‹ La civilisation chrâetienneChapitre 3 sur 28 · L ART CHRETIEN · texte numérisé non relu

L ART CHRETIEN

langue magnifique qui a su créer la musique chrétienne et dont elle fait redire les mots au plus grand et au plus majestueux des organes de l'art ; de là enfin cette tristesse solennelle que le génie chrétien a su répandre dans des nefs immenses, et qui détache la pensée de la terre, pour la reporter vers le ciel. Expression de la doctrine, l'art s'est transformé à son image, fécond par elle, subUme comme elle (1). »

Cette fécondité divine se communique aux divers éléments de l'art. Les principes qui président à l'invention et à la composition, les règles qui fixent l'expression et conduisent les hgnes du dessin, le goût qui préside à la disposition des vêtements et à l'agencement des couleurs; tout, en un mot, est régénéré et vivifié. Dans l'Incarnation, le premier de tous les artistes exprime la beauté infinie sous les enveloppes transparentes de l'humanité ; l'artiste chrétien, sf son tour, reproduit la beauté humaine pénétrée, transformée par la beauté divine. Il peut, lui aussi, mettre sa complaisance dans l'oeuvre de ses mains ; car il a pris comme modèle le type de toute perfection.

L'invention dans Part chrétien est fécondée par l'inspiration à la fois la plus délicate, la plus pure et la plus élevée. Le beau et le subhme, avec toutes leurs nuances et tous leurs degrés, se révèlent à chaque page des Livres inspirés, dans l'histoire de l'EgHse et spécialement dans la vie des saints. L'art profane n'a rien de comparable , et les plus beaux génies de la Grèce, malgré leur désir naturel de « s'élancer dans la sphère intellectuelle des idées », conçoivent toujours des sujets qui plaisent surtout <( aux sens », au lieu de satisfaire pleinement « l'esprit (2). »

(1) Œuvres oratoires de Mgr Freppel. Discours sur les rapports de la religion et de l'art.

(2) Winkelmann, Histoire de l'art chez les anciens, 1. IV, ch. ii, de l'Art chez les Grocs.

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Plus heureux, l'artiste chrétien peut sans effort, en s'inspirant de la théologie, concevoir Fidéal d'une beauté surnaturelle. Il n'a nul besoin de recourir aux fictions imaginaires des anciennes mj^thologies ; tout est réel dans la scène qu'il veut peindre. Sa puissance de conception consiste à saisir le caractère divin qui se montre sous des dehors sensibles, à discerner la main de Dieu dans la trame mystérieuse d'un événement en apparence très simple et très ordinaire. Citons des exemples :

Marie et Joseph franchissent les degrés du temple et se présentent au grand prêtre. Ils veulent s'unir par les liens d'un mariage très réel, mais tout céleste. D'un côté, Marie se livre avec la candeur de son innocence et donne sa main sans défiance au pudique gardien de sa virginité ; d'autre part, Joseph accepte le dépôt que Dieu lui confie, et la douce gravité de son visage rehaussée par l'éclat de la vertu annonce que la sainte flamme de la chasteté brûle seule dans son cœur. Le grand prêtre, qui n'a jamais été témoin d'un pareil spectacle, tombe dans le ravissement et soupçonne un mystère dans le lien qui vient d'unir deux époux si candides. L'assistance, composée de parents et d'amis, contemple avec respect une vierge plus pure que les anges. N'y a-t-il pas là un sujet de tableau plus chaste, plus vraiment religieux, plus céleste que toutes les aventures des dieux de l'Olympe ? et faut-il s'étonner qu'il ait tenté le pinceau d'un Raphaël ?

Contemplons une autre scène, celle de la naissance même du Sauveur.

