CHAPITRE IV
La philosophie contemporaine.
Le mouvement d'opinion qui, en notre « fin de siècle », porte les meilleurs esprits vers la philosophie chrétienne est dû principalement à l'initiative de Léon XIII ; mais peut-être n'eût-il pas été possible sans la « banqueroute » de la philosophie rationaliste qui, prévue depuis longtemps par le regard perspicace du Pontife, est maintenant un fait accompli.
En philosophie comme en littérature, le début du siècle avait été plein de promesses ; une éclosion merveilleuse de talents semblait inaugurer le règne de la libre-pensée. Cousin proposait alors de remplacer les croyances surannées et les lois gênantes du catholicisme par un code de morale emprunté à la seule raison, et ce programme était adopté d'enthousiasme* par les milliers de jeunes gens qu'électrisait son éloquente parole. Jouffroy, cette âme si haute, si naturellement chrétienne et si malheureusement dévoyée, reniait la foi de son enfance en écrivant des pages tristement célèbres auxquelles il donnait pour titre : Comment les dogmes finissent, et Jules Simon, leur plus brillant disciple, employait son merveilleux talent d'écrivain à vanter les avantages d'une religion purement naturelle.
De tant de travaux entrepris, de tant d'espérances et de tant d'efforts, qu'est-il resté en fin de compte?
ClViLlS. CHRÉT. — * 5
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Soyons justes. Les philosophes de nos jours ont été des observateurs incomparables ; grâce aux découvertes des sciences expérimentales, ils ont fait faire à l'analyse psychologique des progrès qui resteront ; mais de toutes ces doctrines présentées, il y a soixante ans, comme le dernier effort de la sagesse humaine : éclectisme, fidéisme, ontologisme ou positivisme, pas une n'a résisté à l'épreuve d'un demi-siècle ; pas une n'est restée debout ! Les seules oeuvres qui n'aient pas été entraînées dans cet effondrement des systèmes sont des œuvres vivifiées par la pensée chrétienne, les écrits de J. de Maistre et de M. de Bonald ; encore n'appartiennent-ils que partiellement à notre siècle !
Parcourons d'un regard rapide ces brillants essais qui, presque tous, portent la marque d'un talent de premier ordre, et auxquels il n'a manqué que le souffle chrétien pour devenir des chefsd'œuvre. Nul spectacle n'est plus instructif que celui de cet édifice élevé à grands frais sans le secours de Dieu, et s'abîmant, après quelques années, dans une ruine lamentable.
Tout le mouvement philosophique du xixc siècle dérive de la révolution cartésienne, mais se rattache plus immédiatement aux travaux d'Emmanuel Kant.
Kant fut un homme de génie ; mais il eut .le malheur de naître en dehors de l'Eglise catholique et de se complaire plus que de raison dans les conceptions de son propre esprit. Dédaigneux de toute autorité, il soumit à une critique audacieuse les bases les plus fondamentales de toute connaissance; de plus, pour traduire les mille nuances de ses idées toujours ondoyantes, il eut recours à une terminologie vague et obscure, qui s'est pliée à toutes les interprétations et a contribué à l'anarchie intellectuelle dont les universités allemandes nous ont donné un si triste exemple.
L'analyse de la fameuse Critique de la raison pure nous amène
à cette conclusion que Kant doit être rangé parmi les chefs du Bcepticisme idéaliste et du rationalisme absolu. Sou système peut se ramener au conceptualisme de l'Ecole avec toutes ses conséquences désastreuses. A l'exemple de Descartes, Kant a eu le triste privilège de préparer les esprits à la plupart des erreurs contemporaines. Après avoir fait du moi le but des recherchesde l'esprit et des aspirations de Famé, il condamne ses disciples à Identifier le moi avec la divinité elle-même; c'est le panthéisme sous sa forme la plus orgueilleuse.
La Critique de la raison pure conclut que l'existence des phénomènes est certaine, et que leur connaissance, réglée par les lois universelles et nécessaires de la pensée, suffit à constituer la science, mais que l'existence des réalités objectives demeure incertaine. La métaphysique n'est donc pas une science, car elle ne peut fournir aucune démonstration de l'existence de son objet. C'est le scepticisme. Kant, il est vrai, s'efforce d'échapper à cette conséquence dans la Critique de la raison pratique; malheureusement les arguments de la raison pratique n'ont de valeur, selon lui, qu'à la condition que la raison pure ne soit pas purement subjective ; la seconde partie du système se trouve donc en contradiction avec la première, et le chef du « criticisme », en Renfermant tout d'abord dans le moi, se condamne logiquement à nen plus sortir. Pour éviter le passage illégitime du sujet à l'objet, ses successeurs les identifieront l'un à l'autre, et le kantisme aboutira ainsi au panthéisme idéaliste.
Panthéisme, scepticisme, voilà ce qui nous reste de la doctrine de Kant. Malgré la profondeur de ses analyses et la puissance de son originalité, est-ce bien là une doctrine de progrès?
Vue école plus modérée et mieux adaptée à l'esprit français a tâché de recueillir dans les divers systèmes du kantisme et du
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panthéisme allemand quelques parcelles de vérité et les a fondues dans un syncrétisme qui, grâce au talent des maîtres, a rallié tout d'abord une foule d'esprits brillants ou enthousiastes. C'est la tentative de Cousin et de Jouffroy, dont nous avons vu plus haut le lamentable avortement.
L'éclectisme, ou, comme on l'appelait pompeusement, le spiritualisme, n'est pas et ne peut pas être la vraie philosophie : il lui manque l'unité, ou l'élément le plus essentiel pour constituer la science. Il n'était point de ces doctrines qui sauvent les sociétés, parce qu'il était l'œuvre de la sagesse humaine, toujours « courte par quelque endroit », toujours incomplète et toujours défaillante. C'était une erreur, mais au moins n'avaitelle rien de dégradant.
On n'en saurait dire autant de cette « canaille de doctrine », comme l'appelait Lacordaire dans un mouvement indigné, qui a perverti, en notre siècle, tant de nobles intelligences. Elle porte le nom générique de science positive et comprend : le matérialisme avec toutes ses nuances, le socialisme avec ses tendances diverses et le positivisme proprement dit.
