CHAPITRE III
La Richesse dans le Christianisme.
Le travail, le commerce et l'industrie produisent, augmentent ou conservent la richesse au sein des sociétés. La richesse est un des fruits de la civilisation, mais c'est peut-être celui dont les instincts pervers de l'homme sont le plus portés à abuser.
« De toutes les passions de notre temps, dit un économiste, la passion des richesses est peut-être la plus impérieuse et la plus générale. En elle se résument tous les mauvais instincts, toutes les aspirations désordonnées et coupables qui, depuis un siècle, inquiètent, ébranlent, abaissent nos sociétés. Des causes politiques et des causes sociales ont concouru à lui donner naissance, et Font sans cesse entretenue et développée. Tandis qu'un sentiment démocratique mal entendu travaillait à effacer toutes les grandeurs, au miUeu du nivellement général, une seule supériorité résistait à tous les efforts, à raison de son caractère matériel et essentiellement positif, la supériorité des richesses. Impuissant à détrôner la richesse, l'orgueil démocratique prétend s'y élever, et de là cette âpre poursuite de la fortune, à laquelle se livrent les vanités aristocratiques toujours vivantes, même au sein de la démocratie la plus exclusive. Chacun aujourd'hui veut
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être riche, parce que la richesse est la seule distinction incontestée et la seule influence toujours obéie dans nos sociétés égalitaires (1). »
Le Christianisme restitue-t-il à la richesse son rôle véritablement utile et providentiel? Comment la fait-il concourir au progrès de la société ? Pour résoudre ces deux questions, nous nous bornerons à rappeler l'idée que l'Evangile nous donne de la richesse et à montrer l'usage que l'Eglise en a fait dans la suite des siècles.
On se rappelle la sévérité du langage évangélique au sujet des riches.
Pour interpréter ce langage avec exactitude, rien n'est plus utile que de recourir à un commentateur autorisé. Prenons saint Augustin. Il s'adresse à un auditoire de riches chrétiens : x( Dieu, dit-il, vous a permis de posséder, non seulement cette immense étendue de biens, de les employer à votre usage et d'en disposer à votre gré, mais encore d'y porter vos soins, votre estime et votre affection par rapport à l'usage et à la fin légitime que vous vous y proposez. Vous aimez la santé, l'honneur, la réputation, la vie, les biens qui, par conséquent, vous y peuvent servir. Tous les amours particuhers sont justes, selon cet ordre et cette modération. Dieu, l'auteur de ces biens, les approuve et les permet. Mais, parce qu'il en est l'auteur, et qu'il en renferme, comme auteur, les plus éminentes qualités, il exige de nos cœurs la plénitude de notre amour ; que, comme nous aimons le sommeil, la viande, l'or et l'argent, non pas précisément en eux-mêmes, ni pour eux-mêmes, mais par rapport à notre vie, à notre fortune et à notre honneur, qui sont des biens
(1) Charles Péi'in, La richesse dans les sociétés chrétiennes, liv. I, ch. i.
légitimes, aussi nous n'aimions notre vie, notre fortune et notre honneur que par rapport à Dieu, premier auteur et un dernière de l'homme et de tous ses biens. Est-ce trop exiger de l'homme? et n'est-il pas inexcusable s'il ne se rend pas avec joie à un si juste devoir? Quelle folie de tourner votre amour vers vous et les biens mortels ! La même folie que serait celle d'une épouse qui porterait l'amour qu'elle doit à son époux à l'anneau qu'il lui a donné pour gage de son amour, qui aimerait l'anneau jusqu'à néghger son époux (1). »
« Avoir des richesses n'est pas un crime, ajoute saint Hilaire, pourvu qu'on en sache régler l'usage ; car, en n'abandonnant pas son bien, puisque c'est là la cause de l'aumône, on en acquitte le devoir en partageant avec ceux qui n'en ont pas. Ce n'est donc pas un mal d'avoir du bien, mais de le posséder d'une manière qui nous soit préjudiciable ; c'est le désir et le soin de s'enrichir qui est dangereux. La richesse est un fardeau pesant pour l'innocence ; car il est difficile à qui veut servir Dieu d'en acquérir ou de chercher à l'augmenter, sans s'exposer à quelqu'un des vices qui en sont le cortège ordinaire, d'où vient le mot de Jésus-Christ : qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux (2). »
Cette doctrine des saints Pères ne contredit pas les théories <les économistes modernes, qui, se plaçant à un point de vue simplement utihtaire, voient dans la richesse le nerf de la grande industrie.
« La richesse seule, dit Thiers, peut fournir des capitaux au génie inventeur, génie hardi, téméraire, exposé à se tromper souvent et à ruiner ceux qui le commanditent. Voici, par exem-
(1) VI" Commentaire sur l'épître de saint Jean.
(2) Commentaires sur V Ecriture-Sainte.
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pie, une invention nouvelle qui doit changer la face du monde. Son inventeur la prone, et la donne pour ce qu'elle est, pour une merveille. Mais bien d'autres en ont dit autant des inventions les plus ridicules. Il faut essayer, risquer de grands capitaux, et pour risquer, pouvoir perdre. Le pauvre, Fhomme aisé lui-même, le peuvent-ils? L'appât du gain les tente quelquefois, et ils perdent à ces témérités le modeste fruit de leurs économies. Loin de les y exciter, on doit les en décourager, au contraire. Mais le riche qui a beaucoup plus qu'il ne faut pour vivre, le riche peut perdre, dès lors peut risquer, et tandis qu'il est livré aux dissipations d'une société élégante, ou aux agitations de la politique, ou aux distractions des voyages, laissant ses capitaux accumulés chez le banquier en crédit, il lui confie son superflu qui sert à encourager les entreprises nouvelles. Il perd ou gagne à ces entreprises. Il est peu à plaindre s'il perd. Il devient plus riche s'il gagne, et peut encourager un autre génie plus hardi encore (1). »
Un instrument capable d'aider aussi puissamment au progrès moral et matériel de l'humanité ne pouvait être ni prohibé, ni dédaigné par l'Eglise : elle s'est bornée à en régler l'usage. Mais ici se présente une question qui ne manque pas d'actualité.