Marie et Joseph, obéissant aux ordres de l'empereur romain, quittent Nazareth et se rendent à Bethléem. Là, dans une grotte obscure, au milieu des ombres de la nuit, la Vierge met au monde son fils unique, Tenveloppe de langes et le couche dans une crèche.

l'art CHRETIEN 9'

0 artiste chrétien, tombez à genoux, et, vous élevant au-dessus de ce monde matériel, contemplez avec ravissement le chefd'œuvre de l'amour et de la pureté I Cette jeune mère, semblable au parfum qui s'exhale sans se corrompre, au lis qui porte sa fleur sans s'incliner, donne son fils à la terre sans que sa virginitéen souffre la moindre atteinte ; prosternée dans l'attitude du respect, elle adore en silence Tenfant qui lui tend ses petites mains et lui sourit gracieusement. Cet enfant si pauvre, si faible,, si délaissé, qui n'a point de place dans l'hôtellerie de Bethléem,, est en pleine possession de la science, de la sainteté et de la puissance qui conviennent à l'Homme-Dieu. A peine est-il né, qu'une lumière divine l'enveloppe de ses rayons et dissipe les^ ténèbres de la nuit; les anges forment à ses côtés une garded'honneur et entonnent l'hymne de la réjouissance ; les bergers et les mages viennent le saluer comme le Roi et le Sauveur du monde. C'est l'Emmanuel, le « Dieu avec nous. » Combien, ici encore, l'idéal proposé au génie du peintre domine de haut toutes les conceptions païennes !

Quand l'artiste chrétien s'est pénétré de son sujet et en a saisi la surnaturelle beauté, il doit aborder le travail déhcat de la composition, c'est-à-dire faire choix des éléments qui rendront sensible l'idée qu'il a conçue, les associer avec harmonie et les fondre dans une parfaite unité.

L'excellence et la supériorité de la composition dans l'art chrétien sont incontestables.

Le beau divin, exprimé dans l'ordre surnaturel, est un heureux mélange de réel sensible et d'idéal surhumain.

Le Verbe incarné agit partout au sein de la société, dans la nature, au plus intime de notre âme ; il anime tout ; il purifie tout.

L'artiste, éclairé des lumières de la foi, emprunte à ï histoire ,

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au symholLwie et au mysticisme les faits, les signes et les impressions qui tantôt nous révèlent un trait de la physionomie de FHomme-Dieu, tantôt nous montrent son action efficace à travers tous les siècles, tantôt enfin nous initient à la connaissance des vérités les plus sublimes et les plus cachées.

Jésus-Christ remplit l'histoire. Il était hier, il est aujourd'hui, il sera demain. Le Saint-Esprit, l'inspirateur des prophètes, dirige les regards des voyants d'Israël vers le Fils de la Vierge de Nazareth. Les types de l'Ancien Testament, les rites, les sacrifices sont des figures qui doivent se réaliser dans la vie du Sauveur et de sa Mère. Marie elle-même avec ses privilèges et ses grâces, avec les chastes mystères de la conception immaculée, de la présentation au temple, tire sa grandeur de la maternité divine : tout en elle se rapporte à Tlncarnation. Jésus, élevé en croix et transformé en nourriture dans l'Eucharistie, attire à lui les âmes pures, les captive par ses attraits divins et devient le centre autour duquel l'humanité ne cessera jamais de se mouvoir. Quel immense domaine !

L'artiste chrétien peut l'explorer dans tous les sens ; mais, pour être fidèle à sa mission, il n'admettra rien dans la composition de ses sujets qui ne soit vrai et ne puisse se rattacher indirectement à l'histoire, au symbohsme ou au mysticisme, c'est-à-dire à l'une des formes sous lesquelles le beau divin, se manifestant à nous, éveille notre attention et nous transporte dans le monde des réalités supra-terrestres.

Ainsi, quand nous admirons la Vierge Marie gravissant d'un pas assuré les marches du temple et allant se consacrer au Seigneur dont elle sera bientôt la Mère, nous n'aimons pas à rencontrer cette marchande que le Titien, dans une tableau célèbre, a placée au bas des degrés du sanctuaire ; cette femme

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nous distrait avec son panier d'œufs et détourne nos regards de l'angélique enfant qui va si joyeuse accomplir 'son sacrifiée. Nous préférons ces pieuses mères qui, dans le tableau de Taddeo Gaddi, montrent à leurs petites filles le charmant modèle qu'elles doivent s'efforcer d'imiter.

Le mystère, manifesté sous la forme gracieuse du symbole, revêt tous les charmes de la poésie; aussi le symbolisme est-il en grand honneur, surtout à l'origine, auprès des artistes chrétiens.

