HISTOIRE
ments de l'histoire ancienne leur date la plus probable, il s'étend sur la diffusion de l'Evangile, les premières luttes de l'Eglise, l'ère des persécutions; il nous donne, sur les premières hérésies, les plus précieux détails, et nous fait connaître les savants qui ont illustré cette société primitive. L'organisation de la discipline ecclésiastique, l'érection des sièges épiscopaux, la physionomie chrétienne des deux premiers siècles trouvent en lui un narrateur exact, et, le plus souvent, un critique judicieux. Sa position à la cour de Constantin, en lui livrant toutes les sources, lui avait permis d'acquérir une vaste érudition, à travers laquelle la rectitude de son jugement l'empêcha de s'égarer.
Eusèbe fut continué et imité, mais non pas égalé. Trois noms se placent à côté et un peu au-dessous du sien : Socrate, Sozomène, Théodoret. Les deux premiers, avocats à Gonstantinople, ont continué le récit d'Eusèbe. Leur travail n'est pas sans valeur; mais il est loin de mériter l'estime qui s'attache à ceux de Théodoret, l'évêque de Cyr, en Syrie. Celui-ci prend visiblement pour modèle la rédaction d'Eusèbe. A l'exemple de son maître, il se montre judicieux, exact ; il écrit avec une netteté remarquable, et ne surcharge point ses récits de détails inutiles, parfois peu sûrs, comme ses deux contemporains.
Tous ces noms appartiennent à l'Orient. L'Eglise latine ne devait pas être moins jalouse de garder le souvenir de ses gloires ; aussi voyons-nous, dès la fin du ive siècle, un prêtre d'Aquilée, Rufin, donner une excellente traduction de Y Histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Saint Jérôme l'avait déjà continuée de 325 à 328. Saint Prosper d'Aquitaine, théologien et poète, la conduisit jusqu'en \ î i ; de son côté, l'évêque espagnol Idace, du fond de la Galice où il était relégué, l'étendit jusqu'à l'année 409.
Pendant que les chrétiens les plus illustres de l'Occident
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travaillaient ainsi à l'achèvement de l'œuvre entreprise par Eusèbe, un autre écrivain, poète et orateur au temps de sa jeunesse, Sulpice-Sévère, composait une double Histoire de l'Ancien Testament et de l'Eglise catholique, poursuivie jusqu'à son époque. Pureté de la langue, exactitude constante, déparée à peine, ça et là, par quelques erreurs, tout recommande cet historien.
Ces récits, bien courts, mais remplis des larmes de ces temps troublés, exhalent la tristesse de la ruine dans laquelle va sombrer l'Empire, ruine universelle qui un moment semble devoir emporter l'Eglise elle-même.
Ces Chroniques ne manquent pas d'intérêt ; elles ont au moins celui de la précision qui, nous l'avons vu, manque aux travaux historiques des anciens. Toutefois, il faut convenir que, si la Chronique devait rester seule, toute beauté, tout sentiment d'art périrait dans l'histoire, et toute vie paraîtrait s'y éteindre. Heureusement, avec le culte de la vérité, l'Eglise primitive a le culte des vieux souvenirs ; à côté des Chroniques, elle nous présente les Actes des Martyrs.
Dès les temps apostoliques, les chrétiens prennent l'habitude d'écrire longuement, avec respect et amour, la vie de ceux d'entre eux qui ont laissé de grands exemples, et qui, après avoir semé dans le monde des vérités et des vertus, les ont fécondées par l'effusion du sang. De tels récits, malgré l'émotion qui les anime, portent le cachet d'une incontestable sincérité. On croirait lire les procès-verbaux des greffiers païens attachés aux prétoires, si le soin avec lequel sont rapportées les circonstances touchantes du martyre ne trahissait une main chrétienne, fidèle et compatissante.
Les actes si connus du martyre de sainte Perpétue et de sainte
LHISTOIRH 289
Félicité, la lettre de l'Eglise de Lyon sur la mort triomphante de ses enfants, la narration du supplice de saint Polycarpe, se distinguent par ce caractère.
