Eglnhard, Vita Caroli Magni
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que le moyen âge ne partagea pas. A mesure que la réalité allait en s'effaçant, l'idéal grandissait. Ce ne sont point seulement les légistes des Césars allemands qui leur attribuent le titre de seigneurs du monde, avec le droit de considérer les rois comme autant de magistrats provinciaux, et de publier des décrets qui obligent toutes les consciences. Les théologiens ne peuvent se dérober au prestige de la monarchie universelle. Saint Thomas lui-même, ou du moins celui de ses disciples qui acheva son livre du Gouvernement des princes^ professe que Thumanité, comme la nature, gravite i A^ers Tunité. Il reconnaît Feffort de l'unité politique pour se constituer dans les grands empires^ de l'antiquité, tels que les décrit la vision du prophète Daniel. Il établit les droits de Rome au gouvernement du monde par les trois vertus dont elle donna le spectacle, l'amour de la patrie, le zèle de la justice, et la clémence dans l'exercice du pouvoir. C'est la monarchie romaine régénérée parle baptême de Constantin^ que le vicaire du Christ transfère aux Allemands ; et l'auteur de ce livre, un serviteur de l'Eglise, ne craint pas de faire travailler ainsi tous les siècles à l'élévation d'un pouvoir qui venait de soutenir deux cents ans de combats contre l'Eglise. Dante reprend la même thèse dans son traité de la Monarchie ; il Tétaye d'autres motifs, et la pousse à des conséquences plus menaçantes pour la liberté. Il voit l'homme placé aux confins des deux mondes, du temps et de Téternité, avec deux destinations, auxquelles correspondent
ET. GEHM. II. 22
386 CHAPITRE YIII.
deux lois et deux puissances» Tune séculière, Tautro religieuse. La destination terrestre du genre humain est de réduire en acte toute la puissance intellectuelle dont il est doué. Dante s'applique à prouver que ce grand travail veut l'unité de dessein, de conduite et de pouvoir. Le pouvoir nécessaire à la paix de l'univers est déposé dans lés mains du peuple romain, en qui paraissent tous les signes de l'autorité légitime : premièrement, la noblesse ; car où trouver un peuple plus noble, c'est-à-dire, plus fécond en vertus? secondement, la victoire : s'il y a un jugement divin dans le sort des combats, Rome combattit les nations comme en un duel judiciaire, et remporta l'honneur du champ clos. Enfin, la volonté divine: elle se manifeste par les prodiges qui sauvèrent tant de fois la ville de Romulus, mais surtout par le libre choix du Christ, qui, maître de toute la terre, voulut naître justiciable des Césars. De Césars en Césars, l'empire passe à Justinien pour revenir à Charlemagne, aussi durable que le monde : il a sa raison d'être dans Téconomie de la création, et relève do Dieu seul. C'était la doctrine d'un citoyen, d'un magistrat de la libre Florence^ du poète national de l'Italie*.
