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CHAPITRE V

La Liturgie et la Musique.

L'édifice que Farchitecte élève à la gloire de THomme-Dieu, que le sculpteur et le peintre ornent et décorent avec magnificence , n'est pas un temple muet ; tout y est vivant ; tout adore, aime et prie sous ces voûtes élancées, dans cette vaste enceinte où FEglise réunit ses fidèles pour rendre à Dieu un culte solennel. L'ensemble des symboles, des cérémonies et des chants qui expriment ce culte, compose la liturgie, à laquelle la musique se rattache par des liens étroits. Ces manifestations publiques du sentiment religieux sont la profession de foi authentique de toute une société, c'est la prière commune portée au ciel par des milliers de voix. Nous avons vu (1) combien de telles solennités apportent de consolation et de paix à l'âme du pauvre ; rappelons brièvement les jouissances esthétiques qu'elles procurent à l'artiste et au lettré.

Deux propriétés du beau, Y unité et la variété^ se manifestent avec éclat dans la liturgie : l'unité de la foi dans le symbole, l'unité de l'adoration dans le sacrifice, l'unité de l'amour dans la

(1) Voir l'Introduction.

communion ; la variété dans Jes rites des diflférentes Eglises grecques et latines, orientales et occidentales, la variété dans les fêtes où des légions de saints et de saintes viennent tour à tour, suivant une admirable ordonnance, recevoir nos hommages et nous offrir leur médiation.

Dès 325, douze années seulement après l'édit de Constantin rendant la liberté à l'Eglise et proclamant le triomphe du Christianisme, plus de trois cents évêques réunis à Nicée définissaient solennellement les principaux dogmes de l'Evangile et promulguaient ce symbole qui doit se chanter jusqu'à la fin des siècles dans les assemblées des fidèles. Et ainsi « l'hymne de l'unité divine >> était composé sur ce sol où la dissension et l'erreur avaient souvent pris naissance, pour se répandre ensuite dans la Grèce et envahir le monde. C'est la remarque de M. de Broglie : « Cette Asie Mineure où l'Eghse venait de tenir ses grandes assises était, depuis bien des siècles, la terre natale de toutes les superstitions et de tous les systèmes. La fable et la philosophie en avaient fait leur demeure de prédilection. Sur la côte méridionale de cette même contrée le sol était jonché des ruines de Troie, brillante patrie des dieux d'Homère. Il n'était pas une des villes florissantes qui bordent la mer d'Ionie, pas une des îles de son archipel, qui ne pût se glorifier à la fois de la protection d'un dieu et de la naissance d'un sage. Samos avait le temple de Neptune et le berceau dePythagore. L'Apollon de Claros et la Diane d'Ephèse étaient adorés sur les mêmes bords où avaient enseigné Thaïes et Anaximandre, où Heraclite avait vu le jour. Mais ce long travail d'un même peuple pour concevoir la pensée ou l'image de Dieu, n'avait enfanté jusqu'à ce jour que des rêveries, des idoles ou des monstres. Et en moins de six semaines, trois cents hommes inconnus les uns aux autres,

arrivant des bouts opposés du monde, s'exprimant dans deslangues diverses, avaient su donner de la nature divine une formule nerveuse et concise, destinée à traverser toutes les mers et tous les âges. Et aujourd'hui, après quinze siècles, écoulés, d'une extrémité à l'autre de la terre civilisée, dans les hameaux reculés des Alpes, dans les îles perdues de TOcéan découvertes par la science moderne , quand la solennité du dimanche relève vers le ciel les fronts courbés par le travail, on entend une concert de voix rustiques répéter sur un mode uniforme l'hymne de l'unité :

Credo in unum Deum, Patrem omnii^otentem, factorem cœli et terrœ, visibilium omnium et invisibilmm, et in unumDominum Jesum Christum filium Dei unigenitum, et ex Pâtre natum ante omnia sœcula, Deum de Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero...

Et in Spiritum, etc. (1). »

Après que les fidèles assemblés dans le temple ont chanté leur Credo et se sont unis dans une même foi, le prêtre monte à l'autel, et, en vertu de la mission et des pouvoirs qu'il a reçus du ciel, il offre à Dieu le sacrifice de la nouvelle alliance; et partout,, de l'aurore au couchant, la même Victime, « moyen » et « terme » de toute liturgie, adore et remercie avec nous, expie et intercède pour nous. Les sacrifices symboliques de l'ancienne loi ont fait place à la réalité ; les ombres se sont évanouies, quand s'est montré le Soleil de justice.

La Messe est aussi un sacrement, et la Victime se donnant en nouriture unit tous les cœurs dans un très chaste amour. Au matin de nos grandes solennités, des milliers de fidèles de toute

(1) Albert de Broglie : L'Eglise et Vempire romain au IV^ siècle, t. II, p. 6S.

condition se rendent à Téglise de la paroisse natale et vont s'asseoir au même banquet. Toute distinction d'âge, de rang, de fortune, toute division surtout disparaît ; le plus privilégié est souvent le plus humble, le plus méprisé du monde, parce que le Seigneur mesure l'étendue de ses grâces à la pureté de l'âme et à la délicatesse de l'affection.

La variété dans la liturgie n'est pas moins admirable que l'unité. Les rites, en s'adaptant partout aux dogmes révélés, diffèrent avec les circonstances de temps et de lieux, avec les mœurs et le caractère des peuples soumis à TEvangile. Le cycle annuel des fêtes s'harmonise avec les diverses saisons, et amène une série de mystères qui rappellent tantôt les joies du paradis, tantôt les épreuves de la vie présente ; qui invitent au repentir, ou donnent un avant-goût des récompenses éternelles ; qui font passer soit du Calvaire au Thabor, soit de la Gène au jardin de Gethsémani.

Pendant que la liturgie romaine, le modèle et la règle de toutes les liturgies, se forme et se développe au sein de l'Eglise universelle, sous l'autorité de Pierre et ses successeurs, les apôtres dispersés dans le monde, les évêques des premiers siècles et les législateurs des ordres religieux ajoutent aux rites fondamentaux des prières et des cérémonies particulières, qui, sans altérer l'essence du culte catholique, en augmentent la richesse et en varient l'expression. Ainsi s'établissent peu à peu et se propagent ces liturgies célèbres que nous appelons ambrosienne, africaine, gallicane, gothique ou mozarabe, britannique et monastique, melchite, copte, syrienne, arménienne et moravite. Elles traduisent en diverses langues et sous des formes gracieuses ou majestueuses, mais toujours poétiques, le sentiment chrétien; les prières et les chants qui les composent portent jusqu'au ciel, au miUeu des nuages de Tencens, les adorations et les vœux des

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prêtres et des fidèles. Nul spectacle n'est plus capable d'exciter au plus haut point l'enthousiasme du bien.

Il ne faut donc pas s'étonner si tant de Papes, d'évêques et de moines , tant de théologiens et d'artistes entreprennent d'immenses travaux , soit pour donner à la liturgie toute sa perfection, soit pour en corriger les défauts, soit pour la ramener à l'unité quand elle s'en écarte , soit enfin pour la remettre en honneur au miheu des siècles d'indifférence et d'impiété. Rappelons, en suivant l'ordre chronologique, les principales phases de son développement.

