‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 17 sur 29 · Christ^ von Ottfried, herausgegeben von Graff · texte numérisé non relu

Christ^ von Ottfried, herausgegeben von Graff

Was liuto vilo in flize, Inmariagemo agaleize.

Sic thaz in scrib gikleibtin Thaz sic iro nomonbreittin.

Le poime d'Ottfried ne me fait point oublier VHarmonie des

l'église. è 3 »

< On a VU beaucoup d'hommes écrire avec art^ € avec un labeur infini, pour étendre la gloire d& € leur nom. Certes, les Grecs et les Romains Tout € fait si bien, qu'ils vous ravissent; ils ont mis- € dans leurs ouvrages un arrangement si parfait,

< que tout s'y lie comme des pièces [d'ivoire : soit € que leur prose vous abreuve d'un vin bienfai- € sant, soit qu'ils mettent leur application à com- € biner des mètres ingénieux. Leurs vers sont « pleins de douceur. Ils mesurent les pieds longs € et brefs avec tant de précision, que jamais une « syllabe ne chancelle; et les mesures châtiées « tombent, comme le grain émondé s'échappe de € la main qui Ta choisi.

< Pourquoi seuls, entre tous, les Francs négli- « geraient-ils de chanter en langue franque les € louanges de Dieu ? Jamais on n'a tenté de sou- € mettre ainsi le chant à une règle sévère, droite,. € et parfaitement belle dans sa simplicité. Pour- € quoi les Francs seuls en seraient-ils incapables? « Ils sont aussi braves que les Romains, et per- € sonne ne peut dire que les Grecs vaillent mieux € qu'eux. II sont aussi hardis, soit dans les forêts,. € soit en rase campagne ; prompts à prendre les € armes, et tous soldats. Ils habitent la bonne « terre qu'ils ont conquise, ils y déploient leur

< puissance : c'est pourquoi ils ne seront point € confondus. Leur terre est grasse; si on la

Évangiles en langue saxonne, connue sous le titre d'Héliand {der EeiUnde^ le Sauveur), et dont M. Schmeller a donné une savante édition.

€ creuse, on y trouve Tairaîn et le cuivre, le fer € en abondance, l'argent à satiété; et les sables

< même y roulent de Tor.

€ Leurs ennemis les trouvent toujours prêts à

< se défendre. A peine a-t-on osé les attaquer, ils € ont déjà vaincu. Aucun des peuples qui tou- € chent leurs frontières n'échappe à leurs coups 4c qu'en se soumettant à les servir quand ils en

< ont besoin. Je sais que Dieu le fait ainsi. Tous « les peuples les redoutent. Les Francs leur ont € enseigné la crainte, non par la parole, mais par

< le glaive et par le fer acéré de leurs lances... J'ai € lu dans un livre, et c'est la vérité, qu'ils suivirent € Alexandre dans dix- huit combats, lorsque ce € héros enchaînait le monde. Et il est écrit qu'ils

< se retirèrent de la Macédoine avec honneur, et * que nul d'entre eux ne consentit à subir l'auto- 4: rite d'un roi. Tout ce qu'ils conçoivent, ils « l'accomplissent avec l'aide de Dieu; ils ne font € rien sans son conseil ; ils sont très attentifs à sa € parole.

€ Aujourd'hui, je veux écrire l'Evangile, l'his- € toire de notre salut. C'est ce que je tenterai de « faire dans l'idiome des Francs. Et maintenant

< que les hommes de bonne volonté se réjouis- « sent : qu'ils soient contents, tous ceux de la € nation franque qui ont un cœur droit, puisque 4c nous avons assez vécu pour chanter le Christ

< dans la langue de nos pères ! >

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l'état.

Les origines de la monarchie. — La royauté barbare. — La royauté devient une magistrature romaine. — Le consulat de Clovis. ^ Ses petits-ûls ne reconnaissent plus la souveraineté de l'empire.

— Les Mérovingiens imitent le gouvernement impérial. — Ce qui perdit les Mérovingiens. — Commencements de la royauté chrétienne. — Origine du sacre des rois. — Rituel du sacre. — Quelles conditions le christianisme faisait à la royauté. — L'idée de l'empire. — Pourquoi les chrétiens restèrent fidèles à Tempire.

