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CHAPITRE V

La Famille.

L'Eglise a travaillé avec un zèle infatigable à guérir les deux grandes plaies des sociétés humaines, la guerre et l'esclavage ; toutefois elle a montré plus de sollicitude encore pour extirper les vices qui déshonoraient la famille, au sein du paganisme.

Ayant sous les yeux, à Nazareth, la réalisation parfaite de l'idéal le plus sublime, non seulement elle a condamné la tyrannie de l'époux et du père, la dégradation de la femme et l'avilissement de l'enfant et du serviteur, mais elle a donné à l'union conjugale les caractères de grandeur, de stabilité, de force et de sainteté qui la rendent si respectable à toutes les âmes honnêtes.

D'après les principes du Christianisme, l'époux et l'épouse, dont les liens sont indissolubles, se doivent un amour pur, une fidélité inviolable, un dévouement sans bornes. Fortifiés par la grâce du sacrement, ils doivent supporter courageusement les charges communes et accomphr en se soutenant mutuellement le voyage de la terre au ciel.

L'enfant qui sort des mains de Dieu est le produit de l'amour infini ; il est quelque chose de si grand, que le Fils éternel du Père n'a pas dédaigné de revêtir les infirmités de l'enfance ; c'est

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le sang" de cet Homrae-Dieu qui lui baigne -le front dans le baptême ; la chair de cet Agneau divin alimente sa vie spirituelle ; l'Esprit-Saint, en résidant en lui comme dans un temple vivant, lui communique une vie et une vertu toutes divines (1).

Le serviteur n'est ni un esclave ni un étranger; il a sa place, lui aussi, au foyer domestique, et le labeur qu'il supporte lui donne droit à une récompense matérielle, tout en lui méritant une part dans l'afifection de ses maîtres.

Avant d'exposer en détail les merveilles que l'Eglise a opérées dans le sanctuaire de la famille, rappelons dans quel état le Christianisme Ta trouvée. Et d'abord, quel était le sort de l'enfant?

L'Ancien et le Nouveau Testament témoignent de la cruauté des gouvernements antiques envers ces innocentes créatures.

i( Quand vous recevrez les enfants des Hébreux au moment de l'enfantement, mettez-les à mort», dit une sage-femme de l'Egypte à un des Pharaons. La naissance de Moïse, d'Œdipe, de -Cyrus sont des exemples bien connus de cette barbarie païenne.

Aristophane met en scène un habitant de Mégare qui, pressé par le besoin à la suite de la guerre, vient pour vendre ses deux petites filles au marché d'Athènes. C'est un exemple à la fois de l'inhumanité et de la misère des peuplades grecques.

(( Que préférez-vous, dit le Mégarien à ses filles, d'être vendues ou de mourir de faim?

— Vends-nous, vends-nous », répondent les enfants.

Un acheteur s'étant présenté, leur père dit qu'il livrera Tune pour une botte d'ail, l'autre pour une mesure de sel. « Je les achète, répond l'Athénien.

(1) Cf. Acta Leonis XIII, I, 72-82.

S- — La sainte Famille, d'après une gravure de Goltzius, dite la Sainte Famille au chat.

XVI' siècle.

— Mercure, dieu du gain, s'écrie alors le père, fais que je vende aussi ma femme et ma mère (1) ! »

La ville d'Alcibiade ne jette pas les nouveau-nés dans Fégout officiel, comme Sparte, mais elle les expose légalement. Les garçons sont moins souvent exposés que les filles. Apulée nous montre un mari partant pour un long voyage et laissant sa femme enceinte ; il recommande à celle-ci de conserver l'enfant qui naîtra, si c'est un garçon, et, si c'est une fille, de la mettre à mort.

Un fragment de Ménandre confirme l'idée de la préférence accordée au sexe masculin sur l'autre : une fille, dit-il, c'est un fardeau incommode et pesant pour un père.

La Grèce, qui poétise tout, a presque divinisé l'exposition. Les enfants abandonnés sont réputés issus des lieux où on les a recueillis. Ils sont fils ou filles de la mer, des naïades et des nymphes, suivant qu'on les expose au bord d'un fleuve, d'une fontaine ou aux lisières d'une forêt : « Explique-moi ta naissance, dit Pénélope à Ulysse qu'elle ne reconnaît pas, à moins que tu ne sois né d'un chêne ou d'un rocher. »

Quelquefois on suspend le nouveau-né dans une corbeille aux branches d'un arbre, quelquefois on l'abandonne sur un chemin fréquenté. Les loueurs d'esclaves se procurent [des enfants par cette voie.

Un auteur grec dit qu'il était rare que l'enfant exposé survécût. « Comment, dit-il, l'enfant, si frêle en naissant qu'il expire dans les bras de sa nourrice, pourrait-il vivre quand on convie; la mort à sa destruction? Quel sort est réservé à ses membres nus et délicats qu'on expose, en plein air, à la dent des

(1) Les Acharniens.

GiVILIS. CURKT. — **

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bêtes féroces et aux serres des oiseaux de proie? 0 mères ! personne ne vous pardonnerait si vous n'aviez été forcées d'obéir. » Ainsi l'exposition était une sentence de mort prononcée par le père qui refusait d'ajouter à ses charges la dépense d'un nouvel enfant.

Passons d'Athènes à Rome, le spectacle n'est pas moins navrant :

« Le fils, dit M. Albert de Broglie, est légalement assimilé à l'esclave. Gomme l'esclave, il peut à toute heure être mis à mort ou mis en vente ; pas plus que l'esclave, aucune possession n'est sienne, et tout ce qu'il acquiert ou reçoit accède de droit au père. Effroyable puissance qui ne reconnaît ici-bas aucune limite, pas même la souveraineté populaire ; aucun terme, pas même la mort. Car la succession du père défunt est exclusivement dévolue à ceux qui ont vécu sous sa main, aux héritiers siens, comme on les nomme. La seule parenté investie d'un droit, c'est l'agnation, qui perpétue le souvenir de la dépendance commune. Puis la volonté du père lui survit par la force indélébile du testament, véritable acte d'omnipotence dont la loi régit les formes, mais ne dicte jamais les termes, dont le peuple est le témoin, non l'arbitre, que des plébiscites sanctionnent, ne modifient jamais.

Mort aussi bien que vivant, c'est le père seul, et non la loi, qui dispose de sa chose, meuble, immeuble ou animée ; ou plutôt c'est le père qui pour ses enfants est la loi incarnée : Uti pater jusserit, itajus esto (i). »

« Les lois, il est vrai, nous défendent l'homicide, dit ïertulhen, mais de toutes les lois il n'en est pas une qui soit plus facilement et plus impunément éludée (2). » Et il ne craint pas d'ajouter

fl) L'Eglise et VEmpire romain au iv siècle, t. VL Conclusion. (2) Ad gentes, i, 15.

ailleurs : « Parmi tant d'hommes qui m'entourent et qui ont soif du sang des chrétiens, parmi ces intègres magistrats, si rigoureux envers nous (laissez-moi frapper aux portes de leur conscience), combien y en a-t-il qui n'aient pas donné la mort à leurs enfants, qui ne les aient pas noyés, fait périr de faim, de froid, hvrés aux chiens (1)? » Ces paroles dénoncent éloquemment un état de choses que pourtant le Christianisme commençait à améliorer.

