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CHAPITRE II

L'Architecture.

L'Eucharistie, ce dogme touchant et subhme, a donné naissance à Tarchitecture chrétienne, c'est-à-dire à Fart social et populaire par excellence.

L'Eglise possède un hôte divin qui daigne habiter parmi les hommes, un Seigneur plus puissant que tous les seigneurs d'icibas, un Roi plus magnifique que tous les rois de la terre ; il a fallu Icri construire une demeure qui fût en même temps le rendezvous des fidèles, la maison de Dieu et la porte du ciel.

Cet hôte, pour satisfaire son ardent désir d'habiter « avec les enfants des hommes », partout et toujours, s'affranchit des lois du temps et de l'espace ; il ne limite sa présence ni à tel siècle ni à telle contrée, ni à telle société ni à telle famille ; aussi toutes les générations, heureuses de lui dresser des autels et de lui édifier des sanctuaires, rivalisent-elles de zèle pour multiplier, dans l'univers entier, ces basiliques somptueuses et ces temples rustiques qui sont les plus beaux ornements de nos villes et de nos campagnes.

Si tous les produits de Tarchitecture religieuse disparaissaient,

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le monde changerait d'aspect, et les beaux-arts subiraient une décadence irrémédiable, tant ces produits sont nombreux et font honneur au génie humain.

L'architecture, disons-nous, est un art éminemment social. Quand une éghse se bâtit, au sein d'une population religieuse, elle doit son origine au besoin de prier et d'adorer en commun. A mesure qu'elle s'élève, les cœurs montent avec elle, l'espérance grandit, le culte devient plus solennel et les cérémonies saintes revêtent une nouvelle pompe.

La théologie et les sciences mathématiques, les arts industriels et les arts libéraux se prêtent un mutuel concours et s'unissent pour donner à la maison de Dieu tout l'éclat et toute la magnificence possibles.

Le théologien conçoit l'ensemble du plan en se guidant sur les nécessités du culte sacré ; il règle la forme spéciale de l'édifice et l'agencement symbolique des diverses parties ; l'architecte en mesure les proportions en s'aidant des règles et des calculs de la géométrie : il détermine la portée des voûtes ; il recherche les conditions requises pour la régularité des lignes, l'harmonie des contours, la correction du style ; des légions d'ouvriers préparent la pierre, le bois, le fer, puis les disposent en murailles, en toits, en charpentes ; plus tard, le sculpteur et le peintre décorent l'autel, les chapiteaux et les murs ; ils peuplent l'intérieur de personnages mystérieux qui, apparaissant aux regards des foules dans l'éclat des verrières, leur apportent, avec le plaisir des yeux, la connaissance des mystères de la foi ou des plus belles scènes de la vie des Saints. Quand le peuple s'assemble pour l'auguste Sacrifice de la Messe ou pour les autres fonctions du culte, des voix humaines unissent leurs accents aux soupirs de l'orgue et remplissent l'enceinte d'une

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harmonie tantôt joyeuse comme les cantiques des anges, tantôt triste comme les plaintes des agonisants.

« Figurez-vous, dit Lamennais, être au déclin du jour dans l'immense cathédrale chrétienne. Une frayeur rehgieuse, quelque chose de semblable à ce vague sentiment de l'infini qu'on éprouve au sein des grandes solitudes de la nature, vous saisit à l'aspect de ces vastes nefs, de ces gigantesques piliers dont les sommets se perdent dans les ombres croissantes. Avec les dernières lueurs, la nuit éteint les derniers bruits, un silence mystérieux vous enveloppe de toute part. Au dehors de vous, des ténèbres muettes ; au dedans, l'invisible souffle d'une puissance inconnue qui vous pénètre et vous domine irrésistiblement. Séparé de ce qui frappe les sens, il se fait en vous comme un travail étrange ; des esprits passent devant l'œil interne, l'imagination se peuple de fantômes sans corps ; le temps, qui n'a plus de mesure, semble lui-même s'être évanoui. Tout à coup, dans le lointain, apparaît un point lumineux, puis un autre, puis un autre encore ; vous commencez à discerner les masses de l'édifice, les murs pareils aux flancs d'une montagne escarpée, les fortes arêtes des angles, les courbures des arcs, les énormes pendentifs. La lumière augmente ; sur ces masses, qu'unissent des lignes harmonieuses, se montrent les plantes, les animaux, les formes innombrables des êtres sortis de leurs entrailles inépuisablement fécondes. Eclatants de mille couleurs dont les reflets se croisent et se mélangent, ils portent à vos sens comme une révélation de la vie, et les suaves vapeurs qui parfument l'atmosphère en accroissent encore l'impression. Lorsque au milieu de ce monde naissant vibre soudain la voix tour à tour majestueuse, douce, sévère de l'orgue, qu'elle remplit de ses accords indéfiniment variés les voûtes frémissantes, ne dirait-on pas la voix de tous ces êtres

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dont la création vient de s'opérer sous vos yeux?... Qu'à la voix des êtres inférieurs l'homme mêle sa voix, sa parole, son verbe, sublime manifestation de l'intelligence qui le distingue d'eux, aussitôt toute cette création s'agrandit, se dilate, resplendit d'une lumière nouvelle, s'anime d'une nouvelle vie (1). »

Les grandes phases de l'architecture chrétienne, avec leurs nuances infiniment variées, correspondent au développement et aux vicissitudes de l'Eghse à travers les siècles et chez les différents peuples convertis à l'Evangile.

Le Christianisme a vu s'élever successivement l'humble sanctuaire des Catacombes ; la basilique latine adaptée au culte nouveau ; réghse byzantine avec sa croix grecque surmontée d'une coupole symbolisant le triomphe du Christ; la cathédrale romane dont le plein cintre fortement assis sur ses bases représente le Christ étendant sa domination sur le monde ; l'édifice élégant et hardi où l'ogive avec ses lancettes, ses rayons et ses flammes figure la grâce divine qui élève l'âme vers les régions célestes, l'éclairé de divines splendeurs et l'embrase de la sainte charité ; le temple de la Renaissance où le paganisme semble ressusciter avec ses formes classiques parfois agréables à la vue, mais presque toujours muettes pour l'esprit et le cœur; les mille constructions modernes dont le mérite consiste surtout dans une habile imitation ou dans un mélange, parfois heureux, des diff"érents styles que les âges antérieurs nous ont légués.

Dans l'obscur réduit des Catacombes, la partie réservée au Saint Sacrifice était simple et pauvre comme l'étable de Bethléem, et le culte qu'on y rendait à Dieu contrastait avec le faste du paganisme ; mais, dès le règne de Constantin, on vit se manifester

(l) De VArt et du Beau, p. 32.

