Grimm, Deutsche Sagen, t. II
La Chronique de Moissac a déjà fait la transformatioa du nom propre Guiduchint pour Wittichind. Sur le changement du W en Gm, voyez Ampère, Histoire de la formation de la langue française, M. Capeiigue, Histoire de Charlemagne, a cité ces vers de 1&
Une lutte qui, depuis vingt ans, mettait en feu toute la Saxe, ne pouvait finir en un jour sur tous les points. Les Saxons de l'Ouest gardèrent la foi jurée; mais ceux du Weser se soulevèrent en 793. Les peuplades qui habitaient au nord de l'Elbe prirent les armes en 795 et 798, inassacrèrent les comtes envoyés pour rendre la justice sur leurs terres, et se précipitèrent sur les Obotrites, alliés des Francs. Cette troisième période de la guerre se passa, comme les deux autres, en représailles sanglantes, suivies de passagères soumissions. Cinq campagnes successives ne suffirent pas pour réduire la révolte; il fallut déporter un tiers de la nation. On enleva les habitants des deux rives de TElbe avec femmes et enfants, pour les disséminer dans la Gaule et la Germanie. Tous ne regrettèrent pas leur exil. € Ils aimèrent, dit un contemporain, ces grasses terres du Midi, qui leur donnaient de riches vêtements, des monceaux d'or et des flots de vin. » Les Slaves occupèrent le pays dépeuplé. Les châteaux de Hall, de Magdebourg et de Hambourg furent construits sur la Saale et sur TElbe. Un pont fortifié commanda le fleuve, et, plus loin, le cours de TEyder, frontière
chanson de Guiteclin, par Jean Bodel, trouvère d'Arras, treizième siècle :
Cil bastart juglor qui vont par ces viliaux,
A ces grandes vielles en dépéciés forriaux,
Chantent de Guiteclin...
Mais cil qui plus en scet, ses dires n'est pas biaux :
Que ils ne savent mie les riches vers noviaux
Ni la chanson rimée que fisi Jehans Bodiaux.
des Danois, marqua la limite de l'empire des Francs *.
En réunissant, comme on vient de le tenter, tous les souvenirs historiques et traditionnels de la guerre que Gharlemagne fit aux Saxons, on y trouve, comme nous l'avions prévu, et en tenant compte de la différence des siècles, tout le génie des croisades. C'est la même empreinte religieuse et militaire dans les récits contemporains : seulement, au lieu de la chevalerie et de cette gloire fraternelle partagée entre les compagnons de Godefroi, ici tout l'héroïsme chrétien est dans la personne de Gharlemagne. Des deux côtés, les événements prennent le même cours. Toutes les guerres saintes sont premièrement défensives ; elles commencent par la juste résistance de la chrétienté, attaquée sur ses frontières. Mais, comme il n'y a pas de droit des gens avec des barbares, la guerre de défense, ne pouvant finir par la paix, se tourne en conquête, et la conquête se légitime en civilisant. Ainsi la politique des Francs se renfermait d'abord
1. Eginhard, Annales. Poeta Saxo, ad ann. 799. Annales Francorunif etc. Poeta Saxo, ad ann. 803 ;
Copia pauperibus Saxonibus agnita primum Tune fuerat, rerum quas Gallia fert opulenta ; Prœdîa praBstiterat qaum rex compluribus illic, Elx quibus acciperent pretiosae tegmina vestis, Argentis cumulos, dulcisque fluenta Lysei.
Reichard, Germanien, p. 43. C'est de Tempire des Francs qu'il faut entendre Tinscription qu'on Usait sur la porte de la ville de Hendsburg ;
Eydora, Romani terminus imperii.