La liturgie était en pleine vigueur depuis les temps apostoliques ; mais elle prit un nouvel essor sous le pontificat de saint Sylvestre, quand l'ère de la liberté se leva pour l'EgUse. Ce grand Pape institua ou régla plusieurs rites, en particulier ceux qui devaient s'observer dans la consécration des basihques et des autels ; il rivalisa de zèle avec Constantin pour enrichir les sanctuaires d'ornements précieux et de vases en or, en argent ou en airain, dont plusieurs étaient d'un grand prix. Et dans ces édifices décorés avec tant de munificence, retentissaient sans cesse les louanges du Christ triomphateur ; le chant devenait plus mélodieux, les cérémonies plus solennelles. Les païens eux mêmes en étaient dans l'étonnement, et ils venaient en foule se ranger parmi les catéchumènes.

Dans ces siècles de foi, de nombreux fidèles assistaient aux offices divins le jour et la nuit. C'est alors que la psalmodie devint publique et que la prière revêtit une forme vraiment sociale.

Flavien d'Antioche et Diodore de Tarse divisèrent toute l'assemblée en deux chœurs et firent chanter alternativement « les cantiques de David. »

Cette pieuse coutume fut introduite d'abord à Constantinople

et à Milan, grâce au zèle de saint Ghrysostome et de saint Ambroise ; elle ne tarda pas ensuite à se répandre jusqu'aux « extrémités du monde « , suivant l'expression de Théodoret. L'évèque de Milan, nous Tavons vu déjà (1), ajouta aux psaumes des hymnes de sa composition, et les chants qu'il fit exécuter dans son église étaient si suaves, si mélodieux, que saint Augustin ne pouvait les entendre sans se sentir ému jusqu'aux larmes ; la vérité pénétrait doucement dans son esprit , et une piété affectueuse naissait dans son cœur, à mesure que les paroles de la sainte liturgie s'insinuaient dans ses oreilles.

Au V siècle, saint Paulin, évêque de Noie, fît bâtir unemagnifîque éghse, et, après y avoir prodigué toutes sortes d'ornements, il y déploya les splendeurs du culte divin. On lui attribue l'honneur d'avoir introduit en Occident l'usage de la cloche et d'avoir contribué par là plus qu'aucun de ses devanciers à la majesté du culte. La cloche, en effet, avec sa voix grave et puissante, donne un grand éclat à nos solennités et porte au loin l'écho de nos fêtes religieuses.

Une autre voix non moins majestueuse allait se faire entendre dans les temples, voix mystérieuse et forte, parfaitement appropriée à la destination et à l'étendue des édifices sacrés. L'orgue fut introduit dans un grand nombre d'églises, surtout depuis le pontificat de Vitalien (2). Aucun instrument ne devait se plier avec tant de docilité aux nuances délicates et variées de la mélodie grégorienne.

La cloche, l'orgue et la voix de l'homme s'uniront désormais pour rehausser la magnificence du culte et publier les louanges de Dieu. Arrêtons-nous un instant à méditer leur langage.

(1) Voir le chapitre intitulé : La Poésie.

(2) Le pape Vitalien autorisa l'usage de l'orgue dans les églises, en 6G0.

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Les nuances infiniment variées que revêtent les sons agissent puissamment sur l'âme et y font naître les impressions les plus fortes et les plus vives. Ces mille voix qui lui jettent des notes tantôt graves et majestueuses, tantôt tristes et mélancoliques, tantôt douces et joyeuses, éveillent en elle des pensées sérieuses, des affections élevées, des désirs infinis, et contribuent ainsi au progrès de sa vie morale.

La voix de la cloche qui se fait entendre au sommet de nos édifices religieux, appelant les fidèles aux cérémonies saintes, porte à tous les échos le nom adorable de Dieu, et la nature entière sortant de son sommeil semble prononcer le mot mystérieux d'Infini : « La cloche, dit Lamennais, par le mélange de métaux divers et de timbres différents, par certaines courbes géométriques de sa forme, est un instrument merveilleux. Si on entendait tous les bruits de la terre en un son unique, et, dans ce son, une multitude prodigieuse d'autres sons, ce serait vraiment la voix de la nature indéfiniment variée, rigoureusement une ; à notre égard, la cloche est cette voix. Elle ne rend pas seulement un son, le son principal dont l'oreille saisit immédiatement l'unité puissante ; chaque particule de métal rend aussi, selon sa nature, ses connexions, sa densité, sa masse, un son particulier perceptible, surtout à des distances peu grandes.

« Ces sons élémentaires, partie intégrante du son principal, tourbillonnent et bruissent comme les voix innombrables d'êtres fantastiques, autour de la cloche ébranlée. Ils l'enveloppent d'une sorte d'atmosphère vivante, pleine de prestiges indéfinissables. De là ses merveilleux effets. Lorsqu'elle vient à vibrer, tout vibre au même instant, les corps bruts, les êtres animés. Quelque chose frémit et s'émeut dans les entrailles de l'homme, ravi hors de lui-même, emporté, ce semble, en des espaces illimités

par ces ondes sonores qui se déploient comme une mer sans rivage. Au sein de ce monde peuplé de forces indécises, aériennes, les flottantes rêveries se dessinent comme des ombres fugitives à l'horizon d'un vague infini (1). »

Chateaubriand, de son côté, consacre à la poésie des cloches une des pages les plus remarquables de son Génie du Christia'nisme : « C'était d'abord, dit-il, une chose assez merveilleuse d'avoir trouvé le moyen, par un seul coup de marteau, de faire naître, à la même minute, un même sentiment dans mille cœurs divers, et d'avoir forcé les vents et les nuages à se charger des pensées des hommes. Ensuite, considérée comme harmonie, la cloche a indubitablement une beauté de la première sorte : celle que les artistes appellent le grand. Le bruit de la foudre est sublime, et ce n'est que par sa grandeur ; il en est ainsi des vents, des mers, des volcans, des cataractes, de la voix de tout un peuple.

« Avec quel plaisir Pythagore, qui prêtait l'oreille au marteau du forgeron, n'eût-il point écouté le bruit de nos cloches la veille d'une solennité de l'Eghse ! L'âme peut être attendrie par les accords d'une lyre, mais elle ne sera pas saisie d'enthousiasme, <îomme lorsque la foudre des combats la réveille, ou qu'une pesante sonnerie proclame dans la région des nuées le triomphe du Dieu des batailles.

« Et pourtant, ce n'était pas le caractère le plus remarquable du son des cloches ; ce son avait une foule de relations secrètes avec nous. Combien de fois, dans le calme des nuits, les tintements d'une agonie, semblables aux lentes pulsations d'un cœur expirant, n'ont-ils point surpris l'oreille d'une épouse adultère î

(1) Esquisse d'une philosophie.