Plus tard, nous voyons les anachorètes du désert voiler sous les charmes de la poésie la sévérité de l'histoire. La vie de saint Paul, premier ermite, recueillie par saint Jérôme, ouvre la série innombrable de ces récits de la solitude qui furent composés au vc et au vi" siècle, et qui charmèrent l'imagination des peuples pendant tout le Moyen Age.
On a singulièrement méconnu le mérite de ces Vies édifiantes qui ont formé le principal trésor de la littérature monastique, et qui, recueillies de nos jours par les soins éclairés des Bollandistes, offrent maintenant encore une source d'inspirations au poète et une mine précieuse à l'historien. •
Un auteur, impartial d'ailleurs, M. Ampère, assimile les légendes chrétiennes aux fictions des bardes de la Scandinavie : « Cette composition, dit-il, a son existence propre comme la poésie, comme l'histoire, comme le roman ; elle n'est pas la poésie, parce qu'elle n'est pas chantée, mais parlée ; elle n'est pas l'histoire, parce qu'elle est dénuée de critique ; elle n'est pas le roman, parce qu'elle est sincère, parce qu'elle a foi à ce qu'elle raconte ; elle n'invente point, mais elle répète ; elle se peut tromper, mais elle ne ment jamais. Ce récit, souvent merveilleux, que personne ne fabrique sciemment, mais que tout le monde altère et modifie sans le vouloir, qui se perpétue à la manière des chants primitifs et populaires ; ce récit, quand il se rapporte, non à un héros, mais à un saint, s'appelle légende (1). »
(1) J.-J. Ampère, Histoire littéraire de la France avant le XII0 siècle, 1. 1, p. 310,
Civn.is. CHRÉT. — * i[)
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Lors même, en effet, que les Vies des Saints seraient dénuées d'autorité historique, et nous savons qu'il n'en est rien, il faudrait encore leur reconnaître l'utilité d'un enseignement moral accessible à tous et présenté sous la forme la plus attrayante.
Cet enseignement a, de plus, le mérite de venir à son heure. Les siècles qui suivent la période des grandes invasions sont néfastes entre tous. C'est un temps de malheur et de désordre, où l'homme, le pauvre surtout, est pressé de toutes parts, écrasé et comme étouffé sous l'iniquité des institutions. Il a soif de justice, et il est jeté dans un monde dominé par les intérêts et les passions, dans un état social où la dépravation et la brutalité n'ont pas de frein suffisant. Il a besoin d'affection, de sympathie, et il vit au milieu d'hommes qui se traitent durement, et pour lesquels souvent la bonté n'est qu'une forme de la faiblesse. Enfin, il aime la distraction, il aspire vers le mouvement ; il rêve parfois d'aventures héroïques, et il est condamné à une vie monotone et insipide ; sa destinée s'écoule à la même place, les mêmes scènes se reproduisent sous ses yeux; presque point d'activité extérieure, encore moins d'activité intellectuelle.
Heureusement, la légende vient lui créer une vie idéale, dont le charme est parfois assez puissant pour le soustraire aux amertumes de la vie réelle. L'idée du devoir, le respect du droit, tout ce qui procure le repos de l'âme et la sécurité de la vie, la morale enfin, règne avec un empire absolu sur ce monde privilégié. On trouve, dans les Vies des Saints, plus de bonté, plus de tendresse de cœur que dans tous les autres monuments de cette époque ; et, de plus, ces récits ouvrent à l'imagination populaire un domaine inconnu, mystérieux, plein de mouvement et de poésie.
La légende est même, à tout prendre, la production la
plus poétique dos temps barbares, puisque, seule, elle fait luire sur des existences ternes et douloureuses les splendeurs du monde surnaturel qui reçoit, par delà la tombe, les déshérités de la terre. Toutefois, elle suppose un enseignement doctrinal qu'elle ne saurait remplacer : elle console, elle édifie, elle encourage plutôt qu'elle n'instruit; aussi les Vies des Saints ne sont-elles qu'une des formes de l'histoire aux premiers temps de l'Eglise.
Les anciens ne visaient, dans leurs récits, qu'à une certaine vérité approximative des faits, à une certaine beauté de couleur et de mouvement. Les temps chrétiens ont plus d'ambition : ils sont dévorés du besoin de connaître les causes supérieures et invisibles qui gouvernent toutes choses. Cette philosophie supérieure de l'histoire, qui remonte jusqu'à Dieu, et qui consiste surtout à discerner, à l'aide des révélations que Dieu lui-même a faites, les desseins de sa Providence sur le sens et le terme des grands mouvements de l'humanité, telle est la science qui attire tous les grands esprits à cette époque tourmentée des invasions barbares.