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l'idée grandiose qui devait donner naissance à rarchiteclure chrétienne. Il fallait bâtir un temple assez beau pour abriter Thôte du tabernacle, assez vaste pour contenir rassemblée des prêtres et des fidèles, assez solide pour résister aux assauts du temps et rester debout comme le témoignage vivant de la perpétuelle durée promise aux apôtres. La beauté, mais une beauté saisie surtout par le regard de l'âme ; la convenance, mais une convenance avec des proportions sans égales ; la solidité, mais une solidité établie sur des calculs d'une admirable précision : telsseront les caractères de cet art nouveau qui doit enfanter tant de merveilles.

Les premières tentatives furent, comme en toutes choses, timides et imparfaites. Les architectes se contentèrent de modifier les édifices païens, en particulier les tribunaux ou basiliques, et de les adapter aux splendeurs du culte chrétien ; aussi le roman primordial, du v' au x'' siècle, se rattache-t-il très étroitement à l'architecture romaine.

En même temps naissait le byzantin, qui présente un mélange assez bizarre de deux éléments, dont l'un fut emprunté à l'Europe, l'autre à l'Asie, et qui, en tout cas, ne servit point de modèle aux monuments rehgieux d'Italie, comme l'ont cru les disciples de Viollet-le-Duc.

Au XI' siècle, le roman se dégagea de ses entraves, et, dans le siècle suivant, il atteignit son plus haut degré de perfection. Le style ogival, dont les débuts remontent à la seconde moitié du XII' siècle, parvint à son apogée au siècle suivant.

Désormais Notre-Dame de Paris et la Sainte-Chapelle sont construites, et ces chefs-d'œuvre ne seront pas dépassés. L'art des époques postérieures n'ajoutera à la sévère architecture du XIII' siècle que des richesses de détail, des orne-

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ments trop souvent superflus ou de mauvais goût. On verra des imitations souvent heureuses, mais toujours inférieures aux modèles, des essais parfois grandioses de renaissance païenne ; mais pour trouver les spécimens les plu^purs de l'art ogival, les monuments les plus simples et les plus vraiment religieux, il faudra toujours remonter au siècle de saint Louis.

Si nous écrivions un ouvrage de polémique, nous aurions à discuter avec trois catégories d'adversaires. Plusieurs archéologues, avec M. de Caumont, voient des différences radicales là où il y a seulement des nuances accidentelles ; ils cèdent aussi à l'esprit de système en attribuant au progrès une marche trop réguHère et trop uniforme soit à travers les siècles, soit dans des pays de mœurs et de caractères souvent fort distincts ; ils ne tiennent pas, non plus, assez compte de la liberté, des goûts particuhers et des préférences dont les grands architectes nous fournissent tant d'exemples.

Les chefs qui fondèrent les écoles du Rhin et du Midi de la France inspirèrent surtout, mais pas uniquement, à leurs élèves l'amour du style roman. Les ateliers monastiques du centre produisirent les grands maîtres de l'art ogival : Robert de Luzarches, Pierre de Montereau, Libergier, Jean de Chelles; mais on trouve, même au nord de la Loire, de magnifiques éghses romanes. Les fondateurs de l'école italienne : Arnolfo, Giotto, Orcagna, Brunelleschi, Alberti, le Bramante, Michel- Ange, délia Porta, Peruzzi, Giocondo, Vignole et Sedio, ont toujours montré de la prédilection pour l'architecture d'Athènes et de Rome, dont la basihque de Saint-Pierre est non pas la copie , mais l'extension et l'épanouissement ; le style gothique n'est cependant pas inconnu en Itahe. Tous ces génies de caractère si différent ont suscité des réformes, accéléré des

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progrès qui varient indéfiniment avec les pays, les temps, les circonstances, et surtout avec le tempérament des artistes; aucune époque, plus que le Moyen Age, n'a aimé la liberté et la

fantaisie.

Quatremère de Quincy et d'autres critiques imbus de préjugés désormais surannés, regardent les édifices qu'ils appellent « gothiques » ou barbares, comme autant de « bâtisses » composées d'éléments « hétérogènes », vrais produits de « l'ignorance », sans aucun système de proportion, de construction et d'ornementation (1). Ne faut-il pas être aveugle pour soutenir de pareilles doctrines à deux pas de Notre-Dame de Paris et à quelques lieues des cathédrales de Bourges, de Chartres, de Reims et d'Amiens ?

VioUet-le-Duc et ses nombreux disciples se montrent plus équitables. Ils admirent volontiers les chefs-d'œuvre de l'art chrétien ; mais, pour enlever à l'Eglise une de ses gloires les moins contestables, ils vont chercher à Byzance l'origine du style roman, et ils attribuent aux Arabes de Bagdad l'honneur d'avoir inventé le style ogival (2). Autant vaudrait affirmer que l'orthodoxie vient du schisme, que l'Evangile est une copie du Coran. Nous avons, il est vrai, en Italie, Saint-Marc de Venise, en France Saint-Front de Périgueux, en Espagne la mosquée de Cordoue et l'Alhambra de Grenade ; ces édifices procèdent assurément, les uns du style byzantin, les autres du style arabe ; mais ce sont des spécimens isolés sur le sol d'Occident et non pas des modèles qui marquent le point de départ d'une ère nouvelle. Il suffit pour s'en convaincre de mettre en regard de ces monuments une cathédrale du xii° ou du xiii'^ siècle. Ainsi l'église romano-

(1) Dictionnaire d'architecture, par Quatremère de Quincy.

(2) Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture.

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byzantine qui s'élève aujourd'hui sur la colline de Montmartre ne servira pas de terme de comparaison pour discerner l'origine ou juger la valeur artistique des églises que le xix' siècle a bâties.

L'architecture chrétienne possède , en réalité , tous les caractères d'un art original ; elle se propose d'exprimer une beauté spéciale, supérieure à celle de tous les édifices purement civils, et les moyens qu'elle emploie sont en parfaite harmonie avec ce noble but.

Cette beauté, nous l'avons vu, est la splendeur du culte de l'Eucharistie, exprimée dans un édifice matériel aux dimensions vastes, aux proportions harmonieuses, aux voûtes aériennes.