La nature elle-même a un langage figuré: « Cet oiseau de passage qui revient, dit Ozanam, qu'est-ce, sinon le [signe du printemps qu'il ramène avec lui et des astres qui ont marché des mois entiers? Et ce chétif roseau qui jette son ombre sur le sable, ne sert-il pas à marquer Télévation du soleil sur l'horizon (1) ? » Ce langage de la nature est plein d'une fraîche poésie et il fournit de précieuses ressources aux arts profanes ; mais il ne transporte point l'âme au-dessus des réalités terrestres. Il en est autrement du symbolisme chrétien. Le génie qui sait l'utiliser dans ses compositions, y trouve un moyen puissant et facile de rendre sensibles les ravissantes beautés du dogme évangélique.

Un simple parallèle suffira pour montrer, ici encore, les progrès que la théorie de l'artaréaUsés sous l'influence du Christianisme.

L'école gréco-romaine avait emprunté à la mythologie le type d'Orphée, le vieux poète qui tirait de sa lyre des sons assez suaves pour charmer lés fauves de la forêt. Les premiers artistes chrétiens sortis de cette école choisirent ce personnage allégorique pour représenter le Christ sur les voûtes et les parois des Catacombes. Mais quelle transformation ! A la place d'animaux sauvages, ce sont les cœurs endurcis des hommes qui se laissent

(1) La civilisation au F" siècle, t. II, leçon xix« ; l'Art chrétien.

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dompter; une harmonie céleste remplace des accords profanes. Le véritable Orphée est « le chantre des cieux », suivant l'expression des docteurs de l'Eglise, et il est venu apprendre au monde le cantique éternel qu'il ne cesse de répéter au sein de son Père. L'homme, le plus féroce des animaux lorsqu'il est livré à l'ignorance et aux passions, écoute sa voix et s'apprivoise ; il s'attendrit, prend pitié de ses frères les esclaves, et brise leurs chaînes. La lyre qui servait à tempérer les modes doriens est devenue inutile. Le nouvel artiste veut accorder l'univers entier avec le Créateur. Il façonne d'abord l'âme humaine sous l'action de l'Esprit-Saint ; puis il invite tous les êtres à s'unir dans un même concert pour louer le Seigneur.

Cette composition, si belle dans sa simplicité, en rappelle une autre du même genre.

Les Romains, fatigués des joies bruyantes de la ville, portaient souvent leurs pensées vers les plaisirs calmes des champs. Le berger entouré de son troupeau, vivant des produits de la campagne, était à leurs yeux le tj^pe de l'homme sensuel qui jouit de toutes choses avec modération, conformément aux préceptes de la philosophie païenne. Ce berger, qui décorait les palais et les amphithéâtres de Rome, fut adopté dès l'origine pour représenter l'allégorie si touchante du bon Pasteur. Mais, au lieu d'un type tout humain, respirant la sensualité, nous avons la douce physionomie du Sauveur, soit avec la brebis arrachée à la dent du loup, soit avec le bouc, emblème du pécheur réconcilié par la pénitence, soit avec le vase rempK du lait de la saine doctrine. C'est la traduction de la parabole racontée dans l'Evangile :

« Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne son âme pour ses brebis.

« Mais le mercenaire, et celui qui n'est point pasteur, et à qui

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les brebis n'appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit; et le loup les ravit, et disperse le troupeau.

« Le mercenaire s'enfuit parce qu'il est mercenaire, et ne se met pas en peine des brebis.

« Je suis le bon Pasteur : et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père ; et je donne ma vie pour mes brebis (1). »

Le mysticisme n'est plus un ensemble de signes, de symboles ou d'allégories traduisant une idée religieuse ; c'est l'expression vivante de l'humanité en adoration et en extase devant un mystère de la foi. La naissance de l'Homme-Dieu, sa mort sur le Calvaire, sa présence dans l'Eucharistie sont autant de vérités qui agissent fortement sur les âmes délicates et pures, les arrachent à la terre et les attirent à Dieu par des attraits invincibles. Dans ces contemplations, il y a un échange de vie, une communion de pensées et d'affections, des rapports de douces familiarités et de saintes privautés qui se manifestent sur le visage de l'homme, impriment au corps une attitude surnaturelle et le transforment sous l'éclat d'une lumière dont le foyer est en Dieu.

