LE TRAVAIL, L'INDUSTRIE ET LE COMMERCE
son salut par un salut semblable. Il lui rend aussitôt les eaux qu'il avait apportées, et rentre avec elle dans une telle unité, qu'on ne saurait apercevoir aucune trace d'union. Il l'avait rendue par son départ plus faible et plus lente ; par son retour, il l'oblige à précipiter sa course.
Mais puisque nous avons rendu le courant à son lieu d'origine, revenons, nous aussi, à notre point de départ, et décrivons brièvement l'étendue du pré qui fait suite au couvent.
Ce séjour est plein de charmes. D'abord, il soulage les esprits fatigués, débarrasse de la tristesse et du deuil, excite à la piété ceux qui cherchent Dieu, vous fait songer, par la face souriante de la terre couverte de fleurs variées et l'odeur suave qui flatte l'odorat, à cette douceur d'en haut à laquelle nous aspirons. Ensuite, la vue des fleurs dans les prairies, aussi bien que leur parfum, me reporte aux histoires des anciens jours. Leur odeur rappelle à ma mémoire la bonne odeur des vêtements du patriarche Jacob, comparée au parfum d'un champ fertile, et quand mes yeux se repaissent de leur couleur, je songe que cet éclat fut préféré à la pourpre de Salomon qui ne put dans toute sa gloire égaler la beauté du lis des champs.
Ainsi, tout en jouissant au dehors du spectacle de la nature, j'éprouve une nouvelle joie aux mystères, cachés qui s'y trouvent. Donc, ce pré est arrosé par l'eau du fleuve dont l'humidité rafraîchit les racines ; aussi ne craindra-t-il rien de la sécheresse. Il s'étend si loin en longueur que, quand le soleil dessèche l'herbe coupée pour en faire du foin, le travail de fenaison suffit à fatiguer le couvent pendant vingt jours. Et pourtant, les religieux n'y sont pas seuls occupés, car aux moines s'adjoint une multitude tant de frères convers que de volontaires et de salariés pour râteler l'herbe et la mettre en tas.
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Deux granges divisent ce pré, et l'Aube, pour prévenir toute querelle, intervient en arbitre et en arpenteur équitable, attribuant à chacune sa récolte, et empêchant que l'une n'empiète sur les droits de l'autre. Vous croiriez que ces granges sont des cloîtres de moines plutôt que des logements de convers, si des paires de bœufs, des charrues et d'autres instruments de labour ne trahissaient les habitants, si l'on ne s'y abstenait d'expliquer les livres. Les constructions, en effet, semblent propres à un grand couvent, tant par leur position que par leur beauté et leur étendue.
Dans la partie du pré contiguë au mur, on a fait d'une plaine solide une plaine liquide, et là où auparavant l'ouvrier en sueur coupait le foin avec sa faux, le frère préposé aux eaux, assis sur un cheval de bois dont il accélère et dirige la course, à l'aide d'une légère rame en guise d'éperon et de frein, se promène sur la surface liquide. Sous l'onde se déploie le filet qui enlace le poisson ; on lui prépare aussi la nourriture qu'il aime, mais un hameçon caché retient l'imprudent. Ceci nous apprend à mépriser les voluptés, car la volupté qui se paie par la douleur est nuisible. Que Dieu donc écarte de nous une jouissance aux portes de laquelle la mort est placée ! »
En regard de ce riant tableau, plaçons la peinture de la vie de l'ouvrier moderne dans les mines de houille.
« Ce malheureux, dit M. Foucaud, s'en va gagner son pain dans l'épaisse nuit, aux plus effrayantes profondeurs. A six heures du matin, vêtus de blouses bleues et de sordides pantalons, coiffés de chapeaux de cuir, leur petite lampe de sûreté à la ceinture, les mineurs s'empilent par escouade dans la cage qui monte et qui descend les wagonnets.
u Parvenus au fond du puits, à cinq ou six cents mètres au-
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dessous du sol, il leur faut marcher au moins une demi-heure à travers les galeries jusqu'à la tranchée en exploitation. Dans ces tailles, il y a, le plus souvent, juste assez de place pour se glisser sur le dos ou sur le ventre. Ils travaillent repliés sur euxmêmes ou accroupis. De loin, on entend leurs coups de pioche sourds et lugubres ; on dirait des ensevehs vivants essayant d'élargir leur fosse et de se délivrer. Par moments, le charbon qu'ils ont détaché dévale avec un bruit de tonnerre, emphssant le trou noir d'une poussière qui sèche les poumons.
« Les malheureux travaillent dix heures sans désemparer, se nourrissant seulement de pain, de beurre et de café. Dans les voies de passage, les wagonnets, traînés par des chevaux, roulent sur des rails ou, abandonnés à la force des pentes, glissent vertigineusement le long de rampes droites. De ci, de là, en cette atmosphère opaque, on aperçoit au loin, à la lueur d'un lumignon qui tremblote, un chargeur, une femme en costume d'homme, un être innomuié, noir, passif, taciturne, à peine humain... On n'imagine assurément pas une plus écrasante existence. »
Pénétrons dans la maison où le mineur rentre le soir pour passer la nuit auprès de sa famille. Mais, est-ce une maison? Non ! à la campagne, c'est une chaumière ; à la ville, c'est une mansarde ou un galetas. Entrons là. Le laquais du riche ne changerait pas sa chambrette contre ce réduit. L'air n'y vient pas, parce qu'il y a un impôt sur la fenêtre. En revanche, le vent et la pluie y pénètrent par les toits effondrés, par les murs lézardés. Point d'autre sol que la terre humide ou les planchers vermoulus. Point de meubles : un grabat ou peut-être une poignée de paille. Là vivent ou végètent, entassés, le père, la mère, les enfants bien portants ou malades, souvent l'aïeul perclus ou la
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grand'mère infirme. Le pain manque quelquefois ; la sécurité manque toujours, on n'ose penser à l'avenir. L'avenir, c'est ■demain. Quand on est sûr d'avoir du pain demain, on s'endort dans des rêves heureux.
