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Ainsi TEglise travaillait à rémancipation des communes : mais il fallait les peupler d'hommes libres. Sans doute la loi germanique appelait toute la nation à délibérer de ses destinées, tout le canton à juger sefe procès ; mais elle excluait de l'assemblée les esclaves, elle condamnait les lides, les serfs, aune infériorité éternelle. Quel espoir pour eux de franchir jamais tous les degrés qui séparaient la servitude de la liberté, et la liberté de la noblesse? C'est là que le christianisme devait intervenir avec une persévérance qu'il n'a pas coutume de porter dans les affaires temporelles. La religion ne paraissait qu'un jour par règne, trois fois, six fois par siècle, pour sacrer les rois : c'était le travail de tous les jours d'affranchir les peuples. Il fallait d'abord établir dans les âmes cette doctrine de l'égalité, si dure pour les oreilles des puissants. L'Eglise ne l'épargne ni aux rois ni aux nobles. Le moine Marculf disait à Childebert : « Les hommes t'ont con- « stitué prince : ne t'élève pas, mais sois l'un d'eux « au milieu d'eux. » Jonas d'Orléans rappelait aux puissants que Dieu leur avait donné autan t de frères dans ces pauvres dont ils méprisaient la peau calleuse et les haillons. Il avait de sévères paroles contre les nobles francs, si impitoyables quand un vilain avait touché aux bêtes de leurs chasses : 4. C'est une chose misérable et tout à fait digne de
l'Eglise qui décident la reine Bathilde à réduire les impôts. •L'évêque Desideralus était allé plus loin : il avait décidé Théo de bert, non seulement à remettre l'impôt aux habitants de Verdun, mais à leur prêter une somme d'argent, que le roi finit par leur abandonner.
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€ larmes, disait-il, que, pour des bètes qui n'ont « point été nourries par la main des hommes, mais € que Dieu fait vivre pour l'usage commun de tous, € les pauvres soient dépouillés par les puissants, € battus de verges, jetés dans des prisons, et souf- € frent beaucoup d'autres violences. Ceux qui « agissent ainsi peuvent alléguer la loi du monde ; € mais je leur demande si la loi du monde doit < abroger celle du Christ. Car leur démence va € jusqu'à ce point, qu'aux jours de dimanche et € de fête, ils abandonnent l'office divin pour la 4i chasse, et que, pour un tel passe-temps, ils né- € gligent le salut de leur âme et des âmes dont ils € ont charge, trouvant moins de plaisir aux « hymnes des anges qu'aux aboiements des « chiens. » Parcourez les chartes mérovingiennes, les testaments desévèques, les vies des fondateurs d'abbayes ; vous y trouverez les esclaves émancipés par milliers. Les théologiens ne connaissent pas d^œuvre plus capable de calmer la conscience des pénitents que de racheter des captifs. Toute l'antiquité chrétienne avait recommandé l'affranchissement des esclaves comme une œuvre de charité. Au neuvième siècle, on en fait une œuvre de jus* tice; et Smaragde, abbé de Saint- Michel, écrit à Louis le Débonnaire : « Ordonnez donc, ô roi très « clément, qu'en votre royaume on ne fasse plus « d'esclaves ; qu'on traite avec douceur ceux qui € vivent en servitude, et qu'on les rende libres, € selon la parole d'Isaïe ; « Voici le jeûne que « j'ai préféré : dénouer les liens de l'iniquité,
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< briser le joug qui écrase, et renvoyer libres ceux « qu'on opprimait. » < En vérité, rhômme doit « obéir à Dieu; et, entre antres œuvres salutaires, € chacun doit, par charité, affranchir ses esclaves,
< considérant que ce n'est point la nature, mais le « péché, qui les a réduits à cette condition* Car la € création nous a faits égaux ; le péché met les « uns en puissance des autres. Souvenons-nous 4: encore que si nous remettons, il nous sera remis. « Car vous aussi, seigneur roi, vous portez le joug « de la condition commune. » C'est ainsi que TEglise faisait monter les esclaves au rang des libres. 11 fallait encore élever les libres au niveau des nobles, et c'est à quoi elle travaillait en combattant cet opiniâtre préjugé, qu'il fallait porter une grande naissance aux grandes affaires^ en pre* nant des hommes sans naissance pour les mettre sur les sièges épiscopaux, pour leur ouvrir les portes des conciJcs, et en même temps les palais des rois. C'était la maxime des païens du Nord, qu'on n'entrait pas dans la Walhalla les mains vides ; les héros s'y faisaient suivre par leurs serviteurs et par leurs trésors, qu'on mettait avec eux sur le bûcher. L'immortalité qu'ils s'y promettaient n'avait pas d'autres plaisirs que des festins éternels et d'éternels combats. De telles croyances ne pouvaient former qu'une aristocratie violente, une société privilégiée pour les forts, oppresssive pour les faibles. Mais le christianisme faisait du ciel le royaume des pauvres; c'était le plus sûr moyen de leur livrer un jour le royaume de la terre. Il
choisissait les doux et les humbles, ceux qui ne • portaient point d'armes, pour leur donner le premier rang dans la société chrétienne. Ne dites plus que le peuple est absent des cours plénières de Charlemagne : il ne faut que le reconnaître sous les manteaux d'évêques et d'abbés, sous lesquels ces fils de serfs siègent à côté des ducs et des comtes. Us y gardent la place que le tiers état \'iendra prendre dans cinq cents ans *.
