CHAPITRE III
La philosophie chrétienne,
La théologie répond à la plus noble aspiration de l'âme humaine : au besoin de croire et d'adorer ; aussi tous les peuples ont-ils un code religieux en harmonie avec leur culture intellectuelle et le développement de leur vie morale. Toutefois, quelle que soit la dignité de son objet, la théologie ne satisfait point toutes les curiosités de la raison ; celle-ci veut découvrir la loi des phénomènes multiples qui se succèdent dans l'univers visible. « La plus humble comme la plus sublime intelligence, dit Renan, a eu sa façon de concevoir le monde ; chaque tête pensante a été à sa guise le miroir de l'univers ; chaque être vivant a eu son rêve qui l'a charmé, élevé, consolé : grandiose ou mesquin, plat ou sublime, ce rêve a été sa philosophie. » Reste à savoir si les conceptions de la raison humaine sur le monde extérieur, sur l'âme, sur Dieu même, sont nécessairement un rêve et ne sont que cela.
Un regard superficiel jeté sur l'histoire des divers systèmes pourrait le laisser croire.
Les fondateurs des écoles les plus fameuses ressemblent à ces hardis navigateurs qui s'élancent à la découverte des îles et des
continents : ils suivent des voies différentes, souvent ils s'égarent et fonl naufrage, ou bien n'arrivent au terme qu'après de longs détours. Les philosophes, eux aussi, suivent parfois des routes bien différentes dans la recherche du vrai ; de là, une prodigieuse diversité dans les doctrines. Il n'y a peut-être pas, comme on l'a dit, d'erreur métaphysique qui n'ait été soutenue par quelque philosophe. Du spiritualisme au matérialisme, du dogmatisme au scepticisme, il existe des nuances infinies que la critique a peine à discerner.
Cependant, au milieu de cette anarchie apparente, nous trouvons toujours une triple tendance : ou la raison, trop défiante d'elle-même, s'efforce de s'identifier avec la foi; ou, dans son fol orgueil, elle proclame son indépendance et son autonomie ; ou enfin, reconnaissant ses devoirs et ses droits, elle cherche sa force et sa sécurité dans une sage alliance avec la théologie. En d'autres termes, toutes les grandes doctrines philosophiques, considérées dans leurs rapports avec les sciences religieuses, se ramènent au fidéisme, au rationalisme et à la philosophie chrétienne. Nous nous proposons de démontrer, à l'aide de l'analyse et de l'histoire, que la philosophie chrétienne seule donne des solutions satisfaisantes aux grands problèmes qui, même dans l'ordre naturel, passionnent l'âme humaine, et que, dès lors, elle constitue un véritable progrès sur les théories que, dans la langue chrétienne, nous appelons philosophies séparées.
Ozanam a traité cette question délicate avec tout l'éclat de son talent; mais peut-être avec trop peu de précision. Il pense que l'accord « de la foi et de l'amour », « du dogmatisme et du mysticisme » caractérise la philosophie chrétienne et explique sa supériorité : « L'antiquité, dit-il, nous représente le vieil
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Œdipe coupable, puni et aveugle, s'avançant péniblement appuyé sur ses deux filles, Antigone et Ismène, qui guident ses pas ; l'esprit humain, ce vieil et royal aveugle, qui s'en va, depuis le commencement des temps, pour chercher son Dieu, n'a pas trop de ses deux filles, l'amour et la raison, pour arriver à son terme, pour arriver jusqu'à Dieu : ne lui ôtons ni l'une ni l'autre (1). » C'est plutôt à l'harmonie de la foi et de la raison qu'il faut attribuer l'excellence de la philosophie chrétienne. L'amour est une simple disposition qui facilite l'exercice de l'intelligence ; la foi est une lumière vivifiante qui communique à l'entendement une activité, une élévation et une fécondité dont la cause immédiate ne peut résider dans une faculté purement affective.
Et d'abord, l'exercice régulier de la raison est absolument nécessaire à tout progrès, même dans les sciences divines. Il y a longtemps que saint Thomas a formulé en ces termes la doctrine de l'Eglise : « La raison ne croirait pas si elle ne voyait pas qu'il faut croire. » Il ne faisait, d'ailleurs, que répéter ce que saint Augustin avait déjà écrit à ce sujet : « L'Eglise exige la foi, et c'est parce que nous avons tant de raisons de croire, et toutes si fortes et si pressantes, quelle exige la foi et l'humble soumission à tous ses divins enseignements. Qu'on n'aille donc point lui imputer de demander une foi absolument aveugle et sans raison, ou l'accuser de prétendre que ceux qui, pour croire, ont fait de leur raison l'usage salutaire que nous avons marqué, ne puissent pas continuer d'user de leur raison pour rendre leur foi toujours plus humble, mais aussi toujours plus éclairée. A Dieu ne plaise que la soumission où nous sommes, sur tout ce qui fait partie de la foi, nous empêche de chercher et de demander
(]) La civilisation au Vme siècle ; onzième leçon, édition de 1873, p. 45G.
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raison de ce que nous croyons, puisque nous ne pourrions pas même croire, si nous n'étions capables de raison (1) ! »
Il est donc incontestable, non seulement que l'enseignement catholique accorde à la raison un objet propre, distinct de celui de la foi, niais que, même dans les choses de la foi, cette raison joue un rôle sérieux et important. Son premier but est de coordonner entre elles les différentes vérités révélées, de montrer le lien qui les unit, de prouver chacune d'elles par des arguments propres et de déduire les conséquences qui en découlent ; en un mot, de faire de ces vérités un ensemble scientifique ; c'est ce que le Concile du Vatican appelle développer la science des choses divines. Ce rôle est déjà assez beau ; mais il en est un autre beaucoup plus important encore, c'est de faire la démonstration évangélique, c'est-à-dire d'établir avec certitude les fondements de la foi, en montrant qu'il est parfaitement raisonnable, légitime et indispensable de croire. D'après le Concile du Vatican, comme d'après Léon XIII, dans l'Encyclique JEtemi Patris, c'est à la raison qu'il appartient de donner cette démonstration, et il n'est plus permis, sous peine d'errer dans la foi, de lui en contester le droit et le pouvoir. Ajoutons enfin qu'à la raison incombe aussi le devoir de venger les vérités révélées des attaques de leurs ennemis. « C'est un beau titre d'honneur pour la philosophie, dit le même Pape, que d'être le boulevard de la foi, et comme le ferme rempart de la religion. »
Mais à quelle condition cet accord nécessaire de la foi et de la raison s'établira-t-il ? A la condition que la raison reconnaisse la supériorité de la foi et accepte son contrôle. Sans doute, c'est la raison qui nous conduit à la foi, en établissant les titres de
(1) Lettre h Consentais.