Quelle vie ! Si du moins un encouragement venu de haut, si la pensée d'une meilleure vie apportait de temps en temps un rayon d'espérance dans cet asile de la douleur ! Mais non : aucune influence morale ne s'exerce le plus souvent sur l'ouvrier attaché à l'usine moderne. Le patron le connaît à peine ; .son véritable chef, c'est le contre-maître, qui peut provoquer, sinon décider son renvoi. Il lui inflige des amendes contre lesquelles le recours est illusoire. Que l'ouvrier puni se plaigne, .son existence devient intolérable.
Le sentiment religieux, trop peu développé par de courtes «éances de catéchisme, s'est peu à peu eff'acé de son âme ; le prêtre est pour lui un étranger, sinon un ennemi. Sa parole n'arrive jamais jusqu'à lui. Une seule le mène, celle du politicien, représenté par le journal qui pénètre dans tous les ménages, ou du cabaretier, grand agent électoral, dont l'influence remplace celle du patron, invisible ou indiff'érent. Le cabaret présente à l'ouvrier de mystérieux attraits, sans cesse renaissants. Ce n'est point chez lui qu'il consomme de l'alcool : il lui faut le cabaret avec son parfum acre de tabac et de liqueurs fortes, avec son atmosphère enfumée et les propos grossiers qui s'y échangent; il lui faut le cabaret, parce qu'il n'a pas d'autre distraction.
Et cependant la femme lutte au logis contre les gueuseries quotidiennes. Elle se dépense en eff'orts courageux pour élever ses filles, trop heureuse quand elle peut préserver leur vertu contre les séductions qui vont d'elles-mêmes au-devant de la misère ; elle se contente d'une maigre pitance, afin de satisfaire aux
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exigences d'un propriétaire riche et implacable ; et quand tous les efforts ont été vains ; quand, privée de religion, elle n'aperçoit pas au delà de la tombe le repos qu'elle a vainement cherché ici-bas, elle s'abandonne parfois au plus effrayant désespoir : « Je suis prête, disait l'une d'elles, à retourner dans l'autre monde sans que j'aie eu un jour de plaisir! » N'est-ce pas navrant ?
K En décrivant ainsi la situation matérielle et morale des travailleurs à deux époques si éloignées l'une de l'autre, nous n'avons point prétendu faire croire que l'opposition soit complète. Non, tout n'est pas à blâmer dans l'état de l'industrie à notre époque, pas plus que tout, loin de là, n'était parfait au xii^ siècle.
Assurément, les conquêtes de l'industrie moderne sont merveilleuses ; elles reculent les bornes de notre empire sur la terre jusqu'à des hmites que le génie le plus téméraire n'aurait pu <îoncevoir autrefois ; cependant si nous détournons nos regards des palais enchantés où s'étalent toutes ces œuvres admirables, et si nous pénétrons dans les quartiers pauvres des villes industrielles de l'Angleterre et dans quelques-unes de nos grandes cités françaises, ne nous trouvons-nous pas en présence du spectacle que nous avons décrit? Quel terrible revers de médaille ! Qu'importent les chefs-d'œuvre inertes, les étonnantes transformations de la matière, si les âmes chrétiennes qui les ont enfantés, souvent sans les comprendre, ont oublié l'idée surnaturelle de Dieu «t l'élément divin qui est en elle, pour descendre au-dessous des machines auxquelles elles sont attachées ?
Le xif siècle, et après lui tous les siècles chrétiens, comprenaient autrement la lin du travail et de l'industrie. Ils ne voulaient pas que l'effort physique et intellectuel de Fhomme eût pour but d'édifier la fortune de quelques privilégiés sur l'écrase-
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ment du grand nombre ; ils voulaient que le travail apportât à chacun, môme à l'ouvrier le plus humble, sa part honnête de récompense et de bonheur ; et comme le plus grand obstacle au bonheur du pauvre c'est l'insécurité, ils avaient tout fait pour lui assurer une protection. De là, les corporations, avec leurs statuts fortement imprégnés d'esprit rehgieux, leurs exigences, souvent gênantes pour l'ambitieux qui voulait arriver vite, maisfavorables, en fin de compte, au progrès véritable de l'art ou du métier ; de là les sages limites qu'elles imposaient à la concurrence et les ressources inappréciables qu'elles offraient à l'ouvrier devenu vieux ou infirme. Ne pouvant pas imposer à tous les travailleurs la règle religieuse qui explique les merveilles industrielles de Cîteaux et la vie presque angélique des moines de cette abbaye, l'Eglise les avait enrôlés du moins dans des associations où l'âme et le corps trouvaient à la fois réconfort, aide et protection.
La Révolution a fait table rase de ces institutions de la vieille France : « Il ne s'agit pas, disait Turgot, de savoir ce qui est ou ce qui a été, mais ce qui doit être. Les droits de l'homme ne sont pas fondés sur leur histoire, mais sur leur nature. » Cet homme^ la nature l'a fait bon ; seules, les institutions l'ont corrompu. Qu'on le débarrasse donc de toute entrave, qu'on proclame sa liberté absolue, et le bonheur régnera sur la terre; le monde marchera vers un progrès ininterrompu. Car l'individualité est le ressort du progrès. En laissant les individus aux prises les uns avec les autres, la société ne déchaîne pas la guerre, mais elle établit l'harmonie : « Le bien de chacun, dit Bastiat, favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien de chacun. Hors de la liberté, point de force, point de justice, point de grandeur. Voilà en quoi se résume l'économie politique dans
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son expression la plus concise (1). » Par conséquent, laisser faire, laisser passer, telle doit être la règle des politiques.