L'Eglise, qui considère la richesse comme un bien en ellemême, et qui en approuve l'usage modéré, ne désire-t-elle pas en voir le bienfait s'étendre à un plus grand nombre d'hommes, et ne se propose-t-elle pas de faire disparaître les inégalités sociales si choquantes qui ont déjà produit tant de révolutions ?
Sans doute, l'Eghse encourage de toutes ses forces ses enfants à la réalisation d'un idéal de justice sociale que n'ont pas
(1) De la propriété, p, 79.
LA RICHESSE DANS LE CHRISTIANISME 4il
encore atteint nos sociétés civilisées ; c'est là ce que vise, en particulier, Léon XIII dans sa mémorable encyclique sur la condition des ouvriers; mais tout en voulant la vie des pauvres moins dure et moins méprisée, PEgiise n'oublie pas la parole du Maître : Il y aura toiijou7^s des pauvres parmi vous, et c'est toujours principalement par la charité qu'elle s'efforce de combler la distance qui sépare l'opulence de la misère. En tout cas, ses théories n'ont rien de commun avec les théories dites « socialistes », dont on fait grand bruit en notre « fin de siècle », et qui ont l'étrange prétention de supprimer l'inégalité des conditions.
Dieu a voulu l'inégalité dans la société, comme il l'a voulue dans la famille, comme il l'a voulue du père au fils, du mari à l'épouse, du tuteur au pupille, dans un intérêt de protection du faible par le fort, de la base au faîte de la société.
11 est très vrai que les passions créent de mauvais riches ; mais pourquoi n'}^ aurait-il pas de mauvais riches comme il y a de mauvais pauvres? et quand il y a de mauvais ouvriers, pourquoi n'y aurait-il pas de mauvais maîtres ? La morale évangélique parle aux riches et aux pauvres. Elle dit aux riches : Secourez les pauvres ! Elle dit aux pauvres : Supportez des riches, même leur avarice, même leur inhumanité !
Elle dit à la grande masse des travailleurs, depuis la prédication de l'Evangile, et elle leur répétera jusqu'à la fin des siècles : Acceptez la condition que vous a faite le Père commun des hommes; plus elle est humble devant vos semblables, plus sûrement elle vous rendra grands et riches devant Dieu : « En vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous gémirez, et le monde se réjouira ; mais votre tristesse sera changée en joie (1). »
(1) s. Jean, cli. xix, v. 20.
Le Christianisme profite au peuple, non seulement par ce qu'il îui donne, mais par ce dont il lui tient lieu. L'Evangile a vulgarisé pour lui des vérités qui n'avaient été qu'entrevues chez les ■anciens, par les plus sages d'entre les sages.
Il lui a enseigné que la douleur est la condition originelle et habituelle de l'humanité. Les sages savaient que la fragilité du bonheur est le point le plus incontestable de l'histoire de l'homme, mais le peuple fignorait : l'Evangile est venu le lui apprendre. La simplicité des mœurs, l'austère frugaUté auxquelles se reconnaissent, dans tous les siècles et chez tous les peuples, les plus grands hommes, et qui sont pour les masses une nécessité de leur condition, l'Evangile les a élevées pour elles à la hauteur des •vertus, vertus d'une pratique générale auxquelles sont attachées d'immortelles récompenses.
Il a proclamé l'aptitude des petits et des simples plus grande que celle des philosophes, plus grande que celle des riches et des puissants, pour atteindre à la suprême perfection chrétienne. Ils peuvent y prétendre, et ils y parviennent. Là est la véritable égalité entre les hommes, égalité à laquelle le monde païen, parlant par la bouche de ses plus grands philosophes, n'a jamais Toulu croire.
Pour travailler efficacement à l'amélioration du sort des ■masses, il faut commencer par connaître la nature de l'homme. •Pour que Fhomme fût susceptible d'être souverainement heureux, il faudrait qu'il fût susceptible de devenir souverainement parfait. Un faux hbéralisme lui a supposé cette faculté, et c'est cette malheureuse hypothèse qui a égaré les utopistes contemporains. C'est en partant de là que, sous prétexte de refaire la .société, nos prétendus réformateurs la bouleversent.
Le problème qu'ils se posent est de rendre le peuple plus
riche, quand le seul problème à résoudre est de le rendre meilleur.
L'Evangile est venu enseigner que ce n'est pas de beaucoup de richesses, mais dé beaucoup de force d'âme, de beaucoup de résignation, de beaucoup de foi et d'espérance, que l'homme a besoin.
Non, la véritable science sociale, ce ne sont pas les doctrines de ces prétendus apôtres qui frappent avec tant de violence aux portes de notre société contemporaine, avec l'intention avouée de les briser; il faut la chercher dans les préceptes et les exemples de l'Homme-Dieu ranimant les langueurs du corps et de l'âme, multipliant les pains pour les multitudes, les nourrissant surtout de sa parole, les abreuvant des eaux vives de sa morale.
Quelles magnificences il a déployées à l'égard de ses pauvres ! S'il vient sur la terre, c'est vêtu en pauvre ; s'il réunit ses fidèles pour en composer l'Eglise, ce sont les pauvres qui en ont les premiers l'entrée et y occupent les postes d'honneur. Si, dans cette Eglise, il appelle les grands et les rois, c'est à la condition qu'ils tomberont aux pieds de ses pauvres, et que, détachant leur pourpre et ôtant leur couronne, ils baiseront leurs pieds, panseront leurs ulcères et dresseront leur table. Et cela s'est fait! et non pas une fois, mais tout le long de noa âges chrétiens. Et quand les rois n'ont plus compris ce noble et touchant devoir. Dieu, en les laissant à la merci des fureurs de la foule que leur charité n'illuminait et ne sanctifiait plus, s'est choisi d'autres ministres de ses miséricordes.
Bien souvent, au miheu des délices et des splendeurs du monde, Dieu les revêt de la bure du pauvre, les exerce à toutes les privations du pauvre, les sacre de son onction, les remplit
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de sa charité, et les envoie sur tous les chemins de la douleur. Et pas un cri de détresse n'est poussé, pas un besoin du pauvre ne se révèle qu'ils n'accourent aussitôt : c'est Jésus- Christ continuant à travers les siècles son apostolat d'amour; c'est Dieu visitant, consolant, guérissant les souffrances des plus aimés de ses enfants.
