CHAPITRE III
L'Abolition de Tesclavage.
L'esclavage a été la plaie la plus douloureuse, la plus invétérée et la plus difficile à guérir de l'ancien monde païen. A ce titre, elle devait éveiller les sollicitudes de l'Eglise. Dès les temps apostoliques, saint Paul prescrivait au maître d'aimer son esclave à régal d'un frère et de le traiter comme un ami (i). Depuis cette époque, les Papes, les évêques, les théologiens, les orateurs n'ont cessé de commenter les paroles de l'Apôtre et de poursuivre la croisade qu'il avait entreprise en faveur de la liberté.
Grégoire XVI a résumé dans son langage énergique les péripéties de cette lutte à jamais glorieuse, que l'Eglise a soutenue au profit de la civilisation :
« Dès que la lumière de l'Evangile, dit-il, a commencé à se répandre, les infortunés que les guerres alors incessantes avaient réduits au plus dur esclavage ont éprouvé une amélioration dans leur triste sort. En eff"et, poussés par l'Esprit de Dieu, les Apôtres, d'une part, enseignaient aux esclaves à obéir à leurs maîtres comme à Jésus-Christ même et à se soumettre
(1) Voir l'Introduction.
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du fond de leur cœur à la volonté de Dieu ; et, d'autre part, ils recommandaient aux maîtres de se montrer doux envers leurs esclaves, de leur accorder ce qui était juste et raisonnable, de ne pas les maltraiter, sachant bien que le Seigneur des maîtres et des esclaves est au ciel et qu'il ne fait acception de personne. « Bientôt la loi de l'Evangile fortifia partout le sentiment d'une sincère pitié pour tous ceux qui souffrent. Jésus-Christ ayant déclaré que toutes les oeuvres de miséricorde que l'on pratiquait ou que l'on refusait de pratiquer envers les pauvres, c'était envers lui même qu'on les pratiquait ou que l'on refusait de les pratiquer, non seulement les chrétiens traitèrent leurs esclaves comme leurs frères, mais encore ils étaient tout disposés à accorder la liberté à ceux qui s'en montraient dignes, ce qui avait coutume de se faire principalement à la fête de Pâques. Il se rencontrait même des hommes animés d'un zèle assez ardent pour se dévouer volontairement eux-mêmes aux fers, afin d'en déUvrer leurs frères, et un Père apostolique, un de nos prédécesseurs, le pape Clément I", atteste qu'il connaissait un grand nombre de chrétiens qui pratiquaient cette œuvre de miséricorde. Par là, les ténèbres de la superstition païenne se sont pleinement dissipées avec le progrès du temps, les mœurs des peuples se sont adoucies sous l'influence de la foi qui agit par la charité, enfin les choses en sont venues au point qu'il n'y a plus maintenant depuis des siècles un seul esclave parmi les nations chrétiennes.
(( Depuis ce temps néanmoins, il s'est trouvé, nous l'apprenons avec une extrême douleur, des chrétiens qui, se laissant aveugler par la cupidité et l'amour du lucre, n'ont pas rougi d'emmener en esclavage dans de lointains pays des Indiens, des nègres et d'autres malheureux peuples, ou du moins de prêter les mains
•à d'infâmes pratiques, en dirigeant et en réglant le commerce qui se fait de ces malheureux, après que d'autres les ontchargés de fers. Les Pontifes romains, en grand nombre, n'ont pas négligé de flétrir un si indigne trafic. A cet objet se rattachent la lettre adressée au cardinal évêque de Tolède par Paul III, sous l'anneau du Pêcheur, le 29 mai 1537, une autre lettre beaucoup plus •étendue adressée le 22 avril 1639, par Urbain VIII, au nonce du -Saint-Siège en Portugal, et dans laquelle sont sévèrement réprimandés et dénoncés ceux qui réduisent en esclavage les habitants des Indes occidentales ou méridionales, qui les achètent, les vendent, les échangent, les donnent en cadeaux, les séparent de leurs femmes et de leurs enfants, les spoHent, les emmènent ou les envoient en pays étrangers, les privent comme toujours de leur liberté, les retiennent en esclavage, ou aident de leur conseil, de leur appui et de leur faveur ceux qui font tout cela sous n'importe quel prétexte que ce soit, ou bien prêchent et enseignent que ces choses sont permises, enfin coopèrent à tout cela n'importe comment.