Tout est réalité dans ces états mystiques : et le Dieu qui agit par la grâce du mystère, et l'âme qui s'éprend des charmes infinis de son Epoux, et le corps qui se laisse pénétrer d'une sève vivifiante et reste insensible aux séductions des sens. Que de richesses et surtout que de beautés pour l'art chrétien ! Ces états surnaturels ont fourni à Giotto, au Pérugin, à Fra Angelico et à tant d'autres des sujets que le paganisme n'a pas même entrevus.

La supériorité artistique du Christianisme n'est pas moins évi-

(1) s. Jean, x, 11-15.

dente quand il s'agit de l'expression. Les artistes les plus habiles d'Athènes et de Rome s'efforçaient d'exprimer dans leurs œuvres la vie humaine avec le mouvement et la sensibilité. Les artistes chrétiens se proposent une fin plus élevée ; ils incarnent en quelque sorte la vie divine elle-même avec ses divers attributs, dans une forme humaine, et ils la rendent visible sans lui enlever sa perfection. Pour comprendre ce genre de beauté, il ne suffit pas d'avoir le sens esthétique aussi affiné que possible, il faut posséder le sens du divin.

C'est ce qui explique comment les disciples des écoles réalistes ou sensualistes restent parfois indifférents en présence des plus beaux chefs-d'œuvre. On rapporte que Boucher, après un séjour de plusieurs années à Rome, revint en France « sans enthousiasme. » Il vit dans les chefs-d'œuvre de Michel-Ange « des angles obtus », blessants pour le regard; « les compositions de Raphaël lui parurent insignifiantes, et sa palette sans harmonie. » Il trouva que Giotto et le Pérugin manquaient d'élégance (1). Ce peintre des fades bergeries ne concevait pas d'autre beauté que la beauté sensible ; le surnaturel et même le rayonnement de l'âme spirituelle à travers les organes lui échappait. Pour saisir la nature et l'excellence de l'expression, dans l'art chrétien, il faut comprendre l'influence surnaturelle de la grâce divine sur l'âme d'abord, et ensuite sur le corps lui-même.

La vie de la grâce, qui est une communion à la nature et aux opérations de l'auguste Trinité, divinise l'âme dans sa substance et dans ses facultés, harmonise tout notre être et y rétablit le bel ordre qu'ont pu troubler ou détruire les passions déréglées. La volonté libre, guidée par la double lumière de la foi et de la

(1) Les grands artistes du XVI II" siècle, par C. de Bcauli

eu.

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raison, conforme ses actes au bon plaisir de Dieu, et, à son tour, elle commande en reine aux puissances inférieures, les maîtrisant et les dirigeant à son gré. C'est elle qui d'ordinaire règle le geste, l'attitude, les jeux de physionomie ; c'est elle qui, à la longue, fixe cet ensemble de traits qui distinguent un personnage et en déterminent le type particulier. Ainsi, dans le beau surnaturel, la source et le mobile de l'expression est l'âme déifiée par la grâce ; et, comme cette âme est maîtresse d'elle-même, l'expression est tempérée, contenue, mesurée. On n'y voit rien de heurté, rien qui atteste l'empire d'une passion trop bouillante, d'une joie ou d'une douleur trop vivement sentie. Et Texpression est d'autant plus vraie qu'elle est plus tempérée, d'autant plus intense qu'eUe est plus contenue, d'autant plus belle qu'elle est plus mesurée.

C'est ainsi que les artistes tant calomniés des temps primitifs et du Moyen Age ont envisagé l'expression. Ils étaient souvent très inhabiles dans l'anatomie, parfois même ils semblaient ignorer les règles les plus élémentaires du dessin ; mais leur foi leur montrait les réalités divines dont la seule contemplation invite à la prière.

