CHAPITRE IV
La Paix et la Trêve de Dieu,
L'esclavage est, le plus souvent, une des suites de la guerre, qui, à elle seule, constitue un des plus terribles fléaux qui puissent désoler les sociétés. L'homme, en perdant l'innocence, a perdu la douceur naturelle qui était un des charmes de son existence avant la chute.
Aussi haut que nous remontions vers l'origine des peuples, nous assistons partout à des luttes sanglantes, à des combats acharnés où le vainqueur réduit le vaincu en servitude, quand il consent par grâce et par intérêt à lui laisser la vie.
L'Eglise poursuivant la mission pacifique dont l'Homme-Dieu l'a investie, ne peut faire disparaître complètement les principales causes de division : la haine, l'ambition, la cupidité, auxquelles s'ajoutent parfois des revendications légitimes ; mais tantôt elle propose son arbitrage pour terminer les conflits, tantôt elle s'eff'orce d'adoucir les conditions de la guerre : elle amène les belligérants à signer des trêves bienfaisantes, ou à procéder avec plus d'humanité, soit dans la fureur de la lutte, soit dant l'ivresse de la victoire.
Le Souverain Pontife est le chef suprême de l'Eglise, le
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pasteur des brebis et des agneaux, le vicaire de Jésus-Christ et le père commun des fidèles. Ces sublimes fonctions devaient amener, une fois les barbares convertis à FEvangile, l'intervention des Papes en qualité de médiateurs ou d'arbitres entre les diverses nations et les maîtres qui les gouvernaient, entre le roi et ses sujets, le souverain et ses vassaux.
Les Pontifes romains furent, en effet, de bonne heure et très souvent choisis pour exercer cet office pacifique : « Pendant le Moyen Age, dit Ancillon, quand l'ordre social n'existait pas, la Papauté seule peut-être a sauvé l'Europe de la barbarie. Elle créa des liens d'union entre les nations les plus éloignées ; elle servit de centre commun et de point de ralliement pour les Etats
isolés C'était un tribunal suprême, établi au sein de l'anarchie
universelle, et ses décrets furent souvent aussi dignes de respect qu'ils étaient respectés. Elle empêcha, arrêta le despotisme des empereurs, compensa le défaut d'équilibre et affaiblit les inconvénients du système féodal (1). »
Voltaire lui-même affirmait que les intérêts du genre humain exigeaient qu'il y eût un frein à la puissance des souverains, une sauvegarde pour la vie des peuples. Ce frein religieux, du consentement de tous, pouvait être placé dans les mains des Papes. Les premiers Pontifes, en ne se mêlant point aux querelles temporelles, si ce n'est pour les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en réprouvant leurs fautes, en frappant d'excommunication les plus grands crimes, avaient su conquérir un ascendant et inspirer une estime qui les faisaient regarder comme les images de Dieu sur la terre.
Leibnitz, tout protestant qu'il était, ne méconnaissait point ce
(1) Ancillon, Tableau des révol. du syst. polit, de VEurope.
rôle bienfaisant de la Papauté (1). Ce grand homme voulait qu'en plein XVIII' siècle il y eût, à Rome même, un tribunal présidé par le Pape, qui, dans les siècles précédents, avait réellement figuré en qualité d'arbitre et de juge entre les souverains. Il déplorait la désorganisatioQ qui régnait en Europe, comme suite de la division causée par Luther et comme conséquence des doctrines de la Réforme, ainsi que le fait Léon XIII lui-même, spécialement dans l'encyclique Imynortale Dei. Il regrettait que la suprématie pontificale ne fût pas universellement reconnue : une chrétienté dont les peuples obéiraient ainsi au Souverain Pontife serait, selon lui, un état social où le Christ régnerait, commanderait, assujettirait tout le monde à son empire. Dans un tel état de choses, il n'y aurait plus de place pour la guerre : d'un côté la grande famille chrétienne serait préservée du despotisme des princes ; de l'autre elle serait sauvée des dissensions internationales.
En émettant de pareils vœux, Leibnitz prétendait bien ne pas caresser une chimère : il pouvait se rappeler, en. effet, deux circonstances où les Papes avaient, dans les derniers siècles, exercé les fonctions de médiateurs : la première, quand le pape Alexandre VI fut choisi comme arbitre par les souverains d'Espagne et de Portugal, à propos de leurs possessions respectives du Nouveau Monde ; l'autre, quand la Russie proposa elle-même la médiation de Grégoire XIII.
La restauration, au moins de fait, de l'arbitrage pontifical serait un bienfait immense pour le monde moderne. C'est ce qu'a démontré, encore une fois, l'arbitrage exercé par Léon XIII entre l'Allemagne et l'Espagne dans l'affaire des îles Garohnes.
(l) Leihnitzii Opéra, V, p. 65.
Que les diplomates de l'Europe s'engagent à imiter ce que fît, dans cette circonstance, le prince de Bismarck, et, dès demain, ils pourront rendre des millions d'hommes vigoureux à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, et ils seront libres de prélever des milliards sur les budgets des Etats pour soulager la misère et favoriser tous les progrès.
Quand l'Eglise ne peut empêcher la guerre par un arbitrage pacifique, elle en adoucit les conditions et les conséquences, comme le démontre l'histoire des peuples chrétiens.
Il faut remonter à l'origine du monde, pour découvrir la cause et l'origine de la guerre. Saint Jean, l'exilé de Pathmos, décrit dans un langage inimitable les phases de ce drame effrayant qui a commencé au ciel, en présence du Très-Haut, et s'est perpétué sur la terre, après la révolte du premier homme.
a — 11 se livra une grande bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon combattait, et ses anges avec lui :
— Et ceux-ci ne remportèrent point la victoire, et depuis lors, il n'y a pas eu de place pour eux au ciel.
