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CHAPITRE PREMIER

La Propriété.

Les biens de Tordre temporel, qui, de nos jours surtout, sont l'objet de si ardentes préoccupations, n'échappent pas à la sollicitude de l'Eglise. Une certaine aisance modique est nécessaire, selon la pensée de Léon XIII, pour mener une vie vertueuse. On peut dire, en généralisant cette pensée, que Tordre moral a desaffinités très étroites avec tout ce qui touche au bien-être temporel ; par suite, la société religieuse, qui se préoccupe avant tout de diriger les volontés dans la voie du bien, ne peut rester indifférente aux luttes qui divisent les partisans des divers systèmes économiques.

Et d'abord, elle s'intéresse au problème si grave et si complexe de la propriété individuelle, et seule elle en donne une solution conforme à la nature de l'homme et à la sagesse de la Providence.

L'Eglise tient le juste milieu entre les extrêmes également faux, sinon également dangereux, des socialistes et des économistes libéraux ; aux utopies enthousiastes et aux iniques cmpié-

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tements des uns, elle oppose le droit exclusif du propriétaire légitime, aux froids calculs et à Tégoisme insensible des autres elle oppose l'obligation de la chanté envers le pauvre et de la justice pour le malheureux qui se trouve dans le cas d'extrême nécessité. Elle condamne à la fois, bien qu'à des titres divers, les adeptes de Proudhon et les disciples de Bastiat. Elle expose et défend les principes généraux qui dominent les sciences économiques, et peuvent seuls diriger les esprits dans la véritable voie du progrès matériel, ou les empêcher d'oublier, en cherchant le bien-être de la vie présente, les réalités de l'avenir éternel.

Le droit de propriété, selon l'enseignement de l'Eglise, ne dérive à l'origine, ni d'un pacte librement consenti, ni de la loi civile, ni du travail individuel, ni de l'industrie privée ; il émane de la nature elle-même et il atteste une disposition primordiale -et une intention formelle du Créateur.

Saint Thomas le démontre avec sa lucidité ordinaire : « La -<( propriété privée », dit-il, est permise ; elle est « même nécessaire » pour trois raisons. Et d'abord, nous mettons plus d'ardeur à nous procurer une chose^ quand elle doit nous appartenir en p-ropre, au lieu d'être commune à tous ou à plusieurs ; en effet, s'il s'agit d'un bien général, chacun, écoutant son horreur de la peine, laisse peser tous les soucis sur les autres, comme il arrive lorsque « les ministres sont nombreux. » De plus, Tordre est facile à établir là où chacun veille à ses propres intérêts ; au contraire, il y a confusion là où tous s'occupent indistinctement de tout. Enfin, la paix règne parmi les hommes quand chacun se contente de sa part ; tandis que les procès sont fréquents entre ceux qui possèdent une propriété commune et indivise (1).

(1) Somme théologique, 2'>- 2^, q. lxvi, a. 2.

6. — L'Enfant Prodigue, n'ayant pas même à manger la nourriture des pourceaux, dit : « Je me lèverai, j'irai à mon père et je lui dirai : Père, j'ai péché. » Gravure d'Albert Diirer, xvi' siècle. — L'artiste s'est représenté sous la figure de l'Enfant Prodigue.

Ces aperçus ne sont pas seulement d'une remarquable finesse : ils fournissent aussi la réfutation victorieuse des principaux sophismes sur lesquels reposent les théories communistes.

Le domaine primitif que Dieu, tout en demeurant le Maître absolu, a cédé à Thomme pour servir de base à la propriété privée, est d'une magnificence vraiment royale.

Nous lisons au livre de la Genèse : « Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, et aux oiseaux du ciel, et aux bêtes, et à toute la terre, et à tous les reptiles qui se meuvent sur la terre. (( Et quand il eut créé l'homme et la femme, il les bénit et leur dit : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre, et soumettez-la, et dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre.

(( Dieu dit encore : Voilà que je vous ai donné toute herbe portant sa graine sur la terre, et tous les arbres qui ont en euxmêmes leur semence suivant leur espèce, afin qu'ils vous servent de nourriture (1). »

Cet homme et cette femme qui sont investis d'un domaine si étendu, représentent l'humanité de tous les temps et de tous les pays. Personne n'est exclu du banquet auquel le Créateur invite sa créature privilégiée ; mais les familles se multiplieront et se répandront sur la surface du globe ; et, grâce à leur activité propre, elles entreront peu à peu en possession de ce vaste domaine qui, à l'origine, est donné à tous et n';appartient à personne. L'appropriation, le travail, les échanges, les ventes, les héritages, les dons gratuits seront autant de sources légitimes de

(1) Genèse, i, 28, 2^.