Le résultat de ces doctrines qui devaient régénérer Thumanité, nous l'avons déjà mis sous les yeux du lecteur : c'est la concurrence effrénée qui ruine peu à peu le patron, et fait réduire à un minimum insuffisant le salaire de l'ouvrier.
Aujourd'hui, l'expérience est faite, et l'économie politique libérale perd peu à peu du terrain. Les ouvrages si consciencieux de M. Le Play ont ramené les esprits vers les corporations du Moyen Age ; l'œuvre des cercles catholiques, fondée par le comte de Mun, a démontré de nouveau la puissance de l'association, de l'initiative privée. De son côté, Léon XIII, dans son Encychque sur la Conditio7i des ouvriers, a consacré tout un chapitre à démontrer l'utilité de ces institutions. Mais il faut bien l'avouer, la situation économique faite au monde du travail par les théories révolutionnaires est telle, qu'il est extrêmement difficile de sortir de l'engrenage des institutions actuelles. Gomment, par exemple, assurer à l'ouvrier un salaire rémunérateur, sans procurer à brève échéance la ruine des patrons, obhgés de maintenir le bon marché des produits à cause de la concurrence ? Il faudrait une convention passée entre toutes les grandes maisons qui représentent une même industrie. Et il faudrait que cette convention s'étendît au monde entier. N'est-ce pas une chimère ?
Effrayés par les difficultés, nombre de bons esprits, même parmi les catholiques, assurent que les théories préconisées par Léon XIII sont, pour le moment du moins, irréalisables. Heureusement, un homme d'intelhgence et de cœur s'est chargé, il y a
(1) liarinunies économiques.
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déjà plusieurs années, de démontrer que le difficile ne se confond pas avec l'impossible, même en matière d'industrie. Nous voulons parler de M. Léon Harmel, propriétaire de l'usine du Valdes-Bois.
Si nous citons le nom de ce grand chrétien, ce n'est point, grâce à Dieu, qu'il soit seul à obéir aux directions du Pape en matière économique ; c'est uniquement parce que son établissement est le plus connu. Nous demandons au lecteur la permission de le transporter quelques instants dans l'enceinte de cette usine modèle : il y sera convaincu, par des faits et des chiffres, qu'un chrétien qui a au cœur le culte de la justice et l'amour de ses frères peut triompher de tous les obstacles.
Ce qui frappe, dès qu'on arrive au Val-des-Bois, c'est l'aspect de prospérité de l'entreprise. Tout est riant, tout est gai, tout est plein de vie et d'activité. Ne croyez pas qu'il s'agisse là d'un étabhssement de médiocre importance : la filature compte un personnel de 610 ouvriers (399 hommes et 211 femmes) et les bâtiments qui abritent travailleurs et métiers occupent une vaste superficie. L'usine est construite en rez-de-chaussée ; les salles sont spacieuses et largement éclairées (hauteur : 4 mètres 60 sous poutres et 6 mètres sous plafond). L'aération est produite par des ventilateurs qui enlèvent chacun environ 10.000 mètres cubes à l'heure. Soixante-dix appareils spéciaux refroidissent l'atmosphère en été, réchauffent en hiver, pour maintenir une température qui soit en même temps favorable au travail de la laine et convenable pour la santé des ouvriers.
Nous n'insisterons pas davantage sur le côté matériel de cette installation, nous citerons seulement un fait qui est suffisamment indicatif d'une excellente organisation : depuis plusieurs années, on n'a eu à déplorer aucun accident grave.
Donc, au point de vue matériel, le Val-des-Bois est loin de le céder aux autres usines concurrentes.
Mais c'est surtout au point de vue moral et social que la filature Harmel nous semble être sans égale, sinon peut-être sans émule.
Dans ce petit coin béni de la vallée de la Suippe, patrons et ouvriers ne se haïssent plus, ne sont plus en guerre incessante, mais bien au contraire ne forment qu'une même famille, unie et heureuse , dont le patron est bien réellement le père, le « bon père. »
Les patrons vivent au milieu de la population ouvrière , s'associant à ses joies comme à ses douleurs. Ils sont aimés parce qu'ils savent aimer, vraiment, chrétiennement, sans prendre des airs protecteurs.
Ils sont écoutés et obéis parce qu'ils savent commander. Selon une tradition constante dans la famille Harmel, le futur patron fait, en effet, son apprentissage dans l'usine et passe successivement dans chacun des services. Il ne quitte un poste que lorsqu'il a pu complètement remplacer l'ouvrier ou le contremaître, pour le compte duquel il travaille pendant un congé accordé au titulaire. C'est en quelque sorte un retour aux anciennes règles corporatives ; pour passer maître, il fallait jadis exécuter un chefd'œuvre. Les Harmel pensent aujourd'hui que, pour avoir le droit de commander à des travailleurs, on devrait prouver que l'on sait faire leur ouvrage.
Les Harmel ne se contentent pas d'avoir cette juste conception sociale, ils la réalisent.
Pour la question du salaire, nous pouvons constater chez les patrons du Val-des-Bois pareil accord entre les théories qu'ils préconisent et la pratique de leur établissement.
Nous n'avons point ici à discuter la quotité des salaires payés
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au Val : il nous suffira de remarquer que ceux-ci sont au moins égaux à ceux payés dans la région et quMls sont permanents (il n'y a jamais eu de grèves ni de chômage : en 1870-71, le travail n'a pas cessé un seul jour ; le 13 septembre 1874, un incendie détruisait l'usine, le même jour une autre filature était louée et il n'y a pas en d'interruption de travail de ce chef). Ajoutons enfin que sur un personnel de six cents ouvriers, nous en trouvons plus de cinquante qui ont de 25 à 54 années de service : ce qui semble indiquer que la place n'est pas intenable, bien au contraire.
11 est au Val-des-Bois un caractère du salaire sur lequel nous voulons attirer l'attention de nos lecteurs : à l'usine Harmel, le salaire est familial , ou plus exactement il y a un minimum de salaire familial.
