‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 12 sur 29 · L^ÉGLISE · texte numérisé non relu

L^ÉGLISE

et le principe qui mettait rintelligence au-dessus de la force ne périt pas.

Cependant le doux génie de TÉvangile se faisait place, et des mœurs plus saintes avaient prévalu dans TËglise germanique au commencement du onzième siècle. Un historien de ce temps représente leséYêques« occupés du bien des peuples, soute- « nant de leurs conseils la fortune de Tempire, « sans rien relâcher de la rigueur du sacerdoce. « Entre tous, s'élevaient les archevêques de Trêves « et de Cologne; Willigise, le fils d'un charron, « porté sur le siège de Mayence; Burchard de * Worms, loué dans l'Eglise pour son zèle à « recueillir les saints canons ; Meinwerk de Pader- « born, qui fut mis au rang des bienheureux, et « beaucoup d'autres^ incomparables en sainteté. « Comme autant de chérubins qui s'animeraient « du battement de leurs ailes, ils s'excitaient du « spectacle de leurs vertus; ils faisaient tressaillir « la terre aux louanges de Dieu, et gouvernaient « avec vigueur, dans la prospérité comme dans « l'adversité, les nations confiées à leur garde*. »

1. Vita S. Meinwerk Paderbornensis, apud BoUandum, 5 jul. « lUlus quoque tempore, eplscopi, sapientia et scientia prsBditi, subjectorum profectibus continue erant dediti, secundas imperii partes sancte et juste adjuvantes, sacerdotii rigorem nullatenus relaxantes. Inter quos vitae merito emiuebant Treverensis metropolis, ex qua primum sonus evàngelicsB prsedîcationls Intonuit partibus Teutonicis, Meingos et Poppo; Coloniensis quoque Heribertus et Piligrinus ; Moguntiensis ecclcsisB Willegisus et Erchambaldus, Aribo etBardo; Burchardus Wormatiensis, studio suo in coUectione canonumin Ecciesia laudabilis; Trajectensis Ansfridus et Athalbaldus; Mimigenfordensis (Munster) décor, Thledericus et Sigffidus; OsnebnigensisThietmarus; Hildescnheimensis Berenwardus et Godehar-

Ainsi le caractère sacerdotal se dégage peu à pou des mauvais instincts qui ledénaturaient. En même temps, les sièges épiscopaux se multiplient. Â.u treizième siècle, Tempire d'Allemagne, avec la Bourgogne, la Bohême, une partie de la Pologne, et le territoire des chevaliers teutoniques, comptait treize métropoles et soixante-treize évêchés. Les circonscriptions diocésaines enveloppaient comme d'un réseau toute la face du pays. L'Eglise était partout, donnant partout l'exemple de cette vie publique qui anime les Etats modernes. On j voyait une hiérarchie fortement organisée, où toutes les fonctions avaient leur contrôle et leurs garanties : des tribunaux canoniques qui ne ver* saient pas de sang, et dont la procédure s^^rvit de leçon aux tribunaux civils ; enfin, des assemblées délibérantes qui exerçaient les esprits aux grandeB affaires, à la discussion, à la publicité, aux résis^ tances légales. La comparaison était instructive pour les barons, accoutumés à pressurer les vilains et à détrousser les mai^hands. Il n'y avait guère de ces puissants seigneurs qui, du haut de leurs châteaux forts, derrière leurs ponts-levis qu'on ne passait qu'en tremblant, ne pussent apercevoir les

dus; Mindeosis Sibertus et Bruno; Weriabarius Argentin» cmtatu (Strasbourg) ; Meinhardus et Bruno Wirciburgensis (Wiirtzbourg); Parthenopolitanœ (Magdebourg) (^ero et Naufridus; Bremensis Unuwanus; et alii quam plures pontificii dignitate venerabiles,. sanctitate incomparabilcs... Hi ut cherubim virtutum suarum alas alter ad alterum concutiebant, et in lande Dei orbem terrœ com* moventes, meritorum qualitatibus tanquam discret! vultibus, et ifi* corporalibus et in spiritualibus oculati ante et rétro, tam in prosperis quam in advcrsis, populumcommissum strenuegubemabant. ^

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tours de la cathédrale, où siégeait une autorité rivale de la leur, attentive aux injustices et accessible aux plaintes; de sorte que ce voisinage inquiétant devenait tout ensemble une leçon donnée au pouvoir féodal, et une sauvegarde pour les populations destinées à lui échapper un jour.

