L ABOLITION DE L ESCLAVAGE
rience ; des établissements sans nombre ont été formés pour Tindigence ; on a tenté toutes sortes de systèmes pour mieux distribuer le travail, et les richesses se trouvent réparties d'une manière plus équitable. Cependant, en dépit de tous ces progrès, il est de nos jours extrêmement difficile d'empêcher une multitude d'hommes de succomber à la misère, et c'est là encore un mal qui tourmente la société et pèse sur son avenir. Quel effet aurait donc produit une émancipation universelle, au commencement du Christianisme, à une époque où les esclaves n'étaient point reconnus comme pey^somies, mais comme choses ; lorsque leur union conjugale n'était point considérée comme un mariage; lorsque la propriété des fruits de cette union se trouvait soumise aux mêmes règles que la progéniture des animaux; lorsque, enfin, le malheureux esclave, maltraité, tourmenté, vendu, pouvait être mis à mort par un caprice de son maître ? De tels maux pouvaient-ils être guéris autrement que par des efforts séculaires ? N'est-ce pas là ce que disent d'une voix unanime l'humanité, la politique et l'économie sociale? Les esclaves eux-mêmes n'auraient point tardé à protester contre des tentatives insensées ; ils auraient réclamé une servitude qui du moins leur assurait le pain et l'abri ; on les aurait vus repousser une liberté incompatible avec leur existence même (1). »
Les politiques qui veulent assister au triomphe de leurs utopies, font appel aux passions, soulèvent les masses et les jettent dans la révolte. C'est ainsi que l'histoire a pu enregistrer, à diverses époques, des insurrections d'esclaves, de serfs, de marchands, d'ouvriers. Mais la révolution détruit, elle n'édifie pas ; elle fomente la haine, elle ne produit pas la fraternité ; elle
{\) Le Protestantisme comparé au Catholicisme, t. I, p. 198.
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donne à la classe inférieure de nouveaux maîtres, elle ne lui rend pas la liberté ; souvent même elle rive plus étroitement ses chaînes ; si parfois elle est le point de départ de réformes utiles, ces réformes ne sont pas son œuvre ; elles se seraient accomplies sans elle, et sa tapageuse intervention n'a fait qu'en ralentir et en compromettre le succès.
Avant d'abandonner une arme à un enfant, il faut lui apprendre à s'en servir. C'est ce que l'Eglise a fait dans l'émancipation des esclaves et des serfs ; c'est ce qu'elle fait encore aujourd'hui en se déclarant, sous la direction de Léon XIII, la protectrice et l'amie des travailleurs , en particulier des artisans ; nous devons bénir sa prudence et sa lenteur.
Pour préparer l'abolition graduelle de la servitude païenne, il faut enseigner d'abord aux maîtres et aux esclaves la nature, l'étendue et la gravité de leurs devoirs mutuels. Il faut leur montrer avant tout que Dieu seul a des droits primordiaux, que les droits dérivés de l'homme ne sont guère autre chose que le résultat de ses devoirs. Si le père do famille a le droit de n'être pas entravé dans les pénibles fonctions de sa charge, c'est qu'il a le devoir rigoureux d'élever ses enfants et de leur procurer une situation honoraMe, au sein de la société ; si nous avons des droits imprescriptibles à la liberté soit physique soit morale, c'est que tous les hommes, issus de la même souche, ayant un même Père au ciel, ont le devoir de se respecter les uns les autres et d'user saintement, pour la gloire de Dieu, de tous les dons qu'ils, ont reçus de la Providence. En résumé, si nous naissons libres vis-à-vis des créatures, c'est que nous naissons serviteurs à l'égard du Tout-Puissant ; et cette liberté est d'autant plus légitime que cette servitude est plus étroite.
Le grand devoir qui s'impose aux maîtres et aux esclaves est
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celui de l'amour mutuel ; en effet, le commandement du Seigneur ne souffre pas d'exception. C'est le Maître lui-même qui l'enseigne, dans une des plus belles pages de l'Evangile.
— Vous avez entendu dire : Vous aimerez votre prochain, et"vous haïrez votre ennemi.
— Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient ;
— Afin que vous soyez les fils de votre Père qui est dans les cieux : Lui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mé- Ichants, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injystes.
— Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Est-ce que les publicains n'en font pas autant?
— Et si vous saluez seulement votre frère, que faites-vous de plus ? Les païens n'agissent-ils pas ainsi ?
— Soyez donc parfaits, vous, comme votre Père céleste est parfait (1).
Ainsi, la loi de l'Evangile renverse la barrière qui sépare les deux classes les plus hostiles de la société. Elle fait plus ; elle les unit dans une seule et même destinée, en cette vie et en l'autre.
Il faut entendre sur ce sujet les invectives des Pères de l'Église contre les maîtres inhumains qui réduisent leurs esclaves à la condition « de quadrupèdes et de reptiles. »
« Et en quoi l'esclave et le maître diffèrent-ils ? s'écrie avec indignation saint Grégoire de Nysse. Tous deux, après la mort, ne sont-ils pas également réduits en poussière? N'ont-ils pas pour juge le même Dieu? N'ont-ils pas en perspective le même
(I) s. Malth., V, 43-48.
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ciel ou le même enfer ? Comment un homme peut-il se dire le maître d'un autre homme (1) ? »
En même temps, l'Eglise prêche aux esclaves le respect, la soumission, la justice, toutes les vertus qui donnent à l'âme conscience d'elle-même, la mettent en possession de sa liberté et lui font concevoir des sentiments élevés.
Mais ni l'exemple ni la prédication ne suffisent pour produire ces ébranlements intimes de la nature déchue et pour opérer ces merveilleuses transformations. Il est indispensable d'y ajouter le concours de deux autres éléments : l'action surnaturelle de la grâce divine et la libre coopération de la volonté humaine. Et comme mille circonstances de temps et de milieu, comme mille passions diverses paralysent toujours partiellement l'efficacité de ces deux forces, l'éducation morale et l'émancipation physique des esclaves ne pouvait être que l'œuvre des siècles ; elle serait encore à commencer sans l'action civilisatrice de l'EgUse.
Concluons. D'après une loi rigoureuse de l'induction historique, le passé est garant de l'avenir. Si nous voulons voir le succès de la croisade récemment entreprise contre l'esclavage, nous devons, à l'exemple de nos pères, favoriser les missions catholiques et envoyer aux peuplades sauvages non pas des commissaires, ni des explorateurs, mais des missionnaires. Eux seuls sont les vrais apôtres de la liberté.
(1) s. Grég. Nys., homélie iv, in Ecclesiast.
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