CiVIMS. CBRIiT. - ** 8^

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la propriété privée ou exclusive dont chacun pourra librement user et disposer selon les règles de la sagesse et les prescriptions du droit naturel : « Si nous découvrons le berceau des nations, dit Portails, nous demeurons convaincus qu'il y a des propriétaires depuis qu'il y a des hommes... D'abord le droit de propriété n'est appHqué qu'à dos choses mobilières. A mesure que la population augmente, on sent la nécessité d'augmenter les moyens de subsistance. Alors, avec l'agriculture et les différents arts, on voit naître la propriété foncière, et successivement toutes les espèces de propriétés et de richesses qui marchent à sa suite (1). »

Avec l'exercice de l'activité humaine commencent des inégalités sans nombre. Ceux-ci se fixent sur les riants plateaux de l'Asie où le sol, échauffé par le soleil d'Orient, demande peu de culture pour produire des fruits en abondance ; ceux-là descendent la pente des fleuves et occupent les vallées et les plaines où coulent « le lait et le miel. » Les uns, errant au hasard ef poussant leur course vagabonde jusque dans les contrées lointaines de rOccident, du Nord et du Midi, s'enfoncent dans les forêts inhabitées ou s'égarent dans les sables arides du désert ; les autres, encore plus téméraires, confient leur sort à de frêles embarcations et abordent dans des îles qui forment parfois de vastes continents.

Les hommes, subissant plus ou moins l'influence de ces climats divers, obéissant d'ailleurs à des inclinations aussi variées qu'impérieuses, se livrent à des travaux conformes à leurs goûts et à leurs aptitudes, et se trouvent bientôt en des conditions de fortune très inégales : la misère, fruit du vice, de l'incapacité ou

(1) Code et Motifs, t. IV, p. 27.

du malheur, contraste avec l'opulence et le bien-être, fruits du travail heureux ; à côté du triste réduit, hanté par la famine et le dénûment, s'élève le palais somptueux où l'abondance devient du superflu, et le plaisir du raffinement; tandis que l'ouvrier, le paysan, le pêcheur demandent leur maigre subsistance à un travail sans trêve, le riche possède des biens qu'il doit souvent à sa seule naissance.

Ces inégalités ont, de tout temps, excité des convoitises, allumé des dissensions et déchaîné des guerres. Dans ce conflit universel de nation à nation, de prince à sujet, de famille à famille, d'individu à individu, dans cette lutte incessante qui, pour la possession d'un lambeau de terre, a le funeste privilège de rompre les liens les plus sacrés et de diviser les cœurs les plus intimement unis, l'Eghse ne cesse de poursuivre sa mission pacifique et civiUsatrice : elle soutient les droits du propriétaire; mais, en même temps, elle lui rappelle ses devoirs rigoureux envers le pauvre et l'ouvrier, trop souvent opprimés par d'iniques institutions.

Il est inutile de rappeler les combats sanglants, les spohations injustes et sacrilèges, les haines et les préjugés séculaires que l'occupation du sol a enfantés. C'est l'histoire des invasions de tous les temps. Pourquoi les hordes sauvages du Nord sortentelles de leurs forêts et se précipitent-elles comme des torrents sur l'Europe civihsée? C'est qu'elles cherchent avant tout un climat plus tempéré, une terre moins ingrate. Pourquoi des légions innombrables se livrent-elles des combats inhumains, sans trêve ni merci? C'est, le plus souvent, parce que leurs chefs convoitent une nouvelle province, un nouveau territoire. Les utopistes modernes sanctionnent ces vols à main armée : « Il "st difficile de voir, dit Comte, pourquoi l'égalité ne régnerait

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pas entre les peuples comme entre les membres d'une nation ; pourquoi certains peuples jouiraient éternellement d'un sol fertile et d'un climat heureux, tandis que d'autres seraient éternellement relégués sous un ciel âpre ou sur un sol ingrat. Ne faudrait-iL pas, pour établir l'égalité entre les nations, comme on veut l'établir entre les individus, que chacune d'elles eût alternativement la jouissance d'un bon et d'un mauvais territoire (1)? »

L'Eglise, depuis son origine jusqu'à nos jours, a condamné avec énergie ces grandes injustices que nous pouvons appeler des vols audacieux, accomplis au grand jour avec tout le cynisme de la force aveugle et brutale ; elle a jeté l'anathème aux barbares qui se ruaient sur de paisibles propriétaires et les chassaient de leur domaine pour s'y installer à leur tour ; elle a flétri avec liberté l'étrange théorie dont les partisans font dériver la morale de la puissance matérielle, et enseignent que « le fait couronné de succès ne préjudicie en rien à la sainteté du droit « ; enfin, rejetant le principe de « non-intervention » qui tend de plus en plus à s'introduire dans la législation internationale, elle a fait un devoir aux nations de se prêter un mutuel secours pour mettre un frein à la rapacité des conquérants (2). Que de services, même d'ordre matériel, n'a-t-elle pas rendus à la civihsation, surtout à l'époque des grandes invasions ? Que de ruines n'a-t-elle pas relevées?

