CHAPITRE IV
L'Histoire.
Avant d'étudier les monuments consacrés par l'Eglise catholique à la connaissance du passé, nous devons constater une différence capitale entre la conception de l'histoire dans l'antiquité païenne et au sein du Christianisme.
L'histoire, chez les anciens, est surtout un art. Elle cherche la beauté plus que la vérité ; elle aspire plus à charmer les hommes qu'à les instruire ; elle s'attache à imiter la poésie et l'éloquence (1). Parfois elle déroule des tableaux habilement conçus et magnifiquement ordonnés ; les sujets en sont variés et dramatiques ; le politique y trouve des exemples, le poète, des émotions ; mais le philosophe y cherche vainement une explication des faits, une pensée supérieure sur le but final des événements auxquels on le fait assister : dans tous ces récits, l'humanité semble errer à l'aventure sur une mer sans rivages. Aussi Aristote a-t-il pu porter ce jugement dont la sévérité ne saurait s'appliquer aux travaux des historiens modernes : « La poésie est meilleure et plus philosophique que l'histoire : la poésie dit les choses uni-
(1) « L'histoire est voisine de la poésie ; un livre d'histoire est, en quelque sorte, un poème en prose. » Quintilien, Institutions oratoires.
l'histoire 285
verselles, l'histoire dit les choses singulières ; Phistorien dit les choses telles qu'elles sont, les poètes, telles qu'elles doivent être (1). »
Tacite, le plus profond des historiens de l'antiquité, avoue « qu'il ne sait pas si les choses de la vie sont assujetties aux lois d'une immuable nécessité , ou si elles ne dépendent que du hasard. » Les lois universelles qui régissent la marche du genre humain sont inconnues aux païens ; au delà de la loi nationale et contemporaine, ils ne voient que barbarie et esclavage ; ils ne saisissent pas l'humanité.
C'est Pégoïsme étroit qui peint avec Salluste, médite avec Thucydide, philosophe avec Tacite, raconte avec César, harangue avec Tite-Live, dessine des portraits avec Suétone, Xénophon et Plutarque. Pour eux, il n'y a point d'humanité au delà des limites de la patrie ; pour eux, la Providence, c'est le destin. Aussi sont-ils incapables de s'élever à la conception d'une histoire universelle, incapables de faire profiter la postérité des grandes leçons du passé.
A côté de cette lacune déjà si regrettable, il faut reconnaître chez les historiens anciens de graves défauts, qui pervertissent les compositions les plus recommandables par le mérite littéraire : le goût des amplifications oratoires et la passion des fables. Tout le monde sait que Tite-Live est l'inventeur des belles harangues mises dans la bouche de ses personnages ; Strabon et Quintilien eux-mêmes ajoutaient fort peu de foi aux récits des historiens d'Alexandre, et les légendes relatives à la fondation de Rome, aux aventures deRomulus et de Rémus, n'ont pas plus trouvé grâce devant la critique que les détails de la guerre de Troie.
(1) Aristote, Poétique.
286 l/ EGLISE ET LE PROGRES LITTERAIRE
Ainsi donc, les anciens ont de l'histoire une conception doublement incomplète : ils n'aiment pas assez le vrai, et, égarés par l'égoïsme national, ils n'arrivent point à l'intelligence des vérités universelles. Le récit sincère et, consciencieux des faits passés, joint à la connaissance réfléchie des lois qui président aux événements, constitue la base d'une science dont l'idée même est exclusivement chrétienne.
Nous allons voir cette double préoccupation de l'exactitude et de la leçon morale diriger les travaux des annalistes, depuis les temps apostoliques, et se mêler aux plus savantes recherches des historiens formés à l'école de l'Eglise.
Au moment où le Christianisme s'affirme dans le monde comme un fait prodigieux et humainement inexplicable, nous trouvons l'histoire pour ainsi dire décomposée, réduite à ses éléments; mais ces débris épars n'attendent qu'une main pour les réunir, un esprit pour les vivifier. Nous allons rencontrer, chez des écrivains très différents, ces trois formes de travaux historiques : d'une part, les Chroniques, qui précisent les époques et rétablissent l'ordre des temps, choses dont les anciens s'étaient trop peu souciés ; en second lieu, les Actes des Saints, qui empruntent parfois les charmes de la poésie pour faire revivre les plus belles figures des âges nouveaux; enfin, les premiers essais d'une philosophie de l'histoire, qui déroule toute la suite du plan divin pour pénétrer jusqu'à l'idée présidant à la succession des temps et des hommes.
Les premiers annalistes de l'Eglise, sans être des modèles de critique, sont pourtant des écrivains instruits et graves. Eusèbe, le plus célèbre, admet parfois des traditions suspectes : cependant, en général, il écarte les fables, et se tient en garde contre les livres apocryphes. Après avoir assigné aux grands événe-