— Et ce grand dragon, cet ancien serpent qui est appelé diable et Satan, qui séduit tout le monde, fut précipité en terre, et ses anges furent chassés avec lui (1). »
C'est là, sur cette terre, que la lutte du bien et du mal continue, toujours vive, toujours sanglante et homicide. Elle s'appelle la guerre quand elle revêt un caractère général, quand les citoyens s'arment contre les citoyens, les nations contre les nations.
Elle peut être légitime ; car, malgré le précepte de « ne pas tuer », imposé spécialement aux individus, il y a des violences,
(1) Apocalypse, xn, 7, 9. •
des injustices que les sociétés ne peuvent ni repousser ni réprimer, sinon par la force du glaive. L'Eglise elle-même n'a pas pensé qu'il fût contraire à la volonté divine de prêcher la Croisade contre les infidèles et les hérétiques ; elle a loué le zèle et l'éloquence de Pierre l'Ermite, d'Urbain II, de saint Bernard, de saint Dominique. Des chevaliers et des princes très chrétiens, ayant à leur tête Godefroy de Bouillon, Tancrède, saint Louis, ont arraché l'Europe à ses perpétuelles dissensions et l'ont jetée sur l'Orient, afin de conquérir le tombeau du Christ, de porter la guerre au centre même de l'Islam, l'irréconciliable ennemi, et d'ouvrir les ports qui demeuraient fermés à nos pèlerins et à nos commerçants.
Il y a une guerre sainte, utile, nécessaire. Et que d'héroïsme elle enfante, que de dévouements elle suscite ! Le moine et le chevalier au Moyen Age, le prêtre et le soldat dans les temps modernes, sur les chemins de Jérusalem captive et sur le sol natal envahi, resteront toujours les types du sacrifice et de la bravoure.
Le métier des armes est incompatible avec le ministère sacerdotal, et la caserne et les camps, de l'aveu de tout esprit impartial, ne sont point des milieux où le lévite puisse se former aux vertus et à la science de son état ; cependant, à l'heure du danger, le prêtre court sur le champ de bataille et pénètre dans les ambulances ; là il anime les courages abattus, il console et fortifie ceux qui souffrent, il procure aux mourants les consolations suprêmes, il donne à tous l'exemple du patriotisme le plus pur.
Le soldat chrétien, le « miles Christi » comme on l'appelait autrefois, est capable de tous les héroïsmes, surtout au sortir d'une fervente communion.
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Nos annales militaires sont pleines de ces actions d'éclat. Ici, c'est Drouot, qui se bat comme un lion et mérite cet éloge de Napoléon : « Tu es le plus brave de mon armée, parce que tu en es le plus religieux. » Là, c'est un trompette d'escadron, l'intrépide Escoffier, répondant aux propositions d'Abd-el-Kader : « Je ne renierai jamais ni ma religion ni mon pays. Tu peux me faire couper la tête, mais non me rendre parjure. » Au retour de l'expédition de Mascara, un aumônier, M. l'abbé Salter, reste une journée au poste le plus périlleux, exposé à une mort imminente. A Reischoffen, une jeune religieuse s'arrête à panser un blessé, pendant que l'armée bat en retraite. Au moment où elle achève de tracer le signe de la croix sur le front du soldat français, elle est frappée à mort par un boulet prussien. De Sonis, le héros chrétien de nos guerres du second empire et de la campagne de 1870, s'écriait en partant pour l'armée de la Loire : « Vive la France 1 Je me condamne à mort. Dieu me fera grâce, s'il le veut, mais je l'aurai tous les jours dans ma poitrine, et vous savez bien que Dieu ne capitule jamais, jamais ! »
L'Eglise admire ces actes de dévouement, elle les encourage et les récompense ; mais, fidèle avant tout à sa mission pacifique, elle s'eff'orce d'apporter remède aux horreurs de la guerre. Grâce à son influence persévérante, elle fait signer la Trêve de Dieu, elle obtient une législation internationale plus conforme au droit des gens; non contente d'inspirer de la résignation aux vaincus et de l'humanité aux vainqueurs, elle prend ouvertement la défense de l'opprimé contre l'oppresseur; elle condamne le principe de non-intervention et la morale des faits accomplis ; quand elle n'est pas entravée par des lois injustes ou des vexations arbitraires et mesquines, elle exerce sur les soldats, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, une mission
éminemment patriotique en développant en eux l'amour de Dieu et l'amour du pays.
Ce sont là de graves assertions. Essayons d'en fournir la preuve.
La guerre légitime peut se définir, suivant Joseph de Maistre : « L'application des forces d'un Etat, l'emploi de ses moyens offensifs et défensifs à se préserver d'un dommage, ou à poursuivre la réparation d'un tort(l). » Les principales guerres du Moyen Age sont loin, comme on le sait, de répondre à cette notion.
Dans les siècles qui précédèrent la Trêve de Dieu, les grands Etats étaient en voie de formation, et les attributs de la puissance souveraine n'étaient point suffisamment délimités ; le droit exclusif de propriété privée n'avait pas reçu sa forme rigoureuse et définitive, et plusieurs maîtres revendiquaient, à des titres divers, la possession du sol ou les fruits du travail, du commerce et de l'industrie ; la force matérielle, qui avait été l'objet d'un véritable culte chez les barbares, jouissait d'un prestige trop général pour que le pouvoir judiciaire pût terminer toutes les querelles et juger tous les débats; Tamour de l'indépendance, le désir immodéré d'étendre ses domaines et la passion des aventures chevaleresques jetaient un grand nombre de seigneurs et de vassaux dans les hasards des combats. De là cet emploi fréquent de la force, au détriment du droit; de là ces guerres incessantes, dont l'histoire nous fait connaître les funestes conséquences.
