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On trouve déjà des traces du sacre des pois en Espagne au

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Ce temps est celui de Pépin, couronné en 732 ; et l'Angleterre est la patrie de saint Boniface. On comprend que ce grand évêque, chargé d'inaugurer une dynastie nouvelle, une autorité contestée, se soit inspiré des exemples de TÉglise anglosaxonne ; qu'il ait transporté le rituel d'York sous les voûtes de la cathédrale de Soissons, et consacré l'élu des Francs par l'imposition des mains et par le saint chrême \

En effet, si l'on compare le rituel d'Egbert avec le plus ancien qui nous soit resté des temps carlovingiens, celui d'Hincmar pour le sacre de Charles le Chauve, on n'en peut méconnaître Toatière ressemblance. Dans l'Eglise de France comme dans celle d'Angleterre, la cérémonie s'ouvre par le serment du prince : Charles le Chauve s'adresse au peuple, et parle ainsi : « Puisque les vénérables

septième siècle : « Etenim sub qua pace vel ordine serenissimus Ervigius princeps regni conscenderit fculmen, regnandiqiie pe? sacposanctam unctionem susceperit potestatem. » (Concil. Toletan, XII. Ann.681. c. q.)

1. M. Lehuerou croit trouver la preuve du sacre de Clovls dans le testament de saint Rémi, publié par Flodoard; mais M. Varin {A7*chives de Reims, t. I) a prouvé que ces mots : « per ejusdem (S. Spii^itus) sacri chrismatis unctionem ordinavi in regem, » étaient interpolés. Dans l'empire d'Orient, je trouve bien le couronnement de l'empereur par le patriarche de Gonstantinople, mais non pas le sacre. Le premier exemple est celui des rois bre tons : Gildas, p. 27, édition de Stevenson : « Ungebantur reges, et paulo post ab unctoribus trucidabantur. » Vita S. Columbœ, apud Basnage, Thésaurus, t. I : « Angelum ad se missum vidit, qui in manu vitreum ordinationis regum habebat librum. » Sur le pontificat d'Egbert et la parfaite conformité de la liturgie anglosaxonne avec celle de l'Eglise franque pour le sacre des rois, voyez Lingard, fTisfory and Antiquities ofthe Anglosaa:on Church, II, 27.

3 62 CHAPITRE YIII.

€ évoques ont déclaré, conformément à votre assen- « timent unanime, que Dieu m'a choisi pour votre € salut, votre bien et votre gouvernement ; puisque € vous l'avez reconnu par vos acclamations ; sachez € qu'avec Taide du Seigneur je maintiendrai Thon- € neur et le culte de Dieu et des saintes églises ; € que, de tout mon pouvoir et de mon savoir, j'as- € surerai à chacun de vous, selon son rang, la « conservation de sa personne et l'honneur de sa « dignité ; que je maintiendrai pour chacun, sui- € vànt la loi qui le concerne, la justice du droit « ecclésiastique et séculier : et ce, afin que chacun € de vous, selon son ordre, sa dignité et son pou- € voir, me rende l'honneur qui convient à un roi, € l'obéissance qui m'est due, et me prête son con- « cours pour conserver et défendre le royaume que € je tiens de Dieu, comme vos ancêtres l'ont fait <c pour mes prédécesseurs avec fidélité, avec jus- € tice, avec raison. » C'est après cet engagement solennel que les prélats environnent le prince, et que l'officiant le sacre en prononçant cette prière : € Que le Seigneur vous couronne de gloire dans sa € miséricorde, et qu'il vous oigne de l'huile de sa € grâce pour le gouvernement du royaume, comme « il a oint les prêtres, les rois, les prophètes et les € martyrs qui, par la foi, ont vaincu les empires, € pratiqué la justice, et mérité l'accomplissement € des promesses *. »

1. Hincmar Opera^ t. I, 741. Coronatio Caroli Calvi: « Quia sicul isti venerabiles episcopi unius ex ipsis voce dixerunt et certls indiciisexyestra unanimitate monstraverunt, et vos adcJamastÎ8

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Plusieurs n'ont vu dans le sacre des rois chrétiens qu'une usurpation religieuse, ou qu'un retour servile aux institutions judaïques. J'y aperçois FefFort du christianisme pour mettre la main sur la royauté barbare, sur ce pouvoir charnel, en quelque sorte, qui se transmettait par le sang, dont le privilège, selon l'Edda, était de brandir une hache plus pesante, et de posséder la force de huit hommes. J'aperçois la pensée d'en faire un pouvoir tout nouveau, un pouvoir spirituel, en ce sens qu'il tirera toute sa vigueur, non de la chair, mais de Tesprit ; non de la victoire, mais de la paix cfu'il s'engage à maintenir ; non seulement de la justice, mais de la miséricorde qui devient le plus glorieux de ses attributs. Voilà pourquoi le christianisme traite l'autorité souveraine comme une sorte de sacerdoce, pourquoi il ne craint pas de profaner sur le front de ces chefs de guerre l'onction pacifique du prêtre, et de leur conférer un caractère qui ne leur assure le respect d'autrui qu'en leur enseignant premièrement le respect d'eux-mêmes. Les évêques qui présidaient à ces rites sacrés n'en laissaient pas évanouir la pensée avec le bruit des orgues et la fumée de l'encens. Jonas d'Orléans écrit un opuscule de V Éducation du prince ; Hinc-

me Dei electione ad vestram salvationem et profectum atque regimen et gubernatlonem hucadvenisse; sciatis me honorem et cultum Dei et sanctarum ecclesiarum Deo adjuvante conservare; et unumquemque vestrum secundum sui ordinis dignitatem et personam juxta meum scire et posse honorare et salvare, et honoratum et salvatunv velle ; et unicuique et in suo ordîne secundum sibi compétentes leges tam eccleslasticas quam mundanas legem et justitîam conservare, » etc. CÎ,'^,1A^,Corofw.tioLudotncisecundi,