1 . Le traité de Regimine principium tCovamencé par S. Thomas, qui le poussa jusqu'au quatrième chapitre du second livre, fut continué par son disciple Ptolémée de Lucques. On doute cependant que les deux derniers livres soient de la même main. Mais tout porte à penser qu'on y trouve la doctrine de S. Thomas, telle que ses disciples la recueillaient de sa bouche, et que ce traité, comme plusieurs autres, n'est qu'une rédaction de ses leçons. (Voyez Echard, Script. Ord. Prœd.) Du reste, il apporte un tem-
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La poésie-, en effet, conspirait avec la science pour sauver la majesté impériale. Parmi les épopées dont le moyen âge ne se lassait pas, on en distinguait quatre, celle de la prise de Troie, celles d'Alexandre, de César, de Charlemagne, qui ne forment, à vrai dire, qu'un grand cycle destiné à célébrer les origines de la monarchie. Mais je m'arrête surtout à deux écrits où Ton surprend la pensée populaire des deux contrées que la cause des empereurs arma l'une contre l'autre, l'Italie et l'Allemagne. L'Italie avait la fabuleuse chronique des Reali di Francia, citée au quatorzième siècle
' comme autorité historique, et depuis longtemps propagée du pied des Alpes jusqu'au phare de Messine. On y donnait à Constantin un fils nommé Fiovo, qu'il faut bien reconnaître pour Clovis, puisque le ciel lui envoie l'oriflamme, puisqu'il conquiert Paris sur les païens, et devient la tige de la maison royale des Francs. Ce héros succède à tous les droits de Constantin ; il les communique à ses descendants, Fiorello, Fioravante, Gisbert au fier visage, traductions un peu libres des noms
. mérovingiens : mais, enfin, le dernier d'entre eux, Michel, est le père de Pépin et l'aïeul de Charlemagne. Ainsi la tradition italienne faisait en quelque sorte le commentaire de la mosaïque de
pérament considérable à l'autorité impériale, en reconnaissant au pape le droit de la transférer.
Dante, de Monarchia. On trouvera une analyse plus complète de cet écrit, et des textes du Convito et de la Divine Comédie qui s'y rapportent, dans mon Essai sur Dante et la philosophie catholique au treizième siècle.
38 8 CHAPITRE Vlil.
Léon III; elle remplissait par une généalogie romanesque FintervaUe entre les deux grands empereurs chrétiens. La poésie populaire a horreur du vide* .
D'un autre côté, et dès le douzième siècle, la légende allemande de saint Annon remue pour ainsi dire le ciel et la terre, toute rÉcritùre et toute l'antiquité, pour les faire concourir à l'apothéose de l'empire des Francs. Le poète commence par la Création que la parole divine partage en deux mondes, celui des esprits et celui des corps. Tout y obéit à la loi ; les astres et les nuages, les plantes et les bêtes; tout, hormis les deux plus nobles créatures, l'ange tombé pour toujours, et l'homme déchu, mais rachetable. Le dessein de la Rédemption se révèle dans la vision de Daniel et dans la succession des quatre monarchies qui préparent la royauté du Christ. De là le destin de Rome et la vocation de César. César paraît en Germanie pour y combattre plus d'un an, « car il ne pouvait pas dompter ces hommes forts ». Il attaque premièrement les Souabes, puis les Bavarois et les Saxons. 4i Enfin, continue le poète, il approcha d'un « peuple de sa race, des nobles Francs. Leurs < ancêtres, comme les siens, étaient sortis de la « ville de Troie, quand les Grecs détruisirent cette
1. Li Beali di Francia^ nei quali si conliene la gêner azione degVimperadori, duchi] principiy baroni e paladini di Francia, con le grandi imprese e battaglie da loro date, comminciando da Constantino imperadore; Venezia, 1825. Les Reali di Francia sont plusieurs fois cités par Jean Vilani. Cf. Ranke, Zur Geschicht der italianischen Poésie.
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^ ville, Dieu ayant rendu son jugement entre les
< deux armées. . . Les Troyens, sans patrie, erraient
< dans le monde, jusqu'à 'ce qu'Hélénus, un ^ homme belliqueux, épousât la veuve d'Hector ; € puis Anténor fonda Padoue sur les eaux du ^ Timave. Enée passa en Italie; il y trouva les € trente pourceaux et leur mère. Alors fut cons- 4: truite la ville d'Albe, d'où devaient venir les « fondateurs de Rome. Francus, avec ceux qui le -« suivirent, alla s'établir bien loin sur les bouches
< du Rhin. Là, ils bâtirent, pour leur consolation, 4i une petite Troie; ils nommèrent Xantus un « ruisseau voisin, et le Rhin leur tint lieu de la <« mer. C'est en ce lieu que grandit le peuple des -« Francs : ils se soumirent à César, niais sans 4c cesser de lui être redoutables... Avec lui ils -« vainquirent à Pharsale ; avec lui ils triomphè-
< rent à Rome; avec les Romains, ils apprirent à ^ honorer un seigneur. Seul, il réunissait la puis- -« sancé autrefois divisée; César ouvrait le trésor
< pour en tirer des dons précieux; il distribuait « à ses leudes des manteaux et de l'or. Depuis ce « jour, les hommes d'Allemagne furent honorés « dans Rome et respectés. On peut sourire de tant d'anachronismes ; mais on ne peut mépriser cet «fifort de la tradition germanique pour aller au devant des souvenirs de l'antiquité, pour rattacher à la souche troyenne des Romains la branche collatérale des Francs, et pour légitimer ainsi la succession impériale. Les légendes qui formaient la -couronne poétique du saint-empire le recomman-
39 0 CHAPITRE VllI.
