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LE DROIT D ASSOCIATION

voulait les assujettir. D'ailleurs, les brigues et les cabales qui se pratiquent dans l'élection des jurés troublent les communautés et les consomment souvent en frais de procès, et ceux qui sont choisis et préposés pour tenir la main à l'exécution des ordonnances, règlements et statuts, ne devant exercer la jurande que pendant peu de temps, se relâchent de la sévérité de leur devoir, et se croient obligés d'avoir pour les autres, et particulièrement pour ceux qu'ils prévoient devoir leur succéder dans la jurande, la même indulgence dont ils souhaitent qu'on use dans la suite à leur égard. »

Louis XIV, pour obvier à ces abus, abolit l'élection des jurés, maîtres et gardes des corps de métiers, et les remplaça par des syndics héréditaires. Cette mesure, prise par suite de l'édit, fut étendue, quelques mois après, aux marchands et artisans qui se prétendaient non sujets à maîtrise et à jurande. Ce même édit exprimait aussi la nécessité d'une grande réforme. Louis XIV y annonce que, par des commissaires pris dans son conseil, il sera incessamment procédé à la rédaction des règlements convenables pour le temps des apprentissages, l'expédition des brevets des apprentis, la forme et la qualité des chefs-d'œuvre, les frais de réception des aspirants, l'abolition des buvettes, festins et frais de confrérie, le nombres des visites des jurés chez les maîtres, et généralement tout ce qui concerne la police des corps et communautés. Malheureusement, ce grand code industriel et commercial ne fut jamais rédigé.

En 1694, Louis XIV créa des offices d'auditeurs examinateurs des comptes pour chaque corps marchand et pour chaque communauté d'arts et métiers de Paris et des autres villes et bourgs du royaume.

On soupçonnait que les bourses communes étaient mal gérées;

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-en 1702 on en eut la certitude, et le roi établit, en titre croffice, des trésoriers pour les bourses communes des différents corps. Les dépenses de ces bourses étaient considérables : frais de •confrérie pour la fête du Saint, frais de procès multipliés pour empêcher les corporations voisines d'empiéter sur l'industrie ou le commerce dont le monopole était acquis à la communauté ; quelquefois frais d'hôpital pour les malades et infirmes du métier.

Louis XV défendit aux corps et communautés de marchands et d'artisans d'emprunter sans y avoir été autorisés par des lettres patentes. Les emprunts étaient la ruine des métiers ; le prétexte d'acquitter les dettes communes donnait lieu, dans l'intérieur des corporations, à l'étabHssement de différents «droits, tant sur les matières premières que sur les objets fabriqués, ainsi que sur les brevets d'apprentissage, compagnonnage et maîtrise. Il résultait de ces droits une augmentation -du prix de la marchandise, préjudiciable au pubhc. Ainsi, depuis Henri IV, c'est-à-dire depuis l'époque où l'action de l'Eglise avait été peu à peu écartée, les inconvénients du système des maîtrises et jurandes étaient toujours plus vivement sentis.

Il est certain qu'à la fin de l'ancien régime il existait un malaise dans l'organisation industrielle. Quelle en était la cause?

Ce n'était pas l'existence des corporations, fort utiles, comme «ous l'avons vu, à plusieurs égards ; c'étaient les barrières opposées aux hommes qui voulaient entrer dans leur sein. Ces institutions avaient besoin d'être améhorées et transformées plutôt que supprimées.

Le xviii^ siècle ne vit dans les communautés d'arts et métiers que la violation de cette liberté qui était son idole, et il les •déclara funestes, iniques, oppressives; il ne tint nul compte

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des bons côtés de ces institutions. Conservation des traditions du métier, germe d'association entre les travailleurs, secours assurés aux vieillards et aux infirmes, satisfaction légitime donnée à cet esprit corporatif que nous proscrivons aujourd'hui de l'industrie, et qui s'y perpétue par des associations illicites et perturbatrices; responsabilité, solidarité de l'industrie et du commerce constituées en face du public; garanties données aux acheteurs contre la fraude, le xviif siècle ne vit rien de tout cela. Exclusif dans ses conceptions, il ne croyait pas qu'il pût y avoir quelque chose de bon dans une institution dont il voyait le mauvais côté.