Si l'épiscopat était une magistrature, le clergé formait une armée : il y fallait une discipline^ et ce fut le célibat. Dès les temps apostoliques, la loi interdisait le mariage aux évêques et aux prêtres ; et trois conciles du quatrième siècle, ceux d'Elvire (305), de Carthage (390) et de Turin (397), avaient imposé la continence au clergé d'Occident; d'où il suit qu'il n'y a rien de plus ancien que cette règle, qu'on a représentée comme une entreprise de Grégoire VII. Le sacerdoce chrétien voulait toute la vigueur de la virginité et toute l'indépendance d'une vie solitaire. Il était néces* saire que le prêtre pût s'enfoncer dans des contrées inconnues, parmi les infidèles, sans regarder derrière lui. Il ne fallait pas qu'il eût besoin de la iaveur des grands, ni de la complaisance de la foule, ni d'autre chose que du pain de chaque jour, qui ne manque jamais. Il était aussi de l'intérêt des nations que le sacerdoce ne pût devenir héréditaire ; qu'il attendit ses recrues de la société laïque; qu'il y tînt^ pour ainsi dire, par ses racines. Et cependant, si tout le monde pouvait se jeter dans l'Église, il convenait qu'en y entrant on y trouvât le célibat, comme une compensation aux privilèges de cléricature, et que la grandeur du

sacrifice fît hésiter sur le seuil ceux qui ne seraient pas appelés. Rien donc n'était plus sage; mais pour les barbares rien n'était plus nouveau. Ce qui faisait Torgueil et la force du barbare, c'était moins encore ses armes que sa famille ; c'étaient la fécondité de sa femme et la vigueur de ses fils ; c'était une nombreuse lignée de parents qui tiraient Tépée avec lui dans les batailles, qui juraient pour lui devant les juges s'il était accusé, qui devaient poursuivre la vengeance de sa mort. Quand donc les Germains convertis recrutèrent les rangs du sacerdoce, ils ne renoncèrent pas sans murmure à ces puissantes attaches de la nature humaine. Souvent l'ombre du sanctuaire couvrit les mœurs grossières du foyer. On vit alors ce qu'on a toujours vu depuis, l'abâtardissement d'un clergé amolli par le mariage, condamné à toutes les humiliations de la vie ordinaire, vivant de commerce, d'usure, de misérables services sur les marchés, dans les écuries des châteaux, dans les tavernes. Mais ce débordement trouva des obstacles. La discipline du célibat fut maintenue par les lois des Mérovingiens, par les capitulaires, par tous les synodes du huitième et du neuvième siècle*. En 760, Chrodegang, évêque de Metz, épris des souvenirs de l'antiquité chrétienne, imitait

1. Concilium SiUciovWAieS, Bonifacii, ann. 742, art. 7. Concilium Aquisgranense, 836, II, art. 8 : « Similiter de ilUs presbyteris qui, contra statuta canoDum, villici fiunt, tabernas iDgrediantur, turpia lucra sectantur, et diversissimis modis usuris inserviunt; et aliorum domus inhoneste et impudice fréquentant, et comeesationibus et ebrietatibus deservire non erubescunt... ut ab Iiinc districte severiterque coerceantur. » — Art. 11 : « Ut presbyteris nuUa omnino cohabitet fœminarum. »

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saint Augustin en rassemblant ses prêtres autour de lui, sous un même toit, à une même table, sous une même règle de travail et de prière. Cette règle, portée dans toutes les villes épiscopales, y assura la réforme ecclésiastique. Ce fut un spectacle profitable que celui d'un grand peuple sacerdotal affranchi des instincts de la chair, qu'on avait crus si longtemps irrésistibles. Quand on vit ces hommes sans enfants, qui prenaient le genre humain pour famille et les nations pour leur postérité, on commença h connaître quelque chose de plus pur et de plus fort que l'autorité paternelle, une paternité des âmes, un pouvoir dégagé des liens du sang. On comprit la possibilité du dévouement pour des intérêts moins étroits que ceux de la parenté ; et ridée du bien public se fit jour.

