‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 15 sur 29 · opéra s. Donifacii, t. II · texte numérisé non relu

opéra s. Donifacii, t. II

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Il semble que ce fut beaucoup d'avoir formé les intelligences : c'était beaucoup plus de réformer les volontés. L'Eglise y parvint par ses institutions pénitentiaires.

Toutes les législations punissent; mais, dans les lois profanes, la peine n'est établie que pour réprimer. Dans les législations religieuses, il faut que le châtiment expie. Chez les vieux peuples du paganisme, le supplice du criminel est une immolation qui apaise les dieux et qui purifie la cité *. Mais la loi chrétienne a horreur du sang : elle cherche à réparer l'homme, au lieu de le détruire. L'idée de la peine est donc poussée plus loin. Il ne suffit plus qu'elle réprime,ce n'est pas assez qu'elle expie : il faut qu'elle corrige. Et, à cause du souverain respect que le christianisme professe pour le libre arbitre, il faut encore que tout se passe sans contrainte, et que le châtiment soit consenti. Voilà les conditions du problème : comment l'avait-on résolu ?

Le premier point était de trouver, au lieu de la force publique, qui réprime par des moyens violents, un pouvoir qui siégeât dans le for intérieur, et qui n'agît que par les voies morales. Les fugitives terreurs du remords pouvaient quelquefois troubler le repos du païen ; mais, n'étant pas soutenues par une ferme connaissance du bien et du mal, elles avaient peu de prise sur la volonté cri-

1. Ainsi dans la loi des Frisons, additio aapientium, tit. 42 : « Qui fanum effregerit, immolatur diis quorum templa violavît. » Cf. Grimnif Deutsche mythologie^ p. 39.

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minelle. Il s'agissait Si'y substituer un sentiment plus durable, derrière lequel il y eût une idée précise, impérieuse, et qui ne se laissât pas impimément désobéir. Le sentiment que le christianisme introduisit fut la crainte de Dieu. Ainsi se trouvait constitué, pour ainsi dire, un pouvoir capable de faire la police de Tâme, de saisir la volonté, non plus seulement dans Tacte du crime, mais dans Tintention même, et de Farrêter par cette première répression qu'on appelle repentir. Mais la police des âmes devait avoir son tribunal ; et, comme il y fallait un juge impassible et désintéressé, le juge fut le prêtre. Le repentir lui amenait Tâme coupable ; elle expiait, elle s'immolait par l'aveu de ses fautes. Alors elle entrait sous une discipline réparatrice, où elle retrouvait ses forces dans les épreuves et dans les luttes. Par Tabstinence, par l'aumône, par l'humiliation, elle s'affranchissait de ces trois concupiscences : la volupté, l'avarice et l'orgueil. Ainsi la pénitence chrétienne, oîi l'on ne voit d'abord qu'une école d'obéissance, devenait l'apprentissage de la liberté ; et tout y conspirait à rendre à Thomme Tempire de lui-même en favorisant son retour volontaire à Tordre divin, d'où il était volontairement sorti *.

Telles étaient les mesures de l'Église pour la réforme de la volonté déchue. Il faut voir quel usage

1. Voyez les pénitentiels de saint ColombaD, celui de saint Boniface (apud Binterim; Denkwûrdigkeiten, m, 429), et celui de Reginon (Ordo ad dandam pœnitentiam), et les formules de confession publiées par Noth, Dmkmœler der deutschen Sprache, p. 33 et 35.

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ni '

(elle en fit dans ce grand travail de la conversion ^ des barbares. On la trouve d'abord occupée de ré- ^ iveiller en eux cette crainte religieuse qui fait la ^ 'force de la conscience ; elle les y rappelait par les ^'^'i cantiques en langue vulgaire qu'on faisait répéter '^aux néophytes, et dont nous avons conservé de '"'. rares fragments : € Seigneur, mes pensées ne peu- ^" ■ « vent échapper à tes pensées ; tu connais tous les [^ « chemins par où je voudrais fuir. — Si je vais ^^' « aux cieux, tu y résides ; si je descends aux en- '^ « fers, je t'y trouve présent. — Si je m'enfonce ? « dans les ténèbres tu m'y découvres : je sais que ' « ta nuit peut devenir aussi brillante que notre « jour. — Dès le matin, je prends mes ailes : je « vole aux extrémités de la mer... Il n'est pas de ' € lieu oii ta main ne m'atteigne *. » Quand le

If'

1. Fragment imité du 138«. psaume, texte du neuvième siècle, dans les Fundgruben de Hoffmann :

Wellet ir glhoren Davîden den guoton, Den slnen touginon sin?

