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210 l'église et le progrès littéraire
Ce dernier souhait ne devait pas s'accomplir. La droite du Très-Haut secoua cette société souillée de toutes les infamies et la jeta par terre d'un coup. L'échafaud succéda au trône, moissonnant avec indifférence tout ce qu'on lui apportait, roi, reine, vieillards, enfants, prêtres, philosophes, innocents et coupables, tous enveloppés dans la solidarité de leur siècle, et victimes de l'apostasie nationale.
Que devenait, pendant cette heure de ténèbres, la parole de l'Eglise? Avait-elle succombé, elle aussi, sur l'échafaud? L'impiété triomphante le crut un instant. A la vue des chaires muettes et des églises dévastées, elle s'applaudit de son œuvre, et se flatta, en fêtant la déesse Raison, de célébrer les funérailles du Christ à jamais enseveli.
L'Eglise, en effet, ne se montrait plus ; elle était redescendue aux catacombes. Aucun écho ne répétait plus ses enseignements ; mais parfois, dans une masure abandonnée, au fond d'un réduit obscur, un apôtre, échappé au martyre, réunissait quelques chrétiens fidèles; il baptisait et instruisait leurs enfants, faisait descendre au milieu d'eux le Dieu de l'Eucharistie, écoutait la confidence de leurs fautes et de leurs douleurs, et parfois les préparait, par le Viatique des mourants, au voyage de l'éternité.
L'Eglise n'était pas morte, elle attendait; sa parole, exilée des temples et des places publiques, retrouvait la liberté au fond des retraites mystérieuses et dans l'ombre même des prisons ; elle convertissait jusque sur les degrés de l'échafaud.
Cependant la France, noyée dans le sang, finit par reconnaître la main qui la châtiait ; elle s'humilia et se frappa la poitrine ; puis elle se souleva peu à peu de sa couche de douleurs : Dieu avait mis un terme à l'expiation. La parole évangélique se fit entendre de nouveau dans nos églises, faible d'abord et timide,
sous la surveillance d'un despote soupçonneux; plus ferme ensuite et plus libre, sous les représentants de l'antique monarchie, enfin pleinement indépendante au retour des Ordres religieux.
Dos les premières années de l'Empire, Frayssinous avait réuni autour de la chaire de Saint-Sulpice des esprits d'élite, honteux de leur ignorance religieuse, et avides de la lumière d'en haut. Il leur avait exposé en un style grave, précis, nerveux, les fondements du Christianisme; mais il devait laisser son oeuvre inachevée.
Le P. Lacordaire recueillit son héritage, et, pendant les périodes les plus orageuses de nos dissensions civiles, les voûtes de Notre-Dame de Paris retentirent de cette parole vibrante, impétueuse, enflammée, qui parfois soulevait les applaudissements des foules, et toujours allumait l'enthousiasme [au cœur des jeunes gens.
Cette Œuvre des conférences, fondée en France, après la Révolution, pour relever l'édifice des croyances religieuses, s'est maintenue avec éclat jusqu'à nos jours sous le haut patronage des archevêques de Paris.
Après le P. Lacordaire, le P. de Ravignan, de sainte mémoire, a pris possession de cette chaire entourée désormais de respect et de sympathie, et il a pu conduire jusqu'à la Table eucharistique ceux que le talent de son prédécesseur avait attirés dans l'enceinte sacrée.
Plus tard, le P. Félix a montré dans l'Evangile la solution de tous les problèmes sociaux qui passionnent le monde moderne.
Enfin, le P. Monsabré a exposé pendant vingt années, avec
un succès toujours croissant, les vérités les plus élevées et les
plus mystérieuses du dogme catholique ; il a repris, dans un
île d'indifférence et de scepticisme, l'enseignement théolo-
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gique donné dans les chaires du Moyen Age, et il a été non seulement écouté, mais compris et admiré ; il ne s'est pas borné à instruire, il a converti ; il n'a pas seulement recueilli des suffrages, il a conquis des âmes.