"• Mais l'exemple décisif et qui achevait d'éclairer les esprits, c'était celui du clergé monastique. La barbarie, en pénétrant dans l'Eglise par toutes les portes, s'était introduite jusqu'au fond des cloîtres; mais une réforme vigoureuse, prêchée par l'ermite Benoît d'Aniane, avait relevé la discipline ancienne. Sous sa présidence, une assemblée d'abbés, tenue en 847 à Aix-la-Chapelle, rétablit la règle bénédictine, et en fixa l'Interprétation K Les

i. M. (iuizotajugésévèrementlaréformedesaintBenoitd'Auiane : il n'y voit qu'une dégradation do la règle primitive. Cependant la nécessité de cette réforme résulte des tentatives répétées qui la précédèrent. Cf Schanuati, Concilia, t. I : Regulaiia décide ta fratribus monasterii Murbacencis, pâte fada circa ann. 803; Libellus supplex monachorum Fuldensium, 812. Les quatre-vingts articles de l'assemblée d'Aix-la-Chappelle venaient mettre un terme aux explications arbitraires qui énervaient la règle, ou qui intro-

milices religieuses réorganisées, campées au cœur de la Germanie, y portaient comme une image parfaite de la société catholique, qui attirait et transformait peu à peu les peuples convertis. Ces hommes défiants, qui avaient mis leur sécurité dans risolement de leurs habitations, et qui ne pouvaient souJBFrir le voisinage d'autrui, voyaient maintenant s'élever les grandes cités cénobitiques de Saint-Gall, deFulde, de la Nouvelle-Corbie. Ils y voyaient cinq cents moines, rassemblés derrière les mômes murs, dans des cellules contiguës, dans la gène d'une vie commune. Il n'y avait là que pauvreté, chasteté, obéissance, c'est-à-dire trois sortes de faiblesses. Mais c'était précisément cette faiblesse volontaire, c'était Tabnégation de chacun et l'union de tous, c'était Tesprit de communauté, qui faisait la force des monastères : et Ton s'en apercevait assez par le défrichement des terres environnantes, et par la rapide propagation des lumières et des mœurs chrétiennes. Les hommes imitèrent ce qu'ils avaient sous les yeux ; ils s'ac-

duisaient le despotisme des abbés. Ainsi s'expliquent les dispositions où Ton fixe les rations des frères et le nombre des vêtements, où Von interdit l'usage de la saignée générale et des fustigations publicpies. Je n'y vois rien que de libéral et de sensé; et je m'étonne que le grand esprit de M. Guizot n'y ait aperçu qu'une législation minutieuse et puérile. Il faut se souvenir que ce furent pourtant les hommes formés à cette école qui achevèrent la conquête religieuse de l'Europe, et que les armées civilisatrices avaient besoin de toute la régularité, de toute la ponctualité, de toute l'obéissance militaires.

M. Victor Le Clerc, dans un savant mémoire lu à l'Académie des inscriptions, a montré comment les chapitres généraux des ordres religieux donnèrent l'exemple des principaux usages adoptés par les parlements modernes.

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coutumèrent à se rapprocher^ à vivre easemble, par coiisé({uent à se supporter et à se 'soutenir. Les maisons se groupèrent autour des abbayes-, et formèrent des villes nouvelles. Quoi de plus misérable d^abord que ces cultivateurs et ces tisserands entassés entre d^étroites murailles? et cependant il s'établissait au milieu d'eux un intérêt commun, c'est-à-dire un principe d'unité, un germe de puissance. Ils apprenaient, chez les moines leurs voisins, à délibérer entre eux, à se donner des chefs, à obéir, à se dévouer pour le bien général. En s'organisant ainsi, les habitants des villes commençaient l'œuvre de leur affranchissement : de sorte que, sans contester la diversité des causes qui concoururent à la môme fin, il faut bien reconnaître que l'exemple des communautés fit beaucoup pour la constitution des communes.

Ainsi le christianisme avait achevé en Allemagne un grand dessein; il avait fondé une société spirituelle : car la foi et l'amour formaient le lieu sacré auquel était suspendue toute l'économie des institutions ecclésiastiques. Rien n'était plus puissant qu'une telle société, puisqu'elle ne connaissait de limites ni dans l'espace ni dans le temps, et qu'elle prétendait régler les affaires de Téternité. Et cependant rien n'était plus libre, puisque le pouvoir ne s'y exerçait que par la parole et par l'exemple. Mais comme l'ordre ne peut s'établir au milieu du désordre sans attirer tout à lui, la société religieuse n'avait pu se constituer parmi les