« Benoît XIV confirma et renouvela depuis ces mêmes instructions par de nouvelles lettres apostoliques adressées aux évêques du Brésil et quelques autres pays, en date du 20 décembre 1741, par lesquelles il les exhortait à redoubler d'activité et de vigilance. Longtemps auparavant, un autre de nos illustres prédécesseurs, Pie II, sous le pontificat de qui la domination des Portugais s'étendit sur la Guyane et sur les pays des nègres, adressa, en date du 7 octobre 1462, une lettre à l'évêque de Rouvo, qui était sur le point de se rendre en ces parages. Dans cette lettre, le Pape ne se borne pas à accorder au prélat les pleins pouvoirs nécessaires pour exercer le saint ministère dans ces pays avec tout le succès possible, mais il saisit l'occasion de
— Agonie de Jésus à Gethsémani. Pendant que les apôtres dorment, Marthe et Marie, figure de la vie active et de la vie contemplative, veillent et prient comme le recommande le Sauveur, Fresque de fra Angelico, au couvent de Saint-Marc, à Florence, XV* siècle.
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blâmer fortement ces chrétiens qui réduisaient en esclavage les nouveaux convertis. Enfin, de nos jours, le pape Pie VU, animé du même esprit de charité et de religion que ses prédécesseurs, s'est adressé avec un grand zèle à tous les potentats pour proscrire dans la chrétienté le commerce des nègres. Ces instructions et cette sollicitude de nos prédécesseurs n'ont pas peu contribué avec l'aide de Dieu à protéger les Indiens contre la barbarie des conquérants et contre la cupidité des marchands chrétiens. Néanmoins, il s'en faut encore de beaucoup que les efforts du Saint- Siège aient été couronnés d'un plein succès, puisque le commerce des nègres, en partie proscrit, est encore exercé par un grand nombre de chrétiens. Voulant donc faire disparaître une telle ignominie de tous les pays chrétiens, après en avoir mûrement délibéré avec nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, en vertu de la dignité apostolique en Notre- Seigneur, marchant sur les traces de nos prédécesseurs, nous avertissons expressément tous les chrétiens, quelle que soit leur condition, et nous leur enjoignons de ne plus molester à l'avenir, ni les Indiens, ni les nègres ou tous autres hommes quels qu'ils soient, de ne plus les dépouiller de leurs biens, de ne plus les réduire en esclavage, de ne point aider ni favoriser ceux qui commettent de tels forfaits ou qui exercent un trafic inhumain, par lequel les nègres, comme s'ils n'étaient pas des hommes, mais des animaux nés pour la servitude, sont, contre toute justice et toute humanité, achetés, vendus et condamnés aux plus durs travaux ; funeste état de choses qui a fait naître et qui entretient perpétuellement parmi ces peuples des guerres d'extermination. « En conséquence nous réprouvons, en vertu de notre autorité apostohque, toutes ces choses comme entièrement indignes du nom chrétien, et en vertu de cette même autorité nous défendons
CiVILIS. CHRÉT. — ** .»
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et nous interdisons à tout ecclésiastique et à tout laïque de considérer ce commerce des nègres comme permis, sous quelque prétexte que ce puisse être, ou de prêcher et d'enseigner soit en public, soit en secret et de toute autre manière, une doctrine en contradiction avec cette lettre apostolique.
« Et afin que cette lettre parvienne à la connaissance de tout le monde et que nul ne puisse alléguer son ignorance, nous décrétons et ordonnons qu'elle soit publiée et que, selon l'usage traditionnel, elle soit affichée par un de nos officiers à la porte de la basilique du Prince des Apôtres, à la chancellerie apostolique et dans le champ de Flore.
« Donné à Rome, le jour de sainte Marie-Majeure, sous le sceau du Pêcheur, le 3 novembre 1839, la neuvième année de notre pontificat. »
Le pape Léon XIII, qui gouverne actuellement l'Eglise, a formé le dessein généreux de faire disparaître pour toujours les derniers vestiges de la servitude païenne. Dans ce but, il a écrit des pages éloquentes et fait appel à tous les hommes qui sont vraiment soucieux de l'honneur et de la dignité des nations de l'Europe. Il a même constitué, en vue d'abolir définitivement la traite des nègres, l'Œuvre anti-esclavagiste, dont il a confié la direction aux évêques les plus distingués par leur zèle et leurs lumières (1).
Quel sera le résultat final de cette grande entreprise? De quelles forces TEglise dispose-t-elle pour déraciner cet abus séculaire ? Pour résoudre cette grave question, il est nécessaire d'approfondir la nature du mal étrange qui dégrade l'humanité
(1) Voir en particulier l'Encyclique In plurimo. — Sur l'esclavage depuis l'ère chrétienne, consulter l'abbé Théron, le Christianisme et VEsclavage ; Paul Allard, les Esclaves chrétiens.
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au point de la diviser en deux fractions opposées : celle des maîtres et celle des esclaves, ou plutôt celle des marchands sans entrailles et celle des créatures raisonnables réduites à la condition d'un vil bétail.
L'homme a été créé libre. La déchéance originelle, suivie de ses nombreuses défaillances morales, lui a forgé des fers. Il ne pouvait être affranchi que par une action surnaturelle et divine.