Consultons les auteurs païens qui ont précédé l'ère chrétienne. Le témoignage est d'autant plus accablant, qu'il est donné en termes indifférents, par des hommes accoutumés à tous ces excès.

L'exposition, selon eux, est pour l'enfant le jugement du Destin ; s'il a résolu de le sauver, il le préservera surnaturellement ; sinon il mourra par la volonté des dieux, que les hommes font leurs complices. L'enfant qui échappe aux flots, à la dent des bêtes féroces, aux serres des oiseaux de proie, meurt, le plus souvent, de faim ou de froid. Le passant, attiré par ses cris, lorsqu'il ne veut pas le secourir, le délivre de la vie par un meurtre compatissant. Quand la viabilité de l'enfant est douteuse, l'infanticide est différé jusqu'à l'âge de trois ans ; les trois ans accomplis, le père fait tomber sur l'enfant le couteau homicide, en invoquant les dieux du foyer. Si le nouveau-né est visiblement faible et contrefait, la loi prononce sa mort.

Les Douze-Tables, mises en vigueur deux siècles et demi après la fondation de Rome, au lieu de corriger la barbarie des premières lois, accroissent la puissance paternelle. Elles prescrivent au père de faire mourir sans délai, sans formalité,

(I) Apolog., IX.

270 i/i':glise et lk piu)(iRKs moral

Fenfant né difforme : pater insig7iem oh difformitalem piierum cito nccato. A Tégard de l'enfant faible, la loi laisse la liberté. Rome a des lieux d'exposition connus de toute la ville : le lac Yelabre, au pied du mont Aventin ; la colonne Lactaria, dans le marché aux herbes (1).

Le Christianisme érigera plus tard ces lieux d'exposition en asiles tutélaires. En attendant, Rome en fait des marchés d'approvisionnements au profit de Tesclavage, de la débauche et d'autres spéculations encore plus criminelles. C'est là que les femmes du haut rang viennent chercher les enfants dont elles se servent pour introduire dans la famille de faux héritiers. « La fortune mahgne, dit Juvénal, glisse dans les palais ces acteurs mystérieux, et les porte en riant au faîte des honneurs (2). » Mais poursuivons jusqu'au bout, et voyons jusqu'où peut aller la perversion du sens moral chez des païens abandonnés à leurs seules passions.

Il existe d'affreux repaires où d'infâmes spéculateurs font métier de retrancher des membres à d'innocentes victimes, afin de les faire exploiter, pour leur compte, la pitié des passants. Sénèque le rhéteur met en scène des sophistes de son temps qui discutent sur la légitimité de cette pratique : « C'est pour te nourrir que ces malheureux sont traités ainsi, dit un des rhéteurs au spéculateur dont la cruauté semble surpasser l'avidité ; laisse au moins les yeux à celui-ci, afin qu'il puisse voir les passants dont il sollicite la pitié ; laisse les mains à cet autre, afin qu'il puisse les tendre pour recevoir les offrandes. » Un des interlocuteurs explique que ces barbaries ont l'avantage que moins de pères exposeront leurs enfants. Tels étaient les principes couram-

(1) Festus,

(2) Satire vi.

ment admis dans le monde païen ! Telles étaient les cruautés exercées dé sang-froid contre les enfants abandonnés. Quant aux turpitudes dont ils étaient victimes, une plume chrétienne se refuse à les décrire. Comme en Grèce, la vente des enfants se pratiqua longtemps à Rome, même sous les premiers Césars chrétiens, tant ces abus avaient pris possession de Tâme romaine I Il faut le dire, d'ailleurs, l'administration de ces empereurs ne pouvait être, de prime abord, parfaite sur tous les points, et ce que César interdisait peut-être, le fisc le rendait nécessaire.

Saint Basile nous peint un malheureux poursuivi par les collecteurs d'impôts, ou par son créancier, et cherchant une ressource :

« De l'or? Il n'en a pas. Un mobilier qu'il puisse vendre? Son mobilier est celui du pauvre. Il n'a à vendre que ses enfants. Voyez la lutte entre la faim et l'amour paternel. Il se décide, puis recule, puis succombe enfin. Mais lequel vendra-t-il le premier? quel est celui qui lui assurera mieux un morceau de pain? L'aîné? Mais Fâge a des droits. Le dernier? Mais la pitié le prend pour ce pauvre enfant qui ne comprend même pas son malheur. Celui-ci a tous les traits de ses parents ; cet autre montre une si heureuse inteUigence !... Cruelle hésitation ! Les garder tous, c'est les condamner tous à mourir de faim... En vendre un ! De quel œil me verront les autres, toujours suspect de méditer quelque trahison nouvelle? Comment habiter cette demeure que j'aurai moi-même rendue vide? Comment m'asseoir à cette table dont l'abondance aura coûté si cher (1)? »

Notre premier mouvement, en lisant de pareils récits, est de bénir notre siècle qui ne connaît plus de telles douleurs. Toute-

(1) s. Basile. In illud Lucœ : Destruam, hoiu. xli, c. 4.

278 l/ÉGLlSE ET LE PROGRES MORAL

fois, gardons-nous de nous endormir dans une quiétude égoïste. Ces cruelles misères ont disparu, il est vrai, de l'Europe chrétienne ; mais transportons-nous par la pensée sur un de ces rivages où la croix n'a pas été plantée ; lisons les Annales de la Propagation de la foi, et nous apprendrons des missionnaires que les païens modernes renouvellent à l'égard de leurs enfants les atrocités dont le récit nous fait horreur dans les histoires de Rome et de la Grèce : tant il est vrai que, chez toutes les races, la nature humaine a été viciée jusqu'en ses profondeurs par la chute originelle, et que, seule, l'influence chrétienne a pu redresser ses tendances, partout inclinées vers le mal.

Dès que l'Eglise, constituée en société, compta pour quelque chose dans le monde antique, elle s'occupa d'assurer à l'enfance la protection et le respect. Ses premiers Conciles soumettaient l'infanticide à une pénitence parfois de toute la vie.

Dans le palais impérial, Lactance, précepteur du fils de Constantin, défendait la vie de l'enfant contre la morale ouvertement admise dans le paganisme : « Nous n'accorderons pas, disait-il, car on lui demandait cette concession, nous n'accorderons pas qu'il puisse être permis de faire périr les enfants nouveau-nés. C'est un crime impie, car Dieu, qui leur a donné des âmes, les leur donne pour vivre, non pour mourir. L'homme, pour ne s'épargner aucun crime, retire à ces êtres à peine formés une vie dont il n'est pas Fauteur. Epargnera-t-il le sang d'autrui, celui qui n'épargne pas le sien ? Ceux-là donc sans contredit sont des scélérats. Mais que dirais-je de ceux qu'un reste de pitié porte à exposer leurs enfants? Sont-ils innocents, ceux qui livrent leur sang aux chiens, et, autant qu'il est en eux, condamnent leurs enfants à une mort plus cruelle que la strangulation elle-même ? Quelle impiété que de compter ainsi sur la miséricorde étrangère et sur une miséri-

corde qui vouera notre sang ou à la servitude ou à la prostitution 1... Il est aussi coupable d'exposer que de tuer ! »

Constantin entendit ce langage. Dès la première année qui suivit sa conversion, il renouvela, affermit et sanctionna davantage les lois des empereurs païens, jusque-là inefficaces, contre l'infanticide et l'exposition. Le meurtre d'un fils ou d'une fille fut assimilé pour la première fois au parricide, et puni du supplice réservé à ce crime, qui consistait à être jeté à la mer dans un sac avec une vipère et un singe. Un peu plus tard, le meurtre d'un jeune enfant, quel que fût le coupable, fut assimilé à l'homicide.

