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CHAPITRE V

L'Enseignement.

Les chefs-d'œuvre de la poésie et de l'histoire né s'adressent qu'à des intelligences cultivées. Or, l'Eglise avait reçu la mission « d'éclairer tout homme venant en ce monde » (1), et elle ne pouvait s'en acquitter dignement qu'en faisant pénétrer jusqu'aux entendements les plus humbles, avec les enseignements de l'Evangile, l'écho des voix puissantes ou mélodieuses de ses poètes et de ses docteurs.

Lorsque les Apôtres se dispersèrent pour aller porter l'Evangile aux nations, le monde civilisé était idolâtre, et l'instruction de la jeunesse était partout confiée à des païens.

Au ive siècle de l'ère chrétienne, la rhétorique et la philosophie polythéistes brillaient encore, à la surface, d'un vif éclat dans les écoles du midi de la Gaule, fréquentées surtout par la jeunesse aristocratique. Mais, en dehors de ces écoles, et audessous d'elles, s'accomplissait dans les esprits une évolution qui devait renouveler en peu de temps la face du monde. Non seulement la foule innombrable des faibles et des opprimés, des

(1) S. Jean, c. i.

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femmes et des esclaves, privés par la sagesse antique de la vie de l'esprit, mais encore les philosophes et les lettrés, tournaient les yeux avec espoir vers la lumière libératrice de l'Evangile.

Pendant que les derniers rhéteurs latins s'occupaient d'abrégés et de commentaires grammaticaux, saint Augustin, saint Jérôme, saint Paulin de Noie scrutaient les profondeurs d'un monde nouveau, celui de la conscience, en faisaient surgir les véritables lois de la morale, et les présentaient, dans un magnifique langage, à cette foule gémissante que le droit païen tenait asservie.

Bientôt les invasions des Barbares vinrent consommer la déroute de l'empire, et ensevelir les écoles romaines sous les mêmes ruines que les autres institutions politiques. En présence de la force brutale, une seule puissance resta debout, l'Eglise catholique, tenant toujours d'une main ferme le flambeau de la science, ramassé au milieu des débris.

Pendant que les hordes des Huns, des Goths et des Bourguignons s'ébranlaient du fond de leurs repaires pour se jeter sur une proie avidement convoitée, un grand serviteur de Dieu, saint Martin, entreprenait d'arracher les Gaules à la barbarie pour les donner au Christ. Dès l'an 360, il avait fondé à Ligugé un monastère célèbre. Plus tard, il établit d'autres foyers de lumière à Milan, à Trêves, à Tulle, à Autun. Marmoutiers, où il résidait, devint la plus célèbre des abbayes, une pépinière de saints, de savants, de fondateurs de peuples.

De Marmoutiers sortit la première école publique de France. Elle fut instituée à Tours, au vin0 siècle, dans la collégiale de Saint-Martin, et des historiens graves font remonter jusqu'à cette fondation l'origine de l'Université de Paris. C'est ainsi que nous devons à saint Martin la première forme de l'enseignement

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8. — Boèce prend conseil de dame Philosophie. Miniature de la Consolation de Boèce, traduction de Jean de Meung, ms. du xve siècle.

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public. Il était gratuit, sans impôts, et ne contait rien à personne, excepté aux maîtres.

Mais, avant de se constituer ainsi en institution régulière, renseignement monastique avait adouci peu à peu les mœurs des conquérants barbares, et introduit un essai de civilisation jusque dans l'entourage farouche des Mérovingiens. A côté des monastères bâtis par saint Martin, on vit s'élever, dès l'époque des invasions, ceux de saint Faustin à Nîmes, de saint Victor à Marseille, de Lérins aux îles d'Hyères, de Condat en Franche- Comté, de Grigny au diocèse de Vienne, et tant d'autres qui, comme des phares bienfaisants, dissipèrent autour d'eux la nuit de l'ignorance.

Les différentes règles qui régissaient la vie intérieure de ces institutions, et notamment celle de saint Benoît qui fut bientôt adoptée dans les diverses contrées de l'Europe, prescrivaient impérieusement aux moines la lecture, ainsi que la conservation et la transcription des manuscrits. C'est là, nous l'avons vu (1), que fut recueilli tout ce qui nous reste actuellement, ou à peu près, de la littérature sacrée et des ouvrages des anciens païens. C'est là que, du ivc au xne siècle, furent élaborées et débattues les questions fondamentales dont la solution constitue la vie des nations modernes.

