‹ La civilisation chrâetienne (volume 2)Chapitre 43 sur 49 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

création du monde jusqu'au pontificat d'Innocent IV. Vincent y décrit d'abord les commencements de l'Eglise, du temps d'Abel, et ses progrès ensuite sous les patriarches, les prophètes, les juges, les rois et les conducteurs du peuple de Dieu, jusqu'à la naissance de Jésus-Christ. Il suit le texte sacré et le récit des anciens Pères pour faire l'histoire des Apôtres et des premiers disciples du Sauveur. Les belles actions et les paroles célèbres de l'antiquité païenne trouvent leur place dans son traité historique. Il n'a point oublié de marquer les commencements des empires, des royaumes, des autres grands Etats, leur gloire, leur décadence, leur ruine, les successions des souverains et ce qui les a rendus illustres, soit dans la paix, soit dans la guerre. Mais, en historien chrétien, Vincent de Beauvais s'étend davantage sur ce qui appartient plus particulièrement et plus directement à l'état de l'Eglise. Sous les empereurs, depuis Auguste jusqu'à Frédéric II, sa grande attention est de nous faire admirer la sagesse de la Providence et la vertu de la grâce de Jésus- Christ dans les victoires que l'Eglise, de siècle en siècle, a remportées sur tous ses ennemis.

C'est à ce sujet que notre écrivain rapporte les actes

qui parlent des combats, des souffrances et des victoires des luartyrs, et qu'il met sous les yeux du lecteur ce qu'il a trouvé

de plus remarquable dans les ouvrages des docteurs Tout ce

grand corps d'histoire est terminé par les réflexions de l'auteur sur le mélange présent des bons et des méchants, sur l'état des âmes séparées de leurs corps, sur le siècle à venir, sur le temps et les actions de l'Antéchrist. Il y est enfin parlé du dernier jugement, de la résurrection des morts, de la gloire des saints et du supplice des réprouvés (1). »

(1) Touron, Histoire des hommes illustres de VOrdre de Saint-Dominique, 1, 193.

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A l'époque de Vincent de Beauvais, la critique laisse encore à désirer ; l'auteur du Spéculum historiale compile lui-même les matériaux sans établir toujours entre les bons et les mauvais une distinction suffisante. Mais il a le mérite d'indiquer avec soin les sources ; il se préoccupe d'éclairer la chronologie, ens'aidant de la Bible, pour les temps anciens; il emprunte, en outre, au Livre sacré cette incomparable philosophie de l'histoire qui fait tout partir de la création pour aboutir au jugement dernier ; enfin et surtout, il s'efforce de ne laisser perdre aucun document, aucun élément qui puisse servir aux historiens de l'avenir.

Vincent de Beauvais avait entrepris une histoire universelle ; c'est dire qu'il n'avait pu consacrer de longs récits aux événements contemporains ; et cependant il vivait à une époque féconde en grandes oeuvres : c'était le temps des Croisades.

Dès le xnc siècle, ces saintes expéditions avaient trouvé des narrateurs. Guillaume, archevêque deTyr, né en Palestine, parent des rois de Jérusalem, et mêlé personnellement aux vicissitudes de ce pays, avait pu donner un récit autorisé des événements de la guerre sainte jusqu'à l'an 1183. Le cardinal Jacques de Vitry, dans son Histoire de Jérusalem, avait trouvé des accents indignés pour flétrir les fautes de la quatrième Croisade et la corruption de ses contemporains ; mais aucun de ces écrivains ne s'est véritablement élevé à la hauteur du sujet. Les Croisades n'ont eu que deux historiens dignes de ce nom, du moins parmi les contemporains : Villehardouin et Joinville.

Avec ces deux auteurs, l'histoire commence à se séculariser et aussi à se franciser; mais, en sortant du cloître, elle ne cesse point d'être la fille de l'Eglise; elle reste simple et vraie, instructive et moralisatrice, parce qu'elle reste chrétienne.