l'autorité qui nous l'impose ; mais lorsque la raison a conduit l'homme à reconnaître comme incontestables l'autorité et l'existence de la Révélation divine et de son interprète humain, qui est l'Eglise, elle ne peut plus, sans se contredire elle-même, se mettre en désaccord avec cet enseignement dont elle a démontré l'infaillible vérité. Lors donc que, dans ses spéculations et ses systèmes, elle aboutit à quelque proposition opposée à l'enseignement révélé, il est certain qu'elle se trompe, puisqu'il ne peut y avoir de vérité contre la vérité, et que la parole de Dieu est nécessairement vraie. De plus, comme une théorie philosophique opposée à un dogme conduit tôt ou tard à la négation de ce dogme, l'Eglise, qui a mission de conserver intact le dépôt des vérités révélées, a le droit et le devoir de signaler à la raison l'erreur dans laquelle elle est tombée, et d'en exiger d'elle l'abandon. La foi est donc un phare sur lequel la raison doit toujours avoir les yeux fixés, sous peine de s'exposer à faire fausse route ; et quand elle prétend à l'indépendance vis-à-vis de cette autorité tutélaire, elle ressemble au pilote imprudent qui jetterait à la mer compas et boussole, pour avoir la satisfaction de ne relever que de lui-même.
Ce droit de contrôle, que la philosophie chrétienne reconnaît à la foi sur la raison, n'efface point les limites qui les séparent l'une de l'autre, et n'absorbe pas la seconde dans la première. La raison garde le droit de discuter ses méthodes et ses procédés, de choisir le champ de son étude, de régler l'ordre de ses recherches, de spéculer même en toute liberté dans les choses qui sont étrangères à la Révélation. Il n'y a que dans les matières mixtes qu'elle soit obligée de se subordonner à la foi ; encore dans ces matières ne cesse-t-elle pas d'être elle-même, puisqu'elle ne s'appuie dans tout le cours de son étude que sur les premiers
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principes qui sont sa lumière, et qu'elle ne suit d'autre règle que l'évidence qui est sa loi.
La théorie des rapports de la raison et de la foi, que nous venons d'exposer, ne confond donc point Tordre naturel avec Tordre surnaturel et ne conduit pas à l'anéantissement de la raison ; elle assigne seulement à cette dernière la place qui lui convient.
Quelle différence entre cette docrine si conforme à la nature de Thomme, si bien coordonnée dans toutes ses parties, et les rêveries plus ou moins spirituelles ou grotesques des sceptiques de toutes nuances !
Suivant eux, Tesprit est placé entre deux alternatives, Taffirmation et le doute ; le plus sage pour lui est de « s'abstenir » ; la raison est « un être ondoyant », incapable de se fixer, elle « bouge » sans cesse et tout « bouge » autour d'elle, c'est une coureuse, « une Pénélope » qui défait chaque jour ce qu'elle a fait la veille ; la vérité n'a point de critérium, et il n'y a pas « d'enseigne à l'hôtel de l'évidence » ; pour vérifier nos sensations, il faudrait « un instrument judicatoire » ; pour vérifier cet instrument, il faudrait « de la démonstration » ; pour vérifier la démonstration, « un instrument » ; nous voilà « au rouet » ou « à reculons jusqu'à Tinfini » ; nous ignorons complètement « ce que peut être la nature des choses en soi, indépendamment de toute notre capacité ; nous ne connaissons que notre manière de les percevoir (1). »
De pareils aphorismes, débités avec un ton d'ironie légère, ont provoqué trop souvent le dégoût des études sérieuses et semé l'anarchie dans les intelligences. Voici, d'après Jouffroy,
(1) Montaigne, Essais; Jouffroy, Œuvres de Reid, préface; Kant, Critique de la raison pure, Iro partie, sect. 2.
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où conduit l'absence de critérium en matière de vérité : « La conviction qu'il n'y a pas de critérium de vérité engendrant le mépris de la réflexion, il en résulte cette ignorance profonde que nous voyons et qui compose, avec la présomption, les deux traits caractéristiques des intelligences de ce siècle. Et de là vient que, dans la plupart des productions de notre temps, on ne sait qu'admirer davantage, ou de la prodigieuse fatuité avec laquelle les idées les plus usées ou les plus absurdes sont émises, ou de l'absence complète de toutes les connaissances positives qui pourraient autoriser tant de confiance (1). »
Toutefois, cette défiance exagérée de la raison est moins fréquente de nos jours, et, par suite, moins funeste que la confiance trop absolue dans ses lumières. A entendre les rationalistes, aucune borne n'aurait été fixée à l'intelligence de l'homme. Sa puissance ne serait mesurée que par l'intelligibilité des choses, et il n'y aurait pas une vérité qu'elle ne pût un jour atteindre en vertu du progrès indéfini qui est sa loi. Indépendante par nature et ne relevant que d'elle-même, la raison a le droit de se livrer à ses spéculations sans tenir aucun compte de la révélation ; et si parfois elle se trompe, c'est à elle seule qu'il appartient de corriger son erreur. Toute prétention de la théologie à la diriger en contrôlant ses résultats, rappelle le servilisme d'un autre âge, et doit être énergiquement repoussée.
Il suffit de rappeler les amères désillusions, la vieillesse anxieuse et attristée d'un Jouffroy ou d'un Cousin pour juger les promesses de cette orgueilleuse doctrine.
