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CHAPITRE II

Les Institutions catholiques,

Dans la vaste société dont Jésus-Christ est le fondateur et dont les chrétiens sont les membres, il y a des groupes particuliers qui travaillent, chacun selon leur vocation, à l'œuvre commune. Ce sont les grandes institutions catholiques , parmi lesquelles on peut citer en première ligne la papauté, le sacerdoce, les ordres rehgieux et les œuvres de bienfaisance. Ces institutions , aussi nombreuses que variées , attestent l'esprit d'union et l'admirable fécondité de l'Eghse ; c'est par elles qu'elle réalise les plus merveilleux progrès.

Qui pourrait énumérer tous les bienfaits que la papauté a répandus dans le monde depuis saint Pierre jusqu'à Léon XIII? Divine dans son origine, souveraine dans son gouvernement, perpétuelle dans sa durée, infaillible dans ses enseignements, jugé des grands conflits, arbitre de la paix, elle continue à travers les siècles la mission de Jésus-Christ, dont le pontife romain est le vicaire et le représentant.

Le clergé cathoHque, fortement constitué sous la juridiction de ses chefs légitimes, uni par Tépiscopat à la chaire de saint Pierre, ne cesse depuis les Apôtres de travailler, sous tous les cHmats, à reculer les frontières de la barbarie.

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Les législateurs de la vie religieuse, les Benoît, les Bernard, les Dominique, les François d'Assise, les Ignace, les Vincent de Paul, les Jean-Baptiste de la Salle, les Grignon de Montfort envoient dans les villes et dans les campagnes, dans les hôpitaux et sur les champs de bataille, au fond des forêts incultes et chez les peuples sauvages, des légions d'ouvriers infatigables et de vierges formées à la pratique de toutes les vertus.

Les œuvres de bienfaisance, écloses comme des fleurs sur l'arbre de la charité, produisent des fruits abondants, surtout depuis trois siècles ; il n'y a point de plaie qu'elles ne pansent, point de misère qu'elles ne soulagent, point de larmes qu'elles ne sèchent, point de dévouement qu'elles n'encouragent, point de périls qu'elles n'écartent, point d'héroïsme qu'elles ne suscitent.

Passons rapidement en revue ces diverses milices.

Le Pape, qui reçoit immédiatement de Dieu sa mission et ses titres, ses privilèges et ses pouvoirs, possède au plus haut degré la véritable force civilisatrice ; c'est de lui, comme d'un centre universel, que tout découle dans la vie extérieure de l'Eglise : « Pour connaître les services rendus au monde par les Souverains Pontifes, dit Joseph de Maistre, il faudrait copier le livre anglais du docteur Ryan, intitulé : Bienfaits du Christianisme ; car ces bienfaits sont ceux des Papes, le Christianisme n'ayant d'action extérieure que par eux (1). »

La mission du Pape n'est pas limitée à une phase de l'histoire ; elle n'est pas circonscrite à une partie du globe ; elle s'étend à tous les temps, à tous les pays.

Le Pape, chargé d'enseigner les nations et de gouverner le troupeau de Jésus-Christ, est infaillible quand il définit solennellement les vérités qui composent le dépôt de la Révélation ; il

(1) Du Pape, liv. III, ch. i.

est infaillible quand il manifeste l'erreur habilement déguisée SOUS un sophisme de philosophe ou de rhéteur; infaillible quand il place un saint sur les autels et le propose au monde entier pour modèle et protecteur ; quand il impose à tous, aux pasteurs et aux fidèles, des lois générales qui fixent la discipline ecclésiastique. Le Pape, en vertu de la puissance suprême qu'il exerce dans la société religieuse, a le droit d'évoquer les causes majeures à son tribunal, de condamner les grands coupables et de flétrir les vices qui peuvent constituer un scandale et devenir un danger pour les peuples. Le Pape, grâce à son indépendance, à sa situation unique parmi les souverains , à la sagesse des conseillers dont il s'entoure, est l'arbitre des diff'érends, le juge des controverses, le défenseur du droit méconnu, le gardien de la morale publique, en un mot le Vicaire de celui qui est pour tous « la voie, la vérité et la vie. »

Cette mission sublime, les Papes l'ont remplie depuis dix-neuf siècles, toutes les fois que les passions des hommes n'ont pas mis d'obstacle à l'exercice de leur ministère bienfaisant.

Saint Pierre apparaît le premier, à la tête de cette auguste et incomparable série de pontifes. Cet humble pêcheur, transformé par l'action de la grâce, nourrit dans son cœur le plus étonnant des desseins : il veut arracher l'empire romain à la tyrannie et le rendre à la liberté.

« Voyez, dit un apologiste, cet étranger couvert de poussière, les mains calleuses et durcies par le travail, franchir les portes de la Ville éternelle. La première chose qui frappe sa vue est le Capitole et le temple superbe de Jupiter, dominant la cité entière. A droite et à gauche, de magnifiques palais de marbre ; toutes les places décorées des statues des dieux; le Panthéon, enfin, dont la coupole étincelante surpassait tous les édifices

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«environnants. Une foule innombrable court à ramphithéâtre pour s'enivrer du sang des gladiateurs expirants ; on se rue dans le cirque pour applaudir un cocher favori. Panem et circenses ! tel •est le cri de cette multitude avilie, qui n'a d'autre mobile que les passions les plus abjectes.

« Supposons que quelqu'un de cette foule oisive, qui, tous les jours, affluait vers Rome, s'approche de l'étranger et se mette à le questionner par pure curiosité. Assistons à la conversation.

« Le Romain. Etranger, pourrait-on savoir quelle affaire te mène à Rome?

« Pierre. Je viens prêcher le vrai Dieu qui est inconnu et renverser les faux dieux.

« Le Romain. En vérité, l'entreprise est nouvelle. Mais d'où viens-tu et quelle est ta patrie?

« Pierre. J'appartiens à un peuple que vous détestez et que vous méprisez, que vous avez chassé de Rome ; mes compa- 4;riotes sont relégués au delà du Tibre : je suis juif.

« Le Romain. Tu es sans doute un des principaux de ta nation, «n personnage considérable et de marque ?

« Pierre. Vois-tu là bas sur la rive ces pêcheurs? C'est là mon métier. Durant la plus grande partie de ma vie, j'ai été •occupé à pêcher et à raccommoder mes filets. Je ne possède ni or ni argent,

« Le Romain. Mais, depuis que tu as quitté ce métier, du moins, peut-être as-tu consacré ton temps à l'étude de la sagesse, fréquenté les écoles des philosophes et appris l'éloquence?

« Pierre. Non, je ne sais rien de tout cela.

« Le Romain. Le culte de ton Dieu est sans doute assez attrayant par lui-même pour que tu n'aies besoin ni de sagesse ni d'éloquence pour y engager les hommes?

« Pierre. Non, je prêche un Dieu crucifié comme un malfaiteur entre deux malfaiteurs.

« Le Romain. Et que nous annonces-tu de la part de ton Dieu?

(( Pierre. Sa doctrine semble une folie aux hommes orgueilleux et sensuels; elle déclare la guerre à tous les vices qui ont des temples dans cette ville.

« Le Romain. Et cette doctrine, tu veux la prêcher ici et lui gagner des sectateurs ?

(( Pierre. Ici et par toute la terre.

(c Le Romain. Et pour combien de temps ?

« Pierre. Pour toujours. P « Le Romain. Alors tu as des protecteurs puissants, tu comptes pour te seconder sur les riches, sur les hommes en crédit, sur les philosophes, peut-être sur César?