S'il avait possédé une théorie sagement conçue de l'organisation du travail, il aurait compris que la corporation d'arts et métiers contenait plusieurs éléments de cette organisation ; que la communauté devait être perfectionnée et non détruite. Que fallait-il faire pour qu'elle servît puissamment l'industrie? Conserver le groupement industriel qui s'y trouvait, rendre l'accès de la corporation plus facile, détruire les barrières qui en rendaient le recrutement si onéreux, et qui constituaient, en faveur des maîtres étabUs, un privilège exclusif; il fallait encore développer les germes de bien que renfermaient d'autres éléments de la corporation : association pécuniaire, secours aux enfants, aux vieillards, aux infirmes; plus tard, on y aurait introduit les autres conditions de l'organisation du travail, telles que l'avancement, les courtes séances, l'engrenage des diverses professions.

Le xviii' siècle, et surtout la Révolution qui en appliqua les maximes, n'avaient sur l'organisation du travail aucune idée supérieure et complète. Ils virent dans les corporations la liberté blessée; ils les détruisirent, rompirent tous les liens qui

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unissaient les hommes d'un même métier, dispersèrent les industriels, et ne leur donnèrent d'autre loi que la concurrence illimitée.

Maintenant l'expérience est faite. Le commerce provincial ruiné par [les grands magasins de la capitale ; le patron ruiné par la concurrence, ou obligé d'abaisser le salaire des travailleurs dans des proportions inacceptables ; l'ouvrier laissé .sans défense contre l'arbitraire ou l'égoïsme du patron, n'ayant contre lui d'autre moyen d'action que la grève, également funeste à l'un et à l'autre; la mauvaise qualité de la marchandise suivant toujours l'abaissement du prix et la falsification à outrance, même des produits alimentaires, tels sont les principaux résultats du régime économique sous lequel nous vivons depuis un siècle.

Heureusement, l'excès du mal fait, depuis quelque temps, chercher le remède.

Il est certain qu'une société démocratique, au sein de laquelle la différence des rangs ne maintient plus aucune organisation permanente, est obhgée, sous peine de mort, de veiller à ce que l'organisation égalitaire ne lui fasse point défaut, et par conséquent de stimuler parmi ses membres l'esprit d'association.

Si cet esprit vient à s'éteindre, il arrivera de deux choses l'une : ou bien le pouvoir central se substituera à l'initiative individuelle, ou bien ce pouvoir lui-même se laissera gagner par l'inertie générale. Dans le second cas, nous aurons un cadavre qui ne se soutiendra plus que par la simple juxtaposition des parties, et que la moindre secousse fera tomber en poussière. Dans le premier cas, qu'aurons-nous? une sorte de monstre, un corps dont tous les membres ont perdu leur mouvement

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propre, et ne savent plus qu'obéir à l'impulsion de la tête. La tête seule se meut et meut tout le reste ; c'est elle qui doit faire les fonctions de chacun des organes auxquels elle s'est substituée. Qui ne ^voit qu'elle ne pourra s'acquitter de cet énorme travail qu'avec d'énormes fatigues, et que le mouvement galvanique qu'elle imprimera au corps n'acquerra jamais ni l'aisance ni Tefflcacité de l'organisation et de la vie?

Voilà donc que nous nous retrouvons en présence de la centralisation administrative, cette grande maladie des sociétés démocratiques du continent européen. Nous avons vu naguère ce mal détruire, au sein de la société, la liberté civile ; nous le voyons maintenant tarissant les sources mêmes dé la vie sociale.

Chose étonnante, le mal qui détruit l'esprit d'association est né, chez nous, d'un sentiment exagéré du besoin d'association. En détruisant les liens qui avaient jadis donné à la société chrétienne tant de vigueur et de puissance, on a compris qu'il fallait leur substituer un lien nouveau, et on n'en a pas trouvé d'autres jusqu'ici que celui d'un gigantesque mécanisme.

Mais la vertu civihsatrice de l'Eghse, même dans l'ordre matériel, n'est pas épuisée, et, grâce à Dieu, on commence à le remarquer.

Mgr Freppel, l'homme du xix' siècle qui a peut-être le mieux compris son temps, résume en cette courte formule le programme que doit suivre l'école catholique d'économie sociale : « Liberté du travail, Hberté d'association avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l'Etat limitée à la protection des droits et à la répression des abus. »

Il faut avant tout, évidemment, éviter les extrêmes également funestes de l'individualisme et du socialisme. Les corporations ne doivent pas être obligatoires et fermées, mais volontaires et

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ouvertes. Les droits et la liberté des patrons s'imposent au respect de tous, comme les droits et la liberté de l'ouvrier.