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Combien de fois ne sont-ils point parvenus jusqu'à l'athée qui, dans sa veille impie, osait peut-être écrire qu'il n'y a point de Dieu ! La plume échappe de sa main ; il écoute avec effroi le glas de la mort qui semble lui dire : Est-ce qu'il n'y a point de Dieu? Etrange relig'ion, qui, au seul coup d'un airain magique, peut changer en tourments les plaisirs, ébranler l'athée, et faire tomber le poignard des mains de l'assassin (1) ! »

La voix de la cloche, déjà si puissante par elle-même, prend, aux yeux des fidèles, un caractère sacré lorsque l'airain a reçu les bénédictions solennelles de l'EgHse. Lorsque, dans cette cérémonie, l'évêque a prié Dieu que, de même que la voix de Jésus-Christ apaise la tempête, il lui plaise de donner la même vertu au son de l'airain, afin qu'il intimide l'ennemi et encourage le peuple fidèle; et que, de même que le Saint-Esprit descendit jadis sur David quand il toucha les cordes de la harpe, et que le tonnerre des cieux repoussa les ennemis de Samuel quand il offrit l'agneau en sacrifice, de même aussi, au son des volées joyeuses traversant les nues, des volées d'anges viennent entourer l'assemblée des fidèles, le son delà cloche semble devenir la voix officielle de l'Eglise et Torgane même du Très-Haut.

La voix de l'orgue, plus variée dans ses modulations que la voix de la cloche, plus concentrée dans l'intérieur de nos temples, chante tous les mystères du Christianisme et redit toutes les scènes de la vie du Sauveur depuis Bethléem jusqu'au Calvaire : « L'orgue décompose, et ramène sous l'empire des lois musicales, le son indéfiniment complexe de la cloche. Pour l'étendue, l'éclat, la puissance, il n'a pas de rival. Il est la voix de l'Eglise chrétienne, et comme l'écho de ce monde invisible qu'elle mani-

(1) Génie du Christianisme , t. II, p. 06, édition Didot.

feste symboliquement. Ses proportions, sa forme ont un aspect architectural ; et de ses profondeurs sort un volume de son suffisant pour remplir l'édifice le plus vaste. Tantôt il provoque le recueillement et la contemplation par une harmonie voilée, mystérieuse ; tantôt il émeut d^une tristesse sainte, ou enflamme les désirs d'une céleste ardeur. Quelquefois il grandit comme un orage, mugit comme la tempête sous les voûtes tremblantes ; quelquefois on dirait les soupirs des esprits, devinés plutôt qu'entendus... Parmi les organes que l'art a créés, aucun ne saurait être comparé à l'orgue ; il les domine tous des hauteurs de sa royauté solitaire (1). »

La voix de l'homme, supérieure à tous ces instruments artificiels, est l'œuvre directe de Dieu lui-même qui la façonne et l'accorde non seulement pour en tirer des sons d'une variété infinie, mais encore pour diriger toutes les autres voix de la création et les harmoniser dans un immense concert. Quand elle chante, elle parle, et cette parole vibrante, animée, est l'enveloppe d'une pensée, d'un sentiment. Quand elle résonne à l'oreille, elle va droit à l'intelligence et au cœur; elle y porte le flambeau qui éclaire, la flamme qui échauffe ; elle n'est pas une simple imitation de la vie ; elle en est l'expression la plus vraie et la mieux sentie.

L'âme, pour produire les sons articulés de la voix, met en jeu toutes les parties les plus nobles du corps : la tête, la poitrine, le cœur. La voix de l'homme est l'organe vivant dont le Verbe se sert pour chanter au pied du Dieu trois fois saint le cantique éternel de l'adoration et de l'amour. Quand elle retentit sous les voûtes de nos basiliques, elle donne à la liturgie son charme le

(1) Lamennais, Ibidem.

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plus profond, sa plus intime puissance d'émotion; elle donne aussi aux rites et aux symboles une signification nette et précise <iue Tœil seul n'aurait pas saisie ; elle emprunte les accents de tous les siècles pour inviter les fidèles à la joie, à la tristesse, au repentir, à la reconnaissance : « Qu'on se rappelle, dit un judi- <;ieux critique, ces chants si simples et si touchants qui terminent à Rome les solennités funèbres de ces trois jours que l'Eglise destine particulièrement à l'expression de son deuil, •dans la dernière des semaines de la pénitence. C'est dans cette nef où Michel-Ange a embrassé la durée des siècles, depuis les merveilles de la création jusqu'au dernier jugement qui doit en détruire les œuvres, que se célèbrent en présence du Pontife romain ces cérémonies nocturnes dont les rites, les symboles, les plaintives liturgies semblent être autant de figures du mystère de douleur auquel elles sont consacrées. La lumière décroissant par degrés, à chaque révolution de chaque prière, vous •diriez qu'un voile funèbre s'étend peu à peu sous ces voûtes religieuses. Bientôt la lueur douteuse de la dernière lampe ne vous permet plus d'apercevoir dans le lointain que le Christ, au milieu des nuages, prononçant ses jugements, et quelques anges exécuteurs de ses arrêts. Alors, du fond d'une tribune interdite aux regards profanes, se fait entendre le Psaume du roi pénitent, auquel trois des plus grands maîtres de l'art ont ajouté les modulations d'un chant simple et pathétique. Aucun instrument ne se mêle à ces accords. De simples concerts de voix exécutent cette musique ; mais ces voix semblent être celle des anges, et ieur impression pénètre jusqu'au fond de l'âme (1). »

La cloche et l'orgue sont les instruments de l'homme ; la voix

(1) Quatremère de Quincy, Considérations morales stcr la destination des ouvrages de Vart.

humaine est, dans le sens que nous avons indiqué, Tinstrument de Dieu. Voilà pourquoi les principaux liturgistes, les Ambroise^. les Gélestin, les Grégoire, ont attribué au chant une importancecapitale et se sont efforcés d'en faire le principal attrait des fêtes religieuses.

Saint Grégoire le Grand, qui gouverna FEgUse de 590 à 604,. ne se borna pas à sauvegarder les principes de l'unité liturgique, à rectifier et à compléter les formules de prières pubhques, à réformer le livre du pape Gélase sur la solennité des messes, à régler les stations dans les basiliques et dans les cimetières des martyrs, à donner plus de pompe au culte des saints apôtres Pierre et Paul ; il déploya aussi beaucoup de zèle pour corriger l'antiphonaire et pour perfectionner le chant ecclésiastique ; toutefois, il n'est pas, à proprement parler, l'inventeur du chant dit grégorien ; l'origine de ce chant est beaucoup plus ancienne et nous sommes obligés, pour la retrouver, de remonter aux époques les plus reculées de l'histoire, au temple des Juifs. Le pape Grégoire créa la liturgie de la messe, et régularisa le chant liturgique cathohque en expulsant toutes les variétés qui s'y étaient, avec le temps, introduites.

Répandu, de Rome dans le monde entier, après saint Grégoire,, le chant grégorien ne cessa de s'altérer et de se corrompre, à tel point que l'empereur Charlemagne, désireux de lui faire subir une seconde réforme, fit venir en France, pour ce travail, des chantres de l'Ecole romaine.