Des écoles furent instituées, dès le principe, au sein des monastères. L'Abbé, ou quelque savant religieux délégué par lui, devait y présider et instruire les jeunes gens dans toutes les sciences divines et humaines.

Le grand nombre de personnages ecclésiastiques et religieux élevés dans les établissements monastiques a porté certains

(1) Voir le chapitre intitulé : La littérature chrétienne*

ClYIUB. CHRBT. — * 21

auteurs à écrire qu'on n'instruisait, dans ces maisons, que des jeunes gens destinés à la vie du cloître. Rien n'est plus contraire aux documents laissés par les anciens chroniqueurs relativement aux écoles conventuelles. Un passage d'Eckard de Saint- Gall, expliqué et commenté par Dom Pitra (1), établit qu'il y avait dans les monastères deux sortes d'écoles : les unes intérieures, pour les enfants destinés à la vie religieuse et désignés sous le nom d'oblats; les autres extérieures, pour ceux qui devaient un jour rentrer dans le monde, et où l'on recevait, avec les fils de la noblesse guerrière, les clercs envoyés par les évêques; ces derniers étaient les écoliers proprement dits, nutriti.

Sans doute, les premières furent les plus anciennes. Il est probable même que, dans la pensée de leurs fondateurs, les écoles abbatiales devaient être établies seulement en faveur des futurs religieux ; mais bientôt la nécessité les rendit publiques, et force fut de les ouvrir à toux ceux qui réclamaient le bienfait de l'instruction. La seule précaution que l'on put prendre fut de séparer les écoliers, de telle façon que la discipline monastique ne souffrît pas de la réunion des élèves séculiers.

La présence de ce double élément dans la population scolaire des couvents exigeait naturellement deux genres distincts d'éducation ; aussi donnait-on, dans chaque maison, l'enseignement purement littéraire, auquel on admettait les enfants du dehors, qu'ils fussent de basse ou de noble extraction, et l'enseignement supérieur, réservé d'ordinaire aux enfants des familles nobles.

Les moines s'appliquaient à graver de bonne heure dans la mémoire et dans le cœur des enfants les principes de la foi catholique. Leurs leçons embrassaient l'Oraison dominicale, les

(1) Vie de saint Léger.

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psaumes, les notes musicales, le chant, le coraput ecclésiastique et les éléments de la grammaire.

Plus tard, lorsque l'intelligence de rélève était assez exercée pour saisir les éléments des sciences abstraites, on l'appliquait à l'étude des sept arts libéraux. Dans les écoles intérieures, réservées aux moines, on joignait à ces travaux littéraires et scientifiques l'étude de la théologie, qui se composait de la connaissance des deux Testaments, des Pères et des Conciles.

Le texte le plus ordinaire des leçons était une sorte d'encyclopédie latine, composée au ve siècle par un auteur africain, Martianus Capella. Cet ouvrage, divisé en neuf livres, présentait un résumé de chacune des sciences enseignées sous le nom d'arts libéraux. La plupart des développements étaient empruntés à des auteurs anciens, comme Pline, Solin, Aristide-Quintilien. On se servait aussi des traités de Cassiodore sur les sept arts, des traductions et des commentaires deBoëce. De, plus les élèves de certains monastères avaient entre les mains des versions latines delà Logique d'Aristote,de Y Arithmétique deNicomaque, des Eléments d'Euclide, de la Mécanique d'Archimède et des ouvrages astronomiques de Ptolémée. Enfin, clans un grand nombre de maisons, on lisait Virgile, Cicéron, Horace, parfois même quelques auteurs grecs.

Tels étaient les programmes de ces vieilles écoles, tels étaient les manuels qui servaient à l'enseignement. On voit que, dès cette époque reculée, l'Eglise s'acquittait assez bien de son rôle d'institutrice de l'Europe.

Les monastères, malgré leur nombre et le dévouement des religieux, étaient loin de suffire à l'éducation des barbares qui embrassaient le Christianisme. Aussi les écoles épiscopales s'élevèrent-elles bientôt à côté des écoles conventuelles : « Ici,

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des enfants dont le sourire ingénu se changeait en gravité touchante entouraient un vieillard dont la gravité se changeait en angéliques sourires. L'enfant était homme, et l'homme était enfant. Dans la fleur, on voyait le fruit, et, dans le fruit, la fleur. Un petit codex à la main, chacun de ces petits enfants s'approchait à son tour du vieillard, faisait le signe de la croix, et prononçait, après de charmantes hésitations, le nom des lettres que le vieillard lui désignait du doigt. Ce vieillard, cet instituteur primaire, qui enseignait aux petits enfants l'alphabet, c'était un évêque catholique (1). » C'était saint Césaire , archevêque d'Arles, montrant l'alphabet ; saint Didier, évêque de Vienne en Dauphiné, enseignant lui-même la grammaire ; Fulbert, évêque de Chartres, Leidrade, archevêque de Lyon; saint Prétextât, de Rouen; saint Germain, de Paris, et tant d'autres, qui joignirent le sceptre de la science à l'auréole de la sainteté.

