‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 16 sur 29 · Wessobrûnner Gebel^ apud Wackernagel (p. 67) et Noth · texte numérisé non relu

Wessobrûnner Gebel^ apud Wackernagel (p. 67) et Noth

Dat g^efregrin ih mit firahlm flriwizzo melsta,

Dat ero ni was noh ulhimil,

Noh paum noh heinig; noh pereg ni was

Ni... noh sunna ni scein,

Noh mano ni liuhta, noh der mareo seo.

Do dar niwiht ni was eoleo ni wenteo,

Enti do was der elno almahtico cot,

Manno miltisto ; enti dar warun auh manakè

Mit inan cooblihhe geista.

Cette prière présente plusieurs caractères d'une haute antiquité. Elle a le début épique du chant de HUdebrand et de Hadebrand. On y trouve, comme dans le poème du jugement dernier {MtupUltJt l'allitération au lieu de la rime, introduite de si bonne heure dans la poésie chrétienne. Ainsi dans le premier vers c'est la lettre /qui reparaît trois fois, dans le troisième la lettre p revient deux fois» dans le quatrième la lettre s, etc.

Voyez, aussi, dans Noth, la prière à saint Pierre, et celle intitulée Augsburger Gehel, et, dans Wackernagel, la traduction du Te Deutn et d'un hymne de saint Ambroise.

l'ÉGUSE. 3 3 3

l'éducation qu'elle prétendait leur donner était une éducation publique, comme elle leur portait une parole publique, comme elle instituait des pénitences publiques, elle fondait aussi la prière commune. Voici en quels termes s'exprimaient ses règlements : « Les prêtres doivent avertir les maî- € très de faire assister au moins à la messe du € dimanche et des fêtes les bouviers, les porchers,

< et les autres pâtres et paysans qui demeurent € dans les champs et les forêts, et qui sont exposés

< à vivre comme les bêtes ; car le Christ les a € rachetés aussi bien que les autres. En effet, le € Seigneur, venant dans le monde, ne choisit pas « pour les siens des savants ni des nobles, mais

< des pêcheurs; et il voulut que sa nativité fût

< annoncée d'abord par un ange à des pâtres *. » L'Eglise aimait cette confusion des rangs, les grands agenouillés dans la foule des pauvres, des ignorants, des misérables. Et lorsque, le même jour, à la même heure, sur tous les points de la Germanie chrétienne, elle tenait ainsi la nation rassemblée, elle l'initiait, non pas aux timides essais d'une religion nouvelle, mais aux solennités d'un culte qui avait déjà huit cents ans d'existence. Ses rites réunissaient, dans leur ensemble.

i. Libellus de ecclesiasticis disciplinis, art. 416, et parmi les questions de la visite pastorale, 64 : « Si porcarii et alii pastores, dominica die, ad ecclesiam veniant et missas audiant ; similiter in aliis festis diebus? »

Je remarque aussi les articles 76 et 89 : Ne coloni aut servit propter commissa crimina, virgis nudi caedantur... Si quis propter cupiditatem Judaeum aut pagauum occiderit... »

toutes les traditions bibliques, la poésie des psaumes et des prophéties, les récits du Nouveau Testament, les actes des martyrs, l'éloquence des Pères, les travaux liturgiques de saint Ambroise et de saint Grégoire, avec Tessor que la musique donne au sentiment, avec le soutien que la peinture prête à la pensée, avec tout le pouvoir de l'architecture religieuse, pour retenir dans ses murailles Tâme enchantée, lui faire oublier le monde, et relever à Dieu. Le culte chrétien, formé de tant d'éléments, empruntant aux langues, aux arts, aux sciences de l'antiquité, ne pouvait se communiquer aux peuples barbares, qu'en leur communiquant une grande partie de la civilisation.

Voilà comment le christianisme [réformait la personne immortelle. Mais les doctrines fortes sont exigeantes : quand elles se rendent maîtresses des âmes, elles ne s'y contiennent pas. Ce n'est pas assez qu'elles remplissent les pensées ; il faut qu'elles passent dans les actes, qu'elles se fixent dans les œuvres : celles ne sont satisfaites qu'en se trouvant reproduites par des monuments durables. Ainsi, quand la foi chrétienne eut pénétré les esprits des Germains, elle ne leur laissa pas de repos ; elle les mit à l'ouvrage dans les sciences, dans les arts, dans les lettres. Elle les poursuivait au fond des bibliothèques, des abbayes; sur les chantiers où le ciseau façonnait les pierres des églises; au mHieu des fêtes populaires, où il fallait des chants nouveaux à la multitude assemblée. Celte importunité, cette obstination d'une idée qui