Son œuvre devait subir encore de nombreuses transformations ; peu à peu, à travers la suite des temps, l'ancien chant perdit tout son caractère essentiel, devenant la base d'une musique polyforme, peu en rapport avec la sévérité et l'austérité des anciens principes religieux.

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Aujourd'hui, le chant grégorien est absolument dénaturé, et, tout le monde le reconnaît, ce n'est plus ni mélodie, ni rythme, ni musique.

Deux écoles se sont formées sur la question de la réforme de ce chant : la principale, l'Ecole bénédictine, poursuit un double but : rétablir le chant dans le fond et dans la forme, deux questions absolument connexes ; mais, pour cela, il faudra retrouver et la matière et la forme.

Cette école a rendu d'incontestables services à cette restauration, mais le dernier mot n'est pas dit. 11 y aurait, notamment, des réserves à faire quant au fond. Il aurait fallu, en effet, examiner, avant tout, la question au point de vue scientifique au lieu d'essayer d'abord de nous séduire par des mélodies dont la source n'a point été suffisamment contrôlée et dont on n'a point choisi, peut-être, les meilleures versions.

Il y a des chants antérieurs et postérieurs à Grégoire I" ; il y -en a également de contemporains à ce Pape. Mais, de ces trois catégories, quels sont ceux qui doivent faire autorité? Il aurait fallu opérer une distinction, une sélection, indiquer rigoureusement la provenance ; nous n'avons jusqu'ici aucune preuve de leur autorité, de leur authenticité au point de vue scientifique, ■qualités absolument indispensables sur cette très délicate question.

La musique grégorienne se compose de deux parties : l'une purement théorique, l'harmonie ; l'autre, pratique, comprenant les mélodies composées suivant la théorie. On veut reconstituer cette partie pratique, mais on oublie que la théorie est au moins aussi importante que la seconde. A la première, se rattache par exemple la question de la modalité, liée intimement à celle de la tonalité. Eh bien, la théorie de la modalité dans la musique

ancienne est encore à faire, et cette théorie est pour la restauration des mélodies grégoriennes d'une importance majeure.

Supposons que notre musique moderne, dans un temps plus ou moins éloigné, se trouvât dans une situation identique à la situation actuelle de la musique grégorienne ; pourrait-on, sans connaître notre .éducation, notre formation, nos règles musicales, la rétablir dans son véritable caractère ?

Ce serait chose impossible ; et il faut, si l'on veut accomplir une réforme scientifique, connaître des procédés grégoriens toute la théorie, mode y compris ; ce sont deux parties que l'on ne saurait séparer.

Bien plus, l'étude de la théorie grégorienne devra être comparative ; il faudra, en même temps, étudier d'autres musiques anciennes, les musiques hébraïque, grecque, égyptienne, chinoise, qui ont avec la musique grégorienne tant d'affinités et de relations historiques.

Quoi qu'il en soit des origines et de l'authenticité, il faut avouer que les chants actuels, dits grégoriens, de l'abbaye bénédictine de Solesmes, sont dignes de leur réputation (1). Cette musique a toute la majesté et en même temps toute la légèreté de la musique grecque et romaine ; elle est, comme elle, grandiose et populaire tout à la fois ; elle flatte agréablement l'oreille sans rien perdre de sa vigueur; elle se plie à tous les sentiments, à toutes les joies, à toutes les tristesses ; elle tempère l'enthousiasme trop spontané par un calme toujours modéré parce qu'il reste toujours dans les limites du vrai. C'est une mélodie de la terre, mais une mélodie sanctifiée, divinisée, donnant un avantgoût de la mélodie des cieux.

(1) Les Mélodies grégoriennes d'après la tradition, par le R. \\ Dom Joseph Pothier. — Paléographie musicale; Revue publiée à Solesmes.

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« Comment, dit Mgr Bougaud, le Christianisme n'aurait-il pas transfiguré cet art, essentiellement spiritualiste et religieux, d'autant plus beau qu'il y entre plus d'âme, et qui éveille plus que tout autre le sentiment de l'infini ? La religion et la musique sont deux sœurs descendues du ciel, et qui ne peuvent pas se quitter. Que serait la religion, si, pour exprimer ses émotions, ses douleurs, ses joies, ses enthousiasmes, ses extases, elle n'avait pas la musique? Mais que deviendrait la musique si on lui ôtait Dieu, l'âme, la prière, l'amour, l'infini? Un jour, tout cessera, même la foi, même l'espérance ; il ne restera que l'amour ; et l'amour n'aura plus qu'un langage : la musique. Heureux qui a déjà eu, de cette musique céleste, un sorte d'avant-goût, dans les divines harmonies de Mozart, de Beethoven, de Rossini, d'Auber, de Gounod ! Heureux qui, à Rome, au Vatican, dans les solennités du culte catholique, a entendu les mélodies de Léo, de Durante, de Pergolèse ! Ceux-là ont assisté un moment au concert des anges (1) ! «

Pendant que les plus anciennes liturgies se formaient en Orient et en Occident, à Antioche et à Rome, à Constantinople et à Milan, la France, qu'on appelait dès lors la fille aînée de l'Eglise, adopta aussi des rites particuliers. Sa liturgie, qui devait subir tant de transformations, présentait à l'origine un heureux mélange de la gravité des cérémonies romaines et de l'éclat des pompes orientales.

Les évêques, les moines, les prêtres officient avec la dignité des vieux Gaulois, mais on les enveloppe dans des nuées d'encens ; les chants sont exécutés suivant des règles simples et naturelles, mais pour les accompagner on se sert de flûtes,

(1) Le Christianisme et les temps présents, t. III, p. 571, in-12.

d'orgues, de trompettes. Ce double élément s'explique sans difficulté si on se rappelle que plusieurs de nos premiers apôtres, par exemple saint Trophime, saint Crescent, saint Pothin, saint Irénée, saint Saturnin, sont venus d'Asie.

L'invasion des Francs ne dut pas contribuer au progrès du chant religieux; car, si nous ajoutons foi au témoignage d'un historien de saint Grégoire, nos pères avaient peu d'aptitude pour la douceur et les nuances de la mélodie. Leur voix retentissait « en éclats de tonnerre « , et ne pouvait reproduire avec exactitude « Tharmonie des chants qu'on leur apprenait » ; leur gosier, accoutumé à boire, lançait « avec fracas» des sons qui retentissaient confusément, « comme les roues d'un chariot sur des degrés. » De tels chants, loin de flatter l'oreille des auditeurs, « la bouleversaient en Texaspérant et en l'étourdissant. » Le Christianisme avait fort à faire pour assouphr des instruments si rebelles et les plier aux exigences de la mélodie grégorienne.

Les fondateurs de la deuxième race, Pépin le Bref et Charlemagne, ardents propagateurs de la civilisation latine, travaillèrent, d'accord avec le Pape et les évêques, à faire disparaître les usages particuliers de la Hturgie gallicane et à introduire dans leurs Etats la liturgie romaine. Ces souverains et leurs descendants ne croyaient pas s'abaisser en prenant une part active aux cérémonies religieuses; quelques-uns même pensaient s'honorer en chantant au lutrin avec les simples clercs.