— Comment se rompit le lien entre le pape et l'empire grec. — Charlemagne à Rome. —Translation de l'empire aux Francs. — Hésitation de Charlemagne. —L'Empire tel que Charlemagne le conçnt. — L'idéal du Saint-Empire et sa réalité. — Saint Thomas et Dante. — Reali di Francia. — Légende de saint Annon. — Ce oui resta de l'empire de Charlemagne. — Aristocratie militaire. — Origines de la féodalité. -^ La féodalité n'eut rien de chrétien. — Quels services elle rendit. — L'ordre du palais sous Charlemagne. — Ce qu'il y eut de démocratiqpie dans les institutions des Germains. — Les municipes romains et les évoques. — L'Eglise affranchit les esclaves et réhabilite les roturiers. — Origines du tiers état.

Après avoir assisté à l'affranchissement des nations que TEglise arrachait à la servitude du paganisme, il reste à savoir quel usage elles firent de leur liberté; quelle société sortit de ces camps

germaniques jetés sut les ruines de l'empire romain ; à quelles conditions le vieil orgueil barbare consentit à obéir; et comment on suit, jusque dans les derniers détails des lois salique, bavaroise, saxonne, l'ascendant de l'autorité qui l'emporte, et le déclin de l'esprit d'indépendance qui ne périra pas . Mais il n'est pas de mon dessein d'embrasser des questions si* vastes, et de m'engager dans les difficultés du droit civil des Germains, où, d'ailleurs, tant de grands esprits ont porté le flambeau. Je m'attache à un point de droit public, sur lequel je pense rassembler des lumières jusqu'ici dispersées. Il s'agit d'éclairer les origines de la monarchie, c'est-à-dire du seul pouvoir politique qui occupe la scène d'un bout à l'autre des siècles où s'arrêtent mes recherches. Non qu'il faille oublier ce qu'il y avait de force dans l'aristocratie militaire, et d'opiniâtreté dans les institutions municipales : mais le temps était encore loin où ces deux autres puissances, reconnues, afiermies, devenues la féodalité et le tiers état, devaient achever Tédifice d'une société nouvelle.

Aussi haut qu'on remonte dans l'antiquité des peuples germaniques, on les trouve soumis à des rois ; et plus on s'enfonce vers le Nord et vers l'Orient, vers des lieux éloignés du commerce des nations étrangères ou voisins de la première patrie, plus la royauté conserve son caractère primitif, c'est-à-dire religieux et sacerdotal. C'est ainsi qu'elle parait dans ce chant de r£dda,le chant de Rig, oti le dieu Heimdall, parcourant la terre,

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s'arrête d'abord chez une femme appelée la Bisaïeule, qui lui donne pour fils le Serf; puis chez l'Aïeule, qui lui donne le Libre; enfin chez la Mère, dont il a le Noble. Or, le Noble engendra plusieurs enfants, entre lesquels le dernier fut le Roi ; et les autres apprirent à aiguiser les flèches et à manier la lance. « Mais le Roi connut les runes, les « runes du temps les runes de l'éternité. Il apprit « les paroles qui arrachent l'homme à la mort, qui « émoussent le tranchant du glaive, qui apaisent les « tempêtes. Il comprit le chant des oiseaux, il sut € d'un mot éteindre Tincendie, endormir les dou- € leurs ; il posséda la force de huit chevaux. » Ce vieux récit Scandinave, où Tonne soupçonnera pas de réminiscences classiques, se rattache à toutes les traditions du Nord. Toutes s'accordent à diviniser Vidéal du pouvoir en la personne d'Odin, le roiprêtre, l'auteur des runes et le législateur des rites sacrés, régnant avec les douze Ases, prêtres et juges comme lui, dans la ville sainte d'Asgard. La cité divine devenait le modèle de la cité des hommes, et la nation suédoise avait son roi, successeur d'Odin, entouré de douze conseillers en mémoire des Ases. On l'inaugurait sur la pierre sacrée d'Upsal ; il prenait le titre de « protecteur de l'autel > et présidait aux sacrifices. Les Goths faisaient descendre d'une grande divinité nationale les deux dynasties des Amales et des Balthes ; le nom de Voden ouvrait la généalogie des huit rois anglo-saxons; et la fable païenne des Francs, conservée par Frédégaire, rapportait

3 44 CHAPITRE VllI.

qu'un dieu marin avait surpris au bain la mère de'Mérovée *.

