Monachus Sangallensis, de Rébus Car'oli Magni, II
pouvaient comprendre comment un homme paisible osait affronter des barbares regardés comme les. ennemis du genre humain. Il porta d'abord rÉvangile chez les Danois; puis, s'avançant en Suède, il parut à l'assemblée nationale de Byrka. Ses paroles ébranlèrent le peuple, et les vieillards déclarèrent qu'on pouvait recevoir le Dieu de Tétranger. La prédication s'ouvrit humblement; quelques prêtres hardis s'aventurèrent parmi ces populations sanguinaires, oit Ton faisait gloire de ne craindre ni la mer ni le ciel. Une école de douze enfants, rachetés sur les marchés d'esclaves, commença la civilisation de deux royaumes. Anscaire, devenu archevêque de Hambourg et légal du siège apostolique pour les nations septentrionales, animait tout de son zèle. L'Église honora ce grand homme, et le nomma Tapôtre du Nord. Après lui, la Saxe demeura le centre d'une propagande active qui s'exerça par le commerce, par l'hospitalité, par l'enseignement, par tous les moyens qui rapprochent les hommes. La résistance fut longue et opiniâtre : le sang des martyrs coula, et ce fut en 1161 seulement qu'une église chrétienne s'éleva sur les ruines du temple d'Uspal. Mais déjà la foi était maîtresse des îles Feroë, de l'Islande ; et l'on assure que les vaisseaux des Norwégiens avaient porté au Groenland le premier évêque d'Amérique, quatre cents ans avant Christophe Colomb* .
i. Vila S. Anschariif apud Bolland., 3 Februar, Dollinger, Hwtoire de VEglise^ t. II.
Si le paganisme Scandinave se défendit longtemps dans ses sanctuaires de Suède et de Norwège, au milieu des rochers et des glaces, où il avait mis le théâtre de sa cosmogonie et le champ de bataille de ses dieux, il devait faire une résistance moins opiniâtre dans les contrées chrétiennes, qu'il avait ravagées d'abord, pour les coloniser ensuite. Au commencement du dixième siècle, une lettre du pape Jean IX à Tarchevêque de Reims, Hervé, règle la conduite du clergé de France à Tégard des Normands convertis, et reproduit ces maximes de tolérance et de charité que nous pouvons considérer comme la tradition même de TEglise, puisqu'elles ne changent pas, et que la doctrine de Jean IX est encore celle d'Alcuin, de saint Boniface, de saint Grégoire et de Saint Rémi. «Yous demandez, disait le pontife, « comment il faut traiter ces néophytes, lorsque, « après le baptême, ils ont vécu en païens, tué des € fidèles et des prêtres, sacrifié aux idoles, mangé « des viandes immolées. Si c'étaient de vieux « chrétiens, on les jugerait selon la rigueur des « canons: mais, comme ils sont novices dans la « foi^ votre sagesse voit assez qu'il faut adoucir en « leur faveur la sévérité des lois ecclésiastiques, < de peur qu'écrasés d'un fardeau si nouveau pour « eux, ils ne le trouvent insupportable, ce qu'à € Dieu ne plaise, et ne retournent au vieil homme € qu'ils ont dépouillé. » Ce document nous donne deux lumières. Premièrement, il montre combien la conquête normande pénétra plus profondément
qu'on ne pense, puisqu'elle avait jeté ses colonies jusque dans le diocèse de Reims. En second lieu, il annonce la politique de conciliation et de paix qui, peu d'années «^près, devait présider au traité de Saint-Clair-sur-Epte, et,. en confirmant au duc RoUon la possession de la Normandie, tournerait profit de la France et de la chrétienté la dernière des invasions * .