daient au respect public mieux que sesvictoires. Elles satisfaisaient aux besoins d'une époque plus raisonneuse qu'on ne pense, et trop libre pour se soumettre au fait, s'il n'était entouré de toutes les apparences du droit. Jamais on ne produisit plus de titres faux, parce que jamais les peuples ne se montrèrent moins disposés à reconnaître dés pouvoirs sans titres. Les imaginations étaient crédules, mais les consciences étaient exigeantes* . Nous avons voulu suivre jusqu'au bout l'idée du saint-empire, et lavoir descendre dans l'école, dans Tépopée chevaleresque, dans les récits qui
1. Schiller, Thésaurus^ t. I, p. 19. Wackernagel. Alldeutsches Lesebxich, 178 :
In der werilde aneg^inne
Duo licht ward untc stimma
Duo diu vrôoe gotis haat
Diu spaehin werth gescuph 30 uianigvalt
Duo deilti god sini werch al in zwei...
César bigondo nfthin
Zuo den sînin altin mâgin
Gen Franken din edilin :
Iri beidere vorderin
Quâmin von Troie der altin...
Sidir wârin diutchi man
Ci Rome lif unti wertsam...
Ce fragment sur les origines de l'empire a passé dans une composition du treizième siècle, qui, sous le titre do Kaiserchi^onik, a continué l'histoire des empereurs depuis César, en se permettant plus d'une infraction à la chronologie. C'est sous le règne de Tibère qne Titus prend Jérusalem; le règne de Caligula est illustré par le dévouement de Curtius : Néron a pour successeur Tarquin, et l'épisode de Lucrèce a déjà les développements que lui prêtent les romanciers du moyen âge. Tout ce désordre témoigne de l'ignorance du poète, mais aussi de la popularité du sujet. HofiTmanns, Fundgruben^ 1,251. Gervinus, Geschichte der poetischen national Litieratur, 1. 1, 156.
. l'état. 3 9 1
charmaient les veillées des paysans ; nous assurant qu'elle devait s'évanouir moins promptement qu'on ne croit, et qu'il n'était pas si facile d'en finir avec un dessein auquel Charlemagne avait attaché son nom. Seulement Charlemagne, comme tant d'autres ouvriers de la Providence, fit autrement qu'il ne voulait, plus qu'il ne voulait. 11 ne réussit pas à reconstruire une monarchie universelle^ dont le règne eût été la ruine des nationalités, qui eût enrôlé pour j ainsi dire tous les peuples au service du même pouvoir sous une même discipline. La liberté des nations résista; elles restèrent avec cette différence de vocations, de caractères, de génies, qui fait la variété et Tharmonie du monde moderne. Mais le nom de l'empire, la doctrine de ses jurisconsultes, la popularité même de ses poètes, servirent à niaintenir l'union des peuples occidentaux, à fonder parmi eux le droit international, à y naturaliser le droit roumain, à former cette famille puissante qu'on appelait la Latinité, qui fit les croisades, la chevalerie, la scolastique, toutes les grandes choses du moyen âge. De même qi^e chaque monarchie portait déjà dans ses flancs une démocratie qui devait s'en échapper un [ jour, ainsi l'empire ne tomba que pour laisser sortir de ses ruines ce qu'on appela la république chrétienne ; et si l'unité politique périt, Tunité spirituelle fut constituée. Rien ne justifie d'une manière plus éclatante la persévérance de l'esprit humain. Tant de nations, tant de politiques, tant de philosophes, ne sont pas