Pour améliorer notablement l'état actuel, il n'est pas nécessaire de changer radicalement la condition du travail, de bouleverser la famille de fond en comble ; il est encore moins nécessaire qu'une révolution vienne « briser le vieux moule social » et introduise un ordre absolument nouveau. Il suffit que l'Eglise puisse poursuivre sans entraves, avec une sage lenteur, son œuvre de civilisation, répandant partout Tamour de la justice, réformant les niœurs et opposant à l'égoïsme l'esprit de dévouement.

Les ouvriers, que la Révolution trompe et exploite, sontl'objet d'une maternelle sollicitude de la part de l'Eglise ; partout, mais spécialement en France, leurs vrais amis les invitent à s'associer pour défendre leurs droits et se prêter un mutuel appui dans les mauvais jours. L'oeuvre qui s'occupe de cette classe si nombreuse et si intéressante peut-être comparée aux plus belles institutionsdu Moyen Age.

Elle est née du coeur de deux soldats chrétiens, pendant des jours de deuil national. Les deux héros , captifs en Allemagne à la fin de l'année 1870, cherchèrent dans les méditations de l'exil la véritable cause de nos malheurs : ils la découvrirent dans l'oubli de Dieu et le mépris de sa loi. Le remède se présentait de lui-même : il fallait ramener les esprits et les cœurs à la connaissance, au respect et à l'amour de la religion catholique. Bientôt les portes de la patrie s'ouvrirent devant eux ; mais,, hélas ! après avoir assisté à l'une de nos plus humiliantes défaites, ils durent prendre les armes contre des citoyens égarés par les principes de la Révolution et engagés au service de la Commune. Sur les hauteurs de Belleville, ils se trouvèrent en présence d'uni

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spectacle navrant. A leurs pieds, Paris était en feu, le canon mêlait sa voix au bruit de la fusillade, et les rues étaient jonchées de cadavres. Des enfants, à peine vêtus, jouaient avec les restes inanimés des victimes et faisaient entendre des cris de joie sauvage. Les deux officiers se demandèrent ce que deviendrait plus tard une telle génération, et ils comprirent plus que jamais la nécessité d'opposer une digue au torrent révolutionnaire. Mais comment réaliser un projet si difficile? Dieu, qui ne laisse jamais le dévouement sans récompense, vint au secours des deux officiers français.

Un fervent chrétien dirigeait à Paris un cercle de jeunes ouvriers (1). La guerre ayant épuisé alors toutes ses ressources, il allait, apôtre infatigable, quêter de tous côtés pour son œuvre ^n péril. Un jour, dans une salle du Louvre, près des ruines ^encore fumantes des Tuileries , la Providence lui fit rencontrer, au moment où il cherchait une aumône , les deux hommes qui devaient donner à sa modeste entreprise une expansion merveilleuse.

Rien de plus touchant que cette scène. Le vaillant chrétien plaide avec énergie la cause de ses chers ouvriers. Il excuse leurs défauts ; il énumère avec enthousiasme leurs qualités. Il assure que la France n'est pas sans espoir ; qu'il est possible de ramener le peuple à Dieu ; que pour cela il faut l'aimer et s'adresser à son cœur. Il parle de la fondation de son cercle, des succès obtenus, des espérances que présente l'avenir.

Les deux soldats, debout, le regardaient avec étonnement et l'écoutaient avec émotion. Devinant leur pensée, il leva les yeux au ciel el s'écria dans un admirable élan de charité : « Mais je

^I) M. Meignan, mort en 1800.

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suis seul, et que puis je faire? Ah ! si vous veniez avec moi ; si nous trouvions encore quelques hommes, nous ferions la conquête de la France, et nous la jetterions aux pieds de notre Dieu ! » Ces généreuses paroles furent aussitôt comprises.

V Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers était fondée. Il fallait en préciser le but, le caractère et les principes. Le comte Albert de Mun, dont l'éloquence égalait la bravoure, se mit à parcourir les grandes villes de France, prêchant partout en faveur de Finstitution dont il était le principal fondateur et dont il allait être l'apôtre pendant plus de vingt-cinq ans. « L'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, dit-il, a pour but le dévouement de la classe dirigeante à la classe ouvrière. C'est un principe élémentaire que dans toute société il doit y avoir une hiérarchie ; c'est un fait incontestable que partout il y a des classes élevées au-dessus des autres par les grâces particuhères que Dieu leur a faites ; mais ceux qui ont reçu ces grâces, qui se manifestent au dehors par la fortune, l'éducation, les talents ou les fonctions, ont en même temps reçu du ciel une mission à laquelle ils ne sauraient faillir sans trahir la Providence. Nul n'est ici-bas pour jouir, mais chacun doit user des dons que Dieu lui a accordés en vue de la fin commune de tous les hommes et pour le bonheur de ses semblables. De là dans la société ce nom de classes dirigeantes que l'usage a consacré et qui est en même temps l'affirmation d'un principe et l'expression d'un devoir.