dans ces termes : Arrêter les incursions des païens et protéger la prédication de l'Évangile. Us ne songeaient pas à pousser, Tépée dans les reins, les barbares au baptême. Les traités qui suivirent les premières campagnes ne soumettaient les Saxons qu'au serment de fidélité : les vainqueurs installaient le prêtre, et se retiraient ensuite, respectant la liberté de son ministère. Mais l'horreur d'une lutte désespérée égara le grand esprit de Charlemagne. Il crut avoir le droit de punir, quand il n'avait que celui de vaincre ; et cette erreur causa le massacre de Yerden. Ce jour-là, le pouvoir temporel commença à sortir de ses limites : maître du sol, il pensa l'être aussi des consciences, et voulut tenter par le glaive ce que la parole n'avait pas pu. Alors fut dicté le Gapitulaire de 785. On y règle les droits des églises, en soumettant les Saxons au payement de la dîme. Onze articles pro* noncent la peine de mort. Les premiers punissent de grands crimes : l'incendie des lieux saints, le meurtre des prêtres, les sacrifices humains, l'an* thropophagie, la félonie, la trahison. Mais les suivants frappent du même châtiment les p^ens qui refuseront le baptême, ceux qui brûleront leurs morts au lieu de les enterrer, ceux qui enfreindront le carême par mépris. D'autres dispositions ruinent la constitution fédérative de la Saxe. Les hommes libres sont convoqués au champ de mai des Francs, mais on leur interdit toute assemblée hors de la présence des missi dominiez. Les juges sont réduits à tenir leur plaids dans les limites de
leur ressort, sans lien commun, sous la surveillance des évêques et sous la réserve de l'appel au roi. Ainsi se font sentir, à tous les degrés, Tisolement qui décourage les résistances, et l'autorité royale qui les écrase. L'intérêt politique étouffe la pensée chrétienne : la barbarie se trahit par Todieuse disproportion des délits et des peines, et, sous des noms religieux, ce sont les haines nationales qui revivent \
La guerre sainte avait fait fausse route. La papauté s'en aperçut, et s'efforça de désarmer des mains qui abusaient de l'épée : j'en juge par une lettre du pape Adrien, où le pontife traite de la pénitence qu'on doit imposer aux Saxons chrétiens retombés dans le paganisme. Il veut que, selon la tradition des anciens, la pénitence des relaps se mesure moins à la longueur du temps qu'à la sincérité du repentir : la satisfaction demeure donc à la discrétion de Tévèque, qui jugera si le péché fut volontaire ou forcé, et réconciliera le pécheur docile'. Ainsi, tandis que le pouvoir séculier punissait de mortle crime d'idolâtrie, la puissance ecclésiastique cherchait à lui arracher le coupable, pour le ren-
i. CapUul. de partibus Scixaniœ, 785, art. 3*3 : « Interdiximus Qt omnes Saxones geoeraliter conventus publicos nec faciaot, nlsi forle misBUs noster de verbo nostro jdos congregare fecerit ; sed uaasquisque cornes in uno minlaterio placita et justitias faciat. Et hoc a sacerdotibus consideretur, ne aliter fiât. »
2. EpisL XXV Adriani papœ : « Et iterum pœnitentiœ satisfactione purgentur : quœ non tam temporis longitudine quam cordis compuoctlone pensanda eat... Oportet gacerdotes... eorumarbitrio indicere pœnitentiam, considerante& piaculum tam voluntate quamque extra voluntatem coacti. »
voyer devant un tribunal où Ton abhorrait le sang. D'autres voix s'élevèrent pour rappeler les saines maximes du christianisme. Le moine Alcuin, dont le nom faisait autorité par tout TOccident, blâma hautement les ordres sévères du roi son maître. Il en écrivait en ces termes : « La foi, comme la dé- « finit saint Augustin, est un acte de volonté et « non pas de contrainte. On attire l'homme à la « foi, on ne peut Ty forcer : vous pousserez les gens « au baptême, vous ne leur ferez pas faire un pas « vers la religion. C'est pourquoi ceux qui évangé- « lisent les païens doivent user avec les peuples de « paroles prudentes et pacifiques; carie Seigneur « connaît les cœurs qu'il veut, et les ouvre, afin « qu'ils comprennent. Après le baptême,^ilfauten- <c core des préceptes indulgents aux âmes faibles. « L'apôtre Paul écrit à la j^une chrétienté de Co- « rinthe : Je vous ai donné du lait et non du pain, « Le pain est pour les hommes ; il représente ces « grands préceptes qui conviennent aux âmes exerce cées dans la loi du Seigneur : et comme le lait « est pour l'âge tendre, ainsi l'on doit donner des « règles plus douces à ces peuples ignorants qui « sont dans l'enfance de la foi. Si le joug suave et « le fardeau léger du Christ eussent été annoncés « à ce peuple inflexible des Saxons avec autant de « persévérance qu'on en a mis à exiger les dîmes, « et à faire exécuter toute la rigueur des disposi- « tions de Tédit pour les moindres fautes, peut- « être n'auraient-ils pas horreur du baptême. Que « les propagateurs dé la foi s'instruisent donc aux
« exemples des apôtres ; qu'ils soient prédicateurs « et non déprédateurs^ et qu'ils se confient en Celui € de qui le prophète rend ce témoignage : // n*a- « bandonna jamais ceux qui espèrent en lui\ » Ainsi l^glise rappelait Timmuable distinction du domaine temporel et du domaine spirituel, la liberté de Fâme, le respect des consciences ; et, en réclamant ses droits, elle revendiquait tous les droits de l'humanité.