Dans la suite, lorsque les sollicitudes de la charge épiscopale se multiplièrent; lorsque saint Chrodegand, au vme siècle, eut réuni sous une règle commune, avec le titre de chanoines, le collège des prêtres, l'évêque délégua un des membres de son chapitre pour diriger, en son nom, l'école épiscopale. Ce ministère s'exerça sous les dénominations variables de chancelier, d'écolâtre, de scholastique ou de modérateur. Le programme adopté dans les écoles des cathédrales était, d'ordinaire, le même que celui que l'on suivait dans les écoles conventuelles.

D'après M. Guizot (2), sous la première race de nos rois, on comptait, en Neustrie seulement, plus de vingt écoles monastiques et épiscopales. Ces établissements, quelque nombreux

(1) Louis Veuillot, Vie de Jésus-Christ.

(2) Histoire de la Civilisation en France^ U II, 16e leçon.

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qu'ils fussent, étaient loin, toutefois, de suffire à tous les besoins. Ces écoles épiscopales ne recevaient guère que les enfants des villes, et les écoles conventuelles étaient spécialement réservées aux futurs religieux et aux jeunes gens issus des familles opulentes.

Or, L'Eglise s'est toujours occupée des humbles et des petits, avant même d'offrir son appui et ses lumières aux puissants d'ici-bas. Elle devait créer, et elle créa en effet, dès les premiers siècles, des écoles rurales pour l'éducation des paysans.

Ces modestes établissements n'ont pas laissé de traces dans l'histoire ; mais nous pouvons lire les actes des conciles qui décrétèrent leur fondation, et, d'autre part, nous savons que l'enseignement élémentaire devait être assez répandu aux premiers siècles de l'Eglise, puisque les grandes écoles, dont l'accès n'était possible qu'à des intelligences déjà cultivées, réunissaient, dès lors, de nombreux étudiants.

Nous possédons encore un des plus anciens monuments qui témoignent de la sollicitude du clergé à l'égard des enfants des pauvres. Il s'agit du IIe Concile de Vaison, tenu l'an 529. — « Il a paru bon, disent les Pères de ce Concile, que, selon la coutume observée chez les Italiens, les prêtres qui occupent les paroisses reçoivent dans leurs maisons de jeunes lecteurs, et, les élevant comme de bons pères, leur apprennent à étudier les psaumes, à s'attacher aux Livres saints, à connaître la loi de Dieu, afin de se préparer ainsi de dignes successeurs, et, par là, de mériter les récompenses éternelles. »

Voilà de courtes paroles et qui promettent peu. Il n'y en eut jamais de plus fécondes. Ce canon du Concile de Vaison, reproduit et commenté par le IIe Concile de Tours, en 567, par ceux de Tolède, en 624, par celui de Liège et par le concile

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oecuménique de Constantinople, en 688, devait fonder l'éducation populaire du Moyen Age.

Les pouvoirs publics, il faut le dire, secondèrent généreusement l'Eglise dans cette œuvre éminemment civilisatrice. La conversion de Clovis donna un nouvel essor à l'ardeur pour l'étude, et Clovis lui-même, après avoir promené ses Francs sur tous les champs de bataille de l'Occident, sentit le besoin d'adoucir leurs mœurs en fondant une école dans son propre palais.

Cette école qui, plus tard, à la suite de Charlemagne, devait porter le flambeau des sciences divines et humaines dans toutes les contrées de l'empire, prit naissance, comme les autres, au sein du clergé ; elle eut pour origine une simple école de chant établie dans la chapelle royale.