La langue française, sortie complètement de ses langes, forte

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comme un adulte dont la croissance a été lente et régulière, conquiert l'histoire comme elle a conquis la philosophie et l'élo- , quence, et son introduction dans ce domaine est une entrée triomphale.

Enrôlé avec l'élite de la chevalerie française dans la croisade qui devait aboutir à la fondation de l'empire gréco-latin, Geoffroy de Villehardouin prit une part active à tous les hauts faits de cotte expédition, et il les a retracés dans un récit très sincère, intitulé De la conquestc de Constantinople, qui embrasse les années 1198 à 1207. Cette première chronique française a encore quelque chose de l'allure des grandes Chansons de geste, qui étaient auparavant Tunique histoire nationale pour la masse du peuple. Malgré ce caractère épique, l'authenticité des récits du chroniqueur est au-dessus de toute contestation ; elle est tellement évidente, qu'on a pu dire de Villehardouin qu'il avait fondé la probité historique.

Cette qualité se retrouve, à un degré éminent, dans la Vie de saint Louis, par le sire de Joinville. Plus chevalier qu'historien, aimant Dieu, son roi, sa patrie, son château, ses frères d'armes, le sénéchal de Champagne offre en lui-même un vivant portrait des chevaliers d'alors. En le lisant, on croit vivre dans ces temps de bravoure simple et de foi naïve, au milieu de cette chevalerie qui a dépouillé sa rudesse primitive, et dont les mœurs, toujours énergiques, sont devenues plus aimables.

Une sorte de sympathie indéfinissable s'attache aux récits de Joinville, comme à sa personne aventureuse. Sans lui, on admirerait autant peut-être, mais on connaîtrait, on aimerait moins son auguste ami, son saint maître, tant il nous a profondément initiés aux secrets intimes de sa vie, identifiés à ses rivales pensées.

&TILI8. CHRBT. — * 20

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Une couleur locale et contemporaine, une piquante naïveté, une teinte pittoresque, la crédulité superstitieuse du baron champenois, ses aveux candides, les détails précieux qu'il fournit sur les connaissances du temps, son vieux langage expressif, sorte de reflet du siècle, tout enfin, jusqu'à sa gaieté piquante au sein des périls, rendra constamment la lecture des Mémoires du bon sénéchal une des plus curieuses de notre histoire.

Avec Villehardouin et Joinville commence la série de ces Mémoires qui forment une des branches les plus originales et les plus attrayantes de la littérature française. Avec eux aussi, l'histoire se centralise comme le pouvoir, comme la souveraineté; elle s'attache à la personne des princes, elle s'intéresse aux grands événements de la vie des peuples ; en un mot, elle devient nationale. Les Chroniques de Jehan Froissart répondent bien à ce besoin des temps nouveaux ; toutefois, elles ont plus de mérite comme œuvre littéraire que comme sources d'information.

Froissart est un conteur incomparable ; il possède au plus haut degré les qualités du genre : curiosité sans confusion, imagination facile et heureuse, arrangement naturel et sans effort ; mais, bien qu'il se qualifie naïvement d'historien, il ne sait guère remonter aux causes, et la morale des événements lui échappe.

Il n'en est pas de même de Philippe de Gomines, le biographe de Louis XL C'est un politique qui juge les choses et les hommes, non sans se tromper, mais après mûr examen, et avec une entière bonne foi. Il reconnaît la main de Dieu dans les revers et la chute si rapide de la Maison de Bourgogne. Ses réflexions sur cet événement, le plus considérable du xve siècle,

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sont graves et éloquentes. Il y a, d'ailleurs, tant de vérité dans une morale qui fait sortir des conseils de Dieu les grandes fortunes comme les grandes catastrophes d'ici-bas, qu'elle inspire des pages durables à un homme qui croyait ne mettre que des notes sur le papier. Un progrès de plus dans la langue, et on s'imaginerait lire Bossuet montrant le doigt de Dieu dans la chute des empires et la disparition des peuples.