Nul ne devait porter plus d'ardeur dans ces investigations que le génie enthousiaste et passionné de saint Augustin. Aussi, lorsque Rome, la cité reine, fut tombée, pour la première fois, au pouvoir des barbares, le grand évêque saisit-il cette occasion pour montrer à ses contemporains terrifiés la main de u Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires (1). »
« Au commencement, dit-il, deux amours ont bâti deux cités : l'amour de Dieu, poussé jusqu'au mépris de soi, a bâti la pre-
(1) Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre*
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mière, qui est la cité de Dieu ; l'amour de soi, poussé jusqu'au mépris de Dieu, a bâti la seconde, qui est la cité du démon. Ces deux villes sont maintenant mêlées et confondues l'une dans l'autre ; elles ne seront séparées qu'à la fin du monde. Elles se font une guerre continuelle, l'une pour l'iniquité, l'autre pour la justice (1). » Elles sont entrelacées, pour ainsi dire, et confondues dans la vie, et les pèlerins de la cité de Dieu voyagent à travers la cité des hommes.
Saint Augustin consacre les dix premiers livres de son grand ouvrage à combattre les ennemis de la Cité sainte. Les dieux menteurs du paganisme, ses philosophies fausses et incomplètes, toujours orgueilleuses et stériles ; ses fables ridicules ou corruptrices ; ses mœurs honteuses, ses théâtres impurs, son faux honneur, ses vertus d'apparat, ses stupides objections contre la loi chrétienne, deviennent tour à tour l'objet des éloquentes invectives du docteur et de ses apostrophes sanglantes. Ces dix premiers livres de la Cité de Dieu appartiennent uniquement à la polémique, et l'on y trouve toute la force de Tertullien et de saint Jérôme, sans leur amertume.
Saint Augustin traite ensuite de la naissance, du progrès, de la fin de la Cité de Dieu, et de son mélange avec la cité du mal : « Son commencement dans le ciel avec la diversité des anges ; son apparition sur la terre avec l'homme ; Abel, citoyen et image de la Cité céleste ; Caïn, citoyen et image de la cité terrestre ; les promesses faites à Abraham, à Isaac, à Jacob ; David, roi victorieux de la Cité sainte, figure de Jésus-Christ ; tous les Prophètes se levant les uns après les autres pour chanter la venue du Sauveur ; et, pendant ce temps, les grandes monarchies des
(1) Saint Augustin, Cité de Dieu.
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Assyriens, des Perses, clés Grecs, des Romains, se succédant et se renversant les unes sur les autres ; Jésus-Christ apparaissant à l'heure prédite et mourant pour l'homme et par l'homme ; l'Eglise née de Jésus-Christ et ayant le même sort, exercée par une infinité de craintes, de douleurs, de travaux et de tentations, sans avoir d'autre joie que l'espérance ; beaucoup de réprouvés mêlés dans l'Eglise avec les élus ; les uns et les autres renfermés comme dans ce filet de l'Evangile où ils nagent pêle-mêle dans la mer de ce monde jusqu'à ce qu'on arrive au bord où les méchants seront séparés des bons; les méchants utiles aux bons pour leur perfection ; les hérésies utiles aux développement des dogmes ; les dix persécutions s'acharnant sur l'Eglise , sans l'abattre et sans l'empêcher de conduire les élus au ciel : le ciel ouvert, contenant déjà une partie de l'Eglise et aspirant à posséder l'autre ; dans ce ciel, Dieu se préparant à être tout en tous ; la séparation s'opérant enfin entre les deux cités, et Dieu aussi glorifié par le supplice de l'une que par le triomphe de l'autre, voilà ce qu'Augustin a chanté, avec une puissance presque surhumaine, dans les vingt-deux livres de la Cité de Dieu. Toute la théologie se développe ainsi dans une vaste épopée, c'est celle de l'humanité (1). »
Saint Augustin a réalisé magnifiquement, dans ce tableau hardi des grandes destinées du monde, l'idée qu'il avait conçue de la science historique.