Une formule célèbre résume ainsi le panthéisme idéaliste : Dieu ne se connaît, Dieu n'est réel que dans l'homme. L'école matérialiste a aussi son axiome : L'âme ne vit, l'âme ne pense que dans la matière. L'école positiviste énonce ainsi son principe fondamental : Il ne faut rien croire, rien admettre que sur la foi de l'expérience.
Ces deux dernières écoles ont entre elles une telle parenté qu'on les désigne souvent sous le même nom. Pour les positivistes comme pour les matérialistes, la proposition de Locke est vraie : Nous ne pouvons saisir ce qui dépasse la portée des sens ; la cause, l'essence, la substance nous restent inconnues ;
nous savons seulement la signification attribuée à ces différents
mots.
Le matérialisme a compté, de nos jours, parmi ses premiers adeptes Cabanis, Lamarck, Gall, Broussais.
D'après Cabanis, les opérations de l'esprit, les inclinations de la volonté, les impressions sensibles sont des produits de l'organisme cérébral, comme la digestion est un produit de l'estomac : u le cerveau digère les impressions » et fait « organiquement la sécrétion de la pensée. » Cabanis, il est vrai, mitigea plus tard sa doctrine et attribua au principe de la vie « l'immatérialité, l'inimité, la persistance après la mort » ; il reconnut, au-dessus des phénomènes de l'univers, une « nature » ou être doué « d'intelligence et de volonté. »
Lamarck fut l'un des plus hardis défenseurs des générations spontanées, et il ouvre la voie aux partisans du transformisme. Il explique l'origine, le progrès et le fonctionnement de la vie à l'aide de deux principes assez analogues à la lutte et à la sélection de Darwin ; ce sont Y opposition et Y effort. « La matière, dit-il, n'est point homogène ; il règne même une violente opposition entre les éléments qui cherchent, non pas à s'unir, mais à se séparer. Toutefois, malgré la résistance de la nature, les éléments se groupent et forment des êtres vivants, grâce à l'activité prodigieuse d'une force organisatrice qui se confond, suivant toute apparence, avec la chaleur et l'électricité. La vie, qui est le fruit spontané de l'organisation , se transforme sous l'influence persistante du même fluide ; la résistance amène l'irritabilité, l'irritabilité engendre le sentiment, le sentiment fait naître le besoin, le besoin produit l'organe. » Cette dernière proposition est-elle autre chose qu'un paradoxe contraire à la raison et au bon sens ?
Gall, l'inventeur de la Phrénologie, enseigne que la matière
pense. Les facultés de l'âme sont les modes divers de l'activité humaine; ces modes supposent des centres qui se localisent dans le cerveau. En observant les protubérances du cerveau, on reconnaîtra les penchants de chaque individu. Les qualités morales et les facultés intellectuelles sont innées. L'exercice ou la manifestation de ces qualités, de ces facultés, dépend de l'organisme. Tirez les conséquences : l'homme n'est ni libre, ni responsable.
Broussais s'efforce de compléter ses devanciers. Il prétend expliquer par l'irritation le fonctionnement des organes et les phénomènes de la vie sensitive, intellectuelle et morale. Les tissus, dit-il, sont composés de fibres ; quand les fibres se contractent, il y a excitation, irritation; si l'excitation se produit dans la pulpe cérébrale, elle est une perception, un jugement, une volition. En général, toute émotion vient d'une « stimulation » de l'appareil nerveux.
Les erreurs et les contradictions des matérialistes sur les rapports du moral et du physique, ou sur l'unité du principe vital, ne sont ni moins graves ni moins nombreuses. Les uns sont pour l'unité du principe vital, tout en affirmant qu'il ne diffère pas des propriétés de la matière; les autres enseignent que les organes, pris séparément, sont des centres de vie et d'activité dont le simple groupement constitue l'autonomie et l'identité des êtres vivants ; plusieurs pensent que la nature est un immense réservoir d'éléments qui sont autant d'organes rudimentaires, de cellules infiniment petites où la vie se cache à l'état de germe; ces éléments s'unissent, obéissant aux lois d'un déterminisme extérieur ou intérieur, et de leur union résulte la vie. Les plantes, les animaux peuvent donc se définir : une société de cellules dont le groupement et les tendances se manifestent fatalement, nécessairement, aveuglément.
Telle est la dernière expression du matérialisme contemporain, dont P. Bert, naguère professeur à la faculté des sciences de Paris, et L. Luys, membre de l'Académie de médecine, se font les échos et les interprètes.
Ici encore la division existe entre les partisans des nouvelles doctrines : les uns font certaines réserves spiritualistes ; les autres se précipitent sans honte dans l'athéisme le plus grossier. « Point de force sans matière, disent ces derniers ; point de matière sans force. La force est une des propriétés intrinsèques et « essentielles» de la matière ; elle est le principe de l'activité, du mouvement, de la vie. La matière et la force sont Tune et l'autre éternelles et immortelles, « incréées » et « indestructibles. » Elles se transforment et se combinent pour composer l'univers ; mais, dans leurs évolutions, elles obéissent à des lois nécessaires et aveugles. Le mécanisme de l'univers est un vaste « déterminisme », d'où il faut exclure toute cause efficiente et finale, distincte de la matière et de la force physique. Dieu et l'âme sont de pures abstractions, et les croyances représentent des produits, des résultats d'une certaine « réflexion », d'une certaine « méditation. » Les vertus sont les fruits de la « civilisation », de la graduelle élévation de l'homme au-dessus de l'animalité. Suivant ces singuliers philosophes, la pensée n'est pas une sécrétion, et il est faux de la comparer à la bile ; toutefois elle résulte des forces combinées du cerveau, et elle ne suppose pas l'existence d'un principe spirituel. L'homme tout entier appartient à ce monde terrestre : son origine, son développement, ses destinées, son bonheur ont leur raison d'être dans les lois qui régissent les autres corps. Ainsi parlent l'allemand Bùchner (1) et ses disciples.