Sous Pépin le Bref, l'évêque de Metz, saint Chrodegand, introduisit dans sa cathédrale l'usage de la mélodie grégorienne. Rémédius, archevêque de Rouen, envoya des moines à Rome pour y étudier le chant ecclésiastique; de plus, le pape Etienne donna au souverain douze chantres habiles qui devaient établir dans le

CiVILIS. CURÉT. — ** jQ

royaume les traditions de l'Italie. Charlemagne, qui possédait à un haut degré le sentiment du beau, imprima, nous l'avons vu, une nouvelle impulsion à la réforme entreprise par son prédécesseur.

Nous lisons dans les Institutions liturgiques de Dom Guéranger un fait intéressant qui nous prouve le sens droit et le zèle éclairé du grand prince (1). Celui-ci fut témoin, à Rome, en 787, d'une dispute très vive. Les Français soutenaient que leurs chants étaient les plus beaux du monde, et, « fiers de la protection du roi», ils critiquaient sévèrement les Romains. Ces derniers, au contraire, forts de l'autorité de saint Grégoire et des traditions dont son antiphonaire n'avait cessé d'être accompagné à Rome, se riaient de la barbarie et de l'ignorance des chantres français. Charlemagne voulut mettre fin à cette dispute, et il dit à ses chantres : « Quel est le plus pur, de la source vive ou des ruisseaux qui, en étant sortis, coulent au loin? » Ils convinrent que c'était la source. Alors le roi reprit : « Retournez donc à la source de saint Grégoire ; car il est manifeste que vous avez corrompu le chant ecclésiastique. »

Le pape Adrien accorda au monarque deux chantres formés à Rome, Théodore et Renoît. L'un d'eux fut placé à Soissons, l'autre à Metz. L'école de cette dernière ville devint très célèbre, et, grâce sans doute aux chanoines de saint Chrodegand, elle exerça une grande influence sur tous les pays voisins et conserva sa supériorité jusqu'au xii' siècle.

La mélodie, dans ces âges de foi, est avant tout un reflet de la pensée religieuse ; mais elle porte aussi l'empreinte du caractère et des mœurs de nos pères : elle est rêveuse comme les aspi-

(1) Institutions liturgiques, 2" édition, tome I, p. 240.

rations d'une àme au milieu de l'épreuve, simple comme les accents d'une voix champêtre au lever de l'aurore ; elle a plus de douceur et de charme que le chant à demi barbare de la vieille liturgie galUcane : les repos sur la note dominante et les neumes ou tirades du dernier mot lui donnent une mesure assez précise pour régler la marche alternative des chœurs, une allure assez dégagée et assez libre pour permettre aux sentiments de s'épancher.

Si cette mélodie est parfois un peu vague, si elle est difficile à enseigner, plus difficile encore à retenir, c'est que l'usage de la portée musicale n'est pas définitivement arrêté. Un bénédictin du xi° siècle va combler cette lacune.

Guy d'Arezzo n'a pas moins contribué au progrès de la musique que les plus beaux génies des temps modernes ; il a été le devancier de Palestrina et de Mozart, d'Orlando di Lasso, de Haendel, de Beethoven, d'Auber, de Rossini et de Berlioz, de Gounod, de Gahgnani et des autres grands maîtres. Il était abbé de Saint-Pierre d'Avellane, quand il fut appelé à Rome pour y travailler, sous les pontificats de Benoît VIII et de Jean XIX, à la restauration du chant religieux. Il simphfia l'ancienne méthode en échelonnant les notes sur quatre lignes superposées, et, à l'aide de la gamme, il réduisit Tétude du chant à un mécanisme facile. Ses ouvrages, qui furent regardés comme des prodiges, renferment des aperçus élevés et des observations profondes sur la modulation et le rythme, c'est-à-dire sur le corps et l'âme de la musique. L'humble moine mérita le nom de Grœid, que son siècle lui décerna. Celui qui s'appellera un jour le Divi7i Mozart ne passera pas ses jours dans le cloître ; mais lui aussi donnera au monde l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Saint Bernard, le personnage le plus célèbre de son temps et

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l'un des principaux législateurs de la vie monastique, favorisa les progrès de la liturgie, comme les autres intérêts de la vraie civilisation. Ce grand homme, dont la mâle éloquence soulevait les masses et dont l'inflexible logique réduisait à néant les sophismes les plus captieux, était d'une exquise délicatesse de goût, et son âme naturellement portée au mysticisme débordait de sentiments pieux et tendres lorsque, dans ses entretiens intimes, il parlait des cérémonies du culte.

Pour composer un office, dit-il, il faut un homme docte, dont l'autorité soit compétente, la vie sainte, le style nourri, les pensées nobles. Pour chanter les louanges de ceux que le ciel glorifie, on doit employer des paroles « authentiques, anciennes, propres à édifier l'Eglise et pleines de gravité ecclésiastique. » Si l'on est obhgé de recourir à un langage nouveau, qu'on ait soin d'unir l'agréable à l'utile ; que chaque phrase soit resplendissante de vérité, « fasse retentir la justice, persuade l'humilité, enseigne l'équité ; qu'elle enfante la lumière dans les cœurs ; qu'elle réforme les mœurs, crucifie les vices, enflamme l'amour, règle les sens. » S'agit-il du chant? qu'il soit grave, « également éloigné de la mollesse et de la rusticité. » Qu'il soit « suave, sans être léger; doux aux oreilles pour toucher l'âme. Qu'il dissipe la tristesse, apaise la colère » ; au Heu d'éteindre le sens de la lettre, il doit « le féconder. » C'est toujours au détriment de la grâce spirituelle que a la frivolité du chant » empêche de goûter la signification des mots (1). Ne croirait-on pas entendre le procès des musiciens profanes qui s'appliqueront, dans la suite des âges, à reproduire des sons habilement combinés et sacrifieront aux charmes d'une harmonie savante l'intelligence du langage liturgique ?

(1) Lettre citée dans les Institutions liturgiques de Doq Guéranger, 1. 1, ch. xi, note E.

Les autres saints personnages ecclésiastiques du Moyen Age, et les ordres religieux qui se greffèrent sur l'arbre de l'Eglise, à côté des fils de saint Benoît, de saint Bruno et de saint Bernard, les Prémontrés, les Franciscains, les Dominicains, les Carmes accélérèrent le progrès de la liturgie au double point de vue de l'unité et de la variété. Ils furent puissamment secondés dans cette œuvre de piété et de goût par les souverains catholiques de leur temps : Richard Cœur-de-Lion, Henri III, Ferdinand de Castille et Louis IX. Ce dernier n'interrompait jamais ses habitudes religieuses, et quand il naviguait vers la Terre-Sainte, il faisait chanter les heures canoniales et la messe sur son vaisseau. Heureux les siècles qui méritent de tels souverains !