Mais r instinct de la conquête s'était éveillé chez ces rois-prètres, et les avait de bonne heure arrachés des autels. Le chant de l'Ëdda que nous avons cité ajoute que le roi s'exerçait aux mystères de la science magique, lorsqu'il entendit le cri d'une corneille; et l'oiseau, dont il comprit le langage, lui dit qu'il serait mieux de monter à cheval, de coucher les armées dans la poussière, et de conquérir des terres plus fécondes. En effet, au moment des invasions, la royauté devient militaire ;clle perd de son immobilité^ mais aussi de son inviolabilité sacerdotale ; elle est telle que César, Tacite, Ammien Marcellin la connurent chez ces bandes désordonnées qui menaçaient les frontières de l'empire. Les peuples n'inaugurent plus leurs chefs sur la pierre inébranlable, ils les élèvent sur le bouclier, qu'ils laisseront tomber quand ils seront las. Le pouvoir reste héréditaire dans une famille, oti Ton continue de respecter le sang des dieux; mais souvent il devient électif par un libre choix entre les membres de la même famille. Il est borné, non pas seulement par la désobéissance des sujets, mais par l'autorité des assemblées publi-

i, Edda sxmundar, t. II, RigsmaL Ampère, Littérature et Voyages, p. 413; — pour les Goths et les Scandinaves, Jornandes de Rebits geticis, 14; Ynglinga saga, 5, 8, 24; — pour les Anglo- SaxoQs, Asser, Florentius, Huntington, Geoffroy de Monmouth. lib. VI, Frédégaire, IX ; « Fertur super littore maris, aBstatis tempore, Chlodeone cum uxore résidente meridie, uxor ad mare lavatum vadens, terretur a bestia Neptuni » etc.

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ques. Si le chef harangue la foule, le cliquetis des armes approuve ses discours, ou les huées lui font voir qu'il a déplu. Le droit d'élire et de contredire entraîne celui de déposer. Nous savons que les Bourguignons changeaient de roi quand la victoire les avait trahis, ou que la récolte manquait. L'autorité semble mieux affermie chez les Francs, où Tordre héréditaire se soutint pendant trois siècles. Toutefois on ne peut méconnaître les résistances qu'elle rencontre quand Clovis, avant d'abjurer ses dieux, demande à haranguer son peuple, et qu'une partie des Francs, refusant de le suivre au baptême, se retire sous la conduite d'un autre chef. Quoi de plus célèbre que l'aventure de Soissons ? Clovis s'humilie jusqu'à demander le vase sacré qu'il veut retirer du butin; mais une voix lui répond : « Tu n'auras que ta part. > Le couteau qui égorgea les enfants de Clodomir suppléait au droit de déposition ; et on ne peut croire à l'inamissibilité du pouvoir chez les Mérovingiens, quand les envoyés de Childebert viennent dire à Contran : « La hache qu'on a enfoncée dans le crâne de tes frères n'est pas perdue. > La royauté, interrompue dans la nation lombarde après la mort de Clefi, devient élective chez les Visigoths d'Espagne, elle disparaît chez les Saxons ; et il faut reconnaître qu'en se jetant dans les combats, elle en court tous les hasards *.

1. Tacite, Historiae, IV, 1. « Impositusque scuto, more gentis, et sustlneatium humeris vibratuà, dux eligitur. » Germania, 7, 10, 11, 43, Ammian., XXVm, 5. Gregor. Turon., II, 27; VII, 14 :

34 6 CHAPITRE VllI.

