‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 10 sur 29 · Vita apudBolland. et Pertz, II · texte numérisé non relu

Vita apudBolland. et Pertz, II

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est fait prêtre : on le suit au milieu de ces tribus grossières qu'il doit instruire. II les subjugue par l'inflexibilité d'une volonté que leurs résistances ne découragent pas^ et par la condescendance d'une raison élevée qui épargne leur faiblesse : il renverse leurs idoles, mais il se contente de purifier et de bénir les fontaines sacrées. Je trouve ces admirables ménagements dans l'histoire du chanteur aveugle ; et il faut signaler ici une trace remarquable de cette poésie populaire, qui est la source de toutes les grandes épopées. Le serviteur de Dieu honore le vieux chantre, le guérit et s'en sert. Ainsi le génie de l'Allemagne païenne est aveugle; mais il chante: la foi ne l'étouffé pas, elle réclaire et l'inspire. Les anciens chants ne périront point; ils renaîtront, sous une forme cheva leresque, dans l'épopée des Nibelungen. Enfin le missionnaire devient évèque, et on s'en aperçoit au langage qu'il tient devant les rois. 11 est en possession de tous les moyens puissants qui agissent sur les peuples. Par la prédication, il rassemble les hommes ; par le culte il les tient réunis dans l'accomplissement d'un môme devoir. Il fonde une société chrétienne ; il la dote de deux institutions capables d'en assurer la durée, c'està-dire l'enseignement et l'aumône publique. Les plus obstinés finissent par se plier aux lois de cette organisation bienfaisante, qui a pour leurs besoins des écoles, des hôpitaux, des greniers. Et maintenant, si l'on considère que cette histoire n'est pas celle d'une seule vie, mais de beaucoup

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d'autres qui 9e vouaient au même dessein; si Ton compte les huit évêques placés sur les sièges qu'érigea Charlemagne, et autour de chacun d'eux les prêtres qui le secondaient; si Ton se représente tant d'hommes d'un esprit droit et d'une volonté ferme s'établissant dans les cantons de la Saxe, bâtissant un oratoire, et, quand les païens y mettaient le feu/ le rebâtissant ; prêchant si on les écoutait, et, si on ne les écoutait pas^ préchant encore ; se laissant tuer, mais remplacés par d'autres qui enseignaient la même foi, la même loi; et cela au milieu de ces bavbares passionnés, par conséquent mobiles, et donnant prise sur eux tôt ou tard, on comprend que les Saxons aient fini par se rendre à l'opiniâtreté de cette religion qui les poursuivait avec tant d'intelligence et tant d'amour.

Toutefois le clergé séculier, vivant parmi des populations ignorantes et grossières, ne pouvait échapper aux dangers d'un contact trop fréquent, et devait céder enfin au relâchement qui suit les grands efforts. Il fallait donc qu'aune institution plus solide maintint dans l'Église de Saxe la doctrine et l'exemple. Charlemagne l'avait compris, et, dès le temps de la guerre sainte, il choisit entre les otages et les captifs quelques-uns des plus jeunes, qu'il distribua parmi les monastères des FraKfCs, pour être formés à la vie cénobitique, et la propager ensuite dans leur pays. Un de ce* jeunes Saxons, élevé à Tabbaye de Corbie, près d'i\miens> ayant obtenu de son père un terrain

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convenable dans la forêt de Solling, un couvent y fut établi^ et le nombre des cénobites augmenta bientôt de façon que le lieu ne suffit plus à les nourrir.La communauté subsista dix ans indigente et menacée: on aime à remarquer ces pénibles commencements de tout ce qui doit grandir. Au bout de ce temps, elle fut visitée par Adalhard,abbé de Corbie, et Wala son frère, avec une suite nombreuse de religieux. Adalhard et Wala étaient neveux de Pépin le Bref. Le premier, blanchi dans le cloître, siégeait aux conseils de l'empire ; le second avait longtemps commandé les armées de Charlemagne en Germanie. Les Saxons admiraient ce guerrier puissant qui revenait au milieu d'eux en habit de moine, humble et pauvre, et ne gardant de ce qu'il avait été, que Toubli des fatigues. Durant ce long voyage, il n'avait pas voulu de tente pour la nuit. € Il aimait, disait-il, les sommeils sur Therbe, vantés par les poètes.» Seulement, il faisait creuser en terre un sillon profond et large ; on y étendait des nattes pour un de ses compagnons et pour lui. Les bords du sillon formaient la couche, et une selle de cheval placée au milieu servait de chevet pour deux têtes. Les pieux voyageurs reconnurent la détresse de leurs frères de Saxe, et résolurent de leg tranférer en un lieu plus favorable. Us choisirent un territoire qui s'étendait en forme de delta au bord du Weser. Le fleuve le bornait à FOrient, des montagnes le resserraient des deux autres côtés : la beauté du pays et la fécondité du sol en faisaient un séjour

désirable aux hommes. Le lieu leur ayant plu, ils en firent le tour; après quoi ils se prosternèrent, et chantèrent les litanies avec les psaumes convenables. Ensuite on étendit le cordeau, on posa des jalons et Ton marqua la place, premièrement de Téglise, ensuite des autres édifices réguliers. L'évêque de Paderborn fut invité à consacrer le monastère ; il planta la croix à Tendroit où devait s'élever l'autel, et iJ ordonna que cette abbaye, en souvenir de sa métropole, se nommerait la Nouvelle-Corbie. Une charte de Louis le Débonnaire confirma la fondation : elle est datée du 27 juillet de Tan 823. La Nouvelle-Corbie devint pour le Nord de l'Allemagne ce que Fulde était au centre et Saint-Gall au midi ; elle donna à la Saxe une école savante et un clergé national. Auprès d'elle s'éleva, pour l'éducation des femmes, le couvent de Gandersheim, où des filles et des veuves d'empereurs vinrent prendre le voile. Ainsi la colonie monastique achève la conquête ; elle la protège au dedans et la continue au dehors, comme ces colonies par lesquelles Rome prenait possession des provinces conquises et qu'elle inaugurait aussi avec des sacrifices et des prières, comprenant déjà combien c'est une chose solennelle et qui veut un secours divin, que de fonder les civilisations *.