Elle fut écoutée : il semble qu'une politique plus clémente prévalut dans les conseils de Charlemagne. Un second capitulaire, daté de 797, ne renouvelle aucune des violentes mesures arrêtées douze ans auparavant. On y recommande l'observation de la paix publique en faveur des églises, des veuves et des orphelins. En punissant d'amende le plaideur condamné en appel au tribunal du roi, on retient les parties devant la cour de justice de leur ressort, et Ton relève l'autorité des juges nationaux. La loi saxonne est implicitement confirmée : seulement le prince y met une réserve qui est la plus belle prérogative des royautés chrétienne^, il s'attribue le droit de faire grâce. Ainsi tout inclinait à la paix, par pitié ou par lassitude. Une réconciliation décisive se fit à l'assemblée de Salz,en 803 ; on y vit, d'une
i. Alcuin, Episl, ad Megenfridum : « Fides quoqne, sicut sanctuâ Augustinus, res est voluntaria, non necessaria. Attrahi potertt homo ad fidem,noa cogi... Gratis accepitis, gratis date... Siat prsedicatores, «on prsedatores. » Cf. Episl. XVI, ad Carolum Magnum : « Pios populo novello praedicatores,... apostolorum... praoceptis intentos, qui lac, id est suavia praBcepta, suis auditoribus initio ministrare solebant. »
part, Charlemagne avec tout l'éclat du titre impérial qu'il portait depuis trois ans, avec ses grands noms de successeur des Césars et de maître de l'univers ; de l'autre, les hommes nobles de Saxe sti. pulant pour leur pays. Ils promirent de renoncer au culte des idoles, de recevoir docilement les évêques, dont ils apprendraient ce qu'ils devaient croire, et de payer les. dîmes prescrites par la loi de Dieu. En retour, le prince, se réservant seulement le droit de les visiter par ses commissaires et de choisir leurs juges, les affranchit de toute espèce de tribut, leur laissa les lois de leurs pères et tous les honneurs d'une nation libre. Les tribus de la Frise avaient obtenu les mêmes conditions ; il leur fut promis qu'on respecterait leur liberté € tant que le vent soufflerait de la nue, et que le monde resterait debout » *.
Mors s'acheva Torganisation religieuse du pays conquis. Un acte publié à Spire, en 788, avait fait savoir « à tous les fidèles du Christ, que les € Saxons, longtemps indomptables à cause de « leur opiniâtreté et de leur perfidie, ayant été
1. CapUulare Saxonicum^ 797. Cf. Prxceptumpro Trautmanno comité, Poeta Saxo, ad annum 803 :
Âugustus plus ad sedem Salz nomine dictam Venerat : hue omni Saxooum nobilitate Collecta simul bas pacis leges inierunt.
permissi legibus uti
Saxones pa^s et libertatis honore.