Cette idée est noble autant que hardie. Pour lui, l'histoire est comme une révélation de l'action de Dieu sur l'humanité ; aussi la met-il au-dessus de toutes les sciences qui sont du domaine de l'homme, « parce que, dit-il, les choses qu'elle traite étant
(1) Mgr Bougaud, Histoire de sainte Monique, p. 468.
consommées, sont rangées par elle dans l'ordre du temps, dont Dieu même est le maître et l'administrateur (1). »
Ainsi, l'idée d'ordre que n'avait jamais entrevu le génie païen, apparaît dans l'histoire à la lumière du dogme chrétien. Saint Augustin n'embrasse pas seulement le passé dans cette idée, il embrasse aussi l'avenir, pour faire de la vie humaine une imposante unité, maintenue et gouvernée par la Providence : « La divine Providence, dit-il, conduit non seulement chaque homme par une action particulière, mais la totalité du genre humain par une action publique, en quelque sorte. Dieu sait quelle est l'action propre à chacun, et chacun aussi la connaît; mais, quant à l'action propre au genre humain, il a plu à Dieu de la révéler par l'histoire et par la prophétie (2). »
Donc, selon le saint philosophe, le passé et l'avenir se tiennent par un lien secret. C'est en s'inspirant de cette pensée que Thomassin a pu dire : « Les exemples constants de ce qui est toujours arrivé apprennent à conjecturer l'avenir, et, d'historiens, nous font devenir prophètes (3). »
Saint Augustin avait posé les fondements d'une science absolument nouvelle, l'histoire philosophique. Il légua à l'un de ses disciples, lé prêtre espagnol Paul Orose, le soin d'appliquer ses principes et sa méthode aux événements de l'avenir. Les maux de l'Empire s'aggravaient et les païens accusaient les chrétiens de les avoir attirés. Paul Orose composa un ouvrage pour répondre à leurs plaintes, et il n'eut pas de peine à prouver, par des faits, qu'à toutes les époques, depuis l'origine du monde, les
(1) Saint Augustin, De Doctrinâ Christian.
(2) Idem, De Verâ religione, cap. xxv.
(3) Thomassin, Méthode d'enseigner Vhistoire. Préface.
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hommes ont ôt<; exposés aux mêmes fléaux, aux mêmes châtiments. Son livre, où Ton trouve un véritable talent, et quelquefois le souffle inspiré du génie espagnol, offre des peintures saisissantes de l'oppression sauvage qui pesait alors sur l'ancien monde. Nulle part, toutefois, l'épouvante jetée dans les âmes par l'invasion des Barbares ne se montre aussi complètement et aussi vivement que dans Salvien.
Né sur les bords du Rhin, probablement à Cologne, Salvien se vit contraint de fuir devant l'incendie et le glaive qui ravageaient les villes opulentes de son pays. Il se réfugia clans le midi de la Gaule, dans une contrée moins atteinte par la barbarie, et se fixa définitivement à Marseille, où l'accueillirent des hommes saints et vénérables, comme saint Hilaire d'Arles, saint Eucher et quelques autres, qui conservaient dans ces provinces le dépôt des lettres chrétiennes.
C'est là qu'il composa son ouvrage capital, intitulé : du Gouvernement de Dieu (de Gubernatione Bel). L'idée mère de cet éloquent plaidoyer est la même que celle qui dictait à saint Augustin son traité de la Cité de Dieu, et à Orose sa mélancolique histoire du genre humain.
Quant à l'économie générale de l'ouvrage, il est difficile de l'exposer nettement. Dans les deux premiers livres, l'auteur paraît s'astreindre à suivre un plan régulier ; mais, à partir du troisième, il rejette toute méthode ; il va d'un argument à un autre, sans ordre et sans suite, emporté par la fougue de son imagination et par l'entraînement de sa propre parole. Ce n'est plus un fleuve dont on puisse dessiner le cours; ce serait plutôt un torrent rapide allant et revenant en sens divers, ou, mieux encore, un flux et reflux tumultueux, plein d'une confusion imposante, et roulant des bruits sublimes parmi les bouillon-
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nements et l'écume; c'est un océan, une tempête d'éloquence; on a appelé Salvien le Bridaine du ve siècle.