« Pierre. Je commande aux riches de mépriser les richesses et même d'y renoncer ; aux philosophes, de courber leur raison sous le joug de la foi ; à César, d'abdiquer sa dignité de grand pontife et de chef rehgieux de son peuple.

« Le Romain. 11 est facile de prévoir que tout sera contre toi ; que prétends-tu faire ?

« Pierre. Mourir (1). »

Pierre est mort ; mais de son sang naîtront d'autres Pontifes, et Rome, après avoir élevé la chaire de Pierre sur les ruines du trône des Césars, deviendra le foyer de la lumière, le centre de la vie pour l'univers entier.

Voici, après de longues persécutions, le pape saint Sylvestre, Tune des grandes figures du iv® siècle. Il fut l'ami de Constantin et travailla, de concert avec lui, à la conversion de l'Empire et

(1) Hettinger, Apologie du Christ ianistne, t. II, chap. xvii.

GiVILIS. CURÉT. — ** 13

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au développement de toutes les branches du progrès social. Il affirma son autorité suprême en présidant par ses légats le premier Concile œcuménique ; il remporta sur les païens, les juifs et les hérétiques des triomphes plus glorieux que les victoires des légions romaines ; il bâtit des édifices somptueux à la gloire du Christ, de la Vierge et des Apôtres, et il enrichit de nouveaux rites la liturgie naissante ; il opposa la charité qui console et guérit à la soif du sang qui avait dévoré les empereurs et les avait poussés aux derniers excès.

Les autres pontifes accomplirent jusqu'au bout cette grande mission. Les uns se déclarèrent ouvertement les défenseurs de l'innocence contre toutes les oppressions : de ce nombre fut le saint pape Jules I", dont la vie présentait un heureux mélange d'énergie et de douceur, d'abandon et de prudence, de simpKcité et de zèle ; les autres, comme saint Damase, foudroyèrent les hérésies, et favorisèrent le progrès des sciences et des lettres ; tous condamnèrent les jeux sanglants du cirque ou de l'amphithéâtre, et s'efforcèrent de relever la femme, l'enfant et l'esclave de leur état d'abjection. Saint Sirice sauvegarda l'unité de l'Eghse et resserra les hens de la discipline ecclésiastique, au moment où les héritiers de Théodose se partageaient les débris de l'Empire ; quand les barbares se précipitèrent sur l'Europe et la couvrirent de ruines , les Léon et les Grégoire arrêtèrent l'invasion et accueilhrent les peuplades infidèles dans le sein de la société chrétienne.

Saint Léon le Grand, dont tous les historiens ont salué l'héroïque figure, a plus travaillé pour la civihsation que tous les souverains de son temps. Les sciences et les lettres lui doivent des chefs-d'œuvre où il a exposé les mystères de la religion et les règles de la vie spirituelle en un style tantôt éloquent et fleuri,

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tantôt simple et sans ornement, toujours plein d'onction. Il préserva les merveilles artistiques de Rome de la dévastation et de l'incendie, et il la dota de nouveaux et magnifiques édifices. La loi morale trouva en lui un défenseur invincible, au milieu de lamentables prévarications. L'ordre social, ébranlé jusque dans ses fondements, n'eut pas de plus ferme appui dans le monde entier: lui seul, armé de la croix et revêtu des habits pontificaux, put arrêter Attila, que Bossuet appelle « le plus afl-reux de tous les hommes», et adoucir Genséric, le plus farouche de tous les barbares.

Saint Grégoire I", à une époque de décadence universelle, mérita aussi le surnom de Grand. Il régna de 590 à 604.

« En ce temps, dit Bossuet, l'ambitieuse Frédégonde, femme du roi Chilpéric I«, mettait toute la France en combustion, et ne cessait d'exciter des guerres cruelles entre les rois français. Au milieu des malheurs de l'Italie, et pendant que Rome était affligée d'une peste épouvantable, saint Grégoire le Grand fut élevé malgré lui sur le siège de saint Pierre. Ce grand Pape apaise la peste par ses prières, instruit les empereurs, et tout ensemble leur fait rendre l'obéissance qui leur est due ; console l'Afrique, et la fortifie ; confirme en Espagne les Visigoths convertis dé l'arianisme, etRécarède le Catholique, qui venait de rentrer au sein de l'Eglise ; convertit l'Angleterre ; réforme la discipline dans la France, dont il exalte les rois, toujours orthodoxes, au-dessus de tous les rois de la terre ; fléchit les Lombards ; sauve Rome et l'Italie, que les empereurs ne pouvaient aider ; réprime l'orgueil naissant des patriarches de Constantinople ; éclaire toute l'Eglise par sa doctrine ; gouverne l'Orient et l'Occident avec autant de vigueur que d'humilité ; et donne au monde un [parfait modèle du gouvernement ecclésiastique. L'histoire de l'Eglise n'a rien de

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plus beau que rentrée du saint moine Augustin dans le royaumede Kent avec quarante de ses compagnons, qui, précédés de 1» croix et de l'image du grand Roi Notre-Seigneur Jésus-Christ,, faisaient des vœux solennels pour la conversion de l'Angleterre. Saint Grégoire, qui les avait envoyés, les instruisait par des lettres, véritablement apostoliques, et apprenait à saint Augustin à trembler parmi les miracles continuels que Dieu faisait par son^ ministère (1). »

Bientôt de nouvelles hérésies déchirèrent le sein de l'Eglise ;■ les invasions se succédaient à de courts intervalles, et les peuples se ruaient les uns contre les autres pour s'anéantir ; en même temps, rère de l'hégire commençait et inaugurait cette longue série de luttes, que le fanatisme de Mahomet et de ses disciples devait rendre si sanglantes. Mais, pendant que les trônes des rois s'écroulaient, la chaire de saint Pierre restait debout, et sur cette chaire siégeaient des pontifes gardiens vigilants de la civilisation : un Martin P% un Léon II, unZacharie, un Etienne III, un Adrien V\ dont le zèle, l'énergie et la prudence sauvaient les débris de l'ancien monde et préparaient le triomphe de l'Eglisecatholique.

Au début du ix^ siècle, un moine bénédictin^ couronné pape sous le nom de Léon III, proclama Charlemagne empereur d'Occident,, et affranchit pour toujours la société chrétienne de la lourde servitude que les souverains de Byzance se croyaient en droit delui imposer. Grâce à cette heureuse harmonie des deux puissances,, tout se transforme dans les vastes contrées soumises à la domination impériale : les barbares sont repoussés, les infidèles^ se convertissent, les écoles se multiplient, les sciences et les.

(1) Discours sur Vhistoire universelle, p. I, époque xi.

lettres fleurissent avec éclat, tous les arts s'épanouissent librement et produisent des oeuvres innombrables, le progrès matériel lui-même n'échappe pas à la sollicitude de Léon III et de Charlecnagne. Cette forte impulsion se fît sentir longtemps et retarda la décadence que favorisèrent, après la mort du puissant empereur, et les guerres civiles à l'état permanent et les invasions incessantes des peuples du Nord.

Toutefois, la barbarie sembla triompher pendant le x* siècle. Tout s'obscurcit dans le domaine des intelligences, et les mœurs publiques se pervertirent au point que les faux prophètes trouvaient créance lorsqu'ils annonçaient la prochaine dissolution du monde^entier. Cette triste époque ne fut pourtant pas sans gloire pour la Papauté, et quand l'aurore du xi° siècle se leva pleine d'espérance, l'illustre Gerbert occupait le siège pontifical sous le nom de Sylvestre II.