(1) Biichnor, Matière et Force.
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Les doctrines matérialistes ne peuvent pas être purement spéculatives ; elles ont nécessairement des conséquences morales et sociales. Elles donnèrent naissance, il y a cinquante ans, à des utopies qu'il est intéressant de connaître, parce qu'elles ont été elles-mêmes le point de départ des théories socialistes si en faveur de nos jours. D'ailleurs, les disciples de Saint-Simon s'intitulent déjà socialistes.
Ils parlent de Dieu et résument la vieille théorie de l'identité absolue dans cette formule : Dieu est tout ce qui est; tout est en lui, tout est par lui, tout est lui. Pour des esprits inattentifs, voilà une profession théiste ; en réalité c'est un pur panthéisme, qui confond Dieu avec le monde visible et invisible, et ne laisse aucune place au Dieu personnel, distinct, indépendant, libre, Créateur du ciel et de la terre.
Pierre Leroux et ses disciples professent une sorte d'émanatisme, d'après lequel tous les êtres sont tirés de Dieu même par un épanchement nécessaire de sa substance.
Charles Fourier prophétise que le monde, se modifiant sans cesse suivant les lois du progrès, doit vivre 80.000 ans. Tous les êtres sont animés, les planètes tiennent conseil, produisent avec de l'arôme les métaux, les plantes, les fruits. Elles sont soumises aux maladies, à la souffrance; les âmes elles aussi souffrent. Elles sont une portion de la terre. A la mort, elles passent dans un corps très subtil, et, dans une série de transmigrations ou d'existences différentes, au nombre de 1620, elles parcourent des espaces immenses et vont habiter d'un astre dans l'autre sous l'influence des passions.
« Je suis, s'écrie à sou tour Jean Reynaud, je suis une substance anonyme que le vent promène à travers l'immensité. Je me suis fixé tout à l'heure sur cette planète où je cherche à me développer en
me rendant utile, et j'aspire' à y ouvrir nies ailes pour reprendre non voyage vers des astres meilleurs. »
Les âmes, « mystérieuse expansion » de l'essence divine, au « sortir du néant » par « l'opération incessante du Créateur », circulent dans l'univers, comme le sang « dans le corps des animaux. » Elles sont retardées souvent dans leur évolution ; mais le progrès général suit son cours, et, tôt ou tard, chaque individu obéit au « souverain principe de la perfectibilité. »
Ce dogme de Jean Reynaud, en diminuant la responsabilité, facilite singulièrement la morale : fais ce que tu voudras, tu es sur d'atteindre tôt ou tard ton degré de « perfectibilité » et de trouver ta place dans le monde panthéiste, comme les principes divers de la matière dans le monde physique. « Heureuses surtout, ajoute-t-on, les âmes qui s'épurent sous le rayonnement du génie de la France et se perfectionnent sous le règne de la liberté remplaçant la tyrannie et le « terre à terre » du vieux génie romain, si longtemps maintenu sur notre globe ! »
Plus radical, Proudhon n'a pas besoin de dogme. Pour lui, Dieu c c'est le mal. » 11 veut établir un ordre nouveau, sans considération de la divinité, et fonder le droit sur le sentiment de la « dignité humaine. » Sentiment vague, dignité mal définie et indéfinissable pour qui rejette Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'àme.
D'autres, à la suite de Cabet, sont plus politiques que philosophes, et, rejetant tout principe éternel, font dériver les lois de la volonté humaine, confondent le droit avec la force physique et changent leur ligne de conduite suivant l'occurrence et l'opportunité.
Les utopies socialistes, variées en politique comme en religion et en philosophie, présentent chacune leur mode de gouvernement,
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et chacune le donne comme le dernier mot de la perfection. Suivant Saint-Simon, l'humanité, après avoir passé par le fétichisme : anthropophagie, état sauvage ; par le polythéisme : esclavage, force brutale ; par le monothéisme : force morale, mais inégalité des conditions, mais mortification de la chair, mais triomphe de l'esprit au détriment du corps, arrive au panthéisme, nouvel âge d'or : plus de dissensions ; tous les hommes prennent part à la communion, au banquet de la fraternité universelle. Toutes les familles sont fondues dans une seule société et chaque membre est classé d'après son mérite et ses capacités. Un chef unique et absolu, le Père suprême, détermine l'entrée dans les différentes carrières, fixe les limites de la propriété individuelle et fait la juste répartition des biens. Son arbitrage remplace l'hérédité naturelle et le droit de tester. De la sorte, le vrai bonheur sera réalisé sur la terre, moyennant, bien entendu, que les hommes soient tout autres qu'ils ne sont. C'est à cela seulement que ni Saint-Simon, ni le Père Enfantin n'ont songé ; il aurait fallu aussi réformer les femmes et trouver la femme forte qu'Enfantin cherche longtemps sans la rencontrer.
Fourier, autre socialiste, n'est pas de l'avis de Saint-Simon. Le Père suprême et les diverses classes de citoyens lui rappellent trop la royauté et les castes. Pour lui, l'égalité et la liberté sont des conditions nécessaires au bonheur, et « l'attraction » fait que les êtres intelligents s'attirent et s'unissent, comme, par une attraction d'un autre genre, s'unissent et se combinent les êtres purement matériels. En s'unissant, les individus forment des séries. Ces séries ou groupes s'attirent à leur tour et composent des phalanges de quinze cents personnes au moins. La phalange doit loger dans un phalanstère, où tous les goûts sont satisfaits, où le travail, exécuté en commun, devient facile et
agréable, où l'on se délasse dans les fêtes, les spectacles, les repas somptueux, où, loin de toute préoccupation religieuse ou métaphysique, l'homme, au sein d'un naturalisme complet, atteint la tin du progrès par le libre développement et l'entière satisfaction des appétits sensuels et de toutes les passions. On voulut essayer du système et établir des phalanstères ; mais on devine ce qui arriva : le phalanstère se heurta à l'impossible, tomba par le ridicule, comme étaient tombées les associations saint-simoniennes. Les esprits furent-ils plus guéris? Quelques individus, oui ; la généralité, non.