Ce fut donc un avantage singulier pour les rois barbares, quand ils pénétrèrent dans le monde romain, d'y trouver, avec le péril d'une lutte militaire qui compromettait leur puissance, un prestige légal qui la releva. Je ne m'étonne pas que ces chefs de Bourguignons, qu'une mauvaise récolte détrônait, aient cherché une autorité plus durable dans les offices de la hiérarchie impériale ; que Gundioc, Gondebaud, aient brigué le titre de Maîtres des milices. De plus grands qu'eux, Alaric^ Odoacre, avaient sollicité les charges de la cour et de l'armée ; ils y trouvaient un moyen d'éblouir la simplicité de leurs anciens compagnons d'armes^ autant que de calmer les scrupules de leurs nouveaux sujets. Les provinces obéissaient plus volontiers à ces conquérants, quand elles reconnaissaient en eux des officiers de l'empire. De son côté^ la cour de Constantinople, en leur envoyant les ornements consulaires, se vantait d'avoir sauvé l'honneur, et de gouverner le monde comme autrefois, par ses délégués. Aux yeux des Byzantins, la royauté des Germains n'était plus qu'une magistrature romaine ; et les Germains ne se refusaient pas à la considérer ainsi, lorsque Sigismond écrivait à l'Empereur : « Mon peuple est 4: le vôtre ; mais j'ai plus de bonheur à vous servir

« Sclmus salvam .esse securim quse fratrum tuonim capitibus est defixa. » M. de Salnt-Priest, dans sa savante Histoire de la royauté traite avec dédain ce qu'il appelle l'historiette du vase de Soissons. Il ne tient peut-être pas assez de (compte des témoignages plus sérieux qui prouvent la faiblesse de la royauté barbare.

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< qu'à lui commander. Rois de notre nation, nous € ne voulons être que vos soldats. Par nous vous € gouvernez ces régions reculées. Nous n'avons € d'autre patrie que ce monde dont vous êtes le € maître ; la lumière de l'Orient s'étend jusqu'ici,

< et nous ne sommes éclairés que du reflet de vos

< rayons*. »

Mais le jour où Clovis sortit chrétien du baptistère de Reims, € l'Occident, selon l'expression de saint Avitus, eut aussi sa lumière, > et le clergé gaulois honora en lui un nouveau Constantin. |I1 faut reconnaître dans ces expressions autre chose que les hyperboles d'une éloquence dégénérée; j'y surprends la pensée des évêques, promettant à Clovis et à sa race la puissance et la majesté des Césars. Cet homme très habile, comme l'appelait Nicetius de Trêves, avait hâte d'élargir le cercle de la royauté barbare, qui lui donnait à peine douze mille sujets ; de rassembler les Germains et les Gaulois, vainqueurs et vaincus, dans une monarchie qui n^aurait plus la mobilité d'un commandement militaire ni l'étroite enceinte d'un camp, mais l'étendue, la stabilité, la régularité d'une province romaine. Il comprit qu'une seule chose manquait pour achever cet ouvrage : ce n'était ni la force ni la victoire ; c'était l'autorité, la sanction du droit donnée aux actes de l'épée, et tout

i. Aviti Episl. 83, edidit Sirmond. M. Xenormant a répandu une lumière toute nouvelle sur ce sujet dans ses Lettres à M. de Saulcy sur les plus anciens monuments numlsmatiqiies de la série ïûérovingienne, Revue de Numismatique^ t. XIII, p. 107.

ce que les Latins appelaient du nom d'Empire. Quand donc, au retour de la bataille de Vouillé, vers 508, Clovis reçut de l'empereur Anastase les lettres qui lui conféraient le patriciat, et qu'ayant pris dans la basilique de Saint-Martin la tunique de pourpre, la chlamyde et le^diadème, il monta à cheval, sema l'or et l'argent sur son chemin, et se fit appeler consul et Auguste ; gardons-nous de voir là le caprice d'un chef de sauvages, fier d'emprunter pour un moment les oripeaux d'une civilisation qui Va finir. Il faisait plus que de pratiquer la politique de ses prédécesseurs, il la dépassait. Il poursuivait l'accomplissement d'un long dessein ; et ce qui en montre la suite, c'est qu'il jeta au peuple, non des monnaies de hasard, mais des pièces frappées exprès, portant la tête d' Anastase, et au revers cette inscription : Victoria Augusto REGI viRO ILLUSTRE Clodoveo ; c'est qu'alors seulement il fixa sa résidence à Paris, dans cette vieille ville romaine que Childéric avait traversée, mais sans y faire sa demeure, la trouvant encore toute pleine du souvenir des Césars, et, pour ainsi dire, de leurs ombres. Clovis, au contraire, ne s'effraye pas d'habiter le palais de Julien, puisqu'il exerce le même pouvoir, puisquil trouve dans la qualité de patrice une sorte de consulat perpétuel, ou plutôt une délégation de la puissance proconsulaire des empereurs ; puisque enfin il s'est fait proclamer, non seulement consul, mais Auguste ; et que, s'il n'achève pas, comme on Ta dit, une première restauration