(( Ce principe et ce devoir ont spécialement leur appUcation dans le monde du travail. Tout homme qui en fait travailler un autre a une mission à remplir envers lui, il a charge d'âme à son égard, et, non content de lui donner le pain qui nourrit son corps, il doit s'efforcer de lui procurer la vérité qui éclairera son inteUigence, et la vertu qui sanctifiera

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son âme. Ce devoir est plus impérieux que jamais vis-à-vis de la classe ouvrière, qui souffre de nos jours sous les cruelles étreintes de l'athéisme révolutionnaire. Comme cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, la classe ouvrière est là gisant demi-morte sur les chemins de ce siècle, révoltée contre Dieu, jalouse de ceux qui possèdent, mécontente d'ellemême, et cherchant en vain le remède de ses maux dans la coalition haineuse et la grève sanglante. Le mal aujourd'hui ne s'arrête pas aux ouvriers de l'usine et de l'atelier ; il s'étend aux ouvriers des champs, et récemment un journal socialiste se vantait « de planter en pleine masse rurale le drapeau de la revendication suprême , de la Révolution sociale. » C'est donc pour les propriétaires et pour les fermiers, aussi bien que pour les chefs d'usine et d'atelier, un devoir indispensable d'être les patrons, c'est-à-dire les protecteurs, les modèles, les pères de leurs ouvriers, et de se grouper ensemble pour ressusciter parmi nous les traditions de travail, d'honneur, de vertu, de religion, qui ont fait dans le passé et qui feront dans l'avenir la gloire de notre pays. »

Mais comment cimenter l'union entre des éléments si divers? Sur quels principes asseoir un édifice dont les proportions dépassent l'imagination et le génie de l'homme ? C'est Jésus-Christ qui sera ce lien et cette première assise. Affirmer que Jésus-Christ est le Sauveur, et le seul Sauveur de la société, que l'Eglise, et l'Eglise seule peut nous donner Jésus-Christ ; conformer sa conduite à cette double affirmation : tel est le programme contenu en abrégé dans le titre même de Cercle catholique.

Les membres, unis par les liens de la charité la plus étroite, professent hautement leur respect pour la religion chrétienne, bannissent de leurs assemblées toutes les questions qui pas-

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sionnent et divisent, et placent leurs plus chers intérêts sous la protection du Cœur de Jésus, de Marie Immaculée, de saint Joseph et de saint Vincent de Paul.

Un Comité général, recruté dans la classe dirigeante, propage Tœuvre, en maintient l'esprit et en sauvegarde l'unité. L'ouvrier a son local particulier, son aumônier, et, autant que possible, sa chapelle où réside son Dieu. Il doit entrer dans le gouvernement intérieur du cercle et en protéger les intérêts. Dans les réunions de chaque dimanche, il trouve des frères, des amis, et le soir il revient à son modeste logis plus fort, plus heureux et surtout plus chrétien. Avec son livret-diplôme, il peut parcourir la France entière, et trouver partout un accueil fraternel et généreux ; car l'œuvre des deux braves officiers a grandi, et un grand nombre de villes ou bourgades possèdent désormais un Cercle catholique d'ouvriers, ou du moins une Œuvre de jeunesse.

A côté du cercle de M. de Mun, nous avons vu se fonder, pour l'usine, l'association particuHère que M. Harmel préconise après l'heureux essai du Val-des-Bois (1). D'autre part, une foule d'associations analogues se sont créées depuis quinze ans : sjmdicats agricoles, banques populaires, sociétés coopératives, secrétariats du peuple, etc. Un jour, tous ces éléments se fondront ensemble et nous donneront une grande union internationale cathohque. Cette union si 'favorable au progrès, cette fraternité universelle qui a fait depuis des siècles l'objet de tant de rêves, ne peut se réaliser que dans l'EgHse et par l'Eglise. L'Eglise seule possède la force civiUsatrice qui peut unir tous les cœurs : la charité infinie de l'Homme-Dieu.

(1) Manuel d'une corporation chrétienne, par M. Léon HarmeL

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