Au xvic siècle, l'influence de la Renaissance italienne et celle de la Réforme privèrent, pour un temps, l'esprit français de cette justesse de vues et de cette probité de jugement qui sont, en quelque sorte, l'âme de l'histoire. Les Mémoires de Montluc et de Brantôme, ceux mêmes du Cardinal de Retz et de Saint- Simon sont trop souvent de simples badinages ou d'injustes satires. Pour retrouver l'historien dans sa noble simplicité, sa gravité et son impartialité, il faut passer sur tous ces narrateurs de second ordre, et arriver jusqu'à Bossuet.

Politique comme Thucydide, moral comme Xénophon, éloquent comme Tite-Live, aussi profond et aussi grand peintre que Tacite, l'évêque de Meaux a, de plus, une parole grave et un ton sublime, dont on ne trouve ailleurs aucun exemple. Lé Discours sur V Histoire universelle est un hymne au Dieu « qui, du haut du ciel, tient les rênes de tous les royaumes. » — « Bossuet est plus qu'un historien, c'est un Père de l'Eglise, c'est un prêtre inspiré, qui a souvent le rayon de feu sur le front, comme le législateur des Hébreux. Quelle revue il fait de la terre ! il est eja mille lieux à la fois ! Patriarche sous le palmier de Tophel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de place à son gré ; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable,

il chasse pêle-mêle devant lui et Juifs et Gentils au tombeau ; il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations, et, marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain (1). »

On a tout dit sur cette pénétration avec laquelle Bossuet, recherchant les effets dans leurs causes les plus éloignées, arrive à des conclusions que les découvertes récentes de la science n'ont fait que confirmer. Tels chapitres sont des modèles : ceux qui sont consacrés à l'histoire de Rome, à l'étude du caractère du peuple, de l'organisation de la milice, de la politique, du Sénat. La philosophie de l'histoire se trouve ainsi mise à la portée des modernes, et, désormais, les plus illustres représentants de cette science, Montesquieu en tête, ne feront guère qu'emprunter à Bossuet sa morale et ses enseignements.

A côté de ces pages immortelles, combien nous paraît faible, dépourvu de gravité et même de sérieux, cet Essai sur les mœurs des nations, que Voltaire prétendait, dit-on, opposer au Discours sur V Histoire universelle ! Le xviip siècle fut, en histoire comme en tout le reste, une époque de décadence et d'abaissements, voilés sous les titres pompeux de libre examen et d'émancipation intellectuelle. En perdant le sens du divin, les nations perdirent le secret des destinées humaines, et l'histoire cessa d'être un enseignement pour devenir une suite de récits plus ou moins douloureux ou grotesques.

Un écrivain, toutefois, résista à ce courant d'impiété; c'est celui qui est resté, pour la postérité, la personnification de l'intégrité littéraire, de l'honnêteté et de la sagesse ; en un

(1) Chateaubriand, Oénie'du Christianisme, t. II, p, 17. Edition Didot.

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mot, le vertueux Rollin. Sa narration pleine, simple et tranquille, respire le génie de l'antiquité ; mais le Christianisme, attendrissant sa plume, Ta préservé de Fodieuse indifférence des anciens pour les souffrances humaines, et lui a donné quelque chose qui remue les entrailles. Ses récits révèlent « cet homme de bien dont le cœur est une fête continuelle », selon l'expression des saints Livres, et il n'y a guère d'ouvrages qui reposent plus doucement l'âme. Rollin a répandu sur les crimes des hommes le calme d'une conscience sans reproche et l'onctueuse charité d'un apôtre ; on l'a surnommé le Fénelon de l'histoire.