La philosophie chrétienne, plus large dans sa méthode, admet
(1) Jouffroy, Cours de droit naturel, t. I, p. 287 et suiv.
l'évidence rationnelle comme motif de la certitude et défend tous les critériums de la vérité, sans aucune exception; puis, pour éclairer sa marche et agrandir ses horizons, elle porte de temps en temps ses regards sur le flambeau divin que lui présente la théologie. Elle évite ainsi les défauts des autres systèmes : d'une part, elle ne détruit pas la raison, en cherchant le motif de la certitude dans la foi surnaturelle ou dans les facultés affectives ; d'autre part, elle étend la portée de nos facultés naturelles et les garantit contre toute cause d'erreur. Aussi, malgré certaines périodes de décadence, s'est-elle perfectionnée depuis dix-huit siècles et a-t-elle utilisé à son profit les conquêtes scientifiques de l'esprit humain ; le scepticisme fidéiste, au contraire, n'a jeté qu'un éclat passager, et le rationalisme, fractionné jusqu'à l'émiettement, est demeuré sans force en présence des théories monstrueuses de l'athéisme et du matérialisme.
Ce n'est pas sans admiration que l'historien parcourt la longue série des philosophes chrétiens, de saint Justin à Léon XIII. Ces grands noms rayonnent d'ordinaire d'une double gloire, celle de la sainteté et celle du génie ; ils forment, avec les théologiens, la véritable aristocratie de la pensée.
Le paganisme se flattait que la hache des bourreaux et les sophismes des rhéteurs avaient à jamais triomphé de la religion nouvelle, lorsque Justin parut dans les rues de Rome, vêtu du manteau de philosophe.
Il réalisait en sa personne l'un des plus beaux types du savant chrétien. Chercheur infatigable, il étudia tour à tour les théories de Zenon, d'Aristote, de Pythagore et de Platon ; mais elles ne purent rassasier sa soif de connaître, et il se réfugia au sein de l'Eglise où il trouva une doctrine assez élevée, une
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inorale assez pure pour répondre enfin à ses aspirations. Il embrassa la vérité avec toute l'ardeur d'une âme droite et loyale, et s'en déclara dès lors le champion.
Il combattit sans trêve la vieille théogonie des païens et posa les bases de la vraie théodicée. Sans être supérieur par le génie aux principaux philosophes d'Athènes et de Rome, il s'éleva d'un seul coup d'aile à des hauteurs où aucun d'eux ne put jamais atteindre, et il sonda d'un œil sûr les grandes questions de la métaphysique, en particulier l'existence et l'unité de Dieu, la nature du Verbe éternel, la création ex nihilo, la Providence, la liberté, la vie future. Non seulement l'apologiste chrétien, délivré des erreurs, des doutes et des hésitations de Pythagore et de Zenon, de Platon et d'Aristote, affirmait la vérité avec énergie ; il savait encore la défendre contre les plus habiles sophistes. Son adversaire, Grescens le cynique, ne put ni l'intimider, ni le confondre, malgré ses violences ; il ne le réduisit au silence qu'en le faisant mettre à mort.
Le sang des martyrs est toujours fécond. Dans tous les centres où le paganisme avait des écoles célèbres, se leva une pléiade de savants distingués, héritiers de l'esprit de saint Justin. A Rome l'inflexible Tatien fit une rude guerre aux philosophes païens, sans excepter les disciples de Platon et d'Aristote. Athènes, la cité des sciences, des lettres et des arts, vit naître Athénagore et admira l'étendue de son savoir, l'habileté de sa polémique et l'élévation de ses pensées sur les attributs divins. Antioche entendit Théophile, son évêque, foudroyer les erreurs de Marcion, et, en véritable précurseur de saint Thomas, demander à la foi et à la raison des arguments pour démontrer les dogmes de la création et de la Providence. Irénée, « l'explorateur infatigable de toutes les doctrines » et « le lien de
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l'Orient et de rOccident (1) », vint à Lyon, où le gnosticisme faisait des ravages, et les nouveautés hérétiques de Valentin ne purent résister à sa verve spirituelle (2).
Alexandrie, où le droit de cité semblait être le privilège exclusif des néoplatoniciens et des hérétiques, s'étonna de voir dans ses murs une école catholique rivaliser avec les écoles païennes ; elle écouta les leçons de Pantène et surtout de Clément dont les nombreux ouvrages contiennent en germe l'encyclopédie des sciences philosophiques ; elle se prit même d'enthousiasme pour Origène, le premier écrivain de son siècler le confesseur « magnanime », l'homme « de diamant et d'airain », comme on l'appelait, le génie téméraire qui finit par s'égarer dans l'idéalisme de Platon.
Au moment où l'Eglise grecque établissait le Didascalée sur les bords du Nil, l'Eglise latine florissait sur les rivages de l'Afrique ; Tertullien et Cyprien s'illustraient à Carthage, Arnobe à Sicca, Lactance à Nicomédie. Tertullien, le plus éloquent de tous, ressemble au torrent impétueux qui n'épargne rien dans sa course effrénée ; il terrassa le vieux polythéisme et réduisit à l'impuissance les sophismes de Marcion, d'Appelle, de Praxéas et d'Hermogène. S'il ne plane pas toujours sur les hauteurs, comme Origène, il sait descendre en champ clos, saisit son ennemi d'un bras vigoureux et le force à crier merci.
La fécondité de ces grands hommes est si merveilleuse qu'une vie d'homme suffit à peine pour parcourir leurs principaux chefs-d'œuvre. Et pourtant ces chefs-d'œuvre ne constituent pas toutes les richesses de la philosophie chrétienne ; ils vont être
(1) Tertullien, Adv. Valent., c. v; Bossuet, Défense de la trad., t. II, liv. VIII, ch. xvii.
(2) Adv. hœres., 1. I, c. x.
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dépassés par les travaux de saint Augustin. Avant de passer en revue les œuvres de ce docteur, rappelons à quelles sources il a alimenté son génie.
Les grands esprits qui se sont adonnés aux spéculations métaphysiques, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas, semblent, malgré les distances qui les séparent et les traits qui les distinguent, unis par une étroite parenté. Tous sont épris de ce désir, de cette passion de la vérité qui est la condition de toutes les grandes œuvres. Ils ne cherchent point, malgré leurs dons extraordinaires, à se soustraire à la loi commune du travail ; ils interrogent les maîtres les plus célèbres de leur temps, ils fréquentent les principales écoles et approfondissent les divers systèmes de leurs devanciers. Ils se font disciples, avant de conquérir le titre de maîtres. Aussi saluons-nous en eux les rois et les législateurs de la pensée. Leur richesse fait notre abondance et nous vivons de leurs dépouilles.