Quel contraste entre les naïfs imagiers du xv° siècle et les artistes profanes de tous les temps ! Ceux-ci représentent le Christ se tordant sur la croix, la poitrine haletante, le visage livide, les yeux hagards, comme un supplicié ordinaire ; ceux-là lui donnent une attitude calme et tranquille au milieu des plus atroces souffrances; ils le dépeignent, à la suite des évangéhstes, se laissant conduire à la mort sans proférer une plainte, étendant de lui-même les mains et les pieds sur l'arbre de la croix, s'occupant de sa Mère, de ses disciples, de toute l'humanité, pardonnant à ses bourreaux, priant son Père et rendant le dernier

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soupir dans un dernier élan d'amour. Pour les premiers, la Vierge, témoin de la mort de son Fils, se pâme de douleur, ouvre la bouche en signe d'effroi, tourne de grands yeux remplis de larmes et laisse tomber ses bras de désespoir ; les autres, suivant le récit de l'Ecriture, placent Marie debout, au pied de la croix; elle est abîmée dans la douleur, mais son courage héroïque ne faiblit pas, et, non contente de se résigner à la volonté divine, elle s'associe généreusement au sacrifice de son Fils bien-aimé.

L'art païen, malgré sa perfection, ne s'est jamais élevé à cette sublimité d'expression que l'art chrétien a essayé d'atteindre dès son origine.

Prenons, par exemple, le chef-d'œuvre de la statuaire grecque, l'Apollon dit « du Belvédère » conservé au Vatican. L'artiste, qui Youlait représenter le plus beau des dieux, s'est efforcé de composer un personnage purement idéal ; il lui a donné une taille élancée, une attitude élégante, un regard fin, un front majestueux, une gracieuse chevelure, des membres dont la structure annonce la force et l'agilité. Cependant, si nous étudions de près ce modèle tant vanté, nous trouvons dans ses traits et dans son attitude l'indice de passions vulgaires indignes d'un homme, à plus forte raison d'un dieu. Cet Apollon, qui vient de poursuivre le serpent Python et de lui décocher une flèche, ne sait pas dominer sa colère, comme l'indique le gonflement de ses narines ; l'élévation de sa lèvre inférieure et de son menton accuse un dédain superbe ; ses sourcils légèrement agités par le mouvement du nez attestent que le sentiment de sa supériorité le porte à mépriser sa victime ; la satisfaction de l'orgueil se manifeste d'ans ses yeux. 11 y a loin de ce dieu de l'Olympe, qui n'est pas même un homme accompli, au saint Michel vainqueur de Satan,

— Cathédrale de Reims.

qui, dans le tableau de Raphaël, sait allier la fierté la plus noble avec une sérénité toute céleste.

L'invention, la composition et l'expression forment les parties essentielles de l'art ; mais elles ne suffisent pas. Saint Thomas, dont l'esthétique malheureusement incomplète renferme des aperçus si justes et si élevés, énumère l'intégrité et la proportion parmi les propriétés du beau : « Un objet est laid, dit-il, quand ses parties manquent, soit de perfection ou d'intégrité, soit d'harmonieuse proportion (1). »

Le dessin, si souvent négligé dans la peinture et dans la sculpture du Moyen Age, si soigneusement observé au contraire dans l'architecture, est d'un puissant secourspour traduire la justesse, la convenance, le mouvement, l'intensité de l'expression ; en effet, il donne à chaque objet sa vraie mesure, il en détermine la forme et les contours, il en fixe Fattitude et les proportions (2).

Dieu est le premier et le plus habile des dessinateurs. Il a choisi dans l'immense trésor de la création la quantité de matière requise pour façonner les êtres dont l'ensemble harmonieux compose l'univers, il a modelé cette matière avec un art parfait, variant les formes selon les types éternellement conçus par son intelligence. Il a dessiné avec une égale perfection l'humble fleur des champs et l'arbre majestueux de la forêt ; il a enrichi d'un brillant plumage le corps des oiseaux et leur a donné des ailes qu'ils déploient pour traverser l'espace, ou qu'ils replient comme un vêtement pour se couvrir et se parer ; il a pourvu de membres vigoureux et agiles les fauves du désert ; mais il s'est plu à réunir dans Thomme la pureté des lignes, la grâce des contours, la proportion et la convenance des parties, la noble

(1) Somme théologique, p. I, q. xxxix, a. 8.