Les Mérovingiens, ces hommes si violents, adoucissaient volontiers leur humeur farouche au bruit des instruments et des voix. Ils goûtaient spécialement la musique religieuse, et, afin d'avoir toujours à leur portée ce noble délassement, ils avaient réuni, au sein même de leurs demeures, de jeunes clercs, qui furent exercés avec soin par les maîtres les plus habiles. La Chapelle du palais n'était donc encore, sous les premiers successeurs de Clovis, qu'une école de chant ecclésiastique. Mais peu à peu elle subit les transformations qu'on avait déjà remarquées dans la célèbre école romaine de Saint- Jean de Latran, et on finit par y enseigner toutes les sciences qui se rattachaient à l'éducation du clergé.

Dès lors, le titre de chef de la Chapelle ne fut plus conféré qu'aux hommes les plus distingués par leur mérite, et un grand nombre d'illustres évêques furent choisis parmi les clercs qui avaient reçu l'enseignement dans son enceinte.

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Mais ce noviciat ecclésiastique n'était pas si sévère, qu'il écartât la jeunesse laïque, attirée au palais par l'espoir des dignités et l'apprentissage des grands emplois publics. Comme les écoles diocésaines, l'école du palais préparait ses disciples, selon leur vocation, à tous les devoirs de la vie religieuse ou de la vie séculière. Depuis sa fondation jusqu'à l'avènement de Gharlemagne , elle nous présente constamment deux catégories d'élèves rivalisant d'ardeur pour la science et de zèle pour la splendeur du culte divin.

Si nous voyons cet établissement subsister, grâce à la protection spéciale du pouvoir royal, pendant les années les plus troublées du vme siècle, il n'en est pas de même des autres fondations ecclésiastiques. Cette époque s'ouvre par des luttes terribles. Malgré les travaux de FEglise et de ses collaborateurs, le flambeau de la foi pâlit; les derniers sanctuaires de l'étude sont violés ; la civilisation semble reculer définitivement devant la barbarie.

Certes, la lutte a été belle. L'Eglise a résisté jusqu'au bout; elle a prêché et enseigné jusqu'à l'heure du martyre. Assaillie au Midi par les Sarrasins et au Nord par les Saxons, elle a vu brûler ses temples et piller ses monastères; ses plus saints évêques ont été exilés et remplacés par des prêtres indignes; ses domaines ont été traités en pays conquis par le rude vainqueur de Poitiers; ses grands couvents, accoutumés au murmure studieux des écoliers qui se pressaient autrefois sous leurs cloîtres, n'entendent plus que les hennissements des chevaux, les aboiements des meutes et les sifflets des dresseurs de faucons. C'est l'heure où le dernier représentant de la littérature mérovingienne, Frédégaire, fait entendre cette plainte mélancolique : « Le monde se fait vieux, la pointe de la sagacité

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s'émousse ; aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n'oserait y prétendre. »

Ces ténèbres, nous le savons, recouvrent l'étincelle qui bientôt se ranimera sous la main de Charlemagne ; mais les nuages étaient alors si sombres, que les auteurs du temps sont excusables d'avoir désespéré de la lumière, et d'avoir pris la tempête pour la nuit.

Pour apprécier sainement la restauration accomplie par Charlemagne, il importe de rechercher quels secours offraient à ce grand homme les asiles de la science disséminés dans les provinces de l'Occident.

L'Italie attira tout d'abord les regards du conquérant. L'antique patrie des beaux-arts et de l'éloquence conservait, au sein de la décadence universelle, le culte de ses grands hommes et l'admiration pour leurs chefs-d'œuvre. Rome, souvent prise et saccagée, n'avait, en réalité, jamais été occupée par les Barbares. Privée de son immense domination, mais assise néanmoins sur les débris toujours subsistants des civilisations grecque et latine, gardée par le génie vigilant et initiateur de la Papauté, elle était restée reine et maîtresse entre les nations, car elle gardait toujours le sceptre de l'intelligen ce.

C'est aux Catacombes que l'on rencontre les premières écoles du Christianisme. C'est à Rome, à l'entrée du cimetière de Sainte-Agnès, que l'on trouve deux salles nues, sans autre indice de leur destination que la chaire du catéchiste et le banc des catéchumènes. Sans doute, l'enseignement qui se donnait là n'avait rien de commun avec la science profane ; toutefois on reconnaîtra de bonne heure le penchant des éducateurs chrétiens à recueillir tout ce qu'il y a de légitime dans l'héritage de

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l'esprit humain. Le Concile de Yaison, que nous avons déjà cité, atteste cette coutume établie chez les Italiens « que les prêtres qui occupent des paroisses reçoivent chez eux de jeunes lecteurs, afin de les instruire. »

Au moment où la conquête lombarde menace l'Italie d'une nuit éternelle, renseignement épiscopal et l'enseignement monastique se fondent, comme pour opposer une digue à l'envahissement de la barbarie.