Nous devions poursuivre nos recherches jusqu'ici, jusqu'au temps où ces puissants Scandinaves, les mêmes que nous avons trouvés les premiers aux portes de l'Orient, que nous avons reconnus comme les plus fidèles héritiers des traditions communes aux peuples germaniques; les mêmes que nous avons vus sortir de l'Asie, abandonner la cité sacerdotale d'Asgard, et porter au fond du Nord le foyer d'une religion belliqueuse, s'ébranlent enfin, et, après tous les autres, toni leur entrée dans la civilisation chrétienne *. Ils viennent les derniers de tous, mais 'non pas les moins utiles, se mettre au service de la chrétienté, dont ils avaient fait le péril et la terreur. On a beaucoup accusé la faiblesse de Charles le Simple, qui livra aux Normands la plus riche de ses provinces. Charles, cependant, ne fit que
1. Depping, Histoire des expéditions des Normands, t. IL Epistola Johannis papae Hervseo archieplscopo : « Qaod enim mitius cum eis agendum sit quam sacri ceosent canones, (vestra satis cognoscit industria, ne forte insueta onera portantes, importabilfa eis fore (qnod absit) videantur... »
2. Sur les Scandinaves et leurs migrations, voyez les Germains avant le Christianisme, chap. i.
«^attacher à l'ancieniie politique romaine : il s'empara de ces bandes indisciplinées, pour les réduire en colonies militaires, et leur confier la garde du littoraL On ne voit pas qu^il ait eu sujet de s'en repentir. A la seconde génération, tous les Normands étaient ebrétiems;' avant le onzième siècle, ils avaient oublié l'idiome de leurs ancêtres. Cependant ils renouvelaient le sang germanique en Nenstrie, dan« cette partie de la France que les premières invasions avaient moins atteinte; ils l'assimilaient ainsi àTAustrasie et i laBourgogne, et, par la fusion des races, ils travaillaient à l'unité du territoire. Jamais on ne vit d'une manière plus manifeste ce que les barbares avaient à donner et ce qu'ils avaient à gagner en venant se confondre dans la société. Quand les Allemands déplorent tout ce que perdirent les nations germaniques en se faisant latines, je ne connais pas d'exemple plus concluant contre eux que celui de ce peuple, le plus dépaysé de tous et le plus fécond. Les Normands avaient perdu leurs anciens dieux, leur langue, la moitié de leurs lois: ils gardèrent leur génie, ou plutôt ce génie ne se fit voir tout entier que sous le soleil qui devait le mûrir^ et en présence des spectacles qui devaient Tinspirer. Ces anciens rois de la mer conservèrent la passion des conquêtes lointaines : elle leur livra TAngleterre, l'Italie méridionale, la principauté d'Antioche; mais ce fut pour y porter tout l'éclat de la chevalerie, et toute la science pratique du gouvernement. Ces brûleurs de villes devinrent les plus
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hardis, les plus infatigables des constructeurs ; et, pendant qu'ils élevaient les innombrables clochers gothiques qui accompagnent le cours de la Seine jusqu'à TOcéan, ils bâtissaient les belles églises de Sicile; ils couvraient d'or et de mosaïques les resplendissantes basiliques de Cefalu, de Palerme et de Montréal. JEnfin, ils n'avaient point laissé sur les froids rivages du Nord l'inspiration poétique qui avait dicté les hymnes des Scaldes et les récits de l'Edda. Ils ne savaient combattre qu'au bruit des chants de guerre ; la joie des banquets n'était pas complète si le rapsode ne s'y faisait entendre, et le voyageur qu'on hébergeait acquittait la dette de l'hospitalité par un conte ou par une chanson. La Normandie, cette riche province, ce pays de soldats et de monuments, devint aussi un pays de poètes. Il fallait l'intarissable fécondité de ses trouvères pour achever de former la langue d'Oil, c'est-à-dire la nôtre, comme il fallait l'épée de Tancrède aux croisades, et l'intervention de Robert Guiscard dans la première guerre du sacerdoce et de l'empire. 11 semble que chaque grande époque de l'histoire de France, aux temps barbares, doive être marquée d'une invasion, d'une victoire, d'un établissement germanique. Clovis commence la monarchie, le triomphe de l'Austrasie prépare le règne de Charlemagne; les Normands étaient attendus pour fermer la période de la barbarie, et pour ouvrir les siècles brillants du moyen âge. Mais cette gloire n'était promise aux Germains
CHâRLEMAGNE et les saxons. 2 97
que sous la condition de s'humilier d'abord, de recevoir la foi, la loi, renseignement de l'Europe latine. Le baptême d'un peuple n'en achève pas la conversion, il la commence ; il fait entrer les esprits sous la discipline du christianisme : il faut qu'ils la subissent longtemps avant d'en ressentir les bienfaits. Nous avons dit par quelle succession de grands événements et de grands hommes les peuples du Nord, qui semblaient faits pour le renversement de la chrétienté, y furent pacifiquement introduits. Il reste à pénétrer plus avant, à considérer le changement qui s'accomplit dans les mœurs et dans les intelligences. Nous avons vu des siècles laborieux et des vies héroïques; il faut étudier maintenant l'essor des institutions et des doctrines ; comment des races barbares, travaillées par l'Evangile, une civilisation sortit, et avec elle tout un empire et toute une littérature.