Pour réunir toutes les pièces de la pacification, il y faut ajouter la liste des otages remis au roi, à Mayence, en 802. Apud Pertz, t. III. Wiarda, Asegahuch,
< vaincus par la permission divine et amenés au « baptême, le roi Charles les avait rendus à leur
< antique liberté, et, pour Vamour de Celui qui
< l'avait fait vaincre, les lui abandonnait en qua- « lité detributaires et de sujets, C'est pourquoi, « réduisant leur territoire en province, suivant « Tancienne coutume des Romains, il Tavait par- € tagé entre plusieurs évêques, dont le premier « serait établi au lieu appelé Brème. » Sept autres sièges furent érigés à Osnabruck, Paderborn. Munster, Minden, Verden, Hildesheim et Halberstadt. Chaque évéché donnait à Dieu un autel, à la vérité une chaire, à la justice un tribunal, à la charité un hospice, à toutes les idées bienfaisantes des institutions qui les faisaient pénétrer dans les mœurs des peuples. Autour des sièges épiscopaux, se multipliaient les églises paroissiales, qui portaient les mêmes idées, soutenues des mêmes institutions, sur tous les points d'une contrée livrée, depuis tant de siècles, à l'ignorance et à la loi du plus fort. Ainsi la guerre de Saxe, un moment compromise par Terreur du pouvoir temporel, semblait .se justifier par ses résultats, et, comme toutes les guerres saintes, elle avait servi la civilisation. Et cependant la conscience du vainquenr n'eût pas été en repos s'il lui eût été permis de voir la suite de son ouvrage et ce qui devait paraître sept cents ans après, quand la réforme éclata. La foi romaine, re^ée maîtresse de populations d'origine franque et bavaroise, où elle s'était établie par la seule
puissance de la parole et de la charité, fut trahie par les descendauts des tribus saxonnes que les soldats de Charlemagne avaient cru soumettre. Et qui sait si Luther, le fils du mineur d'Ëisleben, ne sortit pas du sang de quelqu'un de ces quatre mille cinq cents vaincus massacrés à Verden * ? Quand les nouvelles églises du Nord s'élevèrent, le clergé franc ne se trouvait pas en état de les évangéliser. Les lois môme, qui lui recom- ^ mandaient si sévèrement la science et la disci- ' pline, faisaient voir qu'il n'était ni assez savant ni ' assez discipliné pour ce difficile ouvrage de policer une nation. Comment faire des apôtres avec ' des prêtres qu'il fallait exhorter à être « prédicateurs et non déprédateurs », et que tous les canons des conciles ne pouvaient arracher ni aux plaisirs bruyants ni aux armes? Après trente ans de combats, il n'y avait peut-être pas un de ces clercs, fils de guerriers ou guerriers eux-mêmes, sur lequel les Saxons n'eussent à venger des injures. Les inimitiés anciennes, irritées par tant de revers et de supplices, ne pouvaient s'éteindre si facilement, que les opprimés voulussent recevoir
1. Capitul. 788, pour l'érection de l'évêché de Brème : « Noyerint omnes Ghristi fidèles quod Saxones, quos a progenltoribus nostris ob suse pertinaciam perfidise semper indomabiles, ipsique Deo et nobis tamdiu rebelles... pristînœ libertatî donatos, pro amore illius qui nobis victoriam contulit, ipsi tributarios et subjugalcs dévote addiximus... Proînde, omnem terram eorum, antiquo Romanorum more, in provinciam redigeotes... » — Ce souvenir des Romains est bien digne de remarque. Charlemagne acheva la réduction de la Germanie en province romaine, c'est-à-dire le dessein vainement poursuivi par Auguste, Marc-Âurèle et Probus.
ie leurs vainqueurs une doctrine qui ordonnait le les aimer. En même temps, Témigration irlanlaise s'était ralentie. D'ailleurs les moines de iaint Golomban, plus exercés à la contemplation [u'à raction, plus propres adonner l'exemple qu'à ffopagerla parole, Romains par l'esprit, Celtes par e cœur, auraient encore été des étrangers, et par lonséquent des ennemis, aux yeux des Saxons, léfiants comme tous les vaincus. Les meilleurs esprits désespéraient de la conquête des âmes, {uand la possession du pays avait coûté si cher; ît l'un d'eux se plaint « que l'on perde inutilei ment sur cette terre ingrate des efforts qui i seraient mieux employés à la conversion des i Huns et des Avares *. » Ainsi les moyens parurent manquer au moment décisif, et ce fut un grand spectacle de voir comment la Providence mènerait son œuvre jusqu'au bout.