Saint Grégoire le Grand, ce Pontife que les ennemis de l'Eglise ont si souvent représenté comme un ennemi du progrès littéraire, fut le véritable fondateur des écoles épiscopales. C'est lui qui établit dans le palais de Latran cette école de chantres, où Ton se borna d'abord à enseigner la musique, et qui, devenue, par des transformations successives, la lumière de Rome et l'exemple de l'Occident, servit de modèle à l'école du palais des Mérovingiens.

D'un autre côté, l'influence monacale propageait le goût des lettres aux deux extrémités de la Péninsule. Au fond des âpres déserts de l'Apennin, à Bobbio, s'élevait un monastère fondé par saint Colomban. Le grand réformateur y avait apporté, avec les sévères ordonnances des cénobites irlandais, la passion de l'étude et le goût de l'enseignement qui régnaient dans son pays. 11 sut si bien inculquer son esprit à tous les membres de sa famille monastique, qu'au xe siècle, la bibliothèque de Bobbio possédait les écrits de Démosthène et d'Aristote, les principaux poètes latins, mais surtout une quantité incroyable de grammairiens. Cette richesse littéraire, surprenante pour l'époque, s'explique par les exigences d'une école nombreuse. Il fallait bien la pensée d'un grand devoir à accomplir, pour que des vies consacrées à Dieu se consumassent à copier, non les ouvrages des

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saints Pères, mais des écrits arides, comme le traité de Caper sur l'orthographe, ou celui de Flavianus sur l'accord du nom avec le verbe.

Pendant que la Lombardie recevait ainsi le bienfait d'une instruction largement distribuée, un autre foyer s'allumait au midi de l'Italie. Saint Benoît donnait à ses religieux du Mont-Cassin cette règle célèbre qui se répandit bientôt dans tous les cloîtres de l'Occident, et dont nous avons déjà admiré l'influence sur les monastères gaulois. Le saint réformateur ordonnait à ses moines des lectures publiques ou particulières, et chacun d'eux, pendant le Carême, devait lire en entier l'un des livres de la bibliothèque qui, dès lors, renfermait un bon nombre d'ouvrages. La règle encourageait la transcription des manuscrits en recommandant à chaque religieux d'avoir les instruments nécessaires pour écrire, tels qu'un poinçon et des tablettes ; il arriva même que peu à peu cette occupation devint le seul travail manuel exigé des moines bénédictins. Ces infatigables pionniers du vieux monde quittèrent le hoyau pour défricher exclusivement le domaine de l'intelligence, et ce changement fut, sinon prescrit, du moins toléré par les supérieurs de l'Ordre, comme satisfaisant à tout en même temps (1).

A cet enseignement des écoles épiscopales et monastiques, ajoutons celui des écoles séculières qui s'étaient perpétuées à travers toutes les vicissitudes des invasions, et nous comprendrons comment Charlemagne vainqueur de l'Italie eut la pensée, comme autrefois les Romains maîtres de la Grèce, de s'approprier la civilisation des vaincus.

Du reste, il semble qu'à cette époque le prince franc n'avait

(1) Thomassin, Discipline de l'Eglise, part. IV.

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qu'à passer les frontières de l'ancienne Gaule pour trouver des secours en faveur de l'œuvre qu'il méditait.

L'Espagne possédait alors, malgré l'invasion des Visigoths, une population homogène. Les envahisseurs avaient promptement adouci leurs mœurs barbares, et avaient été absorbés, pour ainsi dire, au sein de la nation primitive. Ce peuple avait, plus qu'aucun autre, emprunté sa législation à l'Eglise, et il vivait en paix sous la crosse de ses évêques. Dans ses monastères et ses écoles épiscopales, les lettres grecques et latines étaient en honneur. Les écoles, organisées par le Concile de Tolède, en 624, se soutinrent avec tant de persévérance et de vigueur, au sein même de l'invasion musulmane, qu'à la fin du x° siècle, l'illustre Gerbert s'instruisit, non pas, comme on Ta cru, chez les Arabes de Cordoue, mais dans le palais épiscopal de Vich, en Catalogne (1).

Pendant que les nations méridionales conservaient ainsi les traditions d'un passé glorieux, les monastères du Nord abritaient déjà les savants dont le concours devait assurer à la patrie de Charlemagne une véritable régénération intellectuelle.