trompés ; et s'il est vrai que Tesprit humain cherche l'unité, il faut qu'il la trouve. Mais il la trouve d'une manière différente, selon la difiérence des temps. L'antiquité voulait l'unité matérielle, visible, politique ; et elle l'obtint jusqu'à un certain point dans l'empire romain, où tout devint justiciable du même glaive et tributaire du même fisc : mais on n'y pensa jamais à l'unité religieuse, et chaque province y garda ses dieux. Ce fut la gloire du moyen âge de retourner pour ainsi dire l'ordre du monde, de mettre l'unité dans les consciences, la variété dans les institutions ; de vouloir qu'un seul Dieu, une seule religion, une seule morale, prissent possession des âmes, pendant que des pouvoirs différents prenaient possession du territoire. En établissant ainsi l'unité dans l'invisible, il la plaçait en un lieu que les révolutions n'atteignent pas, où les invasions de barbares ne peuvent rien. Rome avait beaucoup fait quand elle déclara tous les peuples citoyens d'une même cité ; mais la cité pouvait périr. Il était d'une politique plus hardie, mais plus durable, de les déclarer frères.
Mais si la monarchie occupe la scène des temps barbares, elle n'y est pas seule : elle y trouve deux résistances destinées à devenir deux pouvoirs, l'une du côté de l'aristocratie guerrière, l'autre du côté du peuple.
Quand on ne consulte que les monuments historiques des Francs, on a lieu de douter qu'il y eût chez eux une noblesse héréditaire ; et il se peut
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«n effet que cette institution, comme plusieurs autres communes aux nations sédentaires du Nord, ait disparu chez les peuples mobiles qui se jetèrent dans les hasards de l'invasion. Mais toutes ies traditions de l'ancienne Germanie font voir un patriciat religieux et guerrier, des races privilégiées qu'on croit descendues d'un sang divin, ie dieu Heimdall est allé chercher, bien loin vers le Sud, la femme qui doit donner naissance au Noble ; le Noble ne se mésallie point ; il épouse la fille du Baron, et ses enfants se nomment par excellence le Fils, le Légitime, THéritier. D'un autre côté, les Francs avaient une autre noblesse, non pas héréditaire, mais personnelle, dans le vasselage, dans ce cortège d*au trustions et de leudes qui s'asseyaient à la table du prince, remplissaient les offices de sa maison, et le suivaient .au combat. C'étaient les commencements d'une aristocratie guerrière: deux institutions romaines -iavorisèrent ses progrès. D'un côté, les barbares, «n franchissant la frontière, l'avaient trouvée couverte de colonies militaires, c'est-à-dire de familles à qui l'empereur, seul propriétaire du sol provin- -Xîial, en déléguait la possession à titre de bénéfice, mais à la charge de défendre le retranchement et de donner des recrues aux légions. D'un autre côté, ils voyaient la pompeuse hiérarchie des dignités de l'empire, cette longue suite de personnages titrés que les lois comblaient d'honneurs et de privilèges. Si les rois ne dédaignaient point les insignes du consulat, comment les leudes ne
394 GHAPITRB VTIl.
se seraient-ils pas décorés volontiers des noms de ducs et de comtes? Et puisque les Mérovingiens succédaient au droit des empereurs sur le sol provincial, pourquoi n'auraient-ils pas accordé à leurs compagnons d'armes les bénéfices que Tépée des anciens vétérans avait mal défendus ? Ces concessions, d'abord personnelles, tendirent à Thérédité ; les exemples de bénéfices passant de père en fils se montrent dès le sixième siècle, et se multiplient sous les premiers Carlovingiens. Dès lors on peut voir comment la féodalité se formera, gardant des mœurs germaniques la noblesse du sang, qui fait son prestige religieux, et le vasselage, qui fait sa force politique, mais empruntant de la civilisation romaine le fief qu'elle met sous ses pieds, et le titre qu'elle met sur sa tête^ .