L'Eglise, nous le savons, ne se contenta pas de protéger la vie et la santé physiques de l'enfant ; elle veilla très particulièrement sur son âme, afin de préserver son innocence, de confirmer sa volonté dans le bien et d'ouvrir son âme aux clartés bienfaisantes du vrai.

Nous ne rappellerons pas ici tout ce que l'Eglise catholique, spécialement dans l'ancienne France, a fait pour l'éducation de l'enfance. Nous avons consacré un chapitre entier à cette importante question (1). Disons seulement que, si elle a affronté tant d'obstacles et de contradictions pour rester, bon gré mal gré, institutrice des peuples, c'est qu'elle voit dans l'enfant et le jeune homme formés par elle, non seulement l'espoir de l'avenir, mais souvent aussi la sauvegarde du présent.

« Je ne connais rien au monde de plus aimable, a dit J.-J. Rousseau, qu'un jeune homme de vingt ans qui s'est conservé pur. » Cette séduction s'exerce particuUèrement au sein de la famille, et il n'est pas rare que l'exemple d'un enfant aimé et admiré pour sa fidélité aux pratiques chrétiennes ramène au bien un père oublieux de ses devoirs. Quelle prédication, en particulier, qu'une

(1) Voir tout le chapitre sur V Enseignement.

280 l'église et le progrès moral

première communion, avec les scènes qui, en famille, la précèdent et la suivent ! Quel jour de pures joies, de saines émotions, de pacifiants souvenirs, et comme, en s'occupant spécialement de l'enfant, FEglise enveloppe la famille tout entière d'une atmosphère de saintes pensées !

Rappelons, à ce sujet, les impressions de deux hommes du monde. Le premier laisse entendre, à l'émotion pénétrante de son langage, combien la première communion de sa fille a fait de bien à son âme; le second, remué jusqu'au fond des entrailles par la première communion de son fils, trouve, pour parler du saint tribunal et du saint autel, des accents d'une véritable éloquence.

(( Ce soir-là, dit M. Gustave Droz, se terminait à l'église la? retraite qui précède la première communion. Nous avions dîné de fort bonne heure pour que ma femme et ma fille pussent assister aux derniers exercices, et, resté seul, au coin du feu, avec ma vieille mère, nous causions intimement.

Ma femme et sa fille entrèrent presque aussitôt, visiblement émues. Marie semblait descendre du ciel : tout à la fois rayonnante et troublée, heureuse et inquiète, hésitante, épanouie... Elle avait déjà le bon Dieu dans le cœur, la chère petite! Elle s'avançait vers nous comme Teût fait une vierge de Giotto se détachant lentement de son fond d'or. J'aurais voulu pénétrer en elle dans ce moment-là. Quel concert d'angéliques émotions dans cette petite âme virginale, où l'amour le plus pur pénétrait pour la première fois !

Il me sembla que ma fillette n'était plus la même, qu'il y avait dans son regard brillant tout un monde idéal qui n'y était pas hier, et qui devait me rester voilé. Un être nouveau venait de naître en elle et j'éprouvais un sentiment de surprise, de ten-

LA FAMILLE 28i

dresse, d'inquiétude, d'admiration et, pourquoi ne pas le dire? de^ respect.

Il y a de ces beaux lis blancs éclos du matin que Ton ose à peine caresser du regard, de peur de les ternir.

Arrivée près de moi, elle se haussa sur la pointe des pieds enme tendant ses petits bras et nous nous embrassâmes, sansbruit, sans rires, sans rien de notre joyeux tapage ordinaire. Puis, au bout d'un instant, s'approchant de ma mère, toute rougissante et le cœur gonflé, elle dit à voix bas'se :

« Grand'mère, et toi, mon petit père, et toi aussi, maman chérie, je... je vous demande pardon de toute... de toute la peine^ que je vous ai causée ! » Puis, avec un redoublement d'émotion,, et parlant de plus en plus bas : « Grand'mère, voulez-vous me donner votre bénédiction ? » Et elle s'agenouilla en joignant ses petites mains dans celles de sa grand'maman.

Je crus que ma mère n'avait pas entendu, car elle restait immobile et silencieuse, enveloppant Marie de son bon regard doux et profond, mais je vis bientôt qu'elle se recueillait et murmurait une petite prière. Lorsqu'elle l'eut achevée, elle leva sa main droite, qui tremblait un peu, la posa sur la tête de notre fille et lui dit :

« Je te bénis, mon enfant, au nom de ton père et de ta mère, au nom de ton grand-papa qui t'aimait tant et que je vais aller rejoindre bientôt ! »

Elle se retourna ensuite vers nous avec une expression de tendresse si pure, de protection si haute, qu'elle semblait déjà ne plus être de ce monde, et ajouta :

« Je vous bénis aussi, mes amis, vous et votre fils qui n'est pas là. Que Dieu vous garde et vous conserve vos enfants ! «

Et nous restâmes longtemps ainsi tous les quatre, pleurant et

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souriant, nous aimant de bon cœur et véritablement ne faisant qu'un. »

« — Un jour, dit M. Legouvé, j'appelai mon fils. C'était au lendemain de sa première communion. 11 entra un peu ému, un peu agité, mais le visage toujours éclairé de cette charmante expression de tendresse avec laquelle il m'aborde chaque matin. Je l'embrassai... et je commençai ainsi :

« Mon cher enfant, tu entendras plus d'une critique amère de la confession ; tu entendras attaquer plus amèrement encore le sacrement de la communion ; tu l'entendras railler. Par des impies? Non, par des esprits sérieux, mais qui oublient tout ce que ce dogme a de grand pour ne voir que ce qu'il a d'incompréhensible. Eh ! qu'importe l'incompréhensible? Le monde tout entier est-il autre chose qu'un insondable mystère ? Si je laisse de côté le mystère, si j'accepte la Présence réelle comme un fait, que reste-t-il devant moi? Une des plus grandes consolations de l'âme humaine. Je ne sais rien de plus propre à la fortifier, à la remplir d'un saint respect pour elle-même que cette pensée : Tu sers de sanctuaire à ton Créateur ! Si la seule présence d'un être aimé suffit parfois pour nous garantir d'une faute, que sera-ce donc pour une âme chrétienne de se dire : « Mon Dieu est mon hôte ! Il est en moi I II est à moi ! » Mon fils, j'ai vu des mourants s'éclairer de la lumière de l'espérance en recevant l'Hostie sainte ; j'ai vu dans l'église, au sortir de la sainte Table, des fronts de jeunes filles tout illuminés d'un rayon de la foi ; j'ai vu ta mère, au milieu des convulsions de la douleur, soudainement apaisée par la communion, sourire à ses propres souffrances. J'aurais horreur de moi-même si de tels souvenirs ne m'inspiraient pas le respect. Ce qui jette de pareilles lueurs sur la figure humaine ne peut être que sacré. »

Ces joies qui ne sont pas de la terre, et qui consolent de tant d'amères déconvenues, TEglise catholique seule en connaît le secret ; ce besoin d'idéal qui tient au plus intime de l'âme humaine, elle est seule en mesure de le satisfaire ; ce type de l'enfant rayonnant d'innocence, du jeune homme transfiguré par la grâce, elle l'a seule réalisé, et quand on vient à comparer la jeunesse d'un chrétien fidèle, d'un Ozanam, d'un Montalembert, par exemple, avec ces vies prématurément flétries de tant d'adolescents soustraits de nos jours à la tutelle de l'EgUse, on ne sait qu'admirer davantage, ou de la merveilleuse aptitude du catholicisme à élever les âmes, ou du prodigieux aveuglement de ceux qui la*méconnaissent.