Rappelons quelques faits importants.

Un jour, la consternation se répand dans la ville de Rome. Un chef barbare s'approchait avec une armée formidable. Sa démarche fière, sa large poitrine, sa grosse tête, ses yeux petits,, vifs et toujours en mouvement, son nez plat, sa barbe claire, ses-

(1) Comte, Traité de la propriété, t. I, ch. vu. {2) Syllabus, 58-62.

cheveux gris et son teint basané lui donnent un aspect farouche. C'est Attila. Le pape saint Léon le Grand marche à sa rencontre, l'aborde et lui parle avec toute l'autorité d'un Pontife gardien de la justice et du droit. Aussitôt le Tartare abandonne son projet •et se retire au delà du Danube. Déjà une humble bergère l'avait arrêté devant les murs de Paris, et un saint évêque l'avait fait reculer, sous les remparts de Troyes, par la fermeté de son langage.

Saint Benoît, le patriarche de la vie monastique en Occident, ne craignit pas, non plus, de braver un cruel envahisseur et de lui reprocher ses vols, ses rapines et ses spoliations sacrilèges. C'est là, dit Montalembert, « une des grandes scènes de l'histoire (1). »

Totila, maître de l'Italie, depuis la victoire de Faënza, voulut voir ce moine dont la renommée racontait tant de merveilles. Arrivé au pied du Mont-Cassin, il fit annoncer sa visite; mais il donna ses habits royaux au capitaine des gardes, et il l'envoya au saint avec une brillante escorte, afin d'éprouver son esprit prophétique. « Mon fils, lui dit Benoît, dès qu'il l'aperçut, quittez cet habit ; il n'est pas à vous. » A ces mots, l'officier et les siens tombent à terre, et, n'osant pas aller plus loin, ils retournent annoncer à leur maître que leur fraude a été découverte.

Totila gravit alors la montagne, et quand il vit Benoît qui l'attendait assis, il fut eff'rayé et « se prosterna tout de son long. » Le serviteur de Dieu lui dit à trois reprises : « Levez-vous »; et comme il restait toujours la face contre terre, il alla lui-même le relever.

0) Les moines d'Occident, t. II, ch. i : Vie de saint Benoît.

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Il lui adressa ensuite cette sévère réprimande : « Vous avez fait beaucoup de mal ; vous en faites encore beaucoup et tous les jours. Il est temps de mettre un terme à vos iniquités. » Puis il ajouta : « Vous entrerez à Rome , vous passerez la mer, vous régnerez neuf ans, et la dixième vous mourrez. »

Le roi barbare se recommanda aux prières du pauvre moine et se retira épouvanté.

A ces fléaux de Dieu, qui passent comme des torrents sans séjourner sur le sol conquis, succèdent des légions de pillards qui se partagent le territoire des vaincus et s'y établissent à la place des propriétaires légitimes. Il semble que ces races de Germains et de Normands aient perdu les notions les plus élémentaires de l'équité naturelle.

L'Eglise ne pourra pas arrêter les invasions; elle domptera les envahisseurs. Grâce à son action bienfaisante, les lois de la guerre se modifieront; la propriété privée sera toujours grevée, il est vrai, par les subsides imprévus et les tributs extraordinaires, surtout quand il faudra les chiffrer par miUiards ; mais il ne suffira pas d'une simple victoire pour en amener la ruine totale, ou pour la transmettre à des maîtres étrangers. Ce droit des gens, basé sur la nature elle-même, doit son triomphe à la prédication de l'Evangile, et non pas à l'évolution de l'esprit moderne, encore moins aux vaines déclamations de la philanthropie.

Si les invasions et les guerres ont opposé de grands obstacles au développement du domaine privé , l'empiétement du pouvoir civil a constitué un grave danger pour le droit de propriété luimême. Le code romain, le plus sage de l'antiquité païenne, sanctionnait la confiscation de tous les biens des provinces conquises au profit de la cité et du souverain. Après les luttes

sanglantes suscitées à l'occasion des lois agraires, les vastes terrains annexés à Fempire furent divisés en deux parts : les pays tributaires et les pays stipendiaires. Les premiers appartenaient à l'empereur ; les autres au peuple romain. C'était à la fois le communisme et le césarisme, avec leurs conséquences les plus désastreuses.

Le césarisme prévalut, et le chef de l'Etat devint le propriétaire universel. Les particuliers n'étaient plus, suivant l'expression de Gaïus, que de simples usufruitiers. Les lois fiscales, les exactions, les levées d'impôts étaient toujours légitimes. Le maître absolu pouvait reprendre son bien au gré de ses caprices ; il avait même le droit d'exiger la vente des esclaves, des femmes et des enfants, lorsque les tributaires étaient trop pauvres pour répondre aux exigences des décurions.