Ce grand Pape mérite une place d'honneur dans l'histoire de la civilisation. Issu d'une famille pauvre des environs d'Aurillac, il fut confié aux moines de Saint-Gérauld ; ses premières études •étaient à peine achevées, quand il suivit le comte Borel à Barcelone, où il étudia les mathématiques sous la conduite d'un évêque espagnol, nommé Baito ; trois ans après, il partait pour l'Italie. Sa science et la fermeté de son caractère lui valurent les bonnes -grâces du Souverain Pontife et de l'empereur Othon ; ce dernier le chargea de l'éducation de son fils et lui confia l'abbaye de Bobbio ; plus tard, il revint en France et fut nommé modérateur de l'école de Reims ; après avoir rempH cette charge pendant plusieurs années, il fut nommé archevêque de Ravenne; en 999, il succéda au pape Grégoire V et prit le nom de Sylvestre II. Il oiourut en 1003.

Gerbert s'était acquis une telle réputation de savoir, que

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plusieurs de ses contemporains le regardaient comme sorcier et l'accusaient de magie ; d'autres attribuaient à sa science philosophique son élévation au souverain pontificat : ^^Propter summam philosophiam. » Aussi attira-t-il à ses leçons un grand nombre de disciples, parmi lesquels on pouvait remarquer le prince Robert, fils de Hugues Capet, Lentheric, Herbert, Bernelinus, Fulbert de Chartres et le célèbre Adalberon.

Où avait-il puisé ses connaissances? S'était-il mis en rapport avec les Juifs et les Arabes, pendant son séjour en Espagne? Cette opinion plaît assez à l'école rationaliste ; mais elle est sans fondement. Gerbert a eu pour maîtres le moine Raymond et Tévêque Baito ; il a étudié dans le texte même les Catégories d'Aristote, dont le monastère de Bobbio possédait un exemplaire; grand amateur de livres, il a pu se procurer de précieux manuscrits; il s'est livré au travail et à l'enseignement avec une activité prodigieuse. Ces moyens suffisaient pour un esprit aussi vigoureusement trempé, pour la formation d' « une des plus fortes têtes que le Moyen-Age ait produites. »

Selon le témoignage de M. Jourdain, « Gerbert enseignait à Reims toutes les sciences comprises sous le nom de Trivium et de Quadrivium. Il commençait par l'Introduction de Porphyre, qu'il expliquait d'abord dans la traduction de Victorinus, puis d'après Boëce. Il analysait ensuite les Catégories et l'Herménéia d'Aristote, les Topiques de Cicéron, les six livres de commentaires écrits par Boëce sur cet ouvrage, et tous ses traités sur le syllogisme, la définition et la division. Passant de la Logique à la Rhétorique et à la Poétique qu'il réunissait, Gerbert lisait à ses disciples Térence, Virgile, Stace, Juvénal, Perse, Horace et Lucain. Au Trivium succédait le Quadrivium, et aux études httéraires les études scientifiques, l'arithmétique, la musique,

rastronomie et la géométrie. Afin de mieux expliquer le lever et le coucher des astres, Gerbert avait construit plusieurs globes, dans le genre de nos sphères armillaires, avec des cercles représentant l'horizon, Téquateur et les autres divisions astronomiques. Il avait aussi imaginé un orgue hydraulique, où le son était produit par la pression d'un volume d'eau sur l'air des tuyaux. Mais de toutes ses inventions, la plus simple et la plus féconde était une tablette ou ahacus, divisée en vingt-sept colonnes longitudinales, où se plaçaient neuf chiffres qui servaient à exprimer tous les nombres, en prenant des valeurs de position. Gerbert avait fait confectionner mille caractères en corne, à l'efflgie des neuf chiffres, avec lesquels il faisait les opérations arithmétiques sur Tabacus. Tous les juges un peu versés dans ces matières ont reconnu là une méthode de numération très analogue à notre système actuel, qui est fondé sur la valeur décuple d'un chiffre placé à la gauche d'un autre. Gerbert se trouve donc avoir connu et enseigné les principes de l'arithmétique décimale, à une époque où les chiffres romains étaient seuls en usage dans la chrétienté. Il serait curieux de voir s'il a dérobé l'abacus aux Arabes, selon le témoignage de Guillaume de Malmesbury et l'opinion la plus commune, ou s'il en a puisé la connaissance dans la géométrie de Boëce, comme un mathématicien de nos jours l'a prétendu ; mais quelle que soit l'origine historique de cette mémorable découverte, celui qui en propagea le premier la connaissance chez les nations européennes a rendu à la civihsation un service que la postérité no pouvait oublier (1) ».

Les beaux siècles du Moyen Age, de cette époque si vivante,

i\) Diction, des sciences philos.; 2« édit., p. 614 à 615.

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si passionnée pour le bien et pour le mal, doivent surtout aux pontifes romains leur grandeur et leur prospérité; partout, à la tête du mouvement qui pousse les générations dans la voie du progrès, on trouve un pape remarquable par sa sainteté, sa science, son zèle et son courage. La liste en serait longue ; qu'il nous suffise de citer saint Grégoire VII, Urbain II, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Boniface YIII, Eugène IV et Pie IL

Grégoire VII, dont l'élection fut acclamée avec enthousiasme, était versé dans les connaissances divines et humaines ; il aimait la justice et l'équité; il était doué d'un courage intrépide et d'une force d'âme que l'adversité ne put abattre.

Aucun prince de son temps n'eut au même degré les qualités éminentes qui distinguent les politiques accompHs ; mais, comprenant que la papauté possède des armes plus puissantes que les ruses de la diplomatie humaine, il eut recours à de saintes audaces pour sauver la société en péril, et il lança toutes les foudres de l'Eglise contre les souverains débauchés ou rebelles qui déshonoraient les trônes, vendaient les évêchés ou menaçaient l'indépendance du pouvoir spirituel. Il frappa des coups terribles qui ont retenti à travers tous les siècles, et il força Thypocrite Henri IV à se jeter à ses genoux, dans la forteresse de Canossa, et à implorer son pardon. Le perfide empereur trahit sa parole, et le pontife, chassé de Rome, rendit le dernier soupir, après avoir prononcé ces mémorables paroles : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil » ; mais un tel exemple de fermeté sauva la civilisation chrétienne, et avec Grégoire VII s'ouvrit la belle période du Moyen Age.

Ce pontife aux desseins magnanimes, aux vastes conceptions.

avait songé, pour délivrer l'Europe du fléau des guerres intestines, et reconquérir le tombeau du Christ, à réunir les guerriers de toutes les nations catholiques sous le même étendard et à les jeter sur la Palestine. Urbain II eut la gloire de réaliser ce projet. Il ne se borna pas à continuer en Europe la politique de Grégoire VII, en protégeant avec énergie la liberté de l'Eglise et en vengeant la morale outragée, il voulut aussi conquérir Jérusalem et arracher le tombeau du Christ aux profanations des musulmans.

Rien n'est plus grandiose, dans l'histoire des peuples, que la scène dont la ville de Clermont fut le théâtre en 1095. Nous avons déjà signalé les discours d'Urbain II et de Pierre l'Ermite comme de rares morceaux d'éloquence (1). A peine les deux apôtres de la croisade avaient-ils ouvert la bouche pour haranguer la multitude, que l'on entendit retentir au loin le cri devenu si fameux : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! »

C'était un serment de paix entre des miniers de frères acharnés à se détruire, et en même temps une déclaration de guerre contre l'ennemi le plus irréconciliable du monde chrétien. , Eq 1099, Godefroy de Bouillon se rendait maître de la Terre- Sainte, et proclamait, sous le titre d'Assises de Jérusalem, des lois sages qui permettaient au pays où le Christ fut mis à mort de jouir des bienfaits de l'Evangile. Dès lors, il s'établit, entre l'Orient et l'Occident, un heureux échange qui favorisa puissamment l'essor de la civilisation.