La foi avait réparé les torts de la guerre, elle poursuivit sa mission pacifique ; elle y mit un

i. Vita s. Adalhardi, Mabillon, A. SS. 0. S. B., se. IV, p. 710.

siècle, et sembla Tavoir achevée. La Saxe, ébranlée parles efiforls d'un clergé savant et dévoué, entra dans la société des nations chrétiennes, et il parut qu'il n'y avait plus de barbares en Germanie.

Cependant Fouvrage de tant de siècles pouvait encore périr, tant que les Germains voyaient à leurs portes le paganisme tout-puissant chez les Scandinaves, c'est-à-dire chez des peuples qui étaient les aînés de la famille, qui en avaient conservé avec plus de fidélité le sang, les croyances, les institutions et que le génie des invasions poussait encore sur toutes les frontières du nouvel empire. Charlemagne avait compris le danger, le jour où, d'une fenêtre ouverte sur la mer, ayant reconnu les vaisseaux des pirates du Nord, ce grand homme se mit à pleurer, et dit à ceux qui l'entouraient: « Si, de mon vivant ils ontosétou- « cher ce rivage, comment ne pleurerais-je pas du « mal qu'ils feront après moi ? » Pendant que les Danois passaient l'Eyder, se jetaient sur la Saxe, et emmenaient des troupeaux de prisonniers pour les sacrifier aux dieux dans le temple national de Lethra, les longs navires des Norwégiens et des Suédois paraissaient sur toutes les ^ers. Ils remontaient le Rhin, la Seine, la Loire, «rûlaient les villes, enlevaient les moissons. Alors les moines fuyaient, emportant sur leurs épaules ^^s reliques des saints ; et les pirates, accroupis dans les ruines des abbayes incendiées, vidaient ensemble la coupe du dieu Thor. Pendant deux siècles, ces victoires de la barbarie ne troublèrent

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pas seulement la paix, elles menacèrent la foi de» peuples ; chaque invasion des Normands jetait comme un flot de plus, et, si je puis le dire, comme un limon sur ces contrées, où les germes mal étouffés du paganisme ne demandaient qu'à repousser. C'est ce qui parut surtout en Angleterre. La conquête danoise avait changé à ce point les mœurs de TUe des Saints, qu'il fallut tout l'effort de la législation de Canut le Grand pour réprimer Tidolâtrie naissante. En France même, on vit des familles, où le vieux sang barbare n'avait rien perdu de sa violence, déserter la cause du christianisme, s'attacher à la vie aventureuse des hommes du Nord, et, par exemple, le fils d'un paysan des environs de Troyes devenir le célèbre Hasting, le plus terrible des chefs normands, et, s'il faut en croire les contemporains, « le plus mauvais homme qui jamais naquit. » Enhardi par le pillage des côtes d'Espagne et de Mauritanie, Hasting avait juré de saccager Rome, et de donner l'avoiae à ses chevaux sur l'autel de

saint Pierre*.

A des menaces si formidables, le christianisme ne pouvait plus opposer l'épée émoussée des Carlovingiens. Vainement le zèle de Louis le Débonnaire avait cru commencer la conversion des hommes du Nord, en faisant baptiser les envoyés

1 Monachus Sangallensis, de Rebiis Caroli Magni, II, 22. Annales Fvldenses, ad ann. 880. Vita 5. Liudgeri. Dietmarde Merseburg, I, 9. Adam. Bremensis. Depping, Histoire des Expéditions des Normands.

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qui veuaient chaque année lui apporter les messages de leurs rois. La solennité de ces baptêmes édifiait la cour : on aimait à voir le cortège des néophytes, couverts des blancs vêtements que leur donnait le trésor impérial, entourés des nobles Francs qui se disputaient Thonneur de leur servir de parrains. Mais, un jour que les catéchumènes étaient plus nombreux que de coutume, les vêtements blancs étant venus à manquer, on fut réduit à distribuer à plusieurs de vieux linges accommodés à la hâte. Alors un vieillard, repoussant avec colère ces haillons : € On m'a baptisé ici « plus de vingt fois, s'écria-t-il, et, à chaque fois^ € on m'a revêtu de vêtements parfaitement beaux» a. Le sac que voici est bon pour un bouvier et non >c pour un homme de guerre. El certes, si je 4: n'avais honte de ma nudité, je vous laisserais,. '€ VOUS, VOS habits et votre Christ. » L'Evangile voulait des conversions plus sérieuses, mais il fallait les aller chercher ; il fallait poursuivre ces» barbares comme on avait poursuivi leurs devanciers ch'ez eux, au cœur même des lieux inaccessibles où ils cachaient les mystères de leurs dieux et le butin do leurs combats* .

Au milieu de la terreur universelle, un religieux franc, nommé Anscaire, entreprit de dompter ces rois des mers, comme ils aimaient à s'appeler, qui tenaient en échec toutes les forces de l'empire. 11 partit en 826, au grand étonnement, non des gens de cour seulement, mais des gens d'Eglise, qui ne

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