Il y avait été pourvu de longue main. Nous avons vu l'ancienne Germanie se partager entre deux sortes de peuples, les uns émigrants, les autres sédentaires. La même division se reproduit encore dans chaque peuple, soit qu'il ait gardé, soit qu'il ait abandonné son territoire. Ainsi parmi les nations émigrantes, les Goths formaient deux camps : celui des Wisigoths, qui pénétrèrent jusqu'en Espagne; celui des Ostrogoths^ qui s'ébranlèrent cent ans plus tard, et s'arrêtèrent en Italie. Les Francs, à leur tour, fondèrent les deux royau-
*• Alcuin, Epist,
éT. GERM. II. 10
27 8 CHAPITRÏ5 VI.
mes de Neustrie et d'Austrasie, dont nous connaissons les rivalités. De même, parmi les populations sédentaires, les Scandinaves ne désertèrent jamais les âpres rochers du Danemark et de la Suède; mais ils jetèrent sur tous les rivages de l'Europe ces pirates, facilement civilisés, qui furent les Normands. Les Saxons eurent aussi leurs émigrations maritimes; ceux d'entre eux qui allaient chercher le péril et le butin sur les terres de la Grande-Bretagne finirent par se rendre maîtres des terres mêmes. Grossis par des bandes nouvelles, ils formèrent une confédération puissante qui couvrit la contrée. Mais, sur un sol déjà chrétien, où leurs fables n'avaient point de racines^ ces barbares dépaysés laissaient des ouvertures plus faciles à la prédication. Nous savons comment le christianisme s'en empara. Nous avons vu grandir rÉglise anglo-saxonne, qui eut le remarquable mérité d'unir aux lumières de la foi, aux sciences de l'antiquité, un patriotisme soutenu, un culte fervent de l'histoire, de la langue, de la poésie nationales; de sorte qu'on y trouve en même temps cet esprit docile qui reçoit la civilisation, et cet esprit original qui se l'approprie pour la communiquer. L'Évangile avait donc à son service un peuple dévoué, latin par l'éducation, saxon par le sang, capable, par conséquent, de servir ses desseins dans la Saxe païenne. L'éducation en faisait un instrument maniable, le sang en faisait un instrument fort. Le moyen de la Providence était trouvé.
Les missions anglo-saxonnes furent pour les temps carloyingiens ce qu'avaient été les missions des Irlandais pour la période mérovingienne. En même temps qu'elles convertirent les infidèles, elles travaillèrent à la réforme des chrétiens. Nous les avons vues commencer dès le temps de Pépin d'Héristal : alors Wilfrid, Suitbert et Willibrord avaient porté TEvangile dans la Frise. Deux frères, du nom d'Ewald, étaient allés chercher le martyre chez les tribus saxonnes. Puis l'émigra* tion religieuse s'était continuée à la suite de saint Boniface, qui conduisit au cœur même de la Germanie païenne les colonies du clergé anglo-saxon, en même temps qu'il en introduisait la discipline dans l'Église des Francs. Après lui, la réforme ecclésiastique fut poursuivie par le célèbre Alcuin, venu, d'York pour gouverner l'école de Tours, où ses leçons firent refleurir la science sacrée, la pureté du dogme et la régularité des mœurs. D'autres émigrés de la même nation succédèrent aux travaux de saint Boniface chez les barbares. Nourris de ses enseignements» ce qu'ils voulaient des peuples, c'étaient les âmes, et non les dîmes. Us ne traînaient à leur suite ni meutes de chiens ni troupes de soldats, et ils n'aimaient à verser de sang que le leur. Quand donc Charlemagne, se croyant maître de la Saxe, voulut pourvoir à la prédication de l'Évangile, ces intrépides étrangers se trouvèrent aux premiers postes; et, dans la circonscription qu'il leur traça d'abord, il confia rOslphal à l'Anglo-Saxon Willehad, qui fut
évêque de Brème; le Westphal, au prêtre Liudger, né en Frise, mais élevé aux écoles d'York; TEngern, aux religieux de Tabbaye de Fulde, encore toute pénétrée des traditions monastiques de la Grande-Bretagne. Il faudrait voir maintenant comment Teffort commun de la parole et de l'exemple finit par ébranler les barbares. On voudrait suivre de près ces vies laborieuses, qui s'épuisèrent dans l'obscurité, dans les privations et les périls, pour donner naissance à une société nouvelle. Mais le plus grand nombre n'eurent pas d'historiens. Parmi celle qu'on écrivit, je m'arrête à la légende de saint Liudger, parce qu'elle pénètre plus profondément dans les habitudes de l'époque, et qu'elle découvre mieux les ressorts qui entraînèrent la conversion générale.