L'Eglise ne pouvait pacifier tout d'un coup des générations qui se transmettaient leurs instincts belliqueux comme un dan-
(1) Plan d'un nouvel équilibre politique en Europe, cli. vi. De la paix et de la guerre.
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gereiix héritage. Elle songea donc à établir et à généraliser Tusage de déposer de temps en temps les armes, de même que l'homme des champs avait l'habitude d'interrompre son labeur pour goûter un peu de repos. De plus, elle parla le langage de la religion à ces hommes qui ne craignaient rien, sinon la justice et la vengeance du ciel. C'est pour cela, sans doute, que cette halte dans la guerre, cette suspension d'hostilités fut appelée la Trêve de Dieu.
Les évêques, soit dans leurs diocèses respectifs, soit dans des réunions dont le nombre dépasse le chiffre de trois cents, les prêtres au sein de leurs populations, les prédicateurs dans les chaires des diverses églises, firent entendre de terribles anathèmes contre les fauteurs de la guerre, et, pendant plus d'un siècle, ils préconisèrent les avantages inestimables de la concorde. Ils tâchaient, à force d'exhortations ou de menaces, d'amener les seigneurs, les hommes libres, les serfs et les esclaves à observer la paix jurée sur les rehques des saints. Les sentences épiscopales revêtaient, parfois, une forme imposante et lugubre qui devait impressionner vivement l'imagination des peuples.
Le premier règlement de cette nature fut fait dans un synode tenu au diocèse d'Elne en Roussillon, le 16 mai 1027. Il portait que dans tout le comté de Roussillon, personne n'attaquerait son ennemi depuis l'heure de none au samedi, jusqu'au lundi à l'heure de prime, pour rendre au dimanche l'honneur convenable; que personne n'attaquerait, en quelque manière que ce fût, un moine ou un clerc marchant sans armes, ni un homme allant à réghse ou qui en revenait, ou qui marchait avec des femmes ; que personne n'attaquerait une église ni la maison d'alentour, à trente pas, le tout sous peine d'excommunication, laquelle, au bout de trois mois, serait convertie en anathème.
En l'année 1031, un concile se tint à Limoges, au centre des provinces si turbulentes mais si chrétiennes de l'Auvergne, de la Marche, de l'Angoumois et du Limousin, chez ces races viriles qui devaient fournir tant de héros pour les Croisades. Avant la clôture du concile, les fidèles furent invités à une réunion solennelle. Les évêques étaient là, en habits pontificaux, un cierge allumé à la main. Après l'Evangile, un diacre lut à haute voix la sentence suivante : « Nous excommunions les chevaliers qui ont refusé de s'engager par serment à observer la Paix. Mauditssoient leurs auxihaires, maudites leurs armes, maudits leurs chevaux. Qu'ils soient réprouvés avec le fratricide Gain, le traître Judas, Dathan et Abiron qui furent engloutis vivants dans les enfers. De même que ces flambeaux s'éteignent sous nos yeux, qu'ainsi se dissipe leur joie en présence des saints Anges, s'ils ne viennent à résipiscence avant leur mort et n'accomphssent la satisfaction que leur imposera FEvêque. » A ces mots tous les prélats renversent leurs cierges et les éteignent. Le peuple frémit d'horreur et s'écrie : « Que Dieu anéantisse la joie de ceux qui refusent la paix et la justice ! »
La Trêve de Dieu prit une extension rapide, grâce à l'initiative de l'épiscopat et à l'intervention de l'autorité séculière.
Le chroniqueur Sigebert rapporte sous l'an 1032 qu'il parut un écrit qu'on disait apporté du ciel par un ange, et dans lequel il était ordonné à chacun de faire la paix sur la terre pour apaiser la colère de Dieu, qui avait affligé la France de maladies extraordinaires et d'une stérilité générale. A cette occasion, plusieurs conciles généraux et provinciaux défendirent à toutes personnes de recourir à une guerre privée pour venger la mort de leurs parents, ce que les évêques de France prescrivirent tous aux fidèles de leur diocèse. Mais cette paix générale ne dura
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qu'environ sept ans, et les guerres privées ayant recommencé, on tint, en 1041, divers conciles en France au sujet de la paix qui y était désirée depuis si longtemps, et il fut conclu entre tous les seigneurs une Trêve générale, qui fut acceptée d'abord par ceux d'Aquitaine, et ensuite peu à peu par ceux de toute la France. Cette trêve durait depuis les vêpres de la quatrième férié jusqu'au matin de la seconde, c'est-à-dire depuis le mercredi au soir d'une semaine jusqu'au lundi matin, ce qui faisait dans chaque semaine un intervalle d'environ quatre jours entiers pendant lesquels toutes vengeances et toutes hostilités cessaient.
On crut alors que Dieu s'était déclaré pour l'observation de cette trêve, et qu'il avait fait un grand nombre de punitions exemplaires sur ceux qui l'avaient violée. C'est ainsi que les Neustriens ayant -été frappés du mal des ardents, ce fléau fut attribué à ce qu'ils n'avaient pas voulu d'abord recevoir la Trêve de Dieu; mais bientôt après ils l'admirent, surtout du temps de Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre et duc de Normandie.