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de l'empire d'Occident, assurément il la commence \

Mais, en recevant les images d'Anastase, en les gravant sur For qu'il jetait au peuple, Clovis rendait un dernier hommage à la souveraineté impériale. Ses petits fils brisèrent le lien. L'historien Procope marque le moment de la rupture au temps où Justinien confirma aux princes des Francs la cession des terres que les Goths avaient possédées dans les Gaules. Il ajoute qu'à partir de ce jour les rois barbares présidèrent les jeux équestres au cirque d'Arles, et frappèrent des monnaies sur lesquelles leur effigie remplaça la tête de l'empereur. En effet, les monnaies de Théodebert représentent, ce roi dans le costume des Césars, le front ceint d'un diadème de perles, avec cette inscription :

i. Nous avons cité plus haut le texte de Grégoire de Tours : voici celui d'Aimoio, I, 22 : « In quibus vîdelicet litteris hoc contioebatur, quod complacuerit sibi et senatoiibus eum esse ami cum imperatorum patriclumque romanorum. His ille perlectis, consulari trabea insignitus, ascenso equo, in atrio quod inter basilicam Saneti Martini et civitatem sltum erat, largissima populo contuilt munera. Ab illa die, consul simul et ^t/^u«^t/« meruît appellari. » L'accord des deux auteurs prouve que le titre d'Auguste n'est pas introduit ici par confusion, mais que Clovis le prit et le porta.

Sur le consulat de Clovis il faut consulter Adrien de Valois, Gesia Francorum, VI, 508. Les vues de cet excellent esprit se trouvent complètement confirmées par les belles découvertes numismatiques de M. Lenormant, qui est arrivé à déchiffrer les légendes jusqu'ici négligées des premières monnaies mérovingiennes, Revue numismatique^ t. XIII, p. 206.

Enfin le titre de proconsul est expressément donné à Clovis dans le texte du prologue de la loi salique, tel que M. Pardessus l'a restitué (p. 345) : « Quod minus in pactum habebatur, idoneo per « pRocoNSOLis régis Qodovehi et Hildeberti, et Ghlotarii fuit luci- « dius emendatùm. »

Victoria Adgustorum victori. Il punissait ainsi Justinien d'avoir pris le titre de vainqueur des Francs; et la mort le surprit méditant d'aller châtier Torgueil bysantin jusque dans les murs de €onstantinople. Mais son œuvre devait lui survivre et la séparation se perpétuer sous ses successeurs, si Ton en Juge par la correspondance de Childebert II avec Tempereur Maurice. Le roi s'exprime en ces termes : « Nous nous sommes décidés par

< un libre choix à former le nœud d'une alliance

< avec Votre Sérénité très-clémente, et à vous té- 4c moigner cette affection qui plaît à Dieu, et qui « est le premier gage d'une paix utile aux deux

< nations. C'est pourquoi, présentant nos saints à

< Votre Clémence pacifique, avec tout l'honneur € dû à votre haute dignité, nous avons résolu de

< vous envoyer des ambassadeurs, comme nous « Tavions annoncé aux vôtres. Nous leur avons « donné sur certains points des instructions ver- « baies, auxquelles nous désirons qu'avec Tinspi- « ration de Dieu, vous répondiez d'une manière « profitable au bien commun. » On retrouve ici les formules ordinaires du Bas-Empire ; mais le sentiment de l'égalité éclate à toutes les lignes : le Mérovingien traite de puissance à puissance ; les contemporains ne s'y trompent pas, et les vies de plusieurs saints du sixième siècle remarquent l'époque où les Francs, « ayant secoué

' « la domination de la république et supprimé le « droit de l'empire, régnèrent de leur chef*. »