Sur ce point très important, nous préférons laisser la parole au directeur lui-même qui va nous faire connaître en détail cette organisation spéciale.
« Le salaire doit nourrir la famille, dit M. Harmel, c'est la doctrine de la raison proclamée par les théologiens et rappelée par Léon XIII.
<( Or il est des circonstances où un supplément est nécessaire, soit à cause du nombre des enfants en bas âge, soit par suite de la mort du chef de famille, soit pour toute autre cause.
« Pour arriver à maintenir le salaire familial, nous avons fondé une institution que nous appelons Caisse de famille, et qui est destinée à fournir les suppléments.
K II fallait tout d'abord déterminer la somme nécessaire à la vie.
« Dans la situation spéciale de notre installation à la campagne, avec les autres avantages, nous avons cru pouvoir fixer le minimum indispensable à 4 fr. 20 par semaine et par tête, petits
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et grands. Exemple : une famille de 7 enfants n'a qu'un travailleur, le père, qui gagne 24 francs par semaine. Le calcul du minimum se fait ainsi : 7 enfants plus le père et la mère, soit neuf personnes à 4 fr. 20 égalent 37 fr. 80. La caisse doit donc verser 13 fr. 80 comme supplément. Nous ne prétendons pas que ce minimum suffise, mais seulement qu'il empêche la misère noire. Il équivaut, selon nous, à 5 fr. 60 par tête et par semaine pour la ville.
« De plus, on fait observer que, dans la plupart des cas, les familles en cause comprennent des petits enfants, pour lesquels la dépense est encore légère.
« Gomment les suppléments sont-ils distribués ? Par une commission ouvrière. Les membres prennent chaque quinzaine connaissance des salaires qui n'atteignent pas le minimum. Ils visitent les intéressés et peuvent ainsi déterminer, dans la réunion du dimanche, les objets à fournir. Il n'est pas nécessaire que les ayants droit réclament : la commission est trop soucieuse d'accomplir sa mission pour oublier personne.
« Sans doute, le supplément conserve un caractère de libéralité qui ne peut être exigée ; mais en même temps il garde un caractère de fixité garanti par la commission ouvrière. Ce n'est donc pas une récompense de bonne conduite ni un acte arbitraire de bienfaisance. Les patrons seuls, c est-à-dire en somrae Ventreprise, premient cette charge paur faciliter la vie des nombreuses familles, mais la commission ouvrière en a l'absolue disposition. »
MM. Harmel ne se bornent donc pas, on le voit, à recommander aux autres patrons la pratique du salaire familial : véritables démocrates chrétiens, ils ont commencé par donner l'exemple.
Nous pourrions continuer cette démonstration en pas-sant successivement en revue tous les « adjuvants du salaire » et les multiples institutions économiques : logements ouvriers, secours mutuels, assurance contre les accidents (1) et retraites, caisses d'épargne, bénéfice corporatif, coopératives de consommation, instruction gratuite donnée aux enfants des ouvriers, etc. Mais nous tenons à noter un autre trait caractéristique du Val-des-Bois.
(( Au Val, a déclaré M. Léon Harmel, l'action patronale cherche surtout à développer l'initiative et la responsabilité des ouvriers. »
Voilà, à notre avis, une des raisons, peut-être la principale, de la prospérité morale et matérielle de la filature chrétienne de Warmériville : loin de redouter l'esprit d'indépendance de leurs employés, les directeurs s'eff'orcent d'être pour eux des éveilleurs d'idées et des excitateurs d'énergie individuelle.
Ainsi ce sont les ouvriers qui administrent leurs associations professionnelles ou économiques, alors même que les patrons versent la plus grande partie des fonds (nous en avons eu un exemple pour la Caisse de famille). Aussi, point de défiance à regard du chef, mais au contraire une confiante et reconnaissante affection.
Entre le « bon père » et ses enfants, point de contremaîtres omnipotents : le recours au patron est maintenu à tous sans distinction (2).
(1) Le chômage temporaire produit par un accident donne lieu à une indemnité égale à la moitié du salaire et qui s'ajoute au versement pour maladie. Exemple : un ouvrier qui gagne 5 francs est arrêté par un accident: il touche comme malade 1 fr. 50, et comme blessé 2 fr. 50 ; total : 4 francs par jour. En cas d'incapacité permanente, la victime toucherait une pension en rapport avec son salaire, mais qui, en aucun cas» ne peut être inférieure à trois cents francs.
(2) Les contremaîtres et les employés sont choisis, autant que possible, dans le& familles des anciens ouvriers qui ont ainsi en perspective une certaine ascension professionnelle.
L'autorité des contremaîtres est limitée. Ils ne peuvent ni embaucher, ni renvoyer.
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D'autre part, le co7iseil d'usine, qui fonctionne depuis 1885, contribue grandement à établir et à maintenir l'entente entre ouvriers et directeurs.
Le conseil est composé d'un ouvrier de chaque salle, désigné par le conseil syndical ouvrier parmi les anciens. Dans ses réunions de quinzaine , il étudie avec un patron l'hygiène et les mesures sanitaires, les précautions pour empêcher les accidents, la formation des apprentis, les questions de production, de salaires et de primes, les plaintes que peuvent faire les ouvriers pour un motif quelconque. Outre les questions de salaires , qui viennent nécessairement rarement en question, il y a une foule de sujets utiles à traiter, et beaucoup d'améliorations de détails à apporter à la situation des travailleurs. Ce conseil est un auxiliaire précieux pour aider le patron dans le gouvernement de son usine, et un instrument moral bien utile pour maintenir le bon esprit qui est facilement altéré par de petits malentendus, quand ils ne sont pas liquidés aussitôt.
Les conseillères d'atelier remplissent les mêmes fonctions^ pour les ateliers de femmes, dont elles sont déléguées.