Cette politique, trop peu appréciée de nos jours, fut, pour ainsi dire, l'âme des pontifes romains, depuis Grégoire VII jusqu'à Pie II, et l'Europe lui dut, en grande partie, ses périodes de paix et de prospérité.

(1) Voir le chapitre intitulé : VEloquence.

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11 ne suffisait pas, pour favoriser le progrès, d'adoucir les lois de la guerre et d'établir des relations utiles entre les différents peuples de la chrétienté; il fallait recueillir les débris des anciennes civilisations, les cimenter fortement et les faire entrer comme de précieux matériaux dans l'édifice social du Moyen Age. Les Papes ne faillirent pas à une mission qui demandait parfois tant de hardiesse, de discernement et de persévérance.

Le xii'' siècle, si remarquable par son attachement aux idées chrétiennes, avait atteint son apogée avec saint Bernard; mais, quand la voix du célèbre réformateur cessa de retentir dans le monde, la décadence se fit sentir de toutes parts; le crime, la débauche et la tyrannie souillèrent les trônes de France, d'Angleterre, d'Allemagne et de Sicile, et la victoire déserta nos armes en Palestine. On vit alors monter sur le siège de Pierre Alexandre 111, le juge inexorable des souverains rebelles et le vengeur de saint Thomas de Cantorbéry ; Innocent 111, que Montalembert appelle le modèle peut-être le plus accomph d'un souverain pontife, le type par excellence du vicaire de Pierre (1) ; Grégoire IX qui eut la gloire de canoniser saint François d'Assise et saint Dominique. Ces immortels pontifes préparèrent et inaugurèrent le siècle de saint Thomas et de saint Louis, le plus grand de tous les siècles chrétiens, le siècle de tous les progrès dans l'ordre scientifique, httéraire, artistique, moral, matériel, le siècle qui bâtit la Sainte-Chapelle et vit naître l'économie pohtique.

Une pièce importante , découverte dans les archives du Vatican, nous montre comment ces papes, qu'on accuse parfois d'étroitesse d'esprit, ont introduit les richesses du paganisme

(1) Histoire de sainte Elisabeth, introduction, édition 1862, p. 9-10.

dans la civilisation chrétienne : c'est une lettre de Grégoire IX à trois théologiens de mérite, Guillaume d'Auxerre, Simon d'Authie, Etienne de Provins :. « La condition des autres sciences, dit le pontife, est de prêter leur concours à la science des saintes Ecritures : aussi les fidèles du Christ ne doivent-ils s'y adonner que dans la mesure où ils condescendent à la volonté bien prouvée du souverain Maître. Si donc il s'y trouve un mélange vicieux, dont le venin pourrait altérer la pureté de la foi, qu'il soit rejeté... Les Hébreux doivent, par ordre du Seigneur, s'emparer des splendides vases d'or et d'argent des Egyptiens, et laisser de côté les misérables vases d'airain ou de bois. C'est pourquoi, ayant appris que les livres de philosophie naturelle^ interdits à Paris par le concile provincial, passent pour contenir à la fois des choses utiles et des choses nuisibles; afin que le nuisible ne porte pas dommage à l'utile, nous enjoignons formellement à votre prudence, en laquelle nous avons placé notre confiance, en vertu de cette lettre munie du sceau de l'Apôtre, sous peine d'encourir le jugement éternel, d'examiner ces livres avec l'attention, la rigueur convenable, et d'en retrancher scrupuleusement toute erreur capable de scandahser et d'offenser les lecteurs, afin qu'après le retranchement des passages suspects, ces livres puissent, sans retard et sans danger, être pour tout le reste rendus à l'étude (1). »

Cette lettre émanée directement de l'autorité pontificale nous montre avec quel sage tempérament l'Eglise a su concilier les droits de la vérité et les intérêts de la science. Ce siècle éminemment philosophique ne peut ignorer les plus beaux chefs-d'œuvre que le génie païen ait produits jusqu'alors; mais la prudence

(1) " Donné au palais de Latran, le LX des calendes de mai, l'an cinquième de notre poutiticat. »» Cf. Notices et extraits des manitscrits, t. XXI, 2'" partie, p. 222.

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ordonne une grande réserve dans le choix du texte qui doit servir de base à la partie la plus élevée et la plus importante des sciences humaines. Grégoire IX a tout prévu, tout réglé avec sagesse, et modération.

Cette oeuvre de progrès fut souvent entravée par l'ambition des souverains catholiques, par la révolte des chefs de l'hérésie et par les menaces toujours renouvelées des armées musulmanes. Les Papes surent à la fois briser toutes les entraves et faire face à tous les ennemis.

C'est la noble prérogative des Vicaires de Jésus-Christ de répondre à toutes les exigences de la nature humaine dans toutes les contrées du monde, de veiller sur les intérêts de tous les peuples à la fois et de continuer à régir la barque de Pierre, malgré toutes les secousses qui viennent l'assaillir.

Boniface VIII plaça saint Louis sur les autels et combattit avec ardeur les empiétements de Philippe le Bel. Les huit années de son pontificat ne furent point absorbées par ses démêlés continuels avec la puissance civile, et il publia un grand nombre de décrets pour le maintien de la discipline et la défense des bonnes mœurs.

Ses successeurs, spécialement Eugène IV, qui créa le Dauphin de France générahssime de TEghse universelle, surent à la fois chercher un appui dans le bras séculier et réprimer les injustes prétentions des rois et des empereurs ; ils réunirent des conciles, soit généraux soit particuUers, dans le but de propager les saines doctrines, d'éteindre le schisme et d'arrêter les ravages de l'hérésie ; ils s'empressèrent également d'ouvrir des asiles aux savants, aux artistes et aux poètes chassés de leur pays ou réduits à l'indigence.

Pie II ne consacra point tous ses labeurs à organiser la guerre

sainte ; il parut, au contraire, beaucoup plus occupé à répandre l'Evangile par les voies pacifiques de la persuasion, et il écrivit lui-même à Mahomet II pour l'engager à recevoir le baptême.

Dans les temps qui suivirent la Renaissance, des pontifesémules du grand pape Pie V, illustres par le savoir et plus encore par la sainteté, s'efforcèrent tout à la fois de restaurer les sciences chrétiennes et d'entraver la marche triomphante de l'Islam. D'autres démasquèrent le venin des erreurs contemporaines, au risque d'attirer sur eux la colère des plus puissants monarques- Benoît XIV, l'une des gloires les plus pures du xviii' siècle, déroba aux soucis des affaires assez de loisirs pour composer les ouvrages qui le placent au nombre des plus savants Papes. Pie VI, Pie VII, Grégoire XVI, Pie IX et Léon XIII ont toujours été aux prises avec la révolution : ils ont été en butte à toutes les vexations, à toutes les tyrannies ; quelques-uns même ont subi toutes les rigueurs de la prison et de l'exil ; et pourtant ils> ont exercé la plus salutaire influence sur la civihsation dont nous sommes fiers. Fidèles à leurs devoirs de docteurs et déjuges,, de médecins et de pères, ils ont favorisé de tout leur pouvoir l'étude des sciences divines et humaines, la culture des lettreset des arts, l'harmonie de la raison et de la foi, le règne de la justice et de la paix, la sainteté du foyer domestique et la bonne éducation de l'enfance, la liberté d'association et la dignité du travail, les rapports fraternels du patron et de l'ouvrier ; ils ont salué avec joie les découvertes modernes qui facilitent Texpansion du commerce et multiplient les forces de l'industrie ; la vertu a trouvé en eux des appuis, le vice des vengeurs ; seuls, dépouillés de tout, ils ont résisté au despotisme, et, à l'exemple de Grégoire VII et de Boniface VIII, ils ont montré à l'univers étonné que les potentats les plus invincibles se brisent comme

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des vases fragiles quand ils se heurtent contre la pierre sur laquelle Jësus-Christ a bâti son Eglise.