L'antiquité, en extase devant le sublime génie de Platon, lui a décerné le surnom de « divin. » La lecture de ses Dialogue* justifie cet enthousiasme ; rarement l'esprit humain, abandonné à ses seules forces, s'est élevé plus haut. Ce qu'il dit de la nature divine et de la vie future est parfois digne d'un chrétien. Son imagination toujours jeune se pare de toutes les grâces de la poésie et revêt d'une forme attrayante les vérités les plus abstraites ; son âme d'artiste, ne trouvant rien d'assez parfait ici-bas, ne cesse d'aspirer vers un monde meilleur, dont elle entrevoit les splendeurs et les délices ; les entraves de la matière l'embarrassent, elle s'efforce en vain de s'en délivrer ; elle a des envolées superbes, mais elle est retenue par un poids invisible, semblable à l'aigle qui ne peut s'élever au-dessus de notre atmosphère, malgré la puissance de son vol.
3. — Prédication des premiers apôtres missionnaires. D'après une tapisserie de la cathédrale de Tournai, fabriquée à Arras, en 1402.
Platon a été comparé à un bel arbre, qui dès ses premiers printemps se couvre de feuilles et de fleurs, mais ne porte point de fruits.
Il serait plus juste de dire qu'il produit des fruits en abondance ; seulement ces fruits n'arrivent pas à pleine maturité. 11 le sent lui-même, et, aux approches de la vieillesse, il s'abandonne souvent à la mélancolie ; il soupçonne que la raison est impuissante à lui dévoiler des réalités dont il n'a que le vague pressentiment, et il confesse que, pour voir Dieu, il faut se « purifier et mourir. »
Le docteur chrétien qui doit le plus au génie de Platon, saint Augustin, ne connaît ni ces hésitations, ni ces incertitudes. La vérité, nous devons le dire, ne se manifeste à lui qu'après de longs efforts. Longtemps il cherche sa voie, il a même à déplorer des faiblesses et des égarements, des hardiesses et des témérités dont le philosophe d'Athènes est exempt ; mais quand les larmes de sa mère, la parole de saint Ambroise et surtout la grâce de son baptême l'ont amené à la claire vue de la vérité, il trouve dans les lumières réunies de la foi et de la raison le remède contre les doutes qui ont tourmenté jusqu'à la mort l'auteur du Phêdon.
Platon ne ressemble pas seulement, comme on l'a dit, à un « crépuscule » ; son génie projette des éclairs qui fendent la nue et laissent entrevoir un ciel immense, mais auxquels succèdent aussitôt de profondes ténèbres ; Augustin converti est comme un bel astre dont la lumière vive et tranquille ne souffre pas d'éclipsé. Comparons rapidement les idées de ces deux grands hommes sur les points fondamentaux de la philosophie.
Platon ignore le dogme de la création, et cette ignorance le jette, malgré l'élévation de ses vues sur le monde, dans
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d'étranges aberrations. Il admet l'éternité de la matière et ne voit en Dieu que l'architecte de l'univers visible ; au lieu de renfermer les idées dans l'intellect divin, il semble en faire des types primordiaux, jouissant d'une existence à part; l'âme humaine est, à ses yeux, une prisonnière, et son immortalité consiste dans une série sans fin de migrations ou d'évolutions successives ; elle ne peut ici-bas parvenir à une entière certitude ; elle s'extasie devant le beau et reste froide en présence du bien ; elle n'a pas de notions précises sur la Providence, la vertu, le vice, la loi, la liberté; la société est un amas d'individus sans foyers et sans familles, c'est-à-dire un monstre que la nature a toujours répudié.
Augustin échappe à ces erreurs, grâce aux lumières de la Révélation ; il en témoigne à Dieu toute sa gratitude et traduit dans des pages immortelles les sentiments qui débordent de son âme. Rappelons quelques-unes des hautes pensées exprimées dans ses Soliloques.
Dieu, « le Créateur de l'univers », donne et conserve l'existence à tous les êtres. Il « a tiré du néant le monde dont tous les regards admirent l'éclatante beauté. » Au lieu d'être l'auteur du mal, il en arrête le progrès. Les œuvres de ses mains forment un ensemble d'une parfaite harmonie, malgré leurs imperfections, et toutes, dans la mesure de leurs forces, chantent à sa gloire l'hymne de la reconnaissance et de l'amour. Dieu appelle « les cœurs purs » à la connaissance du vrai ; il est le père de la vérité, de la sagesse, de la vie véritable et souveraine, le principe du bonheur, du bien et du beau. Il est le souverain d'un royaume dont nos empires ont copié imparfaitement les lois. Se détourner de lui c'est tomber, et se tourner vers lui c'est ressusciter ; rester en lui c'est exister, sortir de lui c'est mourir,
revenir à lui c'est revivre; il suffit de fixer les regards sur lui pour l'aimer, et de le voir pour le posséder. Il nous enseigne la vigilance, nous apprend à distinguer le bien du mal, nous fortifie dans l'adversité, nous défend contre les appâts du vice et contre les vanités trompeuses de la terre. Il nous distribue le pain de vie et il excite en nous la soif de ce breuvage qui étanche la soif pour toujours ; il nous délivre de la servitude des sens, nous purifie et nous prépare aux célestes récompenses.