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mar adresse à Charles le Chauve un traité de la Personne royale et du Métier de roi, où l'on trouve avec surprise, quand on n'attendait que des conseils de piété, neuf chapitres sur la guerre et dix-huit sur Tadministration de la justice. La main de Thomme d*Etat se fait moins sentir, mais celle du prêtre est plus marquée dans le livre du Chemin royal, composé pour Louis le Débonnaire par Smaragde, abbé de Saint-Michel. L'idéal de la monarchie chrétienne s'y produit sous des traits dont la douceur se ressent de la faiblesse du prince régnant, mais qui ne sont pas sans charme. Si le pieux auteur ne peut oublier ni Josué renversant les murs de Jéricho, ni la fronde du roi berger qui terrassa Goliath, ses préférences sont pour la sagesse de Salomon et pour la piété d'Ezéchias. Il prêche toutes les vertus qui ont horreur du sang, qui en préviennent Teffusion, Tamour de Dieu et des hommes, Tamour de la paix, la patience, la clémence, la miséricorde ; et l'image qu'il trace des rois justes rappelle les vieillards de l'Apocalypse, que la grande mosaïque d'Aix-la-Chapelle réprésentait mettant aux pieds du Sauveur leurs couronnes d'or. « Oh ! qu'elle est heureuse, lacon- « dition des bons rois qui brillent ici-bas de tout « l'éclat des exploits temporels, et qui trouvent « dans le ciel le repos de l'éternité ! Ici, la terre « les nourrit de ses délices ; là-haut, la gloire les « enveloppe comme d'un vêtement. Ici, la foule « des peuples se presse sur leurs pas ; là-haut, ce

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< sont les chœurs des anges qui leur servent de « cortège. Ici, la milice de l'empire leur obéit ; là- <k haut, ils ont la joie de compter dans la chevalerie

< du Christ*. »

La monarchie, ainsi régénérée par le spiritualisme chrétien, a ce premier caractère, qu'elle exclut la pensée môme d'un pouvoir absolu. Tandis que les empereurs romains font profession d'être au-dessus des lois, et que les jurisconsultes examinent seulement si l'impératrice est déliée des lois; tandis que, sous les premiers Mérovingiens, Tin émissaire armé du prœceptum royal peut impunément mettre à mort les hommes, enlever les femmes, arracher les religieuses de leur cloître, désormais le prince ne recevra Tonction qu'après avoir juré l'observation de toutes les lois ecclésiastiques et civiles. En secoïid lieu, cette autorité limitée est en même temps consentie : elle a son fondement légal, sinon dans l'élection proprement dite, du moins dans Tassentiment du peuple. Quand Charles le Chauve se déclare élu de Dieu, il ajoute

1. On peut reconnaître la première pensée d'une politique sacrée dans un écrit qui peut dater des premiers temps romains, je veux dire la Collatio mosaicarum et romanarum tegiim, publiée par Pithou à la suite de ses Observations, Le rédacteur de cette compilation y a rappi'oché sous seize titres les lois de Moïse et les décisions do Modestin, de Paul, d'Ulpien, et des autres maîtres de la jurisprudence romaine.

Jonaa Aurelianensis, Opusculum de Institutione regia, apud d'Achery, Spicilegiiim; t. I, p. 324. Hincmar Opéra, t. II, p. 3, De regia persona et regio ministerio. Smaragdi abbatis. Via regia^ apud d'Achery, Spicilegium, t. I, p. 238. Pour la description de la mosaïque d'Aix-la Chapelle, Ciampini, Vetera monumental t. Il, p. 129.

3 66 CHAPITRE VIH.

que la volonté divine lui est manifestée par Tacclamation des hommes. Je reconnais le droit ecclésiastique, qui ne permet pas qu'on donne à la communauté un supérieur malgré elle, ni que Tévêque soit consacré sans qu'on ait demandé si rassemblée des fidèles y consent. Surtout je reconnais le droit public du moyen âge, qui fait descendre de Dieu la souveraineté, mais qui la fait descendre dans la nation, libre de la déléguer à un seul ou à plusieurs, pour un temps où à perpétuité. Troisièmement, la royauté est conditionnelle, et par conséquent amissible, puisque le serment du prince devient la condition de l'engagement du peuple, puisque le premier promet de bien régner, afin que le second s'oblige à obéir ; puisqu'il y a contrat synallagmatique, et qu'enfin l'infidélité d'une partie dégage l'autre. Le siècle de Charlemagne l'enseignait ainsi : trois conciles, le quatrième de Paris, en 829 ; le deuxième d'Aix-la- Chapelle, en 836 ; et celui de Mayence, en 888, répètent cette maxime d'Isidore de Séville, qui est aussi celle de saint Grégoire le Grand : « Que € le roi est ainsi nommé, à cause de la rectitude de « sa conduite {rex a recte agendo). Si donc il gou- 4k verne avec piété, avec justice, avec miséricorde, € il mérite d'être appelé roi. S'il manque à ces € devoirs, ce n'est plus un roi, mais un tyran. » Et pour savoir comment la doctrine du moyen âge traitait les tyrans, ne consultons pas TEglise, qui avait des prières publiques contre les tyrans (missa contra tyrannos) ; n'interrogeons pas les ^ théolo-