Er gpuoste sinen trohtin...

Ne megih in gidanchun Fore dir givancbon !

Du irchennist allô stiga Se varot so ih glnigo...

Par ih uf ze himile, Dar pistu mit herie.

Ist ze ello min fart, Dar pistu geginvart...

Ne megih in nohheim lant Nupe mih hapettin hant...

Je trouve aussi dans Hoffmann une traduction rimée de la parabole de la Samaritaine, et dans Wackemagel (Dew^sc/ic* le^cSiic/i) un chant sur le jugement dernier.

guerrier germain, au sortir du meurtre ou de Torgie, cheminant à travers les bois où il se croyait seul, entendait dans le lointain ces paroles chantées par quelque pieux voyageur, croyez- vous qu'il pût s'empêcher de frémir, et résister toujours à l'image de cette main divine étendue sur sa tète, jusqu'à ce qu'elle le jetât repentant aux pieds du prêtre qui l'attendait ? Tout était prévu pour le recevoir. Les formules de confession, rédigées en langue tudesque et en latin, réglaient la procédure de l'accusation volontaire. Voici l'interrogatoire dressé par un canoniste du neuvième siècle. C'est le prêtre qui parle. € Mon frère, ne rougis € point de confesser tes péchés ; car moi aussi je « suis pécheur, et j'ai fait peut-être plus de mal 4c que toi... Avouons donc librement ce que librea ment nous avons commis. Peut-être, mon bien- « aimé, tous tes actes ne reviennent pas aussitôt « dans ta mémoire; je t'interrogerai donc. As-tu « fait homicide par hasard ou par volonté, ou « pour venger tes parents, ou pour obéir à ton € maître ? As-tu fait quelque blessure, coupé les 4c mains ou les pieds, ou arraché les yeux d'un € homme ? — As-tu fait quelque parjure, ou in- « duit les autres à se parjurer ? — As-tu fait quel- « que vol avec sacrilège, effraction ou violence ? < As-tu fait adultère avec la femme ou la fiancée € d'autrui ? — As-tu déshonoré une vierge ? — € As-tu violé et pillé un tombeau? — As-tu diffamé « quelque homme auprès de son seigneur? — As-tu « consulté les magiciens, les aruspices, les enchan-

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< teurs ? — As- tu fait des vœux aux arbres et aux € fontaines ? — As-tu enlevé un homme libre pour « le faire esclave ? — As-tu brûlé la maison ou la

< grange d'autrui ? — T'es-tu enivré jusqu'à vo-

< mir ? — As-tu étouffé ton enfant ? — As-tu bu € quelque philtre ? — As-tu fait ce que les païens

< observent aux calendes de janvier? — As-tu 4 chanté des chansons diaboliques sur les sépul-

< ture des trépassés?... > Suit l'examen des huit péchés capitaux*. Cette confession du barbare iait voir ce qu'il faut penser des temps héroïques de la Germanie et de la pureté de cette race vierge dont le christianisme, dit-on, vint si fâcheusement arrêter l'essor ; ou plutôt on voit à quelles mœurs il avait affaire, et de quelles ruines il fallait tirer des âmes immortelles. C'était déjà un prodige que d'avoir mis la main sur ces hommes farouches qui ne connaissaient d'autre juge que l'épée, et de les avoir réduits à se trahir eux-mêmes, à se livrer, à se mettre à la merci d'un tribunal. Mais l'autorité de rÉglise, une fois saisie, ne relâchait pas sitôt ses justiciables ; elle les faisait passer par les degrés de la pénitence. Le meurtrier, séparé pen-

1. Libellus de ecclesiasticis disciplinis, coUectus ex jussu domini Rathbodi, Trevericse urbis episcopi, a Reginone, quoodam abbate Prumiensifl monasterii. Art. 300. Ordo ad dandam pœnitentiam : « Pœnitentem affectuose alloqui débet sacerdos bis verbis : « Frater, noli erusbescere tua peccata confiteri. » etc. Les huit péchés capitaux,, selon la nomenclature des anciens moralistes, sont : « Superbia, vana gloria, invidia, ira, tristitia, avaritia, ventris ingluvies, luxuria. » Cf. deux formules de confession en langue tudesque, publiées par Noth, Denkmœler der deuthschen Sproehe^ 33 et 35.