Pierre Leroux vint à son tour avec son école humanitaire. Il partait de l'idée que tous les êtres participent à la substance divine, sans être cependant identifiés avec elle, et arrivent, par une série de transformations, à un état où tous les « despotismes », c'est-à-dire toutes les inégalités disparaissent dans la famille, dans la société, dans la répartition des biens. Pierre Leroux n'admet pas plus le Père suprême de Saint-Simon que l'attraction de Fourier : son facteur à lui, c'est la fraternité universelle. Il faut resserrer les liens entre les hommes, entre les nations, convier l'univers à une grande communion de pensées, d'affections, de jouissances. C'est alors que nous obtiendrons le bonheur sur la terre et notre fin suprême.
Le simple exposé de pareilles doctrines en est, ce semble, une réfutation suffisante ; en tout cas, il est facile de voir que les socialistes de cette époque marchent vers la décadence au lieu de poursuivre le progrès, quand, au mépris des plus nobles aspirations de l'âme, ils se confinent dans les limites étroites de la vie présente et s'efforcent de réaliser la vraie félicité sans recourir à l'influence salutaire de la religion. Leur politique, comme celle de tous les positivistes, ne peut être ni une science, ni un art ;
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elle n'est appuyée sur aucun principe immuable, et, au lieu d'un ensemble de règles générales et de lois émanées d'une autorité légitime, elle présente un amas d'utopies conçues par la passion.
La sociologie est la dernière forme que les doctrines positives ont revêtue à notre époque. Elle se rattache à l'école des positivistes proprement dits, ou à cette classe de philosophes qui affectent de se tenir en dehors de tout débat théologique et cherchent à se cantonner dans le domaine des sens. Le savoir consiste, pour eux, dans la « coordination des faits. » L'absoluest « inaccessible à l'esprit humain » et ne peut, en conséquence, devenir l'objet « ni de démonstration, ni de réfutation. » En un mot, le positivisme rejette hors de la science tout ce qui dépasse les données de l'expérience, et il reste neutre sur le terrain de la métaphysique.
Jamais neutralité ne fut moins bien gardée. D'un trait de plume, le philosophe positiviste efface Dieu, l'âme, toutes les substances, et il déclare que la métaphysique, en dépit des Thomas d'Aquin, des Bossuet, des Leibnitz, n'est pas une science. Les êtres spirituels sont autant de « fantômes » créés par la « conscience » ; la substance matérielle est, de son côté, un « fantôme » créé par les « sens. » Nous pensons, dit M. Taine, « qu'il n'y a ni esprit, ni corps, mais simplement des groupes de mouvements présents ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a pas de substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'està-dire, des événements et leurs rapports (1). »
(1) Taine, de V Intelligence; le Positivisme en Angleterre.
A l'exemple de Saint-Simon, Comte et Littrc codent à la manie de diviser la marche de l'humanité en plusieurs étapes. Ils distinguant les périodes théologique, métaphysique et positive. Dans la dernière seulement, l'esprit humain est parvenu à la science, dont le couronnement est la « sociologie. » Cette dernière science, qu'ils préconisent particulièrement, est uniquement basée sur l'observation. L'autorité de Dieu, le libre arbitre, les châtiments et les récompenses de la vie future, les notions métaphysiques du bien et du mal, du vice et de la vertu, n'entrent pour rien dans l'organisation sociale de Comte et de Spencer. Tout y dépend des circonstances de temps et de lieu, du tempérament, des inclinations de la multitude, de l'habileté et des expédients du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire. De plus, les positivistes sont infidèles à leur méthode, quand ils s'efforcent de classer leurs sciences. La coordination du savoir humain suppose une dépendance, un ordre, une harmonie ; or, tout cela ne peut être sans des principes absolus et universels ; donc, ou le positivisme est faux ou la classification des sciences est impossible.
Ajoutons que l'impuissance de s'élever par la pensée jusqu'à Dieu et de lui assigner une place dans un système philosophique est un symptôme de décadence bien plutôt qu'une marque de progrès : «. Oui, je le répète avec douleur, dit un illustre évêque de nos jours, c'est une grande humiliation pour le xixc siècle que l'idée de Dieu y ait pu être mise en question. La Providence l'a permis apparemment, afin que l'esprit humain ne pût s'enorgueillir de ses conquêtes, à la vue d'une telle faiblesse. Car, loin d'être un signe de force, la négation de Dieu n'est qu'une marque de débilité. Quand un esprit ne se sent plus capable de porter dans son sein la grande idée de l'infini, qu'il ne sait plus s'élancer par delà les bornes du relatif et du créé, pour atteindre à l'incréé
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et à l'absolu, il se rapetisse et se découronne lui-même ; et lorsqu'une science croit n'avoir à compter qu'avec des phénomènes et des faits sensibles, sans qu'elle éprouve le besoin de remonter des effets aux causes et des causes secondes à la cause première, ce n'est plus qu'une science tronquée, qui s'interdit tout élan et toute perspective. Car c'est la grandeur de l'intelligence humaine de ne pouvoir faire un pas dans un ordre de choses quelconque sans que l'idée de Dieu se présente à elle comme le fondement qui en supporte les assises et la lumière qui en éclaire les sommets.
« On ne veut plus, dit-on, de métaphysique: l'on n'a que faire des choses supra-sensibles. Mais, Messieurs, c'est la dignité de notre nature que de pareilles questions la préoccupent et la remuent jusque dans ses dernières profondeurs. Si l'homme porte au front la marque de sa supériorité, c'est parce qu'il perce du regard ce rideau de matière qui l'enveloppe, qu'il sent palpiter sous ce vêtement d'atomes un esprit immortel et que toutes les réalités du monde ne sauraient épuiser la capacité de son intelligence ni de son cœur. Voilà pourquoi l'homme est religieux par essence et c'est la plus haute partie de lui-même qui se soulève à la pensée que tout est dit sur son avenir, du moment que cette fragile enveloppe est venue tomber en poudre et qu'on a jeté quelques pelletées de terre sur un peu de matière décomposée (1). »
Le positivisme, on le voit, ne saurait prétendre à l'honneur de doter l'humanité d'une science qui remplace avec avantage l'ancienne métaphysique. Nous avons constaté, d'autre part, l'impuissance du criticisme et de l'éclectisme. Il est temps d'aborder les
(1) Mgr Freppel, Œuvres oratoires, t. I. Discours sur les avantages et les périls de la civilisation moderne.