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giens : ils répondraient « qu'il ne faut point accu- « ser de félonie la nation qui détrône le tyran^ * encore que par le passé elle lui eût confié une « autorité perpétuelle ; car il a encouru sa dé- « chéance en violant Tobligation que le^ pacte lui « imposait. > J'aime mieux connaître l'opinion des rois eux-mêmes, et je lis ceci dans les lois d'Edouard le Confesseur : « Le roi qui est le vicaire du 4c Monarque souverain, a reçu son institution pour « régir le royaume de la terre, le peuple du Sei- « gneur et la sainte Eglise, et pour les défendre de 4L toute injure. S'il ne le fait, il ne gardera point « le nom de roi ; mais, comme l'atteste le pape « Jean, il perd la dignité royale. » Ainsi, le droit divin, tel que l'entendaient ces siècles reculés, n'avait rien de commun avec le dogme politique des légistes et des courtisans modernes. Au lieu d'attribuer aux princes une puissance illimitée, le droit divin pesait sur eux comme le mandat de Dieu conféré par la volonté des nations, et leur donnait deux juges ; l'un au ciel, qu'ils ne trompaient jamais ; l'autre en ce monde, qui ne les épargnait pas toujours *.

1. Concilium Parisiensej 829; Aquisgran,,S^ : k Ut quid rôx diclus sit Isidorus in libro Sententiarum scribit : « Rex enim, ina quit, a recte agendo vocalur. Si enim pie et juste et misericor- « diter agit, merito rex appellaiur. Si bis caruerit, non rex, sed « tyrannus est. » Undc et beaius Gregorius ait in Moralibus : « Vi- « ros namque sanctos proinde vocari reges in sacris eloquiis didi- « cimus, eo quod recte agant s^nsusque proprios bene regant. »

S. Thomas, Prima secundœ^ quaest. xcvi, art. 4. Secunda secundcB, quœst. xlii, de Seditione, — De regimine prinaipum, lih. I, cap. VI : « Nec putanda est talis multiiudo infideliter agere iyrannum destituens, etiam si eidem in perpetuum se ante subjC"

Il semble que des maximes si dures, en humiliant la monarchie, allaient lui ôter la force nécessaire pour faire la police des temps barbares : jamais, au contraire, elle ne fut plus près de son apogée. Le christianisme donnait aux hommes l'exemple de Tunité ; il la mettait dans la foi, dans la loi, dans la société religieuse : comment n'aurait-elle pas fini par dominer la société politique ? Considérez toutes les nations germaniques, si morcelées au moment de Finvasion, partagées entre tant de chefs ennemis ; vous trouverez que tout tend à l'union, et que, peu à peu les petites royautés disparaissent devant les progrès d'un pouvoir plus fort. Ainsi, les rois visigoths d'Espagne rangent sous leur autorité les Suèves et les Alains, qui avaient eu d'autres chefs. Les huit royaumes anglo-Saxons se réduisent d'abord à trois, pour se confondre plus tard en un seul. Les princes des Francs tombent sous les coups de Clovis^ et les éternels partages des Mérovingiens n'empêcheront pas ce grand corps de la France de s'unir pour durer. C'était déjà beaucoup d'avoir constitué les

cevat, quia hoc ipse meruit in multitudinis regimine, se non fideliter gerens ut exigit régis offîcium, quod ei pactum a subditis non . reservetur. »

Missa contra tyrannos^ ap. Muratori, Antiquitates Italicœ, dissert. 54.

Leges Eduardi régis, art. 17 : « Rex autem qui vicarius summi Régis est, ad hoc est constitutus ut regnum terrenum et populam Domini, et super omnia sanctam veneretur Ecclesiam ejus et regat, et ab injui'iosis defendat... Quod nisi fecerit, nec nomen régis in eo constabit ; verum, testante papa Johanne, nomen régis perdit. »

M. l'abbé Gosselin réunit et commente une partie de ces texte» dans son savant livre : du Pouvoir du pape au moyen âge.

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nations : mais, à Tépoque oîi nous touchons, Tesprit humain voulait un effort de plus.

