CHAPITRE VI
La Société.
Eclairer les dépositaires de l'autorité civile et les disposera faire de sages lois; couvrir le monde chrétien d'institutions bienfaisantes ; ouvrir des asiles à toutes les souffrances et favoriser l'épanouissement de toutes les vertus ; travailler sans relâche à étendre le règne de la paix, soit en condamnant les excès de la guerre, soit en exerçant le rôle d'arbitre impartial et désintéressé ; briser les chaînes de l'esclave et rendre au serf sa pleine liberté ; rétablir entre les membres de la famille les relations commandées par la nature et par la loi divine ; faire fleurir dans son sein le dévouement, l'amour, l'obéissance, c'est déjà concourir puissamment au bonheur des peuples. Mais l'Eglise ne borne pas là son action ; elle trace, en même temps, avec une sûreté de vues merveilleu se, les principes qui doivent régler les rapports des citoyens entre eux et avec le pouvoir, selon les temps et les circonstances.
Dans le chapitre consacré à la Législation chy^ètienne, nous avons vu les Papes faire pénétrer peu à peu l'esprit chrétien dans les lois païennes qui, presque partout, étaient favorables au despotisme. Il nous reste à considérer l'Eghse guidant les princes
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chrétiens dans Tapplication de ces lois, qu'ils sont encore trop souvent tentés d'éluder ou d'interpréter dans un sens favorable à leur bon plaisir.
Les deux principes constitutifs de la société sont l'autorité associée à la liberté. La société n'est possible qu'autant que ces deux principes sont en équilibre. L'Eglise s'est efforcée, nous l'avons vu, de rendre le pouvoir juste et humain. Mais, quelque fortement constitué qu'il soit, le pouvoir serait impuissant pour le bien commun s'il n'était secondé par l'obéissance des sujets. ISous allons rappeler les efforts que l'Eglise a faits de tout temps pour prévenir ou réprimer les révoltes et les insurrections.
Enfin, passant de l'examen des théories à celui des faits, nous allons énumérer les principales libertés conquises, quelquefois arrachées aux princes, par TEglise, au profit des sujets.
Le type principal des sociétés anciennes est la monarchie absolue. Ne pouvant, à l'origine, modifier cette forme de la souveraineté, l'Eghse s'est efforcée, du moins, de la christianiser; mais, aussitôt que les mœurs pubHques l'ont permis, elle a favorisé de tout son pouvoir la conquête, par les sujets, de la liberté politique, en concourant à l'établissement de ces monarchies tempérées dont elle est elle-même le type le plus achevé, et que saint Thomas présente comme l'expression la plus parfaite du pouvoir.
Elle n'a, d'ailleurs, jamais condamné aucune forme de gouvernement ; mais ses préférences sont visibles ; toutes les fois que la Papauté a pu jouer dans le monde un rôle temporel important, elle a travaillé à la liberté des peuples ; jamais eUe n'a perdu de vue cet idéal; jamais elle n'a complètement renoncé à le voir réalisé ; il suffit pour s'en convaincre de relire ces paroles significatives de Léon XIII : « On ne réprouve pas en soi que le
peuple ait sa part plus ou moins grande au gouvernement ; cela même, en certains temps et sous certaines lois, peut devenir non seulement un avantage, mais un devoir pour les citoyens (1). »
Enfin, qu'est le mouvement organisé, de nos jours, par l'Eglise •en faveur des ouvriers, sinon une œuvre de liberté, sinon un immense effort pour arracher les travailleurs à l'oppression d'un régime social qui rappelle les servitudes païennes ?
Passons en revue, à la lumière de l'histoire, ces divers bienfaits sociaux.
En proclamant que « toute puissance vient de Dieu », et que, pour être assis sur un trône, les princes et les chefs du gouvernement n'en sont pas moins tenus d'obéir aux lois de Dieu et de gouverner leurs peuples par des lois justes et sages, l'Eglise a mis un terme à la tyrannie de l'Etat. Ce ne sont pas, en effet, des paroles qu'elle oppose au despotisme, ce sont des actes. Parcourons la longue histoire de l'Episcopat ; nous le voyons à chaque instant opposer aux prétentions iniques des princes une inébranlable et fière résistance.
« La totalité du monde connu, dit Balmès, était soumise à un <impereur dont le nom était vénéré aux quatre coins de la terre. Dans une ville importante, le peuple mutiné égorge le commandant de la garnison ; l'empereur, transporté de colère, ordonne que ce peuple soit exterminé. Rentré en lui-même, il révoque l'ordre fatal ; mais il était trop tard ; l'ordre était exécuté et des milliers de victimes avaient succombé dans un horrible carnage.
« Au bruit de cette épouvantable catastrophe, un évêque quitte la cour de l'empereur, sort de la ville et lui écrit ces graves paroles : « Je n'ose point offrir le Sacrifice si vous prétendez y
(Ij Encyclique Immortale Dei.
CiVIMS. CHRliT. — **
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assister ; le sang d'un seul innocent suffirait pour me le défendre, combien plus le massacre d'une foule d'innocents! » L'empereur, se confiant dans sa puissance, ne tient aucun compte de cette lettre et se dirige vers l'église. Arrivé sous le porche, il se trouve en présence d'un homme vénérable qui l'arrête avec une contenance grave et sévère, et lui interdit l'entrée du heu saint : « Tu as imité David dans son crime, lui dit-il, imite-le dans sa pénitence. » L'empereur fléchit, s'humilie, se soumet aux dispositions de l'évêque, et l'Eghse a remporté sur le despotisme un immortel triomphe. Cette ville malheureuse s'appelait Thessalonique ; le prélat était saint Ambroise, archevêque de Milan, et le prince s'appelait Théodose, empereur d'Orient et d'Occident, c'est-à-dire de tout le monde connu. »
Théodose, en maîtrisant ainsi sa colère et en humiliant son orgueil devant la puissance purement spirituelle d'un évêque désarmé, a montré à tous les siècles qu'il y a un honneur plus grand que celui de commander au monde, celui de savoir sacrifier, dans l'intérêt du peuple, les rancunes, les vengeances personnelles et les mille petites passions qui peuvent agiter le cœur d'un despote.
Mais le triomphe de l'Eglise sur les passions humaines n'est pas toujours aussi facile ni aussi éclatant : pour l'obtenir, il faut des siècles de patience et d'efforts obscurs.
Un seul exemple suffira à montrer dans quel état de despotisme et de barbarie l'Eglise a trouvé le pouvoir en Gaule, à l'arrivée des Mérovingiens, sortis des forêts de la Germanie ; c'est celui de Glovis abattant de sa francisque la tête d'un soldat, coupable d'avoir brisé un vase, et lui disant : « Qu'il te soit fait comme tu as fait au vase de Soissons ! »
Voulons-nous savoir comment l'Eglise a transformé cette âpre
férocité ? Contemplons saint Louis sortant de son palais pour aller, à THôtel-Dieu, baiser les pieds des pauvres, et les servir de ses propres mains. Le fier Sicambre s'est adouci; en abaissant sa tête sous la main d'un pontife, il a perdu la barbarie de son berceau.
Le Moyen Age, l'époque qui a accepté le plus franchement et le plus docilement le droit social chrétien, est peut-être celle qui, en somme, a le moins souflert du despotisme des gouvernements.