Tous les auteurs que nous venons de citer ont écrit en français, et la plupart ont retracé des événements empruntés aux annales françaises. Toutefois, l'influence de l'esprit chrétien sur les progrès de l'histoire, considérée comme genre littéraire, ne s'est point bornée à notre pays. Les nations voisines pourraient citer, comme nous, des écrivains illustres qui ont dû aux leçons de l'Evangile le développement complet de leur talent et la supériorité de leurs œuvres. Qu'il nous suffise de rappeler, pour l'Italie, Villani, le contemporain et le rival de Froissart ; le cardinal Bentivoglio, l'imitateur de Tite-Live ; Davila et Guichardin, plus simples sans être moins judicieux ; Yico, l'historien philosophe ; pour l'Espagne, le jésuite Mariana, dont les éloquents récits dénotent un merveilleux talent d'exposition ; enfin, pour l'Angleterre, le docteur Lingard, dont la savante histoire fait bonne justice des calomnies de Hume et de Gibbon contre le catholicisme.

Tous ces écrivains aiment l'Eglise ; ils ont, plus d'une fois, retracé avec complaisance ses bienfaits et ses gloires, et toutefois, si l'on excepte Bossuet et Yico, ils ne sont que les historiens d'une nation ou d'un siècle. Ce sont souvent les qualités

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du narrateur, plus encore que l'intérêt des événements, qui méritent à leurs ouvrages la faveur dont ils jouissent ; en un mot, ces œuvres, racontant des actions éphémères, remettant sous nos yeux des institutions disparues ou du moins périssables, participent, en quelque sorte, à la fragilité de tout ce qui est humain. Il n'en est pas ainsi de l'histoire de l'Eglise. De même que la société surnaturelle des âmes, fondée par Jésus-Christ, domine, en les dirigeant, toutes les sociétés d'ici-bas, le tableau de sa vie, depuis dix-neuf siècles, surpasse en intérêt et en grandeur le récit des agitations stériles des individus et des peuples.

Montrer, depuis les temps apostoliques, les triomphes de cette Eglise toujours persécutée et toujours victorieuse, toujours méprisée et toujours reine, toujours comptée pour rien et toujours maîtresse ; signaler les grandes œuvres de charité, d'instruction, d'apaisement, de civilisation entreprises et réalisées par cette mère admirable de la science et de la sainteté ; compter les grands hommes qu'elle a suscités ; saluer les martyrs qui sont morts pour elle, quelle tâche glorieuse, et vraiment digne de tenter un noble esprit !

Nous avons vu d'humbles moines aborder cette tâche avec courage, et la poursuivre jusqu'à la fin du Moyen Age. Il nous faut maintenant revenir au xvie siècle, et passer en revue les importants travaux d'histoire ecclésiastique qui virent le jour à cette époque de luttes doctrinales.

Les chroniqueurs monastiques avaient admis, parfois sans contrôle suffisant, des faits qu'une critique plus sévère eût rejetés ou accueillis avec réserve. La Renaissance, en exhumant beaucoup d'auteurs anciens et de documents perdus ou ignorés, fit naître dans les esprits des exigences nouvelles en fait d'exactitude historique.

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Le mouvement partit de l'Allemagne, Malheureusement, on s'aperçut bientôt que le besoin de justifier la Réforme avait plus de part dans ces réclamations qu'un amour désintéressé du vrai. Luther avait prétendu, pour motiver son schisme, que l'Eglise romaine n'était qu'une institution corrompue, en contradiction, dès lors, avec l'antiquité ecclésiastique. Mais ce paradoxe historique était démenti par les annales mêmes de l'Eglise. Les novateurs devaient donc refaire ces annales, les reprendre en sous-œuvre, et, à la faveur de l'obscurité des monuments primitifs, les accommoder au système de la Réforme.

Telle fut la pensée qui inspira, à l'époque du Concile de Trente, les Centuriateurs de Magdebourg. S'il leur fut facile, avec une critique aiguillonnée par la haine de parti, d'attaquer un certain nombre d'histoires et de pièces apocryphes, ils ne furent pas également prudents pour éviter de tomber eux-mêmes en des erreurs que ne pouvait excuser la bonne foi. La hardiesse de leur tentative éveilla les catholiques et les appela sur le terrain de l'histoire religieuse.