Le socialisme, fût-il de bonne foi, entreprendrait en vain de faire autrement que l'Evangile, qui, ne pouvant rendre les hommes égaux selon la richesse, les a rendus égaux selon Dieu; qui, ne pouvant empêcher qu'il y ait des pauvres, s'est efforcé et s'efforce sans relâche de créer autant de consolateurs qu'il y a de douleurs à consoler. Le sociahsme, dans son orgueil, croit à sa toute-puissance, comme la philosophie du dernier siècle a cru à la sienne ; il croit qu'il parviendra à faire assez de riches pour qu'il n'y ait plus de pauvres sur la terre, et qu'il anéantira la pauvreté jusque dans son germe ; il prétend générajiser les riches, comme la philosophie prétendait, il y a un siècle, généraliser les pauvres, et abolir, elle aussi, jusqu'au nom du Christianisme. On sait quelles furent la folie et la honte de ces orgueilleux réformateurs. L'inégalité radicale, inamissible de l'homme résistera invinciblement à toutes les tentatives sociales ; et cette inégalité, de degré en degré, descend fatalement jusqu'à la pauvreté. La pauvreté n'est pas, ou du moins n'est pas uniquement la conséquence des institutions telles que l'homme jusqu'ici les a conçues ; elle a son principe dans l'humanité ; elle a sa source dans l'inégalité morale et matérielle qui marque des intervalles sans fln entre les hommes.
Nivelez la fortune de tous les citoyens ; qu'ils aient tous une part égale dans les biens accumulés autrefois entre les mains des riches, faites régner l'égalité la plus absolue; eh bien! lors
même que vous seriez parvenu à réaliser, par impossible, ce rêve criminel, à lui donner au moins une existence momentanée, le jour suivant, que dis-je ! le moment après, cette égalité aurait complètement disparu ; la prodigalité d'une part, Tavarice de Tautre, l'ignorance et la sagacité, Fincurie et le travail, le -désordre et la prudence, le jeu tout seul et les plus abjectes passions auraient promptement rétabli le règne des distinctions -et de l'inégalité. Toutes les mesures adoptées pour empêcher le désordre ne pouvant remonter au cœur humain, qui en est la première source, seraient frappées de stérilité ; les richesses auraient bientôt changé de mains, plusieurs des anciens riches tomberaient sans doute dans une extrême pauvreté, plusieurs remonteraient à leur ancien rang et le dépasseraient peut-être ; mais, dans tous les cas, abstraction faite des personnes, les choses en resteraient à peu près au point où elles en sont aujourd'hui : on verrait alors encore des pauvres et des riches.
Le socialisme poursuit une chimère, et commet un crime contre Dieu, en essayant de supprimer un fait qui s'asseoit sur l'indestructible fondement de la nature humaine. Les intervalles qu'il veut supprimer, de meilleures lois peuvent les diminuer, l'Eglise le croit, et même elle le prêche bien haut (1), mais la charité seule peut les combler.
Tel a toujours été l'enseignement des docteurs catholiques. Ecoutons, à ce sujet, saint Grégoire de Nazianze. Il vivait à une époque et dans un monde où les inégalités sociales étaient plus choquantes encore que de nos jours, et il signale toujours €omme principal remède aux misères qui l'entourent l'exercice intelligent de la charité.
(1) Voir le chapitre précédent.
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(( Le précepte de la charité, dit-il, nous ordonne d'avoir des entrailles de miséricordieuse pitié pour tous les pauvres, quelle que soit la cause de leur infortune et de leur souffrance. Membres de l'humanité, pourrions-nous refuser l'assistance d'une sympathique bienfaisance à des hommes comme nous, à la veuve qui a perdu l'appui de son époux, à l'orphelin que la mort de ses parents a laissé seul dans la vie, à l'exilé qui languit loin de sa patrie, à l'esclave qui gémit sous la rude domination d'un maître barbare, au contribuable que pressure la rapacité des gouverneurs ou que harcelle sans cesse l'importune inhumanité des préposés à la perception des impôts, à tant de victimes de la fraude, du brigandage, de la confiscation ou des naufrages? Voilà autant de malheureux qui attachent leurs regards sur nos mains, comme nous attachons les nôtres sur les mains de Dieu, quand nous sentons le vide de notre âme et que nous aspirons à le remplir. Mais n'oublions pas que ceux qu'un revers imprévu et immérité vient surprendre sont encore plus malheureux que ceux qu'une longue habitude a endurcis dans la souffrance. N'oublions pas surtout que les pauATes malades, particulièrement ceux qu'afflige ce mal terrible qui dévore en eux les traits de la figure humaine, sont les plus à plaindre et qu'ils méritent avant tous la plus affectueuse commisération... Nous sommes unis à eux par un lien mystérieux que Dieu lui-même a formé. Soignons-les donc à cause de Dieu, comme nous soignons notre propre corps dans la santé ou dans la maladie. Nous ne sommes qu'un dans le Seigneur, soit le riche, soit le pauvre, soit le libre, soit l'esclave, soit le sain, soit le malade, et pour tous une seule
tête d'où tout dérive. Notre -Seigneur Jésus-Christ Ainsi,.
prenons garde de dédaigner, de négliger ceux de nos frères qui tombent dans une de ces misères où nous pouvons tomber
nous-mêmes. Nous devons moins nous réjouir de Ja fortune ou de la santé qui nous sourient que nous affliger des revers ou des douleurs de nos frères. Prenons garde de l'oublier jamais; le salut de nos âmes dépend de l'effusion de notre charité à les secourir (1). »
L'Eglise ne se borne pas à des discours éloquents en faveur des pauvres ; elle ne se contente pas d'enseigner, sur la valeur purement relative de la richesse et sur la supériorité de la pauvreté, une doctrine plus élevée et plus pure qu'aucune théorie morale de l'antiquité, elle met constamment ses trésors à la disposition des pauvres.
Passons rapidement en revue les principales œuvres charitables qu'elle a fondées ou encouragées par ses largesses (2).