1. Procope, de bell, Gothic^, III, 39. KàOyivrai [xév év -rij 'Ape-

l'état. 35*

Ils firent plus : cette souveraineté, qu'ils ne voulaient plus reconnaître en Orient, ils la transporportaient en Occident, pour ainsi dire, pièce à pièce. Sans doute il ne faut point renouveler les erreurs d'une autre époque, et oublier tout ce qu'il y eut de barbarie dans le palais de Frédégonde et de Brunehaut ; mais il n'est plus permis de nier les^ prodigieux efforts des Mérovingiens pour sauver,, pour reproduire dans des proportions plus restreintes, pour naturaliser chez les Germains toutes^ les traditions de la politique impériale. A l'exemple de Clovis, ils prennent d'abord le costume et le titre, ce qui frappe l'imagination des peuples. Ils portent la couronne radiée, le vêtement long, le sceptre des magistrats romains : Théodebert parait sur ses médailles avec le javelot sur l'épaule, signe de la toute-puissance militaire : leur siège est un trône. Comme ils se font appeler Auguste, les

\ax(ù Tov lintixbv àytova OeûpLsvot. Nv{it<T(j.a Se ^puffoûv ix tûv |v FaXXeoc {JLexàXXwv nenplt^'zan, *Pa)jji,aiii)v aÛTOXpatopoç x*P<*^'^P* iv6i(xetot, iXkk tyjv o-çeTépav avT&v ecxova. Sur les monnaies de Théodebert voyez encore le travail de M. Lenormand. Ses recherches, poursuivies avec un rare bonheur, achèveront de rétablir les règles du monnayage de la Gaule au sixième siècle. Revue de Numismatique, t. XIII, ?• 194 et suiv. Ce rôle de Théodebert s'accorde bien avec les félicitations que lui adresse l'évêque Aurélien {Epist, apud Duchesne, 1, 857) : « Macte restaurator vetustatis, novitatis inventer. »

EpistoL Childeberti, apud Duchesne, I, 866. Viia S. Treverii,. apud Bolland, 16 jan. : « Quumque jam Galliarum Francorumque reges, suae ditionis, sublato imperii jure, gubemacula ponerent,. et» postposita reipublicse dominatione, propria fruerentnr potestete. » Cf. Vita S, Johannis Reomensis, ap. D. Bouquet, III, 412. « Tempore quo Franci, postposita republica, sublatoque imperii jure, propria dominabantur potestate. » Lehuerou, Histoire des institutions mérovingiennes ^ 1, 266 el suiv.

3 5f CHAPITRE VIII.

femmes de leur famille ont droit au nom d'Augusta: Dagobert prend la qualité de roi des Francs et de prince du peuple romain ; et si les lettrés de la cour parlent de l'ancien roi Childéric, ils luidonneatle titre de divus, et le mettent au rang des dieux. Le protocole de Byzance passe dans les chancelleries •d'Austrasie et de Neustrie. On parle au prince au pluriel; on le traite d'Excellence, d'Altesse, de Majesté et, pour montrer que le sens de ces termes fastueux n'a pas péri, on poursuit les traîtres comme coupables de lèse-majesté, et c'est la loi romaine qui les punit de mort^ Le soin des apparences ne fait pas négliger les réalités. Les rois des Francs héritent de toutes les prétentions impériales sur le gouvernement de l'Eglise. Clovis^ ce païen d'hier, vient de revêtir les insignes du patriciat, et, à l'exemple de Constantin, il se considère comme Tévêque du dehors. Il convoque en SU le concile d'Orléans, et cette assemblée lui adresse ses •canons, < pour que le consentement d'un si grand € roi prête une autorité nouvelle aux décisions des < évêques ». Le même concile accorde que nul ne soit ordonné clerc qu'avec l'autorisation du prince ou du juge, et la porte s'ouvre à l'intervention du pouvoir séculier dans les élections épiscopales.