Le plan, isolé de tous les ornements de la sculpture et réduit à ses principes les plus élémentaires, repose sur Vunité dans la trinité : l'unité de la ligne et la trinité des figures géométriques tracées sur le sol et dans la pierre, ou découpées dans l'espace. Il y a la hgne courbe, la hgne brisée, la ligne droite : la première, s'arrondissant en plein cintre, en arcade, en rotonde, en coupole ou en dôme, domine dans le style roman ; la seconde, disposée en tiers-point ou en arc brisé, forme le vrai caractère du style ogival avec ses fenêtres à lancettes, ses voûtes élancées et ses flèchesaiguës (1) ; la troisième, placée en sens vertical et horizontal, convient surtout à la colonne et à l'entablement du style de la Renaissance. De là, trois genres d'un aspect bien différent et facile à distinguer , en dehors desquels on ne trouve que des nuances, des mélanges et des combinaisons.

L'architecture, comme du reste tous les arts, a voulu célébrer, dès son origine, la victoire de Jésus-Christ sur le paganisme.

(1) M. Gonse, membre du conseil supérieur des Beaux-Arts, place dans « la structure des voûtes « le principe générateur de l'architecture gothique. L'Art gothique, 189L

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Le plein cintre, usité dans les arcs de triomphe, se pliait merveilleusement à cette idée. La conquête du Sauveur consiste avant tout à détacher l'humanité de ses liens terrestres, à la faire monter sur les ailes de la foi, de l'espérance et de l'amour, à mettre sur ses lèvres purifiées l'hymne de l'adoration, le cri de la demande et le cantique de la reconnaissance. L'ogive si pure, si délicate et si svelte, exprime bien ces divines ascensions. L'arc entiers-point avec ses deux branches s'unissant au sommet est une production toute naturelle du siècle de saint Thomas et de saint Louis. La science et la rehgion s'harmonisaient alors ; l'une et l'autre, dans un élan commun, tendaient à soulever l'homme vers Dieu.

Le triomphe du Christ est universel dans le temps et dans l'espace ; et c'est ce triomphe merveilleux que symbolisent les grands édifices de la Renaissance qui unissent de vastes proportions à une solidité à toute épreuve.

Jésus-Christ triomphe par les souffrances endurées sur la croix, il règne par l'amour dans l'Eucharistie, il gouverne l'assemblée des fidèles par l'autorité qu'il délègue aux pasteurs légitimes. Voilà pourquoi le temple chrétien présente d'ordinaire la forme d'une croix ; un autel se dresse là même où le Sauveur incline la tête au hioment où il expire, un sanctuaire est réservé aux prêtres, et de grandes nefs s'étendent en tous sens pour recevoir la multitude des croyants. Cette conception, à la fois si simple et si grandiose, est née sans eff'ort du dogme catholique ; il est impossible de le nier. Mais il a fallu des siècles de persévérance au génie de l'artiste pour en atteindre la complète réalisation.

La période romane fut la plus longue et la plus laborieuse. C'est seulement après plusieurs siècles que s'est définitivement

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formé, sur le sol de la France, le premier style chrétien, sans aucun antécédent, sans aucun modèle ni chez les Grecs ni chez les Romains, ni en Orient ni en Occident (1). C'est à la seule idée catholique qu'est dû le premier épanouissement de l'architecture religieuse qui devait nous donner tous ces monuments dont la physionomie respire la simplicité et la gravité, le calme et la puissance : Saint-Germain-des-Prés, à Paris ; Saint-Pierre de la Couture, au Mans; les abbajes de Caen, de Cerisy-la-Forêt, de Lessay, en Normandie ; Saint-Maurice d'Angers ; Notre-Dame et Saint-Hilaire de Poitiers ; Saint-Trophime d'Arles ; Saint-Paul d'Issoire ; Saint-Sernin de Toulouse ; le cloître de Moissac, en Guyenne ; la cathédrale de Mayence , sur les bords du Rhin ; les éghses de Conques à Vézelay, de Saint-Eutrope à Saintes, de Saint-Georges à Roscherville ; les dômes de Worms, de Spire, de Tournay.

Depuis le commencement du iV siècle jusqu'à la fin du x% les tentatives de construction sont le plus souvent individuelles, spontanées, sans règles générales, sans vue d'ensemble. Ici on se borne à imiter un temple païen ; là on s'eiforce d'harmoniser les éléments les plus divers. Le plan affecte tantôt une forme, tantôt une autre ; rien ne se précise.

Constantin, après avoir élevé à Rome la basiHque dont le Pape fit la dédicace et la consécration, bâtit d'autres églises dans ses Etats, surtout à Byzance et aux alentours. Cette impulsion, un moment ralentie sous Julien l'Apostat, prit un nouvel essor à la belle époque des Damase et des Léon, des Chrysostome, des Athanase et des Cyrille, des Ambroise, des Augustin, des Hilaire de Poitiers et des Martin de Tours. Mais les rares vestiges

(1) M. Gonse, VArt gothique.

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qui nous restent de ces âges reculés ne permettent pas de juger si l'architecture romane se dessine dès lors avec ses éléments spéciaux et se distingue nettement des styles anciens.

Au vi^ siècle, Justinien P', cet empereur surfait, dont la vanité surpassa le génie, n'eut pas seulement la passion de faire des lois avec Tribonien ; il voulut aussi bâtir avec le concours d'Athémius et d'Isidore « le monument le plus magnifique qu'on eût élevé depuis la création du monde. » Quand Sainte-Sophie fut achevée, l'empereur s'écria : « Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'accomplir cet ouvrage ! Je t'ai vaincu, Salomon I » Etrange erreur ! Salomon avait exécuté un chef-d'œuvre d'après un modèle d'une parfaite unité ; les artistes de Justinien bâtirent un édifice hybride, en un style confus et indéfini, où trois éléments se heurtent au Heu de s'harmoniser : l'élément asiatique garde tous ses caprices ; les éléments grec et latin perdent leur régularité et leur proportion. Sainte-Sophie ne pouvait servir de type pour les temples chrétiens. Si Saint- Vital de Ravenne, Saint-Marc de Venise et Saint-Front de Périgueux lui ressemblent, c'est, comme on l'a dit, à titre d'exception.

Les principaux caractères de l'architecture byzantine sont : le plan en forme de croix grecque, la colonne surmontée de l'arcade, le chapiteau cubique aux arêtes renflées, la coupole sur pendentifs, la plurahté des coupoles dans une même égUse, l'extradossement des voûtes et l'arcade géminée ; or , de tous ces caractères, les uns sont empruntés aux styles anciens ; les autres ne se trouvent pas dans l'ensemble des édifices romans. La seule innovation qui nous soit peut-être venue de Byzance, c'est la gracieuse arcade géminée.