Les Irlandais, protégés contre les invasions par les flots du Sinus Britannicus, se livraient paisiblement aux jouissances de l'étude. Les germes de littérature que saint Patrice, élève de Marmoutiers, avait déposés chez ce peuple, s'étaient si promptement développés, que déjà les écoles de l'Irlande étaient devenues rivales de celles d'Italie. On y professait la théologie tout entière, telle qu'elle était sortie des controverses de l'arianisme et du pélagianisme. On interprétait l'Ecriture sainte, en y distinguant déjà les quatre sens, littéral, allégorique, moral et anago-

(1) Richer, Hist., lib. III, cap. xliii.

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gique. Saint Colomban, le célèbre moine voyageur, avait pâli dans l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie. Saint Fintan excellait dans la dialectique. Enfin, un art qui, à à cette époque, couronnait tous les autres, la musique, avait été porté par les bardes d'Erin à sa plus haute perfection. Rien n'égalait les combinaisons savantes de leur jeu, ni la rapidité avec laquelle leur main promenée sur les cordes en faisait jaillir des torrents d'harmonie. Une fois convertis au christianisme, ils ne renoncèrent point à ces nobles plaisirs : la harpe d'Ossian devint la harpe de David, et fut consacrée à célébrer les louanges du Dieu vivant.

Leurs voisins de l'île de Bretagne, quoique évangélisés plus tard, rivalisèrent bientôt avec eux d'ardeur pour l'étude. C'est de Rome qu'était partie l'influence civilisatrice. L'envoyé de saint Grégoire, le moine Augustin, élevé à l'épiscopat, s'était proposé d'introduire chez les Bretons, d'abord le Christianisme, et, en second lieu, des écoles semblables à celles qui florissaient dans sa patrie. Il réussit au delà de toute espérance, puisque ses successeurs purent fonder ces grandes écoles monastiques dont la renommée a rempli l'Europe pendant des siècles : Cantorbéry, d'où sortirent tant d'hommes savants, prélats, abbés, missionnaires ; puis Oxford, Cambridge et Winchester, écoles royales où furent élevés Alfred le Grand et son fils Edouard. Là, saint Néost, abbé, et Grimbald, éloquent interprète de l'Ecriture sainte, enseignent la théologie; le moine Asser enseigne la grammaire et la rhétorique, et Jean, moine de Saint-David, la logique, la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. Ce mouvement vers les sérieuses études est encore accéléré par la venue d'un étranger, d'un grec, le moine Théodore, envoyé de Rome par le pape saint Vitalien, avec un autre moine,

l'enseignement 333

nommé Adrien, également instruit dans les lettres sacrées et profanes. De Théodore, élevé au siège épiscopal de Cantorbéry, vers Tan 670, l'héritage de la science passa à un homme vénérable, en qui se résume toute la science de l'époque, et qui peut être considéré comme l'un des types les plus accomplis du moine laborieux et savant : nous avons nommé l'illustre Bède, religieux du monastère de Jarrow. Ses recherches ont préparé les travaux d'Alcuin, le véritable éducateur de la France carolingienne, et ont ainsi formé un patrimoine littéraire dont nos aïeux ont recueilli l'héritage.

Charlemagne, on le sait, avait voulu préluder à la restauration des études dans sa patrie en se faisant initier lui-même, par des savants étrangers, à toutes les sciences connues de son temps. Grammaire, astronomie, musique, lettres sacrées, il avait tout étudié avec cette énergie persévérante qui, seule, assure le succès. Mais ses efforts ne se bornèrent point à l'influence, déjà si puissante, de l'exemple personnel. Devenu roi en 768, il fit à Rome, en 774, une première excursion, à la suite de son expédition contre les Lombards. Tout porte à croire que la vue des monuments qui subsistaient en Italie, et le commerce des hommes éclairés qui offraient eux-mêmes, en leurs personnes, de vivants débris de l'antique civilisation, fécondèrent les dispositions qui faisaient ambitionner au conquérant la gloire des lettres.

Le premier de ces missionnaires de l'instruction paraît avoir été. le diacre lombard Pierre de Pise, qui fut le précepteur de Charles lui-même, et que suivirent bientôt, au delà des monts, ses compatriotes Paul Warnefried, également lombard, et Théodulphe, élevé plus tard sur le siège épiscopal d'Orléans.

Le roi des Francs fit venir aussi dans ses Etats Leiclrade, né en

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Norique, et destiné à l'archevêché de Lyon. Charlemagne lui confia le soin de l'une de ses bibliothèques, formée de son vivant, et longtemps conservée dans le monastère de l'Ile Barbe.