barbares sans y recomposer la société politique. Ce changement s'était accompli en substituant à la force, qui n*est qu'un fait, Tautorité, qui est un droit, et une volonté de Dieu pour le bon gouvernement des nations. Voilà pourquoi l'Eglise sacrait les Césars germaniques, bénissait Tépée des chevaliers, marquait de la statue d'un saint {Weichbild) le territoire des villes affranchies. Elle s'appliquait ainsi à sanctifier le pouvoir, à lui imprimer un caractère moral, à le dégager enfin de ce qui lui restait de matériel et de violent. Mais l'auto* rite ne s'établissait qu'en prouvant ses titres; il fallait qu'elle s'adressât à la raison et h la conscience : il fallait donc qu'elle reconnût leurs droits. Et quand la conscience éclairée se soumettait enfin, elle ne se rendait encore qu'à l'évidence jd'un devoir, c'est-à-dire d'une loi divine : l'obéissance devenait un sacrifice, l'acte le plus libre dont la nature humaine soit capable. Ces conditions de liberté étaient aussi des conditions de puissance. Comme le pouvoir assis dans les esprits ne s'absentait plus, comme il veillait toujours et se faisait entendre partout, rien ne l'empêchait désormais d'agir avec l'étendue et la durée qu'il faut aux. grandes choses. Les peuples, de leur côté, exercés à la discipline, au dévouement, à l'amour du bien public, se trouvaient en mesure de suivre ces entreprises de longue haleine qui veulent l'effort de plusieurs générations, et qui finissent par faire la gloire et la prospérité des États. Sur un territoire morcelé, longtemps peuplé de tribus

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ennemies, se forma TEmpire germanique, Tune des plus vastes monarchies qui furent jamais, et qui devint pendant quatre cents ans le cœur de la chrétienté et le centre des affaires du mondes Ainsi le christianisme avait organisé la société à son image. De même qu'il prenait de l'argile, du sable et de la pierre, et que, bénissant ces grossiers matériaux, il les élevait en voûtes, les transformait en vitraux, y mettait partout le sentiment et la vie, jusqu'à ce qu'il en eût fait une chose pour ainsi dire spirituelle, et que sa pensée resplendît dans Tédifice; de même il avait pris ces choses matérielles et nécessaires, les armes, les richesses, le lien du sang; et, les employant, les moulant à son gré, il en avait fait un édifice politique qui répondait à ses desseins. Les hommes ne s'y trompaient pas : au milieu de cette organisation de l'État, dont ils voyaient l'appareil extérieur; ils sentaient une puissance mystérieuse qui en était 1-àme. Et quand l'empereur, au jour de son couronnement, se montrait le diadème en tète, tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe du monde, faisant porter devant lui la croix, la lance et le glaive, entouré de la féodalité sous les armes, et des députés des villes libres du Danube et du Rhin, en présence d'un si grand spectacle, la foule répétait cette acclamation solennelle. < Le Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ a l'en^pire ! Christus vincil, Chrislus régnât, Christus im perat! » C'était la charte du moyen âge; c'était aussi la constitution de toute la société moderne,

qui ne peut être autre chose, ^rès tout, que la victoire de l'esprit sur la matière^le règne du droit, «t l'empire invisible des idées divines, réalisées dans les lois humaines.

Mais la société, périssable ouvrage des législateurs^ n'est faite que pour le développement dé la personne humaine, qui est Tœuvre immortelle de Dieu. Toute la civilisation ne conspire qu'à cette fin ; et tant d'événements, tant d'institutions qui remplissent l'histoire^ ne sont que l'école passagère oti les âmes se forment pour une destinée qu'elles doivent trouver ailleurs.

Qu'était donc devenue la personne humaine dans l'état de barbarie ? Si je considère de près les mœurs des Germains que l'invasion précipita sur l'Occident, je n'y découvre aucune trace d'éducation. Je vois les enfants toujours nus, vivant parmi les esclaves et les bètes de la ferme, et grandissant de la sorte, sans soins, sans règle, sans enseignement, jusqu'à l'âge où ils allaient recevoir, dans l'assemblée des gens de guerre, l'écu et la framée. Je n'aperçois aucun de ces efforts qu'il faut pour dégager L'homme des premières impressions, pour le porter plus haut, pour V élever enfin. Les âmes restaient donc dans une éternelle enfance, sous la loi des sens. Les intelligences étaient troublées, elles étaient ignorantes, elles étaient paresseuses. Le paganisme avait déplacé l'idée de Dieu, et en touchant à cette idée, qui est le fond de l'entendement humain, il avait mis la confusion dans l'entendement. La création divinisée était pleine de mystères qui