(2) Milizia, Arte di vedere nelle belle arti.

CiVILIS. CIIRIÏT. — ** 2

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gravité du maintien, la régularité des traits ; en un mot, il a choisi la forme la plus parfaite parmi les formes créées, et en a revêtu le Roi du monde visible.

L'artiste doit s'efforcer, dans ses œuvres, d'imiter l'Auteur de la nature. Il prendra juste assez de matière pour exprimer sa pensée et il lui donnera des formes en parfaite harmonie avec tous les types qui entrent dans la composition de son sujet. Des hommes de génie ont manqué à ces règles. Telle statue du .Moyen Age est ravissante d'expression, mais elle a le corps trop massif, la tête trop volumineuse. Telle Vierge du Pérugin a les membres trop grêles, tandis que tel Enfant Jésus du Gorrège a des formes trop épanouies. Nous ne parlons pas des saints de Rubens ; ils nous rappellent les bourgeois d'Anvers avec leur exubérance de vie sensuelle. La prodigieuse vigueur de Michel- Ange dépasse aussi la mesure ; elle met en relief les formes, plastiques au détriment de la beauté spirituelle. Seul peut-être, Raphaël, au moins dans sa première manière, a su allier la pureté de l'expression à l'impeccable correction du dessin.

Le beau, en général, n'est pas indépendant du vrai et du bien; on ne peut pas le définir avec Kant « une finalité sans fin. » De même, l'art d'exprimer le beau, surtout le beau surnaturel, ne doit jamais s'écarter des règles inviolables de la vérité, et il doit se proposer pour terme le progrès de l'ordre moral.

« La beauté morale, a dit Cousin, est le fond de toute vraie beauté... La fin de l'art est l'expression de la beauté morale, à l'aide de la beauté physique. Celle-ci n'est pour lui qu'un symbole de celle-là. Dans la nature, le symbole est souvent obscur ; l'art, en l'éclaircissant, atteint des effets que la nature ne produit pas toujours. La nature peut plaire davantage ; elle possède en un degré incomparable ce qui fait le plus grand charme de l'ima-

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gination et des sens, la vie ; l'art touche plus, parce qu'en exprimant surtout la beauté morale, il s'adresse plus directement à la source des émotions profondes. La forme ne peut être une forme toute seule, elle doit être la forme de quelque chose. La beauté physique est donc le signe d'une beauté intérieure, qui est la beauté spirituelle et morale, et c'est là qu'est le fond, le principe, l'unité du beau (1). »

L'artiste chrétien évite donc avec soin tous ces détails d'anatomie dont la vue peut choquer la pudeur ou éveiller la convoitise ; se souvenant que la chair est corrompue et corruptrice depuis le péché, il jette sur le corps humain une enveloppe qui en dérobe la nudité et en fait ressortir les traits les plus beaux et les plus nobles. Les vêtements drapés avec goût ajoutent à Télégance et à la majesté des formes ; ils font disparaître la laideur que le vice imprime à sa victime et dont le paganisme n'a pas su rougir.

Les artistes des âges de foi, les Gimabué, les Giotto, les Fra Angelico, remplissent une mission sublime ; ils conduisent les âmes à Dieu par un chemin semé de fleurs. En exprimant le beau dans leurs œuvres, ils font resplendir en même temps les rayons de l'éternelle vérité et ils laissent entrevoir les célestes attraits de la bonté infinie. Le regard contemple avec admiration les scènes qu'ils ont jetées sur la toile, ou les personnages qu'ils ont taillés dans le marbre, et la pensée monte sans effort avec eux vers la Beauté sans ombre dont ces œuvres, si suaves, si éthérées, ne sont pourtant que l'imparfaite image. C'est le Sursum corda de l'art chrétien.

(( Cette grande école mystique du xiii' siècle, dit M. Cartier, doit son origine à un de ces faits que Dieu féconde, mais que

(1) Du Vrai, du Beau et du Bien, VU" et VIII= leçons.