«9 8 CHAPITRE VH.
l'église*
Quelles ressources et quels obstacles l'Église trouvait chez les Germains. — Ce que la barbarie avait fait de la société. — La papauté. — Origioe des fausses décrétalcs. — L'épiscopat. — Le clergé. — Le célibat. — Règle de saint Ghrodegang. — Les moines. — La société religieuse reconstitue la société politique. — Ce que la barbarie avait fait de la personne humaine. — ■ Éducation des esprits par la prédication. — Réforme des volontés par la pénitence. — La prière et le culte. — Le christianisme commence la littérature des nations germaniques. — Le droit public et la littérature de l'Aile magne ont leurs origines chez les Francs. — L'Harmonie des Évangiles, par Ottfried.
En achevant Thistoire de la conquête chrétienne chez les peuples du Nord, et des dix siècles de combats qu'elle eut à soutenir depuis la fondation des premières églises jusqu'au renversement du temple païen d'Upsal, on peut s'étonner d'une résistance si opiniâtre, et qui semble si peu prévue. Quelles nations, en effet, paraissaient mieux préparées au christianisme, si l'on considère ce qu'il y avait de vérité dans leurs religions, de justice dans leurs lois, d'élévation dans leur poésie? Nous n'avons pas oublié ces dogmes de l'Kdda, dont il faut bien avouer l'analogie avec les traditions bibliques : une divine intelligence adorée sous trois
t'ÈGU&K, «99
noms, rinunolation d'un Dieu victime, le jugement des âmes. Les chrétiens eux-mêmes louaient chez les Saxons la chasteté des mœurs et la sagesse des coutumes, qui, en veillant à l'honneur des familles, pourvoyaient à la durée de la nation. Enfin les poèmes des Scandinaves ont des inspirations si nobles et quelquefois si pures, qu'on peut s'expliquer comment, au moment même de la conversion de l'Islande, le prêtre Sœmund recueillit, pour les sauver, ces hymnes d'un paganisme qu'il combattait. Il faut donc reconnaître ici quelque chose dç pareil à cette éducation providentielle qui, selon Clément d'Alexandrie, préparait les voies à l'Evangile, chez les barbares comme chez les Grecs. Il y a plus : dans un monde vieilli, trop fatigué de disr putes et de débauches pour se pénétrer de toute la douceur du christianisme, les barbares apportaient des cœurs jeunes. Ils avaient la pauvreté, que le Christ aimait; le sentiment de l'honneur, qui pou* vait donner du ressort aux consciences; la fidélité, c'est-à-dire le besoin de croire et de se dévouer. On comprend dès lors qu'ils fussent ouverts à tout ce qu'il y avait de tendre et de généreux dans la foi nouvelle, et qu'ils finissent par lui donner les grands serviteurs que nous avons vus.