Baronius se leva le premier. Il était né à Sora, dans le royaume de Naples, en 1538. Successivement prêtre de l'Oratoire de Rome, général de son Ordre et cardinal, il mourut en 1607. Son titre le meilleur et le plus célèbre est celui d'auteur des Annales ecclésiastiques, qu'il composa à la prière de saint Philippe de Néri, son supérieur général. Ce grand ouvrage, commencé à Rome en 1588, renferme, en douze volumes in-folio, l'histoire de l'Eglise jusqu'en 1198. Il atteste une érudition profonde, et réunit d'ailleurs tous les autres genres de mérite littéraire compatibles avec le plan et les proportions d'une œuvre aussi étendue.

C'est moins une histoire proprement dite qu'une compilation

méthodique et raisonnée ; mais, telle qu'elle est, et malgré quelques erreurs corrigées par les continuateurs de Baronius, cette publication est restée l'ouvrage le plus étendu et le plus riche que nous ayons sur l'histoire ecclésiastique ; elle est encore aujourd'hui d'une utilité incontestable.

La voie était ouverte ; Baronius y fut suivi par deux Français, dont les travaux sont dignes de prendre place à côté de ceux de l'éminent Oratorien. Le Nain de Tillemont, prêtre, l'un des solitaires de Port-Royal, mort en 1698, a laissé des Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique des six premiers siècles. Fruit d'un travail immense et de savantes recherches, ce grand ouvrage est resté une mine précieuse pour tous les historiens qui ont traité des origines du Christianisme.

Le Père Noël Alexandre, né à Rouen en 1639, et mort à Paris en 1724, se distingua chez les Dominicains par une merveilleuse érudition et des travaux qui eurent constamment pour objet la théologie et l'histoire ecclésiastique. Son principal ouvrage est une Histoire ecclésiastique écrite en latin, en huit volumes in-folio, qui embrasse les deux Testaments et finit avec le xvie siècle.

A la même époque, les Jésuites de Belgique, sous la direction de Bollandus, commençaient cette fameuse collection des Acta Sanctorum qui est restée l'un des meilleurs titres de la Compagnie de Jésus à la reconnaissance et à l'admiration du monde lettré.

Toutefois, la palme de l'érudition, dans les temps modernes, appartient, on le sait, aux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Pendant que Luc d'Achery publiait, en treize volumes, sous le titre de Spicilegium, un recueil immense de documents destinés à faire revivre le Moyen Age, Sainte-Marthe

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commençait l'impression de la Gallia Christiana, que ses confrères devaient porter jusqu'à onze volumes; Edmond Martène et Ursin Durand, son fidèle collaborateur, donnaient, outre leur coopération à l'ouvrage précédent, le Thésaurus novus anecdoiorum, ainsi que la collection des anciens historiens et des monuments historiques, dogmatiques et moraux. Bouquet livrait au public ce précieux Recueil des Historiens de France, qui a servi d'arsenal à la plupart de nos annalistes contemporains. Enfin, les histoires particulières de la Bretagne et du Languedoc, véritables prodiges de patience et de sagacité, sortaient de la plume de Lobineau et de Vaissette.

En présence de ces monuments, immenses et magnifiques, d'un travail obscur poursuivi pendant des siècles, comme en présence des cathédrales du Moyen Age, on est saisi d'une émotion respectueuse et sympathique. Quelle race d'hommes que ces moines, invincibles à la fatigue, indifférents à la gloire humaine, mais avides de toutes les lumières, de tous les progrès, de toutes les vertus !

Ce qui distingue ces intrépides travailleurs de la foule des ouvriers mercenaires, c'est le désintéressement de leurs travaux et l'humilité de leur vie. Golbert voulait envoyer, de la part du roi, une pension de vingt mille livres à Mabillon, l'illustre auteur des Annales générales de l'Ordre de Saint-Benoit. Le religieux refusa simplement et dignement : « Je suis pauvre, dit-il, et né de parents pauvres. Que dirait-on si je cherchais dans le cloître ce que je n'aurais pas osé espérer dans le monde? » Le chancelier Le Tellier disait, en le présentant à Louis XIV : « Sire, je vous présente l'homme le plus savant de votre royaume. » — « Ajoutez : Et le plus humble », reprit Bossuet, présent à l'entretien.