Au-dessus de l'enfant, mais tout près de lui, nous voyons encore un être faible que le paganisme tenait dans la servitude et le mépris, c'est la femme.

Le rapt est, chez les anciens, la forme usitée, légale du mariage. A l'âge héroïque de la Grèce, les Hercule et les Thésée ne craignent pas d'enlever brutalement des femmes à leur famille pour en faire leurs épouses, et, à, Sparte, la loi autorise les jeunes gens à prendre de nuit, furtivement et au hasard, dans un heu obscur, l'une des jeunes filles qui sont là entassées; parfois l'épouse est disputée comme une proie par des rivaux que la poésie grecque compare très justement à des taureaux ; jamais elle n'est consultée, jamais elle ne dispose elle-même de son cœur et de sa destinée, jamais on ne songe à gagner son affection par le dévouement, le respect et l'hommage, et ellemême ne songe pas à le revendiquer.

Donnée, vendue ou enlevée, elle ajoute à cette triste servitude lo malheur de l'accepter et de la ratifier par une infériorité morale qui ne lui permet même pas de la sentir.

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Devenue épouse, la femme grecque continue à être esclave. Elle se prête, se cède, s'échange comme un vil bétail. Séquestrée de la vie extérieure, reléguée dans la solitude d'un gynécée, la femme païenne y est dans une tutelle perpétuelle.

Partout servante ou esclave de l'homme, auquel la loi accorde sur elle droit de vie et de mort, jouet de ses caprices, victime de sa tyrannie, instrument de ses plaisirs, dégradée par l'inceste, la répudiation, la prostitution religieuse ou légale, elle est tombée dans un tel mépris, que les philosophes du temps prétendent que la femme n'a pas d'âme, ou que cette âme est empruntée aux animaux les plus malfaisants.

A Rome, même cruauté et même ignominie. Pour la femme,, le mariage même ne brise pas la puissance du père ; la femme mariée reste, à l'état de matrone, dans la famille où elle est née. Ce n'est qu'après un an de possession du mari qu'elle tombe sous sa loi, et alors il devient non seulement son maître, mais son juge. Dans les premiers temps de la République, il a sur elle le droit de vie et de mort, et, plus tard, il peut la condamner à mort du haut du tribunal domestique qu'il préside. Il dispose de ses biens comme de sa personne. Elle n'a aucun pouvoir sur ses enfants, ni d'autre rang que celui de leur sœur consanguine. Sa personne s'efface devant la majesté du mari : Majestas viri, dit Tacite. Si elle détient les clefs de la maison, c'est tout au plus à titre de dépositaire. Et après tant d'affronts subis, tant d'humiliations endurées, elle est exposée à être abandonnée comme un vêtement qui a cessé de plaire : le divorce est inscrit dans la loi et pratiqué sans pudeur ni retenue. Caton cède à son ami Hortensius sa femme Martia ; Auguste enlève Livie à son ami Tibérius Néron.

Le mari en use envers sa femme comme le père envers

sa fille. Cicéron répudie Térentia, afin de payer ses dettes en épousant une seconde femme ; Mécène se remarie sans fin et sans raison : Uxorem millies duxit, dit Sénèque. On répudie sa femme parce qu'elle est vieille, parce qu'elle est infirme, par haine pour sa famille, par spéculation. Le mari gardant la dot quand le divorce a lieu à cause de l'inconduite de la femme, ceux qui veulent faire fortune prennent pour épouses des femmes impudiques qui ont de riches dots, afin de pouvoir les répudier à cause de leurs dérèglements.

Les femmes ne se respectent pas plus qu'elles ne sont respectées ; elles se précipitent dans l'adultère aussi effrontément que le mari dans la répudiation. Si l'on ajoute à ce tableau déjà ■effrayant la polygamie avec son cortège de jalousies et de rivahtés sanglantes, on aura quelque idée de ce que le paganisme avait fait de la femme.

Mais pourquoi feuilleter les annales des peuples anciens pour y trouver des preuves de l'abjection dont le Christianisme Ta délivrée ?

Franchissons les frontières de la vieille Europe. Entrons dans la ville des sultans, et prêtons Toreilleaux gémissements qui sortent du sérail. Que de crimes et de hontes ! que d'abaissements et de douleurs ! et quelle rehgion que celle qui dégrade ainsi de gaîté de cœur la moitié du genre humain !

Lisons les annales du paganisme contemporain que les missionnaires nous envoient du fond des contrées infidèles : partout, c'est le même spectacle de luxure effrénée ou de cruauté sans nom.

Un jour, le chef d'une tribu vient trouver l'apôtre qui prêchait l'Evangile à ses sujets depuis plus de dix ans.

« Père, lui dit-il, je crois à ton Dieu; je veux être chrétien; baptise-moi.

— Mais, réplique le prêtre, c'est impossible : tu as deux femmes. »

Le sauvage, confus et attristé, se retire dans sa hutte. Au bout de huit jours, il revient et dit d'un air triomphant : « Baptise-moi; je n'ai plus qu'une femme.

— Et qu'as-tu fait de l'autre?

— Je l'ai mangée. »

Il est temps d'indiquer le remède que l'Eglise a apporté à ces infamies dans le passé, et qu'elle tient toujours en réserve pour ceux qui acceptent sa très sage direction.

Lors de l'avènement des premiers empereurs chrétiens, le droit antique qui donnait au mari droit de vie et de mort sur sa femme était aboH. Ce qui en restait, c'étaient des incapacités vis-à-vis de la loi civile ; c'était le caractère indécis du mariage qui pesait sur l'honneur de la femme et ne traçait qu'une limite vague entre l'épouse et la concubine ; c'était aussi la facihté du divorce, qui relâchait le lien conjugal, lui ôtait sa dignité, laissait la femme sous une perpétuelle menace, en même temps qu'elle lui faisait entrevoir une dangereuse indépendance.