Mais les traits de lumière jetés dans l'Ëdda éclairaient surtout les peuples de la Scandinavie, où une heureuse ignorance de l'étranger avait laissé au génie national toute la richesse de ses souvenirs avec toute la liberté de ses développements. Là même cependant^ malgré les protestations de
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la conscience, on voit prévaloir ce culte de la chair et du sang, qui est le vice originel du paganisme; et, malgré TefFort des institutions, cette passion du désordre, qui fait le fond de la barbarie. Mais le mal est plus profond chez les Germains, livrés à tous les débordements d'une vie errante, à tous les hasards d'une guerre éternelle, surtout quand la lutte engagée contre Tempire romain les arrache à leurs traditions, en môme temps qu'à leurs premières demeures. On trouve chez eux assez de débris pour y démêler les éléments d'une théogonie, d'une législation, d'une épopée nationales, mais pour constater aussi que ces éléments se décomposaient et retournaient au chaos. 11 en est de même de leurs vertus, toutes atteintes de cette corruption qui en fait autant de vices. S'ils étaient pauvres, ils n'en convoitaient que plus l'or et les terres des nations riches ; ils portaient le sentiment de l'indépendance jusqu'à Thorreur du devoir; et, quand ils se dévouaient à un chef, c'était pour satisfaire, sous sa conduite ce besoin qui les dévorait de combattre et de détruire.
Je me restreins à ces peuples, qui firent au christianisme une tâche plus laborieuse. La barbarie avait mis le désordre dans la nature humaine ; elle avait abandonné l'âme aux sens^ la société à la force. Il fallait donc recomposer la société et régénérer les fîmes.
La société était oppressive, elle était impuissante. On n'y connaissait que la force des armes et la force de la famille, qui pour une même cause
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armait plusieurs bras. Les tribus s'attachaient à des chefs connus par Téciat de leurs aventures et de leurs grands coups d'ëpée, ou bien par la noblesse de leur race. Il n'y avait là qu'un pouvoir de chair et de sang, appuyé sur les instincts grossiers des hommes , et comprimant l'essor des facultés morales , principes de tous les droits . Mais comme un pouvoir matériel n'agit qu'en se faisant voir, celui-ci ne pouvait liiaintenir qu'une subordination momentanée; il cessait d'ôtre obéi aussitôt qu'il était absent. Tous les liens se rompaient, lorsque, après le combat, les bandes se dispersant, chacun rentrait dans sa maison solitaire au bord des bois. Les Germains aimaient cet isolement qui faisait leur indépendance, mais leur impuissance en même temps. Ils avaient horreur des villes ; et, leur prévoyance ne s'étendant pas au delà du besoin présent, ils formaient des confédérations; mais rien ne le» sollicitait à constituer de grands Etats. Voilà pourquoi la barbarie n'entreprit aucun de ces ouvrages qui exigent l'effort commun d'un grand nombre de volontés, afin de durer plusieurs siècles. Elle ne fonda point, elle ne bâtit point, elle n'écrivit pas de lois, elle ne laissa pas de monuments; en sorte qu'il n'y a rien de plus faible au fond que cette force qui abrutit les hommes quand elle les gouverne, et qui les laisse désunis quand elle se retire *.
1. Tacite, Germania, \Q ': « Nullas Gennanorum popuHs urbes habitari satis noium est, ne pati qiiidem inter se junctas sedes : coluDt discret! ac divers!, ut fons, ut campus, ut nemus placuit. »
Au milieu de ces mœurs violentes, le christianisme venait introduire l'idée la plus civilisatrice qui fut jamais^ ridée d'une société de tout le genre humain gouvernée par une autorité spirituelle, sans armes et sans lignée. Il faut voir comment une pensée si nouvelle se réalisa sur cette dangereuse terre de Germanie, comment elle soutint tout Tédifice de la hiérarchie ecclésiastique, s'affermit par les décisions des conciles, pénétra dans les mœurs des peuples, et les remua jusqu'au fond.