A vrai dire, Tesprit humain Tavait toujours voulu, il n'y a pas d'antiquité si reculée où l'on ne trouve la pensée d'une monarchie universelle. C'est le rêve de tout T Orient, quand ses princes se font appeler des titres de rois des rois et de seigneurs de Tunivers ; c'est l'espoir qui conduit les conquêtes de Sémiramis et de Cyrus, qui pousse Alexandre aux extrémités de l'Asie, pour tenter ce que les Romains seuls réalisèrent, sinon dans l'espace dont une partie leur échappa, du moins dans le temps où ils régnent encore par leur langue, leurs lois et leurs mœurs. Ils donnèrent le nom d'empire à la plénitude du pouvoir civil et militaire, à la magistrature souveraine, armée pour la paix des nations. Nous savons comment cette tutelle bienfaisante s'exerça sous les plus mauvais règnes des Césars. Si Caracalla conféra le droit de cité à toutes les provinces, peu importe l'intention fiscale qui le préoccupait. Rome, en élargissant ses murs, en se déclarant la patrie commune {patria communis)^ se mettait au service d'un dessein qu'elle ne connaissait pas.

Les chrétiens connurent le dessein de la provi-, dence, et voilà pourquoi ce pouvoir qui les écrasait ne leur arracha pas un murmure. Cette magistrature persécutrice, mais gardienne de la paix universelle, n'avait pas seulement leur obéissance, elle avait leur admiration. Ils priaient pour la conservation de l'empire, croyant que sa durée sus-

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pendait la fin des temps. Prudence représente le martyr saint Laurent, sur les charbons embrasés, louant Dieu € d'avoir placé Rome au faite des € choses humaines, afin de rapprocher les races € ennemies, et de confondre toutes les diversités € des nations dans la communauté de la parole, € de la pensée et de la foi ». La conversion de Constantin devait affermir dans TEglise le respect de l'empire; mais il semble que les infidélités de tant d'empereurs hérétiques pouvaient l'ébranler. Cependant saint Léon le Grand continue de professer que Dieu, par la fondation de Tempire romain, « a voulu que la grâoe de la Rédemption se « communiquât par tout l'univers ». Le pape Gélase enseigne que le Christ gouverne le monde par la puissance impériale, en même temps que par l'autorité des pontifes. Tous les papes du sixième et du septième siècle s'attachent à cette doctrine, quelque effort que la cour de Constantinople semble faire pour fatiguer leur obéissance. Saint Grégoire le Grand, poussé à bout par les exigences de l'empereur Maurice ; saint Martin, enlevé de Rome, chargé de fers, traîné, la tête sur les pierres, dans les rues de Byzance ; Sergius poursuivi jusque dans Saint-Jean-de-Latran par les émissaires grecs ; tous ces hommes héroïques persévèrent dans leur fidélité. Ils donnent un utile exemple de patience, de respect pour les droits vieillis; ils montrent combien c'est une chose formidable que de rompre avec un pouvoir antique, avec un principe d'ordre, même ruiné par ses propres excès.

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Mais le moment vint où la mesure comblée déborda *.

Léon riconoclaste, un soldat grossier, couronné en 717, avait déclaré la guerre aux images. Pendant que ritalie le suppliait de la délivrer des Lombards, il armait des flottes pour brûler les côtes de cette province rebelle qui s'obstinait à vénérer les figures des saints : il menaçait d'envoyer à Rome, et d'y faire briser les statues des apôtres Pierre et Paul. Les populations italiennes se soulevèrent; elles se donnèrent des chefs, et délibérèrent de nommer un empereur qu'elles iraient faire couronner à Constantinople. Le pape Grégoire II les contint; mais, en même temps il écrivit à Léon : € Dieu m'est témoin que j'ai fait recevoir vos lettres -«. et vos images par les rois d'Occident, vous cornet blant de louanges pour vous assurer leur paix. €• Maintenant ils ont su que vous aviez fait briser « rimage du Sauveur, et mettre à mort je ne sais <k combien de femmes, en présence de tant d'étran-

< gers, Romains, Francs et Vandales, Goths et Afri-

< cains 1 Et voilà que vous pensez nous effrayer:, € et vous dites : « J'enverrai à Rome, je briserai

1. Tertullien, Apologetic, : « Est alia major nécessitas nobis orandi pro imper atoribus, etiam pro omni stalu, rebusque romanis, quod vim maximam universo orbi Jimminentem, ipsamque clausiiram seculi acerbitates horrendas comminantem romani imperiieommeaiu scimus retardari. » — Prudentius contra Symmachum, 601 et suiv. Idem, Peristephanon hymn, Sancti.Laurentii, S. Leonis Sermo in fest, SS. Apostolorum, Gelasii papœ EpistoL ad AnaS" tasium imp. : « Duo sunt, imperator Auguste, quibus princlpaliter mundus hic regitur, auctoritas scilicet sacrata pontificum et regalîs potestas. »

€ rimage de saint Pierre et j'enlèverai Grégoire € chargé de fers, comme Constant mon prédéces- 1^ seur fit enlever Martin. » Cependant vous devez 4: savoir et tenir pour certain que ies pontifes < sont à Rome comme un mur inébranlable, comme 4; un double rempart, comme des arbitres de paix, € et des modérateurs entre TOrient et TOccident. € Plût à Dieu qu'il nous fût donné de marcher dans « la même voie que le pape Martin, encore que * pour Tamour de notre peuple nous voulions « bien vivre et survivre, puisque toutr Occident a € les yeux sur notre bassesse, et sur celui dont <c vous menacez de renverser Timage, c'est-à-dire « saint Pierre ! Essayez, et vous verrez tous les € Occidentaux prêts à venger les injures dont vous « affligez rOrient... Une seule chose nous con- « triste : c'est qu'au moment où les barbares « adoucissent leurs mœurs, vous, prince d'un « peuple policé, vous retourniez à la barbarie \ > En même temps Grégoire II écrivait à Charles Martel. Nous ne connaissons rien de sa lettre ; mais nous savons que, bientôt après, Grégoire III envoyait à Charles des clefs et des chaînes bénites, en mémoire de l'apôtre Pierre : les chaînes, symbole