Constantin et ses successeurs procédèrent avec lenteur contre le divorce et le concubinage, ces produits de l'idolâtrie, si profondément ancrés dans les mœurs. Mais déjà, la femme a trouvé un appui dans le législateur chrétien. Elle est affranchie de la tutelle de son mari. La loi, à partir de Constantin, lui reconnaît, quand elle est majeure, des droits égaux à ceux des hommes. Justinien veut faire disparaître jusqu'au souvenir de son ancienne dépendance en retranchant des codes tout ce qui pourrait le lui rappeler. Il rend les mères héritières de leurs enfants, et successeurs légitimes par le droit commun. Les privilèges de la parenté masculine sont aboUs. La femme réhabilitée influera sur la

moralisation de l'homme ; elle saura, mieux que personne, veiller à la bonne éducation des enfants, et le rôle qui lui sera attribué par le foyer s'étendra par la charité à toute la famille chrétienne.

Elle égalera l'homme, elle le surpassera même par son dévouement à toutes les misères. Comment n'aurait-elle pasparticipé aux bienfaits politiques et civils d'une époque dont elle secondait si bien le mouvement?

« Il est certain, dit M. de Champagny, que cette émancipation civile de la femme était presque une dette que le Christianisme acquittait envers elle. Si l'Eghse des premiers siècles fut pleine de miséricorde et d'équité envers le sexe le plus faible, elle fut d'un autre côté merveilleusement servie par lui ! ... En parcourant les lois des empereurs chrétiens, je ne puis m'empêcher de penser à ces nobles femmes, bien plus chrétiennes qu'eux, et qui partageaient la pourpre avec eux. Que de taches dans la vie de ces Césars I Que de paganisme encore bouillonnant au fond du cœur sous ces fronts marqués par le baptême ! Que de déplorables pages dans la vie de Constantin ! Quel penchant à l'hérésie sous tous ces empereurs! Et le seul peut-être des princes du iv" siècle qui fut constamment orthodoxe, le grand Théodose, dans un accès de colère digne de Néron, ne fait-il pas périr sept mille hommes à Thessalonique? La voix de l'évêque était là sans doute pour menacer le prince de l'anathème et le faire rentrer dans le chemin de la pénitence; mais, d'un autre côté, une voix plus douce, une influence plus familière, modérait les cœurs indomptables chez lesquels l'orgueil se rallumait à la vue des pompes païennes du pouvoir. Ce fut un moyen de salut pour le siècle que la présence de ces admirables chrétiennes qui se succédèrent dans le palais impérial : sainte Hélène auprès de Constantin son fils, Flaccille auprès de Théodose son mari,.

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sainte Pulchérie auprès de son frère Théodose le Jeune, Placidie auprès de son fils Valentinien III. Flaccille disait à son mari sorti, on le sait, d'une famille obscure : « Pense tous les jours à ce que tu as été et à ce que tu es aujourd%ui. Alors tu ne seras pas ingrat envers Dieu qui t'a protégé! Tu gouverneras sagement l'empire qu'il te confie, et tu te montreras pieux et reconnaissant envers celui qui te l'a donné ! » C'est par de tels discours qu'elle arrosait et qu'elle faisait croître le germe de -toutes les vertus chrétiennes déposé dans cette âme de soldat (1). »

L'influence des femmes sur les premiers siècles de l'Eglise est si peu chimérique, que les détracteurs du Christianisme lui reprochent de s'appuyer sur les femmes : mulierculis credulis (2). Les écrits de Tertullien et de saint Jérôme donnent le sens de cette imputation. On sait, en effet, qu'elles avaient alors dans l'Eglise quelques charges subalternes et qu'elles participaient aux œuvres de charité des apôtres.

Par un effet habituel de l'essor immodéré des évolutions sociales, les femmes mariées obtinrent bientôt un degré de liberté qui dépassa les bornes. Elles purent disposer de leurs biens sans l'autorisation du mari. Le Christianisme réagit contre cette abusive tendance. Saint Paul avait déjà proclamé bien haut le principe de la soumission de la femme, en s'appuyant sur son origine même. Saint Augustin, rappelant la doctrine de l'Apôtre, prend la défense de l'autorité du mari; il enseigne que la femme ne peut disposer sans la volonté de celui-ci, ni d'or, ni d'argent, ni de valeur quelconque, pas même de ses vêtements.

La morale chrétienne, pratiquée alors dans toute sa pureté,

(1) La Charité chrétienne dans les premiers siècles de VEglise, p. 200.

(2) Origène contre Celse (citation).

forma bientôt entre les membres d'une même famille une union si étroite, que les païens, ne pouvant comprendre cette immense effusion de charité, calomniaient les premiers fidèles, et murmuraient autour des familles chrétiennes le mot d'inceste et d'adultère. Ce fut en partie pour écarter jusqu'à l'ombre des soupçons, que l'Eglise étendit les prohibitions de mariages entre parents à plusieurs degrés. Cette discipline religieuse eut encore pour objet de donner l'impulsion aux mariages entre familles étrangères. La fraternité humaine y trouvait son compte, en acquérant plus d'étendue et de puissance. Les familles, en se rapprochant par de nouveaux mariages, formaient dans la cité, I)ar leur contact, une véritable chaîne, dont l'extrémité était entre les mains de l'évêque.

Du reste, cette expansion extérieure de la famille est loin d'en relâcher les liens intérieurs. Depuis que la distinction a été effacée par la loi entre les branches paternelle et maternelle, le degré d'affection entre parents règle l'ordre des successions. A défaut d'ascendants dans une ligne, la succession remonte sans distinction entre la famille du père et celle de la mère. Quand il existe des frères, le partage s'opère entre eux et les ascendants. Quand les ascendants manquent, la succession s'avance en ligne collatérale, et s'y répand entre les personnes les plus étroitement unies par les liens du sang, sans distinction de sexe ni d'origine des biens. Autant de lois issues du principe chrétien. Un jurisconsulte ancien les considère comme le programme des opinions les plus libérales qu'il fût possible alors de faire entrer dans le droit. Ces modifications introduites dans la famille par le droit chrétien lai donnent dès lors une physionomie nouvelle, qui ravit d'étonnement et d'admiration les païens euxmêmes.

CiVILfS. CHRKT. — ♦* 19

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« D'où sortent, demande M. Albert de Broglie, ces familles qui semblent avoir vécu sous d'autres cieux? Quel baume les a préservées de la contagion? Dans quelle retraite, par exemple, a vécu, avant de monter au trône, le couple austère et tendre de Flaccille et de Théodose? Quelle puissance, en pleine Rome, en plein Sénat, sur le théâtre des orgies du Satiricon, a transformé en sanctuaire de pureté le palais des Anices? L'explication de ce contraste est toujours le même qui rend compte de toutes les singularités de cet âge de transition. Ces maisons privilégiées sont chrétiennes, non seulement de nom, mais de cœur et de pratique, prennent au sérieux la loi du Christ. Gela suffit pour qu'en pénétrant dans leur intérieur l'œil ne rencontre rien qui ressemble, ni à la rigueur austère des vieilles mœurs romaines, ni à la dissolution des nouvelles. C'est une physionomie originale qui respire à la fois la règle et la liberté. Autour de la table de ces justes se presse une troupe florissante de jeunesse, des fils, des filles, des brus, des gendres, de petits-enfants, tous les regards brillants de tendresse ou baissés par pudeur.