En effet, Edouard le Confesseur, roi d'Angleterre, qui désigna Guillaume le Conquérant pour son successeur, reçut dans ses Etats, en l'année 1042, la Trêve de Dieu, avec cette addition : que cette paix ou trêve aurait heu pendant l'Avent et jusqu'à l'Octave de l'Epiphanie, depuis la Septuagésime jusqu'à Pâques; depuis TAscension jusqu'à l'Octave de la Pentecôte, pendant les Quatre- Temps, tous les samedis, depuis neuf heures, jusqu'au lundi suivant, la veille des fêtes de la Vierge, de saint Michel, de saint Jean-Baptiste, de tous les apôtres et de tous les saints dont la solennité était annoncée à l'église, de la Toussaint, etc., le jour de la Dédicace des églises et le jour de la fête du patron des paroisses, etc.
Le règlement des rois Edouard et GuiUaume II sur la paix
OU Trêve de Dieu fut depuis confirmé dans un Concile tenu à Lillebonne l'an 1080. Plusieurs grands seigneurs adoptèrent aussi la Trêve de Dieu, tels que Raimond Déranger, comte de Barcelone, en 1066, et Henri, évêque de Liège, en 1071.
Ce que les évêques avaient ordonné à ce sujet à leurs diocésains fut confirmé par Urbain II, au Concile de Clermont, en 1095. 11 y eut nombre d'autres Conciles qui confirmèrent la Trêve de Dieu, outre le Concile d'Elne, en 1027, et le Concile de Bourges, en 1031, dont nous avons déjà parlé. On en fit aussi mention dans le Concile de Narbonne, en 1055; d'Elne, en 1065; de Troyes, en 1093; de Rouen, en 1096 ; de Northausen, en 1105; de Reims, en 1119 et 1136; de Rome, dans la même année; de Latran, en 1139; au troisième Conciïe de Latran, en 1179; au Concile de Montpellier, en 1195, et dans plusieurs autres. On voit aussi, par un chapitre des Décrétales, que la Trêve de Dieu, avec une partie des augmentations qu'Edouard le Confesseur y avait faites, devint une règle générale et un droit commun dans tous les Etats chrétiens.
Cependant Yves de Chartres dit que cette trêve était moins fondée sur une loi du souverain que sur un accord des peuples, confirmé par l'autorité des évêques et des églises. On faisait jurer l'observation de cette trêve aux gens de guerre, aux bourgeois et aux gens de la campagne, depuis l'âge de quatorze ans et au-dessus; le Concile de Clermont dit même que c'était dès douze ans.
De plus, certaines catégories de personnes et de choses étaient regardées comme inviolables : de ce nombre étaient les clercs, les moines, toutes les femmes, les étrangers, les marchands, les laboureurs et les bergers, les possessions des éghses et des monastères, les marchandises, les bœufs et les chevaux de
CiVILIS. CHRÉT. — ** 17
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labour, les troupeaux, l'olivier qui fournissait le saint-chrêcne, et en général tout ce qui servait pour les premiers besoins de la vie ou était inoffensif.
Ces armistices n'arrêtaient pas toutes les hostilités, et surtout n'empêchaient pas toujours les souverains de se déclarer la guerre ou de batailler contre leurs vassaux. Ces anathèmes ne mettaient pas un terme à tous les brigandages, et le sang des barbares normands ou autres circulait encore dans les veines des hommes du Moyen Age, malgré toutes les tentatives de l'Eglise. Cependant la Trêve de Dieu permit aux populations de goûter, au moins par intervalles, les bienfaits de la paix, et il serait injuste de ne pas la compter parmi les plus grands services rendus à l'Europe féodale.
Elle dut son origine à la religion; la religion en fut aussi la principale sauvegarde et en assura le succès. Le plus souvent, c'était la crainte de la justice divine qui arrêtait les coupables dans la voie du crime et les amenait à la pénitence. Nous en citerons deux exemples empruntés à l'histoire de Normandie.
Pendant la conquête d'Angleterre, un gentilhomme du nom de Roger viola la Trêve de Dieu en tuant un pâtre du Mont- Saint-Michel. Il erra longtemps dans les forêts du voisinage, en proie au remords de sa conscience, puis alla se jeter aux genoux de l'abbé pour implorer son pardon.
Un autre seigneur, appelé Thomas de Saint-Jean, se mit à dévaster les bois du même monastère, que les règlements de la Trêve rendaient inviolables. Il refusa de payer les « vingt sols » qu'il devait au Mont Saint-Michel, et s'empara de plusieurs terres que les bénédictins possédaient à Saint-Pois et à Genêts. Roger II, abbé du monastère, incapable de résister par la force à un voisin si redoutable, employa contre lui les armes de la
prière. Chaque jour, devant l'autel du « Très saint archange » on chantait le Miserere mei Deus et le Kyrie eleison « d'une voix triste et lamentable. » A cette nouvelle, Thomas de Saint-Jean ne peut maîtriser sa colère ; vite il accourt au Mont avec son frère et plusieurs autres seigneurs; puis, s'adressant aux religieux, il leur dit d'un ton courroucé :
« Vous êtes bien osés, vous qui ne craignez pas de faire des vœux pour que la vengeance du ciel s'appesantisse sur ma tête ! w
Eux de répondre aussitôt avec courage : « Oui, nous supplions Dieu et son puissant Archange de prendre notre défense, et nous ne cesserons point tant que vous exercerez contre nous vos injustes vexations. «
Thomas se laissa fléchir, et par une action subite de la grâce, ou poussé par la crainte, il se jeta aux pieds des moines et demanda pardon. A partir de ce jour, il fut un des plus généreux bienfaiteurs du monastère (1).
De tels exemples, mille fois répétés sur tous les points du monde chrétien, nous montrent dans quelle large mesure la religion a contribué, pendant les siècles de foi, à réprimer le meurtre et le brigandage, à faire respecter l'ordre, à établir le règne de la justice et de la paix.