L'inégalité des conditions est inhérente à l'état social. Dans toute société, les uns sont investis du pouvoir de commander ; les autres ont le devoir rigoureux d'obéir. Mais la servitude portée jusqu'à l'esclavage païen atteste une dégradation profonde dont la cause doit être attribuée à une déchéance primitive.
Pour avoir une juste idée des civilisations antiques et de leur valeur morale, il faut étudier les lois barbares que les Grecs et les Romains avaient édictées contre les innombrables victimes de l'esclavage.
A Lacédémone, dont les moeurs étaient si austères, on avait le droit de punir les esclaves domestiques pour la moindre insolence, « sans qu'ils pussent réclamer l'autorité des lois, de quelque façon qu'ils fussent traités. On les obhgeait à recevoir tous les ans un certain nombre de coups sans les avoir mérités, seulement afin qu'ils ne désapprissent pas à servir. Si quelqu'un semblait, par sa bonne mine ou Télégance de sa taille, s'élever au-dessus de la condition dans laquelle il était né, il était puni de mort et son maître mis à l'amende, afin qu'il empêchât par ses mauvais traitements que ceux qui lui restaient ne pussent un jour, par leurs avantages extérieurs, blesser les yeux des Spartiates. Enfin l'excès de leurs malheurs était tel qu'ils étaient en
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même temps esclaves des particuliers et du public, en sorte que^ suivant Aristote, on se les prêtait les uns aux autres (1). »
Rome qui avait à peine, à la fin de la république, deux mille propriétaires sur douze cent mille habitants, Rome qui refusait de donner aux esclaves un habit particulier de peur qu'ils nevinssent à se compter, Rome pourtant si flère de ses conquêtes avait perdu tout sentiment d'humanité, et offrait au monde l'exemple de la plus odieuse tyrannie. Dans cette cité avide de gloire et affamée de plaisirs, le mépris pour les esclaves alla jusqu'à faire oubHer qu'ils étaient hommes. Leurs maîtres s'imaginèrent que tout leur était permis ; on soutenait comme ua principe incontestable, in servum nihil non domino licere... unies regardait comme des ennemis domestiques, c'était même un proverbe : quoi servi, tôt hostes,.. De là étaient venus ces principes inhumains, qu'il fallait parler durement aux esclaves ; que l'on ne faisait point de tort à un esclave ; que l'injure qu'on pouvait lui avoir faite ne regardait que le maître, ce qui se trouvedans les Institutes, iv, 4.
Les maîtres, à qui les lois donnaient une autorité absolue sur leurs esclaves, n'en abusèrent que trop : on les punissait desmoindres fautes avec la plus grande inhumanité ; on les suspendait, avec un poids de cent livres aux pieds, pour les fouetter cruellement. Des fautes très légères étaient souvent punies de mort. Non seulement ces malheureux n'avaient pas la hberté de parler en présence de leurs maîtres ; mais le moindre bruit, l'éternument même, était puni de grands coups de verges... Tant que la répubhque romaine subsista, les maîtres eurent le droit de vie et de mort sur leurs esclaves. L'abus qu'ils en firent
(1) Recherches sur Vhistoire et Vesclavage des Ilotes, par M. Capperonnier.
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'Obligea les empereurs à leur ôter un pouvoir si dangereux entre les mains d'hommes violents et injustes. Adrien fut le premier qui les priva de ce droit. Les esclaves opprimés parleurs maîtres n'avaient pas le droit de s'en venger, même par les voies judiciaires. Mais de toutes les lois faites au sujet des esclaves, la plus inhumaine, celle dont l'exécution fait frémir la nature, por- «tait que tous les esclaves qui se trouvaient dans la maison d'un maître qui aurait été assassiné seraient mis à mort, sans distinction ni examen des coupables et des innocents.
Il n'était pas même nécessaire qu'un esclave fût dans la maison de son maître lorsqu'on le tuait ; il était puni, s'il était assez près pour pouvoir entendre ses cris. On ne peut lire sans angoisse dans Tacite l'affreuse scène dont Rome fut témoin lorsque le préfet de la ville, Pedanius Secundus, fut assassiné par un de ses esclaves. Ce haut fonctionnaire n'en avait pas moins de quatre cents. Selon les lois anciennes, tous devaient être mis à mort. Le spectacle de tant d'innocents que l'on se préparait à égorger émut de compassion le peuple, qui en vint jusqu'à s'ameuter pour empêcher ce massacre.
Le Sénat, perplexe, délibérait sur le parti à prendre, lorsqu'un orateur, Cassius, prit la parole et soutint avec énergie qu'il fallait consommer l'exécution, non seulement pour respecter l'ancienne coutume, mais parce que la clémence encouragerait singulièrement la mauvaise volonté des esclaves. Ses paroles respirent l'injustice, le préjugé et la tyrannie; il voit de tous •côtés périls et complots, et il ne sait imaginer, pour en triompher, que la violence et la terreur. Son discours contenait, en particuHer, le passage suivant, qui renferme en peu de mots la doctrine des anciens sur la conduite à tenir vis-à-vis des esclaves : « Nos ancêtres, dit Cassius, se défièrent toujours du caractère des
esclaves, même de ceux qui, nés dans leurs possessions et leurs maisons, pouvaient avoir conçu, dès le berceau, de l'affection pour leurs maîtres. Mais depuis que nous avons des esclaves de nations étrangères, de mœurs différentes et de religion diverse, nul autre moj^en, pour contenir cette canaille, que la terreur. »
La cruauté prévalut. L'audace du peuple fut réprimée, et les quatre cents infortunés furent conduits au supplice.