Ces savants furent suivis en France par Smaragde, abbé de Saint-Mihiel, par l'espagnol Agobard, et par saint Benoît d'Aniane, qui tous firent partie des conseils du prince, et prirent une part notable à son œuvre de réédification intellectuelle.

Mais le promoteur le plus influent des mesures d'organisation scolaire par lesquelles Gharlemagne illustra son règne fut, sans contredit, le moine anglais Alcuin, le « ministre de l'instruction publique » de cet empire encore à demi barbare. Nous avons vu, dans un précédent chapitre, avec quelles plaintes éloquentes il avait quitté sa chère cellule d'Yorck. Transporté dans une nouvelle patrie, afin d'y travailler à une oeuvre de civilisation et de progrès, il voulut justifier la confiance du prince qui l'avait appelé, en mettant à son service toutes ses connaissances et tous ses talents. Le réformateur et le ministre entreprirent tout d'abord de reprendre par la base l'édifice de l'instruction qu'ils voulaient reconstruire.

L'écriture et la langue des Livres saints avaient subi de nombreuses altérations ; la forme même des caractères, profondément modifiée, rendait fort difficile la lecture des textes les plus importants. Charlemagne ordonna que, désormais, le soin de transcrire les manuscrits ne serait plus confié qu'à des clercs habiles et expérimentés.

Mais le service le plus positif et le plus signalé que reçut l'instruction, ce fut la restauration des écoles. Un capitulaire, dont la date est de 789, et qui fut vraisemblablement inspiré par Alcuin, contient les dispositions suivantes : « Charles, etc..

L1 ENSÊIGNEM Ë N T 335

à Bangulf, abbé, et à toute la Congrégation. Plusieurs monastères nous ayant, ces dernières années, adressé des écrits où ils nous informaient que les frères priaient pour nous dans les saintes cérémonies et leurs pieuses oraisons, nous avons observé qu'en la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons, mais les paroles grossièrement incultes... Nous vous exhortons donc, non seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais à travailler d'un cœur humble et agréable à Dieu, pour être en état de pénétrer facilement et sûrement les mystères des saintes Ecritures... Qu'on choisisse donc pour cette œuvre des hommes qui aient la volonté et la possibilité d'apprendre et le talent d'instruire les autres. Ne manque pas, si tu veux obtenir notre faveur, d'envoyer un exemplaire de cette lettre à tous les évêques suffragants et à tous les monastères. » Deux ans plus tard, il renouvela la même ordonnance, et ne dédaigna pas d'indiquer en détail les exercices qu'on devait suivre dans ces écoles.

De nombreuses preuves historiques attestent que ces prescriptions ne demeurèrent point stériles ; mais, ce qui en rendit le succès universel et durable, ce fut encore l'ascendant de l'exemple.

Nous avons vu que, dès l'époque mérovingienne, une école spéciale existait au sein même du palais des rois francs. Depuis l'année 782, époque de son arrivée à la cour de Charlemagne, jusqu'au moment où, vaincu par les infirmités, en 796, il obtint du monarque la permission de se retirer, Alcuin conserva la direction de cette école, et lui donna une importance et an éclat qu'elle n'avait point eus jusqu'alors.

L'école du palais de Gharlemagne mériterait mieux le titre d'Académie, sous lequel on l'a quelquefois désignée. Il est

douteux, en effet, qu'elle ait fonctionné avec la régularité d'un enseignement fixe et méthodique. Elle suivait le monarque partout où il transportait sa résidence ; les exercices y consistaient, selon toute vraisemblance, à réunir, sous la présidence scientifique d'Alcuin, un certain nombre de personnes qui se livraient ensemble à des entretiens nobles et graves, sur des sujets d'instruction très variés.

Les grands évêques que Gharlemagne s'était donnés comme auxiliaires le secondèrent activement en travaillant, chacun dans son diocèse, à la diffusion de l'enseignement. Il faut remarquer spécialement, dans les recueils d'actes épiscopaux datant de cette époque, un capitulaire de Théodulphe, évêque d'Orléans, qui prescrit d'une manière formelle la gratuité de l'instruction pour les pauvres : « Que les prêtres établissent des écoles dans les villages et les bourgs ; et si quelqu'un de leurs paroissiens veut leur confier ses enfants pour leur apprendre les lettres, qu'ils se gardent de les rebuter ; au contraire, qu'ils s'appliquent à leur éducation avec une charité extrême, et, lorsqu'ils les instruisent, qu'ils se gardent d'exiger d'eux aucun prix en retour de ce service ; qu'ils ne reçoivent rien, si ce n'est ce que les parents voudront bien leur offrir de leur plein gré et par esprit de charité (1). »