1. Sur le costume des Mérovingiens, Montfaucon, Monuments de la monarchie, t. I, et les médailles de Théodebert publiées par la Revue de Numismatiquey t. XIII. Sur les titres impériaux donnés aux rois, VUa S. Martini Vertavensis, Vita S. Prœjecti^ S. Germani Parisiensis, S. Carilefi, S. Fridolini^ S. Medardi. Lehuerou, .t. I, p. 397. Agathias fait allusion à ce gouvernement tout romaio desrois francs: a 'AXXàxa\ itoXiTS^i^P^^^^C '^? TàicoXXà^a>|jiaVx^* *

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Chilpéric, que les lauriers théologiques des empereurs d'Orient empêchent de dormir, dresse une confession de foi, et supprime le mystère de la Trinité. Un peu plus tard, et au nom de Sigebert II, le maire du palais Grimoald signifie au clergé d'Austrasie défense de s'assembler sans le commandement du souverain *.

- ' Un pouvoir si exigeant avec les évoques auteurs de sa fortune devait tout oser au temporel. C'était peu de conserver les charges de la cour impériale et ce qu'on nommait la milice du palais ; d'avoir des chambellans, des trésoriers, des référendaires, des médecins et des rhéteurs attitrés. Ce n'était pas assez de maintenir les cadres de l'administration et les officiers gaulois, dont l'expérience épargnait aux barbares les fatigues et les erreurs d'un long apprentissage. Parmi les traditions romaines, le gouvernement des Mérovingiens n'en connut pas de plus précieuses que celles de la fiscalité. Il ne laissa perdre ni un nom d'impôt, ni un moyen de recouvrement. Nous avons assisté aux rigueurs du cens territorial sous Chilpéric, quand les exacteurs, armés du cadastre, levaient une amphore de vin par arpent, et poussaient les possesseurs du sol à ce point de désespoir, que plusieurs abandonnèrent leurs terres pour aller vivre sous d'autres lois. Au septième siècle, la capitation est exigée avec tant de dureté, que les pères laissaient mourir leurs enfants plutôt que de les voir inscrits sur les rôles.

1. Epistola eoncilii Aurelian., apud Bouquet, IV, 103. Gf. Gregor. Turon., V, 45 j D. Bouquet, IV, 118; II, 47.

Les abus du fisc, qui avaient précipité la ruine de& provinces et la chute de T empire ; les spoliations si éloquemment flétries par Lactance et Salvien, n'eurent pas d'excès qu'on ne retrouve dans ces pages de Grégoire de Tours, où, en présence des exactions de Chilpéric, il commence à croire à la fin prochaine des temps, où il raconte les présages du ciel se mêlant aux terreurs de la terre, et, en signe de la pitié de Dieu pour l'oppression du peuple, l'hostie que le prêtre rompait versant du sang sur l'autel * .

Ces violences n'atteignaient que la population gallo-romaine : le comble de la hardiesse fut de toucher aux vieilles franchises des barbares. Un ministre de Théodebert, le Romain Parthenius, paya de sa vie la tentative de soumettre les Francs au tribut ; ils le massacrèrent dans l'église mêijie de Trêves, et entre les mains des prêtres qui l'avaient caché. Toutefois, tel était sur les petitsfils de Clovis l'ascendant de cette société antique dont les ruines les étonnaient, que rien ne leur coûta pour y faire entrer leur peuple. Ils ne se contentèrent point de rédiger les coutumes saliques et ripuaires en langue latine, et à l'imitation de ces légistes qui avaient fait détester le joug de Rome aux anciens Germains, ils n'hésitèrent pas à bou-

1. Gregor Tupon., t. V, 29 : « Descriptiones novas et graves in ornai regno suo fleri jussit, qua de causa multi, relinquentes civitates illas vel possessiones proprîas, alla régna petierunt. « Vii& S, Bathildis, n. 6. — M. Lehuerou (p. 264 et suiv.) a rigpureasement établi que les MéroYÎngiens empruntèrent le système fiscal de l'empire romain jusque dans ses derniers détails.