Nous ne rappellerons pas les actes de charité qui ont rempli la vie du divin Maître : n'a-t-il pas « passé en faisant le bien », et toute sa vie, privée ou pubhque, n'est-elle pas un acte de charité ininterrompu?
Voyons les Apôtres après la descente du Saint-Esprit. C'est un spectacle inconnu au monde que celui de ces douze hommes quittant leur pays, leur famille, leur profession au nom de la charité. A peine ont-ils fait quelques disciples que ces premiers chrétiens mettent tout en commun. Ils vendent leurs terres et leurs biens pour en distribuer le prix aux pauvres.
Les chrétiens ne formaient pas encore une société générale ; ils n'étaient qu'une société particuhère et exceptionnelle. L'Eglise de Jésus-Christ possédera jusqu'à la fin des sociétés semblables ; d'elles sortiront ces vierges incomparables qui donneront à la charité leur jeunesse et leur vie entière, et ces intrépides
(1) Orat. 14, De amor. paup., G et 8.
(2) Voir, pour plus de détails, le chapitre intitulé : Les Institutions catholiques.
CiVILIS. CHRÉT. — ** ^
successeurs des Apôtres qui verseront leur sang pour enfanter des croyants à Jésus-Christ et des membres nouveaux à la civilisation, comme saint Paul enfantait des chrétiens dans ses chaînes.
L'isolement des premiers chrétiens au miheu du monde païen, leur dissémination dans l'Asie, l'Italie et la Grèce, la concentration de leurs assemblées autour des Apôtres et des premiers évêques, ont donné lieu à l'exercice de l'hospitalité qui, dépouillant sa forme antique, revêt un caractère plus simple et plus touchant.
« Mon bien -aimé, écrit l'apôtre saint Jean à Caïus, vous agissez en vrai fidèle dans tout ce que vous faites pour les frères, et particulièrement pour les frères étrangers. Vous ferez bien de les assister dans leur voyage d'une manière digne de Dieu. Nous devons les recevoir ainsi, afin de coopérer avec eux au progrès de la vérité. » — « Exercez entre vous l'hospitalité sans murmure », dit l'apôtre saint Pierre dans sa première Epître. Soyez prêts à donner l'hospitalité », recommande aux Romains l'apôtre saint Paul. — « Il faut, écrit-il à Timothée, que l'évoque soit irrépréhensible et aime l'hospitalité » ; et ce sera par les évêques, en effet, que s'introduira surtout l'hospitalité dans les sociétés modernes.
Il répète la même chose à Tite, dans les mêmes termes : « Que l'évêque soit irrépréhensible, ami de l'hospitalité, doux, affable. » — « Ne négligez pas l'hospitalité, ajoute-t-il ; quelques-uns, grâce à elle, ont reçu chez eux des anges sans les connaître. »
Tout chrétien étranger était accueilH comme un frère. Dieu était le Père commun; l'Eglise, la Mère commune. Refuser sa maison au voyageur, c'eût été refuser Jésus-Christ même. On lavait les pieds aux hôtes, qui avaient à la table la première
place. Le repas auquel ils prenaient part était estimé le plus saint.
Il fallait que, malgré les persécutions, les membres de l'Eglise chrétienne pussent, d'un bout du monde à l'autre, se voir, T'entendre, se parler ; que, malgré la distance et la pauvreté, les saints trouvassent toujours asile auprès des saints, et que cette correspondance, secrètement maintenue en dépit des tyrans, fût pour la société chrétienne proscrite et fugitive comme un concile permanent. La tradition ne s'en perdit pas après l'âge apostolique, lorsque la liberté fut accordée au nouveau culte. L'évêque devenu plus que jamais le chef visible de chaque société chrétienne, eut la charge de rhospitahté.
« Sur sa part des revenus de l'Eglise, dit M. de Champagny al devait fournir aux besoins des voyageurs. Saint Cyprien, dû fond de son exil, envoyait aumône sur aumône à son prêtre Rogatien, pour qu'il remplît en son nom les devoirs de l'hospitalité : « Si chacun de nous désire entendre un jour ces paroles • « J'étais étranger et vous m'avez reçu », à plus forte raison l'évêque, dont la maison doit être le commun logis du pèlerin Un laïque, en recevant un ou deux voyageurs, satisfait au devoir de l'hospitalité ; l'évêque passe pour grossier s'il ne les reçoit tous. » - Saint Jean Chrysostome, à qui on reproche de «langer seul, a besoin de se justifier par sa mauvaise santé et par la charité de Constantinople où nul étranger ne saurait manquer de trouver un hôte. Saint Jérôme, à Jérusalem, se plaint <le cette multitude d'hôtes qui affluent vers les saints lieux et ne lu. laissent pas la liberté d'interpréter les Ecritures ; il se plauit de retrouver au monastère le tumulte et l'agitation du monde (1). »
(1) La charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Eglise, p. 312.
420 l'église et le progrès matériel
A la longue et avec le progrès de l'Eglise, cette hospitalité du* peser lourdement sur les ressources et les loisirs de l'évêque. Saint Augustin reçoit encore les hôtes dans sa propre maison, les admet à sa table frugale et ajoute pour eux un peu de viandeaux légumes qui font sa nourriture ordinaire et celle de ses clercs. Mais la plupart des autres évêques, surtout en Orient où la paix de Tempire était moins troublée, construisirent des asiles communs. Le plus connu par ses vastes proportions et les soins intelligents qu'on y prodiguait aux hôtes, était celui que saint Basile avait fait élever près de Césarée : « Sortez de Césarée,. dit son ami Grégoire de Nazianze, et vous verrez une nouvelle ville. C'est le palais de la charité, le trésor où les riches sont venus placer leurs épargnes ; où, sur l'éloquente parole de Basile, les chrétiens sont venus apporter non seulement leur superflu, mais leur nécessaire. Il a construit des bâtiments immenses ; il en a assuré la conservation par des revenus suffisants dus à ses efficaces exhortations. Il y a réuni non seulement les hôtes, mais les pauvres, mais les malades ; c'est le domicile commun de tous ceux qui souffrent. Des infirmiers, des médecins, des porteurs, des guides, des serviteurs de toute espèce veillent à leurs besoins. Le préfet de la province s'inquiète de l'immensité de ces constructions, si étranges aux yeux d'un païen ; Basile a été accusé devant lui et réduit à se justifier de sa charité (1). »
Cette maison du pèlerin ou xenodochium fut la maison-mère de toutes les maisons de charité, la tige de toutes les fondations pieuses : elle abritait à la fois les hôtes, les infirmes et les indigents ; saint Jean Chrysostome l'appelle le commun domicile de l'Eghse.