Parmi ces rejetons d'une souche antique qu'une sève verdoyante ranime, quelques-uns se sont rangés de bonne heure sous la loi du mariage; d'autres l'attendent encore ou s'y sont refusés; d'autres portent déjà les insignes d'un deuil prématuré. Dans la famille de Paula, Toxotius s'est uni à Lseta, Eustochie est vierge, Blésille veuve. Mais chacun porte sans chercher à la rompre, ni même à l'étendre, la chaîne de son état. Le lit conjugal est chaste est fécond, le célibat est pur, la viduité austère. Le noni du divorce n'est pas même murmuré. Les enfants grandissent sous Tœil du père jusqu'à la pleine maturité de leur raison. Mais, cet âge une fois atteint, la déférence subsiste, la liberté commence.

Chacun dispose librement des actes dont il doit compte à sa conscience, et de l'emploi d'une destinée terrestre d'où dépend le salut d'une éternité. Les filles mêmes ont des deniers qu'elles peuvent distribuer aux pauvres, et portent au pied des autels des vœux que le père n'est pas en droit d'interdire, pas même quelquefois de connaître. Harmonieux mélange de soumission et d'indépendance, que n'avaient soupçonné ni les anciens, ni les nouveaux législateurs de Rome, ni le droit civil, ni le droit des gens. Et ce n'est point une exception produite par la rencontre de quelques vertus sans imitateurs. C'est un exemple qui, porté à la perfection par quelques-uns, est proposé à tous, et, de loin, suivi par plusieurs ; c'est une nouvelle constitution de la famille sortie toute faite de deux versets de l'Evangile (1). »

Revenons à la condition faite spécialement à la femme par les lois et les moeurs chrétiennes.

L'Eglise des premiers siècles l'avait délivrée de l'asservissement; le Moyen Age, avec sa chevalerie, vit en elle une faiblesse touchante qui appelait une protection, et il lui assura des égards et même des hommages dont elle a recueilli le bénéfice jusque dans nos sociétés modernes.

Partout où les nations ont accepté les lois de l'Eglise, la condition de la femme s'est relevée. Trois mots peuvent résumer la situation que l'Eglise lui a faite : dignité, honneur, vertu. A peine, au contraire, les mœurs publiques d'une nation tendentelles à rejeter le frein de la morale chrétienne, que les servitudes et les ignominies païennes reparaissent pour la femme. Nous en avons, dans l'Europe de nos jours , des preuves trop convaincantes.

Prenons la loi du divorce, qu'une minorité de juifs et de francs-

(1) V Eglise et V Empire romain au iv^ siècle ^ t. VI. Conclusion.

292 l'église et le progrès moral

maçons a introduite de nouveau dans nos codes. Apprécions-en/ la valeur morale, et jugeons-la par les fruits qu'elle a déjà produits. Voici ce qu'en pensait Léon XIII, alors qu'elle était encore à l'état de projet :

« Songez que beaucoup de gens ont voulu et voudraient encore transformer cette société conjugale en un simple et misérable contrat civil, et vocifèrent contre le Syllahus parce qu'il condamne les insensés qui affirment qu'on ne peut tolérer à aucui^ prix la doctrine d'après laquelle Jésus-Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement. Ceux-là sont coupables, non seulement parce qu'ils nient une vérité religieuse, mais aussi parce qu'il» outragent la civilisation ! N'est-ce pas en vérité un attentat à la civilisation que d'ouvrir la porte au divorce qui est l'inévitable conséquence d'un mariage ainsi profané? La civilisation n'est-ellepas empoisonnée quand le mariage, dépouillé de sa splendeur et de sa majesté religieuse, est abandonné aux mains de scélératsobscènes, qui, sous le prétexte de la liberté et de l'instabilité de la nature, viennent avec impudence et cynisme nous parler d'accouplements temporaires, et, pour parler sans euphémisme,, de viles jouissances? Dans ces conditions, les pauvres petits enfants, ou risqueraient, privés du regard maternel, de périr avant le temps comme des fleurs que ne vivifient pas les rayons du soleil, ou croîtraient sans direction assurée, sans liens sohdes^ d'affection qui les rattachent à la maison, et par la maison à la patrie ! Et c'est pour nous faire jouir d'une telle civilisation que les ennemis de l'Eghse ont entrepris leur fameuse lutte ! »

Voilà ce que Léon XIII écrivait, il y a près de vingt ans. Que dirait-il, aujourd'hui que la loi néfaste a produit ses fruits? Nous demandons au lecteur la permission de rapporter, à ce sujet, un événement qui a causé un grand émoi dans la presse, au

•cours de l'année 1895. Ces « faits divers » ont parfois une terrible éloquence.

Un jeune avocat, très estimé pour son habileté professionnelle, très goûté par la meilleure société de Paris, avait épousé civilement, dans des conditions très particulières, la femme d'un banquier de Vienne. Plaidant en divorce contre son mari, il y a une dizaine d'années, cette femme avait choisi pour avocat M. C. dont les causes de ce genre étaient une des spécialités, et, le divorce obtenu, elle s'était mariée, devant le maire, avec son avocat.

Pour le monde superficiel qui fréquentait le salon des époux

., la correction et l'union du nouveau ménage étaient parfaites. •Orande fut donc la stupéfaction des amis et connaissances, lorsque, Tun des premiers jours de juin 1895, on apprit que M. et M""® C, qui avaient reçu toute la journée, après s'être montrés plus gracieux et souriants que jamais pour leur entourage, s'étaient retirés ensemble sur le soir, et, d'un commun accord, s'étaient fait sauter la cervelle !

On sut alors que, depuis trois ans, M. G. vivait en relations adultères avec la femme d'un de ses amis. Averti, le mari outragé l'avait provoqué en diiel, et la femme coupable était venue tout révéler à M"'*' C, afin d'empêcher la rencontre, qui -devait être mortelle pour l'un des deux. A la suite d'une scène violente de quelques minutes, M. C. avait dit à sa femme : « Il •ne nous reste plus qu'à nous tuer ! » et cette résolution avait été exécutée à Tinstant même.

Associés pour le plaisir, lâches en présence du devoir, les lieux malheureux s'étaient trouvés soudainement placés à un tournant de la vie où le chemin qui leur restait à parcourir leur avait paru plein d'aspérités. S'ils avaient cru à une obligation

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supérieure de continuer quand même la route, s'ils avaient eu la conviction que la mort n'est qu'une station du voyage, et que par delà il y a une existence éternelle dont les conditions sont réglées par la façon même dont on a rempli la courte tâche d'icibas, la pensée du suicide ne leur serait point venue, et, en tout cas, elle n'aurait pas été suivie de la soudaine exécution. Mais si la vie a pour toute issue la pourriture de la tombe, pourquoi la supporter lorsqu'elle n'a plus aucune jouissance à donner, et surtout lorsqu'elle ne tient plus en réserve qu'ennuis et privations ?

Nous avons cité ce fait parce qu'il s'est passé dans ce qu'on appelle « le grand monde » et qu'il a eu, par suite, beaucoup de retentissement ; mais combien de drames aussi douloureux éclatent chaque jour au sein de familles obscures, à la suite du mépris de la loi de l'Eglise sur l'inviolabilité du mariage !