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le verser toute réconomie des institutions germaniques, pour y introduire les maximes du droit romain^ pour substituer d'un seul coup la répression publique aux guerres privées, le châtiment à la vengeance. C'est Tesprit d'un décret de Childebert II (596), qui supprime la composition pécuniaire pour les crimes de vol, de rapt, d'homicide, et la remplace par la peine de mort, ajoutant ce motif, qui devait être dure aux oreilles d'une nation peu accoutumée au respect de la vie humaine : € Quand on sait tuer, il est juste qu'on apprenne

€ à mourir *. »

Aussi, l'effort des Mérovingiens échoua devant les résistances de la barbarie, je veux dire de cesguerriers trop épris de la liberté de leurs forêts pour se soumettre sans combat aux assujettissements d'une civilisation qui les enveloppait de toutes parts, qui les enivrait quelquefois de joies nouvelles pour eux, mais qui les indignait par le spectacle de son avilissement et de son impuissance. Comment eussent-ils supporté patiemment les humiliations du cérémonial, la pompe étrangère du palais, le costume presque oriental des rois? Voilà pourquoi on finit par traiter de fainéants ces princes dont les règnes furent moins vides qu'on ne pense, mais dont les habitudes romaines, par conséquent sédentaires, rappelaient si

1. Gregopius Tuponensis, III, 36. Constitutio Chlotacharii, anno 560 ; Decretio Childeberti, anno 595 : « Juslum est ut qui injuste novlt occidere, discat juste perire. » Cf. Lehuerou, p. 413 et 8uiv.

peu la vie errante des barbares, et qui;avaient fait succéder un gouvernement de palais à la royauté des champs de bataille. L'éclat emprunté dont ils 4b' entouraient ne les sauvait pas des insultes de leurs leudes. Ainsi quand le roi Clotaire II refuse de marcher contre les Saxons, les Francs se précipitent sur sa tente qu'ils déchirent, ne lui épargnent aucun outrage ; et ils l'auraient tué, s'il n'eût promis d'aller avec eux. Une autre fois, c'est le roi Gontran qui, un jour de dimanche, après avoir fait imposer silence par le diacre, se tourne vers le peuple et dit: « Je vous adjure, hommes et femmes

< qui êtes ici présents, ne me tuez pas comme

< vous avez tué mes frères ! Que je puisse au

< moins encore pendant trois ans élever mes ne- 4. veux, qui sont devenus mes fils d'adoption, de « peur qu'il n'arrive (et puisse le Dieu éternel dé- € tourner ce malheur !) qu'après ma mort vous ne

< périssiez avec ces enfants, quand il ne restera

< plus d'hommes faits de notre race poiir vous dé- € fendre ! » Rien ne peint mieux que ces paroles les conditions de la monarchie germanique ; l6 respect non de la personne, mais de la race ; la précaire destinée de ces princes qu'on abat à coups de hache, de ces reines qu'on lie à la queue des chevaux, et cependant le culte religieux qui s'attache encore à la famille de Mérovée, comme à une dynastie divine, seule capable de fixer la victoire du côté des Francs. Toutefois, ce culte du sang royal devait s'affaiblir avec les souvenirs païens qui le soutenaient ; tes Francs se détachèrent d'une

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race où jls ne reconnaissaient plus rien de ses aïeux, et les Mérovingiens se perdirent pour avoir poussé trop loin cette tentative de restauration romaine, pour n'avoir pas su distinguer, dans les restes du passé, Tesprit qu'il fallait sauver et les formes qu'il fallait laisser périr. Quand les guerriers mirent Pépin le Bref sur le pavois, ce fut la royauté barbare qu'ils relevèrent. Mais les évêques rassemblés à Soissons sacrèrent l'élu du peuple, et cette nouveauté marque l'avènement d'un principe qui travaillait à se faire jour depuis trois cents ans*.

Si l'Église avait eu la siagesse de reconnaître la vocation des Francs, elle eut aussi le courage delà seconder, de la dégager des instincts barbares qui TétoufiFaient. Saint Rémi, ce prêtre expérimenté et versé dans toutes les affaires comme dans toutes les études, n'avait pas cru son œuvre finie au moment oii il avait répandu l'eau sur le front de Clovis. Ses entretiens et ses lettres continuaient l'éducation du Sicambre. Il le consolait de la mort de sa sœur Alboflède, en le rappelant aux soins du gouvernement. A la suite d'une victoire, qui fut probablement celle de Vouillé, il lui écrivait : « Une grande nouvelle est venue jusqu'à nous^ion € nous annonce que vous avez fait une heureuse € épreuve du métier des armes. Ce n'est pas la « première fois que vous vous montrez tel que vos « pères furent toujours. Ce qui importe, c'est que

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