(1) Greg. Naz., Orat. xx.
L'une des premières branches qui semble s'être détachée de cette souche féconde, c'est le nosocomium, ou hôpital pour les malades. Chacun de ces hôpitaux avait à sa tête deux prêtres expérimentés; les médecins qui y étaient attachés, médecins, employés, cuisiniers même, devaient être célibataires, afin, sans doute, de pouvoir donner aux malades tout leur temps et tout leur dévouement.
A mesure que l'Eglise s'étendit, les fondations charitables se spécialisèrent de plus en plus. Chaque misère eut son palais. La tutelle des orphehns, si recommandée aux évoques, prit domicile dans Vorphanotrophium ; le brephotrophium fut l'asile des enfants ; le ge7''ontocomium, celui des vieillards.
Mais pour assurer la vitalité de ces institutions, des particuhers ou des familles ne pouvaient suffire. L'Eglise songea de bonne heure à les confier à des corporations.
La première de ces confréries qui apparaît dans l'histoire eut pour mission l'enterrement des morts. Les dépouilles des chrétiens, que l'on déposait soigneusement dans le sein de la terre ■en attendant le jour de la résurrection, demandaient d'autres soins que les cadavres des païens qu'on livrait au bûcher : « Les chrétiens, dit Tertulhen, emploient plus de parfums à embaumer leurs morts que les païens dans leurs sacrifices ; ils les enveloppent de leur linge le plus précieux, d'étoffes de soie, de riches vêtements. Si le paganisme avait témoigné du respect pour les morts dans sa vague croyance à l'immortalité, quels devoirs n'étaient pas imposés à ceux qui avaient de l'autre vie des idées si claires, et aux yeux desquels les pauvres étaient ici-bas des membres vivants du Christ, et, morts, devenaient des élus ! »
Une autre corporation charitable, qui avait pour but de se- -courir les malades atteints de contagion dans les épidémies, se
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développa surtout à Alexandrie. Ses membres étaient appelé» Paraholani, d'un nom que l'on donnait jadis à ceux qui se jetaient dans l'arène pour y combattre les bêtes au risque de leur vie.
Los pauvres honteux n'étaient pas oubliés : « La bienfaisance, dit saint Ambroise, ne consiste pas tout entière à donner du pain à des indigents ; mais elle s'occupe aussi de ceux qui rougissent de mendier, vient à leur secours sans cependant épuiser le fonds commun de la charité, relève celui qui est tombé d'une condition plus heureuse, surtout s'il n'a pas été la victime de ses propres écarts (1). »
Qui fournissait à ces divers établissements les revenus annuels nécessaires à leur entretien ? Les chrétiens de l'âge apostolique, nous l'avons vu, mettaient en commun leurs biens ; chacun d'eux prenait ensuite sur le fonds ce qui était nécessaire à sa subsistance, et le reste constituait le trésor de l'EgHse, c'est-à-dire le trésor des pauvres. Telle fut l'origine des rentes qui alimentèrent plus tard les hôpitaux et autres maisons de bienfaisance.
Ce patrimoine, d'ailleurs, ne tarda pas à s'accroître dès que le Christianisme eut obtenu le libre exercice de son culte. Constantin restitua aux chrétiens ce que la confiscation leur avait enlevé, et déclara l'Eglise héritière des biens des martyrs, quand ceux-ci moururent sans testament et sans famille ; il donna, à défaut d'héritiers, l'héritage des clercs à l'Eglise, celui des moines au monastère ; enfin, il permit à tout citoyen de donner ou léguer à l'Eglise. Les libéralités des fidèles qui, dès lors, devinrent plus fréquentes, les patrimoines abandonnés par ceux qui entraient dans les monastères, ne durent pas se dissiper en
(1) s. Ambros., Off., ii, 15.
aumônes immédiates et surabondantes. Les évêques durent réserver un capital, et le capital alla grossissant. Bientôt de nouvelles donations, de nouveaux legs augmentèrent le fonds spécial des pauvres, et cette propriété se constitua, dès lors, d'une manière distincte, formelle, importante.
Avec ces richesses, la société des fidèles putprendre soin des pauvres de tout âge, des païens comme des chrétiens, ce qui inspirait tant d'envie à l'empereur Julien. Chaque Eglise particulière recueillit les enfants exposés de la circonscription, les vieux esclaves que leurs maîtres avaient l'inhumanité d'abandonner quand ils ne pouvaient plus les servir; les aveugles, les infirmes de tout âge. C'est cette nombreuse famille d'indigents que saint Laurent montrait au m' siècle au préfet de Rome comme étant le trésor des chrétiens. Toutes les institutions modernes sont en germe dans ces primitifs établissements.
Cette organisation de l'aumône, ces distributions réguUères de secours pouvaient suffire en temps de paix, ou lorsqu'une catastrophe subite ne venait pas troubler le cours de la vie sociale. Mais la charité ne peut tout prévoir. Les événements qui vinrent le plus déconcerter ses calculs furent les invasions barbares. Avec les invasions commença le fléau de la captivité. Les étrangers ravageaient les terres romaines, emmenaient des milliers de prisonniers, puis lès conduisaient sur une autre frontière de l'empire pour les vendre à des Romains. Après les ravages des (Toths dans l'Illyrie et la Thrace, il y eut de cette façon un tel nombre de captifs exposés sur les places publiques, qu'ils eussent pu, dit saint Ambroise, peupler une province. C'est ainsi que nous lisons la touchante histoire d'une jeune fille emmenée en captivité avec sa servante, placée avec elle chez le même maître, et la trouvant toujours fidèle, serviable, respectueuse envers
celle qui était devenue sa compagne d'esclavage, jusqu'à ce qu'enfin toutes deux fussent reconnues et rachetées.