Du vi^ au viii" siècle, les grandes invasions retardèrent presque partout le progrès de l'architecture. Il était assez facile de cacher

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les trésors des sciences et des lettres, mais il était impossible de soustraire les monuments au pillage et à l'incendie. Il y eut pourtant des chefs barbares qui relevèrent une partie des ruines amoncelées sur les territoires conquis et bâtirent de nouveaux édifices religieux. Les empereurs eux-mêmes ne perdirent pas tout souci de la splendeur du culte. Théodose écrivait aux préfets des villes : « Vous ferez réparer les monuments qui ont souffert des suites de la guerre, de telle sorte qu'ils ne paraissent pas réparés, mais qu'ils soient rétablis dans leur état primitif. »

De plus, Rome ne cessa de donner asile aux architectes, à ces époques si tourmentées, et les Papes exercèrent à peu près sans interruption leur influence civihsatrice soit en protégeant les artistes, soit en faisant construire des églises qui ne le cédaient en rien à celles des âges précédents.

L'action bienfaisante des pontifes romains se fit sentir en particulier sous le règne de Gharlemagne. Le grand empereur qui fut l'ami d'Adrien et reçut la couronne des mains de Léon III en 800, n'a pas seulement mérité le titre de « lilurgiste » que dom Guéranger lui donne ; mais il a été en même temps actif et habile architecte. Pendant que le pape Adrien reconstruisait à Rome la curieuse basiiïque de Saint-Clément, il élevait plusieurs belles égHses à Aix-la-Chapelle et dans ses vastes Etats ; il fondait aussi les écoles des bords du Rhin et du Midi de la France, qui devaient imprimer un mouvement décisif au progrès de l'architecture romane.

Ce mouvement doit encore se ralentir au x'' siècle; mais, dès l'aurore du siècle suivant, il se générahsera dans la plupart des contrées de l'Europe, et, dans un laps de cent cinquante ans à peine, on verra surgir du sol, comme par enchantement, les merveilleux édifices qui forment de nos jours encore la vraie

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richesse architecturale de l'Europe. Un archéologue distingué (1) les regarde comme « l'expression la plus noble, la plus simple et la plus sévère du temple chrétien. »

Ajoutons à la gloire de la civiUsation chrétienne que cette renaissance fut sérieusement préparée par les moines, même pendant les jours si troublés du x" siècle.

On s'obstine à dire que la pensée du dernier jugement avait paralj^sé le monde en le jetant dans une indicible terreur; or, cent douze monastères furent construits ou réparés en France, de 950 à l'an 1000, et la plupart des maisons religieuses avaient sinon des écoles, du moins des ateliers où se formait la génération des grands architectes du xi' siècle. Nous tenons d'autant plus à établir ce fait, que beaucoup d'écrivains cathohques semblent l'ignorer.

Nous avons vu de quel principe est née notre architecture nationale et chrétienne. Etudions dans le détail les caractères dominants de l'église romane, afin de mieux comprendre comment on peut l'appeler « la mère » de l'église ogivale.

Le plan a la forme d'une croix latine dont le pied peut s'étendre à volonté pour recevoir les fidèles. Le contre-fort mis en évidence rompt à Textérieur la monotonie du mur et donne de la solidité à l'édifice ; il est le sj'mbole du prince chrétien qui protège au dehors l'Eglise de Jésus-Christ. On adopte la voûte d'arête, surtout pour les grands vaisseaux. Des colonnes, tantôt basses tantôt effilées, tantôt isolées tantôt unies en faisceaux, servent de support à l'arc-doubleau des voûtes, de même que les pasteurs sont les appuis de la société invisible des âmes. La forme cyhndrique de ces colonnes et leur accouplement, la griffe

(1) Voir l'étude de M. Vaudoyer sur l'archi lecture en France.

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ou feuille recourbée de la plinthe, les chapiteaux historiés ou ornés d'une flore imaginaire donnent à Tintérieur de l'édifice une physionomie qu'on chercherait en vain dans les anciens monuments d'Athènes, de Rome et de Byzance. La porte est coupée d'ordinaire par un linteau surmonté d'une archivolte ; au-dessus, dans un tympan, se dessine l'image du Christ entouré des évangélistes : touchante allégorie du divin Maître qui nous invite au sacrifice de l'Autel et au banquet de l'Eucharistie. A la place de la lourde plate-bande byzantine, le fronton est enrichi d'arcatures disposées avec art et harmonie. La rotonde et la coupole disparaissent, et, à leur place, on voit s'élever la tour, puis le clocher qui devient bientôt un sujet de légitime orgueil et de sainte émulation. La foi grandit, l'âme s'élève, l'homme entier se spiritualise à mesure que le clocher monte vers le ciel et domine tous les pays d'alentour. Enfin, grâce à une heureuse disposition, les bas-côtés de nos vastes basihques se prolongent derrière le choeur, et permettent, dans les belles cérémonies, de déployer de longues processions dans l'intérieur même de l'édifice sacré. L'arcature est aussi employée à l'intérieur comme ornement.

Et maintenant que le génie chrétien, toujours avide de nouvelles ascensions, soulève le sommet du plein cintre pour atteindre à des hauteurs prodigieuses, et nous aurons Vogive.

Ce passage ne fut pas une révolution violente, mais une évolution habilement ménagée. Cette période de transition vit s'élever de remarquables édifices. Les uns, comme Notre-Dame la Grande de Poitiers, appartiennent au roman fleuri; les autres présentent un heureux mélange de roman et de gothique ; par exemple, les cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Mayence, la métropole de Saint-Remy, à Reims, les éghses abbatiales de Saint-Denis et de Jumièges. Enfin l'ogive prévalut dès la

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deuxième moitié du xii'- siècle, et bientôt elle domina comme une reine sans rivale.

Il convient de citer en première ligne, parmi les chefs-d'œuvre de cette époque privilégiée, Notre-Dame et la Sainte-Chapelle de Paris, les cathédrales de Chartres, d'Amiens, de Sens, de Bourges, de Coutances et de Strasbourg, de Cologne, de Fribourg et d'Altemberg. Ajoutons-y la Merveille du Mont-Saint-Michel que M. Gonse signale « comme l'œuvre la plus remarquable du règne de Philippe-Auguste, dans l'ordre de l'architecture monastique (1). »

Si l'on veut comprendre toute la beauté de nos splendides cathédrales du xiii' siècle, « il faut, dit un admirateur du Moyen Age, s'élever, par la pensée, au-dessus de l'édifice pour saisir le plan de sa conception première ; il faut, d'en bas, le considérer sous toutes ses faces, pour voir avec quel art en sont ordonnées, groupées, échelonnées les diverses parties ; il faut chercher l'artifice en vertu duquel s'harmonise Fimmense èvidage des nombreux contre-forts, les reliefs des tours, la retraite des latéraux et la courbe de l'abside; il faut pénétrer sous ces nefs, aux interminables et fines nervures, que des faisceaux de colonnettes font s'épanouir au haut des sveltes pihers ; il faut contempler les majestueux caprices des roses, qui, par leurs vitraux potychromes, tamisent les jeux de la lumière ; il faut gagner le sommet de ces tours, de ces flèches, et dominer avec elles la vertigineuse étendue des espaces aériens et du paysage qui s'étend à l'entour; il faut suivre attentivement du regard les silhouettes audacieuses, étranges, que profilent sur le ciel les clochetons, les pignons fleuronnés, les guivres, les couronne-

(1) L'Art gothique.