L'Eglise ne plaçait l'autorité qu'en Dieu seul dont la volonté est la sanction de tous les droits. Au-dessous de lui, elle ne reconnaissait que des pouvoirs délégués : le souverain pontife n'avait pas d'autre titre que celui de vicaire de Dieu parmi les hommes. Quand donc les barbares, habitués à, suivre des chefs qu'ils voyaient, qu'ils admiraient tous les jours ^ entrèrent dans la communauté chrétienne, ils apprirent qu'on y obéissait à un chef invisible, représenté ici-bas par un vieillard qu'ils n'avaient jamais vu, qui habitait une ville éloignée au delà des monts et des fleuves. Cependant c'était cet étranger qui faisait tout mouvoir chez eux : rien de considérable ne s'entreprenait qu'en son nom. Les évêques du premier concile germanique, en 742, avaient publié solennellement « la soumission qu'ils voulaient garder en- € vers le siège romain, et leur ferme résolution
i. Tacite, Germania, 7 : « Duces exemple potius quam imperio, si prompti, si conspicui; si antc aciem agunt, admiratione praesunt »
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< de suivre canoniquement les préceptes de saint « Pierre, afin d'être comptés au nombre de ses € brebis.» Dès lors Faction de la papauté ne cessa plus de presser les destinées religieuses de TAllemagne : il lui arriva même, comme à toutes les puissances qui triomphent, qu'on lui attribua plus de droits quelle n'en avait prétendu, et qu'on Jui soumit plus d'affaires qu'elle n'en voulait. C'est l'origine des fausses décrétales, dont on a fait tant de bruit. On n'y voit plus aujourd'hui qu'un recueil de canons interpolés, rédigés en Austrasie, loin de Rome et à son insu, dans l'intérêt des évoques francs, qui cherchaient à s'ouvrir un recours plus facile auprès du siège apostolique, contre les entreprises des métropolitains et les vengeances des rois. Quand la violence envahissait tout, il fallait bien que le droit se fût réfugié quelque part. On sentait sa présence au Vatican, et tous ceux qui attendaient justice tournaient les yeux de ce côté ^
i. Schannati, Concilia GermaniâB^ t. I. 2. BInterim, Deutsche Concilien, II. Les recherches de la critique moderne ont éclairé rorigloe des fausses décrétalcs. On les voit paraître vers 845, dix ans après le coacile de Thionville, où les archevêques de Reims, de Lyon,de Narbonne, et plusieurs évêques, avaient été violemment déposés^ quand l'épiscopat ébranlé par les vengeances politiques menaçait ruine, et que l'es peuples effrayés demandaient le rétablissemeot des prélats et la restauration des églises. Dans ces orageuses circonstances, il était naturel de placer l'autorité épiscopale sous la protection des monuments de l'antiquité ecclésiastique : ce fut la pensée du collecteur des décrétales. La supercherie ne consista qu'à transformer en décrets solennels les allusions des biographes aux actes des premiers papes, et à placer des décisions plus récentes sous des noms anciens. La seule innovation considérable fut d'établir que le concile provincial ne pouvait juger un évêque sans l'autorisation du souverain pontife. Mais cette nouveauté même ne trompa les esprits que par la satisfaction
L'exemple du clergé fut suivi du reste des hommes : les rois recoururent à un tribunal dont ils entendaient si hautement vanter la sagesse ; ils lui déférèrent l'arbitrage de leurs différends. De ces appels répétés se forma le droit public du moyen âge, qui attribuait aux papes la consécration de tous les pouvoirs et la garde de toutes les libertés. On en reconnaît les commencements lorsque les Francs consultent Zacharie sur la déchéance du dernier Mérovingien. Plus tard, en 876,rempereur Louis II reconnaît que les princes de sa race < n'obtiennent la dignité impériale qu'en recevant l'onction du pontife romain. »Le principe posé ne s'arrête plus; il s'établit dans l'opinion, il passe enfin dans le droit écrit, et la loi de Souabe déclare que « saint « Pierre reçoit de Dieu les deux glaives : il retient € pour lui le glaive ecclésiastique, et remet le glaive € temporel à l'empereur ; et s'il monte son blanc € palefroi, il faut que l'empereur lui tienne Té- « trier *. » Tel était le progrès des esprits chez
qu'elle donnait aux besoins du temps. Du reatc, les décrétales fui'ent si peu faites pour servir les intérêts de la papauté, qu'elles se taisent sur ses plus importantes prérogatives, la conArmatioa des évêques, la collation du pallium; et que, déjà citée en 857 au concile de Quiercy, elles ne sont pas encore connues du pape Nicolas l^^ en 863, lorsque, dans sa lettre à Hincmar, il énumère les sources de la discipline ecclésiastique. Au milieu de tant de lumières, comment donc un écrivain aussi éminent que M. Guizot a-t-il pu reproduire des opinions surannées, et faire dater de la collation du Pseudo-Isidore les titres de la papauté?
