VII, Innocent III et Louis IX, il crée l'esprit euro-
(1) Ozanam, Oeuvres complètes, t. I, p. 28.