Dans un canton de la Frise où la foi commençait à s'introduire, la femme d'un chef chrétien avait mis au monde une fille. L'aïeule, encore païenne, irritée contre sa bru, qui ne lui donnait pas de petit-fils, ordonna que l'enfant fût étouffée, comme le permettaient les lois, avant qu'elle eût goûté le lait de sa mère ou la nourriture des hommes. Un esclave l'emporta pour la noyer et la plongea dans un grand vase plein d'eau. Mais l'enfant, étendant ses petites mains, se retenait aux bords. Ses cris attirèrent une femme du voisinage, qui l'arracha des bras de l'esclave, l'emporta dans sa maison, et lui mouilla les lèvres d'un peu de miel ; dès lors les ^lois ne permettaient pas qu'elle mourût : ce fut la mère de saint Liudger.
Le signe de Dieu était sur cette'maison, et Ton vit de bonne heure ce que Liudger serait un jour *. Ses parents le mirent donc au monastère d'Utrecht ; et il y fit tant de progrès dans les lettres sacrées, qu'on l'envoya au écoles d'York, où les leçons d'Alcuin attiraient un grand concours de jeunes gens des contrées étrangères. Il y passa quatre ans, et revint en Frise avec un grand savoir et beaucoup de livres. Alors on l'appliqua à la prédication de l'Evangile dans le canton d'Ostracha. Mais, au milieu des païens, il n'oubliait pas ses amis d'Angleterre. Pendant qu'il bâtissait un oratoire, Alcuin lui adressait des vers pour les inscrire au porche de Tédifice. Vers le même temps, il recevait de l'un de ses condisciples d'York une épître qui commençait ainsi : € Frère chéri de cet amour
< divin plus fort que le sang, Liudger que j'aime,
< puisse la grâce du Christ vous sauver! Prêtre « honoré aux rivages occidentaux du monde, « vous êtes savant, puissant par la parole, pro- « fond par la pensée, tandis que vous grandissez
1. Je détache de la biographie latine de saint Liudger le trait suivant, qui n'est pas sans grâce : on y voit quel changement s'était fait en peu d'années dans les mœurs de ces familles barbares, où les mères ordonnaient, sans sourciller, d'étouffer leurs enfants. « Statim ut ambulare et loqui poterat, cœplt colligere pelliculas et cortices arborum quibus ad luminaria uti solemus ; et quidquid taie inveniri poterat, ludentibusque pueris aliis, ipse consnit sibi de illis collection ibus quasi libellos ; quumque invenisset sibi liquorem cum festucis imitabatur scribentes, et offerebat nutrici sua quasi libros utiles custodlendos. Et tum si quis disceret : Quid fecisti hodie? dixit se per totum diem aut componere libros auâ scribere,autetiam légère. Quumque interrogaretur : Quis te docult? respondens, ait : « Deus me docult. »
2 8Sr CBÂPITRE VI.