œuvres des philosophes chrétiens qui ont préparé, au xixc siècle, la renaissance de la scolastique.
Au moment où Kant jetait les bases du rationalisme sceptique, Joseph de Maistre employait sa bouillante ardeur au service de la vérité. Chrétien aux mâles vertus, diplomate aux calculs profonds, écrivain au style nerveux et original, il fut de plus un des premiers philosophes de notre siècle. L'examen de la philosophie de Bacon et les Soirées de Sainl-Pétersbonrg révèlent un génie d'une puissance et d'une originalité extraordinaires. Les hautes pensées y revêtent une forme majestueuse et la rigueur du raisonnement y communique au langage une austère beauté. Le but des deux ouvrages est excellent : arracher la philosophie à l'empire du sensualisme et confondre les déistes qui proclament l'indépendance de la raison humaine.
L'auteur, plus érudit que les autres philosophes de son temps, cite Aristote, saint Thomas, Descartes, Bossuet, Malebranche. Il place les deux premiers parmi les plus « grandes têtes qui aient existé dans le monde », et il loue les autres, mais avec réserve, notamment Descartes, qu'il accuse d'avoir admis, pour le besoin de sa cause, un doute « impossible » et « chimérique. »
Cependant nous devons reprocher à M. de Maistre de s'être montré plus habile à attaquer qu'à édifier solidement, d'avoir tantôt mal interprété Aristote et saint Thomas, tantôt donné sans assez de défiance la main à Descartes et à Malebranche. M thomiste, ni cartésien, il travaille avant tout à substituer l'autorité à la raison et devient, sans être traditionaliste, le père du traditionalisme.
Ses ouvrages contiennent en germe les deux propositions suivantes : certaines idées, surtout dans l'ordre moral, renferment
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un élément à priori qui ne vient pas d'une cause bornée et contingente; le langage, non seulement en fait, mais en droit, n'a été inventé « ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. » Autour de ces deux propositions se livreront de rudes combats, pendant un demi-siècle.
L'erreur du traditionalisme, implicitement contenue dans les œuvres de M. de Maistre , devient formelle chez M. de Bonald, écrivain de premier ordre aussi, avec moins de vigueur et d'élévation, mais avec plus de modération et de méthode. D'après ce philosophe, les notions de Dieu, de Providence, d'âme et d'immortalité, de droit, de devoir, de récompense et de châtiment, ont une valeur intrinsèque qui ne peut être contestée ; car elles viennent de Dieu et sont transmises à travers les siècles sans altération essentielle. Pour établir cette thèse, il suffit de prouver que l'homme ne pense pas sans la parole, et que le langage, « enveloppe et véhicule » de l'idée, tient son origine immédiate de Dieu même. Ces deux faits semblent évidents à l'auteur des Recherches philosophiques. Avant la parole, l'esprit de l'homme est informe et nu, comme était la terre avant qu'une parole féconde la tirât du chaos ; il ne pense pas parce qu'il ne parle pas ; mais, quand il lui a été donné de penser sa parole, il sort du chaos, s'illumine et parle sa pensée. Ce langage, qui tire son origine immédiate de Dieu, vient à l'homme, avec une somme de vérités absolues et nécessaires qui se transmettent d'âge en âge à travers les siècles et forment comme un fonds héréditaire dans le genre humain ; l'éducation supplée à ce qui manque à la raison pour conserver sans altération essentielle le dépôt sacré.
Les rares talents de M. de Bonald et ses excellentes intentions ne l'empêchèrent pas de tomber en des erreurs involontaires. Mais il resta, comme M. de Maistre, fidèle chrétien, serviteur
dévoué de l'Eglise et chercheur sincère de la vérité. La mémoire de ces deux grands hommes est justement vénérée. Il n'en est pas de même du sombre génie qui fut qualifié de Père de
l'Eglise après ses premiers écrits, et dont la chute a été si lamentable. Lamennais mourut en incrédule, sans les secours de la religion.Son Essai sur l'indifférence est traditionaliste ; son Esquisse d'une philosophie est rationaliste : d'un côté, la raison est humiliée, anéantie ; de l'autre, elle est prise pour l'unique mesure du vrai. L'auteur varie suivant les inspirations de son orgueil. Dans un accès d'indignation, il jotte l'anathème à l'esprit de l'homme : a II faut, dit-il, le pousser jusqu'au néant pour l'épouvanter de lui-même ; il faut lui montrer qu'il ne saurait se prouver sa propre existence, comme il veut qu'on lui prouve celle de Dieu ; il faut désespérer toutes ses croyances, même les plus invincibles, et placer sa raison aux abois dans l'alternative ou de vivre de foi ou d'expirer dans le vide. » Cette foi est basée sur l'autorité du genre humain : « S'il existait, dit-il, une vérité universellement crue, unanimement attestée par tous les hommes, dans tous les siècles, vérité de fait, de sentiment, d'évidence, de raisonnement,, à laquelle ainsi toutes nos facultés s'uniraient pour rendre hommage, cette vérité souveraine, manifestement investie d'une puissance suprême sur notre entendement, viendrait se placer en tête de toutes les autres vérités dans la raison humaine. La nier, ce serait détruire la raison même. Quiconque la nierait... serait contraint de douter de sa propre existence... En définissant les caractères de cette vérité sublime, universelle, absolue, nous nommons Dieu. »
L'erreur commune des traditionalistes consiste à prétendre que la raison abandonnée à elle-même ne peut s'élever à la connaissance des vérités supérieures et qu'un secours extrinsèque nous
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-est indispensable pour atteindre un tel but. Ce secours est une révélation primitive qui nous arrive nécessairement par le langage et la tradition. En fait, il est vrai que Dieu a parlé à l'homme dès l'origine ; mais les traditionalistes se trompent sur la question de droit.