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ments des clochers. Gela fait, on n'aura encore payé à ces prodigieux édifices qu'un sommaire tribut d'attention. Que serait-ce donc si Ton voulait s'arrêter convenablement à l'ornementation des détails, si l'on se proposait de prendre une idée à peu près exacte du peuple de statues qui fourmillent du parvis au faîte, et de la flore, de la faune, vraies ou idéales, qui mouvemenlent les saillies ou animent les parois ; si l'on comptait arriver à saisir la clef de tous les entrecroisements de lignes, de toutes les fantaisies calculées, qui, en trompant les yeux, concourent à la majesté ou à la solidité de l'ensemble ; si l'on tenait enfin à ne perdre aucune des multiples pensées qui se sont immobilisées dans les pierres du gigantesque édifice ? L'esprit reste confondu, et certainement l'effet produit par tant d'imagination et d'audace, par tant d'habileté et de goût, est une forte élévation de Fàme, qui cherche avec plus d'amour son Créateur, en voyant une telle oeuvre sortir des mains de la créature.

Quand vous approchez de l'église gothique, quand vous pénétrez sous ces voûtes hardies, c'est comme une patrie qui vous reçoit, qui vous possède, qui jette autour de vous une atmosphère de mélancolique rêverie, où vous sentez s'anéantir la servitude mesquine des attaches mondaines, et naître la conscience de liens plus solides, plus étendus. Le Dieu que notre nature bornée peut concevoir semble habiter cette enceinte immense, et s'y vouloir mettre en relation immédiate avec l'humble chrétien qui vient s'incliner devant lui. Il n'y a rien là de la demeure humaine, tout y est oublié de notre existence chétive et misérable ; celui pour qui cette résidence a été faite est le Fort, le Grand, le Magnifique, et c'est par l'effet d'une paternelle condescendance qu'il nous reçoit dans son saint habitacle, nous faibles, petits, pauvres. C'est l'idéal de la foi qui s'est réalisé; ce sont

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toutes les croyances dont nos esprits ont été bercés, qui s'affirment à nos yeux; c'est enfin le point d'élection où doucen^ent s'accomplit la rencontre de l'infirmité mortelle et de la majesté céleste (1). »

Mais quels sont les hommes de génie qui ont élevé à la gloire de Dieu les plus beaux édifices dont s'honorent la France et l'Europe? Ces « fous sublimes », comme les appelle Vauban, sont des architectes élevés dans les ateUers religieux, à côté des cloîtres, sous la direction des évoques et des moines.

Bien plus, l'architecture ogivale est d'origine exclusivement catholique et française. Selon le critique éclairé que nous avons déjà cité, M. Gonse, elle est née dans l'Ile-de-France et de là elle s'est répandue dans les autres pays de l'Europe : « Ni l'architecture civile, ni l'architecture militaire n'ont contribué isolément à cette grande révolution, et leurs éléments organiques sont tous empruntés à la construction des édifices destinés au culte (2). »

Ce mouvement, qui s'était produit et développé exclusivement par l'architecture religieuse, s'affaibht et prit une fâcheuse direction à mesure que l'influence de l'Eglise diminua. Bientôt l'art ogival devient un métier, ou un moyen de s'enrichir promptement et d'acquérir une vaine renommée. Le talent se vulgarise ; le génie tend à disparaître. Ce fait est si évident que Viollet-le-Duc lui-même en fait l'aveu, malgré ses préjugés et son parti-pris. « Quand l'architecture, dit-il, passe entre les mains des corporations laïques », elle n'est plus exécutée « avec le même soin » ; on sent se manifester « l'esprit d'entreprise » ;

(1) Paul Lacroix, Les Arts au Moyen Age : l'Architecture.

(2) UArt gothique. — Nous trouvons le même témoignage dans le livre de M. Cartier sur VArt chrétien.

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on ne trouve plus « cette sage lenteur » d^s « maîtres appartenant à des ordres réguliers » ; tout se fait déjà « sous l'empire de cette fièvre de recherches et d'activité qui domine toute la civilisation moderne. »

Le même auteur ajoute : « Il n'est pas d'œuvre humaine qui ne contienne en germe, dans son sein, le principe de sa dissolution. Les qualités de l'architecture du xiii^ siècle, exagérées, devinrent des défauts, et la marche progressive était si rapide alors, que l'architecture gothique, pleine de jeunesse et de force dans les premières années du règne de saint Louis, commençait à tomber dans l'abus en 1260. A peine y a-t-il quarante ans entre les constructions de la façade occidentale et du portail méridional de la cathédrale de Paris ; la grande façade laisse encore voir quelques restes des traditions romanes, et le portail du sudest est d'une architecture qui fait pressentir la décadence. On ne trouve plus, dès la fin du xiii" siècle, surtout dans l'architecture rehgieuse, ce cachet individuel qui caractérise chacun des édifices-types du commencement du siècle. Les grandes dispositions, le mode de construction et d'ornementation, prennent déjà un aspect monotone qui rend l'architecture plus facile à étudier, et qui favorise la médiocrité aux dépens du génie. On s'aperçoit que des règles banales s'étabhssent et mettent l'art de l'architecture à la portée des talents les plus vulgaires. Tout se prévoit ; une forme en amène infailliblement une autre. Le raisonnement remplace Timagination, la logique tue la poésie, mais aussi l'exécution devient plus égale, plus savante, le choix des matériaux plus judicieux. Il semble que le génie des constructeurs, n'ayant plus rien à trouver, satisfasse son besoin de nouveauté en s'appliquant aux détails, recherche la quintessence de l'art. Tous les membres de l'architecture s'amaigrissent, la sculpture

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se complaît dans l'exécution des infiniment petits. Le sentiment de l'ensemble, de la vraie grandeur se perd. On veut étonner par la hardiesse, par l'apparence de la légèreté et de la finesse. La science l'emporte sur l'art et l'absorbe. Malgré l'excessive recherche des combinaisons, et à cause du rationalisme qui préside à toutes les parties de l'architecture, celle-ci vous laisse froid devant tant d'efforts, dans lesquels on rencontre plus de calcul que d'inspiration (1). »

L'esprit « séculier » et « rationaliste », dont parle Viollet-ie- Duc, a précipité la décadence de l'art ogival et préparé la Renaissance ; cependant le xiv^ et le xv® siècles ont encore produit de nombreux chefs-d'œuvre, grâce à l'esprit rehgieux qui animait encore certaines corporations laïques.