Sans doute Tattente sera longue; et Ton peut accuser le christianisme, déjà si lent à créer les pouvoirs, de s'être encore moins pressé quand il s'agissait de fonder des libertés. C'est qu'en effet le christianisme naesura les siècles qu'il mit à ses ouvrages sur la durée qu'il leur promettait. On oe regardait pas à trois cents ans pour bâtir une cathé-
i. Vita s. Marculfi, apud Mabillon, A. SS, 0. S. B., I, p. 130. JonSiS Auveli^nensiSj de Institutione laicali, II, 3i3, apud d'Achery, SpicUegium^ I, 297 : « Miaerabilis plane et valde deflenda res est, quando pro feris quas cura hominum non aluit, sed Deus in commune mortalibus ad utendum concessit, pauperes a potentioribus spoliantur, flagellantur, ergastulis detrudunlur, et multa alia patiuntur... lU namque plus delectantur latratibus canum quam melodiis intéresse hymnorom caelostium. »
Smaragdi, Via regia cap. xxx. Ne captiviias fiât : « Prohibe ergo, clementissime rex, ne in regno tuo captiviias fiât : ut juste
et recte erga serves agatur, et liberi dimittanUir, Isaias clamât
Propler nimiam charitatem unusquisque liberos débet dimittere servos, considerans quia non illos natura subeglt, sed culpa : conditione enim œqualiter creati sumus, sed aliis culpa subacti. Simul et considepate quia si dimiseritis dimittetur vobis. Nara et vos, domine, conditionale opprimit jugum. »
• M. Guerard {Polyptyque^ prolégomènes) donne de nombreux exemples d'affranchissements par l'Eglise, et montre avec une extrême sagacité comment l'esclave devient colon, le colon propriétaire, le propriétaire bourgeois de. commune, d'où il passera aux états de la province, et plus tard à ceux du royaume.
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drale, et on trouvait des générations d'ouvriers pour poser dans la boue et dans la poussière les premières assises, assurées que d'autres leur succéderaient pour continuer Tédifice, jusqu'aux dernières qui en achèveraient le couronnement et qui feraient monter la flèche triopaphante vers le ciel. L'édifice des libertés publiques voulait plus de temps. Mais le principe puissant qui conduisait ce travail n'avait pas l'impatience des passions modernes. Les passions ont le droit d'être impatientes; elles veulent jouir; elles passent, elles n'espèrent pas de continuateurs de leur œuvres. Les principes sont patients, parce qu'ils sont éternels.
4u6 CHAPITRE IX.
Les siècles inspirés et les siècles laborieux. — Les écoles romaines: Les écoles impériales. — Caractère de renseignement. — Martlanus Capella. — Les écoles <ie Rome après la chute de Tempire.
— Boêce. — Cassiodore. — Les écoles sous les Lombards. — Les écoles en Espag^ne sous les Vistgoths. — Isidore de Se ville.
— Les écoles de la Gaule jusqu'au milieu du septième siècle. — Fortunat. — Les Francs initiés aux lettres latines. — Vlrgilius Maro, grammairien. — L*école de Toulouse. — La doctrine secrète et les douze latinités. — Ce qu'il y avait de sérieux dans l'école de Toulouse. ~~ Religion. — Les deux bibliothèques de l'ËgUse. — Philosophie. — Date précise du grammairien Virgile. — La doctrine des grammairiens aquitains se propage. — Quels services elle rendit. — Les écoles barbares : Les écoles séculières se perpétuent. — Commencement des écoles ecclésiastiques. — L'école des chantres à Saint Jean-de-Latr an. — Les lettres au mont Cassin. — Les écoles épiscopales en France. Les écoles monastiques. — L'enseignement était donné aux laïques. — L'école du palais. — La chapelle. — Les jeunes nobles recommandés au roi. — L'enseignement du palais était ecclésiastique et laïque. -^ Saint Didier de Cahors. — Saint Ouen. — Pourquoi saint Ouen se déclare conti'e les anciens. — Commencements d'une littérature nouvelle. — Prologue de la vie de saint Maximin de ftlici. — Les lettres en Irlande. — Les bibliothèques. — Les écoles. ^ L'étude du grec chez Im Irlandais. — Les moines et les bardes. — Les Irlandais imitent les grammairiens de Toulouse. — Hisperica famina,
— Les Irlandais hors de chez eux. — Ecole de saint Gall. — Les lettres chez les Anglo Saxons. — École de Cantorbéry.