l'église. 3 35

veut se produire, qu'est-ce autre chose que le signe du génie? Le génie germanique se fit jour. Il conserva l'originalité d'une race nouvelle, sans perdre l'empreinte de l'éducation savante qui l'avait discipliné, sans se détacher de cette communauté de traditions et d'habitudes qui unit la grande famille des nations latines. On reconnaît la fermeté de l'intelligence chrétienne dans les vues profondes que l'évêque Otton de Freisingen porte sur tous les temps de l'histoire, dans l'érudition phiioflophique d'Albert le Grand, dans le mysticisme judicieux de Taulere. Il fallait toute la persévérance de la volonté régénérée, pour prendre une langue barbare, parlée par les plus grossiers des hommes, et la plier à toutes les délicatesses de la sensibilité, jusqu'à ce qu'elle pût devenir l'harmonieux instrument des Minnesinger, et rivaliser de souplesse musicale avec les idiomes d'Italie et de Provence. Enfin c'était l'amour purifié^ ramené à Dieu premièrement, pour redescendre ensuite sur rhumanité et la nature, qui devait déborder un jour dans les compositions poétiques du douzième et du treizième siècle. Une même inspiration, l'héroïsme de la foi conjugale, devait soutenir en même temps Fépopée guerrière des Nibelungen et les récits chevaleresques de Wolfram d'Eschenbach. En même temps les poètes de Souabe célébraient dans un rythme charmant le réveil du mois de mai après les longs hivers ; et Henri Suso, au fond de son monastère, « sentant, disait-il, que son jeune cœur ne pourrait longtemps demeurer

sans amour, choisissait pour la dame de ses pensées la Sagesse éternelle, > et se levait avant le soleil pour lui chanter le chant du matin. Le christianisme ne pouvait descendre dans une grande nation sans y honorer Tétude, cette occupation chaste et sévère; sans encourager Fart de la parole, par laquelle il gouvernait toutes choses; sans bénir enfin ce travail sacré des lettres, qui n'est après tout qu'un effort pour fixer Tidéal divin dans le langage des hommes.

Nous nous sommes éloignés moins qu'il ne semble des limites naturelles de notre sujet. En cherchant à saisir Tesprit plutôt que les détails des institutions ecclésiastiques, nous n'avons fait que résumer la doctrine des conciles de Paris, d'Aix-la- Chapelle, de Mayence, de Tribur, qui empêchèrent ToBuvre de Gharlema^ne de périr tout entière, puisqu'ils sauvèrent l'Eglise quand l'Etat s'écroulait. On aime à trouver des maximes si judicieuses, si clémentes, j'allais dire si modernes, dans la législation d'un âge d'airain, dans des décrets délibérés par les évoques de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. Les historiens ont trop méprisé la décadence carlovingienne. Le corps politique se dissout, mais l'âme survit et s'échappe pour aller animer une société nouvelle. C'est dans les angoisses du neuvième et du dixième siècle qu'on voit se former les traditions et les doctrines qui inspireront le moyen âge. Regardez de près les canons d'Aix-la-Chapelle; vous y trouverez

l'église. 337

contenue toute la querelle du sacerdoce et de l'empire : elle éclate en 857, par le divorce du roi Lot^aire et par la résistance du pape Nicolas I". Au siècle suivant, la légende conduit déjà Charlemagne à Jérusalem; elle ouvre ainsi le cycle fabuleux des romans carlovingiens, en même temps qu'elle échauffe le zèle de la guerre sainte et qu'elle montre le chemin des croisades. Ne nous étonnons pas de la fécondité de cette période, où le génie germanique et le génie latin vivaient encore dans une orageuse mais puissante union. Toute cette majesté du saint-empire romain, qui fit l'orgueil de l'Allemagne, n'est, après tout, que l'ouvrage des Francs. L'Allemagne elle-même le savait si bien, qu'elle tint longtemps pour maxime de droit public que l'empereur, fût-il Saxon d'origine, devenait Franc par le fait de soû élection, et que le couronnement, pour être valide, devait se faire sur une terre franque. Nous verrons, en effet, comment Chariemagne ne fit que réaliser, en l'étendant, un dessein conçu mais compromis par la politique des Mérovingiens. D'un autre côté, toute la littérature de l'Allemagne chrétienne a ses origines à une époque où la langue dominante chez les Germains s'appelle encore la langue des Francs, où elle s'étend dans toute l'ancienne Austrasie jusqu'à Reims, où elle fait effort pour se rompre aux habitudes de l'éducation latine. C'est ce qui paraît déjà dans ces formules d'abjuration et de confession, dans ces imitations de psaumes et ces cantiques que nous avons cités. Vers la fin du

huitième siècle, la langue des Francs est assez pénétrée de christianisme pour traduire la règle de saint Benoit, les lettres d'Isidore de Séville, les hymnes de saint Ambroise *. Mais, de tous ces restes d une antiquité qui est aussi la nôtre, aucun ne nous appartient à plus juste titre que VHarmonie des Évangiles^ achevée en 888 par Ottfried, moine* de Wissenburg en Alsace. Cet homme pieux avait cédé aux conseils de plusieurs chrétiens, et particulièrement d'une noble dame appelée Judith, en composant un poème sacré pour remplacer dans la bouche des laïques les chants 1 déshonnètes du paganisme. Sans doute ses vers n'ont pas l'accent de l'épopée populaire : on y reconnaît le travail d'un esprit occupé de plier l'idiome barbare aux lois d'un art étranger, et l'allitération est remplacée par la rime. Mais tout ce qui éloigne Ottfried des traditions du Nord le rapproche de nous : et nous ne pouvons mieux reconnaître ce que fit l'Eglise pour entretenir l'esprit national qu'en finissant par un fragment de VHarmonie des Évangiles. On y retrouve le même patriotisme religieux que dans le prologue de la loi salique, et comme un écho des cris de triomphe qui avaient célébré les victoires de Tolbiac et de Vouillé *.

Page 1