Ainsi les Pontifes romains, en vertu de leur institution divine, portent dans le monde, depuis bientôt dix-neuf siècles, l'étendard de la vérité, de la justice, de la liberté et du progrès. Supprimez la Papauté, et les nations ne tarderont pas à retomber dans la barbarie.

Les évêques, les prêtres et les religieux, unis par des liens étroits au Chef visible de rEghse comme des tiges vigoureuses à un arbre séculaire, reçoivent de lui la sève abondante qu'ils font circuler jusqu'aux extrémités du corps social. Chacun d'eux a sa mission providentielle.

L'Episcopat, ayant à sa tête les apôtres soumis à Pierre, puis les prémices de l'Aréopage, puis les principales gloires de l'Eglise d'Orient et d'Occident, les Grégoire, les Basile, les Athanase et les Chr^^sostome, les Ambroise, les Augustin, les Hilaire de Poitiers, les Martin de Tours, les Thomas de Cantorbéry, les Fénelon, les Bossuet et tant d'autres dont la mémoire brille d'un indéfectible éclat, l'Episcopat, institué par Jésus- Christ lui-même comme prédicateur de la vérité et gardien de la morale, rappelle ces corps d'éhte qui combattent à l'avant-garde et font toujours face à l'ennemi. Il peut y avoir, à de rares intervalles, parmi ces vaillants chefs, des défections isolées, des complaisances ou des compromissions dangereuses qui tiennent la vérité captive ; ce sont des scories toutes de surface, qui n'enlèvent à l'or pur ni sa beauté ni sa solidité.

L'Episcopat, dans son ensemble, est merveilleusement organisé pour travailler à l'œuvre de la civilisation. Il se compose de membres qui sont choisis, d'ordinaire, parmi les prêtres les plus pieux et les plus savants, surtout quand les nominations,

laissées au libre choix du Saint-Siège, restent à l'abri de l'ambition et de l'intrigue. Malgré les prétentions soulevées par les hommes politiques, en particulier depuis le xvf siècle, les évêques ne relèvent que du Pape dans l'ordre hiérarchique, et ils ne sont subordonnés à aucune puissance temporelle quand ils exercent les fonctions de leur subHme ministère ; unis en concile ou dispersés sur tous les coins du monde, ils résistent aux empiétements de la force matérielle, ils prennent en main la défense des opprimés, réprouvent l'injustice, prêchent la vérité et condamnent l'erreur. Ils veillent à la sauvegarde de tous les intérêts, prennent l'initiative de la plupart des œuvres de bienfaisance et attachent leur mémoire à toutes les fondations importantes.

A l'origine de toutes les nations florissantes de l'ère chrétienne, on trouve des Rémi, des Augustin, des Boniface et tant d'autres, qui, semblables à l'abeille travaillant à construire sa ruche, recueillent les éléments des vieilles civilisations, les épurent avec des soins infinis, les augmentent en y ajoutant de nouvelles richesses, puis les cimentent fortement et construisent ces édifices sociaux qui résisteront longtemps à l'épreuve des siècles, et ne seront entamés que le jour où l'influence du catholicisme cessera de s'y faire sentir avec toute son efficacité. Et si ces mêmes nations s'arrêtent sur le penchant de la ruine, elles le devront, en grande partie, à ces pasteurs incorruptibles qui savent tout souffrir plutôt que de trahir les intérêts de leur troupeau. Si elles renoncent, par exemple, à faire des lois contre Jésus-Christ, le Roi et le Maître de tous les peuples, c'est qu'un groupe d'évêques, à l'âme saintement passionnée, se sera jeté dans l'arène, les armes spirituelles à la main, et aura conduit les prêtres et les laïques au combat. Il n y a pas de Kulturkampf

assez fort pour tenir longtemps contre une pareille levée de boucliers.

La grâce de Tordination, en même temps qu'elle perpétue l'Episcopat d'âge en âge, le renouvelle sans cesse et lui donne cette vigueur surnaturelle, cette sainte audace qui étonne et déconcerte les ennemis de l'Eglise à toutes les époques de l'histoire. Là est le secret de cette force surhumaine que les successeurs des apôtres dépensent si largement au service des âmes, depuis plus de dix-huit siècles, sans jamais l'user, ni même l'amoindrir.

Autrefois, on admirait, et ajuste titre, le courage des évêques d*Orient, de saint Athanase, de saint Basile résistant aux empereurs de Byzance, ou flétrissant l'arianisme. Nous avons rapporté la sublime réponse de saint Basile à l'empereur Valons.

On glorifiait également l'énergie des évêques d'Occident, de saint Hilaire, de saint Ambroise, défendant leurs diocèses contre l'envahissement de l'hérésie, ou reprochant aux souverains les crimes dont ils s'étaient souillés.

Après le massacre de Thessalonique, Théodose voulut aller à l'église de Milan pour prier, selon sa coutume, et participer aux saints Mystères.

— Retirez-vous, lui dit Ambroise, et n'ajoutez pas un nouveau crime à vos forfaits.

Comme l'empereur objectait que David, lui aussi, avait péché, le saint évêque réphqua :

— Vous l'avez imité dans le péché, imitez-le dans la pénitence. Thôodose se soumit et regagna son palais en versant des

larmes.

Dans les temps modernes, nous avons sous les yeux les mêmes exemples d'intrépidité et de constance. Bossuet, qui était cour-

tisan à ses heures, dit un jour au plus absolu des monarques : « Plutôt que de déshonorer notre ministère, nous y mettrons notre tête » ; et l'un des grands évêques du xix® siècle, le cardinal Pie, indigné de la con(5uite déloyale de Napoléon III dans les affaires de Rome, lui lança cette apostrophe dont l'écho retentit dans l'Europe entière : « Lave tes mains, ô Pilate, déclare-toi innocent de la mort du Christ! Pour toute réponse, nous dirons chaque jour et la postérité la plus reculée dira «ncore : Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique du Père, qui a été conçu du Saint-Esprit, qui est né de la Vierge Marie, et qui •a enduré mort et passion sous Ponce-Pilate : Qui passics est sub Pontio Pilato (1). »

Ces princes de l'Eghse, ayant à leur tête le Souverain Pontife, sont les chefs du mouvement qui entraîne le monde vers le progrès social ; mais les soldats qui obéissent à leurs ordres occupent aussi une place importante dans l'œuvre si lente et si délicate de la régénération des peuples.

Le sacerdoce, dont l'Episcopat est le sommet, tire son origine et tient ses titres de Jésus-Christ.