314 l'église ET LE PROGRES LITTERAIRE

Désormais, les matériaux étaient amassés, et la tâche des vulgarisateurs était facile. Fleury entreprit, le premier, de mettre à la portée de tous les trésors d'érudition renfermés jusqu'alors dans des ouvrages spéciaux. Il n'est pas et ne pouvait pas être original dans son Histoire de V Eglise, trop prolixe pour un ouvrage élémentaire ; mais on Fa surnommé le Judicieux.

Le genre adopté par Fleury est éminemment celui de l'histoire : un récit simple, clair, abondant ; une narration naturelle, qui coule de source, sans effort et sans contrainte ; un ton habituel de modération dans les jugements et les controverses, telles sont les qualités qui firent le succès de cet ouvrage, dont le charme, même pour les lecteurs contemporains, n'est pas épuisé.

Malheureusement, l'auteur, placé, par ses fonctions, au milieu de la famille royale, subit l'influence des idées alors admises sur les relations du Saint-Siège et des puissances temporelles, et il eut le tort de favoriser, par des exposés historiques spécieux, mais incomplets, la diffusion du gallicanisme.

Cette erreur a été combattue, de nos jours, par d'autres écrivains, qui, avec des mérites divers, sont venus ajouter chacun leur rayon de lumière à l'auréole glorieuse de l'Eglise. Qu'il nous suffise de citer Rohrbacher, le collectionneur infatigable de textes et de documents ; Darras, le narrateur abondant et disert; dom Guéranger, l'historien et le réformateur de la liturgie ; le cardinal Hergenrœther, chargé tout récemment par Léon XIII de composer une nouvelle Histoire ecclésiastique sur les pièces originales des archives du Vatican.

A côté de ces illustres défenseurs de la vérité historique, combien de travailleurs plus obscurs, mais non moins zélés, consacrent, chaque jour, des trésors de savoir, de patience et

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dé talent, à élucider quelque fait encore mal connu de la vie de l'Eglise !

Sans doute, ces écrivains, ecclésiastiques pour la plupart, ne possèdent point tous la vaste érudition que nous avons admirée chez les grands Bénédictins du xvne siècle, et il ne saurait en être autrement. Privés des ressources inappréciables que fournissaient les bibliothèques conventuelles, réduits à travailler seuls, sans encouragements, presque sans livres ; relégués souvent au fond d'une campagne isolée, loin des grands dépôts de manuscrits et d'archives, ils dépensent parfois une somme incalculable de travail en investigations infructueuses, en efforts stériles, avant de rencontrer la preuve convaincante, le fait décisif, si longtemps poursuivis par leur ardente curiosité. Combien de telles vies sont méritoires devant Dieu et admirables aux yeux des hommes !

Avant de clore ce chapitre, nous ne résistons pas au plaisir de présenter au lecteur les travaux d'un de ces écrivains de presbytère, défenseurs obscurs, mais courageux, d'une sainte cause.

La Révolution française, en jetant auvent les manuscrits des bibliothèques et des châteaux, avait dispersé les sources de l'histoire ; et le premier Empire avait précipité les événements avec une si effrayante rapidité que personne n'avait songé à en fixer le récit. La Restauration ramenait le calme après la tempête ; elle promettait d'encourager les travaux de l'esprit ; aussi toutes les voix de la poésie et de l'éloquence, si longtemps captives, saluèrent-elles à l'envi l'aurore du nouveau règne.