1. Anastas. bibliothecar., in Gregorio II. Cf Paul Diac, De Gestis Longob., lib. VI, cap. xlix. Nous nous accordons avec Baronius, Bossuet, le cardinal Orsi, et la plupart des critiques modernes, pour attribuer au pape Grégoire II la lettre à Léon l'Isaurien, qu'Anastase et Fleury attribuent à Grégoire III. Les raisons de décider sont développées par Orsi dans sa dissertation Délia origine de dominio de romani poniefici. Voyez aussi le livre de M. l'abbé Gpsselin, du Pouvoir du pape au moyen âge, nouvelle édition, p. 214 et suiv.

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de captivité; les clefs, emblème de délivrance. Par le même message, et en vertu d'un décret des principaux de Rome, il offrait au duc des Francs le titre de patrice, lui mandant que le peuple romain était prêt à se mettre sous la protection de son bras invincible. La mort qui surprit Charles Martel au milieu de ses victoires ne lui permit pas de répondre à des offres si glorieuses. Mais Pépin reçut les insignes du patriciat, ses fils en recueillirent les droits, et nous avons vu comment Charlemagne en comprit les devoirs. Le samedi saint de l'an 774, ayant laissé son armée sous les murs de Pavie, il se présenta devant Rome : à trois milles de la ville sainte, il trouva la bannière et les magistrats venus au-devant de lui ; à un mille, toutes les corporations avec leurs chefs et les enfants qui étudiaient aux écoles, tous portant des palmes et chantant des hymnes; enfin, la croix qui ne sortait que pour les exarques et les patrices. A cette vue, le roi des Francs descendit de son cheval de guerre ; il entra dans Rome à pied, la traversa pour se rendre au "Vatican, monta le grand escalier de Saint-Pierre en baisant chaque marche : à la dernière, il trouva le pape Adrien, qui l'embrassa. Tous deux, se tenant par la main, entrèrent dans la basilique pendant que la foule chantait le verset Benedictus qui venit in nomine Domini ; et à la suite du roi, tous les évêques, les abbés, les chefs et les guerriers francs s'agenouillèrent devant la confession de saint Pierre, pour accomplir leur vœu: Le lendemain, Charles, en habit de patrice, revêtu du

laticlave et de la tunique, prit séance au tribunal pour juger les causes des citoyens, conformément aux constitutions des empereurs ^ .

Si c'était la charge principale du patricede faire justice à l'Église et aux pauvres, les papes, en conférant cette dignité, étaient allés jusqu'au point où le spirituel touche au temporel : ils n'en étaient pas sortis. Mais, dans Tentrevue d'Adrien et de Charlemagne, il semble qu'une pensée plus hardie se fit jour. Adrien ne put voir sans émotion ce vaillant jeune homme, issu de tant de saints et de tant de héros, qui venait de Pavie tout couvert de la poussière des champs de bataille, pour rétablir l'Église dans ses droits. Il l'aima, il voulut achever en quelque sorte son éducation religieuse, politique, littéraire, en lui donnant des maîtres consommés dans les lettres humaines, et en lui remettant, de sa main, le livre des saints canons. Sur la première page, il avait exprimé ses espérance^ et celles de la chrétienté dans une épître en vers, où il saluait « le défenseur de l'Église, le vainqueur € des Lombards et des Hérules, destiné à fouler aux € pieds les nations ennemies. L'évêque du Christ, € Adrien, lui prédisait de longs triomphes; car la « droite de Dieu était sur lui, les apôtres Pierre et € Paul lui donnaient Tépée victorieuse, et combat- « talent à ses côtés. » Charles quitta Rome; mais le souvenir qu'il laissa ne quitta plus le cœur du souverain pontife; et la secrète pensée d'Adrien,

1. Annales Metenses, ad. ann. 741. — Continuât. Fredegar, Anastas. bibliothec, in Gregorio III; idem, in Adriano,

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qui inspire toute sa correspondance, se manifeste sans détour dans une lettre datée de 775 : « Comme « au temps du bienheureux Silvestre, la sainte « Églisede Dieu, catholique, apostolique, romaine, « a été élevée et exaltée par la munificence du « très pieux empereur Constantin le Grand, d'heu- < reuse mémoire, qui Ta rendue puissante dans ce « pays d'Italie; ainsi, en ces temps heureux, qui € sont les vôtres et les miens, l'Église de Dieu et « de saint Pierre sera élevée plus haut que jamais, « afin que les nations qui auront vu ces choses € s'écrient : Seigneur, sauvez le roi , et exaucez-nous « au jour où nous vous invoquerons! car voici € qu'un nouveau Constantin, ^empereur très chré- € tien, a paru parmi nous.*. »