« Il y avait encore quelque chose de plus cruel, c'est qu'on punissait les esclaves du dernier supplice, si leur maître s'était tué en leur présence, et qu'ils l'eussent pu empêcher... Si les. malheureux esclaves opprimés par leurs maîtres succombaient à la tentation de s'enfuir, ils devaient s'attendre aux plus cruels traitements lorsqu'on pouvait les reprendre. On les exposait quelquefois aux bêtes ; d'autres étaient marqués d'un fer chaud (1). »
Cet être méprisé, privé de tous droits, banni de la société, l'Eglise va le prendre sous sa protection ; elle le rendra d'abord à sa dignité d'homme libre, elle le marquera du caractère du chrétien, c'est-à-dire du signe de fils de Dieu et d'héritier du ciel; puis elle l'élèvera graduellement dans l'échelle sociale, et, grâce à son action bienfaisante, V esclave fera place au serf, à celui-ci succédera le varlet ou le sergent, et enfin nous aurons Vouvrier ou le compagnon.
A vrai dire, l'état de l'esclavage ne cessa pas dès les premiers temps de l'Eglise : il eût été absolument impossible de changer aussi subitement et aussi complètement la condition sociale de multitudes innombrables qui, d'après les lois existantes, ne pou-
(1) Mémoire sur les esclaves romains, par M. de Burigny ; et sur l'esclavage, voir M. Wallon, Histoire de VEsclavage dans l'antiquité.
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valent ni posséder, ni procéder à aucun acte de la vie civile. Mais la condition de l'esclave fut complètement changée.
La matrone romaine, qui se plaisait naguère à déchirer avec un poinçon les bras et la poitrine de la malheureuse fille attachée à son service, sentira naître et grandir en son âme l'affection, le dévouement, la pitié, tous les nobles sentiments dont l'Esprit de Dieu est l'inspirateur; Blandine, la sainte épouse du Christ, trouvera dans sa maîtresse la délicatesse d'une mère.
L'esclave régénéré deviendra capable des plus héroïques sacrifices, et, à l'exemple de Callixte, d'Agricole, de Perpétue et de Félicité, il versera son sang pour confesser sa foi ; TEglise aussitôt recueillera ses cendres avec respect et les placera sur les autels, là même où s'immolera tous les jours Celui qui s'est fait esclave pour nous. Les jeux sanglants des gladiateurs seront abolis, et la foule abandonnera les amphithéâtres pour courir dans les temples et chanter les louanges de Dieu.
Les riches s'imposeront des taxes, les pauvres eux-mêmes prendront sur le nécessaire pour racheter les prisonniers et les soustraire à la servitude. Un saint Hermès, préfet de Rome, célébrera son baptême en donnant la liberté à ses douze cent cinquante esclaves ; son exemple trouvera de nombreux imitateurs, et, comme l'attestent les anciens documents, chaque jour verra s'augmenter le nombre des hommes fibres. Bien plus, l'esclave affranchi dans une égfise, en présence du peuple et des prêtres, sera proclamé citoyen romain, et, suivant les édits de Constantin et de ses successeurs, il jouira de tous les privilèges octroyés aux personnes de condition honorable.
Un grand Pape, dont les partisans de l'esclavage n'ont pas épargné la mémoire, saint Callixte, ne craindra pas, malgré les dispositions de la loi civile, de déclarer vafide le mariage d'un
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homme esclave avec une femme libre, et d'une femme esclave avec un homme libre. Saint Grégoire le Grand,, indigné de voir dans un état de dégradation ceux que le Rédempteur est venu racheter de son sang divin, proclamera hautement que l'esclavage est en opposition manifeste avec la loi de la nature et l'enseignement de l'Evangile.
Plus tard, en plein Moyen Age, les serfs trouveront à leur tour de hardis défenseurs dans les Pontifes restés célèbres sous les noms de Grégoire VII, de Calhxte II, d'Alexandre III, de Grégoire IX, d'Alexandre IV. Ces Papes, qui, au témoignage de Voltaire lui-même, ont bien mérité de la société, feront tomber une à une toutes les barrières qui séparèrent si longtemps la famille humaine en deux fractions opposées.