Au XIV' siècle appartiennent les égUses de Saint-Ouen et de Saint-Etienne, que les villes de Rouen et de Metz regardent à juste titre comme leurs plus beaux édifices. Le xv® siècle, pourtant si tourmenté de l'esprit de révolte, n'a point perdu tout idéal. Les beaux-arts lui doivent les cathédrales d'Orléans et de Nantes, les éghses de Saint-Riquier, de Gorbie, de Notre-Dame de Cléry-sur-Loire, de Saint-Wulfran d'Abbeville, et le chœur de la célèbre basilique du Mont-Saint-Michel.

L'art ogival, que la France a enfanté dans l'enthousiasme de sa foi et a porté aux autres pays de l'Europe, spécialement à l'Angleterre et à l'Allemagne, se distingue par divers caractères faciles à reconnaître au premier coup d'œil. Le plus saillant est la voûte sur croisée d'ogive, avec ses nervures qui s'entrecroisent en tous sens et s'unissent, au sommet, en une clef commune, image sensible du Rédempteur allant, au jour de son

(1) Dictionnaire (T architecture, t. I, p. 150 et 154.

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triomphe, nous ouvrir les portes du ciel. Là est le principe générateur de cette architecture qui, au lieu de s'étendre, doit s'élever, qui, au lieu « de s'asseoir et de se reposer sur de tranquilles horizontales », doit « se développer en hauteur sur des verticales hardies (1). »

La forme ogivale de la voûte, avec ses proportions élancées, nécessite l'arc-boutant comme moyen de construction. Celui-ci, à son tour, repose sur des contre-forts dont les dimensions varient suivant la grandeur de l'édifice. Partout un équiUbre savamment combiné se substitue à la stabilité de l'entablement et des colonnes ; presque tous les appuis sont rejetés à l'extérieur, afin que rien ne nuise à Télégance, à la beauté de l'intérieur, afin que la circulation reste entièrement libre dans les cérémonies du culte.

Dans un pareil système de construction, les murailles deviennent peu à peu inutiles. L'artiste en profite pour élargir et multiplier les ouvertures. La lumière toujours abondante, mais tantôt claire et brillante comme les rayons du soleil, tantôt colorée et tamisée par les peintures des verrières, descend dans l'enceinte et l'envahit : frappante image du Verbe incarné, qui, sous toutes' les formes et dans tous les ordres, est la lumière vivante de l'âme humaine.

Enfin, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, la sculpture vient animer ces splendides édifices et leur prêter à la fois le langage de la révélation et de la science, de la grâce et de la nature. Le temple chrétien est un poème éloquent et une théologie vivante : tout est figure, symbole, allégorie ; tout, à l'extérieur et à l'intérieur, y parle le langage

(1) Charles Blanc, Grammaire des arts et du dessin : Architecture.

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du ciel ; tout y chante les gloires de THôte divin qui habite le tabernacle.

De même que le style fleuri et maniéré succède au roman simple et châtié, ainsi le rayonnant du xiv® siècle et le flamboyant du xv^ remplacèrent Togive si pure et si svelte de l'époque précédente. Lorsque l'esprit humain ne peut pas inventer, il s'efforce de transformer, d'amplifier et même de défigurer les œuvres de génie.

La dernière phase du Moyen Age n'a pas échappé à cette loi générale. Tandis que les maîtres de philosophie commentaient dans les écoles la Somme de saint Thomas et donnaient à la logique la forme d'un grand art ou plutôt dim mécanisme artificiel, les architectes enlevaient à l'ogive à lancette une partie de sa délicatesse et de son élégance en exagérant ses proportions et en la chargeant d'ornementations accessoires souvent inutiles pour la perfection de l'ensemble, toujours nuisibles à la pureté et à l'harmonie du détail.

En présence de ces monuments riches mais surchargés, on éprouve plus d'étonnement que de complaisance ; la dispersion nécessaire de l'attention amène la fatigue ; l'imagination se perd dans une telle exubérance ; les détails infinis déroutent la pensée, et, après un moment d'enthousiasme, l'âme est envahie par la froideur ; on sent approcher l'époque néfaste de la Renaissance païenne.

Un bon juge, M. A. Lefèvre, résume en ces termes les défauts que nous signalons : « Alors, dit-il en parlant du gothique fleuri ou rayonnant, plus de murs ; partout des claires-voies, soutenues par de minces arcatures ; plus de chapiteaux ; des cordons de feuillage imités directement de la nature ; plus de colonnes ; de hauts piliers garnis de moulures rondes ou en biseau. Cependant,

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rien de maladif encore dans cette extrême élégance, svelte et délicate, sans être grêle ; le style fleuri ne dépare point les églises du xiir siècle, qu'il termine et décore. »

Le même auteur ajoute : « Mais, après le gothique rayonnant, vient le flamboyant qui, toujours sous prétexte de légèreté et de grâce, dénature les ornements, les formes et jusqu'aux proportions des membres de l'architecture. Il efface les lignes horizontales qui donnaient deux étages aux verrières de la grande nef, remplit les baies de compartiments irréguhers, cœurs, soufflets et flammes ; abat les angles des piliers ou aiguise les moulures ; ne laisse aux supports, même les plus massifs, qu'une forme ondulée, fuyante, insaisissable, où l'ombre ne peut se fixer ; change les lancettes en accolades, ou en anses de panier plus ou moins surbaissées, et les fleurons des pinacles en volutes capricieuses. Il réserve toutes ses richesses pour les décorations accessoires ou extérieures, les stalles, les chaires, les clefs pendantes, les frises courantes, les jubés et les clochers. La visible décadence de l'ensemble correspond à de grands progrès dans les détails (1). »

Malgré les tendances de plus en plus laïques et exclusives des corporations ouvrières, les riches monuments que nous venons de décrire étaient encore l'expression et en quelque sorte la floraison de la civilisation chrétiennne ; l'architecture restait toujours un art social et religieux.