Il a parfois de ces phrases brèves, énergiques, incisives, qui déroulent en quelques mots tout un drame lamentable. Ici, c'est la folie des habitants de Carthage, qui s'abandonnent à la fureur des spectacles, pendant que les ennemis entourent la ville : « Ils riaient pendant qu'on livrait leurs concitoyens aux supplices (intrà suorum supplicia ridebant) » ; là, ce sont les Barbares qui apparaissent au milieu d'un festin : « Je les ai vus, dit Salvien, en parlant des convives ; ils jouaient, ils s'enivraient, ils étaient égorgés (ludebant, inebriabantur, enecabantur). » Mais rien n'égale, en ce genre , l'apostrophe de Salvien aux citoyens de Trêves. Après que leur ville avait été quatre fois la proie des Barbares, ils demandaient à l'empereur de relever leur amphithéâtre : « Vous désirez des jeux publics, habitants de Trêves : après le sang, après les supplices, vous demandez des théâtres, vous réclamez du prince un cirque ; mais pour qui? pour une ville épuisée et perdue, pour un peuple captif et ravagé, qui a péri ou qui pleure ? »
De tels spectacles inspirent encore à Salvien des phrases comme celle-ci : « On emploie le fer et le feu sans nous guérir (urimur et secamur, non sanamur), et cette autre, vraiment digne de Bossuet : « Le monde romain meurt en riant (moritur et ridet). »
Après la disparition de ces grands hommes, dont le génie a jeté un dernier éclat sur la décadence des lettres latines, l'histoire, élevée un instant à la hauteur d'un grand enseignement moral, se réduit de nouveau aux modestes proportions de la chronique, et elle conservera cette forme jusqu'au xme siècle. Pendant cette époque troublée, un seul nom se détache de la
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liste des annalistes vulgaires, un seul écrivain essaie de rendre à L'histoire un peu de couleur et de vie : c'est un évêque, saint Grégoire de Tours, l'auteur de V Histoire ecclésiastique des Francs.
Cette période si complexe et de caractères si mélangés a rencontré un historien merveilleusement approprié à sa nature dans ce contemporain, témoin intelligent et attristé de l'étrange confusion d'hommes et de choses, de crimes et de catastrophes au milieu de laquelle se poursuit la chute de la vieille civilisation. Il faut descendre jusqu'au siècle de Froissart pour trouver un narrateur qui égale saint Grégoire de Tours dans l'art de mettre en scène les personnages et de peindre par le dialogue. Tout ce que la conquête de la Gaule avait mis en regard ou en opposition sur le même sol, les races, les classes, les conditions diverses, figure pêle-mêle dans ces récits, quelquefois plaisants, souvent tragiques, toujours vrais et animés. C'est comme une galerie bizarrement composée de tableaux et de figures en relief; ce sont de vieux chants nationaux écourtés, semés sans liaison, mais capables de s'ordonner ensemble et de former un poème, si toutefois ce mot peut s'appliquer à l'histoire.
Dans divers passages de ses écrits , Grégoire demande grâce pour la rustique simplicité de son style ; mais il est évident qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce qu'il dit de son ignorance: «Je l'entends bien s'écrier: «Malheur aux jours où nous sommes, parce que le culte des lettres y a péri » ; mais je reconnais dans ce cri la plainte accoutumée de tous les temps orageux, et cette tristesse de tant de grands esprits chrétiens qui ont cru toucher à la fin des siècles. C'est l'histoire même de Grégoire de Tours qui me rassure contre ses alarmes, puisque
je le trouve tout pénétré de l'antiquité, familier, non avec Virgile seulement, mais avec Salluste, Pline, Aulu-Gelle (1). »
Ajoutons qu'il possède éminemment la probité indispensable à l'historien : partout il se passionne pour ce qu'il croit être la vérité, l'humanité, la justice.
Après lui, les ténèbres s'épaississent sur la Gaule barbare. La langue, de plus en plus corrompue, ne se prête plus guère à l'expression des idées générales ; les langues modernes ne sont encore que des idiomes informes, incapables de donner naissance à une œuvre littéraire. L'histoire se confine alors dans les monastères, et se condamne à ce travail obscur, mais fécond, qui devra servir de base aux monuments de l'érudition élevés dans des siècles plus heureux.