1. Kpist, Ludovici II ad Basilium imperatorem : « Naro Francorum principes primo reges, deinde imperatores dicti sunt, ii duntaxat qui a romano pontifice ad hoc oleo sancto peruncti sunt. » Cf. Schwobenspiegelt Vorrede, art. 9 et 10 : « Seid nun Got des fridis fiirst ye beisset so liess er zwey scbwert auf ertreicb, do er
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ces barbares d'hier : ils aimaient à mettre aux pieds de l'autorité spirituelle, d'un vieillard qu'ils auraient pu écraser, la force, figurée par ce qu'ils connaissaient de plus redoutable au monde, par Tempereur, héritier des Césars, chef de la féodalité, avec sa cour, ses juges et ses chevaliers bardés de fer. Une si grande nouveauté ne pouvait s'introduire sans contradiction. De là, cette lutte du sacerdoce et de l'empire, qui agita cruellement les peuples, mais qui devait faire l'éducation politique de la royauté *. Les souverains y apprirent qu'ils avaient cessé d'être, comme les Césars du paganisme, au-dessus des lois ; ils apprirent à se ranger sous la même règle que les derniers serfs de leurs domaines^à respecter la sainteté des mariages, la vie des hommes, la loyauté des contrats. Les canons du concile d'Aix-la-Chapelle, en 836, contenaient déjà le principe de cette redoutable doctrine du moyen âge : que les royaumes se perdent pour défaut de justice. Les princes connurent encore ce que l'antiquité avait ignoré : que l'obéissance
zuhimel fur, zu schipm der Christenheyt. Dye bevalch Got S. Peler beyde, eines des welllichem Gericht, das andere von geistlichem Gericht. » Mais la loi de Saxe, le Schsenspiegel, reconnaît la séparation des deux pouvoirs.
1. La querelle avait déjà commencé avant le milieu du neuvième siècle : le concile d'Aix-la-Chapelle, en 836, s'en exprime en ces termes : « Unum obstaculum ex multo tempore jam inolevisse cognovimus,idest quia et principalis potestas, diversis oocasionibus intervenientibus, secus quam auctoritas di\dna se habet, in causas ecclesiasticas prosilierit; et sacerdotales, partim negligentia, partim ignorantia, partim cupiditate, in secularibus negotiis et sollicitudinibus, ultra quam debuerant, se occupaverint. (Schannati, Concilia Germaniœ.)
806 CHAPITRE Vil.
politique avait des limites ; que, tout formidables qu'ils étaient, leurs épées n'effaceraient jamais un seul des commandements de Dieu, et que le pouvoir temporel n'a rien à voir dans le domaine des consciences. C'était beaucoup faire pour l'avenir, que de sauver ainsi le principe de l'égalité des hommes ; d*assurer aux sujets la liberté d'être gens de bien, qui est la première de toutes ; d'établir la justice dans les volontés, d'où elle devait tôt ou tard descendre dans les institutions; et de maintenir enfin, au milieu de toutes les violences et de toutes les tyrannies, l'idée du devoir, de T accomplissement duquel dérivent tous les droits K
La puissance spirituelle,portée si haut par la papauté, s'exerçait de plus près par l'épiscopat. Les Germains avaient vu avec étonnement cette magistrature pacifique, ces hommes au vêtement long,un bâton dans une main, un livre dans l'autre, qui entraînaient la multitude par leurs discours, qui,
1. Concilium ParUiense, 829, canon 31. Concilium Aquisgranense, 836, III, de persona Régis filionimque ejus et miaistrorum, 1. « Si enim pie et juste et misericorditer régit, merito rex appellatiir. Si his caruerit, non rex, sed. tyrannus est. » 2. « Ad quidetiam constitutus sit Imperator, Fulgentius in libro de Veritale praedestinationis et gratis scribit : Clementissimus quogue imperator non ideo est misericordiaB vas prseparatum in gloriam, quia apicem terreni principatus tenet ; sed si magis in timoré servire Deo quam in timoré dominari populo delectatur, si in eo lenitas iracundiam mitigé t, omet benignitas potestatem, si se magis diligendum quem metuendum cunctis exhibeat... » 3. « Regum namque ministerium specialiter est populum Dei gubernare d regere cum aequitatc et justitia, et pacem et concordiam habeant studere. Ipse enlm débet primo esse defensor ecclesiamm et ser* vorum Dei, viduarum, orpbanorum caBterorumque pauperum, necnon et omnium indigentium... »