Cette théorie avait jeté de si profondes racines dans le monde païen , et surtout elle flattait si agréablement l'ambition et la cupidité, qu'elle a trouvé des partisans dans tous les siècles et sous tous les régimes.

Des princes, à l'exemple de Frédéric Barberousse, ont fait décider par les jurisconsultes qu'ils étaient les maîtres de toutes les propriétés de leurs sujets ; d'autres, Louis XIV en tête, ont proclamé que leur droit absolu s'étendait non seulement aux biens royaux qui formaient leur domaine, mais aussi à tous ceux qu'ils laissaient librement aux mains de leurs subordonnés.

Portalis, l'un des principaux rédacteurs de nos codes, adoucit le langage des anciens légistes ; cependant il tombe dans une confusion regrettable ; il appelle « pouvoir d* administration » la simple faculté de percevoir les impôts nécessaires pour la solde des fonctionnaires publics: «Nous concevons, dit-il, que l'Etat ne pourrait subsister s'il n'avait pas les moyens de pourvoir aux

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frais de son gouvernement ; mais en se procurant ces moyens par la levée des subsides, le Souverain n'exerce point un droit de propriété ; il n'exerce qu'un simple pouvoir d'administration (1). »

Ce droit exagéré de la puissance civile constitue, à notre avis, le plus sérieux obstacle qui s'oppose au développement de l'économie sociale et le plus grave péril qui menace l'avenir de la propriété privée.

Quand l'Etat ne se borne pas à exercer son rôle naturel de simple protecteur, à favoriser la liberté des testaments ot des transactions, à surveiller la loyale exécution des contrats, à empêcher et à corriger les abus, à juger les différends ; quand il entre dans l'administration proprement dite de la fortune individuelle, il devient facilement accapareur, sous une forme ou sous une autre. Les prétextes ne lui manquent jamais pour cela, et tous les moyens, y compris la force, sont à sa disposition. Il n'y a ni assez de proportion ni assez d'équilibre, en cas de conflit, entre les particuliers abandonnés à leurs seules ressources et les dépositaires du pouvoir. Nous en avons sous les yeux de mémorables exemples. C'est, en grande partie, à ce vice des constitutions modernes qu'il faut attribuer la ruine des' sociétés religieuses, la dépopulation et la destruction des petites propriétés, l'émiettement rapide des grands domaines territoriaux, l'habitude des emprunts accompagnés de spéculations ou d'agiotages scandaleux, l'augmentation progressive de la dette publique et les levées d'impôts excessifs. Le gouvernement, devenu financier, commerçant, industriel, demande des milliards à ses administrés; puis, pour leur solder des intérêts, il les grève de nouvelles charges. Ce procédé fort élémentaire est à l'ordre du jour. 11 est assez facile d'en prévoir les conséquences.

(1) Code et Motifs, t. IV.

C'est surtout l'Eglise qui a souffert de ces empiétements. Depuis le domaine du Souverain Pontife jusqu'au petit jardin du curé de village, tout est devenu, un jour ou l'autre, l'objet d'injustes convoitises ; on a contesté aux maisons religieuses le droit d'acquérir et de posséder ; pour les réduire à l'indigence, on a édicté contre elles des lois fiscales parfois plus désastreuses que la spoliation elle-même.

Les Papes, les évêques, les théologiens, les légistes honnêtes ont protesté au nom de la justice contre de tels abus, et, en soutenant avec énergie l'inviolabilité du droit de propriété, ils ont sauvegardé dans la mesure de leurs forces les intérêts de la grande majorité des citoyens.

Ils ont prêté un puissant appui à tous ceux qui possèdent, spécialement aux plus faibles, qui ne peuvent ni se plaindre ni se défendre. Ce sont là des services qu'on ne doit pas oubher.

Un illustre homme d'Etat, Cassiodore, ministre de l'empereur Théodoric, disait au pape Jean II: «Tous les intérêts des peuples sont en vos mains. Vous êtes le pasteur spirituel de votre troupeau ; mais vous ne devez pas négliger les choses matérielles. En effet, Thomme étant esprit et corps, il est de votre devoir de bon père de veiller aux intérêts de l'un et de l'autre (1). »

Tous les Papes, en particulier Grégoire II, Léon III, Grégoire VII, Alexandre III, Innocent III, Boniface VIII, Clément V, Benoît XIV, Pie IX et Léon XIII, ont ainsi entendu leur mission de Pontifes suprêmes. Ils ont toujours allégué un double motif pour revendiquer les droits du Saint-Siège et l'intégrité du domaine temporel : la nécessité d'assurer le libre exercice du pouvoir spirituel et le

(1) Cassiodore ; Lettres, xi, 2.