Notons, en passant, un autre aveu de Voltaire, du partisan déclaré de la traite des noirs : « Si les hommes, dit-il, sont rentrés dans leurs droits, c'est principalement au pape Alexandre III qu'ils en sont redevables (1). »
Notre but n'est pas de raconter l'histoire de cette merveilleuse transformation. Ce travail n'est plus à faire. Des érudits ont recherché et recueilh avec soin les faits qui se rapportent à cette partie si intéressante de nos annales religieuses. Nous voudrions, en étudiant les conditions de l'abolition totale de l'esclavage, montrer comment l'Eglise catholique romaine est seule capable de les réunir, et, par conséquent, de réahser cette grande œuvre.
Les églises séparées, hérétiques et schismatiques, se sont bornées, sur cette question, à des déclamations stériles; elles n'ont rien entrepris de sérieux et d'efficace pour la délivrance
(1) Essai sur les mœurs.
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des esclaves qui gémissent, de nos jours encore, dans plusieurs contrées du Nouveau Monde. N'en soyons pas surpris. Elles sont elles-mêmes asservies à l'autorité civile, et, comme on l'a dit, « une Eglise esclave produit un peuple esclave. » De plus, l'esprit de schisme et d'hérésie est un esprit de haine qui divise ; or, pour se dévouer à l'afïranchisement d'une classe déshéritée, il faut avoir au cœur la sainte flamme de l'apostolat.
Les savants, avec leurs « missions civilisatrices », sont encore plus incapables de guérir un mal qui, après tout, ne les intéresse pas, sinon à titre de curiosité. Quel résultat, par exemple, le fameux Stanley a-t-il obtenu dans ses explorations hardies au centre de l'Afrique? Nous le savons aujourd'hui, grâce aux révélations d'écrivains dignes de foi : « Il est hors de doute, nous disent-ils, que les deux principaux lieutenants de Stanley ont commis des atrocités. Le major Barttlot accomplissait tous les jours, sans nécessité, pour le plaisir, des actes de cruauté, qui, en pays civiUsé, l'auraient conduit aux assises. M. Jameson, qui était l'artiste, Fhomme scientifique de l'expédition, achetait pour •quelques mouchoirs une petite fille et la livrait à des cannibales, afin de pouvoir reproduire, d'après nature, une scène de cannibalisme (1). » Ce ne sont pas les nègres d'Afrique, mais Stanley lui-même et ses éditeurs, qui ont bénéficié de cette trop célèbre ■expédition.
Le pays où saint Wladimir avait si fortement implanté la civilisation chrétienne est devenu, sous le schisme russe, une terre désolée où les serfs ont croupi dans un état d'abjection qui rappelle l'esclavage antique. Les derniers édits des empereurs sont favorables à la liberté ; mais la législation d'Alexis
(1) Missions du 17 novembre 1890.
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Michaëlowitch et de Catherine II a laissé des traces qui nous épouvantent. Naguère encore, un million de maîtres avares ei dissolus possédaient plus de quarante millions d'hommes, comme un bétail dont ils pouvaient user à leur guise.
<( Le serf russe, dit Louis Veuillot, n'est plus un homme, mais un objet, une chose {res) dans le véritable sens du paganisme antique. Il appartient, corps et âme, dans lui-même et dans ses biens, dans sa femme et dans ses enfants, il appartient en tout à son seigneur, il doit lui obéir en tout. Le maître souverain, qui l'a ainsi livré à l'oppression, n'a réservé les droits que de sa propre et suprême tyrannie. Si le seigneur veut engager le serf dans une conspiration, ou s'il le porte à déguiser le nombre de ses compagnons de servitude pour léser le lise, alors le serf doit désobéir. Cependant, même lorsqu'il accomplit ce devoir, l'infortuné ne se place pas sous une protection qu'il n'obtient jamais. Le seigneur irrité peut se venger de lui comme bon lui semble. Il peut le maltraiter, le séparer de sa famille, le tourmenter et le martyriser à loisir. Point d'^appui, point de recours pour cet être à face humaine, qui a du sang, des larmes, qui souffre, qui pousse des cris, qui possède une âme et un cœur, et qui cependant n'est plus un homme. La société ne lui reconnaît aucun droit ; sa loi, c'est le bâton du maître ; ses enfants ne sont pas à lui, son épouse ne lui appartient pas, il n'a point d'honneur à défendre, et il ignore même s'il est quelque part des pères qui puissent protéger la pudeur de leurs fils et de leurs filles. Que dirons-nous de plus ? Le serf n'a pas le droit de se plaindre I Plus misérable que le nègre des colonies, il ne peut en appeler ni à la justice, ni au trône, des atrocités qu'on lui fait subir. S'il osait tenter une voie si hardie, s'il était assez adroit pour faire parvenir son placet jusqu'à l'Empereur, l'Empereur ne répon-
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drait qu'en lai faisant expier par le knout ou la Sibérie le plus grand et le plus impardonnable crime qu'un serf puisse commettre, le crime de s'être plaint (1) ! »
Hâtons-nous de le dire, toutefois, la législation russe s'adoucit de plus en plus au contact du catholicisme.