« Rien de plus propre à établir la confiance entre ouvriers et patrons, déclare M. Harmel, que cet échange périodique de& idées et des sentiments sur les questions qui dominent la vie du travailleur et qui préoccupent constamment son esprit. »
Nous disions un peu plus haut que les patrons du Val-des-Bois
et les amendes qu'ils infligent ne deviennent dérinitives qu'après la signature d'un patron. Les remontrances paraissent préférables et n'ont pas le côté regrettal)le de la retenue sur le salaire. Aussi la somme des amendes versées chaque année à la Société do secours mutuels ne dépasse- t-elle guère vingt francs pour tout le per. sonnel de l'usine.
Pour avoir un pouvoir limité, les contremaîtres sont-ils moins obéis i L'expérience a démontré le contraire, affirme M. Harmel. Ils obtiennent plus facilement la soumission de la volonté, leur autorité n'étant plus tenue en échec par les accusationsd'arbitraire et les irritations qui en résultent.
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étaient pour leurs ouvriers des « éveilleurs d'idées » : c'est peut- •être encore plus vrai dans Tordre religieux que dans l'ordre économique.
Respectant profondément la liberté d'un chacun, les Harmel se sont bien gardés d'imposer à leurs subordonnés les croyances et les pratiques chrétiennes qui leur sont si chères : ils se sont bornés à faciliter à leur personnel , dans toute la mesure du possible (1), l'accomplissement des devoirs religieux, comptant pour la conversion des âmes égarées sur l'exemple qu'ils donnaient eux-mêmes et sur le fécond « apostolat du semblable sur le semblable » pratiqué dans l'usine par quelques hommes et quelques femmes d'élite.
L'expérience leur a donné raison.
La filature du Val, jadis absolument païenne, est devenue aujourd'hui, librement et progressivement, un foyer intense de vie chrétienne.
Mais voici un fait, un petit fait, qui montrera comment s'exerce cette action morale, basée sur l'initiative personnelle et le dévouement des meilleurs.
Depuis longtemps, on déplorait la funeste habitude qu'avaient d'excellents ouvriers d'aller, le dimanche matin, chez le coiffeur pour se faire raser tandis que se chantait la messe paroissiale. Ils manquaient ainsi à leurs devoirs de chrétiens, et, souvent même, se laissaient entraîner par les camarades à faire ensuite un petit tour chez le marchand de vin : double inconvénient pour l'âme et le corps de ces braves gens. Mais que faire ? Ce furent les « conseillers d'usine » qui trouvèrent la solution :
(1) Au milieu de l'usine, les Harmel ont fait construire une chapelle qui est desservie par deux aumôniers.
Les écoles et asiles sont tenus par les Frères des Ecoles chrétiennes et les" Sœurs Servantes du Cœur de Jésus de Saint-Quentin ; ils comptent actuellement 355 enfants.
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un beau jour, ils demandèrent aux patrons que les « Figaros » du village fussent autorisés à venir dans les ateliers, tous les samedis après midi, faire la barbe aux amateurs. Ainsi fut fait ; et, depuis lors, les coiffeurs de Warmériville sont libres le dimanche matin, les ouvriers du Val ne vont plus dépenser malencontreusement quelques sous chez le marchand de vin et n'ont plus d'occasions ni de prétextes pour manquer la messe dominicale.
Voilà, esquissé en quelques lignes, rapides et bien insuffisantes, comment la famille Harmel comprend et pratique ses devoirs patronaux.
Ne peut-on pas dire qu'elle a fait du Val-des-Bois un autre €lairvaux, sans la règle monastique ?
Que tous les patrons chrétiens imitent cette générosité et cette confiance en Dieu, et alors le socialisme, cet épouvantail de notre société, sera vaincu.
« Ahl dit Mgr Perraud, les vrais auteurs du socialisme, les vrais coupables, il ne faut pas les chercher à l'usine ou à l'atelier, parmi cette foule de travailleurs qui ont plus besoin que personne d'être compris, d'être aimés, d'être soutenus, parce <|ue leur chemin est plus rude, leur existence plus austère, leur fardeau plus pesant ; il ne faut pas même aller les chercher parmi ces ouvriers qui, indignement trompés par une duperie dont rien ne les corrige, sont les premiers appoints des émeutes dont ils sont toujours les victimes ; pour ceux-là, il faut avoir plus de pitié que d'indignation ; ce ne sont pas les vrais auteurs du mal, ce ne sont pas les principaux coupables. Toute notre indignation, et une indignation sans pitié, il faut la réserver pour ces maîtres irréligieux, pour ces journalistes incrédules, pour ces pouvoirs impies qui, en violant dans le repos du
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septième jour la première des lois de Dieu et des lois de l'Eglise, ont appris au peuple à n'en respecter aucune ; à tous ceux qui, ayant des hommes à élever et à sauver, n'ont vu en eux que de vils instruments de production ou des organismes abrutis, substituant ainsi la religion du gain et le culte de l'argent à la vieille foi de Clovis, de Jeanne d'Arc et de saint Louis. A tous ceux-là, à tous ces impies, à tous ces incrédules, à tous ces prétendus amis du peuple, qui, en réalité, sont ses ennemis les plus implacables, oui, à tous ceux-là, une indignation sans pitié ! C'est à eux que revient la plus grande part dans la responsabilité des grèves et des révolutions. Ce sont eux qui sont les grands coupables ; ce sont eux qui, en supprimant avec le culte du dimanche toute rehgion pour l'ouvrier, ont tué avec la foi à l'autre vie le fondement de celle-ci et de toute sécurité sociale. »
Le commerce est le troisième facteur delà richesse individuelle et de la richesse publique. Quel ne serait pas l'embarras et même la misère de chaque propriétaire, s'il était réduit, pour là satisfaction de ses besoins, à consommer ses produits personnels ? Le commerce, avec ses achats et ses échanges, s'impose comme une nécessité de la vie. Grâce à lui, nous pouvons échanger le superflu que nous avons contre le nécessaire qui nous manque, et nous jouissons, sans quitter le pays où la Providence nous a placés, des produits et des avantages de tous les pays.