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devoir de maintenir le droit de propriété inhérent à toute possession légitime.

Ils répètent sans cesse que le gouvernement assez injuste pour porter une main sacrilège sur les biens de l'Eglise ne se fera pas scrupule, à une heure donnée, d'envahir le domaine des particuliers, sinon en qualité de maître, du moins à titre d'administrateur. Ecoutons la voix solennelle de Léon XIII ; elle nous apporte l'écho de tous les siècles : « En insistant, dit le Pontife, sur la restauration du pouvoir temporel, nous ne sommes inspiré ni par l'ambition, ni par aucun désir de domination, mais uniquement par les intérêts les mieux entendus de notre charge, et à cause des serments qui nous lient ; et nous y sommes poussé, en outre, non seulement parce que la souveraineté temporelle est nécessaire pour protéger et préserver la complète liberté du pouvoir spirituel, mais encore parce que c'est une chose évidente, chaque fois qu'il est question de la principauté civile du Saint- Siège, que dans cette pleine et entière liberté se trourent Impliqués et les intérêts du bien-être commun et le salut de la société humaine (1). »

L'Eghse ne se contente pas, dans sa lutte contre le communisme et le sociahsme, d'affirmer hautement que le droit de propriété est légitime, et même nécessaire dans les conditions présentes de l'humanité ; elle en étend le bénéfice à tous ceux qui ne sont pas frappés d'incapacité radicale.

D'après les législations païennes, la femme ne possédait rien, ou elle demeurait soumise toute sa vie à une tutelle humiliante ; elle ne signait que des actes civils sans importance. Le fils de

(1) Encyclique Inscrutahili Dei consilio , du 21 avril 1878. — De Rastignac dit que la spoliation des biens du clergé amène « l'incertitude dans toutes les propriétés. »» Question 5*.

famille pouvait être exposé à sa naissance, ou vendu comme une marchandise ; il restait mineur tant que son père vivait, et, malgré son âge, ses talents, sa condition, il ne jouissait jamais légalement que d'une solde insignifiante. Il n'était pas question de l'esclave ; il appartenait lui-même à son maître comme un vil animal.

Sous le régime chrétien, tout change de physionomie. Les législations civiles, réglant l'exercice du droit naturel, varient avec les temps, les paj^s, les mœurs, les coutumes, les formes de gouvernement ; mais l'Eglise brise autant qu'elle peut, par sa parole et son exemple, les liens qui entravent la propriété. Ses principes finissent par triompher, du moins habituellement, chez les peuples soumis à l'Evangile.

La femme, relevée de son abjection, rendue à sa dignité, jouit de tous ses biens, quand elle n'est pas engagée dans les liens du mariage ; si elle vit sous la dépendance de son mari, elle garde encore une large part dans l'usage et même dans l'administration de sa fortune personnelle ; au foyer domestique, où l'union la plus indissoluble l'attache pour toujours, elle est plutôt la maîtresse et la reine que la servante et l'esclave.

L'enfant, parvenu à l'âge fixé par la nature, peut utiliser à son profit ses facultés natives, se créer une famille, augmenter son avoir par le travail, le commerce ou l'industrie ; en un mot, il est libre d'acquérir et d'exercer ses droits sur tout ce qu'il possède légitimement.

L'ouvrier, qui remplace l'esclave païen, a droit à un salaire en rapport avec son labeur ; il en dispose à son gré pour l'utilité présente, ou il le réserve soit pour se procurer une situation indépendante, soit pour faire face aux éventualités de l'avenir.

La liberté, mais une liberté sage, subordonnée aux lois supé-

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rieures de la nature et réglée par la droite raison, doit aussi présider à la transmission de la propriété. Rien n'oblige le père et la mère de famille à se soumettre, dans le partage de leur fortune, aux rigueurs d'une égalité mathématique, dont la Providence s'est affranchie dans la formation des êtres et dans la distribution de ses largesses. Une telle égalité, imposée par les économistes révolutionnaires , amène Témiettement et la décadence de la propriété, engendre des haines et des compétitions sans fin, détruit l'autorité dans la famille, favorise la dépopulation et conduit finalement à la ruine de la société.