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le monde n'aperçoit pas. Deux hommes, dont les berceaux étaient bien éloignés, se rencontrèrent un jour dans une église de Rome ; TuL venait d'Espagne, l'autre arrivait d'Assise. Providentiellement réunis, la science et l'amour se reconnurent, et la terre tressaillit au baiser de saint Dominique et de saint François. Une longue génération d'artistes en naquit. Les Dominicains et les 1^'ranciscains, comme des frères qui n'ont qu'une même fortune et un môme but, parcoururent le monde en répandant l'enthousiasme et le génie. Comment résister au contact de leur éloquence et de cette pauvreté volontaire qu'ils avaient revêtue, comme hn forme la plus touchante de l'amour? Le Dante célébra leur triomphe, et la grande école de Giotto consacra ses œuvres les plus parfaites à saint François, qu'elle sembla prendre pour patron,, tandis que les enfants de saint Dominique produisirent eux-mêmes les merveilles que Michel-Ange ne se lassait pas d'admirer. Que le froc le couvrît ou non, l'artiste d'alors ressentit l'influence des deux grands Ordres qui régénérèrent et vivifièrent l'humanité sous Innocent IIL Ces flots de science et d'amour se répandirent dans toute l'Europe comme un fleuve majestueux, et les peuples y puisèrent d'abondantes inspirations (1). »

Mais pour donner de la vie et du mouvement à un dessin, pour exprimer une idée dans une portion de matière habilement disposée, il faut recourir à un agent mystérieux que le Créateur a répandu au sein du monde physique et dont l'influence se retrouve dans tous les phénomènes sensibles. Chose digne de remarque, le génie intuitif de saint Thomas, pénétrant les secrets les plus profonds de la nature, désigne la lumière, c'est-à-dire la première et la plus universelle des causes secondes, comme

(1) Vie de Fra Angelico de Fiesole, Introduction.

. l'art chrétien 21

ragent qui manifeste le beau à nos facultés esthétiques : « La <îlarté, dit-il, est requise pour la beauté ; c'est pourquoi nous appelons beaux les objets qui sont revêtus d'une couleur lumineuse (1). ))

Le Verbe de Dieu qui est « lumière de lumière », inondant les cieux de sa splendeur, commence et achève toutes ses œuvres dans la lumière créée ; la lumière de la foi nous initie à la vie de la grâce qui se consomme dans la lumière de la gloire ; la lumière de l'esprit éclaire de ses rayons le monde intellectuel et nous en découvre les richesses ; la lumière matérielle, apparaissant à l'origine des choses, pénètre les éléments plongés dans les ténèbres, contribue au développement de la vie, et, quand l'œil de l'homme est formé, elle lui révèle toutes les merveilles que Dieu a jetées à profusion dans l'univers.

C'est ce même agent qui sert à l'artiste pour rendre sensible la beauté idéale ; et comme l'Evangile est lumière et vie, tout dans l'art chrétien doit être par excellence une émanation de la lumière et de la vie. La mort elle-même est un doux sommeil qui présage la résurrection et l'immortahté.

Pénétrez dans nos édifices religieux, visitez la Sainte-Chapelle ou Notre-Dame de Paris. Vous comprendrez sans peine que l'artiste a voulu faire descendre du ciel et accumuler dans l'enceinte -des flots de lumière, afin de mieux symboliser le Dieu de vérité qui habite le tabernacle et de faire ressortir l'harmonie du plan, le fini des détails, la profondeur des voûtes, l'élégance des nervures, la souplesse des lignes qui forment les cintres ou les ogives, la force des colonnes, le velouté des feuillages attachés aux chapiteaux. Le sculpteur, de son côté, cherche pour sa

(1) Somme théologique, p. I, q. xxxix, a. 8.

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statue la lumière qui lui convient ; il veut, selon Texpression usuelle, la mettre dans son jour. En effet, les rayons lumineux tombant sur le visage et sur les vêtements d'un Moïse de Michel- Ange, ou d'une madone de Lucca délia Robbia, font jaillir du marbre la pensée de l'artiste et mettent en évidence tous les détails de son œuvre, la vivacité ou la candeur du regard, Fénergie ou la douceur des traits, la majesté ou la simplicité de l'attitude, l'autorité du prophète ou la naïveté de la vierge, les menaces du législateur ou les caresses de la mère. A mesure que le crépuscule s'épaissit et que les ténèbres descendent, tout s'efface et bientôt on n'a plus devant soi qu'une masse informe ; la statue est toujours belle en elle-même, mais on ne la voit plus, on ne l'admire plus ; le chef-d'œuvre est devenu inerte, momentanément inutile.