dant quarante jours du commerce des chrétiens, pieds nus, sans linge, sans autre nourriture que le pain et le sel, demeurait ensuite trois ans dans te jeûne et l'abstinence, privé des droits de porter les armes ; pendant quatre ans encore il jeûnait trois quarantaines ; au bout de la septième année, on le réconciliait \ Ces barbares, si prompts à tuer, apprirent ce qu'ils savaient le moins : le prix de la vie, et le respect de la personne d'autrui.Les traditions des saints Pères, les saints canons et Fexpérience des siècles avaient fixé les règles correctionnelles ; des traités, connus sous le nom de pénitentiels, les recueillirent et les popularisèrent: elles furent sanctionnées par les décrets des conciles contemporains, entre lesquels il faut citer ceux de Mayence (847) et de Tribur (895). On y distingue la pénitence privée, et celle qui doit se faire publiquement pour le péché public. Les temps y sont marqués : sept ans pour le meurtre volontaire, l'adultère et le parjure ; trois ans pour l'enlèvement d'un homme libre et pour les actes d'idolâtrie ; un an pour la mutilation et pour le vol grave. On recommande au prêtre de jeûner avec le pénitent une semaine ou deux, « car on ne peut

1. Concilium Triburensej ann. 895: « Si quis sponte homicidium fecerit, xl diebus ab ingressu ecclesise arceatur, et nihil manducet, Ulis xl diebus, prster solum panem et sal, neque bîbat nisi puram aquam. Nu dis pedibus incedat; lineis non induatar vestibus ni»i tanlum femoralibus. SsBCularia arma non portet. Véhicule non utatur. Ad nullam fœminam, nec propriam uxorem, bis diebus miseeatur. Nullam communionem lllis ;xl diebus habeat cumalUs cbristianisnec cum alio pœnltente, in cibo, vel potu, vel uUis rebas, etc. His VII annid rite expletis, reconcilietur. »

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€ relever celui qui est tombé, sans se pencher vers « lui. » Et, par une disposition où Ton reconnaît bien Tadmirable faiblesse de l'Église pour les opprimés : € Quand des esclaves viendront à vous, « est-il dit^ vous ne les chargerez pas d'autant de < jeûnes que les riches : imposez-leur seulement la € moitié de la peine '. »

Pendant que la prédication s'emparait de l'entendement par la foi, et que la pénitence s'imposait à la volonté par la crainte, la prière saisissait en même temps ces deux puissances, et rétablissait Tunité de l'àme par Tamour, qui fait le nœud de toutes les facultés humaines.

Dans l'action de l'âme qui prie, c'est-à-dire qui s'approche de Dieu, il y a un double effort de l'intelligence vers le vrai, et de la volonté vers le bien. Ces deux efforts se montrent déjà dans un hymne du huitième siècle, où l'on sent encore le sauvage de la barbarie : « J'ai appris parmi les hommes les #( plus sages — que la terre n'existait pas, ni le € ciel; — que l'arbre et la montagne n'existaient € pas; — que le soleil'ne brillait point, — et que € la lune ne donnait pas sa lumière ; — et la mer « n'était pas encore. — Alors, quand le néant € n'avait point de limites, — existait le Dieu tout- € puissant et plein de miséricorde, — et avec lui € beaucoup d'esprits glorieux. — Et toi, Dieu

1. Schaanati, Concilia Germaniœ^ t, II, et le Pénitentiel de Halitgart, évèquede Cambrai, dans Martèoe, t. II, p. 43, ordo ii. Il déclare avoir tiré ces règles des archives de TEgllse romaine. C*est bien la doctrine de la seconde lettre du pape Grégoire II à Léon riconoclaste.

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€ saint, Dieu tout-puissant, qui as créé le ciel et la € terre, et qui as fait tant de bien aux hommes, € donne-moi donc la grâce, ime foi droite et un . € bon vouloir, sagesse, prudence et force, pourré- « sister aux démons, confondre le mal et accom- € plir ta volonté *... » Il est impossible de rendre plus énergique ment, d'un côté, le dogme de Tunité divine, la création, la séparation de Tintelligence et de la matière, et tous les points par où les esprits s'arrachaient du paganisme ; et, de l'autre côté, les terreurs de cette lutte, Tangoîsse du danger, et le cri de Thomme enfin qui se sent faible, mais qui se souvient que Dieu est fort.

Mais l'Église ne se contentait pas d'introduire chez les barbares la prière solitaire, qui dissipait leurs doutes et rassurait leurs frayeurs. Comme

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