«Aux yeux d'un bon nombre d'esprits clairvoyants, dit le P. Toulemont , la lumière est faite et suffisamment faite. Il demeure pleinement démontré qu'en supprimant la liberté testamentaire, la Révolution a sacrifié au profit d'un faux idéal d'égalité un des droits primordiaux du père de famille, une des garanties les plus fondamentales de la famille elle-même ; et qu'ainsi elle a déposé au sein de la société française le germe de maux incalculables. De tous ces maux, le plus grave peut-être, c'est la stérilité calculée, comme l'appelle M. Le Play, stérilité qui a déjà épuisé la vie du pays, et qui tendrait à le faire périr de consomption et d'anémie générale (1). »

Un écrivain peu suspect ajoute, à ce sujet : << Cette loi, inspirée par un amour aveugle de l'égalité, est un attentat contre la liberté individuelle et l'autorité paternelle ; elle ne permet pas au chef de famille de déshériter le fils qui l'a ofi'ensé et déshonoré. C'est une loi jugée au point de vue moral. Parlerons-nous des eff'ets qu'elle a produits en un demi-siècle sur la société française? Elle a poussé jusqu'à l'absurde la division des propriétés ;

(1) Etudes religieuses des PP. Jésuites, mars 1873.

elle a dévoré en licitations et en frais de justice une notable partie du capital acquis ; elle a défait peut-être un million de fortunes, au moment où elles commençaient à se faire. Le père fonde un industrie, et meurt : tout est vendu et partagé ; la maison ne survit pas à son maître. Un fils a du courage et du talent ; avec sa petite part du capital paternel, il fonde une autre maison, réussit, devient presque riche et meurt : nouveau partage, nouvelle destruction; tout à recommencer sur nouveaux frais ; un vrai travail des Danaïdes. L'agriculture en souffre,, l'industrie en souffre, le commerce en souffre, le sens commun en rougit (1). «

Mais ce n'est pas seulement en améliorant la législation civile que l'Eglise travaille en faveur de l'ordre social ; elle le défend plus efficacement encore par une arme spirituelle, le sacrement de Pénitence. Quiconque viole le droit de propriété est atteint par elle au for intérieur de la conscience.

Le sacrement de Pénitence revêt un caractère social : il possède , comme les autres sacerments , une vertu civilisatrice. Le tribunal érigé dans nos temples, non loin de l'autel et de la chaire, est le siège de la miséricorde ; mais il est aussi le siège de la justice. Là, le coupable trouve un père qui le relève de ses^ abaissements et prononce sur sa tête une sentence de pardon ; il y trouve, en même temps, un juge qui l'obhge à respecter le bien d'autri et à restituer tout ce qu'il possède injustement. Que de fraudes secrètes, de rapines inconnues, de vols cachés se réparent ! que d'idées fausses sur la propriété, que de préjugés invétérés se dissipent, que de desseins criminels se changent tous les jours en résolutions généreuses aux pieds de ce prêtre,

(1) About, Le Progrèf, p. 255.

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dont la mission sublime est de travailler sans cesse avec dévouement et impartialité à faire respecter tous les droits et accomplir tous les devoirs !

Au Moyen Age, le chevalier venait en aide au prêtre dans sa lutte pour la défense de la propriété.

Ce personnage d'un autre temps, que plusieurs ne connaissent .que par le ridicule dont Cervantes a essayé de le couvrir, se distinguait en réalité par sa foi , son désintéressement et sa loyauté. 11 s'engageait solennellement à mettre son épée au service des faibles et des opprimés. Non seulement il défendait Ihonneur et la vie, mais aussi la maison, le champ, le patrimoine de la femme et de l'orphelin. Le prêtre armé de la croix et le chevaher bardé de fer ont plus contribué que tous les légistes à faire entrer dans les mœurs européennes l'amour et le respect du droit, surtout aux époques les plus tourmentées de l'histoire.

En résumé, TEglise use de tous les moyens légitimes dont elle dispose, suivant les circonstances, pour combattre les théories communistes, pour s'opposer aux empiétements de la force matérielle et réparer les injustices des particuliers, soit publiques, soit secrètes. Elle emploie \& même zèle à corriger la dureté inflexible et à déjouer les froids calculs des économistes libéraux.

EUe reproche aux uns d'exagérer l'importance de l'élément collectif, dans la législation qui règle le droit de propriété ; elle accuse les autres d'attribuer à l'élément individuel une part trop exclusive dans la répartition de la richesse. Ceux-là préconisent une égalité et une fraternité que la nature condamne ; ceux-ci sont esclaves d'un égoïsme qui, à la longue, détruirait toute société.

Un économiste disait naguère, en pleine Académie française, que « la charité chrétienne avait pour résultat d'engraisser le

pauvre comme un animal à l'étable (1). » Si cet heureux du siècle voyait sombrer son immense fortune dans une de ces catastrophes que ses doctrines ne sauront jamais empêcher ; si surtout il se voyait réduit à implorer la pitié de ses semblables, il changerait apparemment de langage.

Quoi qu'il en soit, c'est en partie pour prévenir de telles catastrophes que l'Eglise, fidèle interprète des lois du cœur humain, maintient dans de sages limites l'exercice du droit de propriété. Son enseignement, en ces matières, se résume dans les trois propositions suivantes :

Le droit de posséder, malgré son incontestable légitimité, n'est pas tellement absolu que les propriétaires ne soient en aucune façon justiciables ni envers Dieu, ni envers la société. Aux ministres du culte, ils doivent au moins une modeste subsistance en retour des éminents services qu'ils en reçoivent; ils sont tenus de solder un impôt raisonnable au gouvernement qui les protège et leur permet de jouir en paix de leur fortune.