Les prêtres, qui ont le privilège d'exciter, comme le divin Maître, les haines du vice et les sympathies de la vertu, sont répandus au nombre de huit cent mille, au moins, sur la surface du globe. Ils se meuvent dans une sphère plus restreinte que celle de l'évêque, mais ils pénètrent partout, dans le plus modeste des ateliers, dans la plus humble boutique du marchand de village et dans la ferme la plus isolée au fond des campagnes. Ils portent à tous la lumière, la force, la consolation, et, sauf des défections fort rares, ils demeurent au miUeu de nos popula-

<1) Œuvres de Mgr Vëvfique de Poiliers, t. IV, édit. 1883, p. 1C4.

GlVII,l8. CIIUÉT. — ** 14

210 l'église et le progrès moral

tions comme les apôtres des vraies lumières et les plus fermes défenseurs des bonnes mœurs. Attachés à leur pays par les liens du patriotisme, ils remplissent volontiers les dévoilas de citoyen qui ne sont pas incompatibles avec leur caractère et leur mission, et s'ils tiennent à maintenir leurs droits, c'est qu'ils ont conscience de les exercer au profit des âmes confiées à leur direction. Ils ne sont point étrangers, non plus, au progrès matériel, et, s'appuyant sur l'Evangile, ils promettent par surcroît les biens de la terre à ceux qui cherchent, avant tout, le royaume de Dieu et sa justice.

Cette liaison intime du progrès moral et du progrès matériel n'échappe pas aux habitants de nos campagnes, et, malgré le dépérissement de la foi, on y envisage le départ du prêtre comme une calamité publique. Le village sans éghse, sans pasteur, représente à l'imagination un repaire dangereux et maudit où l'on redoute de vivre et de mourir.

Le prêtre, vivante image du Sauveur évangéhsant les pauvres et choisissant ses disciples parmi les enfants du peuple, discerne ici un jeune artisan, là un fils de fermier; il les appelle et les attire doucement à lui, dépose dans leur âme les germes d'une éducation solide et pieuse, les initie aux premiers éléments de la science, les nourrit de son pain et prélève sur son modeste budget la somme nécessaire pour leur entretien au séminaire ou au collège ; parfois il est payé d'ingratitude, mais souvent il a le bonheur de procurer à l'Eglise et à la société un bon prêtre, ou un chrétien fervent et instruit, soucieux de ses devoirs et capable, au besoin, de remplir des fonctions importantes. De ces presbytères de campagne sont sortis des princes de l'Eghse, des magistrats éminents, des officiers de haute valeur. Non seulement les sciences, mais aussi les arts et les diffé-

rentes branches de l'industrie sont tributaires du clergé. Le prêtre, ordinairement sans ressources personnelles, recevant à peine le nécessaire pour répondre aux exigences de sa situation, trouve parfois le moyen de bâtir des églises somptueuses et de les enrichir d'ornements splendides. Ce sont les moines du Moyen Age qui ont bâti les cathédrales ; de nos jours, c'est souvent un simple curé qui met en mouvement tous les artisans de l'édifice, depuis l'architecte jusqu'au dernier maçon.

Dans Tordre moral surtout, le prêtre cathohque est le modèle et l'apôtre de toutes les vertus. Le céhbat Tentoure d'une auréole céleste, et le retentissement de ses chutes prouve que la règle générale, pour lui, est de mener sur la terre une vie angélique : « La vie séculière, dit Voltaire, a toujours été plus vicieuse que celle des prêtres ; mais les désordres de ceux-ci ont toujours été plus remarquables par leur contraste avec la règle. » Cet homme, qu'on appelle « un ange dans la chair », s'élève jusqu'à la pratique des conseils les plus purs de l'Evangile, et réahse ici-bas le plus haut degré de perfection que la nature humaine puisse atteindre.

Le célibat explique aussi la prodigieuse fécondité du sacerdoce catholique. Le prêtre enfante à l'image de Dieu : il est père parce qu'il est vierge ; il engendre les âmes à la vie de la grâce parce qu'il est par vocation au-dessus des désirs de la chair. Il n'en est pas de même dans le schisme et dans l'hérésie : (( Qu'est-ce que le sacerdoce russe ? dit l'abbé Combalot. Qu'estce que le sacerdoce protestant? et celui de l'Eglise anglicane, enfermé qu'il est dans le cercle étroit de la famille? Ses bras sont raccourcis, il ne peut plus étreindre le monde. Au prêtre catholique la paternité des âmes ; à vous, prêtres schismatiques, celle du sang. A lui d'engendrer en Jésus-Christ, à vous d'engen-

212 i/kglise et le progrès moral

drer selon la chair ; à lui d'être appelé père durant réternité entière par ceux qu'il aura sauvés (1). »

Ce sublime ministère du prêtre catholique exige , suivant l'expression de Joseph de Maistre, la « probité divinisée », c'està-dire le manteau de la « sainteté. » Et ce vêtement d'une incomparable richesse est jeté sur les épaules des élus de Dieu, au jour de l'ordination ; il n'est point donné à ceux qui sont de « fabrique royale » ou impériale.

Le religieux, ou le principal auxiliaire du Pape, de l'évêque et du prêtre dans l'œuvre de la civiUsation, emprunte également sa force à l'humilité, à l'obéissance, à la pauvreté, spécialement à la chasteté qu'il embrasse le jour de sa profession. La virginité pratiquée ouvertement, élevée à la haute dignité d'un état supérieur au mariage, la virginité préconisée à la face d'un monde sensuel et dégradé comme la preuve la plus vivante de l'efficacité de la grâce, comme le fruit le plus délicat et le plus suave de l'esprit de l'Evangile, la virginité de l'homme et de la femme librement embrassée a donné naissance à cette génération qui marche à la suite de Jésus-Christ et de la Yierge-Mère, et compte dans ses rangs des héros et des héroïnes dont la mémoire sera en bénédiction jusqu'à la fin des siècles.

Un fervent chrétien, qui fut longtemps, à Solesmes, l'hôte des enfants de saint Benoît, nous a laissé une page éloquente sur le rôle civilisateur des religieux. Nous ne résistons pas au plaisir de la faire connaître.

« La sohtude, dit-il, continua les affirmations de l'amphithéâtre. Les moines, comme les martyrs, enseignèrent la vérité ; parleur renoncement et leur immolation volontaire, ils établissaient sur

(1) L'abbé Combalot, par Mgr Ricard, !■■<' édition, pages 28 et 29.

les conseils évangéliques les bases d'une civilisation nouvelle. Ces hommes, qui fuyaient le monde, devaient en être les sauveurs. Ils quittaient les biens de la terre pour ceux du ciel, et trouvaient dans les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance la paix de l'âme, la lumière de l'intelligence et la force de la volonté. Le rehgieux, en travaillant à sa sanctification, devenait le modèle du citoyen ; il lui apprenait à se vaincre luimême et à se dévouer aux autres. Il honorait le travail par son exemple, et fécondait la propriété pour en faire le patrimoine du pauvre et le trésor de la charité. Il se soumettait à l'autorité comme à Dieu même, et s'il était obligé de commander, c'était pour être le serviteur de tous (1). »

Que le rehgieux s'enferme dans le cloître pour prier et travailler, ou qu'il aille dans le monde pour prêcher l'Evangile et prêter secours aux prêtres sécuhers, qu'il soit un fils de saint Benoît et de saint Bernard, ou de saint Dominique et de saint François, que la religieuse s'appelle une Clarisse ou une Petite Soeur des pauvres, peu importe ; toujours et partout ces âmes privilégiées répandent une sève de vie divine, qui circule dans l'arbre de TEghsc et y fait germer des fruits abondants.