L'Eglise eut moins d'action dans les conflits et dans les duels de nation à nation. Les souverains, trop souvent ombrageux et jaloux, n'écoutaient pas volontiers la voix du Pape et des évêques les invitant à la concorde ; ils aimaient mieux porter atteinte au libre exercice de la puissance spirituelle. Aussi l'histoire n'estelle trop souvent qu'une longue suite de démêlés entre souverains, démêlés parfois très sanglants, toujours préjudiciables au
(1) Cf. p. M. Brin, Samt Michel Archange et le Mont-Saint-Michel, 2« édition, p. 200, 201.
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bonheur et à la prospérité des peuples. Le mal était incurable. La religion ne tenta pas une œuvre impossible, elle se proposa de l'adoucir, et elle y réussit.
Grâce aux mœurs chrétiennes, les anciennes lois de la guerrese sont transformées. Une nation civilisée ne peut plus, sous la loi de l'Evangile, se ruer sur une nation voisine sans une raison légitime. Les hostilités sont parfois encore accompagnées d'affreuses boucheries ; cependant les actes d'inhumanité sauvagesont aujourd'hui réprouvés, et ceux qui s'en rendent coupables se mettent au ban de l'opinion ; le théâtre des hostilités n'est pas abandonné sans aucune réserve au pillage des soldats, et les habitants inoffensifs des contrées envahies ne sont pas traités enennemis; les prisonniers ne sont plus livrés à la mort ni vendus xomme esclaves; après la signature de la paix, ils recouvrent leur liberté ; les charges infligées aux vaincus pèsent parfoisd'un poids bien lourd ; néanmoins, au Heu d'être arbitraires,, elles se règlent par des traités solennels qui sont d'autant mieux observés, qu'ils respectent davantage les lois de l'équité.
Les souverains qui reculent les limites de leurs possessions,, soit en Europe, soit dans les colonies, doivent justifier leurs conquêtes, à l'exemple de Charlemagne et de saint Louis, en. portant aux peuples subjugués les bienfaits de la civihsation chrétienne, que personne ne peut raisonnablement refuser : « Ledroit de coloniser, dit un publiciste moderne, repose sur ledevoir de répandre la lumière, la vérité, la foi, la civilisation en un mot. En dehors de ces devoirs, toute conquête est un brigandage (4). »
Si une nation abuse de sa force et opprime une autre nation,.
(1) Paul de Cassagnac, Autorité du 31 janvier 1892.
au mépris du droit des gens, elle encourt la réprobation de l'Eglise, comme l'assassin qui se précipite sur sa victime et régorge ; si, cédant à la haine ou à l'ambition, elle usurpe sans 'titre légitime une parcelle de territoire, elle est comparée au voleur qui use de violence pour s'emparer du bien d'autrui. Les membres d'une cité, d'un pays qui se déchirent les uns les autres, provoquent d'abord les charitables avertissements, puis, s'il le faut, les anathèmes de l'Eglise : « Toute maison divisée contre ■elle-même périra. »
L'Eghse ne se contente pas de s'élever avec vigueur, depuis son origine, contre toutes les violences, elle en indique les remèdes immédiats : la fraternité des peuples, qui demande une 'Charitable intervention en faveur de l'opprimé, et le respect inviolable des droits acquis. C'est dire que le principe de nonintervention et la morale des faits accomplis, qui tendent à prévaloir dans les Etats modernes comme chez les peuples païens, sont en opposition formelle avec la doctrine de l'Evangile, •dont le Syllahus nous donne un résumé clair et précis (1^.
Si la voix des derniers Papes, en particulier de Pie IX (2), avait trouvé de l'écho, l'Europe aurait évité le plus terrible des fléaux : l'état de guerre en permanence. En effet, la force matérielle étant devenue, pour les gouvernements sceptiques ou incrédules, l'unique moyen de défense, tous les peuples se sont mis sur le pied de guerre ; chaque pays est changé en une immense caserne où toute la jeunesse valide est entassée ; l'art, l'industrie et la science ont uni leurs efforts pour couvrir 3e sol de places fortes et multiplier les engins de destruction. Désormais, la renommée s'attache, non pas aux bienfaiteurs insi-
(1) Syllahus, LIX, LXI, LXII.
(2) A Hoc. }\^ovos et ante, 18G0 ; Maxima quidem, 1862.
2G2 l'église et le progrès moral
gnes de l'humanité, mais aux inventeurs d'un canon à longue portée ou d'un fusil perfectionné ; aucune découverte n'égale celle d'une nouvelle poudre explosive. Or, suivant la pensée profonde de Joseph de Maistre : « Si on éprouve sous le nom de paix tous les dommages de la guerre, on est en guerre, quoi qu'on en dise, et non pas en paix (1). »
Il est même évident que cette perpétuelle préparation aux éventualités d'un avenir gros de menaces est plus gênante, et surtout, à plusieurs points de vue, plus désastreuse que les hostilités d'une campagne passagère. « Il y a, en effet, dit le même auteur, deux grandes parties dans la guerre qu'il faut soigneusement distinguer : Tune morale et l'autre matérielle. La première consiste dans la bonne disposition de toutes les parties qui doivent concourir à la guerre, la seconde dans la mise en œuvre de ces parties. En un mot, l'une est la tête, et l'autre est le bras (2). » Le choc des forces matérielles, sur le champ de bataille, coûte plus de sang et fait verser des larmes plus amères ; mais la préparation lente de la caserne amène la double ruine des mœurs et des finances.