- <> mon Dieu! ajoute-t-il, venez à mon secours, vous, la substance une, éternelle, véritable, où il n'y a ni désaccord, ni confusion, ni changement, ni besoin, ni mort; où se trouve, au contraire, l'harmonie souveraine, la clarté souveraine, la constance souveraine, la plénitude souveraine, la vie souveraine, où rien ne manque, rien n'est superflu; où celui qui engendre et celui qui est engendré sont un. »
Tout, dans la nature, est soumis à la Providence, et, en vertu des lois divines, « les pôles tournent sur eux-mêmes, les astres fournissent leurs courses, le soleil éclaire le jour, la lune tempère les ombres de la nuit » ; l'univers entier, au milieu de la vicissitude des saisons, des années et des siècles, achève ses évolutions périodiques et ne perd rien de sa majestueuse constance ; la vanité des êtres et l'instabilité du mouvement ne détruisent ni l'ordre universel, ni la forme régulière des mondes. Les lois divines président aussi à l'exercice du « libre arbitre » et fixent la mesure des récompenses et des châtiments. Cette Providence admirable veille en particulier sur l'homme qui est fait à l'image et à la ressemblance de son Créateur, et la pensée de cette bonté sans mesure lui arrache un cri d'amour et de confiance : « Exaucez-moi, exaucez-moi, exaucez-moi, mon Dieu, mon Seigneur, mon Roi, mon Père, mon défenseur, mon espérance,
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mon bien, mon honneur, ma demeure, ma patrie, mon salut, ma lumière, ma vie. Exaucez-moi, exaucez-moi, exaucez-moi. »
Un Dieu si grand, si bon et si juste mérite seul notre amour et notre soumission; mais, pour le chercher et le trouver, nous avons besoin de son secours. « Seigneur, s'écrie Augustin, ordonnez, je vous en prie, et commandez ce que vous voudrez; mais guérissez et ouvrez mes oreilles afin que je puisse entendre vos paroles. Guérissez et ouvrez mes yeux pour que je puisse voir votre volonté. Eloignez de moi l'égarement de l'esprit afin que je puisse vous connaître; enseignez-moi les moyens que je dois prendre pour vous contempler, et j'espère alors pouvoir accomplir tout ce que vous me commanderez. Recevez, je vous prie, votre fugitif, Seigneur, ô Père très clément : assez longtemps j'ai souffert, assez longtemps j'ai été l'esclave de vos ennemis que vous tenez sous vos pieds ; assez longtemps j'ai été le jouet des choses trompeuses. Recevez-moi comme votre serviteur qui s'éloigne de ces vanités, parce qu'elles m'ont reçu elles-mêmes, quand je vous fuyais. Je sens qu'il me faut revenir à vous; je frappe, ouvrez-moi votre porte, enseignez-moi comment on parvient jusqu'à vous. Je n'ai rien que ma volonté ; je ne sais rien, si ce n'est qu'il faut mépriser les choses fragiles et périssables pour chercher les choses certaines et éternelles. C'est ce que je fais, puisque là se réduit toute ma science ; mais j'ignore par où l'on arrive à vous. Dites-le-moi, montrez-le-moi et donnez-moi les moyens d'y parvenir. Si c'est la foi qui vous découvre à ceux qui ont recours à vous, donnez-moi la. foi ; si c'est la vertu, donnez-moi la vertu ; si c'est la science, donnez-moi la science. Augmentez en moi la foi, augmentez l'espérance, augmentez la charité. Oh ! que votre bonté est admirable et supérieure à toute autre bonté (1) ! »
(1) Soliloques, ch. i.
Augustin parle ce beau langage dans la solitude où il s'est réfugié pour goûter en paix les joies de son baptême; et cependant il n'est qu'à ses débuts de philosophe chrétien et il ne cessera de monter, d'un vol de plus en plus audacieux, vers les hauteurs de la métaphysique jusqu'au tenue de sa carrière. Au penseur qui écrit les Soliloques succédera le théologien et le docteur.
Il est inutile de poursuivre ce parallèle. Saint Augustin porterait, à meilleur titre que Platon, le surnom de « divin », parce que les vérités qu'il a enseignées ont éclairé les consciences et sanctifié les âmes, tandis que les leçons de l'Académie n'ont jamais inspiré qu'une admiration stérile.
L'esprit humain ne resta pas stationnaire au sein de l'Eglise après la mort de Févêque d'Hippone. Des hommes de science et de vertu, David l'Arménien, Zacharie de Mitylène, Philopone et Jean Damascène en Orient; Claudien Mamert, Salvien, Martianus Capella, Boëce, Cassiodore, Isidore de Séville, le vénérable Bède en Occident, servirent d'intermédiaires entre le siècle de saint Augustin et le siècle de Gharlemagne. Ils furent, selon l'expression de M. Barthélémy Saint-Hilaire, les anneaux d'une longue chaîne intellectuelle « qui unit l'antiquité aux temps modernes (1). » Ils ont donné une solution à la plupart des problèmes philosophiques, et ils nous ont légué non point un amas de connaissances à l'état informe « d'embryon », comme l'ignorance n'a cessé de le redire, mais une science déjà fortement élaborée et à peu près coordonnée dans ses grandes lignes.
Ces intrépides travailleurs ne se laissèrent pas distraire de leurs recherches par les invasions barbares ; à mesure que les
(1) Dictionn. des sciences philos., 1876, p. 345.
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vieilles civilisations disparaissaient sous le flot envahisseur, ils travaillaient à sauver les épaves de la sagesse antique, comme on cherche à recueillir les débris d'un navire au milieu d'une tempête.
Les uns commentaient les livres d'Aristote sur la logique, la métaphysique et la morale; les autres composaient des manuels, non seulement pour réfuter les erreurs les plus populaires du paganisme ou de l'hérésie, mais aussi dans le but d'initier leurs disciples à l'étude élémentaire de la philosophie.
Ils jetaient ainsi les bases de la scolastiqiie. De Charlemagne à saint Thomas, la haute culture de l'esprit a été du domaine exclusif de l'Eglise, et, à part certaines personnalités isolées chez les Juifs et chez les Arabes, les penseurs distingués ont appartenu au christianisme, bien que tous ne soient pas restés dans les limites de l'orthodoxie.
Tous, à la vue des ruines amoncelées en Europe par les peuples du nord, étaient persuadés que la civilisation en s'éloignant de Dieu tombe tôt ou tard sous les coups de la barbarie. Les grandes vérités religieuses : la bonté, la justice, la sainteté de Dieu, son existence même avaient été mises en doute par les hérétiques des premières siècles. La foi du peuple chrétien était ébranlée. Aussi les hommes d'Eglise qui purent se livrer à l'étude pendant les « siècles ténébreux » qui précédèrent Charlemagne, se proposèrent-ils de recourir à toutes les armes de la dialectique pour protéger nos dogmes.