Plus tard, il est vrai, sous l'influence des légistes héritiers des traditions du Bas-Empire, l'omnipotence du prince reparaît, et l'on accuse ÏEglise de la favoriser en faisant alliance, par exemple, avec la monarchie d'un Louis XIV. Mais qui donc, parmi les ecclésiastiques marquants du grand siècle, a donné prise à une telle accusation ? Est-ce Bossuet, qui parlait si librement devant le prince de « Celui qui règne dans les deux, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance? »
Est-ce Bourdaloue, qui frappait « comme un sourd » sur les désordres royaux, et ne craignait pas de répéter devant toute la cour à l'illustre coupable les paroles du prophète Nathan à David criminel : « Tu es ille vir ! Prince, vous avez outrepassé vos droits ? ))
Est-ce Massillon, qui disait à Louis XV : « Sire, toute puissance vient de Dieu, et tout ce qui vient de Dieu n'est établi que pour Tutilité des hommes. Les grands ne doivent leur élévation qu'aux besoins pubHcs, et ils perdent le droit et les titres qui les font grands dès qu'ils ne veulent l'être que pour eux-mêmes? »
On aurait beau chercher, même à cette époque d'union intime entre les deux puissances, un exemple de complaisance servile vis-à-vis du pouvoir despotique. Si une parole d'imprudente flatterie échappe à un représentant de l'Eghse, elle est immédiate-
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ment réprimée. C'est ce qui arriva, sous le règne de Philippe II d'Espagne, à un prédicateur qui, à Madrid, en présence du roi, avait avancé que les princes ont un pouvoir absolu sur la personne de leurs sujets, ainsi que sur leurs biens : il fut condamné par l'Inquisition.
Mais si l'Eglise a toujours condamné la t} rannie de l'Etat, toujours aussi elle a commandé aux sujets l'obéissance et la fidélité qui sont absolument nécessaires au maintien de l'ordre, au fonctionnement régulier du corps social.
Gomme autrefois, au milieu des plus ardentes persécutions, les chrétiens demeuraient fidèles à César et priaient pour lui dans l'oblation du saint Sacrifice, ainsi l'Eglise, continuant cette tradition à travers tous les siècles de son histoire, n'a pas cessé de prêcher la fidélité aux princes de la terre et l'obéissance à toutes les lois justes, jusqu'à en faire une obUgation de conscience.
Ce n'est pas à un homme que les chrétiens obéissent, ITiomme est trop grand pour obéir à un homme. Le commandement d'obéir aux princes vient de Dieu, et c'est à Dieu que le sujet obéit lorsqu'il exécute les ordres d'un prince, parce que le prince tient de Dieu la couronne et le sceptre pour régner selon la volonté divine, selon le droit et la justice.
Ainsi l'autorité, qui est un droit émanant de la raison, et qui dérive de la volonté de Dieu même, prend la place de la force, qui n'est qu'un fait. Voilà pourquoi l'Eglise conférait le sacre et l'onction aux empereurs et aux rois, pourquoi elle bénissait l'épée du chevalier, et marquait les limites du territoire des villes fibres avec la statue d'un saint. Voilà pourquoi aussi l'Eglise nommait ses rois, rois par la grâce de Dieu, parce que c'est de Dieu que vient tout pouvoir, et que c'est sa grâce qui
seule a élevé Thomme au-dessus de Thomme, parce que toute domination relève de lui et doit le servir, servir la vérité et la foi, la justice et le droit.
Qu'on se rappelle les nombreuses interventions des pouvoirs ecclésiastiques en faveur de l'obéissance due aux princes civils, depuis l'ordre donné par saint Pierre à ses fidèles : « Servi, suhditi estote i7i omni timoré dominis, etiam dyscolis », jusqu'aux directions données, de nos jours, à la France par Léon XIII, relativement à l'acceptation de la forme républicaine.
Obligée de traiter avec les monarchies absolues, qui, moyennant certaines conditions, peuvent procurer le bonheur des peuples comme toute autre forme de souveraineté, l'Eglise les a volontiers reconnues et leur a même assuré le respect de ses enfants; mais, témoin trop souvent désarmé des abus de l'absolutisme, elle a toujours tendu à faire participer les sujets euxmêmes, dans une certaine mesure, au gouvernement.
Avant de rappeler les principales libertés qu'elle a fait octroyer aux sujets, quand elle ne les a pas conquises de haute lutte, nous demandons la permission d'exposer en abrégé la théorie des principaux théologiens du Moyen Age sur l'origine et l'essence du pouvoir civil. On ne saurait rencontrer nulle part de doctrines plus sagement hbérales.
Selon les docteurs scolastiques, la souveraineté réside de droit naturel, et par là même divin, dans la multitude, qui la communique au souverain, un ou collectif, qu'elle a choisi. Dans ce cas, les détenteurs du pouvoir ne sont pas révocables ad nutum. La multitude peut même garder la souveraineté pour elle-même, en se constituant en démocratie pure ; mais la chose, d'après tous les auteurs, est très difficile, et n'est même praticable que dans des sociétés composées d'un petit nombre de membres. Cette
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théorie a été soutenue par des théologiens de grand mérite, et, entre autres, par Victoria, Dominique Soto, Bellarmin, Suarez, saint Liguori et Balmès.
Voici la principale raison alléguée par ces auteurs en faveur de leurs doctrines. Le pouvoir de faire des lois appartient au peuple tout entier. Saint Thomas l'affirme expressément : u Condere legem vel pertinet ad totam multitudinem , vel pertinet ad personam publicam quœ totius multitudinis curam habet. » De plus, la multitude possède, de l'aveu de tous, le droit de déterminer la forme de gouvernement qu'elle préfère : monarchie, aristocratie ou démocratie ; elle peut même, en certains cas, changer la forme du gouvernement, pourvu qu'elle respecte les droits acquis. Enfin, elle peut désigner le sujet en qui résidera le pouvoir souverain; elle peut, par des chartes ou constitutions, étendre ou restreindre plus ou moins son autorité. Or, ces diverses facultés sont précisément les principaux attributs de la souveraineté ; donc la souveraineté appartient à la multitude {saltem quoad hahitum).
De ces principes, Suarez déduit le droit, pour le peuple, de renverser un tyran devenu intolérable.
Des théologiens modernes, parmi lesquels Mgr Sauvé, prétendent, en s'appuyant sur la même théorie, « qu'un peuple libre de toute sujétion à un pouvoir légitime, peut déclarer vouloir toujours garder en soi la souveraineté [quoad habitum), et n'en déléguer que l'exercice total ou partiel (1). »
On ne peut guère, il est vrai, s'imaginer qu'un peuple veuille garder la souveraineté quoad habitum et quoad omnes actus, parce qu'il est dans toute démocratie, si radicale qu'on la suppose, certains actes que le peuple ne peut pas faire par liii-
(1) Questions religieuses et sociales, p. 384.
même et qu'il est obligé de faire accomplir par des délégués, par exemple les actes du pouvoir exécutif; mais il ne répugne pas que, dans une démocratie peu nombreuse, le pouvoir législatif appartienne au peuple, etiam quoad actum. (Voir S. Thomas, cité plus haut.) Nulle part, nous le répétons, nous n'avons trouvé de théories plus larges, sur ces déhcates questions, que dans les théologiens catholiques. Mais quelque opinion qu'on embrasse en cette matière, il faut admettre que la légitimité du pouvoir est soumise à l'observation de certains devoirs. Toutes les théories orthodoxes assurent à la morale une maîtrise sur la politique. Or, la morale, cette abstraction, avait, au Moyen Age, pour incarnation la Papauté. A titre de chef d'Etat, le prince était justiciable du chef de la chrétienté, comme il l'était du Pape à titre de chrétien.