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ne se laissaient pas interroger.L'histoire demeurait aussi inconnue que la nature, et les Germains ignoraient encore le reste des hommes, quand la c(m-* quête romaine vint les instruire. Rien ne les sollicitait à s'éclairer. Les barbares n'aimèrent jamais le travail, et, moins que tout autre, le travail d'esprit. Après la guerre et la chasse, ils trouvaient leur passe-temps à rêver dans leur hutte enfumée'. Ils ne connaissaient pas, comme les peuples du Midi, cette vie de la plac^ publique, ces longues journées de disputes, ces plaisirs de la parole qui réveillent et exercent la raison. Dans le sommeil de leur pensée, comment la notion du bien et du mal ne se fût-elle pas obscurcie ? Les volontés étaient donc déréglées ; elles étaient inefficaces : livrées sans défense à la passion du moment, elles en avaient la fougue et aussi la mobilité. On reconnaît à ces traits les Germains de Tacite, passant le jour et la nuit dans le vin et dans le jeu ; se prenant de querelle, et finissant par s'entre-tuer ; inconstants en toutes choses, excepté dans la poursuite de la vengeance *. Mais parce qu'ils mettaient leur force à ne jamais se contraindre, ils étaient les plus faibles des hommes ; ils se sentaient maîtres de leurs corps et de leurs mouvements, mais non de leur con^

i. Tadte, Germama, 20 : « In omnî domo nudi et sordidi... excrescunL.. Inter eadem pecora, in eadem humo degunt. » Ibid*^ 15 : « Quoties bella non Ineunt, non multum venatibus, plus per otium transigunt... ipsl habent... eum iidem hommes sic ameot inertiam... »

2. Tacite, Germania, 22, 24, 25 ; « Crebrae ut inter vinolentos rixœ. Saepias cœde et vukeribus transiguntur. »

science et de leurs déterminations ; incapables de tous les actes où il faut s'appliquer et se conduire, par conséquent de choisir et de persévérer, en quoi consiste cependant toute la faculté de vouloir. Ainsi la volonté même périt, quand elle n'a plus les lois qui la gardent et les assujettissements qui la soutiennent ; et toute la nature humaine semble détruite dans cet état, dont on a voulu faire l'état de nature.

Telle était la misérable condition des barbares. Or, l'Eglise introduisait un culte dont tout TefFort est de faire l'éducation de la personne immortelle. Elle relevait Tintelligence par la prédication, la volonté par la pénitence, et toute l'âme enfin par la prière.

- Le paganisme n'a jamais prêché. Jamais les religions anciennes ne parlèrent on prose, c'est-àdire dans une langue précise, aux peuples assemblés dans leurs temples. Au contraire, le christianisme leur tenait le ferme langage de la raison ; il leur portait un Évangile en prose, commenté par une parole simple et intelligible aux petits. La foi, qui, dans la chaire de saint Jean Chrysostome, avait parlé le dialecte de Démosthènes, ne craignit point de prendre le rude accent du Frank et du Saxon. Parmi les règlements de saint Boniface, on remarque déjà celui qui veut que tout prêtre soit en mesure d'interroger les catéchumènes, et de leur expliquer dans leur idiome à quoi ils renoncent et ce qu'ils confessent. En 813, le concile de Mayence exigea que la loi de Dieu fut annoncée en langue

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tudesque * ; en même temps, on dressa des formules d'exhortations et de prières, premiers monuments des littératures germaniques. Ainsi toute l'exactitude de la pensée Ihéologique se conservait sous une expression barbare. L'orthodoxie faisait la force de renseignement chrétien. Ce n'était pas eh vainque cette doctrine solide, dont tous les articles avaient passé par les controverses et par les décisions des conciles, s^établissait dans des esprits bercés par les fables. Elle les arrachait du vague où ils s'étaient complu : elle leur proposait des dogmes^ c'est-à-dire des principes immuables ; elle leur apprenait d'abord à se fixer, ce qui est le premier effort de l'étude. Elle les obligeait de discerner chaque point, de ne rien confondre, de pratiquer tous les procédés d'une saine logique. Enfin elle les décidait à croire, à prendre ces habitudes de conviction et de fermeté qui font la puissance de l'entendement humain. Ainsi la prédication, en définissant tout, en distinguant tout, en prouvant toujours,rétablissait Tordre dans les intelligences. Elle y ramenait aussi la lumière. L'idée de Dieu remontait à sa place, et l'invisible était conçu. Aux mythes sanguinaires du paganisme, se substituait le récit d'une incarnation, où la Divinité ne se manifestait que par la sagesse et par l'amour. Ce grand événement expliquait toutes les destinées du genre humain, qui se déployaient depuis la chute originelle jusqu'à la fin des temps, débordant de

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