Ce qui étonne dans les origines de la féodalité, c'est de n'y trouver rien de chrétien. Le christianisme sacrait les rois, il affranchissait les peuples ; on ne voit pas qu'il ait rien fait pour affermir le pouvoir des nobles. Sans doute il finit par bénir la chevalerie, par lui ouvrir la lice des croisades et des cloîtres guerriers du Temple et de l'Hôpital; mais il ne pouvait consacrer le principe païen de l'inégalité des races-
i . En ce qui touche l'existence d'une noblesse héréditaire chez \ leâ plus anciennes nations germaniques, voyez les textes rassem-v blés dans mon Essai sur les Germains avant le christianisme, chap. I et II. Pour les colonies militaires de l'empire romain, ibid.t chap. VI. Sur les bénéfices et la condition des bénéficiérs pendant la période mérovingienne, voy. Guerard, Polyptyque de Vahbé Irminonj prolég^omènes, p. 536. Lehuerou, t. I, p. 35C).
l'état. 3 95
L^Église ne condamna pas Taristocratie militaire, elle la supporta comme une nécessité des temps ; mais en la surveillant, en soutenant contre elle une lutte de six siècles pour échapper au péril d'être inféodée, et pour arracher la crosse aux mains qui portaient le glaive. C'est qu'en effet si la royauté, malgré ses excès, avait le mérite de tendre à l'unité, la féodalité, malgré ses services, eut le danger de tendre à la division, au morcellémBnt du territoire, à cet esprit d'indiscipline qui fait le caractère de la barbarie. Il ne faut oublier ni le sang que la noblesse versa pour la défense du pays, ni le bienfait d'une éducation qui entretenait dans les familles la tradition des grandes affaires, ni la gloire chevaleresque des troubadours et des trouvères. Mais on ne peut nier ce qu'il y avait de barbare dans l'isolement orgueilleux de ces hommes forts, ne relevant que de leur épée, ne connaissant d'autre loi que la leur, ni d'autre justice que celle du gibet planté devant la porte de leur château en signe de juridiction souveraine, et comme en souvenir de ce passage de la loi salique : « Quand un homme libre aura coupé « la tête à son ennemi et l'aura fichée sur un pieu € devant sa maison, si quelqu'un, sans soncon- 4i sentement, ose enlever cette tête, qu'il soit puni « d'une amende de six cents deniers. »
La mission de l'aristocratie militaire fut de tempérer la monarchie. Quoi de plus violent que ces leudes que nous avons vus entourer le trône des Mérovingiens? Ils rendirent cependant à la
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société ce service, de ne pas permettre le funeste succès d'une restauration de l'antiquité romaine^ qui en eût fait revivre tous les maux. Charlemagne, avec la supériorité du génie, comprit Futilité de ces résistances qui irritent les âmes faibles ; et précisément parce qu'il se sentait assez fort pour briser l'aristocratie militaire, il le fut assez pour ne pas la craindre. Maître de retenir le gouvernement dans le secret de ses conseils, il lui donna la publicité des assemblées et la vie des discussions ; mais il n'avait laissé le pouvoir dans le corps indiscipliné des anciens leudes, qu'en y mettant Tordre et la règle. Un traité d'Hincmar, où ce savant évêque reproduit un écrit plus ancien d'Adalhard, abbé de Corbie, fait connaître l'Ordre du palais {de Ordine palatii) tel que Charlemagne l'avait conçu, et comme l'idéal vainement rêvé sous les règnes tumultueux de ses successeurs.