Quelques auteurs ont voulu voir dans l'école palatine de Charlemagne l'origine de l'Université de Paris. Cette opinion, quel qu'en soit le fondement, importe peu à la gloire du grand empereur. S'il n'a pas fondé l'Université, il a au moins fondé des écoles populaires ; il a inspiré le goût des études ; il a formé dans son palais une académie d'hommes lettrés et savants ; et,

(1) Labbe, VII, 1140.

l'enseignement 33?

dans cotte œuvre éminemment civilisatrice, c'est le clergé qui lui a servi d'instrument. Ce sont des moines, des abbés, des évéques qui ont été ses auxiliaires de propagation scientifique, et enfin c'est à la nation tout entière qu'a profité ce travail de rénovation intellectuelle. Voilà le point de vue que doit saisir l'histoire ; et si, plus tard, nous voyons apparaître une organisation plus savante d'Universités proprement dites, soit en France, soit en Europe, nous devons songer que c'est toujours la pensée de Charlemagne qui survit, une pensée religieuse, ardemment secondée parle clergé catholique, sans lequel rien de vraiment grand ne s'est fait dans l'humanité depuis neuf siècles. On peut dire, en ce sens, que Charlemagne est le père des études universitaires, mais en observant que c'est l'Eglise qui les a fécondées et perpétuées.

Sous les premiers Carolingiens, le clergé resta fidèle à sa réputation de science et de dévouement. Louis le Débonnaire, prince fort instruit pour son époque, accorda aux savants une protection éclairée et constante. Charles le Chauve soutint Fécole du palais, à laquelle le fameux Scot Erigène rendit une partie de son ancien éclat.

Cependant de nouvelles et importantes écoles venaient s'ajouter à toutes celles que Charlemagne avait établies dans les principales villes de l'Empire. Hincmar, le célèbre archevêque d<i Reims, et Foulques, son successeur, fondèrent près de leur palais un établissement d'instruction qui conserva sa renommée pendant tout le Moyen Age. Deux moines d'Auxerre y professèrent avec gloire, puis vinrent à Paris, vers l'an 900, relever l'école du palais, qui semblait près de défaillir.

Le xc siècle finissait, emportant avec lui la monarchie carolingienne, depuis longtemps ébranlée par l'anarchie* Hugues

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Gapet prit le gouvernement de cette société malade, et s'efforça de la régénérer par l'instruction. Une nouvelle et puissante impulsion fut donnée aux études. De l'école de Paris sortirent quelques noms illustres : Gerbert, l'ancien élève des écoles espagnoles, destiné à occuper la Chaire de saint Pierre ; Lambert, élève de Fulbert de Chartres ; Roscelin, l'auteur de la secte fameuse des Nominaux. En même temps, de nouvelles écoles se fondaient, celle de Sainte-Geneviève et celle de Saint-Victor, toutes les deux illustres par les controverses d'Abeilard et de Guillaume de Champeaux,

Dans chacune des institutions nouvelles qui apparaissaient, l'Eglise intervenait toujours par ses dotations ou par la magnificence de ses privilèges. Les écoliers qui accouraient à Paris pour y recevoir les leçons des maîtres les plus célèbres du monde entier formaient déjà, par leur grand nombre, une population distincte. Sous Philippe-Auguste, l'affluence de ces jeunes gens devint si considérable que la population s'en trouva doublée, et qu'il fallut, pour ce motif, élargir l'enceinte de la Cité. Dès 1169, la plupart de ces écoles étaient réparties en nations, selon le lieu d'origine des étudiants. Bientôt les maîtres euxmêmes s'associèrent, comme pour donner plus de force à leur enseignement, qui devint, dès lors, une sorte de juridiction.

En 1200, au moment même où s'ouvre le grand siècle de saint Louis, un diplôme de Philippe-Auguste confère aux écoliers de Paris des privilèges particuliers, les place sous la protection royale, reconnaît, en même temps, qu'ils ne sont justiciables que des tribunaux ecclésiastiques, et donne, pour ainsi dire, à l'Université son premier acte de naissance.

Peu après, pour la garantir contre les excès d'autorité du chancelier de Notre-Dame, pourvu jusqu'alors du droit exclusif

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