Ce que j'admire, c'est que lapapauté ne se pressa pas. Il y avait trois cents ans qu'elle tenait les yeux fixés sur la nation des Francs ; il y avait soixante ans qu'elle s'appuyait sur le bras des Garlovingiens; ily en avait vingt-cinq qu'Adrien avait reconnu dans Charlemagne le chef prédestiné d'un nouvel empire, quand Léon III acheva l'ouvrage de tant de pontifes. La papauté n'avait prétendu ni détruire ni créer des pouvoirs, elle avait eu la sagesse de laisser ce soin à la Provi-

1. L'épître du pape Adrien est en vers irréguliers, dont les lettres initiales forment l'acrostiche Domino eccellentissimo filio Carolo magno régi, Hadrianus papa : '

Justo gignitur rege Ecclesise almsa defensor... Chris to juvante ac beato clavîgero pâtre, Cunctas adversas gentes regalibus subdit plantis... Ad hœc Hadrianus prsesul Ghristl praedixit triumphos.

3 76 CHAPITRE VIll.

dence, servie par le temps, et de se résoudre à étudier lentement, respectueusement le plan divin à mesure qu'il se déroulait. Les invasions avaient rompu l'économie du monde, et détruit le pouvoir temporel en le divisant. La force était du côté de ces rois du Nord, à qui rien ne résistait; mais les nations du Midi et tout ce qui gardait le nom romain subissaient la conquête comme un fait violent, et n'admettaient pas facilement la possibilité d'une puissance légitime entre des mains barbares. Au contraire, l'autorité du passé, les anciennes magistratures, et le nom d'empire, auquel le monde avait si longtemps obéi, se conservaient à Rome, mais comme un droit éteint, qui ne touchait plus que l'imagination des peuples. Ainsi les deux principes de toute-puissance véritable, le droit et le fait, la légitimité et refficacité, se trouvaient désunis. La papauté avait commencé à les rapprocher, en appelant les rois des Francs au patriciat. Mais ce titre emprunté de la cour byzantine, prodigué par elle aux princes barbares de toute nation, et qui impliquait d'ailleurs l'aveu d'une sorte de dépendance, ne convenait plus à la juste fierté des Occidentaux. Le huitième siècle touchait à sa fin, quand toutes les circonstances semblèrent conspirer pour que le pouvoir temporel se recomposât, reprît son nom d'empire, et se trouvât replacé dans ses fonctions à la tête des hommes et au service de Dieu.

D'un côté, l'empire grec était tombé de chute en chute entre les mains d'une femme, et le nom

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même des Césars s'éteignait en Orient. D'un autre côté, Charlemagne, après trente-deux ans de conquêtes et de réformes politiques^ portait la seule épée qui pût sauver la chrétienté des païens du Nord comme des infidèles du Midi; c'était le civilisateur des barbares, le législateur d un État qui égalait Tancien empire d'Occident, et qui en comprenait toutes les capitales, Rome, Ravenne, Milan, Trêves. Le vœu du peuple chrétien demandait, et Léon III le trouva juste, de mettre le nom oîi était la puissance. Le jour de Noël de l'an 800, Charlemagne étant venu à Rome pour rétablir la paix, comme il était entré dans la basilique de Saint-Pierre, et qu'il y priait prosterné devant l'autel, le pape lui mit sur la tête une couronne, pendant que tout le peuple remplissait l'église de ses acclamations, et s'écriait: « A Charles Auguste « couronné de Dieu, grand et pacifique empereur « des Romains, vie et victoire* ! »

• Toute la pensée du temps était dans cette acclamation : le droit de Dieu, de qui toute souveraineté descend; le droit du peuple, qui la délègue au plus digne; l'élection d'un barbare victorieux,

1. Je ne crains pas de substituer ici une pensée moderne aux sentiments des contemporains. C'est le langage même des annales de Moissac... « Quod apud Grsecos nomen imperatoris cessasset, et fœmineum imperium apud se haberent... visum Leoni et univepsis sanctis patribus... seu reliquo . populo christiano, ut ipsum Capolum imperatorem nominare debuissent, quia ipse Romam matrem imperii tenebat... seu reliquas sedes, puta Mediolanum, Trevîrim et caeteras... ideo justum esse videbatur ut ipse oum Dei adjutorio et universo populo christiano pétente, ipsum nomen haberet. »

mais pour restaurer Tempire pacifique d'Auguste. L'Occident applaudit avec le peuple de Rome; les impuissantes réclamations de la cour d'Orient se turent bientôt. Ce fut un de ces moments solennels, où le présent est assuré de la sanction de l'avenir : et Léon, certain d'avoir accompli un de ces grands actes par lesquels le pontificat devait traduire à la terre les arrêts du ciel, en voulut immortaliser le souvenir dans l'éclatante mosaïque dont il décora le triclinium du palais de Latran. D s'était proposé de fixer pour ainsi dire sous des traits ineffaçables cette heure de gloire qui avait vu la restauration de la chrétienté par l'alliance de l'Église et de l'Etat. Au milieu de la tribune à fond d'or, se détache la radieuse image du Christ debout sur le rocher d'où s'échapf»ent les quatre fleuves, entouré des douze apôtres qu'il envoie aux nations : c'est l'institution de l'Eglise. Des deux côtés de l'arc qui surmonte la tribune, la fondation de l'État fait le sujet de deux scènes symboliques. A gauche, le Sauveur assis remet les clefs à l'apôtre saint Pierre, l'étendard à Constantin. Du côté droit, saint Pierre voit à ses genoux le pape Léon qui reçoit de lui l'étole, et le roi Charles qui reçoit l'étendard. La mosaïque de Léon III réalisait le pressentiment d'Adrien. Elle en conservait la mémoire aux siècles qui devaient survivre à la chute du nouvel empire. Mille ans se sont écoulés et la tribune dorée de Saint-Jean-de-Latran, mise à découvert par l'écroulement des voûtes du palais^ brille encore au milieu des ruines qui font de cette