Au Moyen Age, à l'origine de nos grandes sociétés, les ordres religieux s'appliquent surtout à défricher le sol, à cultiver la science, à combattre les hérésies. Dans les temps modernes, à mesure que l'égoïsme refroidit les âmes, l'attention se porte avant tout sur les œuvres de charité.

Parmi les institutions sans nombre écloses au sein de l'Eglise pendant les derniers siècles, plusieurs se rattachent par des liens très étroits à la double famille de saint Vincent de Paul ;

(1) E. Cartier, L'Art chrétien, 1881, tome III, pages 49 et 50.

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d'autres sont nées avec elle et se sont épanouies à ses côtés dans le champ du Père de famille. Toutes poursuivent le même but, par des moyens divers. Elles étendent leur influence et leurs bienfaits à tous les âges, depuis l'enfance abandonnée et ignorante jusqu'à la vieillesse caduque et indigente.

Qui pourrait dire les soins maternels que la religion prodigue à la première enfance? Les œuvres se sont multipliées, soit pour arracher à la mort ces petites créatures si frêles, soit pour leur fournir les premiers soins et suppléer à la pauvreté, parfois même à l'indifférence de leurs parents. Qu'il suffise de citer les sociétés maternelles, les crèches et les hospices pour les enfants trouvés ; les salles d'asile et l'œuvre de la Sainte-Enfance.

Les sociétés maternelles, déjà si florissantes au dernier siècle, avaient été supprimées par la Révolution, qui conduisit à l'échafaud Marie-Antoinette, leur protectrice ; mais la charité les a rétablies. Elles existent aujourd'hui en plus de quatre-vingts villes de France. Leur but principal est de venir en aide aux mères indigentes. Les crèches et les hospices pour les enfants trouvés sont destinés à recevoir ces milhers de victimes que le crime, la barbarie ou l'extrême pauvreté condamnent tous les jours à la mort, surtout dans nos grandes cités. Les salles d'asile sont ouvertes surtout aux petits enfants de la classe ouvrière, afin de seconder les parents dans l'œuvre si difficile de la première éducation, et aussi pour leur fournir le moyen de consacrer plus de temps au travail.

L'Œuvre de la Sainte-Enfance, fondée par Mgr de Forbin- Janson, évêque de Nancy, fournit aux missionnaires et aux chrétiens des ressources précieuses, qui leur permettent de donner le baptême à un grand nombre d'enfants infidèles et de les soustraire à une mort certaine. L'off'rande demandée aux asso-

ciés n'est que d'un sou par mois, et cependant les recettes dépassent deux millions chaque année.

Pour comprendre l'importance de cette œuvre, il faut savoir à quel état d'abjection l'enfance est réduite chez les peuples où la charité ne compte pas parmi les vertus. Le 21 novembre 1878, une Fille de saint Vincent écrivait de Beyrouth : « 11 nous arrive un déluge de petits enfants que l'on vient jeter à notre porte, à quatre heures du matin ou à huit heures du soir. C'est à faire pitié ! Ces chers enfants pleurent et appellent leurs mères ; mais ils sont trop jeunes pour nous dire leur nom et celui de leur village. Ces jours derniers, une petite fille de deux ans était attachée à la porte de l'hôpital ; une autre a été trouvée, les deux jambes liées ensemble ; une troisième a été jetée sur un tas de fumier, la tête meurtrie et le visage couvert de plaies. On les traite ainsi afin de les empêcher de courir après ceux qui les déposent. Avant l'arrivée des rehgieuses, on portait ces pauvres enfants à la mer ou on les enterrait tout vivants. »

Le petit enfant a grandi. Désormais il faut songer à son instruction ; de nouveaux devoirs, des soins plus ingrats etplus rebutants s'imposent au zèle de ceux qui se sont voués à l'important ministère de l'enseignement. Ici encore, tous les membres de la famille chrétienne sont secourus et assistés selon leurs besoins, leurs capacités et leur position. L'orphelinat offre un asile à Tenfant qu'une mort prématurée a privé de ses parents. Le pauvre trouve à l'école un enseignement gratuit. Le fils de l'ouvrier et du paysan, comme le fils de l'industriel et du propriétaire, a dans le religieux un instituteur aussi intelligent que dévoué. Le jeune aveugle lui-même et le sourd-muet peuvent participer au bienfait de rinstruction, grâce à l'industrie et au dévouement d'un saint prêtre qui fut en même temps une des plus belles intelligences du

216 l'église et le progrès moral

siècle dernier (1). Dans la maladie, l'enfant pauvre est recueilli dans des hôpitaux disposés en vue des soins spéciaux que son âge réclame.

L'instruction à tous les degrés, pour toutes les classes de la société, tous les états et toutes les vocations, est donnée chaque jour par des milliers de prêtres, de frères et de religieuses à un nombre incalculable d'enfants et de jeunes gens dispersés sur la surface du globe. Dans cette phalange d'éducateurs, on voit figurer au premier rang les Jésuites, les Dominicains, les Lazaristes, les Eudistes, les Sulpiciens, les Oratoriens, les Maristes, les prêtres de Picpus et plusieurs congrégations diocésaines ; les Frères des Ecoles chrétiennes, de Saint-Gabriel, de l'Instruction chrétienne ou de la Mennais et de Montebourg ; les Filles de la Charité, les religieuses de Saint-Charles, les damesdu Sacré-Cœur, les Filles de la Sagesse, les Ursulines, les dames de l'Union Chrétienne, de la Providence de Séez, les religieuses de Sainte Marie, de la Miséricorde, de Saint-Joseph,, et un grand nombre encore dont les noms sont connus.

A l'origine de ces grandes œuvres fondées pour l'éducation de la jeunesse, on voit apparaître la physionomie de saints illustres^ qui furent en même temps de grands hommes : saint Ignace, saint Vincent, le cardinal de Bérulle, M. OHer, le P. Eudes,, le B. de Monfort, le B. de la Salle, l'abbé de l'Epée, Valentin Hauy, l'abbé de la Mennais.

Au sortir de l'école ou du collège, l'adolescent doit songer à un état de vie. Cet âge, à cause des périls qui l'environnent, a toujours excité la sollicitude de la charité catholique. Aussi des œuvres nombreuses ont -elles été fondées surtout en France,.

(1) L'abbé de l'Epée.

pour venir en aide aux jeunes apprentis. Afin d'éviter une nomenclature aride, on peut ramener ces œuvres à trois catégories générales : les patronages, les orphelinats ou les ouvroirs, et les colonies pénitentiaires.

Ces trois classes d'institutions répondent à tous les besoins de cette phase de la vie. Au jeune homme ou à la jeune fille qui a conservé son père et sa mère, le patronage offre un secoure précieux, mais suffisant; aux autres il faut l'orphelinat ou Touvroir ; ceux qui manifestent des inchnations précoces pour le vice trouvent dans les maisons de correction et dans les colonies pénitentiaires le moyen de vaincre leurs défauts et de se préparer en vue d'une vie honorable et utile.

L'esprit des patronages est éminemment chrétien. Le jeune homme reçu dans l'association est surveillé pendant son apprentissage et secouru dans ses maladies : il peut compléter son éducation dans les classes d'adultes qui se tiennent le soir aprèsla journée de travail. Le dimanche, après Taccomphssement de ses devoirs religieux, il se rend à la réunion, où il trouve des amis qui l'accueillent avec empressement. Jeux innocents,. .jDibliothèques choisies, conversations joyeuses, conseils utiles, rien ne lui manque. Ensuite, il retourne dans sa famille, consolé de tous ses ennuis et fortifié contre les épreuves de l'atelier.