La famille franciscaine adopta dans toute sa pureté le bréviaire révisé sous Grégoire VII, et bientôt elle y ajouta, pour célébrer ses propres saints, des offices en prose rythmée, pleins de suavité et d'onction. Les autres moines, en particulier les Dominicains, joignirent aux cérémonies romaines plusieurs rites usités dans les églises de France. Leur langage se distingue aussi par la recherche de l'assonance et de la mesure ; mais il revêt une forme plus pompeuse que celui des Frères Mineurs, et on y admire presque toujours un accent de triomphe qui élève l'âme et la transporte dans la région des joies célestes.

Ce caractère domine particulièrement dans l'Office du Saint Sacrement, où l'Ange de l'Ecole a si merveilleusement déployé son talent poétique. Quelle sublime théologie dans ces strophes dont chaque mot est buriné comme les traits d'une statue antique ! Quelle allure grandiose dans ces répons qui font passer devant nos regards éblouis les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament! Quelle majesté dans tout cet ensemble ! C'est le ciel s'unissant à la terre pour célébrer le triomphe du Dieu de l'Eucharistie ;

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ce sont les anges et les hommes formant l'escorte du Roi des rois.

La Fête-Dieu, la plus populaire de nos solennités, offre en même temps aux regards de l'artiste un spectacle des plus gracieux et des plus poétiques. Quand la procession se déroule, dit Chateaubriand, « les fenêtres et les murs de la cité sont bordés d'habitants dont le coeur s'épanouit à cette fête du Dieu de la patrie : le nouveau-né tend ses bras au Jésus de la montagne, et le vieillard, penché vers la tombe, se sent tout à coup délivré de ses craintes ; il ne sait quelle assurance de vie le remplit de joie à la vue du Dieu vivant. Les solennités du Christianisme sont coordonnées d'une manière admirable aux scènes de la nature. La fête du Créateur arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles : tout est uni par les plus doux liens ; il n'y a pas une seule plante veuve dans les campagnes (1). »

A la fin du beau siècle dont saint Thomas fut la gloire la plus pure, Guillaume Durand, évêque de Mende, composa la Somme liturgique, sous le titre de : Rationale divinorum officiorum. C'est dans ce livre précieux que les archéologues doivent étudier l'histoire du culte extérieur envisagé dans son origine et dans son épanouissement , dans ses rapports avec le dogme et la morale, la foi et la piété.

Au déclin du Moyen Age et à l'époque de la Renaissance païenne, la liturgie ne sut pas échapper à la décadence universelle. L'affaiblissement du pouvoir spirituel après les luttes glorieuses de Boniface VIII, l'exil des Papes loin de Rome, le schisme d'Occident, les réunions séditieuses de Bâle et surtout l'audacieuse révolte de Luther furent autant de causes qui produisirent

(1) Génie du Christianisme^ 4^ p., liv. I, ch. vu.

et aggravèrent le mal social dont nous subissons encore les funestes conséquences. Toutes les sources de la vie s'altérèrent à la fois ; la paix fut bannie des Etats chrétiens, et, à mesure que la religion diminua, la liturgie, qui en est la manifestation sensible, perdit sa belle unité et subit des transformations de mauvais goût, analogues aux superfétations de l'architecture.

On vit alors se répandre l'usage du « déchant » ou du « contrepoint », c'est-à-dire du chant exécuté en parties sur le motif grégorien. Le contrepoint n'était pas ignoré de Guy d'Arezzo et de ses disciples ; mais on le vulgarisa seulement au xiv° siècle. Il est né de la mélodie primitive, et il ne fut inventé que pour accompagner le plain-chant. Il doit, à son tour, servir de base à V harmonie musicale proprement dite, et, soit avant, soit après Palestrina, il exercera le talent des plus habiles et des plus savants compositeurs : des Dufay, des Okenheim, des Desprez, des Back, des Haendel, des Haydn, des Mozart, des Beethoven, des Gherubini et des Gounod. Toutefois, s'il est appliqué à la liturgie sans discernement, il devient un véritable élément de décadence ; il ne représente, en effet, ni Vart de la mélodie, ni la science de l'harmonie, il est trop diffus, trop chargé de notes pour permettre à l'intelligence de saisir le sens des paroles inspirées ; il est trop capricieux et trop irrégulier dans son rythme pour atteindre l'âme et produire des impressions durables. Il a perdu la douce gravité de la mélodie ; il ne possède pas les charmes variés de l'harmonie.

La Papauté se préoccupa, dès l'année 1322, du triste résultat produit par le « déchant » dans les cérémonies du culte. Jean XXII publia la Bulle célèbre que les musiciens modernes ne sauraient assez méditer (1) :

(1) Bulle Docta sanctorum, Extrav. Comni. m, 1.

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« La docte autorité des Pères, dit le Pontife, a décrété que, durant les offices par lesquels on rend à Dieu le tribut de la louange et du service qui lui sont dus, l'âme des fidèles serait vigilante, que les paroles n'auraient rien d'off'ensif, que la gravité modeste de la psalmodie ferait entendre une paisible modulation, car il est écrit : Bans leur bouche résonnait un son plein de douceur. Ce son plein de douceur résonne dans la bouche de ceux qui psalmodient, lorsqu'en même temps qu'ils parlent de Dieu, ils reçoivent dans leur cœur et allument, par le chant même, leur dévotion envers lui. Si donc, dans les Eghses de Dieu, le chant des psaumes est ordonné, c'est afin que la piété des fidèles soit excitée. C'est dans ce but que l'office de nuit et celui de jour, que la solennité des messes, sont assidûment célébrés, parle clergé et le peuple, sur un ton plein et avec gradation distincte dans les modes, afin que cette variété attache et que cette plénitude d'harmonie soit agréable. Mais certains disciplesd'une nouvelle école, mettant toute leur attention à mesurer le temps, s'appliquent, par des notes nouvelles, à exprimer des airs qui ne sont qu'à eux, au préjudice des anciens chants qu'ils remplacent par d'autres composés de notes demi-brèves et comme imperceptibles. Ils coupent, les mélodies par des hoquets, les efféminent par le déchant, les fourrent quelquefois de triples et de motets vulgaires ; en sorte qu'ils vont souvent jusqu'à dédaigner les principes fondamentaux de l'Antiphonaire et du Graduel,, ignorant le fond même sur lequel ils bâtissent, ne discernant pas les tons, les confondant même, faute de les connaître.