Nos explorateurs français, plus humains que les adeptes de l'hérésie et du schisme, rougissent de voir le fléau de l'esclavage renaître sans cesse malgré toutes les tentatives, et ils proposent d'avoir recours aux calculs de la pohtique pour faire disparaître à jamais ces marchés africains où quatre cent mille captifs sont vendus chaque année, comme des animaux :
« Suivant moi, dit un brave officier, notre politique constante doit tendre à diminuer la puissance de ces grands chefs nègres, dont la présence est un véritable fléau pour les pays qu'ils ont conquis. La question de l'esclavage n'aura trouvé sa solution en Afrique que lorsqu'on aura fait disparaître ces sanguinaires potentats, qui n'ont qu'une seule préoccupation : piller et brûler tous les villages sans défense, pour se procurer des captifs et les vendre ensuite, contre des chevaux, des armes ou des étoffes, aux Diulas et aux Maures. Les peuplades Malinkées et Bambaras sont les plus douces du monde. Elles sont remarquables par leurs aptitudes aux travaux des champs et leurs instincts commerciaux. Mais elles sont soumises à quelques chefs de bandes qui, à la tête de leurs sofas, parcourent toutes ces contrées, qu'ils dévastent et dépeuplent, pour aller ensuite porter leurs ravages plus loin. L'histoire de notre colonie sénégambienne nous donne l'explication de ces vastes déserts incultes et dépeuplés que l'on rencontre partout dans le Soudan, dans des régions bien arrosées,
(1) Mélanges l'Eglise schismatique russe, t. II. 1845-1847.
aux riches pâturages, au sol fertile et produisant en abondance les minéraux les plus précieux. Les ruines que l'on y rencontre à chaque pas montrent bien l'emplacement de nombreux villages occupant autrefois ces vastes solitudes. Que le conquérant s'appelle El-Aadj Oumar, Samory ou Mahmadou Lamine, les résultats de son apparition dans le pays ont toujours été les mêmes : dépopulation, famine et ruine. Si l'on veut éteindre l'esclavage dans le Soudan occidental, il faut frapper les grands chefs, ou du moins les empêcher de nuire, en attendant leur disparition. Pour l'avenir, nous devons nous préparer à arrêter énergiquement, dès l'origine, les progrès des prétendus prophètes, retour de la Mecque, qui, sous des apparences rehgieuses, cachent simplement leur excessive ambition et deviennent, quand on les laisse faire, ces potentats nègres, n'ayant jamais su que conquérir et ruiner, sans jamais organiser et administrer «agement les populations soumises (1). »
Ces conseils peuvent être très sages, mais, l'expérience- l'a prouvé, la sagesse humaine est radicalement impuissante à guérir un mal aussi profond. Ce qu'il faut, c'est prêcher la loi de la charité à ces tribus sauvages, c'est inspirer aux chefs des sentiments humains, c'est rendre les esclaves dignes de la liberté. L'Eglise seule est capable d'accomplir ce miracle. Qu'on veuille bien se rappeler l'insuccès lamentable des innombrables •essais qui ont été tentés en dehors d'elle.
Depuis de longues années, l'Europe et l'Afrique entretiennent des relations fréquentes. Les missions scientifiques, les voyages, les intérêts commerciaux, les expositions universelles ont favo-
(1) Deux campagnes au Soudan français^ par le lieutenant-colonel Gallieni, 1891, p. 429. — Sur l'esclavage africain, consulter Dom Piolin, Revue du Monde catholique^ û"' d'octobre 1888 à janvier 1889.
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risé ces rapports et amené une sorte de fusion générale entre des civilisations d'ailleurs si opposées; et cependant les sacrifices humains n'ont jamais été plus horribles sur le sol du Dahomey, du moins jusqu'au jour où la France , grâce au dévouement de ses marins et de ses missionnaires, a réduit à l'obéissance le chef inhumain de ce pays ; jamais le Maroc n'a pratiqué la vente des esclavesavec plus de sauvagerie que de nos jours.
Un fait sans précédent vient de se produire dans ce dernier empire. Les riches s'y Hvrent, on le sait, à un commerce qui révolte tous les sentiments de la nature. Ils unissent à de superbes noirs des femmes achetées dans l'intérieur de l'Afrique ,^ et les enfants qui naissent de ce commerce sont vendus, dès l'âge de sept ans, sur les marchés du Maroc, comme les troupeaux de nos foires européennes. Or, l'empereur, frappé des bénéfices que procure un semblable trafic, a voulu s'y livrer lui-même, et naguère il a fait vendre à Marrakech un premier lot d'enfants- Cet essai a dépassé les espérances du tyran : les sujets les plusvigoureux et les plus beaux ont atteint le prix de 300 francs la pièce ; soit 30.000 francs pour une centaine de malheureuses victimes que leurs pauvres mères ont dû conduire elles-mêmes au marché, dans l'espace de huit à dix jours !