La construction des grandes éghses était due à l'initiative du clergé, le Pape l'encourageait par des faveurs spirituelles et les fidèles y coopéraient largement par leurs offrandes. Voici un exemple du zèle que l'on déployait encore au xv'' siècle pour la

(1) Voir Paul Lacroix, Les Arts au Moyen Age : l'Architecture.

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construction ou l'embellissement des édifices religieux. Nous l'empruntons au Mont-Saint-Michel, dont les principaux abbés, toujours amis du progrès, envoj^aient régulièrement deux de leurs sujets à Caen pour y étudier les beaux-arts.

Pendant que la France humiliée subissait le joug d'un vainqueur impitoyable, tous les regards s'étaient tournés vers le Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l'Ange des batailles. Après l'expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de nouveau vers la sainte Montagne pour remercier le Chef des milices célestes, auquel on attribuait la délivrance. Le roi de France donna l'exemple. Bientôt l'enthousiasme fut universel, et jamais peut-être l'affluence des pèlerins ne fut plus considérable.

L'abbé Guillaume d'Estouteville favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant du Pape des faveurs signalées pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs aumônes à la restauration de la basilique. '<■ Par ce moyen, dit l'historien dom Huynes, comme aussy avec l'ayde du revenu de l'abbaye, on commença à rebastir le haut de l'église... et non pas comme auparavant, mais si superbement et avec tant d'artifice que si on eût voulu continuer à faire bastir le reste de l'édifice de mesme façon, on n'en eût pu voir en France une plus belle pour la structure. » En eff'et, la hardiesse de cet édifice, la majesté de l'ensemble et la perfection des détails, l'élégance et la pureté du style en font l'un des plus admirables spécimens de l'architecture du xv'' siècle. La crypte avec ses piliers robustes, ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées autour du rond-point, saisit l'âme d'étonnement et de respect. Le jour y pénètre à peine par l'étroite ouverture des fenêtres trilobées, et s'unit à la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent autour de l'image de

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la Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent s'agenouiller, joignant comme autrefois le culte de l'Archange à celui de la Mère de Dieu. La partie supérieure, avec ses colonnes élégantes, ses voûtes élancées, ses larges ouvertures et sa forêt de clochetons, rappelle le beau nom de palais des anges que nos pères aimaient à donner au Mont-Saint-Michel. Cet édifice, aux proportions vraiment gigantesques, resta inachevé. Guillaume d'Estouteville, dans sa visite au monastère en 1452, fit cesser les constructions pour travailler à enrichir l'intérieur de la basilique (1).

Il fallait arrêter la décadence de l'architecture et revenir aux pures traditions du xiir siècle. Loin de travailler à une réforme aussi sage, les architectes opérèrent une complète révolution qu'ils appelèrent la Renaissance. L'esprit reUgieux s'étant affaibli, il se fit une alhance entre l'art antique et l'art chrétien : l'ogive et le plein cintre se mêlèrent. On emprunta au temple grec ses lignes élégantes, en conservant les ornements délicats du gothique, et en substituant aux formes légères et sveltes des tours dont la pointe se perd dans les nues, la voûte latine devenue le large dôme des Brunelleschi et des Michel-Ange.

Le sentiment religieux et l'idée chrétienne subsistent encore, à un certain degré, dans ces splendides monuments, mais ils y ont subi des modifications profondes. Les pensées de l'homme et ses désirs qui se détachaient de la terre pour monter, monter sans fin, avec l'ogive du Moyen Age, se sont arrêtés et s'infléchissent avec les courbes du dôme, qui semblent les retenir dans une sphère moins haute. Le Christianisme semble désormais s'accommoder de la vie terrestre ; chaque jour il y pousse de plus profondes racines ; chaque jour ses branches s'abaissent pour abriter le voyageur insouciant et distrait.

(1) Cf. p. M. Brin, Saint Michel archange et le Mont-Saint-Michel.

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En définitive, la Renaissance fut une période de recul pour l'architecture religieuse. L'Allemagne et l'Angleterre, agitées par l'hérésie, cessèrent presque partout d'élever de nouvelles églises ; souvent même elles détruisirent les anciennes. En France, l'art devint bourgeois ; au heu de construire des temples à la gloire de Dieu, on bâtit surtout des maisons somptueuses pour loger les favoris des rois.

L'Itahe avait accepté le gothique à titre de « mode étrangère », suivant l'expression de M. Cartier, et encore employa-t-elle l'ogive en qualité de simple ornement, comme l'attestent le campanile de Florence et les cathédrales d'Assise et d'Orviéto ; aussi cette nation renonça-t-elle sans peine à un style qu'elle n'avait jamais goûté. Elle dut cependant à ses papes, aux Jules II et aux Léon X, et à ses artistes catholiques, aux Bramante et aux Michel-Ange, de conserver en partie le sens rehgieux dont le Moyen Age était pénétré. Aussi la voyons-nous débuter par une œuvre unique, dont les colossales proportions n'ont eu de rivales dans aucun temps ni dans aucun pays. Nous voulons parler de Saint-Pierre de Rome, la plus vaste basihque du monde et l'un des produits les plus audacieux du génie humain. Le Bramante était une de ces natures ardentes, vigoureuses, entreprenantes, qui ne connaissent pas de mesure ; autant il était brave pour monter à cheval et se jeter dans une mêlée, autant il se montra téméraire dans l'entreprise que le Pape lui confia. Il démolit sans pitié la vieille basilique constantinienne qui avait reçu « toutes sortes de beaux noms. » La « couche glorieuses de la principauté » de Pierre, « l'astre » do ce monde, la « tête » de l'Eglise disparut (1), et le nouvel édifice sortit de terre, après trois ans de préparation.

(1) Félix Clément, Histoire abrégée des Beanx-^^ts : la Renaissance.

ClVILIS. CURÉT. — ** 4

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Jules II, assisté de trente cardinaux, bénit la première pierre. Il fallut près d'un siècle pour achever un monument aussi grandiose ; des hommes d'une valeur inégale et d'un goût différent, comme Michel-Ange, Maderno, Bcrnini, Borroraini et Vignole, y travaillèrent successivement, et les modifications qu'ils apportèrent au plan primitif ont donné à l'ensemble du style un caractère vague et mal défini.