« Aux époques où le Christianisme a prise sur les esprits, dit M. Goyau, on ne conçoit pas le pouvoir comme une jouissance qu'on tient de l'hérédité, et qui n'impose aucune responsabilité terrestre; on le conçoit comme une charge reçue de Dieu, par l'intermédiaire du peuple, et les droits de la souveraineté sont donnés aux rois comme un moyen d'exercer leur charge. Subordonnés à une fin, ces droits ne sont donc pas absolus ; on ne les conserve que si Ton en fait un bon usage en vue de cette fin. Le pouvoir est un service pubhc ; le roi est un « fonctionnaire » ; les intérêts du service passent avant les caprices du fonctionnaire. Défense au roi de considérer son royaume comme une table rase, sur laquelle il peut édifier à son gré des institutions et des lois : il y a des droits acquis qu'il lui faut respecter, des lois antérieures auxquelles il ne saurait préférer sa seule volonté, et la loi morale, enfin, dont il doit être le sujet. Qu'il élève les yeux ou qu'il les abaisse, le souverain du Moyen Age se voit entouré de
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limites; il s'incline devant les unes, s'il regarde en haut : tracées: par Dieu et par l'Eglise, elles sont absolues; il s'arrête devant les. autres, s'il regarde en bas : opposées par les institutions établies,, par la tradition et par la volonté des peuples, elles ne peuvent être violées sans entente avec ceux-ci.
Rappelez-vous Louis XV enfant, auquel on apprend à gouverner suivant des maximes païennes, avant qu'il apprenne à vivre suivant des mœurs païennes. Son précepteur lui montre la foule,, et lui dit : « Sire, tout cela est à vous. » C'est exactement l'inversede la théologie politique du Moyen Age. Or, cette théologie n'était pas désarmée. Si le roi franchit l'une ou l'autre hmite, il commet un abus. La déposition du coupable est le châtiment de l'abus. Les peuples réclament cette déposition pour la justice et pour leur liberté. Qui la prononcera pourtant? Les peuples euxmêmes? Cela est possible; ils prétendent en avoir le droit; en plusieurs circonstances ils l'exercent, en 1077, par exemple, lorsqu'ils déposent Henri IV et élisent Rodolphe de Souabe.- Maistoute assemblée est divisée contre elle-même ; il y a une majorité et une minorité, qui défendent chacune des intérêts divers plutôt que la justice; et puis le droit de déposition effraie peut-être plusles sujets que le souverain. La besogne, lorsqu'elle devient grande, reste périlleuse et délicate ; ils désirent la faire et ils redoutent de l'avoir faite ; cela les gêne de se sentir si puissants ;, ils craignent l'instabilité; rien de commun entre eux et les modernes, qui, puérilement contents de faire acte de souveraineté, ressemblent souvent à des enfants cassant leurs jouets pour se prouver à eux-mêmes que les jouets sont bien à eux. Mais si les peuples, à cette époque, se sentent mal préparés ài discerner la légitimité d'une déchéance, qui donc dira cettedéchéance nécessaire? Ce sera le Pape.
Il est juge souverain de la rectitude des actions humaines :
c'est une majeure, établie par la théologie dogmatique, confirmée
par les faits. « De ce lieu où j'ai été placé, il me faut, que je le
veuille ou non, annoncer à toutes les nations la vérité et la jus-
^ tice », écrivait Grégoire VII aux Lombards.
P* Or on n'est roi [rex) que si l'on agit avec rectitude {recte) r c'est une mineure établie par la théologie morale, encore qu'elle soit fréquemment démentie par les faits. Les évêques espagnols aux sixième et septième siècles, Jonas et Hincmar au neuvième, proclament cette vérité, qui est une menace pour les rois. Et Nicolas I" écrivait à l'évêque de Metz : « Voyez si les rois sont régis par la justice, sans quoi il faut les tenir plutôt pour des tyrans que pour des rois, et, loin de leur être soumis, nous^ devons leur résister et nous élever contre eux. »
Pour accorder au Pape une juridiction souveraine sur les rois,, il suffit de rapprocher cette majeure et cette mineure : le Moyen Age acheva le syllogisme. Mais dans cette mineure elle-même un terme demeure vague : qui définira cette rectitude exigée des rois? La Papauté s'en attribue la définition, comme elle s'en attribue la surveillance. Le Souverain exerce une fonction sociale, qui lui impose des devoirs : s'il les viole ou les oablie,- Dieu est désobéi. De bonne heure, les rois Anglo-Saxons et les Carolingiens reçurent cette leçon. La Papauté retendit à tous lessouverains du Moyen Age. Au-dessous de l'Empereur, ils apparaissent comme des sous-vicaires de Dieu, et les Pontifes veillent à ce que ce sous-vicariat soit bien occupé : sinon il y aurait une lézarde dans l'architecture du plan divin. Ainsi tout prince est, en quelque mesure, justiciable du Saint-Siège pour sa conduite envers ses sujets.
Philippe I", roi de France, était un méchant et triste sire ;
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Grégoire VII écrit à Tépiscopat français : « Il y a longtemps que le royaume de Franco, autrefois si glorieux et si puissant, a commencé à déchoir de sa splendeur, et à remplacer les insignes de la vertu par ceux de la corruption. Mais aujourd'hui il paraît avoir perdu toute sa gloire et toute sa beauté puisque les lois y sont méprisées, la justice foulée aux pieds et qu'on y commet les crimes les plus honteux, les plus cruels et les plus déplorables, avec tant d'impunité que la licence semble être passée en droit. » Décrivant le misérable état du royaume, il ajoute : « C'est votre roi qui est la cause de ces maux, lui qui ne mérite pas le nom de roi, mais de tyran; qui, entraîné par le démon, passe toute sa vie dans le crime et Tinfamie ; qui, portant inutilement le sceptre, non seulement donne occasion aux crimes de ses sujets par la faiblesse de son gouvernement, mais les y excite par son exemple.
« 11 vient encore d'extorquer, comme un voleur, une somme énorme aux marchands qui étaient venus de divers pays à une foire en France. Cette iniquité révoltante le couvre à jamais d'opprobre et d'infamie. Vous, mes frères, vous êtes aussi en faute, puisque c'est fomenter les crimes que de n'y pas résister avec la vigueur épiscopale. Nous vous sommons de parler au roi, afin qu'il répare le tort qui a été fait aux marchands. » Et le Pape termine en menaçant Philippe 1" d'excommunication.