« La multitude de leurs notes obscurcit les déductions et les réductions modestes et tempérées, au moyen desquels ces tons se distinguent les uns des autres dans le plain-chant. Ils courent et ne font jamais de repos ; enivrent les oreilles et ne guérissent

LA LITURGIE ET LA MUSIQUE d53

point ; imitent ce qu'ils font entendre ; d'où il arrive que la dévotion que l'on cherchait est oubliée, et que la mollesse qu'on devait éviter est montrée au grand jour. Ce n'est pas en vain que Boëce a dit : Un esprit lascif se délecte dans les modes^ lascifs, ou au moins s'amollit et s'énerve à les entendre souvent. C'est pourquoi, Nous et nos Frères, ayant remarqué depuis longtemps que ces choses avaient besoin de correction, Nous Nous mettons en devoir de les rejeter et reléguer efficacement de l'Eghse de Dieu. En conséquence du conseil de ces mêmes Frères, Nous défendons expressément à quiconque d'oser renouveler ces inconvenances, ou semblables, dans lesdits offices, principalement dans les Heures canoniales, ou encore dans la célébration des messes solennelles. Que si quelqu'un y contrevient, qu'il soit, par l'autorité du présent Canon, puni de suspension de son office pour huit jours, par les ordinaires des lieux où la faute aura été commise, ou par leurs délégués, s'il s'agit de personnes non exemptes ; et s'il s'agit d'exempts, par leurs prévôts ou prélats, auxquels appartiennent d'ailleurs la correction et punition des coulpes et excès de ce genre ou semblables, ou encore par les délégués d'iceux. Cependant, Nous n'entendons pas empêcher par le présent Canon que, de temps en temps, dans les jours de fête, principalement aux messes et dans les divins offices susdits, on puisse exécuter, sur le chant ecclésiastique simple, quelquesaccords, par exemple à l'octave, à la quinte, à la quarte et semblables, mais toujours de façon que l'intégrité du chant demeure sans atteinte, et qu'il ne soit rien innové contre les règles d'une musique conforme aux bonnes mœurs ; attendu que les accords de ce genre flattent l'oreille, excitent la dévotion, et défendent de l'ennui l'esprit de ceux qui psalmodient la louange divine. » Les paroles si sages et si modérées de Jean XXII n'apportèrent

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pas au mal un remède efficace. Le goût du profane avait envahi tous les arts. Eugène IV, Nicolas V, Pie II, Sixte IV, Innocent VIII travaillèrent aussi à la réforme du chant ecclésiastique ; mais leurs efforts ne furent pas plus heureux. Jules II et Léon X, Ferreri et Quignonez compromirent la liturgie en recherchant, au mépris du langage traditionnel, la forme classique d'Horace, avec des images et des allégories complètement étrangères au symbolisme chrétien. Aux fantaisies classiques de la Renaissance vint bientôt s'ajouter la fureur des protestants qui, disant ana- Ihème à l'Eglise romaine, proscrivirent le culte de l'Eucharistie, de la Vierge et des saints, et appelèrent « idolâtries papistes » les augustes cérémonies de la Messe. Le péril était imminent.

Mais Dieu, qui veille constamment sur les destinées de son Eghse, suscita une pléiade de savants ecclésiastiques qui ramenèrent la liturgie, à l'époque même de la Réforme, à la pureté primitive, l'enrichirent de plusieurs offices et lui donnèrent un nouvel éclat. Cette importante restauration, qui fut l'œuvre de Clément VII et de saint Gaétan, de Paul IV, de Pie IV et des Pères de Trente, de Pie V, de Sixte V, de Grégoire XIII, de Clément VIII, de Paul V et d'Urbain VIII, de plusieurs chefs de l'épiscopat et des ordres religieux, de Palestrina et de ses disciples, embrassa toutes les parties du culte et fut féconde en heureux résultats.

Nous lui devons notre bréviaire et notre missel, l'étabhssement de la Congrégation des Rites, la réforme du calendrier, le martyrologe, le pontifical, le cérémonial, le rituel, la correction des hymnes. Tout ce que l'esprit de schisme et d'hérésie avait entamé, fut rétabh ou embelli, et l'Eglise, poursuivant son oeuvre civilisatrice à travers les vicissitudes et les épreuves des guerres religieuses, donna une forme de plus en plus solennelle à la confession

extérieure de sa foi, à la prière commune et à la louange universelle.

Des musiciens de génie la secondèrent merveilleusement dans cette importante réforme. Vharmonie, dont on connaissait mal les ressources, livra enfin tous ses secrets aux Palestrina, aux Jean de Mûris, aux Durante, aux Claude Monteverte, et ce fut dans nos maîtrises que se formèrent Boïeldieu, Cimarosa, Lesueur et Gherubini. C'est aussi la religion qui inspira Pergolèse, Lulli, Méhul, Adam, Hermann et Meyerbeer. Lablache et Faure se sont formés pendant qu'ils étaient enfants de chœur. Arrêtons-nous à considérer quelques-unes de ces grandes figures.

Palestrina, « le prince de la musique », selon l'expression des contemporains, vécut de 1529 à 1594, à l'époque où le mauvais goût avait totalement envahi les arts. Les messes, les hymnes et les motets, composés sur des chants vulgaires, sans aucune inspiration élevée, off'raient un mélange indécent de religieux et de profane. De tels airs, empruntés en bon nombre aux Français et aux Flamands, étaient, du reste, en parfait accord avec le langage de Ferreri, qui attribuait aux « Flammes » l'élection du pape saint Grégoire.

Le Concile de Trente voulut porter remède à ces abus, et il défendit aux évêques de laisser jouer sur l'orgue ou chanter toute musique ofi'rant quelque chose « de lascif et d'impur. » En 1564, le Souverain Pontife, Pie IV, établit une congrégation de huit cardinaux pour veiller à l'exécution de ce décret. Peutêtre allait-on bannir de l'Eglise l'usage de la musique. Mais Palestrina, obéissant aux ordres de saint Charles Borromée, composa la messe du pape Marcel, et la fit exécuter en présence des cardinaux. Pie IV voulut l'entendre, et il en fut tellement ravi qu'il nomma aussitôt Palestrina compositeur de la chapelle

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papale. La musique était sauvée, à la condition toutefois qu'elle subît une entière réforme, comme le plain-chant grégorien luimême.

La Messe du pape Marcel et les autres chefs-d'œuvre du grand maître italien appartiennent exclusivement à la musique catholique. Ces mots, que l'artiste a places en tête de son manuscrit : « Seigneur, illuminez mes yeux », nous disent à quelle source Palestrina puisait ses inspirations. Chez lui, le style large et facile se plie à toutes les nuances de la pensée ; la puissance de l'invention s'unit à une prodigieuse habileté de composition ; la science de l'harmonie musicale n'enlève rien à la noble simplicité et à l'angélique douceur de la mélodie grégorienne. Les accords, les inflexions, la mesure, tout dans ses messes, dans ses motets, dans ses htanies tend au même but, qui est de traduire les sublimes enseignements de la liturgie et de donner à l'âme une vision du Saint des saints.

Palestrina n'est pas le seul à comprendre ainsi la mission de l'artiste. La musique moderne est fille de l'Eglise, comme nous venons de le voir ; elle n'oubliera pas sa glorieuse origine, même au milieu des siècles les plus sensuels et les plus impies. Cet art si mystérieux, si élevé, si religieux trouve des amants passionnés m à toutes les époques ; toujours, à côté des théâtres et des conservatoires où le goût d'un public frivole réclame des accords désordonnés ou lascifs, on trouve une éghse chrétienne, et dans cette église, un orgue qui vibre, comme aux plus beaux siècles de foi, dans les doigts d'un artiste consciencieux, parfois d'un homme de génie.