A l'origine, les échanges se firent en nature ; par exemple, on donna du froment pour recevoir du vin, ou du lin pour recevoir de la laine ; l'usage de la monnaie ne fut introduit que plus tard. Quelle fut l'origine de ces échanges importants qui transportent dans une contrée les productions d'une région éloignée? Pour que de tels échanges soient possibles, il faut des voies de communication ; or, l'ouverture des premières routes à travers
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l'Europe laissée en friche par les barbares est due aux chrétiens qui se rendaient aux pèlerinages célèbres de Saint-Jacques de Compostelle, de Saint-Martin de Tours, de Rome ou de Jérusalem.
L'Eglise, tout en travaillant en vue de l'intérêt supérieur des âmes, procurait en même temps l'augmentation de la prospérité matérielle. Il fallait du courage, sous Je règne des Mérovingiens, par exemple, pour se mettre en route à travers des pays dévastés, au risque d'être arrêté, dépouillé ou massacré, principalement au passage des rivières. Des moines habiles et courageux entreprirent de remédier à ces maux. Ils formèrent entre eux une compagnie sous le nom de Frères pontistes. Les règles de leur Institut les obligeaient à prêter main-forte aux voyageurs, à réparer les routes, à construire des ponts et à loger les étrangers dans des hospices qu'ils élevaient au bord des fleuves.
Ils se fixèrent d'abord sur la Durance, dans un endroit dangereux appelé Maupas ou Mauvais-Pas, et qui, grâce à ces généreux moines, prit bientôt le nom de Bon-Pas, qu'il porte encore aujourd'hui. C'est à leurs soins qu'on doit le célèbre pont d'Avignon, construit dès le xii° siècle sur l'un des fleuves les plus rapides de l'Europe.
A l'époque des croisades, les Papes attachèrent à la construction des ponts et des routes les mêmes indulgences qu'au voyage en Terre-Sainte, et l'on vit alors tous ceux qui ne pouvaient pas porter les armes ^ s'enrôler dans des confréries d'ouvriers ou offrir d'eux-mêmes leur aide aux moines travailleurs.
Mais ce n'est là que le moindre avantage commercial produit par ces grandes expéditions.
Les croisades firent faire à l'art de la navigation d'immenses
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progrès. Jusque-là, les peuples du nord de l'Europe employaient des vaisseaux massifs et pesants, et les navigateurs des bords de la Méditerranée des navires trop légers et, par là même, fragiles. En se rapprochant, ces peuplades maritimes profitèrent réciproquement des méthodes dont chacune faisait usage. On construisit de plus grands navires ; c'est de cette époque que datent les bâtiments à plusieurs mâts.
Ces vaisseaux pouvaient contenir, outre l'équipage, une certaine quantité de marchandises. On abandonna, dès lors, pour la voie de mer, le lent et ruineux transport des denrées par terre, et les denrées purent être livrées aux consommateurs à des prix beaucoup moins élevés.
Avec le progrès et la sécurité de la navigation, les nations européennes doivent encore aux croisades la facihté des missions étrangères et le goût des voyages lointains. Voici les faits que cite, à ce sujet, M. Abel Rémusat :
« Sous saint Louis, beaucoup de religieux itahens, français, flamands, furent chargés de missions diplomatiques auprès du Grand-Khan. Un franciscain, du royaume de Naples, fut archevêque de Pékin. Son successeur fut un professeur de théologie de la Faculté de Paris. Mais combien d'autres personnages moins connus furent entraînés à la suite de ceux-là, ou attirés par l'appât du gain, ou guidés par la curiosité dans des contrées jusque-là inconnues ! Un cordelier flamand rencontra dans le fond de la Tartarie une femme de Metz, un orfèvre parisien et un jeune homme de Rouen, qui s'étaient trouvés à la prise de Belgrade. Il y vit aussi des Russes, des Hongrois et des Flamands.
... Tous ces voyageurs ignorés, portant les arts de leur patrie dans les contrées lointaines, en rapportaient d'autres connais-
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sancés non moins précieuses, et faisaient, sans s'en apercevoir,, des échanges avantageux. Par là, non seulement le trafic des soieries, des porcelaines, des denrées de l'Hindoustan s'étendait et devenait plus praticable, non seulement il s'ouvrait de nouvelles routes à l'industrie et à l'activité commerciale, mais encore des nations inconnues et des productions extraordinaires venaient s'offrir en foule à l'esprit des Européens, resserrés, depuis la chute de l'empire romain, dans un cercle trop étroit. On commença à compter pour quelque chose la plus peuplée et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. Le monde sembla s'ouvrir du côté de l'Orient ; la géographie fit un pas immense ; l'ardeur pour les découvertes devint la forme nouvelle que revêtit l'esprit aventureux des Européens. L'idée d'un autre hémisphère, quand le nôtre fut plus connu, cessa de se présenter à l'esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance ; ce fut en allant à la recherche du Zijpangri de Marco-Polo que Christophe Colomb découvrit le Nouveau-Monde. »
Comme toujours, l'extension des débouchés amena le progrès de l'agriculture et de l'industrie, et cette étonnante prospérité du siècle de saint Louis qui a frappé d'étonnement les historiens rationalistes eux-mêmes.
C'est l'époque du développement prodigieux des industries flamandes. Ypres compte quatre mille tisserands ; Louvain et Matines, quatre mille métiers de draps, toiles et soieries ; Gand, quarante mille; Bruges possède cinquante mille ouvriers, et les marchands de dix-sept régions y ont des maisons de commerce.