Et maintenant que nous avons rappelé la solhcitude du pouvoir ecclésiastique pour ces deux êtres faibles qu'on appelle Tenfant et la femme, faut-il parler des avantages que la loi chrétienne apporte au père de famille?

Nous avons vu que l'antiquité païenne, loin de restreindre ses droits, les avait plutôt exagérés; mais il faut bien le reconnaître : si le chef de la famille antique était un despote craint et obéi parce qu'il avait en main la force brutale, il était peu aimé, si même il l'était. Arrivé à la décrépitude, il voyait son autorité méconnue et sa personne méprisée : heureux si ses fils, arrivés à l'âge d'homme et impatients de jouir eux-mêmes de son pouvoir et de ses biens, contenaient leur joie de le voir disparaître.

C'est le Christianisme qui a créé ce sentiment si noble et si déUcat qu'on appelle l'amour filial : amour toujours plus tendre et plus empressé à mesure que l'isolement se fait plus complet

autour du vieillard, et que sa vie est plus noyée dans les tristesses du déclin.

Nous ne pouvons terminer cette ënumération des bienfaits moraux de l'Eglise envers la famille sans dire un mot de sa sollicitude pour le serviteur.

<( Si quis suorum et maxime domesticorum curam non hahet, fidem negavit, et est infideli deterior. » Ces paroles de saint Paul, en donnant une place à l'esclave au foyer même de la famille, ont préparé son affranchissement; elles ont, de plus, réglé, d'après les lois de la justice et de la charité, les rapports de maître à serviteur dans toutes les sociétés chrétiennes.

Ces habitudes de bonté condescendante d'une part, et, de l'autre, de respect inaltérable et de dévouement absolu étaient particulièrement l'apanage des familles catholiques de la vieille France. Qui ne connaît les actes de charité héroïque accomplis pendant la Révolution par de pauvres servantes, en faveur de maîtres ruinés ou proscrits? Et de nos jours encore, la plupart des prix de vertus décernés par l'Académie française ne vont-ils pas à d'humbles domestiques qui ont donné d'admirables exemples de fidélité au malheur? On aura beau chercher à cette noble conduite un motif humain, si élevé qu'il puisse être; on n'en trouvera point qui la puisse expHquer : l'homme qui sait pratiquer, jusqu'à ce degré, l'oubli de soi est chrétien, ou du moins il obéit, à son insu peut-être, à des sentiments chrétiens.

Nous avons passé en revue les principaux progrès moraux réalisés dans la famille sous l'influence du Christianisme. Il y aurait beaucoup à dire également sur les améliorations matérielles qu'elle a apportées à la condition des familles ouvrières. De tout temps, l'Eglise a eu l'œil ouvert sur les intérêts des travailleurs, mais jamais plus que de nos jours, parce que

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jamais les besoins n'ont été plus pressants ni les abus plus manifestes.

L'une des plus grandes plaies de la famille, au sein de nos brillantes civilisations modernes, c'est l'abus du travail manuel imposé aux ouvriers ; abus si excessif qu'il rappelle la barbarie et l'oppression du paganisme grec et romain.

Le père, la mère, les enfants sont jetés sans discernement, sans pitié, dans les ateliers et dans les usines où ils sont employés, le jour et la nuit, à des travaux qui ruinent leurs forces physiques et souvent altèrent en eux le sens moral. Une telle existence, incompatible avec la vie de famille, est le résultat de notre organisation sociale, et, pour être juste, il faut en faire retomber la responsabilité sur le pouvoir civil qui ne cherche pas efficacement à porter remède au mal par une sage législation, sur les patrons dont la cupidité ne connaît pas de bornes, et sur l'ouvrier lui-même qui parfois ne sait pas résister à l'appât . du gain.

Tout le monde a vu de près la misère de quelqu'une de ces familles dont les membres, dispersés dans les manufactures, ne se rencontrent plus au foyer domestique, sinon pour se rendre compte de leur triste situation et aggraver leurs souffrances en se les communiquant.

Le mal est immense, de l'aveu même des économistes. L'Eglise le signale depuis longtemps et s'efforce d'en atténuer les funestes effets. Léon XIII écrivait, avant de monter sur le trône pontifical : « Les écoles économiques modernes, infectées d'incrédulité, ont considéré le travail comme la fin suprême de l'homme ; elles ont regardé l'homme lui-même comme une machine plus ou moins appréciable, selon qu'elle sert plus ou moins à la production. De là le compte absolument nul qu'on tient de l'homme moral ; de

là cet abus énorme de la pauvreté et de la faiblesse, au profit de ceux qui s'appliquent à l'utiliser à leur avantage.

« Que de doléances et que de plaintes n'entend-on pas, même dans les pays estimés comme étant à la tête de la civilisation, pour les heures excessives de travail imposées à celui qui doit gagner son pain à la sueur de son front ! Et ces pauvres enfants conduits dans les ateliers pour s'y adonner à de précoces fatigues, ne contristent-ils donc pas l'observateur chrétien ? Ne tirent-ils pas des paroles de feu de toute âme généreuse? N'obligent-ils pas les gouvernements et les parlements à étudier des lois pour mettre obstacle à ce trafic humain ? Si la charité catholique, infatigable à secourir le prochain, ne leur venait pas en aide, avec ses salles d'asile, avec ses refuges pour l'enfance, que de pauvres petits demeureraient abandonnés à eux-mêmes, aujourd'hui que la fureur du travail arrache, non seulement l'homme, mais encore la mère, au foyer domestique ! Ah ! quand nous voyons ou quand nous entendons raconter ces choses de la bouche de personnes non suspectes, nous ne pouvons contenir le sentiment d'indignation débordant dans notre âme contre ceux qui songent à confier aux mains de ces barbares le sort de la civilisation qu'ils prétendent protéger.

« Et ce qui est pis encore, ce travail excessif, à mesure qu'il énerve et consume les corps, ruine les âmes, dans lesquelles peu à peu l'image et la ressemblance divines s'effacent. A force de tenir ces hommes enchaînés à la matière, plongés, noyés dans la matière, la vie de l'esprit s'endort dans ces pauvres victimes du travail redevenu païen. Tout ce qui élève l'homme, tout ce qui le fait être ce que Dieu veut, le roi de la création, le fils adoptif du Seigneur, l'héritier du royaume des cieux, s'obscurcit devant leurs yeux, tombe en oubli, laissant aller, par contre, sans aucun

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frein, tout ce qu'il y a d'instincts animaux dans l'homme. Une fois en présence de ces êtres rendus malheureux par Tavarice, par la cruauté de gens sans entrailles, on se demande si ces fauteurs dé la civilisation hors de l'Eglise et sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas plusieurs siècles en ■ arrière, nous ramenant à ces temps lamentables où l'esclavage enchaînait une si grande part de l'humanité, et où le poète Juvénal s'écriait tristement que le genre humain vivait pour l'amusement d'un petit nombre.

« Or, cette fougue intempérante qui entraîne notre âge, qui donc la corrige mieux que l'Eglise catholique? Si, d'une part, elle nous invite tous au travail, de l'autre, elle prépare avec une sagesse surhumaine les moyens les plus propres à en proscrire l'abus (1). »

Les législateurs civils paraissent enfin reconnaître la profondeur du mal que l'Eglise déplore avec indignation et dénonce comme un outrage à la civilisation moderne ; ils avouent qu'il est urgent de soustraire la famille à cette tyrannie brutale du travail sans trêve.