C'est pour avoir ignoré ce but, qu'on a traité de « puériles » et « d'oiseuses » ces joutes incomparables du Moyen Age où Ton voyait figurer et les évêques, et les moines, et les professeurs laïques, et les milliers d'élèves qui peuplaient les écoles. Les croisés ne montraient pas une ardeur plus chevaleresque
sur les champs de bataille que ces champions de la vérité dans les tournois intellectuels. Citons les principaux.
Alcuin, l'ami de Charleinagne et le fondateur de l'école du Palais, ne fut ni « un pauvre grammairien », comme on Ta qualifié dédaigneusement, ni « un médiocre logicien. » Ses écrits ont déjà le caractère qui distinguera les œuvres des Bcolastiques : le respect de l'antiquité uni à la hardiesse des investigations personnelles.
Son disciple, Raban Maur, illustra le monastère de Fulde et en fit le centre d'un mouvement scientifique dont l'influence s'étendit au loin, surtout en Allemagne et en France.
Scot Erigène lui-même, malgré ses tendances vers le panthéisme et le rationalisme, imprima une nouvelle impulsion à l'école palatine, et son ouvrage de Divisione naturœ, où il accumula tant de sophismes et d'hérésies, fut composé avec la constante préoccupation d'harmoniser la foi et la raison ou de tracer à l'une et à l'autre leurs limites respectives.
Le monastère de Saint-Germain d'Auxerre devint à la même époque un foyer de science, grâce à deux maîtres habiles, Heiric et Rémi.
Pendant les guerres civiles et les invasions normandes, Gerbert s'acquit une telle réputation de savoir qu'il passa pour un personnage surhumain. Un peu plus tard, on vit le moine Lanfranc se mesurer avec l'apostat Bérenger et le forcer d'abaisser son orgueilleuse raison devant les mystères de la foi. Saint Anselme, son disciple, sonda les grandes thèses de la métaphysique à l'aide d'une raison très déliée et très perspicace, singulièrement fortifiée par la parfaite connaissance des Ecritures; mais il se plut, peut-être outre mesure, à contempler dans ses propres idées le Dieu que son âme pure et délicate cherchait partout dans le miroir des créatures .
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Avec Roscelin, Guillaume de Champeaux et Abélard, saint Bernard, Hugues et Richard de Saint-Victor, Pierre Lombard et Jean de Salisbury, Guillaume d'Auvergne, Alexandre de Halès, Vincent de Beauvais et Albert le Grand, la lutte des idées et des systèmes se changea en une mêlée universelle ; il y eut alors en Europe un déploiement d'activité intellectuelle que ne connurent jamais les écoles païennes d'Athènes, de Rome et d'Alexandrie. Ces maîtres illustres ressemblaient à des généraux en temps de guerre : ils entraînaient à leur suite des bataillons d'écoliers, et les villes devenaient presque désertes, quand ils les abandonnaient pour établir ailleurs le centre de leurs opérations.
Non seulement ces docteurs ne sont pas des échos serviles . de leurs devanciers ; mais ils affichent des allures d'indépendance qui effrayent parfois l'orthodoxie. Les uns se plaisent à côtoyer les abîmes du scepticisme, du panthéisme et du rationalisme ; les autres ne savent pas assez se prémunir contre les rêveries du faux mysticisme. Plusieurs restent fidèles aux doctrines traditionnelles ; ils polissent les matériaux que les siècles ont amassés, ils en recueillent de nouveaux, et tentent même, à l'exemple de Pierre Lombard, de Guillaume d'Auvergne, de Vincent de Beauvais et d'Albert le Grand, d'élever à la gloire de l'Eglise le bel édifice qu'on doit appeler plus tard la Somme ou X Encyclopédie de la science chrétienne.
Mais ce chef-d'œuvre était plus difficile à réaliser que les basiliques du Moyen Age. Il fallait pour y mettre la main et l'exécuter avec succès une intelligence d'une originalité puissante, un génie doué d'une profondeur et d'une élévation, d'une ampleur et d'une solidité que saint Augustin lui-même ne réunit pas dans un degré suffisant.
Enfin paraît, à L'apogée du xma siècle, celui qu'on nomme rAristote chrétien, ou plutôt l'Ange de l'Ecole et le prince des philosophes.
« Qu'ils sont rares, s'écrie à son sujet le P. Lacordaire, les hommes à qui le ciel a dispensé l'éminence ! qu'ils sont rares, les conquér antsdevant qui la terre s'est tue comme Alexandre, les législateurs qui ont tiré les peuples du néant comme Moïse, les orateurs qui ont ému les multitudes comme Démosthène, les poètes dont la postérité a retenu les chants comme Orphée ! Combien plus rares ces hommes, mortels comme nous, qui ont entendu la voix de la vérité dans toutes ses sphères, depuis le murmure qu'elle produit dans l'atome jusqu'à l'harmonie qu'elle fait tomber des lèvres de Dieu, et qui, paisibles possesseurs de ce concert, l'ont redit à notre oreille avec une puissance digne de notre âme, de l'univers et de Dieu lui-même!
Tel fut saint Thomas d'Aquin !
Il y avait douze siècles écoulés que le Verbe divin, que l'auteur de la parole : Allez et enseignez toutes les nations, se suscitait dans son Eglise des docteurs. Mais, fils du temps non moins que de l'éternité, ces grands esprits ne pouvaient aller plus vite que la vérité elle-même ; ils répondaient aux connaissances, aux besoins de leur âge, et si leur foi n'avait point de borne, leur théologie se ressentait d'un édifice qui commence et dont le plan, conçu par Dieu, devait s'exécuter lentement, comme tout ce qui sort de la main de l'homme et de sa liberté. Les plus illustres, sans songer à la gloire d'une construction totale, s'attachaient aux erreurs que le vent de leur siècle leur apportait à combattre; ils laissaient à l'Eglise des fragments impérissables, mais des fragments, et saint Augustin lui-même, le plus ingénieux et le plus profond des Pères, ne traçait qu'à
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demi dans sa Cité de Dieu le monument doctrinal qu'attendait la chrétienté.