Les villes italiennes avaient profité les premières du grand mouvement commercial créé par les croisades. La marine génoise et les vaisseaux vénitiens, au nombre de plus de trois^
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mille, recevaient par leurs colonies et leurs nombreux comptoirs les produits de TAsie-Mineure et du Levant ; de plus, ils visitaient les ports de l'Afrique, de l'Espagne, du Portugal, de la France, pour remonter jusqu'à Londres, Bruges et Anvers, et de là jusqu en Danemark, en Suède et dans la Baltique, là où le commerce -des Romains n'avait jamais atteint.
Ce sont également les croisades qui donnèrent l'impulsion au commerce extérieur de la France. A peine saint Louis eut-il ■creusé le port d'Aigues-Mortes, que Marseille, Arles, Avignon, Nîmes, Montpellier, Narbonne, toutes les villes languedociennes •et provençales rivalisèrent avec les villes d'Italie.
« En résumé, dit Heeren, avant les croisades, le commerce ■ressemblait à un faible ruisseau, et il devint par elles un grand fleuve qui, en se partageant entre plusieurs bras, porta partout l'abondance et la fertilité. Avant les croisades, quelques vais- ■seaux allaient isolément chercher les denrées de l'Orient, et un petit nombre de ports les recevait; maintenant ce sont des-flottes entières, et toutes les côtes de la Syrie et de l'empire grec leur sont ouvertes. Auparavant, les négociants, étrangers partout, ne se hasardaient qu'avec réserve ; maintenant, en arrivant sur ces plages lointaines, ils y trouvent des étabhssements pompeux, des communautés formées de leurs concitoyens, les mêmes lois, les mêmes mœurs et presque une seconde patrie. »
Quel a été, après les croisades, l'événement le plus favorable à l'extension du commerce européen? N'est-ce pas la découverte de l'Amérique ? et cette découverte, quel en a été le mobile et le point de départ, sinon une pensée de zèle religieux?
Oui, il est démontré aujourd'hui qu'une pensée dominante, sinon unique, anima toujours l'âme héroïque de Christophe Colomb : la pensée de convertir à la foi cathohque les peuples
7- — Saint Louis servant un repas aux pauvres, miniature des Petites Heures d'Anne de Bretagne. Commencement du xvi' siècle.
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de rinde, et d'employer les bénéfices de l'expédition à la délivrance du Saint-Sépulcre. C'était toujours le chrétien agissant tout d'abord en vue d'une fin sublime, sans toutefois négliger les avantages d'ordre matériel qu'il peut, en passant, procurer à l'humanité.
A toutes les époques, nous retrouvons ces deux préoccupations, subordonnées comme il convient l'une à l'autre, dans les actes et les paroles des représentants de l'Eglise. « J'ai eu la patience, dit M. de Tocqueville, de lire la plupart des rapports et des débats que nous ont laissés les anciens Etats provinciaux, et particulièrement ceux du Languedoc, où le clergé était plus mêlé encore qu'ailleurs au détail de l'administration politique, ainsi que les procès-verbaux des assemblées provinciales qui furent réunies en 1779 et 1787 ; et, apportant dans cette lecture les idées de mon temps, je m'étonnai de voir des évêques et des abbés, parmi lesquels plusieurs ont été aussi éminents par le savoir, faire des rapports sur l'établissement d'un chemin ou d'un canal, y traiter la matière en profonde connaissance de cause, discuter, avec infiniment de science et d'art, quels étaient les moyens d'accroître les progrès de l'agriculture, d'assurer le bien-être des habitants et de faire prospérer l'industrie, toujours égaux et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes affaires. »
De nos jours, les ecclésiastiques ne peuvent s'occuper, du moins pour leur compte, d'affaires commerciales : de très sages lois le leur défendent ; mais il ne leur est pas interdit, lorsque leur situation le leur permet, de travailler à accroître la prospérité commerciale de leur pays. Tout le monde sait que les nations européennes n'ont pas de meilleurs agents, soit pour étendre influence politique, soit pour développer leur sphère
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d'action économique, que les missionnaires envoyés par l'Eglise romaine.
Mais nous n'avons envisagé jusqu'ici le commerce que sous sa forme la plus rudimentaire, celle de l'échange. « Or, les échanges en nature, dit M. Baudrillart, sont fort incommodes. Je possède tant de kilogrammes de laine, tant de mètres de coton, et je voudrais avoir du blé. Je porte, Dieu sait au prix de quels efforts et de quels frais, ma richesse encombrante chez un cultivateur. Il a du blé, mais c'est du vin qu'il demande ; je cherche à m'en procurer pour le lui donner ensuite ; le vigneron n'a pas besoin de mon coton ou de ma laine ; le fabricant qui la recevrait volontiers ne possède ni blé, ni vin qu'il puisse me céder. Combien de déplacements pénibles ! quelle perte de temps ! que de difficultés!... Tous ces inconvénients, et d'autres encore que nous soupçonnons à peine, rendraient l'industrie languissante, le commerce extrêmement restreint et le consommateur aussi mal que difficilement pourvu. Aussi, l'instinct universel des peuples s'est-il porté vers l'invention d'un moyen d'échange plus commode et plus rapide, la monnaie. »
Sans doute, ce n'est point l'Eglise qui a inventé la monnaie : elle existait avant elle; mais on peut dire qu'elle en a plusieurs fois empêché et blâmé l'altération, si nuisible au commerce.