Au dessous du prince, le chapelain et le comte du palais avaient la charge : le premier, des affaires ecclésiastiques; le second, de juger les procès des séculiers. Ces deux dignitaires rangeaient sous leurs ordres le chancelier, le chambellan, le sénéchal, l'échanson, le maréchal et tous les autres officiers, qu'on avait soin de ras-^ sembler en grand nombre et des différentesnations de l'empire, « afin que de tout l'empire € quiconque aurait à se plaindre d'un malheur,. « d'une perte, de la dureté des usuriers, d'une < accusation injuste, mais surtout les veuves, les- * orphelins, tant des grandes familles que des-
l'état. 3 9 7
« moindres, eussent toujours quelqu'un sous la € main, pour porter leurs peines à l'oreille chari- « table du prince. » Outre les grandes charges, trois ordres de personnes composaient la cour. Premièrement, les gens de guerre apportaient au service du souverain un dévouement qu'on avait la sagesse d'entretenir par des présents d'or, d'argent, de chevaux, et par Tabondan ce d'une table toujours ouverte. Secondement, chaque grand dignitaire avait des disciples, c'est-à-dire des jeunes gens recommandés selon la coutume germanique, qui trouvaient leur honneur et leur plaisir à lui former un cortège et à s'instruire de ses leçons. Enfin venaient les vassaux et les serviteurs, que chacun s'efforçait d'avoir en aussi grand nombre qu'il en pouvait nourrir et gouverner. Cette pompe journalière du palais devenait plus solennelle quand les plaids de chaque année réunissaient autour du prince tout ce qu'il y avait de grand dans l'Eglise et dans l'État. « C'était « l'usage de ce temps de tenir chaque année deux « assemblées. L'une avait pour objet le règlement « général des affaires du royaume. On y con- « voquait l'universalité des grands, ecclésiastiques « et laïques : les seigneurs y venaient donner leur « avis, et les hommes d'un rang inférieur venaient 4C le prendre et l'exécuter, bien qu'on les con- « sultât quelquefois, afin qu'ils apportassent, non « l'appui de l'autorité, mais la lumière de leur € intelligence. On ne convoquait à la seconde < assemblée que les principaux seigneurs et con-
398 CHAPITRE Vlll.
€ seillers, pour traiter d'avance des affaires de
« Tannée qui allait s'ouvrir. Les déeisi<ms qu'on
« y prenait restaient secrètes jusqu'au plaid
< général, où les questions devaient être débat- « tues comme si personne n'en avait déjà traité... « Si ceux qui délibéraient en exprimaient le désir, € le roi se rendait au milieu d'eux, y restait aussi « longtemps qu'on le voulait ; et là ils lui rapport « tatent, avec familiarité, ce qu'ils pensaient de « toutes choses. Quand le temps était beau, tout « so passait en plein air; sinon, dans des salles
< séparées, de façon que les seigneurs ecclésias- « tiques ou séculiers, délivrés de la multitude, « restassent maîtres de siéger ensemble ou séparé- € ment, selon la nature des questions à traiter, € ecclésiastiques, séculières ou mixtes^. »
Mais sous les voûtes peintes et les lambris dorés d'Aix-la-Chapelle, au milieu d'un éclat qui éblouis* sait les ambassadeurs de Constantinople comme les envoyés dés rois barbares, on reconnaît les vieilles mœurs des Germains, et, sous l'appareil de l'aristocratie militaire, le reste d'une coutume qu'on peut appeler démocratique. Assurément on ne doit pas croire, avec quelques écrivains allemands, que la démocratie sortit tout armée des forêts de la
1. Hincmar, de Ordine palatii. Opéra t. II, p. 206 et suiv. « Ut ex quacumque parte totius pegni quicam(jae desolatus, orbatus, alieno sers oppressus, injuste calumnia cuju^ipie suffocaius... maxime de vîduis et orphanis, tam seniorum, quamqne et mediocrium uniuscujusque secundum suam indigentiam vel qualitatem, domlncrum vero misericordiam et pietatem, semper ad maoum haberent, per quem singuli ad pias aures principis perferre potuissent. »