La statistique des armées de terre et de mer jette sur cette question une sinistre clarté. Les soldats qui, dès demain, peuvent entrer en campagne, se comptent par millions en Europe (3)^
(1) Plan d'un nouvel équilibre politique en Europe, ch. vi, De la paix et de la guerre.
(2) Ihid., ch. XI, Du plan de la guerre.
(3) Voici, d'après les calculs les plus sérieux, le tableau comparatif des forces militaires dont les Etats d'Europe peuvent disposer en cas de guerre :
Armées de terre :
Autriche- Hongrie : 32.673 officiers, 1.235.955 combattants, L679 canons. Le ban général est organisé militairement et comblera les rangs de l'armée active et des milices. — Allemagne : 36.582 officiers, 1.814.630 combattants, 2.952 canons. Le ban général ne servira hors du pays que par ordre spécial de l'empereur. — Italie :
et les budgets de la guerre se chiffrent par milliards. Cet impôt, voté par nos assemblées délibérantes et réparti sur toutes les têtes, nous inflige, en réalité, tous les dommages de la guerre permanente, .et le qui-vive imprévu de la féodalité, malgré tous ses inconvénients, est préférable au qui-vive légal de la révolution. Sous le régime de la Trêve de Dieu, des classes nombreuses jouissaient des avantages de la paix; les législations modernes font peser sur tous les citoyens les charges écrasantes de la guerre.
L'Eglise, après avoir pris la défense de l'opprimé en condamnant le principe païen de non-intervention et la morale brutale
19.973 officiers, L229.784 combattants, L336 canons. Milice territoriale, chiffre rood de 200.000 combattants. — France : environ 3 millions de combattants, y compris 1 million de l'armée territoriale, 3.842 canons. Réserve de l'armée territoriale, encore
1 million. — Russie : 41.417 officiers, 2.311.400 combattants, 3.672 canons. Ban général immense, mais, militairement organisés, seulement 600.000 hommes. — Angle^ terre : 25.000 officiers, 817.000 combattants ; pour guerroyer sur le continent, tout au plus 200.000 hommes avec 500 canons. — Espagne : 850.000 hommes, 400 canons. — Portugal : 120.000 hommes, 260 canons. — Suisse : 200.000 hommes, 360 canons. — Belgique : 100.000 hommes, 240 canons. — Pays-Bas : 100.000 hommes, 80 canons. — Suède et Norwège : 370.000 hommes, 310 canons. — Danemark : 80.000 hommes, 128 canons. — Turquie : 600.000 hommes, 1.500 canons. — Roumanie : 150.000 hommes, 450 canons. — Serbie : 170.000 hommes, 200 canons. — Bulgarie : 50.000 hommes, 100 canons. — Grèce : 80.000 hommes, 70 canons.
Les forces maritimes :
Angleterre : matelots, soldats réservistes, volontaires, etc. : 84.000 hommes; en tout : 692 bâtiments, 64 cuirassés. — France : 3.345 officiers, 61.391 matelots et soldats ; en tout : 410 bâiiments, 56 cuirassés. — Russie : 3.770 officiers, 25.000 matelots ; 391 bâtiments, 39 cuirassés, 942 canons. — Italie : 1.006 officiers, 15.000 matelots, 179 bâtiments, 55 bâtiments de combat, 296 canons. — Allemagne : 821 officiers, 14.825 matelots, 98 bâtiments, 554 canons, 13 cuirassés. — Autriche-Hongrie : 757 olliciers, 13.752 matelots, 104 bâtiments, 311 canons, 11 bâtiments de combat, 1 frégate,
2 à tourelles, 8 à casemates, — Turquie : environ 50.000 officiers et matelots; 64 bâtiments dont 15 cuirassés. — Espagne : 621 officiers, 31.613 matelots, 376 officiers, 7.023 soldats, 135 bâtiments dont 19 de l""» classe, 492 canons. — Pays-Bas : 759 officiers, 9,397 matelots, 53 officiers, 2.164 soldats, 164 bâtiments dont 23 cuirassés. — Suède et Norivège : 141 officiers, 5.865 matelots, 150 canons, 67 bâtiments. Défense de la côte environ 50.000 hommes. — Dune)narh : 134 officiers, 1.137 matelots, 227 canons, 81 bâtiments, 37 à vapeur. — Grèce : environ 2.635 matelots, 41 Itàiimenls, 200 canons.
264 l'église et le progrès moral
des faits accomplis, entoure de sa sollicitude cette fleur de la jeunesse arrachée à la famille et transplantée dans Fatmosphère dos camps et des casernes. Au Moyen Age, elle crée le chevalier ; dans les temps modernes, elle s'efforce de secourir le soldat, et quand la législation n'y met pas d'obstacle, elle lui donne cet ami généreux qu'on appelle l'aumônier militaire ; à l'hôpital, elle place à son chevet la Sœur de charité.
Le chevalier, disent les ennemis de nos gloires, est d'origine germaine. C'est une erreur. Il est d'origine chrétienne. Il a été modelé tout d'une pièce sur l'Evangile, comme une belle statue de guerrier sortie tout entière de la main du même artiste. Qu'il soit laïque ou religieux, consacré par serment ou par vœu à la défense des nobles causes, il est le type de la fidélité, de l'honneur, de la loyauté, de la bravoure, du patriotisme, du dévouement, de tous les sentiments élevés et généreux qui s'alimentent aux sources les plus pures du Christianisme.