Mozart, le musicien le plus étonnant du xviiie siècle, doit son surnom de « divin » à la vivacité de sa foi et à la pureté de ses mœurs, non moins qu'à la prodigieuse fécondité de son

talent ; et si le sentiment déborde de son âme quand il compose son Requiem et ses autres chants religieux, c'est qu'il peut dire en toute vérité : (( J'ai toujours Dieu devant les yeux, je reconnais sa toute-puissance, je crains sa colère, mais je reconnais sa bonté, sa miséricorde, sa clémence envers ses créatures ; il n'abandonne jamais ses serviteurs... Je me suis, depuis plusieurs années, tellement familiarisé avec la mort, que son image, loin d'être effrayante pour moi, n'a rien que de doux et de consolant... Je ne me mets jamais au lit sans penser que, malgré ma jeunesse, je puis ne pas me relever le lendemain. »

Le Saxon Hsendel, maître de chapelle de Georges Y\ évite dans ses oratorios et dans ses motets la dureté et la négligence qui nuisent d'ordinaire à la hardiesse de ses conceptions et déparent l'élévation de son style.

Joseph Haydn, le petit enfant de chœur de Rohrau, qui est devenu le maître de Beethoven et a mérité d'être appelé le créateur de la symphonie, est éminemment chrétien. « Gloire à Dieu seul ; louange à Dieu » : telles sont les deux devises que nous lisons au commencement et à la fin de toutes ses œuvres.

Si Paisiello, de Tarente, remporte partout, à Varsovie, à Vienne, à Rome, à Naples, à Paris,, dcB triomphes éclatants, s'il se montre supérieur à Guglielmi et à Cimarosa pour l'intensité de l'expression, il en est redevable avant tout à ses compositions religieuses.

Pergolèse, élève de Durante, montre, à notre avis, plus de talent et de délicatesse dans son Stabat que dans son opéra de la Serva padrona.

Le florentin Cherubini, dont la méthode de contrepoint et de fugue est restée classique, n'a pas de plus beau titre à notre admiration que sa musique d'église.

Rossini, qu'on a appelé le cygne de Pesaro, montre dans son Stahat mater que les plaisirs et les enivrements de la gloire n'ont pas effacé en lui toutes les traces du sentiment chrétien. Gounod, qui se distingue par la science de l'harmonie et le respect de la tradition, a reçu en partage le goût de la musique religieuse, et l'origine de sa renommée se rattache à son séjour au séminaire romain et à ses fonctions de maître de chapelle à régUse des Missions étrangères.

Les œuvres de ces grands maîtres nous font oublier les abaissements de l'art profane ; elles servent de modèles aux jeunes compositeurs qui veulent rester fidèles aux grandes traditions de l'art musical.

Nous ne parlons pas de la musique de Wagner. Sans méconnaître son caractère religieux, nous la trouvons trop savante, trop peu accessible aux oreilles et aux esprits français, pour qu'elle puisse être, chez nous, la musique de l'avenir.

La réforme du plain-chant et de la musique d'église, dont les Papes ont pressé l'exécution, a coïncidé avec la réforme du langage liturgique.

Partout, à la suite du Concile de Trente, on s'empressa d'obéir aux ordres de Pie V et de revenir au principe de l'unité. L'épiscopat français, toujours attaché au siège de Pierre, montra un zèle intelligent pour faire adopter le bréviaire romain dans les diocèses du royaume. Mais bientôt la réaction du pouvoir sécuUer se fit sentir, et introduisit violemment dans la liturgie nationale des éléments discordants, sinon profanes. Des esprits imbus de gallicanisme et de jansénisme chargèrent des poètes comme Santeuil de composer des hymnes et de rédiger des offices nouveaux, au grand détriment de la piété, de l'esthétique et de l'orthodoxie.

Puis des jours néfastes se levèrent. Les temples furent transformés en clubs, et la louange de Dieu cessa de se faire entendre dans toute l'étendue de la France. On eût dit, au rapport des témoins oculaires, que la nation autrefois si florissante venait de retomber dans la barbarie. La cloche muette ne convoquait plus les fidèles aux cérémonies saintes ; le prêtre n'était plus là pour baptiser les enfants, bénir les époux et conduire les défunts au cimetière ; des saturnales immondes et les scènes hideuses de la guillotine avaient remplacé les fêtes rehgieuses. La désolation régnait dans nos villes et dans nos campagnes.

Le culte fut rétabli à l'aurore du xix^ siècle, et le peuple afflua de nouveau au pied des autels pour entendre les chants sacrés. Mais il faudra de longues années pour relever toutes les ruines, que la Révolution a entassées en un moment de folie. Un fils de saint Benoît, dont Pie IX fera l'éloge solennel, l'illustre dom Guéranger, aura la gloire de provoquer le mouvement qui amènera le triomphe définitif de la liturgie romaine.

Notre époque contemporaine voit de nouvelles fêtes ajoutées au cycle annuel ; des saints choisis dans les rangs du peuple,, des Benoît Labre, des Germaine Cousin, se groupant auprès du Sauveur et de la Vierge, augmentent cette légion de bienheureux que nous honorons d'un culte spécial. Ainsi, chaque année, au moment où le soleil s'éloigne du solstice d'hiver pour monter à l'horizon, le Verbe incarné, se levant sur le monde, entraîne toujours à sa suite de nouveaux élus et grossit cette multitude innombrable que nous environnons d'honneur au jour de la Toussaint, à l'époque des fruits et à la fin de la moisson. Rien ne peut se comparer à ce triomphe d'une partie de l'humanité qui sort de l'exil et s'achemine vers la patrie.

Signalons, en terminant ce chapitre, l'hommage que l'impiété

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moderne rend elle-^même à la liturgie, ou à l'art chrétien par -excellence.

Nous sommes témoins d'un phénomène étrange, unique peut- •étre dans l'histoire des peuples. Les ennemis de l'Eglise s'efforcent de bannir la religion de la société et de donner aux principaux actes de la vie, notamment au mariage, un caractère purement civil. Or, un simple contrat signé chez un notaire, ou devant un magistrat, est trop froid et trop banal pour déjeunes époux. Aussi remplace-t-on les cérémonies du culte et les chants sacrés par la musique profane. Un adepte des idées révolutionnaires, M. Maret, avoue^qu'une tentative de cette nature répugne à la raison : « Nous sommes extraordinaires, dit-il. Nous voulons -et nous ne voulons pas. Nous admettons la chose, non les conséquences de la chose. Nous chassons Dieu du ciel ; nous ne voulons plus d'âme ni d'autre vie ; nous bafouons les prêtres et les cultes ; nous ne croyons qu'à la matière, force inconsciente. Puis, quand tout cela est convenu, quand l'édifice est renversé, quand il n'y a plus rien, nous conservons avec le plus grand soin toutes les poésies et toutes les morales qu'ont enfantées les croyances que nous avons tuées ; et nous disons très sérieusement : « Ah ! non ; il faudrait aviser à garder tout cela. »

La leçon est facile à dégager : ou il faut mêler aux cérémonies de la vie civile la religion qui en est l'âme, ou il faut renoncer aux enchantements de cette poésie dont la Providence a voulu envelopper, du berceau à la tombe, les tristesses de la vie humaine.

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