Enfin, après douze siècles de préparation, vint l'heure naturelle où l'homme, de concert avec Dieu, pouvait construire et achever. L'Orient avait éclairci la doctrine par ses hérésies; l'Occident, délivré des restes du vieux monde, jeune, fort, libre, avait grandi dans les robustes initiations de la guerre et de la foi, et son intelligence hardie se trouvait en possession du double héritage des siècles antiques et des siècles nouveaux.
Beaucoup eurent en même temps la pensée d'élever l'édifice sacré, car une fois que les choses sont à leur terme, elles enfantent d'elles-mêmes les hommes qui doivent les servir. Mais entre ces concurrents d'une gloire et d'un service incomparables, un homme seul en avait reçu tous les dons : vous savez, qui je veux dire, et cette tête vénérée qui nous écoute du fond de sa poudre vous le dit mieux que moi.
Sans doute, la science de la nature et de l'humanité n'avait point atteint, au xme siècle, le développement inouï qu'elle a de nos jours. Mais les travaux d'Aristote, ressuscites alors et fécondés par la subtilité pénétrante du Moyen Age, ne laissaient pas le génie dépourvu de tous les secrets de l'univers. Saint Thomas d'Aquin avait puisé à cette double source, et ce qui lui manquait encore du côté de la science, il le retrouvait au dedans de lui par la souveraineté de la plus sublime raison qui fut jamais. Aucune expression ne saurait peindre ce coup d'œil dans l'infini, cette domination de la pensée, qui s'empare des lois et de leurs causes et les réduit à un tissu palpable que l'œil le plus vulgaire saisit et entend. Simple comme l'aigle, vaste comme lui, on ne le perd jamais de vue dans son vol, si élevé qu'il soit, et ses serres puissantes écartent tous les nuages ; i)
demeure immobile dans la lumière et comme se transformant en sa substance.
Mais le génie, si grand soit-il, n'est entier que par la foi. Saint Thomas d'Aquin avait reçu dans l'âme, à son berceau même, le dernier trait de la main qui l'avait prédestiné. Il croyait ardemment toute la foi, et elle n'avait pour lui, si je dois me servir d'une expression de Bossuet, aucun épouvantement. Il avait démêlé les nœuds qui font de ses mystères des mystères d'amour, et la charité, en le jetant dans l'abîme, l'avait mis à Taise pour tout. Je peux croire, si j'aime, à un Dieu qui s'est fait homme, parce que c'est un acte d'amour; je peux croire, si j'aime, à un Dieu qui a conversé avec mes pères, qui a mangé et bu avec eux, qui a dormi dans leur sein, parce que ce sont des actes d'amour. Et si un peu d'amour me donne un peu de foi, je comprends cette foi qui dévorait saint Thomas d'Aquin, et qui, tombée comme une flamme dans l'immensité de son génie naturel, faisait de son cœur une extase et de son intelligence une révélation (1). »
Saint Thomas est avant tout un penseur. Il doit sans doute à la ferveur de ses prières, mais aussi à la profondeur de ses réflexions et à la sûreté de son coup d'œil cette science merveilleuse qui l'élève au-dessus des autres docteurs et lui assure la royauté sur les intelligences. Il saisit avec une admirable précision les droits et les devoirs de la raison et de la foi, leurs rapports mutuels et le secours qu'elles se prêtent ; appuyé sur les premiers principes et sur les faits de l'expérience, il descend jusqu'aux dernières conclusions ou atteint, avec une égale facilité, les sommets les plus élevés de
(1) Discours pour la translation du chef de saint Thomas d'Aquin.
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la science ; sa méthode, toujours rigoureuse dans la forme, n'a rien d'absolu dans les procédés : elle est tout ensemble inductive et déductive ; ses procédés réalisent toujours l'harmonieux accord de la théologie et de la philosophie, mais il se garde de les confondre ; il se sert de la raison et de la foi comme de deux ailes pour s'élever vers le monde des esprits et des -essences. Là est le grand secret de sa force et la principale cause de sa supériorité sur le philosophe païen auquel on l'a souvent comparé, Aristote.
Le fondateur du Lycée ne pense et ne raisonne que d'après les lumières naturelles; il n'a pas même l'intégrité des mœurs et la délicatesse du sentiment religieux qui favorisent chez Platon l'élan du génie; mais, dans sa sphère, il est admirablement .secondé par les circonstances, et, utilisant avec art les ressources que met à sa disposition la munificence d'Alexandre, il compose les ouvrages immortels qui lui valent d'être appelé « le philosophe » ou « l'entendement de l'école ancienne. »
Ce petit grec de Stagire, à l'esprit caustique, à la voix grêle, à l'extérieur peu gracieux, remue à lui seul plus d'idées que tous les hommes de son temps et il exerce une influence que les siècles ne parviennent point à détruire. Toutefois,- si on étudie à fond sa doctrine, on y aperçoit des lacunes, des obscurités et des erreurs qui en font un monument inachevé, de proportions bien mesquines à côté de la Somme théologique.
L'être envisagé en lui-même et dans son acception la plus large est l'objet de la métaphysique. L'analyse réflexe et méthodique de l'idée directe d'être nous fournit deux notions primordiales, celle de l'acte et celle de la puissance : de plus, elle nous permet de constater la double aspiration qui nous porte à connaître et à aimer l'être. La science est là en germe,
LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE Gi
comme l'arbre dans le fruit, la moisson dans la semence ; tâchons d'en saisir la genèse et d'en suivre l'épanouissement, à la suite des doux grands hommes dont nous comparons le génie.
Aristote attribue à l'acte ce qu'il conçoit de plus parfait, et il s'élève, de degré en degré, à l'Etre qui est tout acte, sans mélange de puissance : à l'acte pur, à la simplicité exempte de composition, à l'existence infinie, à la substance sans changements, au moteur immobile. Là s'arrête l'effort de son esprit. Saint Thomas monte plus haut ; il découvre en Dieu la cause efficiente, exemplaire et finale de tous les êtres contingents : cause souverainement efficace, pouvant créer les mondes sans le secours d'aucune matière préexistante; cause souverainement libre, ayant pour mobile la bonté, et pour règle la sagesse.