L'ogive a disparu ; mais, en revanche, tous les autres styles sont mis à contribution. Ils s'unissent et se superposent ; ils se transforment et prennent des proportions gigantesques, afin de donner à la mère de toutes les églises l'ampleur et la majesté qui lui conviennent. C'est bien la plus imposante manifestation du règne de Jésus-Christ et du triomphe de la rehgion sur la i terre. Quand on assiste à une cérémonie papale, dans ces vastes ^ nefs et sous cette coupole immense, on sent que l'Homme-Dieu ; est vraiment « le R.oi immortel des siècles. » Cependant, nous j croyons fondé ce jugement d'un critique délicat : « La moins * ornée de nos cathédrales gothiques produit sur l'âme une impression meilleure et l'invite davantage à la prière. »

L'exemple donné à Rome devait se propager à Florence, à Milan, à Pérouse, à Pavie, à Venise et en toute l'Italie. L'engouement pour ce style « rigide et sec », pour ces froides imitatations d'un âge antérieur au Christianisme et d'une civiKsation 4 à jamais évanouie, se communiqua bientôt à la France, où il fut très fatal à l'architecture rehgieuse.

L'alliance disgracieuse de l'ogive élancée et dé la lourde plate-bande, des voûtes à nervures prismatiques et des façades à entablement ; en un mot, les constructions bâtardes dont nous avons des exemples dans les églises de Saint-Etienne-du-Mont et de Saint-Eustache à Paris, de Saint-Michel à Dijon, de Saint-

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Pierre à Caen, de la Madeleine à Troyes, marquèrent une première étape dans la transformation du gothique déjà dégénéré. Puis la déplorable influence des Vignole et des Palladio inspira finalement le mépris des édifices du Moyen Age.

La France renonça pour longtemps à son art national qui était si original, si parfaitement adapté à son caractère et à son climat, si mouvementé et si vivant; elle entra, comme les autres pays de l'Europe, dans la période moderne qui s'ouvrit réellement pour elle avec le xvii® siècle.

Il faut ranger en deux classés les édifices religieux bâtis depuis trois cents ans, surtout en France, en Italie et en Angleterre.

Les uns se distinguent par l'imitation et présentent un mélange de tous les styles anciens ; les autres appartiennent à la renaissance de l'art ogival, qui, dans la dernière moitié du xix^ siècle, se généralise sur les bords de la Loire, au sein des populations catholiques de l'Anjou, de la Bretagne, de la Vendée et de la Normandie. Heureuse renaissance, qui a déjà produit tant de monuments imposants ou gracieux : par exemple, Saint-Nicolas de Nantes, Notre-Dame de Gholet, la chapelle des Sœurs de la Sagesse à Saint-Laurent-sur-Sèvre, Notre-Dame-des- Champs d'Avranches.

Parmi les édifices de la première catégorie, un certain nombre sont surchargés d'ornements maniérés ; ils éblouissent au lieu de charmer. Telle est, en première ligne, l'église du Gesu à Rome. D'autres, comme Saint-Gervais et Saint-Sulpice de Paris, ofl"rent la réunion de tous les ordres grecs et romains savamment agencés et superposés. Plusieurs, comme Saint-Paul de Londres, les Invalides et Sainte-Geneviève de Paris, se distinguent par des dômes élevés^ qui rappellent la coupole de Saint-Pierre. La façade de Saint-Jean de Latran, à Rome, ne diffère des anciens

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péristyles que par les statues religieuses dont elle est surmontée. La Madeleine de Paris est une copie d'un temple païen et son aspect fait songer à un théâtre. Saint-Paul-liors-les-Murs, à Rome, est un chef-d'œuvre, mais ce chef-d'œuvre rappelle trop l'art profane.

M. Félix Clément résume ainsi les défauts qui déparent un grand nombre de ces monuments : On ne se borna pas à imiter le type classique dont Palladio avait donné un modèle parfait dans l'église du Rédempteur à Venise. On se lassa vite de cette ordonnance rigide et froide à laquelle l'emploi d'un ordre unique donne un cachet de grandeur, mais qui est dépourvue de toute imagination. On adopta comme une forme nouvelle, sans autre raison que celle de la mode, la déformation de ce type, les ordres superposés, les ailerons en forme de volutes, et, à Tintérieur, le luxe dans l'ameublement, une surcharge de stucs, de marbres,, de dorures,- de plafonds peints ; des gloires, des apothéoses, desdécorations architectoniques en perspective ; des buffets d'orgues ocupant un espace considérable, etc. Les draperies, aussi bien dans la statuaire que dans la peinture, furent représentées flottantes et comme agitées par un vent impétueux alors jnême que les personnages ont une attitude calme et qu'ils sont assis.

« Les poses maniérées affectèrent des mouvements exagérés. J 11 semble qu'on ne pouvait rien imaginer qui fût moins naturel, moins logique et moins mystique à la fois que cet ensemble,, depuis la façade qui donne plutôt l'idée du frontispice d'un théâtre que celle d'un édifice religieux, jusqu'à la décoration exubérante à l'intérieur et aux compositions peintes ou sculptées, dans lesquelles les personnages de TAncien et du Nouveau Testament ont l'air déjouer un rôle dans une action dramatique et de poser devant un spectateur.

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« On a appelé à tort ce style d'architecture, style jésuitique, parce qu'un de ses premiers types a été l'église du Gesu. C'était le goût du temps; il ne dominait pas moins dans les autres ordres religieux que dans la Compagnie de Jésus.

« Nous avons eu tort de l'admettre en France ; mais nous ne sommes pas seuls coupables puisque la mode s'en est répandue dans l'Europe tout entière. Au point de vue esthétique, ce style est détestable, parce que la raison, la vérité, le goût en ont été bannis ; et c'est le cas de rappeler ce mot de Pascal : « Il faut de l'agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit luimême pris du vrai (1). »

Les amateurs du roman -byzantin saluent , en ce moment, l'église du Sacré-Cœur qui se dresse majestueuse sur la colline de Montmartre ; ils voient dans ce monument de la foi et de la piété françaises le point de départ d'une nouvelle ère pour l'architecture rehgieuse. Nous préférons porter nos regards vers les beaux diocèses de l'Ouest, où notre art national semble renaître au souffle d'un catholicisme que rien n'a pu détruire. Quand le voyageur descend les rives de la Loire, ou remonte les bords de ia Sèvre, il admire à droite et à gauche, dominant les villes et les bourgades, les nombreuses éghses encore resplendissantes de jeunesse comme des vierges au jour de leurs fiançailles, et il ne peut s'empêcher de dire : « Cette contrée déjà si poétique doit 5es plus merveilleuses beautés à l'architecture chrétienne. »

i\) Félix Clément, Histoire abrégée des Beaux-Arts, cli. xvi.

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