Nul malheur n'excita aussi vivement la compassion de l'Eglise. « C'est la meilleure de toutes les charités, dit saint Ambroise, de racheter des captifs, d'arracher des hommes à la mort, des femmes au déshonneur, de rendre des enfants à leurs parents, des pères à leurs enfants, des citoyens à la patrie, de les enlever à ces barbares dont l'inhumanité n'est tempérée que par leur avarice (1). »
A l'autre extrémité de l'empire, en Afrique, mêmes calamités et mêmes représentations de la part des évêques. Des évêques de Numidie écrivent à saint Cyprien pour lui recommander des chrétiens tombés entre les mains de peuplades barbares : « J'ai baigné de mes larmes, leur répond le saint évêque, la lettre où vous me rendez compte de la déplorable situation de nos frères et de nos sœurs en captivité ; j'en ai souvent interrompu la lecture par mes gémissements. Quel cœur n'en serait touché? Qui de nous ne ferait de la douleur de son frère la sienne propre, de nous qui avons appris de l'Apôtre que lorsqu'un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui? La captivité dans laquelle ils gémissent, les tentations qui les assiègent ou les menacent, nous devons les regarder comme nous étant personnelles à nousmêmes, qui ne formons tous ensemble qu'un même corps. C'est Jésus-Christ que nous devons considérer dans leurs personnes. Il faut racheter par un peu d'argent Celui qui nous a rachetés par tout son sang. » Et les grands évêques de l'Eglise latine, saint Ambroise, saint Augustin, ordonnent de prendre et de faire fondre les vases qui servent à l'autel.
Quelques clercs subissent avec peine ce dépouillement de
(1) Offic, II, 15.
leur église, mais saint Ambroise les reprend sévèrement : « Quel est l'homme assez dur pour se plaindre quand un homme est sauvé du meurtre, une femme de l'opprobre, des enfants de la contagion de l'idolâtrie? Gardons plutôt au Seigneur les âmes que l'or. Celui qui a envoyé ses apôtres sans or ni argent, saura bien bénir nos assemblées sans qu'il y ait d'or ni d'argent au miheu d'elles. L'Eglise a de l'or, non pour le garder, mais pour le donner (1). »
Les mêmes sentiments se retrouvent, exprimés d'une manière encore plus vive, dans la bouche de saint Gésaire. Il a vendu jusqu'aux patènes d'argent, jusqu'aux encensoirs de son égUse pour racheter des miniers de captifs amenés par les Goths et qui remplissent les basiliques. Ses clercs ne peuvent se résigner à voir disparaître ainsi toute trace de richesse : « Lorsque le Seigneur, leur dit-il, a mis la main au plat pendant la Cène, étaitce dans un plat d'argent (2) ? » Cette oeuvre du rachat des prisonniers, inaugurée avec tant de zèle par les grands évêques du iv'' siècle, a été reprise plus tard et poursuivie avec entrain pendant tout le Moyen Age. C'est pour la maintenir et la développer que fut fondé l'Ordre des Trinitaires ou de la Rédemption des Captifs, dont on ne peut lire sans attendrissement les règles austères.
Selon leurs premières Constitutions, les Trinitaires ne pouvaient manger que des légumes et du laitage. Et pourquoi cette vie rigoureuse ? Parce que plus les religieux se privaient des douceurs de la vie, plus il restait de trésors à prodiguer aux barbares ; parce que, s'il fallait des victimes à la colère céleste, on espérait que le Tout-Puissant recevrait les expiations de ces
(1) Ibid., II, 18.
(2) Vita Cœsarii apud Surium, 27 Augusti.
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pauvres moines en échange des maux dont ils voulaient délivrer les prisonniers.
A mesure que nous approchons des siècles du Moyen Age, les ressources deviennent de plus en plus abondantes entre les mains de l'Eglise. Les monastères deviennent de plus en plus nombreux, surtout en Occident, et quelques-uns d'entre eux en viennent à posséder de véritables richesses. Ces richesses, qui ont servi si souvent de thème de déclamation aux ennemis de l'Eglise, étaient parfaitement légitimes, et dans leur origine et dans leur emploi.
Rappelons quelle en fut l'origine. Pendant douze siècles, les peuples chrétiens redirent aux religieux ces paroles par lesquelles, en plein Bas-Empire, saint Jean l'Aumônier dotait les deux monastères fondés par lui à Alexandrie : « Je pourvoirai, après Dieu, aux besoins de votre corps, et vous, pourvoyez aux besoins de mon âme. )) Cinq cents ans plus tard, en France, un seigneur féodal justifiait de la même façon ses largesses : « Moi, Guillaume, comte de Poitou et duc de toute l'Aquitaine, je transfère de ma main en la main de Saint-Pierre de Cluny, cette église que, Dieu aidant, j'ai arrachée et affranchie de l'usurpation laïque ; et je fais ce don parce que je me souviens de mes péchés et parce que je veux que Dieu les oublie (1). »
En donnant aux moines, nos pères donnaient à Dieu d'abord^ et aux pauvres ensuite, car chacun savait que les moines n'étaient que des dispensateurs d'aumônes. Ils se dépouillaient du superflu et quelquefois du nécessaire, afin d'atteindre ces deux grands buts de Texistence rehgieuse : le salut de l'âme et le soulagement du prochain, l'amour de Dieu et l'amour des hommes.
« Quand on reproche aux moines, dit l'abbé Lachaud, d'avoir
<1) GoMia cliristiana, t. II, p. 104.