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place un des lieux les plus mélancoliques et les plus beaux de la terre*.

En attribuant aux papes l'initiative de l'acte qui restaura l'empire d'Occident, je ne pense pas diminuer le rôle de Charlemagne ; Je le relève, au contraire. Quand Eginbard assure que le prince des Francs, au milieu des cris qui lui déféraient la couronne, exprima sa surprise et son déplaisir^ protestant que, s'il avait prévu l'événement, il ne fût pas venu prier à Saint-Pierre, malgré la solennité du jour; devant ce témoignage grave, je ne suppose point que Cbarlemagne ait joué le mécontentement, ni usé d'une dissimulation étrangère à sa grande âme. Il est plus facile de le croire aincère, et d'admettre que son génie le préserva de l'erreur des Mérovingiens, de cette passion qui les avait poussés à renouer sans discernement et sans réserve toutes les traditions de l'antiquité. On s'en aperçoit à sa répugnance pour le costume du Bas- Empire, que Clovis avait revêtu avec tant d'orgueil. Les instances d'Adrien et de Léon III ne le décidèrent que difficilement à prendre deux fois la tunique longue, lacblamyde, et la chaussure des patrices. Charlemagne eut le mérite de ne pas ou-

;1. Eglnhard, Vita Caroli Magni, 28; et toutes les annales contemporaines. Les annales attribuées à Eginbard mentionnent expressément le concours du peuple à l'élection : « Âb omnibus et ab ipso pontifice, more antiquorum principium adoratum. atqne omisso patricii nomine, imperatorem et Augustum appellatum fuisse. » Anastase, in Leone II fj est encore plus précis : « Et ab omnibus constitutus est imperator Homanorum. »

Sur la mosaïque de Léon III, Ciampini, Vêlera monumenta^ II,

38 0 CHAPITRE YIII.

blier sa vieille patrie germanique, d'en garderies habitudes militaires, les mœurs simples, le pourpoint de peau de loutre, au milieu de. ses officiers couverts d'or et de soie. Il aima la langue de ses aïeux, il Thonora, et voulut la faire entrer pour ainsi dire dans la famille des langues savantes, en composant une grammaire teutonique, en dressant un calendrier national, en ordonnant que l'Evangile fût prêché au peuple en idiome vulgaire. Les chants barbares qui célébraient les héros du Nord faisaient sa joie; il les savait par cœur comme les anciens scaldes; il prit soin de les recueillir comme Pisistrate recueillit les poèmes homériques. Le ciel du Midi put le charmer, l'inspirer, mais non le retenir. Devenu empereur, il ne fixa sa résidence ni à Rome, ni à Ravenne, ni à Milan, ni dans les cités impériales des Gaules, mais à Aix-la. Chapelle, au cœur même de TAustrâsie, dans le voisinage du manoir d'Héristal, berceau de sa famille, sur cette terre batave, première conquête des Francs. C'est là qu'il fit transporter les marbres et les colonnes de Ravenne. Il voyait volontiers autour de lui ces merveilles de Tart et du luxe romain ; mais il voulut avoir le sol germanique sous ses pieds. Enfin, ce vainqueur des Saxons osa moins que Childebert et Clotaire contre les institutions barbares. Il n'essaya pas de remplacer la composition pécuniaire par la peine capitale. 11 ordonna de rédiger les lois des nations qui lui obéissaient; il entreprit de les amender, d'y ajouter; jamais de les abolir. Ne lui reprochons

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point d'y avoir touché d'une niaîn timide, de n'avoir supprimé ni le duel judiciaire ni le jugement de Dieu. C^était la marque d'un grand esprit de savoir ^e contenir même dans le bien, de savoir attendre, et de laisser fermenter pendant plusieurs siècles encore ce levain de barbarie qui devait faire la sève des peuples nouveaux*.

Il semble qu'il fallut plus d'un an à Charlemagne pour entrer dans la pensée du pape Léon III, et pour comprendre que cette surprise de la nuit de Noël pouvait fixer les destinées de l'Occident. C'est en effet au mois de mars de Fan 802 qu'un capitulaire d'Aix-la-Chapelle inaugura pour ainsi dire le nouveau pouvoir par les disposition suivantes, qui font voir dans le rétablissement de l'empire autre chose que la renaissance d'un grand nom : « Le sérénissime et très chrétien empereur « Charles a ordonné que tout homme de son « royaume, ecclésiastique ou laïque, chacun « selon sa profession, qui lui] aurait précédem- € ment juré fidélité à titre de roi, lui rendît mainte tenant hommage à titre de César. Ceux qui « n'auraient encore fait aucune promesse la feront <i aujourd'hui, s'ils ont atteint leur douzième « année. Et qu'on enseigne à tous publiquement, « de manière qu'ils l'entendent, quelle est la « grandeur de ce serment et tout ce qu'il embrasse. € Car il ne faut point croire, comme plusieurs € l'ont pensé jusqu'ici, qu'on doive seulement au

i. Eginhard, Vita Caroli Magni, 23, 26, 28, 29.