La philosophie chrétienne, tenant le milieu entre le rationalisme qui accorde trop à la raison, et le traditionalisme qui ne lui accorde pas assez, enseigne d'une part que l'homme, blessé •depuis la chute originelle, ne peut, s'il est privé de la Révélation, découvrir sans mélange d'erreurs la somme complète de toutes les vérités qui sont indispensables pour la sage direction de la vie ; d'autre part, elle soutient que la raison, même dans l'état présent, n'est pas obscurcie au point de ne pouvoir découvrir aucune de ces vérités universelles et nécessaires, par exemple, l'existence de Dieu et la Providence, la spiritualité et l'immortalité de l'âmé. Les traditionalistes passent d'un fait historique -et contingent à une nécessité métaphysique et absolue : la conclusion de l'argument est plus large que les prémisses. De ce que nous devons beaucoup à la Révélation, il ne s'ensuit pas que la raison ne puisse rien connaître par elle-même, dans l'ordre supra-sensible. Tout acte de foi, s'il n'est complètement aveugle, repose sur un motif connu et apprécié par la raison.
De même, la parole est, en soi, postérieure à la pensée ; autrement le signe précéderait la chose signifiée, l'effet serait avant la cause. Il est donc faux de soutenir que l'esprit humain débute nécessairement dans la science par un acte de foi et doit penser sa « parole » avant de parler sa « pensée. » Enfin, quelque viciée que soit notre nature, elle n'est pas détruite. Nous pouvons remonter de l'effet à la cause, de la contemplation de ce monde visible à Dieu : « Si quis dixerit Déum unum et verum Créa-
torem et Dominum nostrum, per ea quœ facta sunt nalurali rationis humanœ lumine certo cognosci non possc ; anathema sit. »
C'est le concile du Vatican qui parle ainsi ; la cause est jugée. Avant ce décret solennel, la Congrégation de l'Index avait publié, avec l'approbation do Pie IX, quatre propositions où la puissance de l'esprit humain, la légitimité du raisonnement pour démontrer l'existence de Dieu, l'usage des facultés intellectuelles antérieur à l'acte de foi, la valeur des doctrines scolastiques sont nettement affirmés. Le traditionalisme, en désespérant nos croyances, nous jetait dans l'abîme du scepticisme. La main tutélaire de l'Eglise nous en a tirés et a rendu à la raison humaine ses prérogatives. Les traditionalistes ont reconnu leurs erreurs et l'Eglise a pu dire à Dieu : « Je les ai sauvés tous, ô Père « céleste, ceux que vous m'aviez confiés ; un seul a péri (1). »
Parmi les philosophes qui ne veulent pas faire abdiquer la raison, plusieurs se rapprochent de Descartes ou de Malebranche ; c'est le cas du P. Gratry, qui oppose le sens divin à la rigueur du criticisme. L'élévation des pensées et la beauté du langage ne le préservent pas toujours de l'obscurité, et l'on a pu lui opposer le dilemme suivant : Ou le sens divin se rapporte aux facultés affectives, et alors il ne peut être qu'une disposition, et non un critérium par rapport à la vérité ; ou il doit être classé parmi les facultés intellectuelles, et, dans ce cas, nous jouissons de la vision immédiate de Dieu. C'est la théorie des ontologistes.
Passons les Alpes. C'est en Italie que nous trouverons les deux célèbres penseurs qui ouvrirent les voies à l'ontologisme et furent suivis par un bon nombre de Français. Ils étaient prêtres et furent mêlés aux événements politiques de leur
(1) Lamennais.
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pays. Le premier, Rosmini, cherche dans l'être idéal ou l'idée d'être la forme primitive de notre entendement, le lien du subjectif et de l'objectif. Mais, malgré tous ses efforts pour échapper à l'idéalisme, il s'y cantonne nécessairement et en subit les conséquences. Selon lui, l'être idéal est, tout ensemble, la forme native de notre entendement et la matière de toute science. En vain appelle-t-il la perception à son aide ; il est absolument illogique de lui attribuer, pour l'origine des notions secondaires, une vertu qu'elle n'a pas pour la formation de l'idée primordiale. Enfin, si l'être idéal est « objectif », il ne peut représenter d'abord le possible qui n'existe pas ; il doit se confondre avec la « conception immobile de la raison divine. » Et alors c'est l'ontologisme substitué à l'idéalisme.
Le système de Gioberti est plus radical, mais il est plus logique. Ce système, comme le nom sous lequel on le désigne, est trèsvague et plusieurs en abusent pour envelopper dans une même réprobation des hommes qui n'ont souvent ni les mêmes opinions, ni les mêmes tendances.
L'ontologisme, sous sa forme modérée, a été, croyons-nous,, l'objet d'attaques un peu trop vives, et déjeunes convertis n'ont pas toujours su tempérer leur zèle de néophytes. Ce système,, au lieu de paraître à première vue en opposition très formelle avec la théorie du Docteur angélique, semble y confiner au point que les méprises de Gerdil, d'Ubags, de Fabre et de tant d'autres sont faciles à comprendre et surtout à excuser. Hâtons-nous, cependant de le dire, l'opposition existe; elle est même fondamentale. D'un côté, le point de départ de la connaissance est en Dieu ; de l'autre, il est dans les créatures. Pour l'ontologiste, la lumière intellectuelle qui éclaire notre entendement est la lumière divine elle-même ; pour le thomiste, cette lumière est
créée, « participée. » Celui-là dit que nous jouissons, dès la vie présente, d'une vision directe et immédiate de la divinité ; celui-ci pense à bon droit que nous saisissons d'abord les objets en rapport avec nos puissances, conformément à l'adage : Cognitio fit secundum naturam coguoscentis. D'après l'onto- Logiste, Tidée d'infini doit être entièrement « positive », elle ne peut avoir non plus d'autre sujet que la raison divine ; d'après le thomiste, l'idée d'infini ne présente pas de difficulté spéciale ; il suffit, pour la former, de concevoir l'être, la perfection de l'être, la limite de la perfection, la soustraction de la limite.