été les détenteurs d'un tiers de notre sol, et du sol le plus fertile, on oublie de dire que ces terres les plus fécondes, ces prairies les plus riches, ces vergers les plus productifs étaient le fruit de leur travail, et du travail le plus opiniâtre, que nuJ, sans eux, n'aurait eu le courage ni la pensée d'entreprendre, et qu'avant eux personne n'avait effectivement entrepris. On oublie de dire que si les moines s'enrichirent, ce fut, au témoignage des protestants Hurter et Hallam, et de tous les historiens sérieux^ en ne faisant d'injustice à personne, et aux seuls dépens des forêts, des déserts, des rochers, de la mer et des marais. On oublie de dire que la richesse des moines devint entre leurs mains la source d'un immense bienfait et d'une immense aumône répandue autour d'eux sur les classes agricoles et sur les classes indigentes. On oublie de dire que tous les moines, comme les Bénédictins de Suède, dépensaient la majeure partie de leurs revenus à nourrir et même à vêtir des milliers d'hôtes, des voyageurs et des malheureux, qui étaient accueillis non seulement dans le monastère, à rentrée duquel un vaste local leur était destiné, mais dans les cellules répandues au milieu des campagnes. On oublie de dire que l'abbaye de Saint-Germain, à elle seule, dès le ix" siècle, entretenait à ses frais, dans ses manses et ses hospices, plus de deux mille ménages comprenant plus de dix mille âmes ; que Cluny entretenait annuellement dix-sept mille pauvres, et que Hirschau nourrissait tous les jours deux cents indigènes. On oublie de dire que tout ouvrier venant frapper à la porte du monastère y trouvait toujours du travail, des ressources et un juste salaire, et qu'on étouffa ainsi au berceau cette plaie du paupérisme et ces révolutions terribles dont le germe couve en ce moment sous la blouse et le sarrau de nos milliers d'artisans sans ouvrage et sans pain.
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« On oublie de dire que les grandes propriétés monastiques, avec leur variété infinie de travaux industriels et agricoles, avaient réalisé, dans toute la mesure du possible, l'organisation du travail attrayant, en l'adaptant aux goûts et aux aptitudes de chaque travailleur. On oublie de dire que les religieux, n'ayant point de famille à enrichir, et n'ayant que des besoins bien audessous des fruits de leurs labeurs, pouvaient offrir à leurs tenanciers de larges bénéfices qui les encourageaient au travail. On oubhe de dire que plusieurs abbayes, comme celle du Mont- Cassin, cette reine des abbayes de l'Occident, ne demandaient à leurs métayers que le septième des grains, et qu'elles abandonnaient aux pauvres, gratuitement ou moyennant un cens très modique, la ferme des essarts, ou des défrichements situés sur des terres éloignées qu'elles ne pouvaient ni cultiver ni inféoder à leurs vassaux. On oublie de dire que l'esprit conciUant des moines facihta aux serfs ou colons, par le rachat des redevances, le passage à la propriété entière ou à la liberté individuelle, et qu'ainsi, à mesure que les propriétés monastiques augmentaient d'étendue et de valeur, les paysans d'alentour voyaient de plus en plus s'accroître leur petite fortune, et finissaient, moyennant la plus pacifique des révolutions, par être substitués définitivement aux religieux dans une portion de leurs domaines. Si les moines furent riches, fut-il jamais richesse plus légitime par son origine, plus honorable et plus sacrée par son emploi? Et leur reprocher de tels biens, n'est-ce pas les accuser à la fois du crime de plusieurs bienfaits ?
« Mais telle est l'injustice des ennemis de l'Eglise, que tantôt ils reprochent aux moines d'avoir été trop riches, et tantôt d'avoir nui à la richesse pubhque en ne retirant pas de leurs terres tout ce qu'elles pouvaient rapporter. On a beau leur répondre que les
moines ne voulaient épuiser ni la terre ni les hommes ; on a beau leur répondre que si les moines étaient trop riches, cela prouvait au moins qu'ils n'administraient pas si mal leurs domaines, et que si leur administration était vicieuse, il est absurdede les accuser d'avoir été trop opulents. La contradiction n'a jamais arrêté les ennemis de l'Eghse ni les spoliateurs des moines. Ils n'écoutent que la force brutale et le parti pris; la logique leur est inconnue. Il était écrit que l'iniquité se mentirait à elle-même jusqu'à la fin des temps (1). »
S'il y avait dans les esprits de nos contemporains un rested'équité pour des institutions qui ont laissé dans le monde tant de vestiges bienfaisants, en voyant aujourd'hui briller au soleil les riches moissons de notre France moderne, ils reconnaîtraient ce que notre agriculture doit à ces héroïques légions qui ont défriché de leurs mains ces champs envahis autrefois par ledésert. Ils reconnaîtraient que dans chaque motte de terre, bieu plus, dans chaque grain de poussière de ces champs tombés peut-être aux mains du libre-penseur qui les outrage, il y a de la sueur et quelquefois du sang de ces moines si grossièrement insultés parfois par les fortunés qu'ont enrichis leurs labeurs. Et aujourd'hui encore, si un souffle de Dieu faisait revivre ces généreuses légions de travailleurs, leurs mains seraient encore les plus puissantes, même au xix^ siècle, pour produire la vie et la fécondité dans ce qui reste par le monde de solitudes et de déserts.
11 est, il faut l'avouer, une époque où les représentants de l'Eglise ont pu donner lieu au reproche de richesse exagérée ; ou plutôt il est une époque où l'emploi des richesses ecclésiastiques
(1) La Civilisation, etc., t. II, p. 201 et suiv.
ne paraît pas suffisamment justifié. C'est l'époque de la Renaissance. Tout le monde sait que le mouvement de la Réforme fut provoqué, puis singulièrement favorisé par le luxe scandaleux de certains prélats allemands et italiens. Reaucoup même font remonter le reproche jusqu'à Léon X, qui aurait été bien plutôt un prince magnifique, mais de goûts et de mœurs laïques, qu'un véritable pape, et surtout un grand pape.
En ce qui concerne les princes ecclésiastiques d'Allemagne, le reproche est fondé. Aucun historien sérieux n'a essayé de les pallier. A quoi bon d'ailleurs ? L'Eglise n'a jamais eu besoin que de la vérité. Il s'agit là d'un de ces abus qui se glissent toujours dans les institutions les plus respectables, les plus saintes même, et auxquels l'élément humain de l'Eglise n'échappe pas. Qu'il nous suffise de savoir que l'autorité centrale a toujours protesté, sévi même contre les abus aussitôt qu'elle les a reconnus, soit en les attaquant directement, soit en les réformant lentement et avec prudence, selon que les temps et les circonstances l'exigeaient.