L'histoire des peuples anciens ne nous offre rien de plus abominable.
Il faut un remède moral à un mal moral que les passions les plus brutales ne cessent d'aggraver; disons plus, il faut une main divine pour cicatriser une plaie aussi profonde. La force physique et les raffinements d'un progrès purement matériel ne servent qu'à procurer le plus de jouissances aux uns, le plus de souffrances aux autres : jamais les esclaves n'ont été plus nom-
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breux que chez les Grecs et les Romains, à l'époque où ces deux peuples étaient à la tête de cette civilisation païenne dont nos lettrés parlent avec enthousiasme. Les marchands les plus rapaces et les plus inhumains qui encombrent les marchés de l'Afrique appartiennent d'ordinaire à la religion du Coran ou à l'Eghse anglicane. Si d'autres, en grand nombre, se montrent hostiles à l'esclavage et siègent, à côté d'illustres prélats, dans les conseils qui s'organisent pour l'abolition de la traite des noirs, ils le doivent au Christianisme dont ils subissent, peut- •être à leur insu, la secrète influence.
Si toute âme honnête a horreur du trafic des esclaves dans nos pays européens, si le « négrier » est regardé comme un bourreau, c'est à l'Evangile que nous devons ces sentiments qui honorent la nature humaine.
— Mais, nous dit-on, ce que l'Eglise a commencé, nous l'achèverons sans elle. Nous ne sommes pas ingrats au point de nier ses services provisoires; seulement, nous avons désormais d'autres moyens d'action. A vous, catholiques, le passé, avec ses luttes et ses triomphes partiels ; à nous, libres-penseurs, l'avenir avec son progrès indéfini.
— Erreur profonde ! Plus que jamais, à cause de l'affaissement de l'esprit religieux, des convoitises toujours croissantes et de la dépravation des mœurs, il est réservé aux Pierre Claver et aux Vincent de Paul d'accomplir la plus difficile de toutes les missions : celle de gagner à la vraie civiHsation les maîtres et les esclaves, les marchands avides de gain et les nègres descendus au dernier degré de l'abaissement moral.
Les deux saints que nous venons de nommer sont les types de tous ceux qui veulent travailler efficacement à une oeuvre dont le résultat dépend d'une patience à toute épreuve, d'un dévoue-
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ment poussé jusqu'à l'héroïsme, d'une vertu exempte de soupçon et d'un désintéressement sans limites.
Pierre Claver, gentilhomme catalan d'une illustre famille, renonça aux avantages de la fortune pour revêtir l'habit de saint Ignace, et préféra aux titres de noblesse et aux distinctions mondaines cette devise qu'il adopta le jour de ses engagements irrévocables : « Pierre, esclave des nègres pour toujours. »
On le vit, pendant quarante années, parcourir les rues de Carthagène, un sac de provisions sur les épaules, le visage calme, le sourire aux lèvres, la paix du ciel empreinte sur tous ses traits ; il allait à ses esclaves comme une mère à ses enfants. Il leur distribuait les secours qu'il avait apportés, lavait leurs plaies dégoûtantes, et les baisait avec respect; il prenait les malades et les infirmes dans ses bras, les portait dans les cases qui leur étaient destinées et leur prodiguait tous les soins dont la charité entoure les membres souffrants de Jésus-Christ. En trouvait-il d'entassés dans un infect réduit, sans autre couche que la terre humide? il leur donnait son manteau pour leur servir de lit, et, quand il ne pouvait adoucir leurs souffrances, il pleurait avec eux et leur parlait des consolations célestes.
Il n'est pas possible de dire toutes les industries du zèle que déploya « l'esclave des nègres » pour relever ses frères de l'abjection morale où ils gisaient, surtout dans les ignobles magasins qui regorgeaient d'hommes, de femmes et d'enfants, entassés pêle-mêle comme de vils animaux. Le saint missionnaire, armé de son crucifix de bronze, prêchait avec âme la rédemption et le salut, le pardon et la récompense ; il faisait entendre les doux noms de frère et d'ami à ces malheureux qui semblaient voués à l'éternelle réprobation, après une vie passée dans la dégradation et le mépris : « Mon ami, disait-il à celui-ci, la maison est vieille
et menace ruine ; confessez-vous pendant que vous en avez le temps et la facilité. » A celui-là, il ajoutait : « Dieu compte vos péchés ; le premier que vous commettrez sera peut-être le dernier. » Et ses paroles étaient accompagnées de tant d'onction, qu'il parvenait souvent à faire pénétrer la lumière et le repentir dans ces âmes aveugles et endurcies.
— Combien avez-vous baptisé de nègres durant votre apostolat? lui demanda un jour le frère Gonzalès.
— Je pense, répondit-il avec simplicité, que j'en ai baptisé plus de trois cent mille.