Le chevalier laïque était l'esclave de son Dieu et de sa dame ; il n'avait du courtisan moderne ni l'égoïsme, ni la mesquine ambition, ni la fade galanterie. Son investiture, comme l'atteste le Pontifical romain, ressemblait à une ordination. Pendant la préparation immédiate, il portait l'habit blanc des néophytes, se soumettait à un jeûne rigoureux et passait trois nuits en prière dans une chapelle ; après la veillée des armes, il entendait la messe à genoux. L'épée, symbole de la force au service du droit, lui était remise au nom de l'auguste Trinité, afin qu'il s'en servît pour la défense de la sainte Eghse de Dieu et pour la confusion des ennemis de la croix. On lui recommandait d'être ami de la paix, intrépide, fidèle et dévot, de fuir le mal, de veiller à l'intégrité de sa foi et de garder toujours un haut renom. S'il venait à faillir, il était soumis à une honteuse dégradation : a Exposé en
chemise sur un échafaud, il voyait briser ses armes pièce à pièce et leurs débris tomber à ses pieds ; on détachait ses éperons pour les jeter sur un tas de fumier. On attachait son bouclier à la queue d'un cheval de labour, qui le traînait dans la poussière, et l'on coupait la queue de son destrier. Le héraut d'armes demandait par trois fois : « Qui est là ? » Par trois fois on répondait en nommant le chevalier condamné à la dégradation, et par trois fois le héraut répliquait : « Non ! cela n'est pas, il n'y a point ici de chevalier, je ne vois qu'un lâche qui a menti à sa foi. » Emporté ensuite sur une civière comme un corps mort et déposé dans l'égHse, le coupable entendait réciter les prières des trépassés ; car, ayant perdu l'honneur, il n'était plus qu'un cadavre (1). »
Il est facile de deviner quel effet produisaient de tels exemples sur une société où l'honneur était une seconde religion.
Le chevalier enrôlé dans les ordres militaires était voué plus •exclusivement au service des intérêts religieux, et, par là même, il devait réahser le type d'une perfection plus élevée que le chevaher laïque. Ceux qui l'ont étudié dans les siècles de décadence, ne le connaissent pas. Il faut remonter à son institution, pour se faire une juste idée des services qu'il rendit à la civilisation, en temps de paix et en temps de guerre : « Nulle part, dit César Cantu, la chevalerie ne se montre plus digne d'admiration que dans son institution militaire religieuse ; là elle accepte le sacrifice de toutes les affections, le renoncement à la gloire du guerrier comme au repos du moine, et charge du double fardeau de ces deux existences le même individu, en le vouant tour à tour aux périls du champ de bataille et au soulagement de la souffrance. Les autres chevaliers allaient en quête d'aventures
(1) Paul Lacroix, Vie religieuse et militaire au Moyen Age : Chevalerie, duels et tourDois.
pour leur dame et l'honneur, côux-ci, pour secourir l'indigence et le malheur. Le grand maître des Hospitaliers se faisait une gloire du titre de gardien des pauvres du Christ ; celui de l'Ordre de Saint-Lazare devait toujours être un lépreux. Les chevaliers appelaient les pauvres nos maîtres : effets admirables de la religion, qui, dans des siècles où toute la puissance dérivait du glaive, savait humilier la valeur et lui faire oublier cet orgueil qu'on en croit inséparable (1). »
Les chevaliers laïques et religieux, ou, comme on les appelait, les « féaux » défenseurs de Dieu et du roi, de la veuve et de l'orphelin, les «preux» sans peur et sans reproche n'étaient pas seulement l'effroi des ennemis de l'ordre et de la paix ; ils donnaient aussi l'exemple de la bravoure chrétienne , et ils inspiraient à toutes les âmes bien nées cet esprit qui a suscité tant de dévouements, et qu'on a si justement nommé « l'esprit de la chevalerie. » Cet esprit animait les Godefroy de Bouillon, les Tancrède, les Bayard, les d'Assas et tous ces braves d'autrefois, qui ont porté si haut et si loin l'étendard de Jésus-Christ et le nom de la France. Tous tenaient à honorer ceux qu'ils avaient choisis pour guides, et qu'ils regardaient, dans ces siècles de foi et de poésie, comme leurs patrons célestes : par exemple, « Monseigneur » saint Michel et « Monsieur » saint Georges.
Ces âges se sont évanouis, et, à la place du chevalier d'autrefois, nous avons le soldat moderne.
On a tout dit sur les qualités et les vices inhérents à la vie mihtaire. Il nous suffira de rappeler en peu de mots comment l'Eglise , toujours fidèle à sa mission civiUsatrice , essaie de soustraire le soldat aux dangers de la caserne, en temps de
(1) Histoire universelle ; édition française, tome X.
paix, et de lui procurer, en temps de guerre, les consolations suprêmes de la religion ; dans l'un et l'autre cas , elle est toujours pour lui une excellente école de patriotisme.
Ce jeune homme de vingt ans, arraché malgré lui aux paisiblestravaux des champs ou de l'atelier, subit presque fatalement l'influence du nouveau milieu où il est transplanté ; or , nous le savons , depuis que les armées permanentes ont succédé aux milices volontaires, c'est-à-dire depuis Charles VII, la licence a augmenté et le patriotisme s'est affaibh dans ces agglomérations d'hommes dont la plupart ne ressentent aucun attrait pour la vie militaire. La discipline, avec toutes ses rigueurs, ne peut obtenir qu'une obéissance matérielle et servile. Il faut la voix du prêtre pour prêcher l'amour du devoir et rappeler les enseignements du foyer domestique , pour faire goûter ce qu'il y a de vraiment beau dans le dévouement à la patrie, pour faire accepter ce qu'il y a parfois de pénible et de rebutant dans la soumission passive au commandement des chefs. Ecarter le prêtre de la caserne, fermer la chapelle et le cercle où le soldat trouve son aumônier , c'est imiter ceux qui , pour assurer la défense nationale et maintenir le bon ordre, feraient sauter les citadelles.