Aristote ne recule pas jusqu'au néant les limites de la possibilité, et, n'admettant pas dans le premier moteur une vertu créatrice, il ne comprend pas qu'une chose puisse arriver à l'existence si elle n'a sa raison d'être dans les énergies des causes secondes ; il tombe ainsi dans le dualisme, et place à côté de Dieu un monde éternel où tout se meut et tout se succède suivant le cours inflexible des lois générales. Ce naturalisme rigoureux exclut les interventions surnaturelles et ne semble pas permettre à l'âme humaine d'agir librement ni de rester maîtresse de ses destinées. Saint Thomas, avec son coup d'oeil plus profond, voit tous les êtres procéder à l'origine d'un même principe créateur, s'harmoniser dans un ordre parfait et obéir à des lois régulières, mais non pas immuables; il reconnaît dans le législateur suprême la puissance d'agir dans la nature en dehors des lois ordinaires, et il admire dans la Providence cette sagesse et cette force qui conduisent l'homme à sa fin sans violenter le libre exercice de ses facultés.
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Aristote manque d'ampleur dans la théorie de la connaissance. Dieu, n'étant ni le créateur ni l'architecte des mondes, ne possède pas en lui d'archétypes ou d'idées primordiales, et par suite, son intelligence tout immatérielle ne comporte aucun milieu dans lequel elle puisse percevoir les êtres sensibles ; l'esprit humain, de son côté, ne peut pas contempler Dieu dans le miroir de la création ; il devine seulement l'existence d'un premier moteur immobile caché derrière le flux et le reflux perpétuels des êtres contingents. D'après saint Thomas, Dieu voit les créatures en lui ; nous voyons Dieu dans les créatures. Dieu connaît dans ses idées éternelles tout ce qui peut exister, saisit dans ses décrets tout ce qui doit exister. Il est la mesure de la vérité, et comme il se comprend d'une façon adéquate, rien n'échappe à la pénétration de son regard. La vérité exprimée dans l'univers par l'acte créateur est l'objet de notre entendement, et nous découvrons dans les objets qui nous entourent un vestige et une image des attributs divins ; puis, grâce aux lumières de la Révélation, il nous est donné dès ici-bas de soulever un coin du voile qui nous cache l'essence infinie.
Aristote, malgré ses qualités de naturaliste et sa finesse d'observateur, ne peut asseoir sa morale sur des bases solides ; en effet, rien n'est plus obscur dans sa philosophie, rien n'est plus vague que ses notions d'autorité, de droit et de devoir, de liberté, de récompense et de châtiment. L'égoïsme paraît être le grand mobile de ce favori d'Alexandre le Grand. Saint Thomas, en vrai disciple de Jésus-Christ, pratique et enseigne la morale de l'amour et du sacrifice. Arrêtons-nous; ce parallèle, esquissé à grands traits, suffit pour mettre en relief l'immense supériorité que la Révélation confère au philosophe chrétien.
Le Docteur angélique ne s'est pas borné à la conception d'un
plan où dominent l'élévation, la profondeur, l'ampleur et la solidité du génie ; il a mis la dernière main à son œuvre et l'a achevée dans ses diverses parties. Désormais la philosophie chrétienne possède tous les caractères d'une vraie science : elle aura ses alternatives de décadence et de progrès, elle ne variera pas dans la substance de son enseignement.
Cependant, ne l'oublions pas, si l'Eglise est une école d'autorité, elle est aussi une école de liberté ; aussi les luttes et les discussions qui favorisent le développement de l'esprit se continuentelles d'âge en âge. Si l'on veut avoir une idée de ce mouvement intellectuel et se figurer l'étonnante fécondité de ces esprits dont notre siècle parlait naguère avec dédain, il suffit de se rappeler les noms de saint Bonaventure, de Duns Scot et de Roger Bacon, de Suarez et de Vasquez, de Fénelon et de Bossuet.
Un rationaliste, qui paraît avoir étudié avec une certaine bonne foi la philosophie du Moyen Age, M. Hauréau, ne peut s'empêcher de rendre hommage à ces humbles religieux, qui furent presque tous de grands hommes. Voici comment il s'exprime, après avoir énuméré les œuvres de Duns Scot : « Quelles étaient l'activité, l'audace et la fécondité de tous ces maîtres du xme siècle ! Celui-ci meurt à trente-quatre ans, à l'âge où, de nos jours, on ose à peine demander, en produisant quelques écrits, si l'on est jugé digne de figurer au dernier rang dans la légion des philosophes, et, après avoir été le professeur le plus occupé d'Oxford et de Paris, il laisse, comme fruit de ses veilles, la matière de treize volumes in-folio, dans lesquels ne seront pas compris ses sermons, ses commentaires sur la Genèse, les Evangiles, les Epîtres, etc., etc. Soyons sincères, pour nous cela tient du prodige (1). »
(1) Hauréau, Hist. de la philos, seul.. IIe p., t. II, p. 173.
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Pourquoi alors ne pas s'inspirer d'un enseignement aussi solide et aussi salutaire? pourquoi ne regarder les vénérables in-folio du Moyen Age que comme des curiosités archéologiques ? Ah ! c'est que « la philosophie chrétienne s'oppose au progrès de la civilisation moderne » ; c'est qu'il faut proclamer « l'autonomie » de la raison, etc.
Ces aphorismes, débités avec une assurance superbe, il y a vingt-cinq ans, dans les écoles universitaires, ont, grâce à Dieu, perdu de leur autorité, depuis le Concile du Vatican et surtout depuis l'avènement de Léon XIII.
Une école néo-scolastique s'est formée en Italie, puis s'est fait connaître en France et en Allemagne. Avec les encouragements de l'Eglise, elle reprend de nos jours, en l'adaptant aux découvertes récentes, l'enseignement philosophique des grandes chaires du Moyen Age. Cette école s'est recrutée tout d'abord dans les rangs du clergé ; mais peu à peu des laïques instruits se sont initiés à ses théories, pour les adopter ensuite. Aujourd'hui, les doctrines de saint Thomas sont enseignées à Paris, en pleine Sorbonne (1) ; des membres éminents de l'Université ne leur ménagent ni l'attention ni les éloges, et il est permis d'espérer que ces fortes et lumineuses doctrines, en reprenant possession des esprits, mettront fin à l'anarchie intellectuelle dont nous souffrons depuis deux siècles.
(1) Par M. Gardair, professeur libre de philosophie thomiste.