Il y a quelques années, sur l'initiative de Mgr Freppel et defl M. le comte de Mun, la Chambre des députés a voté un projet qui restreignait le travail de nuit dans les manufactures, réglait les conditions d'admission des enfants dans l'usine, et prescrivait un jour de repos par semaine, au libre choix des intéressés. Il va sans dire que les orateurs catholiques n'étaient pour rien dans cette dernière partie du projet de loi; ce désintéressement des besoins religieux de la famille ne peut se concevoir que chez des hommes aveuglés par les passions autant qu'endurcis par la jouissance ; il rend l'œuvre de philanthropie

(1) VEgliseet la civilisation, 1877-1878, traduction de M. Ricard.

qu'on a voulu entreprendre, sinon illusoire, du moins très insuffisante.

La famille est un sanctuaire. Quand Dieu n'y occupe pas la première place, le respect, la paix, Faffection, le dévouement et par suite le bonheur ne peuvent s'y rencontrer. C'est pourquoi Celui qui a façonné le cœur de l'époux et de l'épouse, du père, de la mère et de l'enfant, a ordonné que le jour du repos soit le dimanche, c'est-à-dire le jour du Seigneur, le jour de l'adoration et de la prière, le jour des solennités joyeuses, le jour où l'âme s'épanche d'abord aux pieds du Tout-Puissant, devant l'autel, avant de s'épancher sur les êtres chéris, dans le secret du foyer.

Qu'elle est heureuse, la famille chrétienne, dans ces jours de dimanches et de fêtes! Au lieu de ces plaisirs bruyants qui amènent la fatigue et le dégoût, elle savoure les joies pures et reposantes d'une intimité sanctifiée par la religion, et, le lendemain, elle reprend son travail avec plus d'ardeur et de résignation.

Léon XIII a trouvé pour peindre ces joies sacrées des couleurs que pourraient lui envier les plus habiles artistes :

« Tout comme en un long voyage à travers le désert, sous l'ardeur du soleil, le voyageur rencontre avec une inexprimable joie des oasis, où les arbres touffus lui prêtent leur ombrage désiré et les tapis de verdure leur couche reposante ; de même ces jours bien-aimés apparaissent par intervalles pour remphr l'âme d'ineffables consolations et donner au corps son repos. Alors le pauvre artisan secoue la poussière des champs et de l'atelier ; vêtu de ses habits de fête , il respire une vie plus agréable ; il se souvient que Dieu ne le créa point pour rester perpétuellement attelé au char de la matière, mais pour en être maître. Il est pour lui, ce soleil qui lui envoie librement son rayon vivifiant; elles sont pour lui, ces fleurs qui lui envoient

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leurs parfums enivrants ; pour lui, ces prairies où il va se divertir avec sa femme, avec ses chers enfants ; pour lui, ce bien de Dieu qui couvre sa modeste table plus richement que de coutume. Entré dans l'église, où l'appelle la voix de la Religion, il y trouve des déhces qu'il ne lui est donné de rencontrer nulle part ailleurs : les harmonies des cantiques sacrés réjouissent ses oreilles ; ses yeux se reposent sur les marbres précieux, sur •les riches dorures, sur les gracieux ornements, sur la sévérité des lignes architecturales ; mais surtout son cœur s'émeut et se purifie sous l'influence des paroles du ministre de Dieu, qui lui rappellent sa rédemption, ses devoirs, ses espérances immortelles.

(( C'est encore en ces jours-là que les joies innocentes de la famille cessent d'être dans le domaine du désir et deviennent une réalité. A côté de sa femme, entouré de ses enfants, il exerce en vérité la plus noble et la plus douce des souverainetés ; il connaît les sujets qui sont une si grande part de son cœur, il est connu d'eux, il se rend un juste compte de leurs besoins, et l'amour du travail, de l'économie, se raffermit en lui à la pensée de les satisfaire. Ainsi, de ce repos et de cette fête, sort, sous le rapport physique et moral, une véritable restauration, et, loin de l'appeler une oisiveté blâmable, il faut la considérer comme une trêve féconde. Quand on l'a goûtée, on reprend le travail avec plus d'ardeur et sans cette antipathie que présente le travail considéré comme une punition, comme un supplice.

« Et ici, que ne nous resterait-il pas à dire sur l'habitude dénaturée qui va s'introduisant partout chez nous de profaner ces jours, qui sont en vérité les jours du Seigneur, mais qui, comme nous venons de le faire observer, peuvent, avec une vérité égale, s'appeler encore les jours de l'homme ! Comme on

se sent attristé, lorsque, par un scandale lamentable, on voit, les jours de dimanches, les jours de fêtes solennelles, les boutiques ouvertes, les artisans adonnés à leurs métiers accoutumés, les fabriques continuant leur production, les commercesnon interrompus; quand on devrait s'appliquer à cette affaire beaucoup plus noble qui est l'affaire de l'âme, quand on devrait s'adonner à l'étude de ces vérités qui doivent nous conduire par la voie droite dans le temps et assurer notre sort dans l'éternité ! Non, ce travail, qui s'exerce aux dépens de la gloire de Dieu et des devoirs les plus sacrés, ne sera jamais le travail qui augmentera la richesse pubhque ou privée. Tout au contraire, elle se vérifiera cette parole d'un fameux écrivain incrédule du siècle passé : « Le peuple n'a pas seulement besoin de temps pour gagner son pain ; il en a besoin encore pour le manger avec plaisir, sans quoi il ne le gagnera pas longtemps. Un jour de fête ravive les forces épuisées de l'homme, qui reprend ensuite son travail avec une vigueur plus joyeuse. »

Notre grand Pape ne s'est pas seulement préoccupé d'alléger pour l'ouvrier le joug du travail : il a émis le vœu que le salaire tut mesuré, non seulement sur la somme de travail qu'il fournit, mais sur les besoins de sa famille, besoins variables selon le nombre des enfants qui. entourent son foyer.

Cette réforme, si contraire aux principes de l'économie politique libérale, rencontre, jusqu'à présent, bien des résistances, et il faut avouer qu'elle est parfois d'une application difficile dans un état social si étranger aux vues du Christianisme ; mais de zélés cathohques, tels que M. Harmel, ont prouvé qu'elle n'était pas irréalisable, en l'appliquant dans leurs usines avec autant de tact que de désintéressement (1).

(1) Voir, plus loin, le chapitre intitulé : Le Travail, Vlndustrie et le Commerce.

Nous reviendrons, d'ailleurs, sur cette impotrante question de l'organisation et de la rémunération du travail. Mais dès maintenant le lecteur peut juger des services que TEglise a rendus à la famille en la faisant passer des hontes et des douleurs du paganisme à la liberté et à la dignité des âges chrétiens. Son œuvre n'est pas achevée, sans doute, parce que le paganisme évincé par elle se tient sans cesse aux portes de notre civilisation, et y fait parfois des irruptions terribles ; mais elle ne se lasse jamais de travailler au progrès : elle sait que ses ennemis passent, tandis qu'elle demeure.

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