La correspondance des Papes du Moyen Age est pleine de semblables avertissements. A leurs yeux, un royaume opprimé, c'est une partie de la chrétienté qui souffre : ni eux-mêmes ni le reste de la chrétienté n'y doivent rester insensibles. Tout crime impuni leur apparaît comme une perturbation dans l'économie du monde; ils veulent que le monde entier s'en émeuve. Nicolas I" multiphe les lettres aux souverains pour que, conjurant leurs efforts, ils
amènent Lothaire à reprendre sa femme. Alexandre III frappe d'interdit tout fidèle qui, pouvant dénoncer ou trouver Fauteur d'un crime, s'en abstient. Le règne du mai dans un pays est un mal pour les pays voisins ; les Papes du Moyen Age ont une conception précise de l'unité du monde chrétien; cette conception dirige et guide leurs démarches. La surveillance exercée par Grégoire VII sur Phihppe I". est considérée par les politiciens de l'ancien régime ou du régime moderne comme un attentat à l'indépendance du royaume de France ; c'est que les notions politiques ont complètement changé. Le mot France, aujourd'hui, évoque immédiatement en notre pensée l'image d'une ligne de frontières; nous voyons, tout de suite, ce qui sépare chaque nation du reste du monde. Le royaume de France, pour Grégoire VII, n'est pas un corps distinct, un organisme à part; c'est le membre d'un corps, c'est la fraction d'un organisme : ce corps et cet organisme s'appellent la chrétienté. « Le Pape, disait Innocent III, est établi au-dessus des nations. » Il ne revendiquait pas une suprématie sur chacune d'elles prise à part, mais toutes formaient un ensemble auquel il présidait.
La Papauté, par ses légats, s'y multipliait et s'y ramifiait. Elle les promenait à travers l'Europe, à périodes irréguHères, et parfois sans mission définie. Ils représentaient l'Apôtre, donnaient en son nom conseil et justice, et parlaient haut aux grands pour la tutelle des petits. Le Pape les voulait inviolables, et ne l'obtenait pas toujours du souverain ; il les voulait inflexibles, et ne l'obtenait pas toujours des légats. Mais l'envoi même de ces personnages était une manifestation ; la Papauté attestait par là sa volonté et son besoin de se tenir en contact perpétuel avec le monde, d'être informée promptement et sûrement, d'apporter ses services dès qu'ils étaient réclamés, et parfois même de les
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imposer. Car l'Apôtre considérait que ce n'était pas son devoir seulement, mais son droit aussi de redresser tous les torts et de restaurer l'ordre : en désignant des légats « pour réta*blir la concorde dans le royaume de Germanie », Grégoire VII prétendait remplir une obligation de sa charge.
« Grâce à l'Eglise romaine, écrit Joseph de Maistre, la grande charte européenne était proclamée, non sur du vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques. » Ne nous laissons pas égarer par ce mot « charte. » Rien d'analogue, ici, à la fiction constitutionnelle du monarque qui règne et ne gouverne pas, caressée volontiers par l'Europe contemporaine. Pour interdire au souverain l'abus du pouvoir, cette théorie moderne lui interdit l'exercice naême du pouvoir: il règne, ce qui est une jouissance; on empêche la royauté de dégénérer en tyrannie en la transformant en une sinécure. Le droit public du Moyen Age, au contraire, ne permettait au prince de régner que si le prince faisait son métier de gouvernant ; mais il soumettait à un contrôle les actes de ce gouvernement ; la sanction de ce contrôle pouvait être la déposition du souverain par le Pape, juge suprême de la chrétienté (1). »
L'Eglise ne concourt pas seulement, pendant le Moyen Age,, à imposer un frein aux appétits tyranniques des princes temporels, par les menaces de déposition ou de censures ; elle encourage les sujets à conquérir peu à peu les libertés politiques qui,, selon la théorie exposée plus haut, sont sinon essentielles, du moins fort utiles à toute société sagement constituée.
Pour donner aux peuples l'idée de la liberté et leur en inspirer l'estime, elle n'a qu'à leur montrer sa propre constitution.
(l) Le Vatican, les Papes et la Civilisation, p. 67 et suiv.
Les nations de l'Europe avaient alors sans cesse les yeux tournés vers le Chef suprême de l'Eglise, vers celui qui avait reçu la mission de gouverner le royaume de Dieu sur la terre, et qui le gouvernait, non d'après son bon plaisir et son caprice, mais d'après les lois éternelles, comme serviteur des serviteurs de Dieu, et avec une main assez forte pour retenir dans le sein de l'unité de la foi tant de millions d'hommes répandus sur toute la surface du globe. Elles voyaient encore avec lui et autour de lui ses frères les évêques, formant un Sénat, le plus auguste du monde, une aristocratie qui ajoutait par ses conseils à la sagesse du gouvernement sans en énerver la vigueur. La division des diocèses s'étendait sur la terre comme un filet immense, embrassant dans ses réseaux la diversité des peuples et en faisant une unité d'un ordre supérieur.
Les synodes provinciaux et diocésains étaient des écoles où s'apprenait le maniement des affaires publiques. Ils ouvraient à l'esprit de larges horizons, et l'éveillaient pour l'examen des plus importantes questions politiques ; ils pouvaient même initier aux formes de la résistance légale. Le principe de la constitution représentative n'était-il pas tout trouvé ?
De plus, « l'EgUse chrétienne, dit M. Guizot, a constamment maintenu le principe de l'égale admissibilité de tous les hommes, quelle que fût leur origine, à toutes ses charges, à toutes ses dignités. Autour d'elle, tout était placé sous le régime du privilège ; elle maintenait seule le principe de l'égalité, de la concurrence. Elle appelait toutes les supériorités légitimes à la possession du pouvoir (1). »
Un tel exemple ne pouvait être perdu. Des corporations laïques
(1) Histoire de la Civilisation en Europe, leçon V.
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se formèrent partout sur le modèle des monastères et des associations ecclésiastiques. Les maisons se groupèrent autour des abbayes, et formèrent des villes, au milieu desquelles se développa un intérêt commun, un principe d'unité, un germe de force. Les hommes ainsi réunis apprirent à se consulter entre eux, à se choisir des magistrats, à leur obéir, à s'organiser. Familiarisés par l'Eglise avec les idées d'autorité et d'obéissance, de légalité et de liberté, habitués par elle à la disciphne et à l'ordre, au dévouement et au sacrifice, ils possédaient tous les éléments de l'union civile et politique et les conditions de la durée. Et c'est ainsi que se formèrent les villes hbres de l'Allemagne et des Pays- Bas qui excitèrent tant de fois l'envie de leurs voisins par leur sage organisation et leur prospérité. C'est ainsi également que se forma le saint empire romain germanique. « De même, dit Hettinger, que, prenant de la chaux, du sable et de la pierre, l'EgHse faisait monter ces grossiers matériaux, après les avoir bénits, en voûtes élancées et majestueuses, et pénétrait ensuite toute cette masse de tant de vie et de sentiment, que l'œuvre semblait être quelque chose de spirituel, et que sa propre pensée éclatait dans tout le monument : de même elle avait pris toutes les choses matérielles qu'on nomme des armes, la puissance d'un grand peuple, les hens du sang, et en les disposant suivant son plan et sa forme propre, elle en avait construit un édifice politique où se reflétait visiblement sa pensée. Lorsqu'au jour de son couronnement, l'empereur paraissait la couronne sur la tête, tenant le sceptre d'une main et de l'autre le globe du monde, faisant porter devant lui la croix avec la lance et le glaive, entouré de chevaliers, ses vassaux, et des délégués des villes libres du Danube et du Rhin, alors, transporté à la vu e d'un si grand spectacle, le peuple pouvait faire entendre le cri solennel :
Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat ! Toute la constitution du Moyen Age est dans ces mots, et, bon gré mal gré, ils résument aussi Tidéal de la constitution de toute société politique, même moderne, qui, après tout, ne doit pas être autre chose que le triomphe de l'esprit sur la matière, la domination du droit et des idées divines que les lois humaines ont pour mission d'apphquer et de réaliser dans le monde (1). » JJP* Dans la France du Moyen Age, la conquête des libertés politiques prit une forme spéciale : ce fut l'établissement des communes.