Les divers essais de philosophie chrétienne tentés en dehors de la scolastique n'avaient pas répondu aux espérances qu'ils avaient laissé concevoir, et plusieurs de leurs adeptes étaient tombés dans des erreurs qui avaient nécessité l'intervention du Saint-Siège. Dans les rangs des catholiques, en France et à l'étranger, des hommes, distingués par la profondeur de leur esprit et par leur attachement à la foi, se mirent à étudier saint Thomas et trouvèrent dans ce trésor inépuisable les richesses qu'on avait inutilement cherchées ailleurs. Nous sommes ainsi amenés à l'étude de ces doctrines néo-scolasliques, dont nous avons salué, à la fin du chapitre précédent, la renaissance toute providentielle.
Saint Thomas, prenant la raison telle qu'elle est, ne la place pas d'abord en face de l'infini ; il veut qu'elle s'élève graduellement du monde sensible au monde supra-sensible, de la connaissance des êtres matériels à celle de Dieu. L'homme arrive, par l'usage légitime de ses facultés, à cette conclusion : il faut qu'il y ait au-dessus de la nature une cause première, un premier moteur, un être nécessaire, existant de lui-même, par lui-même, et sans lequel rien n'existe : être souverainement parfait et gouvernant
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toutes choses par son intelligence infinie et sa toute-puissance ; l'esprit humain monte de la contemplation de la nature jusqu'à la connaissance de Dieu; de là il peut descendre à une étude plus approfondie du monde visible. C'est ce que fait saint Thomas. Guide aussi sûr qu'éclairé, il a pu parfois se tromper dans les questions de détail; mais ses grands principes, et sa méthode demeurent, et les savants gagnent toujours beaucoup à y rapporter leurs découvertes.
Plusieurs causes ont contribué au retours vers la saine philosophie. Les grandes erreurs qui se sont déchaînées contre la vérité ; le scepticisme, le criticisme et le rationalisme, le matérialisme, l'athéisme et le panthéisme, la morale indépendante et les théories socialistes, ont attiré l'attention sur une foule de points dont les écoles du Moyen Age avaient donné la solution sans y attacher une importance particulière. On peut citer comme exemples : la nature, là classification, la valeur des critériums de la vérité, leur rapport avec l'évidence ou le dernier motif de la certitude (1); la méthode analytico-synthétique, son double procédé, ses lois, son mécanisme ; la distinction et l'harmonie des sciences ; les preuves de la spiritualité de l'âme et de l'existence de Dieu ; le rôle du principe formel dans les êtres qui composent l'univers ; sa nécessité et son unité, surtout dans les espèces supérieures ; la finalité envisagée sous ses aspects divers ; l'essence du bien moral, le fondement de la loi, la raison du droit et du devoir ; l'origine du pouvoir civil et les principes qui président à l'organisation et au fonctionnement des sociétés. Tous ces problèmes sont discutés et résolus dans les oeuvres de Liberatore, de Sanseverino, de Kleutgen, de Gonzalez, de Gornoldi, de Stœckl, de Zigliara, de Joseph Pecci, de Morgott, de Schneid, de Pesch,
(1) Cf. Brin, Philosophia scholastica, t. I, Logica, p. III, ch. i.
de Van der Aa, de Merci* et des autres disciples modernes desaint Thomas d'Aquin.
Les progrès des sciences expérimentales fournissent, de leur côté, de précieuses ressources aux scolastiques contemporains. La géologie, l'histoire naturelle, la physique, la chimie, la physiologie confirment les principes de l'Ecole, et plus elles progressent, plus elles s'harmonisent avec la philosophie traditionnelle. Les vrais savants eux-mêmes se dépouillent peu à peu des anciens préjugés et se montrent au moins respectueux pour ce qu'on appelait avec dédain la physique d'Aristote,. de saint Thomas et de Roger Bacon : « Plusieurs savants de ce temps-ci, dit Léon XIII, et des maîtres très distingués de la science et de la nature, témoignent publiquement et ouvertement qu'il n'existe aucune vraie opposition entre les conclusions certaines et bien démontrées de la physique moderne et les principes philosophiques de l'Ecole (d). »
Pie IX, en écrivant à l'archevêque de Munich, en 1862, définit en ces termes l'excellence et l'utilité de la philosophie : « La vraie et saine philosophie a une très noble place, puisqu'il lui appartient de faire une exacte recherche du vrai et de cultiver la raison humaine avec soin et rectitude ; car la raison, bien qu'elle soit obscurcie par la faute du premier homme, n'est pourtant point éteinte ; elle demeure capable d'acquérir un grand nombre de vérités, d'en démontrer d'autres que la foi propose aussi à notre croyance, par exemple, l'existence de Dieu, sa nature, ses attributs ; de justifier ces vérités, de les défendre et de préparer ainsi la voie à une adhésion plus parfaite aux dogmes contenus dans la foi divine. Elle peut même nous faire pénétrer
{lj Léon XIII, Encyclique JEterni Patris.
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plus profondément dans certaines vérités plus cachées que la fW nous révèle. Telles sont les fins que doit poursuivre Faustère et noble science de la philosophie. »
Deux ans plus tard, le même Pontife prit la défense de ceux qui s'appuyaient, dans leur enseignement, sur les principes des scolastiques, et il condamna la proposition suivante : « Les principes et la méthode, selon lesquels les anciens Docteurs scolastiques ont cultivé la théologie, ne répondent en aucune façon aux nécessités de notre temps et au progrès des sciences (1). » Depuis cette époque, il ne cessa de louer ceux qui, marchant sur les traces du chanoine Sanseverino, travaillaient à « la restauration de la vraie philosophie », et il encouragea la fondation des académies où Ton se proposait d'enseigner la doctrine de saint Thomas, notamment sur « l'union de l'âme intellective avec le corps humain » et sur « la forme substantielle et la matière première. » Il ne peut être douteux pour personne, dit-il au cardinal Riario Sforza, « que si l'on remet en honneur cet enseignement dont l'abandon a été la source de tant de maux, L'on n'arrive à extirper le mal jusqu'à sa racine et à guérir le monde. Or ce résultat ne sera atteint par aucun moyen plus efficace que par la doctrine de saint Thomas qui a su ramener toutes les sciences à des principes inébranlables, disposer très clairement toutes ces matières, les développer et les présenter de telle sorte qu'il n'y a aucune vérité à laquelle il ne conduise, aucune erreur qu'il n'apprenne à terrasser, en fournissant les armes les meilleures. »
Il y a dans toutes ces paroles l'expression d'un désir formel; mais on n'y trouve pas, comme le supposent les rationalistes, un ordre impérieux qui violente la liberté.