On sait les maux que souffrit le royaume de France sous Philippe le Bel, à cause de ces ruineuses falsifications, plusieurs fois répétées. Le pape Boniface VIII n'hésita pas à reprendre vertement le roi faux monnayeur : « L'affection que Nous vous portons, lui écrivait-il, ne Nous permet pas de dissimuler que vous opprimez vos sujets ecclésiastiques et séculiers, les communes et le peuple : de quoi Nous vous avons souvent averti sans que vous en ayez profité. Au sujet du|changement de la
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monnaie, Nous recevons des plaintes de tous côtés. Pour ne pas Nous rendre coupable devant Dieu, qui Nous demandera compte de votre âme, voulant pourvoir à votre salut et à la réputation d'un royaume qui Nous est si cher, après en avoir délibéré avec Nos frères les cardinaux, avons appelé par devant Nous les chapitres des cathédrales de votre royaume et autres personnes qui, loin de vous être suspectes, vous sont affectionnées. Vous pourrez vous rendre à cette réunion par vous-même ou par des envoyés fidèles et bien instruits de vos intentions. Autrement, Nous ne laisserons pas de procéder en votre absence. «
Quels que soient les avantages de la monnaie métallique, elle ne saurait répondre aux besoins des grandes conventions internationales. Les transports d'argent, surtout pour des sommes et des distances considérables, sont très longs, très dispendieux et sujets à bien des risques. Grâce, au contraire, à la monnaie fiduciaire, lettres de change et autres effets de commerce, tous ces inconvénients disparaissent; les transactions se font, à travers le temps et l'espace, avec économie, rapidité, preuve écrite et caution.
Or, veut-on savoir quelle est l'origine de la lettre de change? Les uns en attribuent l'invention aux Gibelins, d'autres aux Juifs chassés de France sous Philippe-Auguste et Philippe le Bel ; mais, d'après le véridique historien César Cantù, qui a fait une étude approfondie de la question, il faut remonter, pour trouver un exemple certain des billets à ordre, à Tannée 1246, lorsque le pape Innocent IV fit passer vingt-cinq mille marcs d'argent à l'anti-Gésar Henri Raspon, somme qui lui fut comptée à Francfort par une maison de Venise. En 1253, Henri III d'Angleterre autorisa quelques Italiens, ses créanciers, à se rembourser par des traites sur les évêques de son royaume ; le légat du Pape veilla
à ce que ces valeurs fussent exactement payées. Ce mode denégoce ne paraît pas avoir été entièrement inconnu des anciens : il en est fait mention dans Isocrate; mais Thonneur de l'avoir retrouvé appartient à des catholiques romains.
On trouve aussi l'intervention de l'Eglise dans l'origine de» banques et des établissements de crédit. C'est à Venise, en 1150^ que la première banque fut fondée, à l'instigation du Pape. C'est à Gênes que fut fondée la banque Saint-Georges, la plus célèbre du monde jusqu'à la Révolution; elle était placée sous le protectorat spécial du Souverain Pontife. « Le commerce de banque,, dit Gantù, avait reçu l'impulsion de la cour de Rome, qui, tirant des fonds du monde entier, avait toute facilité pour faire circuler les valeurs. Ce genre d'opérations, indiqué clairement en 1202 par Fibonacci, devint plus commode et plus étendu dans le cours, de ce siècle par l'introduction des lettres de change. »
Plus tard, sans doute, l'Eglise apporta des restrictions aux opérations de Bourse, à cause des trafics usuraires qui s'y mêlaient trop souvent; mais qui pourrait la blâmer d'avoir maintenu dans de justes hmites une sage institution qu'elle avait elle-même contribué à développer? De nos jours, elle proteste plus haut que jamais contre l'agiotage éhonté qui, sous prétextede commerce, envahit tous nos marchés publics; mais elle a. toujours des encouragements pour le développement régulier de l'industrie honnête. « Messieurs, disait un jour Mgr Pie, ea montrant les flèches de la cathédrale de Chartres et le réseau de fer d'une voie nouvelle qu'il allait bénir, vous apercevez ici d'un seul regard deux merveilles de l'esprit humain : d'un côté des hgnes qui glissent et s'allongent pour enlacer la terre, et de l'autre des aiguilles qui se dressent et s'élancent pour saisir le ciel; d'un côté, le sommaire des doctrines et des espérances.
•chrétiennes; de Pautre, le dernier secret de la science et de Fart :appliqué à l'industrie. Entre ceci et cela, entre ce présent et ce passé, y a-t-il une guerre et un abîme, comme le disait naguère 'un poète (1)? L'Eglise fille du ciel, aurait-elle à redouter ou à ■combattre des créations qui ne sont que des rayonnements de l'intelligence céleste? Non, Messieurs, non; ce réseau magique qui enserrera bientôt notre planète tout entière dans ses anneaux de fer, devient à son insu le propagateur de la foi. L'apôtre de •Jésus-Christ, auquel il fallait des mois et des années pour aborder aux rives infidèles, s'élance sur le cheval de feu que la science lui amène, et, fendant, en quelque sorte, les airs comme ile prophète que l'ange du Seigneur portait par les cheveux, il s'étonne déjà d'être dans Babylone qu'il n'avait jamais vue ; ou 'bien, comme le diacre Philippe, qui cheminait tout à l'heure sur la route de Jérusalem à Gaza, voici qu'il est miraculeusement transporté dans le pays d'Azot, dont il évangéhse les bourgs et les cités. Non, encore une fois, entre ceci et cela, il n'y a ni guerre ni hostilité. Si la vapeur, apphquée à nos chars et à nos navires, peut transporter plus vite et plus loin le mal et le mensonge, elle peut y transporter plus vite aussi les idées civilisatrices de la vérité et de la vertu. La lumière n'arrive-t-elle pas chaque jour à nos yeux par les mêmes milieux que traversent les orages? »
Telles ont toujours été les pensées de l'Eglise ; telle a toujours •été son action vraiment éclairée et vraiment libérale. Après avoir parcouru les principaux bienfaits matériels dont l'EgUse a doté le monde, et dont l'énumération remplit ce chapitre, on •se rappelle naturellement la parole de Montesquieu : « Chose
(1) \'ictor Hugo.
merveilleuse I la religion chrétienne qui ne se propose pour but que la félicité de l'autre vie nous donne encore le bonheur dans celle-ci. » Cette parole, d'ailleurs, ne fait que constater la véracité de la promesse divine : Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît!