‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 3 sur 29 · Vita S» Austremonii; Vita S. Fidoli · texte numérisé non relu

Vita S» Austremonii; Vita S. Fidoli

LES FRANCd. él

Pon en croit ^écrivain de sa vie. La nuit qui précéda le baptême de Glovis, comme il était seul avec la reine dans un lieu retiré, Rémi vint les trouver en secret; et, après les avoir longuement exhortés, il finit en les assurant que si leur postérité demeurait fidèle aux lois de Dieu, elle régnerait avec gloire, exalterait la sainte Eglise, hériterait de la puissance romaine^ et contiendrait par ses victoires les incursions des autres peuples *. Nous verrons en effet que toute la destinée des Francs était renfermée dans ces termes : commencer la grandeur temporelle de rÉglise, continuer les Romains, et finir les invasions.

^ Depuis Tavènement de Constantin, la religion avait eu la liberté plutôt que l'empire. Les traditions, les institutions, les habitudes du gouverne-** ment romain, étaient restées païennes^ et TÉvangile, déjà maître des mœurs, pénétrait difficilement dans les lois. Les Francs, au contraire, formaient un peuple [nouveau, |qui n'était point engagé par douze siècles d'histoire, par des lois écrites, par l'éclat d'une littérature savante. Ils pouvaient disposer librement d'eux-mêmes, et Clovis eut la gloire de fixer leurs incertitudes et les siennes. Dans cette conversion, dont on a contesté la sincérité^ il y eut autre chose qu'un calcul politique, autre chose qu'une inspiration du déses-

1. Vita S, Remigii, Hincmaro auctore : « Qaaliter scilicet suc* cessura eorum posteritas, regaum esset nobilissime propagatura aiqae gubernatura, et satictam Ecclesiam sublimatura, omnique ro mana dignitate regnoque potiiura, et victoriam contra aliarum gen- Uiim incursus adepiura. »

ti, QERU. n. 4

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poir sur le champ de bataille de Tolbiac. En y regardant de près, on voit un grand combat dans Tâme de ce barbare retenu par toutes les passions du paganisme, mais attiré par les lumières do la civilisation chrétienne. Les dieux dont il se croît descendu l'épouvantent; il leur attribue la mort de son premier-né ; il hésite à les abandonner pour ce Dieu nouveau, « pour ce Dieu désarmé, dit-il, et € qui n'est pas de la race de Thor et d'Odin. > Il craint aussi son peuple, dont il veut s'assurer le consentement. Sans doute la soumission des Gaules, promise comme le prix de son abjuration, le touche, et le péril de Tolbiac le décide. Cependant il ne faut pas oublier ces entretiens avec Clotilde, ces controverses théologiques dont Grégoire de Tours altère probablement les termes, mais dont il atteste Popiniâtreté. Il faut tenir compte du témoignage de Nicétius de Trêves, lorsque, s'adressant à une petite-fille de Clovis, il lui écrit: < Vous avez appris de votre aïeule Clotilde, « d'heureuse mémoire, comment elle attira à la foi € le seigneur son époux, et comment celui-ci, qui € était un homme très habile (homo astutissimus)^ « ne voulut pas se rendre avant de s'être convaincu « de la vérité. » Les Francs se rendirent, comme lui, à la persuasion, à la parole. Le christianisme, maître de leurs convictions, trouva de longues résistances dans leurs mœurs; mais il devint le principe bien ou mal compris de leur droit public. Ils mirent les évoques dans les conseils, et le nom de la sainte Trinité à la tète des capitulaires. Les

guerres prirent un caractère nouveau, et devinrent des guerres de religion. Ne nous eflrayons pas de ce mot comme d'une autre sorte de barbarie réservée aux nations chrétiennes : au contraire, il marque le commencement d'un état meilleur, où la pensée disposera de la force. Lorsque, rassemblant ses soldats, Clovis leur déclare qu'il supporte avec chagrin que les ariens possèdent la moitié des Gaules, et qu'ensuite, fondant sur les Visigolhs, il réduit leurs provinces en sa puissance, alors, assurément, il est permis de révoquer en doute le désintéressement du roi ; mais on reconnaît la foi de la multitude et le premier réveil de la conscience chez ce peuple, à qui il ne suffit plus de promettre le prix ordinaire des combats, Tor, la terre et les belles captives. Toute cette conquête de l'Aquitaine s'annonce comme une guerre sainte. Les envoyés du roi, venus au tombeau de saint Martin de Tours pour y recueillir quelque présage de la victoire, entendent chanter, à leur entrée dans la basilique, ce psaume de David : « Seigneur, vous m'avez ceint « de courage pour les batailles : vous avez mis mes € ennemis sous mes pieds. » Une biche merveilleuse montre aux Francs le gué du fleuve, et Clovis étant campé devant Poitiers, un météore flamboyant se balance sur le pavillon royal. Plus tard, l'invasion de la Bourgogne se colore des mêmes motifs religieux. Il s'agissait d'étendre le seul royaume catholique de l'univers, d'agrandir l'héritage du Christ, d'humilier les mécréants. Vous reconnaissez les motifs, les signes, les prodi-

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ges ordinaires des croisades ; ou plutôt la croisade est ouverte: elle se continuera contre les Saxons, contre les Slaves, contre tous les païens du Nord, jusqu'à ce qu'elle tourne vers TOrient. Quand les Francs mirent le pouvoir séculier au service du christianisme, ils posèrent le principe d'où sortit toute la politique du moyen âge \

En même temps qu'ils venaient prendre un rôle nouveau dans l'histoire, les Francs y devaient succéder aux fonctions d'un peuple plus ancien ; ils allaient remplacer ces mêmes Romains dont ils se' vantaient d'avoir précipité la chute. Rome, pour qui travaillaient toutes les nations policées de la Grèce et de TOrient, avait recueilli l'héritage delà civilisation antique pour le conserver, et afin de le transmettre aux peuples modernes. Elle était allée chercher les barbares ; elle avait voulu les dompter et les discipliner chez eux, les naturaliser chez elle. Séduits par le spectacle d'une société plus heureuse, ils en avaient convoité d'abord les richesses, ensuite les honneurs et les lumières. Us s'introduisirent dans les camps, dans les charges,

i. Grégoire de Tours, lib. II, 29, dicebat : « Deus vester nihil « posse manlfestatur ; et quod magis est, aec de deorum génère « esse probatur... Si in nomine deorum meorura puer fuisset « dicatus, vixisset utique... » /cf., cap. xxxi : « Restât unum « quod populus qui me sequitur non patitur relinquere deos sûos; « sed vado, utloquar illis juxta verbum tuum. » /d., cap. xcvii : « Val de moleste fero quod hi ariani partem teneant Galliarum ; « eamuscumDei adjutorio, et, superatis, redigamus terram in «ditionem nostram... » Nicetli Epistola ad Chlodoswind, apud «Bouquet, t. IV: « Et cum esset homo astuUsaimus, noluit « acquiescera antequam vera sgnosceret. »

dans toutes les parties de l'État. Nous savons comment un envahissement pacifique et sans résistance, qui s'accomplit en môme temps que les irruptions armées, mit peu à peu les Germains en possession du pouvoir aussi bien que du sol. II y eut donc entre la civilisation et la barbarie un rapprochement volontaire, et pour ainsi dire, un contrat. L'Eglise en dressa l'acte, et ce fut sur ce contrat et non sur la conquête violente, ce fut sur un droit et non sur un fait, que reposa la société nouvelle. Mais, entre toutes les races germaniques, nulle ne se prêta mieux que les Francs à cette alliance qui devait renouer la suite des temps. Devenus les hôtes de Tempire et ses auxiliaires, ils défendent le passage du Rhin contre les Alains, les Suèves, les Vandales, et se font exterminer au poste qu'ils ne peuvent plus couvrir. Plus tard on les trouve à Châlons sous les drapeaux d'Aétius, pour écraser Attila. On voit leurs chefs, plies sans peine aux mœurs latines, élevés au commandement des légions, faire porter devant eux les faisceaux consulaires, et donner leurs filles aux empereurs. Les Francs Magnence et Silvanus avaient disputé la pourpre aux fils de Constantin. Le Franc Arbogaste gouverne sous le nom de Valentinien II ; et Bauto, élevé à la dignité de consul, est harangué à Milan, le 1" janvier 385, par un jeune rhéteur qui sera un jour saint Augustin. Nous connaissons déjà Merobaudes, consul sous Valentinien III poète, honoré d'une statue dans le forum de Trajan; nous avons trouvé un autre Arbogaste qui

commandait à Trêves en 472, et à qui Sidoine Apollinaire écrivait : « Vous buvez les eaux de la * Moselle, mais celles du Tibre coulent dans vos € discours. » Enfin quand la dernière ombre de la puissance romaine fut évanouie, elle sembla reparaître, dans la personne de Clovis, le jour où, vainqueur des Visigoths, il reçut des ambassadeurs d'Anastase le titre et les ornements de patrice. Dans la basilique de Tours, devant le tombeau de saint Martin, en présence des guerriers et des prêtres, le roi chevelu revêtit la tunique de pourpre et la chlamyde, plaça la couronne sur son front, et, montant à cheval, jeta de Tor et de Targent au peuple qui se pressait sur le chemin. Depuis ce temps, les siens le saluèrent du nom de consul et d'Auguste. Ses petits-fils furent appelés par les empereurs Justinien et Maurice au secours de ritalîe, en qualité de magistrats de cette vieille Rome dont ils gardaient la pompe, les titres, les traditions. 11 parut que le génie civilisateur des Grecs pourrait bien revivre chez le§ princes des Francs ; et, dans la cérémonie racontée par Grégoire de Tours, on entrevoit d'avance le couronnement de Charlemagne et la restauration de Tempire \ Les Francs se firent donc les défenseurs de

i. Grégoire de Tours, Hist,, II, 38. « Igitur ab Anastasio imperatore codicilles de consulatu, accepit, et in basillca beati Martini tunica blaitea indutus est et cblaniyde, imponens vertici diadema. Tune, ascenso equo, aurum argentumque prsBseQtibus populis proprîa manu spargens, voluntate benignissima erogavit, et ab ea die tanqpam consul et Augustus est vocitatus. »

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l'Occident civilisé. Ils prirent, sur les périlleuses frontières de la Gaule, la place des légions dans les rangs desquelles ils avaient combattu. Ils ne permirent pas que d'autres vinssent partager leurs conquêtes : ils se trouvèrent donc les ennemis naturels des invasions. Le reste des barbares^ qu'entraînait encore l'impulsion du siècle passé, vint échouer contre cet obstacle. Les uns reconnurent, de gré ou de force, la supériorité d'une race plus puissante et plus éclairée qu'eux. Les Alemans ne se relevèrent pas de la défaite de Tolbiac. Leur roi ayant péri dans le combat, les principaux allèrent trouver Clovis, et lui dirent : « Nous vous prions € de ne pas exterminer ce peuple; dès ce jour, € nous sommes à vous. » Clovis reçut leurs soumissions; et ces bandes que l'épée de Julien avait décimées sans les dompter, vaincues par le Dieu de Clotilde, abandonnèrent le pays de Mayence, et se retirèrent vers le sud-est. Les Thuringiens soutinrent une guerre plus opiniâtre. Mais un jour que Hermanfried, leur roi, traitait de la paix avec Thierry d'Austrasie, et que tous deux se promettraient sur les murs de la ville, Hermanfried, poussé € on ne sait par qui », tomba dans le fossé, (bJ; ses sujets découragés passèrent sous la loi des vainqueurs. Les Bavarois subirent tôt ou tard le mêqae joug. Ces trois peuples finirent par s'attacher aux lieux où le sort des combats les avait arrêtés. D'autres s'épuisèrent dans une lutte impuissante, (ie^li^P effort de la barbarie qui devait périr. Les courses des Saxons désolèrent durant

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trois cents ans les provinces du Nord. Les Slaves commençaient à se montrer, mais ce ne fut que pour fuir devant des armes plus fortes que les leurs. Un marchand, nommé Samo, dont ils avaient fait leur roi, ayant ravagé le territoire des Francs, un envoyé de Dagobert vint enjoindre à ces barbares de respecter la paix des serviteurs de Dieu : « Si vous êtes les serviteurs de Dieu, répondit Samo, nous sommes les chiens de Dieu, pour mordre aux jambes les mauvais serviteurs. > Il semble, en effet, que les irruptions qui se répétèrent dans la suite ne servirent plus qu'à tenir les chrétiens en éveil. On vit se succéder les Normands, les Hongrois, les Sarrasins, jusqu'aux Mongols, qui furent l'épouvante du treizième siècle. Mais de ces nations guerrières, les deux premières ne se maintinrent qu'en venant se confondre dans la société chrétienne, qu'elles avaient fait trembler; les autres passèrent comme des fléaux, afin d'apprendre au monde que la violence ne fonde rien de durable *•

^ Telles furent les conséquences de la conversion des Francs. En donnant des bornes à la barbarie, en établissant un pouvoir gardien de la civilisation antique, en plaçant le pouvoir sous la loi de l'Evangile, cet acte mémorable constitua définitivement la chrétienté, à laquelle il ne resta plus que

1. Grégoire de Tours, Hist, Franc, II, 30; III, 8. « Factum est autem, dum quadam die per murum civîtatis Tulbiacencis confabularentur, a nescio quo impuisus, de altitudine mûri ad terrara corruit. > Fréd'ég. 48.

de s'affermir et de s'étendre . Dès lors on s'étonne moins de la condescendance de Tépiscopat. On comprend cette réponse de saint Rémi aux détracteurs de Clovis : « Il faut pardonner beaucoup à celui € qui s'est fait le propagateur de la foi et le sauveur «des provinces. » Le christianisme n'exigea point, de ces populations encore toutes frémissantes de fureurs et de voluptés, tout ce qu'il devait demander à des temps meilleurs. Sans faire fléchir ses règles, il mesura ses jugements. Quand l'Église recevait au baptême ces turbulents catéchumènes, quand elle rangeait au nombre des saints, Clotilde, le roi Sigismond, le roi Gontran, elle savait mieux que nous ce qu'ils avaient étouffé d'instincts pervers pour devenir tels qu'elle les voyait.

La mission de ce grand peuple ne se déclara pas en un jour : elle demeura comme enveloppée dans les vicissitudes de l'époque mérovingienne, et n'éclata qu'à la fin. On la perd de vue au milieu des partages perpétuels de territoire entre les princes, et au milieu des rivalités sanglantes des tribus saliennes et ripuaires, qui formèrent les deux royaumes d'Austrasie et de Neustrie. Il faut cependant s'enfoncer dans ces temps orageux, et, traversant leurs obscurités, reconnaître les progrès de la foi, d'abord chez la nation franque, et à sa suite chez les peuples qui lui furent soumis.

Les Francs de Neustrie, disséminés entre la Somme et fa Loire, parmi des populations nombreuses et que les invasions précédentes avaient épargnées, ne résistèrent pas aux séductions du .

premier repos qui suit la victoire. Ils se laissèrent captiver par la fécondité du sol et par la facilité de la vie. Les vainqueurs se firent colons, les vaincus commencèrent à se mêler parmi les guerriers. Les sénateurs des villes occupèrent les offices de la domesticité royale ; les pratiques d'étiquette et de chancellerie s'introduisirent dans les cours barbares de Soissons, d'Orléans et de Paris. Les rois aimèrent cette ville à demi romaine; ils y habitaient le vieux palais de Julien, trônaient sur une chaise curule, s'entouraient de référendaires, de comtes, de clarissimes. Chilpéric dictait des vers comme Néron, ajoutait des lettres [à l'alphabet comme Claude, composait des symboles de foi comme Léon et Anastase, bâtissait des cirques, donnait des jeux, dressait des cadastres comme tous les Césars. La société ancienne sortait de ses ruines, et reprenait possession des belles provinces de la Gaule. Les contemporains eux-mêmes s'y trompèrent. Le poète Fortunat, retenu à Poitiers par la pieuse amitié de sainte Radegonde, charmé des soins qu'il en reçoit, des corbeilles de fruits dont on charge sa table et des roses dont elle est jonchée, finit* par se croire au siècle de Tibulle et d'Horace. Dans les jeux d'esprit des poètes comme dans les conseils des rois, on reconnaît en Neustrie l'ascendant de cegénie latin qui dompta sans l'étouffer le sang germanique, se rendit maître de la langue, des mœurs, de la législation, et qui devait finir par constituer Tunité de la France au dedans, sa puissance au dehors.

Le christianisme semblait s'enraciner plus facilement dans un sol préparé de longue main. Les commencements, il est vrai, avaient été laborieux. On avait vu les satellites de Frédégonde massacrer l'évêque Prétextât au pied de l'autel ; deux filles de rois^ Chrodielde et Basine, troubler de leurs emportements le monastère de sainte Radegonde^ et faire chasser à coups de bâton les évêques assemblés dans la basilique pour les juger. Mais peu à peu les gens de guerre apprirent à laisser leurs armes à la porte de l'église, à recevoir la parole des chaires et les lois des conciles. Une lettre de Childebert I", adressée en 554 au clergé et au peuple, ordonne la destruction des idoles érigées sur les domaines des particuliers : « Et parce que € les paroles de TEvangile, des prophètes ou des « apôtres^ lues parle prêtre à l'autel, énoncent la «loi de Dieu qui veut être appuyée de la puissance c des rois, défenses sont faites de passer les nuits € dans l'ivresse, avec des chants voluptueux et des « danses de femmes, selon la coutume des «païens *. > Bientôt après, Clotaire 1" sanctionne, non seulement les commandements de Dieu, non seulement l'indépendance de l'Église, mais la tutelle qu'elle devait exercer dans l'intérêt des faibles. Il ordonne que les évêques surveilJe-

1. Gregor. Taron., VIII, IX, X. Epistola Childeberti /, ap. Pertz, Monumenta^ t. III. « Ut quicumque admoniti de agro suo ubicumqae fuerint simulacra constructa, vel idola dœmoni dedicata ab hominibus, non statim abjecerint, vel saccrdotibua hœc destruentibus prohibuerint, datis fidojussoribus non aliter discedant, nisi nostris obtutibus praesentenlur. ♦

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ront la justice qui doit être rendue aux Romains selon le droit romain, aux barbares selon les coutumes barbares; et qu^en Tabsence du prince, ils corrigeront les erreurs des juges. Cette autorité nouvelle de Tépiscopat se fait sentir dans les canons du concile de Paris, oîi soixante-dix-neuf évêques assemblés en 614, après avoir revendiqué les immunités ecclésiastiques, portent une main hardie et bienfaisante sur le temporel, en condamnant les guerres privées, en défendant aux juges de punir aucun accusé sans Tentendre, et d'obéir aux volontés du prince contre la disposition des lois. Des règles si nouvelles pour les vainqueurs, si oubliées chez les vaincus, annonçaient une ère de justice et de sécurité qui sembla s'ouvrir avec le règne de Dagobert I•^ Ses armes étaient victorieuses : les coutumes diverses des peuples qu'il gouvernait, traduites en langue latine et corrigées par ses ordres, fondaient les premières législations modernes; et quand les ambassadeurs étrangers l'avaient admiré dans la splendeur de sa cour, que Pépin de Landen, saint Arnoul, saint Ouen, éclairaient de leurs conseils et que saint Êloi ornait de ses ouvrages, ils publiaient qu'ils avaient vu le Salomon du Nord *.

Jamais le clergé des Gaules ne fut plus près de réaliser cet idéal d'une royauté religieuse et biblique qu'il s'était proposé de mettre sur le trône des Francs. C'est la pensée commune de tous ceux qui

i. Mansi Concilia^ X, 513. Pertz, III, 14^ — Gesta Dagoherti, Fredegar. Chronic, 56.

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continuent la politique d^Avitus et de saint Rémi, de tous ces courageux évéques du sixième siècle, Injuriosus et Grégoire de Tours, Prétextât de Rouen, Germain de Paris ; c'est le dessein qui les attire au palais de Neustrie, comme autrefois les prophètes chez les rois d'Israël. Tous les historiens Font remarqué ; mais nulle part ce dessein ne se montre avec plus de sincérité et de grandeur que dans un document récemment découvert, et qui semble une instruction rédigée pour le fils de Dagobert, pour le jeune roi Clovis II. « J'avertis « votre sublimité, très noble roi, d'accueillir avec « indulgence ce que j'ai la présomption d'écrire. € Vous devez donc premièrement, 6 roi très pieux, € repasser fréquemment les saintes Écritures, pour

< y apprendre l'histoire des anciens rois qui furent € agréables au Seigneur, assuré qu'en suivant « leurs traces vous obtiendrez une gloire durable

< dans le royaume présent, et de plus une éteri nelle vie. Les rois dont nous parlons prêtèrent « toujours un cœur attentif aux avertissements

< des prophètes. C'est pourquoi, très glorieux « seigneur, il faut que vous écoutiez aussi les « évèques, et que vous aimiez vos plus anciens con- € seillers. Mais n'accueillez qu'avec circonspection « les paroles des jeunes gens qui vous entourent; € et quand vous conversez avec les sages, ou que « vous avez de bons entretiens avec vos officiers, « faites taire les jongleurs et les bouffons. — € Clovis, l'auteur de votre race, eut trois fils, € Childebert, Clotaire et Clodomir. Dans Childe-

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« bert, la sagesse et la condescendance furent € poussées à ce point, qu'il aima d'un amour € paternel non seulement les anciens, mais aussi € les jeunes; et quiconque prononce encore son « nom, prêtre ou laïque, lève les mains au ciel en « recommandant son âme, d'autant ^qu'il fut tou- 4t jours généreux et prodigue de largesses pour les « églises des saints et pour ses compagnons de « guerre. Clotaire l'ancien, qui eut cinq fils, et de € la lignée duquel vous descendez, fut puissant en « paroles; il conquit la terre, il gouverna les fidè- € les. Telle était sa bénignité selon Dieu,, que non 4c seulement il -paraissait juste dans ses œuvres, € mais qu'il vivait comme un pontife dans le € siècle : il donna des lois aux Francs, et bâtit des « églises. Vous donc, mon très doux seigneur, € puisque vos pères ont eu lant de sagesse et de € doctrine, conduisez-vous en toutes choses comme € il convient à un roi. Que jamais la colère ne soit € maîtresse de votre âme ; et si quelque chose est « arrivé qui émeuve votre cœur, qu'il se hâte de « s'ouvrir à la paix! — En tout temps, ô roi très « illustre des Francs et mon doux fils, aimez Dieu, 4( craignez-le ; croyez-le toujours présent, quoique « invisible aux regards humains. Gardez-vous des « flatteurs, mais attachez-vous à qui vous dit la € vérité. Apaisez doucement les clameurs du peu- « pie, et corrigez sévèrement les mauvais juges. <ti Gardez à une seule épouse la foi du lit nuptial. € Prononcez avec sagesse, interroge^ avec pru^ € dence ; n'ayez pas honte de demander ce que

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« vous ne savez pas. Que votre intention soit tou- « jours droite, votre parole inviolable. Sachez que € nul ne peut être fidèle au roi dont la parole n'est € pas sûre. Gouvernez ce qui reste de la race des € Francs, je veux dire leurs fils, non pas avec « la dureté d'un tyran, mais avec Taffetîtion d'un « père. — Ce peu de mots que je viens d'écrire € excédait de beaucoup mes forces ; c'est Tamour « de tous les Francs qui me.rarrache. Je demande « humblement au Seigneur le salut éternel pour € vous et les vôtres, ô roi très aimé *. » — Assurément on ne peut s'empêcher d'écouter avec émotion le prêtre inconnu qui tenait ce langage au dernier rejeton de tant de rois homicides ; mais en même temps il faut admirer Tillusion du patriotisme religieux, quand il loue la douceur de Childebert et de Clotaire, tous deux meurtriers de leurs neveux, et quand il se croit à la veille d'inaugurer la monarchie de David chez un peuple où vont commencer les rois fainéants.

Les vices de la barbarie ne peuvent rien trouver qui leur soit plus semblable^ qui les flatte et les développe plus sûrement, que les vices d'une civi-

1. Exhorlatio ad Francorum regem^ tirée d'un ms. du Vatican, et publiée en 1831 par Angelo Maï, Nova Scrip.rer, coll.^ t. VI, part. II, p. 3; reproduite et traduite en partie par le P. Pitra, Vie de saint Léger ^ p. \%i et 457. Je n*ai donné qu'un petit nombre de passages de cette longue instniction ; mais je me suis permis une correction nécessaire, et déjà indiquée par le P. Pitra, à l'endroit du texte où on lit : « Klotarius atavus tuus très filios habuit: Hildebertum, Klodoveum et Klodomlrum. » Il ne faut pas beaucoup de hardiesse pour relever Terreur du copiste, et lire : « Klodovetts atavus tuus très filios habuit : Hildebertun, Klotarium et Klodomirum. »

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lisation en décadence. Ces rois neustriens, que nous avons vus si zélés pour les traditions romaines, avaient toutes les passions du Bas-Empire : Tambition de gouverner les consciences, le génie de la fiscalité et le goût des plaisirs qui énervent les esprits. On sait comment Chilpéric, ayant dressé une confession où il supprimait la distinction de trois personnes en Dieu, la fit lire à Grégoire.de Tours : « Je veux, ajouta-t-il, que toi et les autres 4; docteurs des églises vous croyiez ainsi. » Les docteurs résistèrent, et le roi renonça à la théologie. Mais ni lui, ni ces princes imprudemment loués d'avoir vécu comme des pontifes, ne renoncèrent à faire des évoques, à les déposer, à convoquer les conciles, à corriger les saints canons. Si l'assemblée de Paris, en 614, avait ordonné l'élection des évoques par le clergé et le peuple sans intervention des rois, une constitution de Clotaire II, portant publication des actes du concile, en tempérait la discipline par cette clause, que « l'élu « serait agréé du prince, ou même que le prince « pourrait désigner un des clercs du palais, en € ayant égard au mérite et à la doctrine. » Des souverains si occupés du gouvernement des âmes ne méprisaient cependant pas les soins temporels. Les publicains de Rome n'avaient pas connu d'exactions que les officiers mérovingiens ne fissent revivre. On revit tous les excès qui avaient ruiné les curies et dépeuplé les provinces. L'impôt territorial et personnel s'éleva jusqu'à ce point que beaucoup abandonnèrent leurs terres, et que plusieurs aimé-

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rent mieux laisser mourir leurs enfants que de sup« porter les charges croissantes de la capitation. C'est en vain que les cris des opprimés troublaient le repos des princes, et que Frédégonde, touchée de repentir à la mort de ses deux fils, avait fait brûler les registres des taxes. Il ne fallait pas moins que ces trésors, « pleins de rapines et de malédictions, » pour soutenir l'éclat d'une cour où le roi siégeait sur un trône d'or massif^ pour suffire aux largesses que ses leudes attendaient de lui, et à l'entretien de ses concubines. La coutume barbare qui permettait la polygamie aux chefs, résistait à la sévérité de la loi chrétienne. Ce même Dagobert, trop comparable à Salomon, finit comme lui : trois reines en titre partageaient sa couche ; et tel était le nombre de ses concubines, que Thistorien de sa vie n'en donne pas les noms. Après lui, les rois fainéants commencent. Le chariot à quatre bœufs qui les promenait dans Paris n'était qu'un reste et une image de ce luxe gaulois où s'enfoncèrent les Francs dégénérés. L'exemple de la royauté gagnait peu à peu les leudes, qui échangeaient une vie de hasards et de fatigues contre les paisibles ombrages, les salles de mosaïque et les festins des villas romaines. Les conquérants, tombés aussi bas que leurs sujets, furent conquis à leur tour, et, en 687, la bataille de Testry livra la Neustrie aux Austrasiens *.

1. Gregor. Turon., V. 45. c Per idem tempus Chilpericus rex scripsit indiculum, ut sancta THnitas non in personarum distinctione, sed tantum Deus nominaretur... quumque haec mihi recitari jussisset : Sic, inquît, volo ut tu et céleri doctores ecclesiarum credatis. » Idenii IV. 26. — ConsUt, Clotharii, ap. Pertz, Monum,

Les tribus austrasiennes étaient restées entre la Somme et le Rhin, sur un territoire sillonné par les invasions, dans le voisinage de la Germanie,oîi elles se recrutaient: là se conservaient les habitudes militaires de la conquête, et le souvenir dés forêts natales, il ne faut pas croire que tous les Francs eussent accompagné Clovis au baptême: longtemps encore on vit à sa table les adorateurs d'Odin s'asseoir à côté des évêques et des moines. Un jour que saint Waast accompagnait Clotaîre au banquet qu'un de ses leudes lui avait préparé, en entrant dans la salle il remarqua^ d'un côté, les vases de bière et d'hydromel bénits pour les convives chrétiens; de l'autre, ceux qu'on avait réservés aux libations des infidèles. Le plus ^and nombre de ces opiniâtres qui repoussaient l'Evangile n'entrèrent pas en Neustrie, et, se détachant de leurs compagnons, ils demeurèrent dans Les provinces orientales avec leurs dieux. Les bords de la Meuse et de l'Escaut devinrent le refuge d'un paganisme qui s'attachait aux arbres des forêts, aux eaux des fontaines, souvent aux idoles délaissées des Romains. L'anachorète Wulfilaich jeûnait et priait pour décider les . infidèles du pays de Trêves à renverser la statue de Diane. Tel était à

ni, p. 44 : « Vel certe si de palatio eligitur, per meritum personse et doctrinae ordiaelur. » — Gregor. Turon., V, 29. Vita S. Bathildis, ïï? 5. Pitra, Histoire de saint Léger, p. 134. — Vita Dagoherti, — Thierry, Lettre X sur VHistoire de France, reconnaît dans le char à quatre bœufs des rois fainéants le luxe ordinaire de la noblesse gauloise. Grimm, Deutsche Rechlsalterthtimerj p. 262, y voit au contraire un trait de mœurs germiniquejd.

Cologne le nombre de Francs faisant profession d'idolâtrie, que le diacre Gai lus ayant mis le feu au sanctuaire où ils célébraient leurs orgies, ils le poursuivirent, Tépée à la main, jusque auprès du roi Thierry, et que celui-ci, au lieu de les punir, réussit à peine à les apaiser par la douceur de ses discours. Souvent, après que le prêtre avait usé une longue vie à la conversion de ces barbares, touchés de quelque présage inattendu, d'un cri de guerre, d'une terreur panique, ils le laissaient tout à coup seul dans son oratoire, et retournaient aux superstitions de leurs pères. Les bandes qui descendirent en Italie, sous la conduite de Théodebert, pour vendre leurs services aux Goths et aux Grecs, et les trahir tour à tour, offraient encore des sacrifices humains. Au moment de passer le Pô, on y jeta, comme prémices de la guerre, des femmes et des enfants égorgés *.

1. VUa S. Remigii : « Multi deniqiie e .Francorum exercitu, necdum ad fldem conversi, cum régis parente Raganario ultra Summam fluvîum aliquandiu degerunt. » — Vita S. Fiidolini. VUa S. Vedasti : « Advenit ut quidam vir Prancus, nomine HoziDUS, regem Clotarium ad prandium vocaret... Cumque ergo beatus ad prandium venisset, domum introiens conspicit gentîli riiu vasa plena cervlsi» domi adstare. Responsum est alla christianis, alla vero paganis opposiia ac gentili riiu sacriflcata. » — Gregor. Turon, VIII, 15. Id , VUa Patrum, cap. vi. Cf. VUa Radegvndis apud Mabillon, Acéa SS. 0. S. B , 1,327. VUa S. Amandi: « Ejus loci habitatores iniquitas diaboli adeo inretivit, ut, relicto Deo, fana vel idola adorarent. » Procope, de Belh Gothico, lib. II, 25. Ot ^payYOt, icaTSà; -xt xa\ yuvaïxaç tûv Pot^wv, ou<ncep âv- TaOOsc e\^pov, lepeuov xe xa\ aÛTwv Ta o-tatiara â; tov TtoxapLov, àxpo- Oivia ToO 7coU(iou, ippwrxoùv. Cf. Thierry, Lettres sur V Histoire de France, Rettberg, Kirchengeschichte^ 1. 1, p. 286. Grimm, Mythologie, 39.

Ceux même qui faisaient profession publique du christianisme portaient en secret des amulettes, prenaient les augures, sacrifiaient au bord des fontaines, et allumaient le feu sacré au frottement de deux morceaux de bois. Si la lune s'éclipsait, la foule assemblée sur les places poussait des cris terribles, pour délivrer l'astre des deux loups dont on le croyait poursuivi. De longues processions d'hommes couverts de vêtements en lambeaux promenaient,dans les campagnesjes images des anciennes divinités. Les mœurs étaient encore moins chrétiennes que les croyances. L'esclavage et la polygamie régnaient dans les manoirs des grands ; l'incendie et le pillage faisaient l'occupation de leurs journées, et l'orgie le repos de leurs nuits. Il fallut qu'une constitution de Childebert II, publiée au champ de mars d'Attigny (595), punît de mort les noces incestueuses, inutilement poursuivies par les canons des conciles. La personne des prêtres n'était guère plus respectée que l'asile des lieux saints et que les terres ecclésiastiques. Les satellites du même Childebert poursuivaient un accusé jusque dans la maison d'Agéric, évêque de Verdun, découvraient le toit de l'oratoire où le proscrit s'était caché, et le massacraient au pied de l'autel, sous les yeux du pontife, qui en mourut de douleur. Et cependant les prédilections de l'Église s'arrêtèrent sur cette seconde branche de la race franque. A la mollesse des Neustriens elle préféra les courages indociles de ces barbares qui lui faisaient la t&che plus rude, comme on

aime chez les enfants ces caractères fougueux dont on connaît les ressources. Dans la résistance elle sentit la force; elle comprit que cette énergie, domptée par une savante discipline, mais non pas éteinte, deviendrait capable de tout ce qui est grand. Dès lors ce fut sur les Francs d'Austrasie qu'elle compta pour la défense et l'accroissement de la société chrétienne. Mais il fallait d'abord les y faire entrer*.

Une tâche si difficile voulait le concours de deux puissances, Tépiscopat et le monachisme.

La conversion de l'empire romain avait été l'ouvrage de l'épiscopat. Les évêques, ces magistrats religieux, attachés aux villes où ils avaient leur siège, leur tribunal, et au-dessous d'eux les sept ordres de la hiérarchie ecclésiastique, convenaient en effet à une société régulière qui finit par les recevoir dans ses rangs, par leur donner une autorité civile, et par les entourer d'un appareil semblable à celui des préteurs et des proconsuls. Après la chute de l'empire, l'épiscopat conserva le caractère officiel qu'il tenait des lois impériales : il traita de puissance à puissance avec les chefs barbares; c'est le rôle de saint Rémi auprès de Glovis, de saint Avitus auprès de Gondebaut. C'est surtout celui des évêques de Neustrie ; ils trouvent des appuis dans les cités dont ils sont les défenseurs, dans la population gallo-romaine qui enveloppe et contient les Francs. Mais l'épiscopat

1. Indiculvs superstitionum ad concilium Liplinense. Pertz. Monumenf., HT, p. 9. Grcgor. Turon., IX, 1?, 23.

devait rencontrer plus de résistance en Austrasie : disséminé dans des villes moins nombreuses, moins latines, il avait aussi moins d'action sur les bandes errantes d'une population toute germanique. Cependant TAustrasie, au sixième siècle, compta de grands évoques: Sidonius de Mayence, Carentinus de Cologne, Agricole de Châlons, Egidius de Reims, Villicus de Metz, Agéric de Verdun. On les voit appliqués à réparer les désastres des invasions, à racheter les captifs, à nourrir les pauvres, à relever les esprits de leur abattement et les églises de leurs ruines. Aux descriptions qui nous en restent, ces églises avec leur nef portée sur deux rangs de colonnes superposées, avec leur abside resplendissante d'or et de mosaïques, semblent reproduire le type consacré des basiliques romaines; comme les pontifes qui les bâtissaient, presque tous fils de sénateurs, élevés à l'école des rhéteurs et des grammairiens, semblent plus occupés de sauver les restes de la civilisation que d'aller au-devant de la barbarie *.

Cette dernière génération de l'ancienne Eglise des Gaules n'a pas de représentant plus illustre que

i. Gregor. Turonensis, III, 35; V, 46; VIII. 5. Forlunat., lib. Ii; iO; lib. m, 9, iO, 11, 16,17,26:

Aurea templa novas pretioso fulta décore Tu nites : unde Del fulget honore domus

Majopis niimeri quo templa capacia constent. Aller in-excelso pendulus ordo dalur.

Les deux ordres de colonnes superposées se voient encore aujourd'hui dans les basiliques romaines jdc Sainte- Agnès et des Quatre- Saints-Couronnés.

saint Nicetîus de Trêves, élevé au siège épiscopal en 527. Ce qui éclate en lui, c'est d'abord l'horreur de la violence dans un siècle si violent. Le jour 011 il allait prendre possession de son siège, dit Grégoire de Tours, comme il arrivait près des portes de Trêves, au coucher du soleil, ceux de sa suite dressèrent les tentes, et lâchèrent les chevaux pour les faire paître dans les champs des pauvres. Ce que voyant Nicetius, touché de pitié, il s'écria : € Hâtez-vous de retirer vos bêtes des moissons des € pauvres ; sinon je vous retranche de ma commu- € nion. » Et parce qu'ils tardaient à obéir, luimême se mit à la poursuite des chevaux, les chassa des champs, et il fit ensuite son entrée au milieu de l'admiration du peuple. Dans cette ville quatre fois ruinée, il apportait la passion de construire, qui est un des caractères du génie romain. Les architectes qu'il appela d'Italie ne relevèrent pas seulement les églises, ils couronnèrent de tours les hauteurs voisines, les munirent de machines de guerre ; et Trêves, rassurée contre les incursions de l'ennemi, remise en possession de ses palais de marbre et de ses basiliques dorées, put se croire revenue au temps des Césars. Nicetius lui-même ne pouvait se détacher des traditions de l'empire, dont le déclin était pour lui le présage de la fin des temps. Les yeux fixés sur l'Orient, il y suivait avec inquiétude la décadence de la monarchie de Constantin et de Théodose. Il écrivait à Justinien tombé dans Fhérésie : « Vous étiez le soleil du € monde» et les pasteurs des églises se réjouis-

8 4 CHAPITRE m.

« saient de votre éclat. 0 notre bien-aimé Justi- € nien, qui donc vous a trompé? qui vous a réduit « à la part de Judas?... Sachez que toute l'Italie, € l'Afrique et TEspagne, de concert avec la Gaule, € anathématisent votre nom en même temps € qu'elles déplorent votre perte. » Cet esprit si passionné pour la gloire de Tempire n'oublie pourtant point le salut des barbares; mais il y travaille à la manière des évoques du siècle précédent, par les mains des princesses dont il éclaire le zèle, et des princes dont il maîtrise la fougue. Il écrit à Golosuinde, petite-fille de Clotilde, devenue l'épouse d'Alboin, roi des Lombards ; il l'invite à se souvenir de son aïeule, à détacher de Tarianisme le roi son époux ; il n'épargne ni les arguments tirés de l'Écriture, ni les souvenirs de Tolbiac et de Vouillé, ni les termes capables de flatter Toreille de cette fille des Mérovingiens, qu'il appelle l'étoile et la perle de la chrétienté. En même temps, il portait une censure vigilante dans le palais des rois d'Anstrasie. Comme Théodebert entrait un jour à l'église, entouré de ses leudes, dont il négligeait de réprimer les injustices, Nicetius interrompit les mystères : € Le sacrifice, dit-il, ne sera point achevé, € si les excommuniés ne sortent d'abord. » Les excommuniés sortirent. Bientôt après ils eurent leurs représailles, quand le roi Clotaire exila Nicetius. Mais lui, s'en allant en exil, consolait le seul diacre qui l'eût accompagné, et l'assurait que le jour de la justice était proche. Sigebert en effet le rappela, et les Francs entourèrent de leurs respects les der-

nières années de ce vieil évèque, qui passait pour avoir connu les desseins de Dieu sur la race de leurs rois. On disait qu'il avait vu en songe une haute tour dont les créneaux touchaient au ciel. Le Sauveur était debout sur le faite, et les anges se tenaient aux fenêtres. Or, Tun d'eux avait dans les mains un grand livre, où il lisait l'un après l'autre les noms de tous les rois qui avaient été ou qui seraient un jour, en marquant le caractère de leur règne et la durée de leur vie ; et après chaque nom tous les anges répondaient Amen. Grégoire de Tours rapporte ce rêve, et le trouve prophétique : rien ne peint mieux en effet la mission des Francs que cette intervention de Dieu même, faisant lire aux anges les commencements d'une histoire qui devait être pour ainsi dire la sienne : Gesia Lei per Francos ,

Toutefois, Grégoire de Tours, l'historien de ces grands évéques, et Fortunat leur poète, qui les poursuidt de ses épitres, de ses éloges, de ses épitaphes, s'accordent à les louer d'avoir soutenu les fidèles, convaincu les hérétiques; jamais d'avoir évangélisé les païens. Il semble qu'attachés par leur ministère au séjour des cités, ils s'en éloignaient peu, et s'efforçaient d'y attirer le peuple des campagnes, pour le fixer autant que pour l'instruire. C'est du moins le sens des canons, qui exigent que tous les chrétiens

1. Fortunat, Ca,rmin, III, 9, 10. Gregorius Turonens., Historia, lib. X, cap. XXIX. De Vitis Patrum, cap. xvii. Epislolœ S. Nicetii apud Ducbesne, t. 1, p. 852.

viennent célébrer les fêtes solennelles dans les villes, sans qu'il soit permis, ces jours-là, aux prêtres des campagnes d y offrir les saints mystères. Quarante évêques parurent au concile de Reims, tenu en 625. Ils s'appliquèrent à vaincre l'opiniâtreté des mœurs barbares par une suite de dispositions qui excommunient les homicides, qui défendent de réduire en captivité les hommes libres, qui soumettent à la pénitence publique les fidèles coupables d'avoir observé des augures ou mangé des viandes immolées. Toutefois ces défenses n'atteignaient encore que les chrétiens. Parmi ceux qui souscrivirent aux actes du concile, on trouve saint Cunibert de Cologne et saint Arnulf, homme de guerre, porté par la voix du clergé et du peuple sur le siège épiscopal de Metz, tous deux conseillers de» rois d'Austrasie, tous deux Francs d'origine, et qui montrèrent, par la sainteté de leur vie comme par la sagesse de leur gouvernement, ce que pourrait le christianisme pour corriger l'âpreté du sang germanique. Arnulf figure parmi les ancêtres de Pépin le Bref et de Charlemagne, ces belliqueux propagateurs de la foi. Cunibert obtient la concession du château d'Utrecht pour les missionnaires qu'il entretient en Frise; mais on ne voit point qu'il y ait prêché. Ces deux évêques annoncent une époque de prosélytisme , ils ne l'ouvrent pas encore *.

i. EpisL Bonifacii, édit. Wurdtwein, p. 279. Rettherg.Kirc^ngeschichte, 488, 537. Gmzoi^ Histoire de la civilisation en France ^ dix-neuvième leçon.

Gepends^t l'esprit des apôtres venait de pousser chez les infidèles Lupus de Sens (613), violemment chassé de son siège par les leudes et la complicité du clergé. Ce proscrit inaugurait obscurément la mission qui devait être poursuivie avait tant d'éclat, sur les bords de TËscaut et de la Meuse, par saint Ëloi et saint AmandV

On connaît assez les commencements de saint Éloi, et comment cet ouvrier ciseleur, appelé au conseil des rois, compta parmi les grands hommes de son temps. On sait moins que, devenu évêque de Noyon en .640, il s'arracha à ces habitudes sédentaires qui faisaient l'impuissance de Tépiscopat austrasien ; il commença à s^enfoncer dans les campagnes^ et à visiter les tribus des Suèves, des Frisons, et des autres barbares campés dans les plaines de la Flandre, depuis Courtray jusqu'à Anvers. Ces peuples, perdus aux dernières extrémités du monde, n'avaient pas connu le Christ ; et quand Éloi parut au milieu d'eux, ils se jetèrent sur lui comme des bêtes féroces. Mais la majesté de sa personne, .la douceur de ses discours, le charme de ses vertus, finissaient par désarmer toutes les résistances. Peu à peu il attirait, il réunissait dans les oratoires, il courbait sous la discipline du catéchuménat ces hommes passionnés pour la solitude et pour Tindépendance. Chaque année, au temps de Pâques, il en baptisait un grand nombre ; et des vieillards tout blanchis

i, VitaS, Lupiy apud Surium, i sept.

8 8 CHAPITRE m.

venaient recevoir Teau sainte de ses mains. Sair*. Ouen, son ami et son contemporain, a recueilli le souvenir d'une prédication qui faisait des conquêtes si rapides. On aime à y surprendre le secret de la parole chrétienne au moment de sa plus grande puissance, à entendre ce langage sensé que TEglise tenait à des peuples bercés de fables, qui allait, pour ainsi dire, réveiller les consciences, et y substituer aux vaines terreurs do la superstition la crainte de Dieu et le respect des hommes. « N'adorez point le ciel, disait-il, ni le» € astres, ni la terre, ni rien autre que Dieu; car, € seul, il a tout créé et tout ordonné. Sans doute « le ciel est haut, la terre grande, la mer im- € mense, les étoiles sont belles : mais il est plus € grand et plus beau, celui qui les a faits. Je vous € déclare donc que vous ne devez pratiquer aucune € des sacrilèges coutumes des païens... Que nul € n'observe quel jour il quitte sa maison et quel € jour il y rentre; car Dieu a fait tous les jours. € Il ne faut pas craindre non plus de commencer € un travail à la nouvelle lune ; car Dieu a fait la € lune afin qu'elle servît à marquer les temps, à € tempérer les ténèbres, et non pour qu'elle sus- « pendit les travaux et qu'elle troublât les esprits. « Que nul ne se croie soumis à un destin, à un € sort, à un horoscope, comme on a coutume de € dire « que chacun sera ce que sa naissance l'a € fait; » car Dieu veut que tous les hommes se < sauvent, et arrivent à la connaissance de la € vérité. Mais.chaque jour de dimanche, rendez-

« VOUS à Téglise ; et là, ne vous occupez ni d'af- € faires, ni de querelles, ni de récits frivoles, mais « écoutez en silence les divines leçons. Il ne vous « suffit pas, mes bien-aimés, d'avoir reçu le nom de « chrétiens, si vousnefaitesdesœuvreschrétiennes. € Celui-là porte utilement le nom de chrétien, qui € garde les préceptes du Christ,qui ne dérobe point, € qui ne fait pas de faux témoignage, qui ne ment « point, qui ne commet point d*adultères, qui ne « hait aucun homme, qui ne rend point le mal « pour le mal. Celui-là est vrai chrétien, qui ne « croit point aux phylactères ni aux autres supers- « titions du diable, mais qui met dans le Christ € seul son espérance; qui reçoit les voyageurs avec € joie comme le Christ lui-même, parce qu'il est 4: dit: € J^ai été voyageur, et vous m'avez reçu. > € Celui-là, dis-je, est chrétien, qui lave les pieds « de ses hôtes et les aime comme des parents très « chers, qui donne Taumône aux pauvres selon ce € qu'il possède, qui ne touche pas à ses fruits « sans en avoir offert quelque chose au Seigneur, € qui ne connaît ni les balances trompeuses ni les « fausses mesures, qui vit chastement, et qui c apprend à ses voisins à vivre dans la chasteté et « dans la crainte de Dieu; qui enfin, retenant de < mémoire le symbole et l'oraison dominicale, « s'applique à les enseigner à ses enfants et à ceux € de sa maison. » Quoi de plus simple que ces paroles ? Et cependant quoi de plus nouveau pour des hommes de sang, habitués à honorer leurs dieux par des victimes humaines, qui ne connais-

saient pas de devoir plus sacré que la vengeance, ni de précepte plus sage que cette maxime de TEdda: « Qu'il se lève matin celui qui en veut à la 4c vie et aux richesses d'autrui. Rarement le loup, « s'il reste couché, trouve une proie * ! »

Les instructions de saint Éloi sont tirées en partie des homélies de saint Césaire, qui faisaient depuis longtemps le fond de la prédication dans rÉglise des Gaules. Et en effet, saint Éloi, Gallo- Romain d'origine, habile dans l'art de ciseler l'or et de frapper les monnaies, appelé du rang des laïques au siège épiscopal, appartient encore, par la gravité de son caractère, par la régularité, par la mansuétude, aux mœurs de l'antiquité chrétienne. Au contraire l'esprit impétueux du moyen âge éclate déjà dans la vie de saint Amand.

Amandus, Aquitain de naissance et formé à la discipline monastique dans une île de l'Océan, après avoir passé quinze ans de sa vie dans une cellule auprès de l'église de Bourges, se lassa tout à coup de la solitude, et se sentit inspiré d'aller visiter Rome. Là, comme il demandait à veiller une nuit devant le tombeau des saints apôtres, les gardiens le chassèrent honteusement. Il restait donc assis sur l'escalier de la basilique, lorsqu'il crut voir devant lui l'apôtre saint Pierre qui lui montrait le chemin des Gaules, et lui ordonnait d'y porter

1. D'Achery, Spicilegium, t. II, Vita S. Eligii, Nous avons déjà donné un extrait considérable des instructions ]de saint Éloi, dans les Germains avant le christianisme, t. III des Œuvres complètes.

TEvangile aux païens. Il obéit donc; et, ayant reçu en 626 la consécration épiscopale sans résidence déter.ninée, il prêcha d'abord dans le pays de Gand et de Tournay. Il y trouvait un ciel rigoureux, une terre stérile, un peuple qui, après avoir connu le christianisme, était retourné aux faux dieux, et si farouche que les prêtres refusaient de Tévangéliser. La terreur que répandaient ces barbares sembla d'abord troubler le cœur du jeune missionnaire ; et oubliant cette maxime de saint Grégoire, € que les conversions doivent être volontaires, » il sollicita Tordre de Dagobert, que si quelqu'un refusait le baptême, « il y fût contraint par l'autorité royale. » Il ne tarda pas à connaître que la conquête des âmes voulait une autre puissance que celle des rois. Longtemps il erra sans asile, abandonné des siens, poursuivi d'injures par les femmes, battu par les hommes, jeté dans les rivières. Enfin ces peuples, que la foi ne touchait point, furent vaincus par la charité. Un des leurs ayant été condamné à mort, Amandus sollicita la grâce du coupable, et ne l'obtint pas. Mais quand les bourreaux se furent retirés, il fit détacher le corps du gibet, s'enferma avec lui dans le lieu où il avait <;outume de prier; et le lendemain ceux qui venaient ensevelir le supplicié trouvèrent que l'évêque l'avait rappelé à la vie, et s'occupait de laver ses plaies. Le bruit de cette action émut tout le pays; et les habitants, renversant leurs temples, demandèrent le baptême. Mais Amandus affermissait son ouvrage en prenant possession du sol par

la fondation de plusieurs monastères. Il les peuplait de ses néophytes, de captifs rachetés par ses soins, de courageux disciples comme saint Bavon, saint Florbert, saint Humbert, qu'attirait autour de lui le prestige de l'exemple et du péril. En 647, le vœu des évèques et du peuple Téleva au siège de Maëstricht; mais cette grande âme, qui avait résisté à tous les périls de Tapostolat, ne résista pas au spectacle des dérèglements du clergé. Au bout de peu d'années, et malgré les instances du pape Martin P% Amandus reprit son bâton de missionnaire, et quitta Maëstricht pour aller vieillir chez les païens •

Ces heures de découragement, ces abdications volontaires^ sont fréquentes dans la vie des saints évoques austrasiens: Remacle, successeur de saint Amand, Arnulf de Metz, Hidulf de Trêves, finirent par chercher dans le cloître une paix que la corruption du siècle uq leur laissait plus. L'entrée des barbares dans rÉglise avait été une invasion : ils portaient le trouble dans les habitudes des vieux chrétiens, ils envahissaient le sacerdoce, ils s'emparaient de Tépiscopat. Les noms germaniques qu'on lit au septième siècle dans les catalogues d'évèques égalent déjà le nombre des noms romainsi Les hommes de sang s'assirent sur la chaire des confesseurs et des martyrs. Sous ces prélats belliqueux qui vivaient entourés depiqueurs, de chiens et de dresseurs de faucons, souvent le clergé fut

1. Vita S. Amandi, ap.Mabillon Acta SS. 0. S.0., t.II, p. 715.

Les francs. 9^

sans règ.e et sans doctrine ;le sanctuaire devint un manoir, et la crèche de Bethléem une écurie do chevaux de guerre. Le sixième siècle n'avait eu que sept conciles nationaux ou provinciaux; le septième n'en compta que cinq ; et dans ces assemblées peu nombreuses on ne retrouve pas les questions mémorables qui agitaient lltalie et VOrient. Saint Grégoire le Grand écrivait aux rois austrasiens pour leur reprocher les honneurs ecclésiastiques vendus à Tencan, l'élévation subite des laïques puissants aux sièges épiscopaux ; « d'où il arrive € que ceux qui aspirent aux saints ordres ne son- € gent point à corriger leurs mœurs, mais à ra- « masser les richesses dont il faut acheter les di- € gnités sacrées ; tandis que les hommes pieux, € auxquels la pauvreté ferme la porte, renoncent € au ministère des autels '.» Ainsi commençait cette usurpation de Taristocratie militaire, qui, soutenue par la simonie, perpétuée par le concubinat, aurait fait du sacerdoce une caste et de l^glise un fief^ sans l'infatigable résistance des papes. Aux mauvaises habitudes du passé se joignaient déjà les mauvais penchants de l'avenir.

1. Grégoire de Tours (IV, 43) cite lea évoques Salonius, d'Embruo, et Sagittarius, de Gap, qui) arm^s du casque et du bouclier, combattaient dans les batailles « et s'abandonnaient aux vices les plus honteux. — Epist. S. Gregorii Magni Theodeberto etTheodorJco regibus. « Simoniacam haeresim que prima contra Ecclesiam diabolica plantatione surrepsit... Ut ipsiqui sacros ordines appetunt non mores corrigere studeant, sed divitias quibus sacer honor emitur satagant congregare. Hinc etiam fit ut insontes et pauperes sacris ordinibus prohibitl résiliant. »

Ô4 CHAPITRE ni.

L'épiscopat ne suffisait plus à Téducation des barbares : ces disciples récalcitrants demandaient d'autres maîtres : les moines se présentèrent.

Dès le troisième siècle, et quand le premier effort des grandes invasions menaçait les provinces septentrionales, on avait vu àTautre extrémité de rempire,dans les solitudes de l'Egypte et de la Palestine, le christianisme rassembler ces armées de cénobites destinées à former la réserve de la civilisation. Lésâmes généreuses s'échappaient des ruines de ce monde Tomain, qui périssait par Tégoïsme ; elles se réfugiaient au désert, et il ne faut pas les accuser d'avoir abandonné la société en péril : elles emportaient avec elles la société même, ou du moins l'esprit de sacrifice qui la fonde et la soutient. Les milices monastiques successivement ralliées par les règles de saint Pacôme, de saint Antoine et de saint Basile, se trouvèrent en mesure de passer en Occident au moment où l'invasion en forçait les frontières, de reprendre pied à pied le terrain conquis parla barbarie, ^t de pousser peu à peu leurs lignes victo^euses jusqu'aux derniers rivages du Nord. Pendant que les empereurs fixaient leur séjour à Trêves pour surveiller de plus près les irruptions des Alemans et des Francs, les disciples de saint Athanase ouvraient dans la même ville le premier monastère des Gaules, Avant la fin du quatrième siècle, saint Martin fondait près de Poitiers Tabbaye de Ligugé, celle de Marmoutiers près de Tours. En même-

LES FRÀNGâ. dH

temps les cénobites de Lyon bâtissaient le sanctuaire de nie Barbe, et Victricius de Rouen jetait des colonies de moines sur les côtes de Flandre. Au siècle suivant, saint Honorât et Gassien, tout pénétrés des traditions delà Thébaïde, les faisaient revivre à Saint- Victor de Marseille et à Lérins. Des deux grandes écoles de Lérins et de Marmoutiers, la vie cénobi tique se répandit dans les vallées du Rhône et de la Loire; le monachisme couvrait déjà l'Aquitaine, la Neustrie et la Bourgogne de ses légions, quand la règle bénédictine acheva de les discipliner. Vers 542, un diacre italien, nommé Maurus, s'établit à Glanfeuil, au diocèse d'Angers : il venait de cette célèbre abbaye du mont Cassin, vers laquelle commençait à se tourner l'admiration de l'Occident ; saint Benoît, en l'envoyant au pays des Francs avec quatre disciples, lui avait remis le livre de la règle, le poids du pain qu'on distribuait chaque jour aux moines, et la mesure du vin. C'était bien peu pour la conquête du monde barbare. Mais la règle de saint Benoît régularisait la pratique des trois conseils évangéliques : la pauvreté, la chasteté, l'obéissance. La pauvreté volontaire devait produire le travail libre, qui succéda à l'esclavage, qui fit du défrichement des terres une œuvre de piété et de miséricorde ; et ces hommes sans possessions, enréhabilitant la culture, commencèrent à reconstituer la propriété. La chasteté n'étouffait pas l'amour, elle l'affranchissait des liens étroits du sang. Les moines avaient un père et des frères dans les murs

9Ô CHAPITRE m.

du cloître, la parole leur donnait des eoj^nts au dehors, Tesprit prévalut sur la chair; et ces hommes sans famille ramenèrent dans le monde une pureté de mœurs qui devait régénérer la famille. Enfin, l'obéissance avait ses garanties raisonnables dans la liberté des vœux, dans les épreuves du noviciat, dans l'élection des supérieurs. Mais, à ces conditions, l'obéissance devenait absolue ; elle ne connaissait rien d'impossible ; elle supposait le plus difficile des sacrifices, celui de la volonté. Ainsi, quand la force était maîtresse du monde, les moines inauguraient le règne de la conscience; quand la barbarie n'avait pas de caractère plus déclaré que l'horreur de toute dépendance, ils donnaient le spectacle de la vie commune, c'est-à-dire d'une vie de subordination continuelle. Les hommes de la solitude reconstruisaient la société *.

Mais ces bienfaits n'étaient pas l'ouvrage d'un jour. Le grand nombre des règles et des réformes monastiques faisait assez voir tout ce que cet idéal chrétien de la communauté rencontrait de résistances dans la nature humaine^ tout ce qu'il fallait de génie et de sainteté pour réunir sans péril sous un même toit des hommes déjà croyants, déjà résolus à tous les genres d^humiliations et d'austérités. Les monastères n'avaient pas de murs si

1. Saint Augustin, Confessions, VIII, 6. Mabillon. Annales 0, S. Benedicti, Mignet. Mémoire sur Vintroduction de Vancienne Germanie dans la société civilisée de VEurope occidentale.

LES FAANCd. 9 7

hauts, ni de portes gardées si fidèlement, que les désordres du siècle n'en forçassent Feutrée. Nous avons trouvé Tabbaye de Sainte-Croix de Poitiers profanée par les fureurs de deux princesses. L'archevêque Lupus, de Sens, avait dû fuir devant les persécutions de Médégisille, abbé de Saint-Remi. La passion du gain pénétrait avec colle du pouvoir dans les cloîtres les plus réguliers ; et Grégoire de Tours rapporte comme un châtiment de Dieu la mort de trente moines ensevelis par Téboulement d'une colline, où ils cherchaient de l'airain et du fer. D'ailleurs, les colonies de cénobites, déjà nombreuses dans les contrées de la Gaule qui avaient conservé plus de traces de l'ancienne culture, ne s'aventuraient que lentement sous le ciel froid, dans les forêts stériles, parmi les populations violentes de TAustrasie. Au sixième siècle, on compté deux cent quatorze établissements religieux des Pyrénées à la Loire, et des bouches du Rhône aux Vosges : on n'en connaît que dix des Vosges au Rhin. Ce n'était pas assez qu'il y eût une législation monastique: il fallait un peuple monastique pour la pratiquer *.

Cette vocation ne fut pas celle des Francs. Sans doute la France devait compter d'illustres moines puisqu'elle fut la patrie de saint Bruno et de saint Bernard. Elle introduisit dans les règles monastiques des réformes que toute l'Eglise honora:

4. Gregor. Turonensis, nisi., IX, 39 ; IV, 31, Vita S. lupt, apud Sorium. 1 sept. Mabilloo, Annales.

08 CâAPlTftE tu.

celles de saint Benoît d'Aniane, celles de Cluny, de Citeaux, de Clairvaux, Pendant quatorze cents ans elle se couvrit d'abbaj es, de prieurés, de couvents, n'épargnant, pour les doter, ni la terre, ni les privilèges des rois, ni Tart des architectes et des sculpteurs. Cependant la France ne produisit aucune des grandes règles qui se partagèrent la chrétienté: elle laissa aux Orientaux saint Basile, à ritalie saint Benoit et saint François d'Assise, à TËspagne saint Dominique et saint Ignace. II semble qu'elle fut douée moins libéralement du génie contemplatif qui fait le fond de la vie religieuse : elle n'a rien à comparer aux ravissements de sainte Catherine de Sienne et de sainte Thérèse. Son partage est l'action. Ce qui lui appartient dans rhistoire du monachisme, ce sont les ordres militaires du Temple et de THôpital. La mission qui lui plaît, c'est de servir Dieu par l'épée. Toute l'inspiration du moyen âge français est déjà dans ce passage du prologue de la loi salique, où Ton entend bien plus le cri de la guerre sainte que la psalmodie du cloître : « Vive le Christ, qui aime € les Francs ! Qu'il garde leur royaume, et rem- 4c plisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ! € qu'il protège l'armée, qu'il leur accorde des € signes qui attestent leur foi, la joie, la paix, la € félicité ! Que le Seigneur Jésus-Christ dirigedans € le chemin de la piété ceux qui gouvernent ! Car « cette nation est celle qui, petite en nombre, mais « brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des € Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté

< du baptême, orna somptueusement d'or et de

< pierres précieuses les corps des saints martyrs € que les Romains avaient consumés par le feu, «mutilés par le fer, ou fait déchirer par les

«bêtes *. »

1. Prologus ad legem salicam, traduction de M. Guizoti Hist, de la Civilisation, I, leçon 9*.

Deslinées des peuples celtiques. — Les Irlandais. — L'Église dlrlande. — Ses rapports avec TÉglise romaine ; les Guidées. — Les missions irlandaises. — Apostolat de saint Colomban. — Règle de saint Colomban. — Ses poésies. — Ses rapports avec Rome. — Le monastère de Luxeuil. — Les Irlandais en Âustrasie. — Les Irlandais étendent et régularisent les institutions monastiques. — Les missions irlandaises en Alémannie. — Les Irlandais en Thuringe. — Les missions de Bavière. — Saint Rupert. — Saint Virgile de Salzbourg : s'il fut condamné pour avoir professé Texistence des Antipodes. — Progrès du christianisme chez les Germaias au septième siècle. — Le christianisme dans les lois barbares. — Quelles causes bornèrent le prosélytisme des Irlandais.

Le peuple monastique des temps barbares, le peuple missionnaire, et destiné à porter la lumière de la foi et de la science dans les ténèbres croissantes de rOccident, c'est le peuple irlandais, dont on connaît mieux les malheurs que les services, et dont on n'a pas assez étudié Tétonnante vocation.

Les historiens de la civilisation moderne ont coutume de la faire sortir tout entière de la décadence romaine et des invasions germaniques. Ils ne remarquent pas assez que les Romains finissaient quand les Germains commençaient à peine, que la première de ces deux races était trop vieille pour achever l'éducation de la seconde, et qu'entre

elles il avait fallu pour ainsi dire une autre génération, pour soutenir la chaîne et former le nœud. C*est la fonction de la race celtique, qu'on voit de bonne heure couvrir, comme d'une couche féconde, une partie de la Germanie, de l'Italie et de l'Espagne, la Gaule, la Bretagne et l'Irlande. La culture latine se propagea bientôt chez ces peuples dociles. La moitié des grands écrivains de Rome sortent des provinces celtiques, de la Tarragonaise, delà Narbonnaise, de la Cisalpine; et, des la fia du premier siècle, les rhéteurs gaulois tiennent école d'éloquence chez les Bretons. Nulle part, le christianisme ne trouva des cœurs plus inclinés et des communications plus rapides. L'Église des Gaules enveloppa bientôt dans son prosélytisme le reste des nations celtiques ; et pendant qu'elle envoyait en 429 saint Loup de Troyes et saint Germain d'Auxerre pacifier les troubles que l'hérésie pélagienne excitait chez les Bretons, un Gallo-Romain appelé Patricius, formé à la vie religieuse dans les monastères de MarmoTitiers et de Lérins, avait entrepris et presque achevé en trente-trois ans la conversion de l'Irlande \

i. Strabon, IV et VII. Diodore de Sicile, 32. Plutargiie, in MariOf XI. Tacite, Agriûola, Juvénal :

Gallia causidicos docult facundaBritannos.

Martial :

Dicitur et nostros cantare Britannia vorsus,

Diefeabach, Cellica^ H et III. Moore, History of Ireland^ chap. x. — Confessio S. Patricii,

Cette île vierge^ où jamais un proconsul n'avait mis le pied, qui n'avait connu ni les exactions de Rome, ni ses orgies, était aussi le seul lieu du monde dont l'Évangile eût pris possession pour ainsi dire sans résistance et sans effusion de sang, La première ardeur de la foi, qui partout ailleurs conduisait les chrétiens au martyre, poussait les néophytes irlandais au monastère; et saint Patrice se félicitait déjà de voir les fils et les filles des chefs des clans se ranger soûs la loi du cloître en si grand nombre, que lui-même ne pouvait plus les compter. L'Occident n'avait ri^n vu de comparable à ces grandes fondations, à ces villes cénobitiques de Bangor, de Clonfert, de Clonard, dont chacune rassembla plus de trois mille hommes. Sans doute les institutions de la Thébaïde, portées sous un ciel si différent, n'y étouffèrent point le caractère national. Le christianisme a toujours traité avec respect les nations converties : il avait épargné les temples de l'Italie et de la Grèce, il ne porta pas la cognée dans les bois sacrés des Irlandais. Le grave génie des druides, leur science, leurs traditions, passèrent d'abord chez les moines pour s'y purifier. Les religieuses de Kildare entretenaient auprès de l'église de Sainte- Brigitte un feu bénit, qui y brûlait encore au bout de six cents ans. Les plus austères anachorètes ne se défendaient pas de ce respect de la nature, qui avait fait le fond du culte de leurs pères. Saint Colomba, sur un rocher des Hébrides, vivait dans un commerce familier avec les bêtes du désert ; et

LA PRÉDICàTlON DES IRLANDAIS. t03

qjaand saint Keiviii priait les mains étendues, on rapporte que les oiseaux venaient y pondre leurs œufs. Les bardes entraient au monastère, mais en y portant la harpe nationale, les chants, les souvenirs du pays ; on voit les saints se délasser en écoutant les joueurs de luth ; la poésie nationale fait irruption dans la légende ; et, pendant que le moine est enfermé entre les murs étroits de sa cellule, son imagination erre sur les mers avec saint Brendan, ou parcourt le monde invisible à la suite de saint Patrice *.

Il ne faut cependant pas répéter, comme on Fa trop dit, que TÉglise d'Irlande, nourrie des doctrines de l'Asie, repoussait l'autorité des papes; et que ses moines, de concert avec les Guidées de Bretagne, sauvèrent Tindépendance religieuse au milieu de la servitude universelle du moyen âge. Si les fondateurs des monastères irlandais rappellent souvent, par les dispositions et par les termes de leurs règles, les institutions de l'Orient, c'est à Lérins et dans les écrits de Gassien quMls les connurent ; c'est de Rome que Patrice tient sa mission, c'est d'elle qu'il a reçu la langue de sa liturgie, les dogmes qu'il enseigne, et les observances qu'il répand. Parcourez ce qui reste de ces premiers sièiles, les décrets des conciles nationaux,

1. Confessio S. Patricii, «lii'aldus Cambrensis, Topographia Ilibemiœ, distincHo t, cap. xxviii, cap. xxxiv. Vita S. Columbœ^ apud Mabillon, Acta SS, 0. S. B., t. I, p. 361. Vita S. BHgitœ, apud Basnage, Thésaurus monumentorunij t. I. Thomas Moore, Bistory of Irelandy t. I.

les pénitentiels, les légendes; vous y retrouverez tout ce que les ennemis de Rome ont rejeté: le sacrifice eucharistique, l'invocation des saints, la prière pour les morts, la confession, le jeûne et l'abstinence. Les dissidences se réduisent à trois points : la forme de la tonsure, les cérémonies accessoires du baptême, et Tépoque où il fallait célébrer la fête de Pâques : ces dissentiments si faibles s'effacent quand les Pères du concile de Lene, tenu en 630, « ayant recouru, disent-ils, à la capitale des villes chrétiennes comme des fils à leur mère, » se conforment à Tusage universel de la chrétienté *, Les communautés religieuses

1. Le principal auteur do l'hypothèse d'une ancienne Église protestante chez les Celtes est Usher, on Religion of ancient Ir, and lirit... Reprise par Hugues, Horœ britannicœ, elle a passé chez plusieurs écrivains français et allemands, notamment M. Augustin Thierry, Histoire de la conquête d Angleterre, et M. Rettberg, Kirchengesf^hichtey t. I, p. 317. Elle est complètement détruite par Lanigan, Ecclesiaslical History, t. III; Mcore, History of Ireland, chap. XI, et par un savant travail de M. Varin, publié dans le Journal général de Vinstruction publique du 25 mars 1846. Lei preuves innombrables de l'orthodoxie des Irlandais sur tous les points contestés sont dans les Vies des Saints, surtout dans celle de S. Colomba, apud Basnage, Thésaurus monument., 1. 1, où l'on trouve l'autorité des évèqfues et la distinction des ordres, la présence réelle, l'intercession des saints, la prière pour les morts. Colomba, abbé de Hy, est précisément le patriarche de ces Guidées dont on a célébré si fort l'indépendance et l'aversion pour les innovations romaines. Ajoutez le traité de S. Cummian sur la célébration de la Pâque, et la lettre des Pères du concile de Lene, apud Usher, Epistol. Hibernic, Sylloge n» 11. Un missel irlandais trouvé à Bobbio, et mentionné par O'Connor dans les Rerum hibernic. Scrip., epist. nuncup. cxxxviii, contient une messe pro defunclis. Un seul point reste acquis à nos adversaires : c'est que l'Église romaine toléra quelque temps chez les Bretons et los Irlandais l'ordination des hommes mariés, comme elle la tolère

Là PAÉDICATION des irlandais. 105

d'Irlande n'étaient donc pas les gardiennes jalouses de je ne sais quel christianisme hétérodoxe ; c'étaient les colonies et comme les postes avancés de la civilisation latine. Elles en conservaient la science en même temps que la foi, et leurs écoles imitaient ces écoles romaines de la Gaule, d'où étaient sortis tant de flambeaux de TÉglise : Honorât, Cassien, Salvien, Sulpice Sévère. Elles perpétuaient renseignement des sept arts libéraux de l'antiquité ; et la grammaire, avec l'étendue que les anciens donnaient à ce mot, y comprenait l'étude des deux littératures grecque et latine. Des maîtres blanchis dans les exercices de la méditation et de la pénitence y expliquaient Ovide, et formaient les novices à écrire' dans le rythme de Virgile. Cette vie austère, mais pacifique et studieuse, avait sa douceur en des temps si durs. Il semble qu'on en ressente le charme quand on relit le chant que voici, écrit en vers latins rimes à la manière de nos séquences, et qui fut longtemps populaire parmi les religieux de Bangor: « La règle de Bangor est bonne : elle est droite et « divine, sévère, sainte et exacte, souverainement « juste et digne d'admiration. — C'est la nef ^ battue des flots, mais dont rien ne trouble la < paix ; c'est une heureuse demeure fondée sur « la pierre : c'est vraiment la vigne transplantée « d'Egypte. C^est la bergerie où le Sauveur garde

encore chez les catholiques des rites orientaux. Milner, Inquiry into certain vulgar opinions^ letter 14. Synodus Patricli, can. 6, ap, WUkms, Concil. brit., 1,2.

€ le troupeau de son père. — Epouse et reine « digne du Christ, la lumière du soleil fait son « vêtement: elle est simple, elle est savante, et « invincible à tous les assauts. — Aux fils qui € naîtront d'elle, Dieu le Père prépare une vie € bienheureuse en la compagnie des saints, une € vie qui ne finira pas. La règle de Bangor est « bonne *. »

Toutefois, le recueillement des moines d'Irlande était troublé par la passion des pèlerinages et de la prédication. Ces hommes, qui avaient cherché la paix dans la solitude, ne Ty trouvaient pas ; ils se sentaient pressés d'en sortir, de répandre ce feu de la science sacrée qui les brûlait, d'évangéliser les infidèles et les chrétiens dégénérés. Dans leurs songes, dans leurs extases, les anges les appelaient; pour leur montrer des peuples assis à l'ombre de la mort : ils voyaient la mer s'ouvrir devant eux, ou se changer sous leurs pas en une

i. Vita s. Columba : Aldhelm, Epist. apad Usher Sylloge. O'Connor, Annales uUonenses ad, ann. 777. Antiphonarium retustisslmum monasterii Benchorensis, ap. Muratori, Anecdota latina, t. IV :

Bencbuir bona régula, Recta atque divina...

Navls nunquam turbata, Quamvis fluctibus tonsa...

Necnon vinea vera Ex iEgypto transducta...

Cbristo regina apta, Solis luce amlcta, Simplex simul atquc docta, Undecumque invicta...

Bencbair bona régula.

LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. i07

prairie émaillée de fleurs. Ilsfranchirenl le détroit, et se répandirent sur les rochers des Hébrides, sur les hautes terres de TÉcosse et dans le Norlhumberiand;ils passèrent enNeustrie et en Flandre, traversèrent le continent, pénétrèrent jusqu'au fond de l'Espagne et de l'Italie, où plusieurs d'entre eux occupèrent des sièges épiscopaux. Du dixième siècle au onzième, c'est-à-dire précisément quand toute science et toute piété menaçaient de s'éteindre, ces maîtres infatigables ne cessaient de sillonner l'Europe, ouvrant des écoles monastiques, enseignant dans celles qu'ils trouvaient ouvertes ; et si les auditeurs leur manquaient, se tournant vers le peuple et criant sur les places publiques: € Qui veut acheter la sagesse?» Mais une sorte de piété filiale les poussait de préférence vers ces Églises des Gaules, d'où ils avaient reçuj Evangile. Ils y rapportaient la vigueur d'une race dont le sang n'était pas mêlé, et qui ne connaissait pas les mœurs relâchées du Midi. Ils renouvelèrent les rangs du clergé, qui s'employait à la conversion des païens, et, dès ce moment, on y trouva rassemblés des hommes de trois nations : d'abord les Gallo-Romains, qui formèrent longtemps comme le noyau du sacerdoce ; ensuite les Francs, qui n'y étaient pas tous attirés par l'ambition et par la simonie ; enfin les Irlandais, qui corrigèrent la mollesse des premiers et l'ignorance des seconds, les rallièrent ensemble et les menèrent en avant. Sous leur conduite, nous verrons la conquête chrétienne s'affermir en

Neuslrie, passer le Rhin, et s'étendre dans TAlémannie et la Bavière *.

Les premières missions des Irlandais n'ont laissé que des traces incertaines ; leur caractère ne se déclare, et leur efficacité ne se fait sentir, qu'au moment de l'apostolat de saint Colomban.

En 590, et lorsque les mœurs chrétiennes semblaient périr chez les Francs par les désordres de la guerre et par la négligence des prélats, on vit paraître à la cour du roi Gontran un moine étranger. C'était un homme d'environ trente ans, d'une beauté qui attirait tous les regards. Nourri de bonne heure aux lettres divines et humaines, versé dans la grammaire, la rhétorique, la géométrie et les saintes Écritures, son savoir et sa piété avaient fait l'admiration des religieux de Bangor, parmi lesquels il avait passé sa jeunesse. Après de longues épreuves, il s'était cru inspiré d'aller, comme Abraham, servir Dieu sur une terre lointaine. Douze moines l'accompagnaient. Le roi, touché de l'austérité de ces pèlerins, leur permit de se choisir une demeure dans ses États. Ils s'enfoncèrent donc dans les Vosges, et à l'endroit le plus âpre et le plus désolé, sur les ruines

1. VitaS. Livini^ Vita S. Fursœi. Monachus Sangallensis, de Rehus geslis Caroli Magni. — Au Deuvîème siècle, Tlrlandais Sedulius, élevé par le pape à l'évêché d'Oreto, en Espagne, écrit un traité de Concordanlia Hispaniœ et Hibernise. En Italie, trois grands évoques irlandais : S. Frigidien (S. Frediano) à Lacques, S. Cataldus à Tarente, S. Donatus à Fiesole. Une Vie inédite de ce dernier, conservée à la Bibliothèque Laurentienne, le montre restaurant l'étude des lettres en même temps que la discipline de l'Église.

dé deux bourgades romaines, au milieu desquelles les idoles des païens étaient encore debout, ils fondèrent successivement les trois monastères d-Anegrai, de Luxeuil et de Fontaines. En effet, ces colons du désert avaient attiré un grand nombre de disciples par le spectacle de leurs vertus, par le triomphe du. travail et de la prière sur la stérilité du sol et les terreurs de la solitude. On croyait que toute la nature était soumise à des hommes qui avaient chassé les ours et fécondé les rochers : lorsque saint Colomban traversait les forêts voisines, on disait que les oiseaux venaient se jouer autour de lui et que les écureuils descendaient des arbres pour se poser sur sa main. Il ne faut pas s'étonner si les cœurs ne résistaient pas à une parole qui touchait les bêtes sauvages, si de tous côtés les nobles amenaient leurs fils, et si, la communauté s'accroissant chaque jour, au bout de vingt ans, ce foyer commença à percer de ses clartés les ténèbres deTEglisefranque et àtroubler le sommeil du clergé. C'est ce qui paraît par une lettre où Colomban repousse les accusations portées contre lui touchant sa manière de célébrer laPàque, et, félicitant les évoques de s'être assemblés en synode, les exhorte à se réunir plus souvent, à convoquer chaque année les conciles prescrits par les canons, à tenir enfin les fervents en haleine et les tièdes dans la crainte *.

1. Vita S. Columbanij auctore Joan. Bobbiensi, ap. Mabillon, ActaSS. 0. S. B., t. II. — S. Columbani Epistola 2, apud BibUoth. Patr. Max., XII.

ET. OBRM. n. 7

110 CHÀPlTllE ÎV.

En même temps que la réforme de saint Colomban inquiétait la faiblesse des gens d'Eglise, elle n'épargnait pas les vices des hommes de guerre. Thierry II avait hérité du royaume de Bourgogne : il vivait dans ces habitudes de polygamie que la loi barbare autorisait, et dont le christianisme ne corrigea que lentement les . rois mérovingiens. Colomban le pressait de chercher les douceurs d'un mariage légitime (ce sont les expressions dé la légende), afin que la race royale sortît d'une reine respectée et non pas d'un lieu de prostitution. Mais Brunehaut, l'aïeule du roi, comme une autre Jézabel, s'opposait aux exhortations du saint; car si les concubines étaient chassées et qu'une reine fût mise à la tête de la cour, elle craignait de perdre une partie de sa dignité et de ses honneurs. Il arriva donc qu'un jour le bienheureux Colomban vint trouver Brunehaut, comme elle séjournait au manoir de Bourcheresse. Et, Payant vu dans la cour, elle lui conduisit les fils, que Thierry avait eus de ses adultères : « Voici, dit-elle, les fils du roi; fortifie-les de ta bénédiction. » Le saint répondit : « Sache que ceux-ci ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sortent d'un mauvais lieu* » Et Brunehaut furieuse ordonna aux enfants de se retirer* Mais les fureurs de Brunehaut ne pardonnaient pas. Elle souleva les colères des grands et du clergé contre cet étranger, qui s'écartait des coutumes reçues. Le roi Thierry se rendit à Luxeuil ; il voulut forcer la clôture, pénétrer dans les lieux réguliers du mo-

LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. 11 i

nastère; et comme le serviteur de Dieu l'accablait de reproches : « Je ne suis pas assez fou, s'écriat-il, pour te donner la couronne du martyre; » et rayant d'abord exilé à Besançon, il le fit ensuite conduire à Nantes, pour le renvoyer en Irlande. Mais la mer repoussa le navire; et le saint, abandonné par ses gardes, traversa la Neustrie et passa auprès du roi Théodebert d'Austrasie, qui le pressa d'évangéliser les païens des frontières *. Colomban, rejeté par les chrétiens, avait une autre mission chez les infidèles. Le souvenir des peuples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait dans le sommeil : il hésitait entre les Germains et les Slaves, lorsqu'un ange lui apparut en songe, et, traçant un cercle : « Voici le monde devant toi, dit-il; prends à droite ou à gauche, mais ne t'écarte pas de ta route si tu veux manger le fruit de tes sueurs. » Le saint, accompagné d'un petit nombre de disciples, se dirigea donc vers le pays des Atemans; il remonta le Rhin, suivit le cours de TAar et de la Limnat jusqu'au delà de Zurich, et s'arrêta enfin près du lac de Constance, dans un endroit fertile couronné de montagnes, au milieu des ruines de la ville romaine de Brigantium. C'est dans ce voyage que la légende recueille deux traits qui rattachent étroitement le paganisme des Germains aux traditions scandi-

1; Fredegari Chroniron. Vita S. Columbx : « Gui Brune- « childis: «Régis siint filii : ho3 lu benedictione roborai»At ille : « Nequaquam, inquit, istos regalia et pceptra suscepturos scias, « qui de lupaaaribus emerserunt. » lUa furens parvulos abire jubet. »

i 1 î CHAPITRE IV.

naves. Un jour, Colomban rencontra sur son che*min une troupe de barbares, occupés autour d'une chaudière immense où bouillonnait la cervoise; et rhomme de Dieu leur ayant demandé ce qu'ils se proposaient de faire, ils répondirent qu'ils sacrifiaient à leur dieu Woden. Cette chaudière rappelait les tonneaux de bière réservés aux libations des convives païens chez les rois francs, et la coupe que les héros de l'Edda vidaient en l'honneur d'Odin. Plus loin, les missionnaires, étant entrés dans un ancien oratoire dédié à sainte Aurelie et profané par les barbares, y trouvèrent trois images dorées attachées à la muraille, que le peuple des environs adorait, en disant : « Ce sont là les anciens dieux du pays, dont la protection nous a conservés nous et nos biens jusqu'à ce jour*. » La légende ajoute que l'un des trois dieux était celui du tonnerre ; et tout semble indiquer la trinité germanique, Donar, Woden et Saxnot, honorés dans le sanctuaire en ruines, comme Odin, Thor et Freyr, dans le temple doré d'Upsal. L'opiniâtreté d'une religion qui avait des racines si profondes n'effraya pas le zèle de Colomban : il renversa la coupe des libations, brisa les idoles et en jeta les débris dans le lac. En

1. Fredegar. Chronicon. Vita S, Columbœ, VitaS. Ga//t\apud Pertz ^Monumenta, Vita S. Galli^ apud Acta SS. 0, S. B., scct. II, p. 233: « Repererunt autem in templo très imagines sêreas deauratas, parieti affîxas, quas populus dimisso altaris sacri cultu adorabat, et, oblatis sacrificiis, dicere consuevit : » Isti sunt dii « veteres et antiqui hujus loci tutores, quorum solatio et nos et « nostra perdurant usque ad prssens. »

même temps, il exhortait le peuple à quitter des dieux impuissants, purifiait l'autel de sainte Aurélie, et, y célébrant les saints mystères, reprenait possession du pays au nom du Christ. La colonie monastique se reposa trois ans à Brigantium, les uns s' employant à la culture des terres, les autres à faire des filets, plusieurs au ministère delà parole. Mais comme on les accusait auprès du duc des Alemans d'effaroucher le gibier de ses chasses, et deux des moines ayant péri par les mains des voleurs, Colomban rassembla ses frères et leur dit : « Nous avions trouvé une conque d'or; mais elle était pleine de serpents. » Il secoua donc la poussière de ses souliers, passa les Alpes, et descendit en Italie : c'est là qu'il fonda chez d'autres Germains, chez les Lombards, le monastère de Bobbio, troisième et dernière station de ce pèlerinage, dont il faut étudier les bienfaits.

Les modernes ont admiré la mission de saint Colomban. Ils ont loué les traits pittoresques, les vives couleurs de sa légende, et comme ce parfum sauvage du désert qui s'en exhale. Ils finissent par aimer le caractère impétueux de ce moine, qui les scandalise un peu de la violence de son zèle et de l'âpreté de ses discours. Plusieurs ont vanté sa fidélité aux traditions de l'indépendance irlandaise, et sa résistance à l'autorité des évêques de Rome. Quelques-uns pensent, au contraire, que l'isolement jaloux oii Colomban s'enferma borna ses conquêtes, et que le prosélytisme irlandais, plus occupé d'étonner les hommes par des vertus

inimitables que de les toucher par la parole et par les œuvres, dut abandonner enfin la conversion de la Germanie à des esprits moins fiers et à des mains plus actives *.

Tout n'est pas sans fondement dans des jugements si divers : et la règle de saint Colomban, où éclate surtout son génie, eut en effet de quoi effrayer les délicats! Au fond, on n'y trouve que les conditions ordinaires de l'état monastique, mais toutes poussées à une perfection capable de désespérer la nature : Tobéissance, mais jusqu'à la mort; la pauvreté, mais jusqu'à l'oubli des choses terrestres; la pureté, mais jusqu'à ce point que le péché de la chair n'est pas plus prévu dans la règle que le parricide dans la loi de Solon. Voici en quels termes le législateur trace la vie de ce peuple, auquel il a ouvert ses cloîtres : « Que le « moine vive dans le monastère sous la loi d'un « seul et dans la compagnie de plusieurs, pour « apprendre de l'un l'humilité, des autres la « patience. Qu'il ne fasse point ce qu'il veut. Il « doit manger ce qu'on lui commande, ne pos- « séder qu'autant qu'il reçoit, obéir à qui lui 4c déplaît. Il n'ira chercher son lit qu'épuisé de « fatigue ; il faut qu'il s'endorme en s'y rendant, « qu'il en sorte avant d'avoir achevé son sommeil. « S'il a souffert une injure, qu'il se taise ; qu'il

1. M. Ampère a publié une savanle et ingrénieuse leçon sur S. Colomban dans l Histoire littéraire de France, X. IL.chap. xvn. Cf. Guizot, Hist. de la civilisation, t. II, leçon XVI. Rellberg, Kirrhengeschichle, t. II, p. 35. Hefele, Geschichte der EinfUhrung des Cristenthums im Sudwest lichen Peutsçhland,

« craigne son supérieur comme Dieu, et qu'il « Taime comme un père. Il ne jugera pas la « décision des plus anciens : son devoir est d'o- € béir et d'accomplir les commandements, selon « cette parole de Moïse : « Écoute Israël, et tais- « toi. » Comme il faut toujours avancer, il faut € toujours prier, toujours travailler, étudier € toujours. > Telle était pourtant la loi qui peuplait la solitude de Luxeuil, qui devait en sortir pour former ou réformer un nombre infini de communautés; tant cet âge de fer voulait une verge de fer, tant la société en désordre avait besoin d*ètre ramenée à l'école des privations et de Tobéissance ! Toutefois la règle de saint Colomban, par une rédaction vague et plus prodigue de maximes générales que de pratiques ; par cette dureté même qui ne pouvait avoir qu'un temps, par ces dispositions pénitentiaires qui châtiaient du fouet les moindres négligences, le cédait incontestablement à la règle de saint Benoît, dont on a toujours admiré la précision et la mesure, dont les soixante-treize articles suivent le moine à toutes les heures du jour et de la nuit, le contiennent sans Tétouffer, et l'humilient sans l'avilir. Voilà pourquoi la règle bénédictine devait prévaloir sur celle de saint Colomban^ et la remplacer, dès la fin du huitième siècle, jusque dans les colonies religieuses de rirlande *.

1. Régula S. Columbani, Biblioth. Patr, Max.^ XII. Pleury, Hist, ecclés., t. VIII, livre XXXV. Mabillon, Annales Ord. S, B., t. I. Rettberg, t. II, p. 678.

Toutefois, Colomban n'avait pas si sévèrement banni de ses cloîtres les consolations de la terre, qu'il n'y eût laissé place aux lettres. Cet esprit austère était aussi un esprit orné. A Tâge de soixantehuit ans, le fondateur de tant de monastères adresse à un ami une épître en vers adoniques, tout embaumée, pour ainsi dire, de poétiques réminiscences. Il le prie de ne point mépriser ces petits vers, ces courtes mesures « sous lesquels Sapho, la € grande muse des Lesbiens, aimait à enchaîner « de mélodieux accents ». 11 compare les joies de l'amitié aux vains trésors qui font périr aveceux les empires : « La toison d'or fut la cause de heaume coup de maux : une pomme d'or troubla le € banquet des dieux, et arma la jeunesse dorienne € contre l'opulent royaume des Troyens. La pluie « d'or pénétra la tour de Danaé. Pour un collier « d'or, Amphiaraûs fut vendu par une perfide

< épouse. C'est au poids de l'or qu'Achille vendit € à Priam le corps de son fils. Et l'on assure que « les portes de Pluton s'ouvrent devant un rameau « d'or... Je vous conseille donc, ô noble frère ! de « renoncer aux vaines sollicitudes. Que sert d'en- 4C graisser de farine et de son des coursiers gêné- € reux ? Que sert d'ajouter le gain au gain, et

< de mettre denier sur denier? Pourquoi vous « rendre le complice des pervers dont vous € recevez les présents? Le Christ a horreur des « présentsjde Tiniquité... Je dictais ainsi, acca- « blé de maux cruels que souffre mon corps fra- 4c gile, brisé par Tâge. Car tandis que les temps

€ précipitent leur cours, j'atteins la dix-huitième € olympiade de ma vie. Tout passe, et les jours « irréparables s'enfuient. Vivez, soyez fort, soyez € heureux, et souvenez-vous de la triste vieil- « lesse ! »

En perpétuant ainsi le culte de l'antiquité, en ordonnant d'étudier toujours^ Golomban faisait de ses monastères autant d'écoles ; il tirait ses dis-i ciples de la spéculation et de l'isolement, pour les jeter dans la pratique, pour leur donner prise sur la société. Sa sollicitude était si loin de s'enfermer dans les murs de l'abbaye, que nous avons de lui trois pénitentiels, c'est-à-dire trois traités de pénitence ecclésiatique, l'un pour les moines, le second pour les clercs, le dernier pour les laïques. C'est là qu'il faut chercher cette distinction profonde du précepte et du conseil, des devoirs et de la perfection, qui fait la grandeur et la solidité de la morale chrétienne. Pendant que le moine est punissable de la plus faible infraction à la règle qu'il a volontairement acceptée, et qu'il y a des expiations pour le murmure, pour la violation du silence, pour l'oubli d'un signe de croix, les crimes des laïques sont l'idolâtrie, l'homicide, l'adultère, l'inceste, la fornication, le vol, le parjure et l'ivresse. Le clerc qui frappe un homme jusqu'à effusion de sang fera pénitence pendant un an; le laïque, quarante jours. Ce maître si dur pour les forts, pour ceux qui ont la science, qui ont la paix du désert, devient tout à coup condescendant pour ceux qui vivent dans les tentations

d'un siècle violent, pour les ignorants et les faibles .

Enfin, s'il est vrai que saint Colomban défendit avec opiniâtreté, quelquefois avec emportement, Fusage de l'Irlande en ce qui touchait la célébration de la Pâque; si, dans ses lettres, il exhorte sévèrement BonifacelVà faire son devoir de pape, et à prendre garde que le juge des pasteurs ne le trouve endormi, cette hardiesse n'a rien qui puisse étonner, quand on connaît la liberté du langage des saints, l'éloquence désordonnée du septième siècle et le zèle amer des homines du Nord. Ce temps était de ceux où la pensée, cessant d'être maîtresse de la parole, se laisse trahir par l'excès comme par l'insuffisance de l'expression; où l'écrivain dit moins qu'il ne veut, plus ' qu'il ne veut, rarement ce qu'il veut. Saint Colomban reproche à Boniface IV ce je ne sais quoi d'orgueilleux qui le pousse à réclamer plus d'autorité que les autres dans les choses divines. Il faut bien croire qu'il le blâme seulement de s'élever au-dessus des papes

1. Opéra S. Golumbani, Bibl. Pair, Max. XI). Ibid., Epistola fld Fedolium:

A.ccipe, quasso, Nunc bipedali Condita verau Carmiaulorum Munera par va...

Inclyta vates, Nomine Sappho, Versibus istis Dulce solebat Edere carmen...

Vive» vale IsetuS) tristisque mémento senectSB.

ses prédécesseurs; et qu'en attaquant la personne, il respecte le siège, puisqu'il ajoute aussitôt: € Nous tous, Hibernois, qui habitons les extré- « mités du monde, nous sommes les disciples de « saint Pierre^ de saint Paul, des apôtres, qui ont € écrit sous la dictée de l'Ësprit-Saint : nous ne 4c# recevons rien de plus que la doctrine aposto- « lique, telle que Rome nous Ta transmise... Nous « sommes liés à la chaire de saint Pierre; et^ « quoique Rome soit grande et célèbre, c'est à

< cause de cette chaire seulement qu'elle nous « paraît célèbre et grande... Depuis que l'esprit « de Dieu, entraîné vers l'Océan par ces deux « nobles coursiers dont Rome est si heureuse de « posséder les reliques, par les apôtres Pierre et

< Paul, a passé le détroit, leurs successeurs sont « à leurs yeux grands et illustres, et ils devien- € nent presque célestes pour nous. » De telles paroles sont décisives ; mais l'esprit de Colomban éclate moins encore dans ses paroles que dans cette famille religieuse qui lui survit, qui se propage par tout l'Occident sans y porter ni la haine de Rome ni le goût de la révolte, et qui n'aurait jamais étendu si loin ses rameaux, si le schisme en eût desséché la racine *.

L'école monastique de Luxeuil vient de s'ouvrir, et avant le milieu du septième siècle on en voit sortir les réformateurs du clergé austrasien. Ce sont d'abord des évêques : Ragnacaire de Bâle,

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