Pierre Glaver a été le grand apôtre des peuplades barbares, comme Vincent de Paul a été l'apôtre par excellence des nations civilisées.
Le pieux fondateur des Lazaristes nous raconte lui-même, dans un langage inimitable, Thistoire si touchante de sa captivité.
Dans une traversée de Marseille à Narbonne, trois brigantins turcs donnèrent la chasse à sa barque et la capturèrent; il reçut lui-même, dans cette rencontre, un coup de flèche qui devait lui servir « d'horloge » toute sa vie. Les pirates, « félons et pires que tigres », le conduisirent en Barbarie, vraie « spélonque », ou caverne de voleurs, où ils le mirent en vente avec ses compagnons d'esclavage : « Leur procedeure à nostre vente,, dit-il, feust qu'après qu'ils nous eurent despouillez tout nuds, ils nous baillèrent à chascun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec une bonete, nous promenèrent par la ville de Thunis, où ils estoyent veneuz pour nous vendre. Nous ayant faict faire cincq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, affin que les marchands vinsent voir qui pouvoyt manger et qui non, pour monstrer que nos playes n'estoyent point mortelles. Ce fait, nous ramenèrent à la place où les
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marchands nous vindrent visiter tout de mesme que l'on faict à l'achat d'un cheval ou d'un boeuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos costes, sondant nos playes, et nous faisant cheminer le pas, troter et courir ; puis tenir des fardeaux, et puis luter pour voir la force d'un chacun, et mile autres sortes de brutahtez. »
Vincent de Paul gagna l'affection de ses maîtres par son éminente vertu ; il eut même la joie de convertir le plus méchant de tous, celui qu'il appelle dans son récit un « ennemy de nature. » C'était un renégat. Une de ses femmes, attachée à l'islamisme, allait trouver l'ihustre esclave, pendant qu'il travaillait aux champs, sous un ciel de feu, et lui commandait de chanter les 'louanges de Dieu, suivant les usages de sa rehgion. Vincent, << la larme à l'œil », commençait le Super flumina Bahyloiiis, puis le Salve Regina et plusieurs autres cantiques ; « en quoy » cette femme prit tant de plaisir « que la merveille en feust grande. »
Elle ne manqua point de dire à son mari qu'il avait eu tort de quitter une religion qui était « extrêmement bonne » et permettait 4e goûter, dès la vie présente, des joies célestes, inconnues dans le paradis de Mahomet. Enfin, « cette autre asnesse de Balaam fict » si bien par ses discours, qu'elle convertit le renégat. Ce pécheur repentant se sauva, un jour, avec son esclave et se dirigea sur Avignon. Là, en présence du vice-légat du Pape, il fit pubhquement son abjuration, « le sanglot au gosier », et il rentra dans le giron de la sainte Eghse, « à l'honneur de Dieu et édification des spectateurs. » Son premier acte de générosité fut de donner la liberté à Vincent de Paul et de rendre à la France celui qui devait être le père de cette double famille religieuse dont les membres travaillent, dans toutes les contrées
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du monde, à soulager toutes les misères et spécialement à guérir laplaie de Fesclavage.
A l'héroïsme du dévouement qui se dépense sans mesure, les vrais apôtres de la civilisation unissent l'héroïsme du désintéressement qui donne sans calcul. Les deux Ordres de la Merci et des Trinitaires, seuls, n'ont pas consacré moins de huit milliards quatre cents millions au rachat d'un milUon quatre cent mille captifs destinés à la servitude.
Telles sont les vertus chrétiennes qui peuvent porter la lumière, l'amour et la paix au sein de la barbarie. Le moindre poste de missionnaires servira plus au progrès intellectuel et moral des peuplades infidèles que toutes les missions des explorateurs et tous les comptoirs des marchands européens. Vouloir coloniser sans la religion, c'est essayer de bâtir avec des pierres de toutes formes et de toutes dimensions, sans les polir ni les cimenter. L'expérience le démontre, le bon sens le confirme.
Mais ici se pose un autre problème. Avec quelle mesure est-il expédient de procéder dans l'œuvre de l'abolition de l'esclavage? La marche lente et graduelle que l'Eglise a suivie est-elle préférable aux secousses violentes, aux révolutions soudaines que préconisent les détenteurs de la force matérielle ? Nous ne craignons pas de l'affirmer, le système progressif adopté par le Christianisme est le seul praticable, parce qu'il est le seul qui convienne au tempérament moral des esclaves ; il est seul efficace pour ouvrir les voies à la civilisation durable que réclament la paix et le bonheur des peuples.
« Qu'on veuille bien examiner ceci, dit Balmès : dix-huit siècles se sont écoulés depuis l'avènement du Christianisme ; les idées ont été rectifiées, les mœurs adoucies, les lois améliorées ; les peuples et les gouvernements se sont instruits par l'expé-