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en se rendant les serviteurs des ignorants et des faibles, devenaient les maîtres des grands, et qui, après soixante ans de fatigues, allaient se faire tuer chez les païens, d'où on rapportait leurs os pour les mettre sur les autels. Ainsi s'introduisait un gouvernement nouveau, soutenu par le savoir et par la vertu. Les peuples Thonorèrent d'abord, et l'enrichirent ensuite. Mais quand la noblesse guerrière vit les honneurs et les richesses dans Tépiscopat, elle Tenvahit.Ces chefs qui vivaient de leur épée, qui, en temps de paix, guerroyaient encore contre les bufiQes et les sangliers de leurs bois ; qui n'avaient jamais quitté le harnois,ni pour s'asseoir à un festin, ni pour tenir les plaids du canton S devaient se plier difficilement à l'idée d'un pouvoir désarmé. Ils entrèrent dans l'Église avec leurs armes et leurs habitudes ; ils y portèrent la vie des camps. Les évèchés se convertirent en bénéfices conférés par voie d'investiture féodale, et à charge du service militaire. L'inféodation de l'Eglise fut un des plus grands périls du moyen âge. Sans doute ces temps avaient besoin d'une aristocratie belliqueuse, appuyée sur l'hérédité. Mais afin qu'un pouvoir si pesant n'écrasât point la société qu'il couvrait, il fallait qu'il eût pour contre-poids le pouvoir de l'Église, recrutée démocratiquement par Télection ; il fallait que les fils des laboureurs et des charpentiers, assis aux champs de mai et aux parlements
1. Tacite, Germania, 22 : « Tum ad negoUa nec minus sœpe ad convivia procedunt armati. »
à côté des barons, y défendissent les intérêts du peuple d'oîi ils étaient sortis. Si la féodalité se fût emparée de l'épiscopat, si une caste sacerdotale et guerrière, comparable à l'ancien patriciat de Rome, eût mis la main sur les affaires et en même temtps sur les consciences, que fût devenue la liberté du monde?Il semble que ce danger avait été pressenti, lorsqu'on voit à l'assemblée de Worms, en 803, une requête présentée à Charlemagne, « afin que € les évêques ne soient plus contraints d'aller à la € guerre, mais qu'ils demeurent dans leur diocèses, « occupés de leur sacré ministère ; qu'ils prient € pour le prince et pour l'armée, faisant des pro- € cessions et des aumônes.., en sorte que le prêtre « ne soit pas comme le peuple*. > Les conciles de Mayence (8 13), d'Aix-la-Chapelle (836), d'Augsbourg (932) rappelèrent ces maximes : les papes ne permirent pas qu'elles fussent oubliées; elles l'emportèrent enfin. Si les grands sièges de Trêves, deMayence et de Cologne, si de nombreux évêchés richement dotés exercèrent une puissance temporelle sur leurs territoires; si les prélats, qui sentaient dans leurs veines le sang des ducs et des empereurs, ne résistèrent pas toujours au plaisir de rompre une lance, du moins la liberté canonique des élections fut sauvée ; l'autorité épiscopale demeura distincte du bras séculier dont elle disposait,
i. Schannati, Concilia Get^maniœ, Goncilium Aquisgranense (836) : « Nullus épiscopale miaisterium pei* ambitionem munerum attentare prtesumat. » Libellas de ecclesiaslicis disciplinis, auctore Reginone Prumiensi, art. 176 : « Episcopus, presbyter aut diaoonus, canes ad venandum aut accipitres habere non liceat {sic) . »