On est assez disposé à reconnaître, de nos jours, que, sur le terrain de l'histoire, les moines ont été sans rivaux. L'idée des recherches les plus patientes et les plus intelligentes est intimement liée, dans beaucoup d'esprits, avec le souvenir des Bénédictins ; mais, trop souvent, l'on se borne à décerner cet éloge à la Congrégation de Saint-Maur et aux autres religieux modernes qui ont rempli nos bibliothèques de leurs admirables collections. Ce n'est là qu'une justice incomplète. Il faut également rendre hommage aux anciens moines qui, depuis l'origine de leur Ordre, ont appliqué tous leurs efforts à conserver les annales des nations chrétiennes. Nous devons à ces humbles travailleurs l'histoire de six à sept siècles qui, sans leurs écrits, seraient demeurés complètement inconnus, et qui embrassent la période où tous les peuples de l'Europe se sont constitués.
L'Angleterre, convertie par des moines, a eu spécialement à
(1) Ozanam, La Civilisation chrétienne chez les Francs.
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se louer dos historiens que lui ont fournis ses abbayes. C'est un moine, le vénérable Bède, qui, dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, a l'ait connaître l'admirable renaissance catholique de cette de sous les Saxons. Ce sont deux autres moines, Ingulphe, abbé de Groyland, et Orderic Vital, religieux de la Croix-Saint-Leufroy, qui nous ont laissé le tableau le plus fidèle, le plus impartial, le plus animé, de la lutte des Saxons contre les Normands.
La France n'a pas été moins bien partagée. Parmi ses annalistes les plus estimés, nous devons citer Abbon, moine de Saint- Germain-des-Prés, qui a écrit l'histoire du siège de Paris par les Normands, dont il avait été le témoin oculaire; l'abbé Frodoard, poète et théologien renommé, en même temps qu'historien judicieux ; le moine Richer , dont l'histoire récemment retrouvée a éclairé de lumières inattendues les recherches de nos savants contemporains. Ces deux derniers religieux ont rédigé avec un soin particulièrement consciencieux les annales du xe siècle.
Raoul Glaber, religieux de Saint-Germain d'Auxerre, a laissé une Histoire de son temps, pleine de faits importants et de détails pittoresques. Enfin, Hugues, abbé de Flavigny, a donné une histoire très ample et très complète du xie siècle tout entier.
« Ces divers récits monastiques ont servi de base aux premiers monuments nationaux et populaires de notre histoire, aux célèbres Chroniques de Saint-Dcmjs, qui, rédigées très anciennement en latin, traduites en français au commencement du xme siècle, et renfermant comme l'essence des traditions historiques et poétiques de l'ancienne France, contribuèrent particulièrement à constituer, aux yeux des rois et de leurs principaux vassaux, le tribunal de la postérité (1). »
(1) Montalembert. Les Moines d'Occident, t. VI. p. 221.
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Les travaux des moines italiens ne sont ni moins remarquables, ni moins nombreux. Qu'il nous suffise de citer Anastase le Bibliothécaire , l'historien le plus éminent de la Papauté , puis toute cette pléiade de chroniqueurs sortis de l'abbaye du Mont-Cassin comme d'une pépinière inépuisable : Jean Diacre, le biographe de saint Grégoire le Grand; Paul Diacre, l'ami de Charlemagne et l'historien des Lombards ; Léon , Gardinal-évêque d'Ostie, premier auteur de la fameuse Chronique du Mont-Cassin ; Pierre Diacre, le continuateur de Léon, qui acheva cette œuvre importante, et tant d'autres noms plus obscurs, mais toujours dignes d'estime (1).
Quant à l'Allemagne, grâce à ses Bénédictins, elle semble avoir mérité, dès cette époque reculée, la palme de l'érudition historique. La Chronique du monastère de Saint-Gall, successivement rédigée par les moines les plus distingués, est considérée comme le tableau le plus sincère et le plus animé de l'époque carolingienne.