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Germanie et qu'elle n'avait plus qu'à prendre paisiblement possession du monde, quand le droit romain ei le christianisme vinrent Tencliaîner. Mais il faut bien se souvenir de ces assemblées, décrites par Tacite, où les peuples délibéraient sous les armes; de ces réunions périodiques où les hommes libres, sous la présidence des magistrats, tenaient les plaids du canton"; enfin de ces Ghildqs qui associaient les guerriers par des sacrifices communs, des banquets solennels, et le serment de se prêter main-forte. Toutefois no pensez pas que Icis libertés germaniques périssent en passant sur une terre latine ; elles y trouvent des libertés pareilles, dont elles se feront autant d'appuis. Le septième, le huitième, le neuvième siècle passent sans effacer la trace des institutions municipales, sans détruir.e les curies du Mans, d' Angers, d'Orléans,de Vienne : et Ton n'est plus surpris de la résistance de ces vieilles villes, quand on connaît quels défenseurs Rome^ en les abandonnant, leur.avait donnés '.
Au moment où la politique romaine s'était trouvée impuissante à renouveler les garnisons des provinces, elle leur avait donné un renfort plus effi-
1 . Sur les assemblées générales et celles de chaque canton, Tacite, de Germania, 6, 10, 11,12. Les Germains avant le christianisme, chap. II. M. Thierry a mis en lumière toute l'organisation deà Ghildes, et la part qu'elles ont eue à la conquête des libertés com* munales. — Raynouard (t. I) a prouvé l'existence des institutions municipales au Mans, en 615 et 642 ; à Orléans, en 667 ; à Vienne, en 696; à Angers, en 804. Au plaid d'Auduse, en 917, on volt paraître le chef des curialos, le défenseur, les honorati. Néanmoins M . Guerard {Polyptyque,i^vo\égomènes) rappelle la distinction qu'il ne faut jamais oublier entre les municipes et les communes.
cace qu'elle ne pensait, en attribuant aux évèques des fonctions municipales qui en firent les défenseurs des cités. Saint Loup et saint Aigiiaa avaient bravé les fureurs d'Attila : leurs successeurs, un siècle plus tard, ne pouvaient pas reculer devant les exacteurs du fisc. Aussi lorsque les officiers de Childebert II se présentèrent à Tours avec les rôles des contributions, Tévêque Grégoire leur déclarait que les anciens rois avaient tenté de soumettre le peuple de Tours à l'impôt, mais que, redoutant la puissance de saint Martin, ils s'étaient désistés de leur entreprise; et Childebert, mieux informé, ordonnait que, par respect pour saint Martin, le peuple de sa ville ne serait pas inscrit sur les rôles. Mais saint Martin ne veillait pas seul dans sa basilique de Tours : saint Hilaire protégeait Poitiers, saint Rémi ne permettait pas qu'on opprimât impunément les gens de Reims ; il n'y avait pas de grande ville qui n'eût le tombeau d'un saint pour monument de ses franchises, etunévèque pour les soutenir contre les prétentions des comtes et des usuriers juifs qui affermaient l'impôt. Ainsi commencent les immunités épiscopales, que le dixième siècle achèvera de constituer; l'image du saint patron de la cité (Weichbild) marquera la ligne où finira la juridiction des seigneurs voisins *.
i. Gregor. Turon., IX, 30 : « Respondimus diceotes : « Des- K cpiptam urbera Turonicam Chlolhecarii régis tempore manifes- « lum est, liberique illi ad praesentiam régis abierant : sed com- « piincto per timorera sancti Martini antistitis rege, inceosi n sunt, etc. — Les exemples sont innombrables dans Grégoire de Tours et dans les Vies des saints. Ce sont les conseils de