La rehgion seule peut fournir à un pays des héros comme ceux de Patay. Les païens eux-mêmes ont eu de vaillants soldats parce que, pour eux, la religion n'était jamais séparée de la patrie. Le drapeau n'est plus qu'un morceau d'étoffe vulgaire s'il ne symbolise plus la patrie au sein de laquelle Dieu nous a fait naître, et pour laquelle il nous ordonne de mourir, mais la puissance de l'idée religieuse ne se manifeste jamais mieux que les jours de combat. Le prêtre seul a le droit de parler de résignation à ce jeune homme qui dit adieu à sa famille, à ses amis, et s'en va aux frontières où l'attend une mort presque certaine.
268 l'église et le progrès moral
Que sera-ce si le ministre des autels quitte, lui aussi, ses paisibles fonctions, et, au prix de tous les sacrifices; accompagne le soldat au milieu des hasards de la guerre ? Alors ces deux hommes, que la haine des sectaires veut diviser, se sentent faits l'un pour l'autre, ils rivalisent de bravoure et de dévouement ; tous les deux savent mourir parce que tous les deux savent croire, aimer, adorer et espérer.
Mais voici une autre merveille du dévouement religieux. Le ■conscrit aux prises avec les maux de la guerre est cruellement blessé dans la lutte, l'aumônier le charge sur ses épaules et le porte à l'ambulance. Là nous apparaît, sous son costume modeste, cet ange de la terre qu'on nomme la Sœur de charité. Comme elle est dévouée pour ce pauvre soldat criblé de blessures •et baigné de sang I Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu'en citant un exemple emprunté à nos dernières catastrophes.
Rien n'égala, pendant la guerre de 1870, le dévouement, la délicatesse, les attentions delà rehgieuse pour les soldats malades ou blessés. Metz, Montmirail, Bapaume, Péronne, Soissons, Saint- Denis, Montmartre, Belleville, Issy, Ménilmontant, Ivry, Bicêtre, Neuilly, en un mot tous les postes où le danger paraissait imminent étaient occupés par les Filles de la Charité. Les jeunes novices elles-mêmes revêtaient avec joie Thabit de saint Vincent pour aller prendre place dans cette vaillante mihce. Ce spectacle, dit le général Ambert, nous rappelle une « de ces histoires héroïques où de braves grenadiers se disputent l'honneur de marcher à l'assaut ! »
Le même officier, dans son ouvrage intitulé VHèroïsme en soutane, rapporte un trait où la Fille de saint Vincent se révèle avec les sentiments que la charité seule peut inspirer.
Un jour, le général visita dans un hôpital un soldat qu'il avait eu
pour ordonnance aux spahis de Constantine. Le pauvre moribond était là, cloué sur son lit de douleur, sans parents, sans amis, attendant la mort qui s'avançait à pas sûrs. Le souffle qui sortait avec peine de sa poitrine haletante annonçait un reste de vie ; mais la connaissance semblait avoir complètement disparu.
« Soudain, dit le général, un bruit léger, léger comme celui de la feuille soulevée par la brise, vint jusqu'à moi. Ce souffle presque insensible, que je percevais à peine, fît tressailhr le malade. Ses yeux se dirigèrent de côté, son front s'éclaira, ses lèvres cherchèrent à sourire, et le sang circulant dans ses veinesporta la vie à ses mains qui se croisèrent sur sa poitrine. Mon regard suivit son regard , et je vis près de moi une Sœur de Charité : le moribond l'avait entendue le premier. La servante de Dieu venait de réveiller cette âme, comme l'invisible rosée du, matin ressuscite la plante desséchée. S'approchant du lit, la^ pauvre sœur essuya la sueur froide qui inondait le front du soldat, et, se penchant à son oreille, elle dit d'une voix douce :. (( Joseph, comment allez-vous ? »
(( Dans ce séjour, il était pour tous le n*" 23 ; pour moi,, il avait été le cavalier Meyer ; pour elle, il était Joseph.
— Joseph ! Sa mère le nommait de ce doux nom sous le chaume du village ; dans ce nom presque oubhé du pauvre soldat lui-même, il y avait les plus chers souvenirs de sa vie ; son enfance insouciante aux forêts de l'Alsace, les jeux, les courses, les bonheurs, les larmes de la famille bien-aimée.
— Joseph ! Nul ne l'avait ainsi nommé que ses sœurs, ses frères et sa mère ; c'était au hameau seulement que les vieux amis connaissaient Joseph. — Joseph ! C'était son nom dans le ciel ; le prêtre le lui avait donné, en lui donnant un protecteur près de Dieu. Le cavalier Meyer n'avait pas reconnu son capitaine; le
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chrétien Joseph reconnut la Sœur de Charité. Après l'avoir considéré quelques instants comme une mère considère son enfant, la Sœur ouvrit une serviette blanche qu'elle apportait, en tira des fleurs et les répandit sur le lit de Joseph. Le malade tressaillit, ses yeux brillèrent et ses mains se promenèrent sur cas fleurs en les caressant. »
La Sœur de Charité, se tournant vers le général Ambert, reconnut en lui un officier de Tarmée française, et, comprenant qu'elle était en famille, elle dit sans préambule : « Joseph était jardinier avant son entrée au service. »
Nous croyons avoir suffisamment justifié par des faits les propositions énoncées au commencement de ce chapitre.
Concluons avec Léon XIII (1) : La rehgion seule peut asseoir la paix sur de solides fondements ; elle seule peut adoucir d'une manière durable les horreurs de la guerre.
(1) Encyclique à la France, 1892.