En présence de ces victoires de l'éloquence remportée pendant dix-huit siècles, et de nos jours encore, sur tous les ennemis de l'Eglise, n'est-il pas permis de saluer l'accomplissement de cette parole prophétique : « Je serai avec vous jusqu'à la fin des temps ? »
Mais nous n'avons cité jusqu'ici, que des noms illustres. Sortons des basiliques splendides ; quittons ces villes superbes oùr pour se faire écouter, la parole de Dieu est obligée parfois de revêtir une parure littéraire. Parcourons les plus humbleshameaux, les milliers de villages chrétiens répandus sur la surface du globe : partout nous contemplerons le même spectacle, partout nous entendrons le même enseignement. L'apôtre de l'Evangile, qu'il soit évêque d'un siège illustre, simple curé de campagne ou missionnaire perdu au fond des forêts, commence toujours par soulager les misères de son peuple. Il se baisse pour laver les pieds des pauvres, pour relever les suppliants, pour toucher les plaies des infirmes. Il réchauffe à soir foyer les proscrits poussés par la tempête des révolutions vers les villages qu'il habite ; il se dépouille de son vêtement pour les couvrir. Il se jette entre les hommes de guerre, il a horreur du sang. Il ne se préoccupe pas des intérêts, des alliances, des langues, des climats, des couleurs de l'étendard, des nuances de la peau, ni même de cette vanité qu'on appelle la gloire. Il ne voit dans tous les malheureux que des frères, dans les étrangers que des enfants aussi chers à Dieu que ses concitoyens, et dans le ciel, que la patrie commune de tous les hommes.
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Tel est le caractère, telles sont les œuvres de l'homme de Dieu à tous les degrés de la hiérarchie, et chez toutes les nations. Prêtons l'oreille à ses discours : partout, sous la diversité des idiomes et malgré l'inégalité des talents, nous reconnaîtrons la même doctrine, belle, poétique, divine et humaine comme L'Homme-Dieu, consolante et terrible. Le sujet qui revient sur les lèvres du prédicateur est toujours magnifique comme la Création, sublime comme Dieu, vaste comme l'espace, infini comme le temps. Pénétré des souvenirs de la Bible, le prêtre descend, à son gré, dans les profondeurs de l'océan pour y interroger les œuvres les plus cachées de son Dieu, ou bien il monte à la surface des nuées, dans les palais du ciel, tout resplendissants de lumière et tout peuplés de séraphins harmonieux. Tantôt, armé de la parole de Dieu, il commande aux orgueilleux l'humilité, aux haineux le pardon des injures, aux égoïstes l'amour de leurs frères ; tantôt il traîne les âmes épouvantées au bord des abîmes sans rivage et sans fond de l'éternité, les y suspend ou les y plonge ; tantôt il les ramène de la nuit des tombeaux et leur ouvre les portes éclatantes du firmament. Pour produire de tels effets, il ne lui faut ni une voix sonore, ni une action Bavante, ni une composition habile. L'Evangile a une vertu secrète qui opère des prodiges. Ces seuls mots : Dieu, jugement, éternité, jetés au hasard et sans suite sous les voûtes d'une église, retentissent profondément dans les consciences catholiques et y font naître de salutaires réflexions. Partout, dans les campagnes de l'Ancien Continent comme sur les plages du Nouveau Monde, la parole de Dieu, tombée de la chaire chrétienne, a transformé, délivré, rapproché les âmes, jusqu'à établir entre elles cette fraternité que l'éloquence profane a célébrée, sans pouvoir la constituer jamais.
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Pendant les jours de sa vie mortelle, le Fils de Dieu avait prédit les progrès de sa parole en la comparant au petit grain de sénevé qui devient un grand arbre, élève ses rameaux audessus de tous les autres et offre enfin aux oiseaux du ciel un verdoyant abri.
L'histoire de l'éloquence sacrée, depuis dix-huit siècles, n'est autre chose que l'accomplissement de cette prophétie. Cette semence si chétive, plantée par des mains si faibles, dans une terre si ingrate, battue par les vents de l'hérésie et de la persécution, a pris les proportions d'un arbre qui, par la vigueur de sa tige et la richesse de son feuillage, laisse bien au-dessous de lui les cèdres de la montagne et les chênes de la forêt. Il a étendu ses branches sur toutes les contrées connues, et jusqu'aux rivages les plus barbares. Tous les peuples du monde, semblables aux oiseaux du ciel, y ont trouvé nourriture, abri, défense et liberté. Plus la hache l'a frappé, plus sa tige est devenue puissante ; plus on lui a ôté de rameaux, plus il est devenu fécond. Et maintenant, ce grain de sénevé, avec son tronc solide, ses profondes racines, sa chevelure touffue, étend sur l'univers entier son feuillage séculaire, et, jusqu'à la fin des temps, les générations chrétiennes se reposeront à l'ombre bienfaisante de son immuable majesté.