Le patronage des ouvrières adopte les jeunes filles à la sortie de l'école, se charge de les placer et règle les conditions de l'apprentissage. Dans les réunions du dimanche, l'instruction religieuse est mêlée aux délassements, et des récompenses sont distribuées à celles dont la conduite a été la plus exemplaire. Dans les villes, chaque ouvrière est mise sous la surveillance d'une dame patronnesse qui la secourt dans la maladie ou l'indigence.

218 l'Église et le progrès moral

Le jeune homme est sorti de l'apprentissage, et, avec l'âge mûr, il est entré en pleine possession de sa liberté. Reste-t-il simple ouvrier? il peut faire partie des Cercles catholiques. Songe-t-il à s'engager dans les liens du mariage? la société de Saint-François-Régis veille sur lui, afin qu'il ne s'écarte pas des lois de TEglise. Se destine-t-il à servir sa patrie comme soldat ou officier? il trouve dans chaque ville de garnison une ŒJuvre militaire. Si sa foi est menacée, l'oeuvre de Saint-François de Sales vient à son secours. S'il habite les pays infiaèles et n'a pas encore reçu la lumière de l'Evangile, la Propagation de la Foi, les Œuvres d'Orient députent des missionnaires pour lui prêcher la vérité et le régénérer dans les eaux du baptême.

Dans le but de veiller sur les grands intérêts de la religion et de défendre TEgUse contre les assauts de l'impiété, on a formé les Comités catholiques , qui tiennent chaque année une réunion générale à Paris ou dans une ville de province.

Enfin l'homme de toutes les conditions, chrétien ou infi^dèle, enfant soumis de l'EgHse ou libre-penseur, a toujours dans la maladie, grâce à la charité cathohque, une main pour le secourir, un ami pour le consoler, un prêtre pour l'aider à bien mourir. La Nouvelle-Orléans nous en a fourni un exemple en 1878. Le 28 décembre, V Association catholique de secours, tout récemment fondée, avait déjà reçu 450.000 francs pour secourir les malades atteints de la fièvre jaune; 15 prêtres et 19 religieuses avaient succombé en exerçant leur ministère de zèle et de dévouement.

Les autres œuvres ne sont pas moins prospères. La société de Saint-François-Régis, fondée en 1826 par M. Gossin, dans le but de faciliter le mariage religieux et civil dans les classes pauvres, a eu la consolationde réaliser, en 1875, 1.560.406 unions

légitimes, et, la même année, elle a fait reconnaître 560 enfants dans la seule ville de Paris.

^ Dès 1850, l'Œuvre des militaires était établie en plus de soixante localités ; aujourd'hui elle se répand en Allemagne, et bientôt tous les soldats chrétiens auront un cercle où ils pourront s'instruire, se prémunir contre les entraînements de la casei-ne ou delà rue et apprendre à connaître Dieu. Qui ne s'en réjouirait? L'exemple de la charité catholique n'est-il pas la meilleure école de patriotisme? Les volontaires de Charette ne l'ont-ils pas surabondamment prouvé en 1870 ?

La Propagation de la Foi, fondée à Lyon en 1822, s'est répandue en peu d'années, non seulement en France, mais dans le monde entier. Elle a pour but de venir en aide aux missionnaires qui vont prêcher l'Evangile aux nations infidèles. Ses recettes annuelles dépassent six millions.

La vieillesse a droit au respect, et Tindigence à la compassion. Mais quand ces deux faiblesses sont réunies sur une seule tête, surtout après des malheurs immérités, il est impossible de leur refuser l'assistance. La charité de l'Eglise catholique, si attentive à soulager toutes les souffrances, ne pouvait oublier ce dernier âge de la vie. Déjà il y avait des hospices qui accueillaient ces pauvres vieillards ; de pieuses associations s'étaient formées pour leur venir en aide, mais il fallait des hospices fondés en vue de leur âge, où ils pussent trouver tous les soins et tous les égards dus à leur état.

L'Œuvre des Petites Sœurs des Paumées prit naissance en Bretagne, dans cette terre classique du dévouement. La ville de Saint-Servan lui servit de berceau. Un simple vicaire, M. l'abbé Le Pailleur, deux humbles servantes, Jeanne Jugan et Françoise Aubert, une vieille femme aveugle logée dans une

mansarde, tels furent les premiers ouvriers choisis par la Providence. Saint Joseph, le patron spécial de l'œuvre, prit soin de sa chère famille. La servante Jeanne Jugan est devenue la bonne mère Marie-Aiigustine de la Compassion. Des postulantes, des novices, appartenant aux classes les plus élevées de la société, sont accourues se ranger autour d'elles, nombreuses comme un essaim d'abeilles. On compte déjà les religieuses par milliers. Les maisons, au nombre de deux cents environ, servent d'asile à plus de trente mille vieillards. Les Petites Sœurs ont pénétré en Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Suisse, en Belgique, en Ecosse, en Irlande.

On les voit partout, sur nos places, dans nos campagnes, le panier au bras, mendiant la nourriture des pauvres vieillards. Partout on les accueille avec empressement; partout on les aime, on les admire. Genève seule les a bannies. Paris et Londres les vénèrent. Quand la mère Pauline, première assistante, est morte au sein de notre capitale, les pauvres ont visité en foule sa dépouille, ils lui ont fait toucher des chapelets ou des médailles, et ils lui ont baisé les pieds, ces pieds qui avaient tant marché pour eux. Voilà ce que deviennent, entre les mains de Dieu, les œuvres les plus humbles quand il prend soin de les protéger et de les bénir.

Enfin arrive le moment suprême, l'heure de la mort. Les pauvres sont reçus à l'hospice dans leur dernière maladie; les ouvriers sont visités à domicile, soit par les religieuses, soit par les membres des sociétés charitables. Il y a des confréries pour les agonisants.

Mais il fallait, dans l'intérêt des âmes, pénétrer dans la demeure du riche, et s'attacher au chevet du mourant pour ne plus l'abandonner jusqu'au dernier soupir. Telle est l'œuvre

admirable qu'ont entreprise et réalisée les religieuses connues sous le nom de Sœurs-Gardes-malades. Qui ne connaît le dévouement héroïque de ces saintes filles? Appliquées au soin des maladies les plus rebutantes et les plus contagieuses, elles se condamnent à vivre des semaines, des mois avec les malheureux qui en sont atteints ; puis, le jour des funérailles enfin arrivé, on les voit, simples et modestes, suivre le cercueil et accompagner le défunt à sa dernière demeure. Elles sont fidèles au poste du devoir, tant que leur zèle trouve le moyen de s'exercer.

La tombe s'est refermée. Tout est fini aux yeux du monde. Mais le chrétien a des vues plus élevées, la mort ouvre un nouveau champ à son zèle ; sa charité s'étend au delà des horizons de la terre. Des âmes pieuses se sont liguées pour rendre les honneurs de la sépulture aux dépouilles des morts, ou pour leur abréger les épreuves de l'autre vie. L'association étabhe sous le vocable de Saint-Michel, dans le but de soulager les âmes du Purgatoire, compte à elle seule plus de cent mille affiliés. Grâce à elle, sans doute, des miUiers d'âmes ont été déjà introduites dans la patrie céleste.

Alors seulement la charité a terminé son œuvre. C'est au ciel seulement que nous comprendrons toutes les merveilles qu'elle a opérées. En attendant, nous sommes réduits à répéter avec un grand poète :

« Quand pourrai-je l'offrir, ô charité suprême, « Au sein de la lumière même, t Le cantique de mes soupirs (1) ? »

(1) Racine, Cantiques spirituels.

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