< drais le bien, ministre de Dieu, souvenez-vous
< de moi, et que vos prières recommandent au € ciel celui qui vous célébra dans ses chants trop « courts l )^ £t le poète finissait, demandant à son ami un bâton de bois blanc, humble don pour d'humbles vers K
Liudger travailla sept ans, au bout desquels Wittikind ayant soulevé les Saxons, les païens se jetèrent dans la Frise et chassèrent les prédicateurs de la foi. Alors Liudger se rendit à Rome, puis au mont Cassin, ofi il s'arrêta pour étudier la règle de saint Benoit, et la rapporter parmi les moines de sa province. A son retour, le roi Charles, qui venait de vaincre les barbares, le chargea d'évangéliser les cinq cantons [de la Frise orientale. Liudger les parcourut, renversant les idoles et annonçant le vrai Dieu. Ensuite, ayant passé dans rile de Fositeland, il détruisit les temples qui en faisaient un lieu vénéré des nations du Nord, et baptisa les habitants dans Feau d'une fontaine qu'ils avaient adorée. Vers ce temps-là, comme il voyageait de village en village, et qu'un jour il avait reçu l'hospitalité d'une noble dame, pendant qu'il mangeait avec ses disciples, on lui présenta
i. VUa apud Boiland. et PerU, II, 407 :
Frater amore Dei oognato dulcior aaais, Liudger amate mihi, Christi te gratia salvet... Vive tu» gentis Frisonum clara columna.
In preoibusque lais oommendes, quœso, Tocanii, His brevîbus vatem qui te*laudavit in odia, Gui tereiia baouti tali pro carminé donum Maniflcu9 tribuas ; fors haec mercedula vaii Concordat modico : felix sine fine valeto.
un aveugle nommé Bernlef, que les gens du pays aimait, parce qu'il savait bien chanter les récits des anciens temps et les combats des rois. Le serviteur de Dieu le pria de se trouver le lendemain en un lieu qu'il lui marqua. Le lendemain, quand il aperçut Bernlef, il descendit de cheval, remmena à l'écart, entendit sa confession, et, faisant le signe de la [croix sur ses yeux, lui demanda s'il voyait. L*aveugle vit d'abord la main du prêtre, puis les arbres et les toits du hameau voisin. Mais Liudger exigea qu'il cachât ce miracle. Plus tard, il le prit à sa suite pour baptiser les païens, et il lui enseigna les psaumes pour les chanter au peuple.
(^<ependant le roi Charles, apprenant le grand bien que Liudger avait fait, l'établit à Mimingenford, qui fut depuis Munster, au canton de Suthergau en Westphalie ; et on l'ordonna évêque malgré lui. Alors il éleva des églises, et dans chacune il mit un prêtre du nombre de ses disciples. Lui-même instruisait tous les jours ceux qu'il destinait aux saints autels, et dont il avait choisi plusieurs parmi les enfants des barbares. Il ne cessait pas non plus d'exhorter le peuple, invitant même les pauvres à sa table, afin de les entretenir plus longtemps. Ses grandes aumônes vidaient les trésors de TÉglise, jusque-là qu'il fut accusé auprès de Charles comme dissipateur des biens du clergé. Il se rendit donc à la cour, et, comme il s'était mis à prier en attendant l'heure de l'audience, un officier l'appela. L'évêque continua sa
prière et se laissa appeler trois fois, après quoi il obéit. Le prince lui en fit des reproches. « Seigneur, répondit Liudger, Dieu voulait être servi avant les hommes et avant vous. » Cette réponse suffit à Charles pour juger Tévêque, et il ne voulut plus écouter de plainte contre lui. Alors, toute la Westphalie étant devenue chrétienne, le serviteur de Dieu méditait de porter TÉvangile aux Scandinaves, quand il mourut à Munster le 26 mars de l'an 809*.
La légende qu'on vient de rapporter commence en pleine barbarie. Elle prend les peuples de la Saxe au point où le christianisme les trouva ; elle les conduit jusqu'au moment où, le paganisme ayant disparu, il faut que la foi cherche plus loin vers le Nord d'autres nations à convertir. On découvre les moyens d'un si grand changement^ et comment se formèrent les hommes qui y mirent la main. On voit d'abord les écoles anglo-saxonnes, dont la lumière remplissait l'Occident, recueillir ces fils de barbares. Des maîtres savants exerçaient aux sept arts de l'antiquité, à la logique des Grecs, à la poésie latine, ces esprits simples dont il fallait faire des prêtres, qui iraient vivre sans repos dans les forêts de la Germanie, à la poursuite des païens. Une telle éducation était moins superflue qu'on ne pense; elle rompait lésâmes au travail et les rendait propres aux grands efforts. Nourri des lettres divines et humaines, le disciple