(1) Pie IX, Syllabus, prop. XIII.
Le même esprit de sagesse et de modération anime les actes de Léon XIII. Ce Pontife, que la divine Providence nous réservait dans ces jours d'anarchie intellectuelle et de défaillance morale, a déployé un grand zèle à Pérouse et à Rome pour propager la doctrine de saint Thomas ; dans ce but, il a fondé des académies savantes, il a multiplié les encouragements et les félicitations, il s'est entouré d'hommes éminents, versés dans l'étude de la scolastique, il a plusieurs fois adressé de « pressantes exhortations » à l'épiscopat de l'univers entier, il a recommandé aux professeurs d'étudier surtout les œuvres de saint Thomas, avec les commentaires de Cajetan et de Ferrare ; par-dessus tout, il a publié l'Encyclique Mierni Patris, du 4 août 1879.
Ce document exerce une salutaire influence sur les destinées de la philosophie contemporaine. Il assure la restauration de la scolastique et en détermine la portée. Le projet dont le chef de l'Eglise poursuit la réalisation n'a rien d'étroit, rien d'exclusif. Les rationalistes suppriment le Moyen Age ; Léon XIII le fait revivre, en tenant compte de la science moderne. Il veut le progrès et non pas la « réaction » ; il se propose d'édifier et non pas de détruire. Et dans cette restauration, le guide et le modèle doit être saint Thomas, le génie profond et sûr par excellence, le prince de tous les philosophes.
L'Encyclique JEterni Patris renferme le vrai programme de la philosophie chrétienne (1).
Le Fils unique de Dieu, dit le Pontife, est descendu du ciel en terre pour apporter le salut au genre humain, et il a gratifié le monde d'un immense bienfait en fondant une Eglise infaillible.
(1) Cf. Brin, Histoire de la philosophie contemporaine.
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Cette Eglise a reçu un mandat qu'elle remplit : enseigner la vérité chrétienne, combattre l'erreur. EJle ne peut donc se désintéresser de la philosophie, science d'où dépendent, en grande partie, la défense de la foi et le légitime développement du savoir humain.
Ces hauts témoignages prouveraient à eux seuls la puissante vitalité de la philosophie chrétienne et sa supériorité sur les divers systèmes qui se sont développés en dehors de l'Eglise, ou n'ont pas tenu compte de la Révélation.
Le chef du rationalisme contemporain se proposa, il y a un siècle, de réformer les lois de la pensée et les règles des mœurs. Il se flattait de terminer les luttes intellectuelles dont les âges précédents lui offraient le spectacle, et, dans ce but, il voulait doter l'humanité d'une métaphysique « épurée par la critique » et réduite, par là même, « à l'immobilité. » La nouvelle science qu'il élaborait devait aussi présenter « l'avantage inappréciable d'en finir pour toujours, à la manière socratique, avec les objections contre la morale et la religion. » Il poussait même ses espérances jusqu'à rêver pour les nations une paix universelle. Or, l'anarchie et la guerre n'ont jamais exercé plus de ravages que depuis le jour où Emmanuel Kant parlait avec une entière confiance du succès de sa réforme.
La philosophie chrétienne n'a pas été, non plus, à l'abri de toute vicissitude ; mais elle contient un principe de force et un élément de vie qui l'ont soustraite à la décomposition et à la mort : elle est unie à la Révélation, et, sans se confondre avec elle, sans renoncer à ses droits, sans rien perdre de sa noblesser elle accepte le frein qui tempère son ardeur, elle se soumet au guide qui l'empêche de s'égarer dans le haut domaine de la spéculation. La foi, de son côté, ne dédaigne point les services
de la raison humaine, elle a même recours à sa lumière, soit, comme nous l'avons vu, pour asseoir ses fondements, soit pour faire admirer la sublime grandeur et l'harmonieuse beauté de ses dogmes. C'est la pensée du Concile du Vatican : « Non seulement, dit-il, la foi et la raison ne peuvent être en désaccord, mais elles se prêtent un mutuel secours : la droite raison démontre les fondements de la foi, et, éclairée par sa lumière, elle développe la science des choses divines ; la foi délivre la raison de Terreur, la prémunit contre elle, et l'enrichit d'amples connaissances. »
Cette philosophie, semblable à l'édifice qui s'élève au milieu des ruines, progresse à mesure que le rationalisme succombe sous les coups de l'athéisme, ou se divise en autant de nuances qu'il compte de partisans. Elle seule, aujourd'hui, affirme la vérité avec une invincible énergie et lutte sans défaillance contre les négations du positivisme et du matérialisme. Son travail, pénible d'abord et en apparence peu fécond, a déjà produit une moisson abondante, et l'Eglise, qui a résolu son triomphe au sein des écoles catholiques, ne s'arrêtera pas dans son œuvre de restauration. Mais, dès maintenant, la démonstration est faite et l'épreuve est suffisante : la civilisation moderne, si hardie dans sa marche, si fière de ses conquêtes, trouvera dans les principes de la scolastique, non pas des entraves qui paralyseront son essor, mais des bases qui l'empêcheront d'édifier sur le sable mouvant. La philosophie chrétienne est aujourd'hui ce qu'elle était hier, ce qu'elle sera demain : la philosophie du progrès.