La valeur d'un objet, quel qu'il soit, même artistique, n'est pas le fruit du seul travail personnel (2). L'homme de génie doit à sa famille, à son éducation, au miheu qui l'entoure, à ses relations, la culture de ses brillantes facultés; ces facultés elles-mêmes, il les tient de Dieu, l'auleur de tous les biens ; il est donc obligé en justice de les mettre au service du bien commun.

Le pauvre, le déshérité de la terre n'est pas condamné à mourir. Une part lui est réservée dans les trésors qui furent donnés à l'homme, dès l'origine. Le riche doit, selon la loi de

(1) M. Léon Say, Discours sur les prix de vertu.

(2) La valeur peut se définir : Relatio rervm ad homines, quatenus utilium et particulariter disponibilium.

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la charité, lui tendre la main dans Tindigence ; il est obligé en justice de le secourir dans l'extrême nécessité.

Qui ne comprend la haute portée sociale de cette doctrine? D'une part, la propriété demeure stable au milieu des fluctuations incessantes, des calamités périodiques de la vie présente; d'autre part, le pauvre n'est pas abandonné, et, au heu d'entretenir dans son àme des pensées de haine et de révolte, il bénit le riche qui lui donne de son superflu, puis il emporte au tombeau l'espérance de l'éternelle béatitude que Dieu promet aux pauvres, aux humbles qui ont sanctifié leur condition.

Quoi qu'on fasse, c'est toujours la charité qui est la grande puissance sociale. Elle est plus puissante à elle seule que la force matérielle et les calculs mathématiques. La rehgion de l'amour enseigne aux riches et aux pauvres à respecter leurs droits mutuels, à souff'rir ensemble, à se résigner, à imiter le Maître qui est mort pour tous.

C'est, au témoignage de M. Thiers lui-même, le langage de cette rehgion qu'il faut tenir au peuple. C'est elle, dit-il, qui « subjugua les hommes, en répondant à leur raison par l'idée de l'unité de Dieu, en touchant leur cœur par la déification de la douleur. Et, chose admirable, ce Dieu souffrant, présenté sur une croix dans les angoisses de la mort, a été mille fois plus adoré des hommes que le Jupiter calme, serein et si majestueusement beau de Phidias. Les arts l'ont rendu sublime, bien autrement subhme que le Jupiter des anciens

« Parlez donc au peuple comme la religion. Sans affaiblir en lui le juste sentiment de ses droits, sans flatter l'inertie ou la mauvaise volonté de ceux qui le gouvernent, dites-lui cependant qu'il y a pour tous une somme inévitable de douleur, qui est dans l'essence même de l'âme humaine, que le riche ne lui a

pas envoyée, que Dieu seul mit en lui comme le ressort qui devait le tirer de l'inaction, pour le précipiter dans l'action, c'est-à-dire dans la vie. Dites-lui cela, si vous ne voulez doubler sa douleur et la changer en une fureur impie, qui se retournera contre lui, comme une arme placée dans une main imprudente détruit et ceux qu'elle frappe, et ceux qui s'en servent. Ce n'est pas l'indifférence aux maux du peuple que j'invoque, c'est la juste appréciation de ses maux, et le discernement, l'application des vrais remèdes (1). »

Nous invitons les communistes et les économistes de notre temps à méditer cette théorie, que le bon sens et l'expérience s'accordent à ratifier.

Quand on étudie sérieusement l'évolution sociale de notre siècle, on est frappé d'un phénomène alarmant, qui n'a point d'analogie avec les crises des âges antérieurs. A mesure que les théories égalitaires de Proudhon, de Lassale, de Marx et des autres chefs du communisme se répandent dans les classes populaires et y déposent des germes de dissolution, le modeste capital disparaît englouti dans les catastrophes financières, et la petite propriété s'émiette et devient la proie des riches acquéreurs; les grandes fortunes, au contraire, ne cessent d'augmenter, et l'agiotage tend de plus en plus à concentrer le numéraire dans les mains de quelques banquiers heureux.

Plus on prêche l'égalité dans la répartition des biens, plus l'inégalité devient choquante. C'est là le signe d'une profonde décadence et le symptôme d'un bouleversement général qui amènera la ruine de la propriété privée, si on ne s'efforce d'y porter remède.

(1) A. Thiers, De la Propriété, 1848, p. 382, 383.