Au premier rang des historiens du xie siècle, se place Hermann Contract, issu d'une famille illustre, et successivement moine de Saint-Gall et abbé de Reichnau. C'était l'un des personnages les plus intéressants et les plus aimables de son époque : aussi humble que savant, sévère pour lui-même, indulgent pour les autres, professeur éloquent, infatigable dans ses études, il avait acquis des connaissances fort étendues en mathématiques, en astronomie, en musique, en géométrie aussi bien qu'en histoire.
Cette science profonde et variée le faisait rechercher, malgré ses cruelles infirmités, par de nombreux élèves de tout pays,
(1) Cf. Montalembert, Les Moines d'Occident, passim, et Alph. Dantier, Les Monastères bénédictins d'Italie.
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en même temps que l'extrême suavité de son caractère charmait tous ceux qui vivaient dans son intimité.
Tous ces auteurs, quels que soient, du reste, leur science et leur talent, nous ont laissé les matériaux de l'histoire plutôt que l'histoire elle-même. Leurs chroniques sont souvent écrites, il faut l'avouer, sans ordre et sans suite ; on y trouve peu de style, souvent point de critique. Mais le seul fait de conserver par l'écriture le souvenir des événements, en ces temps d'ignorance populaire, n'était-il pas déjà un service inappréciable rendu à la civilisation?
« Sans les moines, a dit un protestant anglais, nous n'en saurions pas plus que des enfants sur notre histoire nationale (1). »
Mais ce n'est pas là leur seul mérite. Quiconque veut bien consentir à faire abstraction de la forme ne manquera pas de constater, chez les chroniqueurs monastiques, un progrès très notable sur les historiens de l'antiquité. Assurément, ils sont infiniment moins artistes qu'eux ; ils ont, en revanche, plus de simplicité, de naturel, de sincérité ; en eux l'homme paraît davantage.
Mais ce qui fait surtout leur supériorité incontestable, c'est leur moralité. L'historien antique, s'appelât-il Thucydide ou Tacite, est toujours plus ou moins adorateur du succès et de la force hrutale, surtout quand elle est exercée par les siens et au profit de sa cité; il ne s'élève point jusqu'à la contemplation d'un idéal universel de justice qui lui serve à apprécier la valeur morale des actions humaines. Le moine le plus obscur n'en est pas là. Il a des principes invariables; il a la conscience d'une loi éternelle, qui, venant de Dieu, plane audessus des différences sociales et nationales, établit la fraternité
(1) Joan. Marsham, nponvXttiov in Monasticum anglicanum, t. I.
des hommes, et l'éclairé assez lui-même pour lui permettre de juger sainement des révolutions qui agitent le monde. La seule ambition des moines, c'est de traduire fidèlement aux hommes les grandes leçons de la Providence, en leur rappelant la ruine des superbes, l'exaltation des humbles et la redoutable certitude des jugements éternels. Laissez croître cette lumière supérieure venue de l'Evangile, et il en sortira ce droit des gens si fort au-dessus du la politique de l'antiquité, ce droit qui a été, pendant les derniers siècles, la véritable sauvegarde de la civilisation, et qui se trouve aujourd'hui si gravement compromis par le retour, sous le nom de progrès, aux institutions morales du paganisme.
Au xie siècle, des chercheurs infatigables, comme Guillaume de Malmesbury, Guibert de Nogent, Otton de Frisingue, l'abbé Suger, Odon de Deuil, continuent à enrichir de leurs découvertes le trésor des chroniques monastiques ; mais personne n'a encore retrouvé le secret de mettre en œuvre tant de précieux matériaux, et il faut arriver jusqu'au xmc siècle pour reconnaître de nouveau la préoccupation des causes et des lois, qui caractérise le véritable historien.
Le premier qui ait eu l'idée de confronter les monuments antérieurs, afin d'en tirer la lumière, est le dominicain Vincent de Beauvais, lecteur et confesseur de saint Louis, qui l'aida de sa protection et même de sa bourse, pendant la composition de son ouvrage. Ce religieux consacra à l'histoire le tiers de la vaste encyclopédie qu'il avait intitulée : Spéculum universelle. Voici l'analyse de cette partie par le P. Touron, le biographe des hommes illustres de l'Ordre de Saint-Dominique :
« L'ouvrage entier contient, selon l'ordre des temps, l'histoire abrégée de tout ce qui s'est passé de mémorable depuis la