Mais, objecte-t-on, à l'époque qui nous occupe, le Pape, au lieu de condamner l'abus, ne l' encourageait-il pas lui-même par son exemple?
Que Léon X, le descendant des Médicis, n'ait pas reçu de sa famille un goût naturel pour la magnificence, il serait inutile de de prétendre ; encore faut-il avouer que ses dépenses ont eu ipour but, non de satisfaire un vulgaire attrait pour la pompe ou l'éclat, mais de favoriser l'art sous toutes ses formes et de faire de l'Eglise romaine le foyer de toutes les lumières.
Sans doute il y eut alors des dépenses de luxe ; mais, de bonne foi, peut-on dire que l'argent employé à faire sortir de terre les -chefs-d'œuvre des statuaires antiques, à encourager des peintres
comme Raphaël et des architectes comme Michel-Ange, fût de l'argent gaspillé?
Les plus saints Papes ont imité Léon X lorsqu'il s'est agi de donner de la splendeur au culte divin, ou simplement de favoriser les arts religieux. C'est depuis la Renaissance que Rome s'est peuplée de ses basiliques splendides ; Pie IX et Léon XIII euxmêmes, malgré leur détresse, ont employé, nous l'avons vu, des sommes considérables à la restauration des sanctuaires de la Ville éternelle. Qui songe à les en blâmer? N'était-ce pas tout à la fois travailler à la gloire de Dieu et à la satisfaction des besoins les plus élevés de l'âme humaine ?
Ce n'est pas là, d'ailleurs, on le sait, que vont les plus fortes sommes du denier de saint Pierre. Les missions lointaines à entretenir, les nombreux employés des administrations pontificales à rémunérer, telles sont les œuvres qui absorbent le plus clair des revenus du Saint-Siège. Et quand on songe aux miUiers d'enfants qui meurent sans baptême faute de l'obole nécessaire pour le rachat de leurs âmes, on se prend à déplorer que le trésor de l'EgUse, pillé par la Révolution, soit si amoindri et si insuffisant.
Lorsqu'on accuse les religieux du xviii" siècle d'avoir été trop riches, on oublie vraisemblablement l'emploi que la plupart d'entre eux faisaient de leurs richesses. On oublie les aliments de toutes sortes distribués chaque jour à la porte des monastères ; le travail procuré avec régularité et abondance aux artisans ; on oublie les encouragements prodigues aux sciences et à toutes les inventions utiles ; on oublie ces bâtiments monastiques d'une si austère beauté, dont les restes constituent, de nos jours encore, les plus curieux modèles de l'art national; on oublie ces grandes collections historiques dont les moines bénédictins
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faisaient tous les frais, et que l'Institut de France, avec toutes les ressources dont il dispose, a quelque peine àcontinuer.
Que quelques ordres aient trouvé dans une richesse mal employée une cause de relâchement et de ruine, nul ne le conteste. La Providence a fait justice de ces défaillances partielles en permettant la suppression momentanée de l'ordre monastique en France ; mais, tout en adorant les desseins secrets du Très- Haut, qui demande aux justes eux-mêmes l'expiation due parles coupables, il faut savoir reconnaître les bienfaits, de quelque part qu'ils viennent, et ne pas confondre dans une même réprobation les religieux fidèles et les prévaricateurs.
Les religieux ont reparu sur notre sol depuis la tourmente révolutionnaire, mais dépouillés, souvent persécutés ou momentanément bannis, avec une situation amoindrie et précaire. Partageant toujours avec les pauvres la misérable obole qui sert à leur subsistance, ils ne peuvent plus faire profiter les populations de la richesse qu'ils ne possèdent plus ; toutefois leur exemple est loin d'être inutile au progrès moral, et même matériel, de leurs concitoyens.
Lors même qu'ils ne rendraient pas à la cause du peuple d'autre service, n'est-ce rien qu'une pauvreté volontairement embrassée et vaillamment supportée? N'est-ce rien, pour la consolation et le relèvement des humbles, que cet exemple d'abnégation héroïque donné aux déshérités de la fortune par des hommes dont plusieurs, sortis des rangs de l'opulence, eussent pu briller dans les sociétés mondaines? N'est-ce rien que de montrer aux pauvres, unie à la sainteté et souvent au talent, cette pauvreté dont ils souffrent et dont ils rougissent, transfigurée dans un rayon du visage du Christ? Sans même tenir compte du secours matériel que les religieux dépouillés préparent encore à de plus
pauvres qu'eux, qui pourrait comprendre le soulagement éprouvé par le fils de l'humble travailleur, en voyant passer devant lui le fils d'un grand seigneur couvert, comme lui, des livrées de l'humilité? Non seulement il apprend de lui que Thomme peut faire beaucoup en vivant de peu, mais il lit écrite sur son vêtement la leçon de la privation, du dévouement et du sacrifice volontaires ; il apprend de lui surtout ce qui le relève de son abjection à ses propres j^eux, à savoir qu'on peut porter sous le vêtement d'un pauvre, avec la noblesse de la sainteté, une âme «de héros et un cœur de roi.
Loin donc d'être une cause d'appauvrissement et un danger pour la X)rospérité sociale, la vie rehgieuse peut être encore .aujourd'hui, même dans les conditions amoindries que les temps nouveaux lui ont faites, un élément de richesse et une protection -contre la misère. Enchaîner beaucoup d'hommes vertueux et forts sous la double loi du travail qui produit et du sacrifice qui s'abstient; consacrer tous les hommes, avec toute leur puissance d'action, au perfectionnement moral et au soulagement matériel •des coupables et des malheureux ; donner à tous, à ceux qui possèdent la richesse comme à ceux qui la convoitent, le spectacle d'un renoncement magnanime, c'est rendre à l'humanité un inappréciable service. Ceux qui travaillent à bannir de la société ces libres dévouements que l'amour du Christ met au service de toutes les misères, sont doublement aveugles et coupables : ils veulent ôter des consolateurs à la souffrance et des forces à la patrie, et ils creusent plus profond l'abîme qu'ils prétendent combler.
GiviLis. cuRÉT. — •• 28