« Supposons, dit M. Guizot, qu'un bourgeois du xii° ou du xiii^ siècle vienne visiter une de nos villes actuelles ; il s'enquiert de ce qui s'y passe, de la manière dont elle est gouvernée, du sort des habitants : on lui dit qu'il y a hors des murs un pouvoir qui les taxe comme il lui plaît, sans leur consentement ; qui convoque leur mihce et l'envoie à la guerre, aussi sans leur aveu. Il apprend qu'un fonctionnaire administre de loin les affaires de la commune et leur dicte des lois ; que sans son autorisation les habitants n'ont nul droit de s'assembler, de délibérer en commun sur ce qui les touche. On lui dit que la commune n'a pas le droit de choisir ses juges ou de se régir par ses coutumes ; on lui dit enfin que la cloche de leur église ne les appelle plus pour déhbérer sur la place publique ou dans le lieu saint. Le bourgeois du^ii^ siècle demeure confondu.
Mais la scène change. Un Français du xix° siècle pénètre dans une commune du Moyen Age : il se trouve dans une espèce de place forte défendue par un peuple armé. Ce peuple se taxe, élit ses magistrats, juge, punit, s'assemble pour délibérer sur
(1) Apologie di' Christianisme, t. III, p. 330.
ses affaires. Tous viennent à ces assemblées ; ils font la guerre ou des alliances pour leur compte avec ou contre leurs seigneurs ; ils ont une milice, un drapeau, un blason ; ils battent monnaie, s'imposent des lois, réforment leurs coutumes ; en un mot, ils se gouvernent, ils sont souverains. Le Français du xixe siècle ne peut en croire ses yeux. »
Quel spectacle étrange, en effet, pour un homme de notre -époque, habitué à la centralisation moderne ! Les communes sont autant de petits Etats souverains, traitant avec le roi de puissance à puissance. Les communes s'engagent hbrement à lui fournir des milices et de Targent, dans un danger national, comme elles le firent à Bouvines ; et, à son tour, le roi s'engage à les secourir et à respecter leurs franchises. Quand saint Louis fait son entrée dans une ville, il doit prêter serment sur les saints Evangiles, en présence des notables et du clergé, qu'il maintiendra à perpétuité, lui et ses successeurs, la charte octroj^ée à la ville avec tous ses droits, coutumes et franchises. Ainsi le veut l'usage. Alors seulement lui sont ouvertes les portes dont les échevins gardent les clefs.
Comment se sont formées les communes? Guizot en fait remonter l'origine à l'affranchissement des esclaves, qui fît entrer dans la société un grand nombre d'hommes indépendants, distincts des nobles par les intérêts comme par la race, et se coaHsant pour se protéger mutuellement. Mais l'abolition de l'esclavage, à qui est-elle due ? A l'EgKse, nous l'avons prouvé dans un précédent chapitre. Qui donna l'idée aux faibles de se coaliser pour résister aux oppressions de la puissance féodale ? Encore l'Eglise. Qui inspira aux rois de France l'idée de favoriser ces coahtions? L'abbé Suger, c'est-à-dire toujours l'Eglise.
Il fallut parfois arracher de haute lutte aux seigneurs laïques
les franchises des bourgeois ; mais partout où le seigneur était un évêque, la chose alla comme d'elle-même. Rappelons un exemple bien connu du désintéressement de ces seigneurs ecclésiastiques.
En 1113, les droits de seigneurie sur la ville d'Amiens étaient partagés entre son évêque Geoffroi et trois autres châtelains.
De lui-même et gratuitement, l'évêque céda son droit, et concourut même à rédiger la charte de la nouvelle commune. Un autre seigneur, le moins puissant des trois, céda aussi ses droits, mais moyennant des garanties et une rançon. Quant aux deux autres, ils jurèrent qu'ils maintiendraient jusqu'au dernier privilège de leur titre : de là, guerre acharnée entre leurs partisans ^t ceux de la Commune.
Pour s'assurer une protection contre ces puissants ennemis, la ville d'Amiens recourut au roi Louis VI, le priant de reconnaître la constitution municipale et d'appuyer au besoin, par la force de ses armes, les droits de la Commune. L'évêque Geoffroi, le défenseur naturel de la cité, fut chargé de la négociation.
Louis VI vint au secours de la ville d'Amiens, et l'évêque plaida publiquement devant lui et devant le peuple assemblé la cause des libertés communales : « De même, disait-il, que les princes et seigneurs de la terre, en respectant les droits et la berté de leurs sujets, peuvent acquérir l'amour de Dieu et du prochain, de même aussi, en violant et altérant les privilèges populaires, ils peuvent encourir l'indignation du Très-Haut, perdre la faveur du peuple et charger leurs âmes d'un fardeau éternel. Nous donc, après avoir obtenu du seigneur roi Louis qu'il octroyât cette Commune et la corroborât du sceau royal, nous la confirmons par le serment, l'autorité épiscopale et le lien de l'anathème. Excommunication contre tous ceux qui sont
CiVILIS. CURÉT. — *♦
322 l'église et le progrès moral
ou seront assez hardis pour l'attaquer ! Que tous ceux, au contraire, qui la respecteront et mourront pour sa défense demeurent sans fin avec ceux qui habitent la maison du Seigneur ! »
L'évêque Geoffroi fut élevé plus tard au rang des saints, et si le mérite d'avoir fondé une commune ne lui fut pas compté, il y a sept siècles, parmi ceux qui le firent placer sur les autels, il n'en est pas moins juste de l'y ajouter comme un motif de plus pour révérer sa mémoire.
« Un jour peut-être, dit M. Edmond Demolins, on verra s'élever au milieu d'une des places publiques d'Amiens la statue de saint Geoffroi, tenant à la main le pacte d'association communale, et les générations actuelles qui ont perdu, avec le souvenir des bienfaits de l'Eghse, le souvenir de leur antique liberté, pourront lire sur un rouleau déployé ces mots expressifs : « Voilà ce que fît jadis pour les libertés pubhques et populaires cette Eglise à qui l'on reproche aujourd'hui de s'être mêlée aux intérêts de la politique ! Que seraient devenus les peuples si elle ne s'en était
jamais occupée? »
Gomment ces libertés ont-elles disparu? Nous allons l'apprendre des historiens les moins suspects de partiaUté en faveur du catholicisme.
(( Les peuples, dit Théophile Lavallée, apprirent de la Papauté qu'ils avaient des droits et osèrent le dire en face à leurs tyrans ; mais le jour où la royauté se sépara de la Papauté, elle commença à être absolue. Le soufflet donné par Philippe le Bel à Boniface VIII atteignit les libertés populaires. » — « Les légistes, dit Michelet, furent, sous les petits-fils de saint Louis, les tyrans de la France ; ils procédèrent avec une horrible froideur, il en coûte de V avouer, à la centralisation monarchique et à ces Parlements où tout viendra se perdre : ce droit laïque est surtout
l'ennemi du droit ecclésiastique. » — « Les légistes, ajoute Renan, poursuivirent l'idéal d'une monarchie administrative sa7is libertés publiques et d'une église nationale presque indépendante de celle de Rome. « — « La convocation des Etats généraux, dit enfin le grand historien des communes, Augustin Thierry, coïncide avec la violation des libertés municipales... Le Tiers-Etat puisait son esprit à deux sources diverses : les Corporations urbaines attachées aux franchises locales, et la classe des officiers de justice, avocats, juges, conseillers, qui n'admettaient qu'un droit, celui de l'Etat ; qu'une liberté, celle du prince. Ils érigèrent en principe absolu cette maxime impie du Digeste : Qiiod principi placuit legis habet vigorem... Ils furent contraints, sous peine de manquer à leurs propres maximes, de poursuivre et de condamner juridiquement les libertés des cités et des communes, patries de leurs pères, boulevard de leur nation, contre toutes les tyrannies. Il y eut sous Charles VII diminution de droit pohtique, et la monarchie moderne fut trouvée. Ce fut l'un des plus beaux caractères, l'un des plus grands talents du corps judiciaire, ce fut le chanceKer de l'Hôpital qui signa l'ordonnance rendue à Mouhns en 1570, par laquelle furent confisquées au profit du roi la justice civile, l'administration élective, toutes les libertés de cent villes de France... Enfin, le règne de Louis XIV marque l'épanouissement de ce long travail social qui sépare l'Eghse de l'Etat, le devoir social des choses de la conscience, ce régime ennemi de la liberté. »
On sait dans quel gouff're vinrent s'engloutir définitivement les libertés communales : « Si chaque citoyen, avait écrit l'auteur du Contrat social, n'est rien et ne peut rien, on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu'elle peut atteindre. »
324 l'kglisk et ie progrès moral
La Révolution française se chargea de réaliser ce beau programme, et alors commença cette oppression savante sous laquelle nous gémissons encore. Depuis Abailard jusqu'à Jean- Jacques Rousseau, tous ceux qui ont déclaré la guerre à l'Eglise ont déclaré la guerre aux libertés du peuple. C'est un fait.
Et maintenant que, l'histoire en main, nous avons suivi l'Eglise, à travers les siècles chrétiens, dans son action pacifiante et libératrice, résumons en quelques lignes son œuvre politique depuis sa fondation.
Sortie mutilée, mais radieuse, des catacombes et des amphithéâtres romains, l'EgUse est allée au-devant des barbares, et, sous sa parole, le Sicambre adouci a courbé la tête. A une société violente, elle a enseigné la douceur; à des hommes vindicatifs, elle a fait un devoir du pardon ; à la hiérarchie féodale, elle a opposé l'égalité de tous les hommes; à la turbulence la discipline ; à la servitude la liberté ; à la force le droit. Contre des maîtres superbes elle a protégé l'esclave; contre le divorce et la polygamie, elle a défendu les droits de la femme, des enfants , de la famille. Les Etats ne connaissaient plus, pour les fonctions publiques, que la succession selon la chair, elle leur a montré la succession selon l'esprit, par la libre élection des abbés, des évêques et des pontifes mêmes ; des serfs sont venus s'asseoir dans la chaire de Saint-Pierre, au-dessus des rois. Les barbares avaient fait litière de la civihsation antique ; elle en a recueilli, dans ses monastères, les débris mutilés. Les princes et les seigneurs féodaux se croyaient au-dessus de toute loi ; les Papes ont fait gronder sur leurs têtes les foudres de l'Eglise. Alors que la force seule régnait, les Papes se sont faits les gardiens de la loi morale, et à ceux des princes qui ont violé ces lois, ils les ont rappelées en déliant les sujets du serment de fidélité.
Quel est le secret d'une action si étendue, si profonde, si universelle ? Est-ce l'habileté politique des Papes ? Sans doute ; mais aucun moyen purement humain ne saurait expliquer un pareil ascendant sur les princes et sur les peuples.
L'Eglise, nous l'avons vu, s'est toujours donnée comme la gardienne des lois morales, et c'est parce qu'elle commande au nom de Dieu qu'elle a toujours parlé aux puissances d'ici-bas avec une autorité inébranlable.
Nous rappelions au commencement de ce chapitre l'exemple de saint Ambroise arrêtant Théodose sur le seuil du temple. C'est une consolation de penser que, de nos jours, la race de ces grands évêques n'est pas éteinte, et qu'en plein xix^ siècle, un pontife a pu, en des termes d'une énergie incomparable, rappeler à un empereur parjure les droits de la justice éternelle. Citons cette belle page de la vie de Mgr Pie : elle montrera au lecteur que, malgré le triomphe momentané de la Révolution, l'Eghse est loin de se déclarer à jamais vaincue.
(( Napoléon III et le prélat étaient seuls dans ce palais des Tuileries, qui est maintenant détruit de fond en comble. Le courageux évêque de Poitiers blâma ouvertement le souverain de favoriser l'invasion du territoire pontifical, après avoir protégé la Turquie dans la glorieuse expédition de Crimée. Napoléon écoutait son audacieux interlocuteur avec surprise et embarras ; tantôt il levait sur lui ses yeux d'ordinaire à demi fermées, tantôt il tordait ses longues moustaches. Enfin, il s'approcha de lui, se passant la main sur le front, et il détourna le sujet de l'entretien :
— a Mais enfin, Monseigneur, n'ai-je pas fait suffisamment mes preuves de bon vouloir en faveur de la religion ? La Restauration elle-même a-t-elle fait plus que moi ? »
— « Je m'empresse de rendre justice aux religieuses dispo-
sitions de Votre Majesté, et je sais reconnaître, Sire, les services qu'elle a rendus à Rome et à FEglise, particulièrement dans les premières années de son gouvernement. Peut-être la Restauration n'a-t-elle pas fait plus que vous. Mais laissez-moi ajouter que ni la Restauration, ni vous, n'avez fait pour Dieu ce qu'il fallait faire, parce que ni Tun ni l'autre vous n'avez relevé son trône, parce que ni l'un ni l'autre vous n'avez renié les principes de la Révolution, dont vous combattez cependant les conséquences pratiques; parce que l'Evangile social dont s'inspire l'Etat est encore la Déclaration des droits de l'homme, laquelle n'est autre chose. Sire, que la négation formelle des droits de Dieu. Or, c'est le droit de Dieu de commander aux Etats comme aux individus. Ce n'est pas pour autre chose que Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre. Il y doit régner, en inspirant les lois, en sanctifiant les mœurs, en éclairant l'enseignement, en dirigeant les conseils, en réglant les actions des gouvernants comme des gouvernés. Partout où Jésus-Christ n'exerce pas ce règne, il y a désordre et décadence.
« Or, j'ai le devoir de vous dire qu'il ne règne pas, paripi nous, et que notre Constitution n'est pas, loin de là, celle d'un Etat chrétien et catholique. Notre droit pubhc établit bien que la religion catholique est celle de la majorité des Français ; mais il ajoute que les autres cultes ont droit à une égale p7^otection. N'est-ce pas prononcer équivalemment que la Constitution protège pareillement la vérité et l'erreur? Eh bien, Sire, savez-vous ce que Jésus-Christ répond aux gouvernements qui se rendent coupables d'une telle contradiction ? Jésus-Christ, roi du ciel et de la terre, leur répond : « Et moi aussi, gouvernements qui vous succédez en vous renversant les uns les autres, moi aussi je vous accorde une égale protection. J'ai accordé une égale pro-
tection à l'Empereur votre oncle ; j'ai accorde la même protection à la République; et à vous aussi, la même protection vous sera accordée, »
— « Mais encore, ajouta l'Empereur, croyez-vous que l'époque où nous vivons comporte cet état de choses, et que le moment soit v^enu d'établir ce règne exclusivement religieux que vous me demandez? Ne pensez-vous pas, Monseigneur, que ce serait déchaîner toutes les mauvaises passions? »
— « Sire, répHqua l'Evêque, quand de grands pohtiques comme Votre Majesté m'objectent que le moment n'est pas venu, je n'ai qu'à m'incliner, parce que je ne suis pas un grand poHtique. Mais je suis un évêque, et, comme évêque, je leur réponds : Le moment n'est pas venu pour Jésus-Christ de régner : eh bien! alors, le moment n'est pas venu pour les gouvernements de durer (1). »
Quelques années après, la France succombait sous l'efTort des armées allemandes, et l'Empire sombrait à Sedan.
Qui ne se rappelle avec émotion l'entrevue de Grégoire XVI et du czar Nicolas? Dans cette rencontre mémorable du droit et de la force, tout se passe sous le regard de Dieu seul ; mais les témoins d'antichambre nous apprennent que le pontife désarmé terrassa le tout-puissant empereur. « Le czar Nicolas, nous dit l'un d'eux, était entré, selon son habitude, d'un pas ferme, avec cet air de grandeur royale, ce visage de statue, ce maintien imposant et martial, libre et aise, ces regards gracieux et cette pohtesse pleine de condescendance qui lui étaient propres. Il traversa ainsi les antichambres, semblable à l'aigle impérial, éclatant de beauté et d'ardeur, aux plumes lisses et brillantes,
(1) Histoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, t. IH, ch. xi.
328 l'église et le progrès moral
et à l'œil vainqueur, tout glorieux de la rapidité de ses ailes infatigables et de la vigueur de ses serres qui n'ont jamais lâché leur proie. Il revint de la conférence, tête nue, les cheveux en désordre, le visage hagard et pâle ; semblable à un homme qui aurait éprouvé en une heure toutes les longues agonies de la fièvre; marchant à grands pas, les épaules cambrées, sans voir ni saluer personne. Il ne donna pas à sa voiture le temps d'arriver au bas des escaliers, mais se précipita dans la cour, et s'éloigna en toute hâte d'un endroit où il paraissait avoir essuyé une défaite (1). »
L'Eglise emprunte à sa fonction de gardienne suprême des lois morales une puissance incomparable ; mais elle possède d'autres moyen d'action, d'une vertu toute surnaturelle, qui ne sont pas moins efficaces pour donner aux peuples le sens de la justice : ce sont les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Un protestant, lord Fitz-Wilham, en fait l'aveu avec une loyauté digne d'éloges : « Il est impossible, dit-il, d'établir la vertu, la justice, la morale sur des bases tant soit peu solides, sans le tribunal de la pénitence, parce que ce tribunal, le plus redoutable de tous les tribunaux, s'empare de la conscience des hommes, et la dirige d'une manière plus efficace qu'aucun autre tribunal. Or, ce tribunal appartient exclusivement aux catholiques romains.
« Il est impossible d'étabhr le tribunal de la pénitence sans la croyance à la Présence réelle, principale base de la foi catholique romaine, parce que, sans cette croyance, le sacrement de la communion perd sa valeur et sa considération. Les protestantsapprochent de la sainte table sans crainte parce qu'ils n'y reçoivent que le signe commémoratif du corps de Jésus-Christ ;
(1) Grégoire XVI, par M. Sylvain, p. 196, 197.
les catholiques, au contraire, n'en approchent qu'en tremblant, parce qu'ils y reçoivent le corps même de leur Sauveur. Aussi,, partout où cette croyance fut détruite, le tribunal de la pénitence disparut avec elle, la confession devint inutile, comme partout où cette croyance existe, la confession devient nécessaire, et ce tribunal qui se trouve nécessairement établi avec elle rend indispensable l'exercice de la vertu, de la justice, de la morale. Donc, il est impossible de former un système de gouvernement quelconque qui puisse être permanent ou avantageux, à moins qu'il ne soit appuyé sur la religion catholique romaine (1). »
Et maintenant, après avoir passé en revue les victoires paci-^ fîques de l'Eghse au sein des sociétés, n'allons-nous pas être obligés de clore ce chapitre par le récit d'une défaite?
Depuis 1870, le Pape, dépossédé de ses derniers lambeaux de territoire , ne possède plus au monde un coin de terre au delà du Vatican. A ce cri sauvage : « Le Cléricalisme, voilà l'ennemi ! » l'Europe officielle presque tout entière a répondu en déclarant la guerre au clergé et aux représentants de l'Eglise. Sans doute, les gouvernements athées qui détiennent le pouvoir sont fortement battus en brèche par l'anarchie et le socialisme; mais ces nouvelles puissances traitent elles-mêmes l'Eglise en ennemie, de sorte que tous les pouvoirs de la terre et de l'enfer semblent actuellement ligués contre elle.
Que servirait de dissimuler les menaces de l'avenir? L'Eglise les envisage avec d'autant plus d'assurance, qu'elle a pour elle les promesses d'éternelle vie laissées par son Fondateur, et que dès maintenant elle peut prévoir, même humainement, la fin de la tempête.
(1) Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique, jjar Mgr Gcrbet^
330 l'église et le progrès moral
La Révolution française, qui semblait devoir balayer le Saint- Siège avec les trônes, déchaînait les forces d'opinion : c'était rendre à l'Eglise les armes qui lui ont procuré toutes ses victoires.
Puissance d'opinion, le Pape bénéficie de la prépondérance acquise aujourd'hui aux puissances de cet ordre. Il est le chef de la société la plus nombreuse qui existe, de la plus disciplinée, en un temps où la force du principe d'association est décuplée par l'émiettement individualiste de tout ce qui pourrait faire contre-partie.
« Toutes les transformations de notre temps conspirent pour l'Eglise, dit M. de Vogué. Par suite du double mouvement démocratique et cosmopolite, il se fait un notable déplacement de la puissance publique. Les pouvoirs d'opinion, les pouvoirs internationaux grandissent aux dépens des pouvoirs officiels et limités dans un lieu : ainsi la presse, les grandes banques européennes, les vastes fédérations ouvrières. Si l'on pouvait doser comme une quantité pondérable la somme de puissance publique existante dans le monde, ou trouverait que la franc-maçonnerie, la Bourse de Paris ou le Times, par exemple , détiennent à des degrés divers une portion de cette puissance égale à celle que détenaient, il y a deux siècles, telle principauté, tel royaume secondaire.
« D'autre part, l'effet inéluctable de la démocratie est d'avilir les charges officielles, de relever par contre-coup les charges morales et intellectuelles, que l'opinion seule a conférées. Le Pape occupe la première de ces charges. Il représente l'opinion, mieux que l'opinion, la foi de nombreux millions d'hommes, et de plus, par delà le cercle des fidèles, la Papauté est encore un centre d'attraction pour beaucoup de libres intelligences (1). »
(1) Le Vatican, les Papes et la Civilisation, Epilogue.
D'autres circonstances encore contribuent à relever la puissance morale de la Papauté. La démocratie a définitivement triomphé chez quelques peuples des deux mondes ; elle assiège, et réduira inévitablement les citadelles qui lui résistent encore. Or, le Pontife clairvoyant qui occupe aujourd'hui le Siège apostolique a marqué son inclination pour la démocratie ; il ramène doucement l'EgUse à la tradition des origines et [du Moyen 'Age.
Du reste, quoi de plus naturel pour le représentant du Christ, pour celui qui en est le vicaire sur la terre? Le Christianisme ne peut pas être l'adversaire de la démocratie. Il est du peuple par son origine : le Christ et les apôtres étaient des ouvriers ; il est du peuple par son institution : c'est dans le peuple qu'il s'est recruté tout d'abord ; il est du peuple par sa hiérarchie : ses prêtres, pour la plupart, sont des enfants du peuple ; il est, si l'on peut ainsi dire, du peuple par sa doctrine et ses œuvres ; n'est-ce pas le peuple qui a le plus grand besoin d'espérances célestes, de consolations surnaturelles, de miséricorde et d'amour? Voilà le principe immortel des tendances démocratiques du Christianisme. Mais surtout le Christianisme est démocratique par son dogme fondamental de la fraternité de tous les hommes en Jésus-Christ et de leur égalité devant Dieu, son Christ et sa loi. Ce dogme est en effet le germe qui a renversé Tordre social antique et produit l'ordre nouveau. Par lui, tous les hommes, devenus d'abord concitoyens dans la cité de Dieu, devaient logiquement arriver à l'égalité civile dans la cité terrestre. L'idée essentiellement démocratique de l'égalité a trouvé son principe indestructible et divinement fécond dans le dogme de la fraternité chrétienne.
C'est pourquoi l'on peut soutenir que l'avènement de la démocratie, considéré en lui-même, abstraction faite des causes
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immédiates qui l'ont amené, est le terme de l'évolution sociale commencée dans le monde par la proclamation du dogme de la divine fraternité. Evidemment, nous l'avons vu, il serait ridicule de prétendre que le Christianisme est opposé à tout régime politique différent du régime naturel de la démocratie. L'Eglise étant ellemême une monarchie ne peut pas combattre de parti pris cette forme de gouvernement dans la société civile. L'histoire, du reste, protesterait contre de telles assertions. Mais on ne saurait disconvenir qu'il n'y ait de profondes et puissantes affinités entre le Christianisme et l'idée démocratique ; et ceux qui représentent l'Eglise comme foncièrement hostile à la démocratie ne connaissent ni son histoire, ni sa doctrine, ni son esprit, ni son cœur. C'est pourquoi l'Eglise peut regarder l'avenir avec assurance. Les malentendus n'ont qu'un temps, et elle a, comme le Christ, réternité devant elle.
Est-ce avec ces pensées et dans ce but que Léon XIII a parlé? Quoi quil en soit, il n'a cessé d'affirmer que l'Eglise n'était nullement opposée au régime démocratique ; même il n'a pas craint de briser avec un certain éclat les liens qui semblaient chez nous l'enchaîner à la monarchie. C'est un grave malentendu déjà dissipé pour plusieurs et qui finira, malgré les résistances d'une opposition acharnée, par s'éclaircir aux yeux de tous. Aujourd'hui, le peuple sait que l'article premier du programme des catholiques n'est pas une nouvelle restauration de la monarchie ; il sait même qu'un pareil article n'existe pas, qu'il n'est pas sous-entendu, et que les catholiques de France, en particulier, dociles à la voix de leur chef, acceptent loyalement et sans arrière-pensée la constitution républicaine. L'hostilité ouverte que nos opportunistes et nos radicaux ne cessent de montrer à l'égard de ceux qu'ils nomment des « ralliés » est une preuve
manifeste qu'ils redoutent de les voir reçus du peuple comme de vrais républicains : leur République sectaire, juive et maçonnique en serait, pensent-ils, en grand péril. N'est-ce pas un indice que l'acte de Léon XIII est d'un grand politique et d'un vrai démocrate chrétien ?
Mais la question capitale de notre démocratie c'est la question ouvrière. Nous osons dire que sur ce point le monde entier attendait la parole du Pape. La morale, la justice, le droit, la charité, étant engagés dans cette question redoutable, l'EgUse se devait à elle-même de prendre position et d'exposer nettement sa doctrine en face du libéralisme et du socialisme entre lesquels le mondé du travail paraissait divisé. Sans doute, le Christianisme n'est pas, à proprement parler, un système social, non plus qu'un système politique ou un système philosophique ; mais comme Torganisation de la société, ses lois, ses institutions et ses mœurs résultent des doctrines qui ont cours en matière de justice et de droit, il est naturel que la religion chrétienne jouisse d'une influence sociale, dont la portée immense n'est point niée, et qui donne à l'Eglise lé droit, qui lui impose le devoir d'intervenir dans la crise sociale que le monde traverse aujourd'hui. Dès lors l'Eglise , plus encore en ces matières que dans la politique, devait se tourner vers le peuple, et prendre, devant les puissants et les riches, au nom de la justice et de la charité, le parti des travailleurs.
Le socialisme n'est pas moins que le libérahsme l'ennemi des ouvriers. Aussi Léon XIII a-t-il revendiqué, contre l'un et l'autre système, avec le droit chrétien de la propriété privée et le droit naturel de la liberté d'association, les fondements d'unesage réorganisation sociale. C'est par là que l'Eglise regagnera la confiance des peuples, et qu'elle fera, dans un avenir prochain
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pour elle qui compte sa durée par siècles, la conquête de notre démocratie. Les travailleurs verront en efletque l'Eglise seule sait faire prévaloir et accorder ensemble les deux lois qui sont à la base de toute société humaine : la loi de la justice et la loi de Tamour.
Enfin, serait-il faux de penser que le grand Pontife, en préparant la fin des schismes que d'ambitieux monarques ont créés, travaille dans le sens providentiel du mouvement démocratique qui envahit toutes les nations ? Le Christianisme, comme la vérité, ne connaît pas ces frontières. Il a produit, au Moyen Age, la grande et belle idée, si chère aux Papes, de la République chrétienne. C'est la renaissance du droit païen et des théories sociales du paganisme , fortifiée par les tendances particularistes de la Réforme, qui a fait renaître ce qu'il y a d'étroit et de faux dans ridée que beaucoup se font maintenant de la patrie. La démocratie reviendra sur ce point à l'idée chrétienne, et l'on peut croire que c'est vraiment préparer l'avenir que d'appeler les peuples à s'unir dans la religion, laquelle est sans nul doute le premier intérêt commun de tous les hommes, et par suite le lien principal de la grande famille humaine fondée sur Jésus- Christ.
Voilà comment on peut concevoir le rôle de Léon XIIL En cette fin dé siècle, au milieu de la tourmente déchaînée sur le monde, au sein des ténèbres où les esprits s'agitent pareils à de frêles esquifs désemparés, le grand Pape élève d'une main puissante la croix du Christ, phare lumineux dont les rayons, pénétrant jusqu'aux extrémités de la terre, indiquent à tous la voie, la vérité et la vie.