L'histoire ne pouvait rester muette : il y avait de si grandes choses à raconter, tant de héros à glorifier, tant de scélérats à flétrir ! Du reste, les écrivains étaient prêts ; et si l'ardeur pour

les découvertes archéologiques, la pénétration, la sagacité, la richesse de l'imagination, la magie du style sont les seules qualités de l'historien, jamais aucune époque n'avait rien produit de comparable à la pléiade des Thierry, des Guizot, des Thiers et des Michelet.

Malheureusement, ces jeunes hommes, appelés à diriger l'opinion de leurs contemporains, manquaient des connaissances théologiques indispensables pour comprendre le rôle social du catholicisme. Héritiers de la tradition parlementaire et gallicane, envenimée encore par la Révolution, ils méconnaissaient la mission surnaturelle de l'Eglise, dénaturaient sa bienfaisante influence, contestaient ses plus importants services, la traitaient, en un mot, en puissance ennemie.

Emu de voir un pareil enseignement descendre des plus hautes chaires de France, et se répandre, à travers les manuels, jusqu'aux bancs des écoles primaires, un pauvre curé de campagne conçut le hardi projet de se mesurer, sur le terrain de l'histoire, avec ces docteurs enivrés des applaudissements de toute la jeunesse studieuse, environnés de tous les prestiges et de toutes les admirations.

Il s'appelait l'abbé Gorini. Privé de tous les secours nécessaires à l'étude, éloigné de tout centre littéraire, sans bibliothèque, presque sans relations, il puisa dans sa foi et son amour pour l'Eglise le courage de surmonter toutes ces difficultés. Trop pauvre pour acheter même un pupitre, il s'en fabriqua un de ses propres mains. Obligé de recueillir chez lui les membres indigents de sa famille, il trouva le moyen de conserver le recueillement de la pensée au milieu des récréations bruyantes de ses neveux. Les libraires des villes voisines lui permirent de feuilleter chez eux, sans les acheter, les

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ouvrages nouveaux. Les conservateurs des bibliothèques et des archives publiques, touchés de tant d'ardeur et de persévérance, lui livrèrent quelques-uns des trésors historiques confiés à leur garde", et on le vit revenir chez lui, parfois de fort loin, chargé d'énormes in-folio.

Une fois en possession de ces richesses, il vérifia minutieusement, sur les textes originaux, les assertions de l'histoire officielle, reçues partout comme des oracles, et il les trouva, sur divers points, inexactes ou incomplètes.

Relever exactement ces erreurs ; publier, dans toute leur étendue, les pièces tronquées ou mal interprétées, c'était venger l'honneur de l'Eglise. L'abbé Gorini ne manqua pas à ce devoir, et, après plusieurs années de veilles laborieuses, il livra aux vrais amis de la vérité cette Défense de l'Eglise dont Augustin Thierry reconnut, le premier, l'incontestable mérite.

L'Eglise a toujours appelé de ses vœux la lumière sur son passé, persuadée que la meilleure apologie de sa conduite à travers les siècles, c'est un exposé sincère et impartial de ses actes et de son enseignement.

Pendant tout le Moyen Age, alors que les seigneurs laïques étaient plus préoccupés d'expéditions guerrières et de récits aventureux que d'érudition historique, l'Eglise a conservé, presque seule, au fond de ses monastères, les chartes et les diplômes qui contenaient les éléments de l'histoire moderne.

Aujourd'hui que l'exactitude, en tout ce qui touche au passé, est devenue un besoin, et même une passion ; que les écrivains sentent l'obligation de recourir aux sources, de consulter les textes authentiques, même pour des faits de minime importance, l'Eglise, quoique dépouillée par la Révolution de ses plus riches collections, n'hésite pas à leur livrer ses derniers trésors.

Ce sera une des gloires du pontificat de Léon XIII d'avoir ouvert les archives du Vatican aux travailleurs du monde entier. Les documents contenus dans cet immense dépôt, une fois connus du public, éclaireront d'un nouveau jour la vie des nations chrétiennes, et prouveront, à leur tour, que l'Eglise, la société civilisatrice par excellence, fut toujours pour elles, depuis sa fondation, une institutrice et une mère.

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