38 i CHAPITRE Vni.

€ seigneur empereur la fidélité ordinaire, c'est-à- € dire de ne pas attenter à sa vie, de ne pas intro- « duire l'ennemi sur ses terres, et de ne se rendre € complice d'aucune infidélité, soit en y consen- € tant, soit en ne la dénonçant point. Mais il faut € que tous sachent bien quelles sont les consé- € quences du serment prêté , les voici : Première- € ment, que chacun prenne soin de se conserver « dçins le service de Dieu, selon son intelligence « et selon ses forces : car le seigneur empereur ne « peut pas se charger personnellement de la con- « duite de chacun... Que nul n'ose faire aucune € fraude, aucune violence, aucun tort aux saintes « Églises de Dieu, aux veuves, aux orphelins, ni à « ceux qui vont en pèlerinage: car le seigneur em- « pereur est établi pour en être, après Dieu et ses « saints, le gardien et le défenseur. . . Que nul n'ose « manquer au ban de guerre du seigneur empereur, € OU détourner quelqu'un de ceux qui sont tenus € de marcher. Que nul n'ait la témérité de violer « le ban ou le précepte quel qu'il soit du seigneur « empereur, ni de contrarier, empêcher ou dimi- «nuer ses entreprises, ni de s'opposer en autre. € chose à sa volonté et à ses commandements. « Que personne enfin ne soit assez hardi pour € manquer de lui payer le cens et les autres « charges... Tout ce qui vient d'être dit est € contenu au serment impérial. » Assurément, quand Charlemagne signa ce capitulaire^il pensait ajouter aux droits dé la royauté barbare. D'un côté, il revendiquait l'empire tel que l'antiquité

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romaine Tavait conçu, avec la dictature militaire, avec le droit de faire des lois, non plus personnelles comme celles des barbares, et différentes pour chaque peuple, mais universelles, et communes à tout rOccident. D'un autre côté, il réclamait les prérogatives des empereurs chrétiens ; il se considérait plus que jamais comme Tévêque du dehors, Tavocat deTEglise, le protecteur des saints canons, responsable devant Dieu du salut des hommes. En repoussant la pourpre des Césars, il n'avait eu garde de mépriser les droits qu'elle portait dans ses plis* .

Ainsi fut constitué un pouvoir nouveau, où vinrent se confondre les trois sortes de monarchie dont nous avions vu l'effort successif pour se naturaliser chez les Francs, 11 eut de l'Église le sacre, et la mission de réaliser le royaume de Dieu parmi les hommes ; c'est pourquoi on l'appela le saint-empire. Il eut de Rome la tradition du gouvernement, et l'héritage des lois les plus sages qui furent Jamais, c'est pourquoi on l'appela le saintempire romain. Mais il garda des barbares le génie belliqueux, un certain respect de l'indépendance personnelle, et la coutume de ne point faire de loi sans consulter la nation au moins dans l'assemblée de ses chefs : voilà pourquoi on l'appela le saintempire romain de la nation germanique.

1. Capitul., ano. 802, apud Pertz, 1. 1 Legum^ p. 91. Cf. Rettberg. Kirchengeschichte, 1. 1, p. 431. Les assemblées de 80!^, 804, 807, 809, 811, font voir Charlemagne préoccupé surtout des devoirs religieux crue lui impose le titre impérial.

Ce grand dessein n'eut qu'un moment de réalité, quand Charlemagne, maître de la Gaule, de l'Italie, de la Germanie, reçut à la fois Thominage du duc des Basques, du roi des Asturies, qui se déclarait son vassal, et des chefs de clans irlandais, qui le nommaient leur seigneur et leur maître, pendant que les empereurs byzantins traitaient avec lui de puissance à puissance, et que le calife Haroun-al- Raschid lui envoyait les clefs du saint sépulcre*. Après ces courtes années, l'empire d'Occident se perd dans les partages de famille. Vainement la forte main d'Otton I" essaya de recomposer le corps de la monarchie universelle : il fixa sur les bords du Rhin le siège d'une souveraineté puissante^ à laquelle se rattachèrent pour un temps le Danemark, la Pologne et la Hongrie. Mais l'Angleterre, la France et l'Espagne lui avaient échappé pour toujours, et les rois de ces nations revendiquaient chacun pour son compte les droits des Césars. Ainsi se trahit la faiblesse de l'empire; et bientôt après on voit le danger qu'il prépare à la chrétienté, lorsque la pensée de Charlemagne et d'Otton passe à des esprits moins grands et par conséquent moins modérés, les pousse h la contusion du spirituel et du temporel, et menace de renouveler la théocratie des sociétés païennes.

Cependant ne nous hâtons point de traiter Tinstitution du saint-empire romain aA^ec un mépris

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