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Ce remède, nous l'avons déjà fait connaître : il est à la fois naturel et surnaturel, humain et divin. Il consiste dans une sage législation et dans la libre influence de la religion chrétienne. Ces deux forces convergeant vers le même but seront assez puissantes, non pas pour faire disparaître un mal inhérent à la nature déchue, mais pour arrêter la société sur la pente où elle glisse, et pour sauvegarder les droits de la propriété.

Quel immense bienfait, quel soulagement universel procurerait à la société l'application ferme et modérée de la législation condamnant avec énergie toute atteinte à la justice, toute transaction frauduleuse, tout gain usuraire, toute fortune scandaleuse ! Avec le respect du droit, la confiance renaîtrait partout, et chacun s'occuperait en paix à conserver et à augmenter son patrimoine, comme l'abeille travaille à façonner son miel pendant les matinées de printemps.

Le communisme, malgré ses brillantes promesses, est plus que jamais opposé aux aspirations légitimes de nos contemporains. A mesure que le règne de la liberté se propage, le besoin de posséder devient plus impérieux. Il s'agit donc de régler cette impulsion générale, d'enlever aux convoitises malsaines le moyen de se satisfaire, de réprimer l'agiotage scandaleux qui jette le trouble dans la société et constitue, en particuher pour les gens honnêtes et sans défiance, une menace permanente et un péril d'autant plus redoutable que rien, dans l'état de choses actuel, ne peut en préserver.

La propriété sagement protégée prendrait vite de nouveaux accroissements ; par là même, la pauvreté diminuerait et le progrès matériel s'étendrait à toutes les classes de la grande famille humaine, au lieu de se restreindre à un petit nombre de privilégiés. L'Eglise appelle de tous ses vœux un progrès si

salutaire et si conforme aux lois de la nature. EUe exerce ainsi sa mission civilisatrice dans l'ordre temporel ; car s'il est évident que le maintien de la famille dépend en partie de la propriété mobilière, il n'est pas moins sûr que le degré de prospérité matérielle pour un peuple est en rapport avec le développement, l'extension et la stabilité de la propriété immobilière.

Ces vœux, disons-le, ont reçu un commencement de réalisation. L'Eglise, toujours merveiUeusent féconde, a vu récemment se former en son sein une nouveUe association catholique dont le but est de défendre les droits et les intérêts de la propriété privée. Ces vaillants et sages chrétiens ont choisi pour patron l'archange saint Michel, l'ennemi séculaire de toutes les injustices et de toutes les révolutions.

Enfin Léon XIII occupe une place d'honneur dans la liste des pontifes qui ont bien mérité de l'humanité en travaillant à son progrès même matériel. Il a rappelé, dans un exposé magistral, les bases sur lesquelles repose la propriété, tout en opposant aux théories communistes et sociahstes les réfutations les plus sohdes. L'Encychque De conditione opificum, en particuher, restera comme un monument de la profondeur et de la sûreté de ses vues dans les matières économiques.

Suivant son enseignement, les socialistes, en voulant placer tous les biens sous l'administration « des municipalités ou de l'Etat », se flattent en vain d'améliorer la condition des ouvriers et de porter un remède efficace aux maux présents; de plus, cette « translation des propriétés » et cette « égale répartition » des richesses violent les droits légitimes des propriétaires, dénaturent les fonctions de l'Etat et tendent à bouleverser de fond en comble l'édifice social lui-même. L'ouvrier n'a pas seulement un droit strict au salaire ; mais il peut aussi disposer en toute

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liberté de ce qu'il a légitimement acquis au prix do ses sueurs. Lui enlever la faculté de se créer un patrimoine et d'améliorer sa situation avec le fruit de ses labeurs, c'est aller directement contre ses intérêts et rendre son sort plus malheureux. L'homme est libre; tout en restant soumis aux lois de la Providence divine, il est en quelque sorte sa loi et sa providence ; il a donc le droit de choisir les choses qu'il juge les plus aptes à pourvoir au présent et à l'avenir. On ne peut pas « en appeler à la providence de l'Etat », car l'Etat est postérieur à l'homme, et, avant sa formation, l'homme avait reçu le droit de vivre et de protéger son existence. La raison et l'autorité s'unissent pour proclamer ce droit inhérent à la nature et pour protester contre les socialistes dont les « théories surannées » aboutiraient à des conséquences désastreuses, si elles se réaUsaient : elles briseraient les liens de la famille, jetteraient là perturbation dans tous les rangs de la société, engendreraient une odieuse et insupportable servitude, ouvriraient la porte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes, tariraient la source des richesses, et, au lieu de l'égalité tant rêvée, conduiraient à « l'égalité dans le dénûment, dans l'indigence et la misère. »

Concluons, avec le Souverain Pontife, que le bien du peuple' lui-même demande l'inviolabilité de toute propriété légitimement acquise, et que la fortune du riche ne peut être stable qu'autant qu'il accomplit de bon cœur ses fonctions d'économe de la Providence.

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