C'est le peintre surtout qui trouve dans la lumière un auxiliaire indispensable. Sans elle, il ne saurait obtenir ni les nuances déhcates de la couleur, ni les tons infiniment variés, ni les contrastes des physionomies, ni les perspectives lointaines qui lui permettent d'étendre ses horizons ; la lumière est l'âme de la peinture.

Elle exerce aussi son action dans la perception des ondes sonores, et elle préside pour ainsi dire à la formation de l'harmonie. Le son lui-même, en tant qu'il agit immédiatement sur le sens de l'ouïe, est-il autre chose qu'une des formes multiples de la lumière, de cet agent universel de la nature qui vivifie les corps et les met en rapport les uns avec les autres ? « La science, dit M. Cartier, prouve de plus en plus l'identité du son et de la lumière. Voici l'électricité qui produit pour l'oreille et pour les yeux les mêmes merveilles. Il n'y a plus de distance pour le son comme pour la lumière, et par la phonographie la parole s'im-

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prime et se multiplie comme les images. On en fait des clichés comme pour le paysage et pour les portraits, tellement qu'on peut reproduire, renouveler, perpétuer un mot, une phrase, une voix bien-aimée (1). »

Telle est, dans ses grandes lignes, la théorie de l'art chrétien. Le paganisme n'a rien soupçonné d'aussi élevé ni d'aussi pur.

Cette théorie n'est pas arrivée à sa pleine réalisation ; mais, comme nous le verrons dans les chapitres suivants, les résultats obtenus sont immenses dans toutes les branches des beaux-arts, dans l'architecture, la sculpture, la peinture et la musique. Nous avons assez de chefs-d'œuvre pour affirmer une fois de plus la supériorité artistique de la civilisation chrétienne.

Les différentes phases de l'art rehgieux se ramènent d'ordinaire à trois grandes périodes : les temps primitifs qui embrassent les siècles de persécution, puis le Moyen Age tout entier, et enfin les temps modernes depuis la Renaissance jusqu'à nos jours.

Le symbolisme domine dans la première période ; les artistes empruntent alors au paganisme tout ce qui peut s'adapter aux dogmes chrétiens, afin de ne pas bouleverser toutes les habitudes d'esprit des fidèles récemment convertis ; de plus, afin de soustraire nos mystères augustes aux profanations des païens, ils se servent souvent pour les exprimer de figures et d'allégories.

Pendant la deuxième période, le mysticisme exalte le génie des moines qui bâtissent nos cathédrales et les enrichissent de statues, de tableaux et de verrières.

Le genre historique convient surtout aux temps modernes.

(1) L Art chrétien, t. I, ch. xiv.

24 l'église et le progrès artistique

L'amour passionné pour l'antiquité grecque et romaine, l'étude prédominante des formes plastiques et le goût exagéré du luxe et de rélégance portent les esprits vers le naturalisme et le sensualisme ; l'idée du beau divin ne disparaît pas, mais elle s'affaiblit dans un grand nombre d'écoles.

Il est vrai de dire néanmoins que cette classification n'est pas rigoureuse. Les compositions mystiques et historiques ne sont point rares dans les Catacombes ; les beaux siècles du Moyen Age aiment à lire dans l'histoire des saints et dans le livre de la nature : le Séraphin d'Assise, par exemple, ne se lasse pas d'admirer les fleurs, les animaux, les astres, et, dans son enthousiasme, il chante V Hymne au soleil; les réalistes des temps^ modernes n'excluent pas les sujets où le symbole et l'allégorie se mêlent à des scènes historiques, de même ils cherchent souvent à tempérer par le mysticisme ce que le naturalisme a de criard ou de trivial.

Ainsi Tart chrétien, comme la science chrétienne, se résume en un sage éclectisme. Il est, nous le répétons, l'accord harmonieux du réel et de l'idéal, de l'humain et du divin. L'Homme- Dieu en est le type parfait.

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