— Aldhelm. — Imitation du faux Virgile dans l'école anglosaxonne. — Bède. — L'enseignement des Anglo-Saxons hors de chez eux. — Fulde. — Ce qu'il faut penser des siècles barbares. — Les écoles carloyingiennes : Gomment .tous jles
peuples d'Occident concoururent à la restauration des lettres. *- L'Italie. — Pierre de Pise et Paul Diacre. — L'Espagne et les adoptlanistes. — L'Irlande. — Dungal et Clemens. — Un poète irlandais à la cour de Charlemagne. •— L'Angleterre. — Alcuin. — Deux caractères de son enseignement. — Déclin des lettres cheË les Francs au huitième siècle. — L'école sous Pépin — Ce qui fit la gloire de Ctiarlemagne. -^ Ses études. — Lettre à Lull, archevêque de Mayence. — Circulaire pour la restauration des écoles. — Capitulaire de 789. — Canons des Conciles. — L'école du palais. — Destinée des écoles carlovingiennes. -^ Si Charlemagne fonda l'Université. — Conclusion. — Le travail et le génie. — Les temps barbares contienuent en germe toute la littératore du moyen âge.
L'histoire littéraire ne compte qu^un petit nombre de siècles inspirés ; elle connaît beaucoup de siècles laborieux. L'inspiration est une grâce : elle est d'un lieu et d'un temps, elle vient et se retire. Le travail, au contraire, est une loi ; il est par conséquent de tous les temps, et Celui qui en a fait la condition de l'humanité ne souffre pas qu*il s'interrompe jamais. Cependant on s'arrête avec admiration devant l'âge d'or des littératures, aux courts moments où le rayon d'en haut vient éclairer l'époque de Périclès, d'Auguste, de Léon X : on n'a que de l'indifférence et du mépris pour les périodes difficiles et méritoires qui, d'un âge d'or à l'autre, ont gardé la tradition littéraire. Nous ne savons pas tout ce qu'il a fallu de courage à des hommes assurés qu'ils n'auraient jamais les applaudissements du monde, pour se vouer à cette tâche obscure, d'étudier, de commenter, de conserver la pensée d'autrui, la parole d autrui, la renommée d'autrui. Il y a pourtant quelque attrait à s'enfoncer dans ces siècles injustement délaissés, à
voir de près le travail dans toute son aridité, le travail sans gloire, mais sans lequel plus tard l'inspiration serait inutilement descendue sur des âmes incultes. C'est le spectacle des temps qu'on appelle barbares dont il ne faut pas nier la barbarie, mais qu'on aurait cru moins ignorants, si on les avait moins ignorés.
Une critique plus équitable a commencé à tirer de Foubli des générations de théologiens, de chroniqueurs,de grammairiens etde poètes qui remplissent les siècles écoulés depuis Grégoire de Tours Jusqu'à Jean Scot Erigène *. Sans revenir sur des études inaugurées avec tant d'éclat, je me réduis au point le plus négligé du sujet, et non le moins instructif. Je veux parler des écoles qui nourrirent ces générations laborieuses, et qui commencèrent l'instruction littéraire des peuples du Nord. On trouvera peut-être cette étude moins aride qu'elle ne semble, si on la poursuit, non dans une contrée, mais dans tout l'Occident, dont les destinées se tiennent; si on la mène jusqu'à l'époque de Charlemagne, oîi paraît enfin l'ouvrage de tant d'efforts, où de cette longue éducation latine sortiront les premières tentatives des langues modernes, et, du silence des cloîtres, les préludes de la poésie chevaleresque.
i . Tiraboschi, Slorîa délia letteratura italiana ; Nicolas Antonio, Bibliotheca Hispana vêtus : Lingard, History and Anti" quities of the anglo-saxon Church ; Wright, Biographia Britan^ nica; Bœhr, Geschicle der rœmischen lUteralur in dem Karolinr gischen zeitalter \ Guizot, Histoire de la civilisation, et Ampère, Histoire littéraire de la France, t. II et III.
L'empire romain, si on le considère dans ce qu41 eut de bienfaisant et de durable, paraît comme une grande école qui fit faire aux peuples de FOccident l'apprentissage des lois, des lettres et de toute la civilisation. Les Césars y avaient pourvu, quand ils érigèrent renseignement en fonction publique; quand ils ouvrirent les auditoires du Capitole, et que par leurs ordres trente-quatre maîtres grecs et latins y enseignèrent la gramniaire, la rhétorique, la dialectique et l'éloquence. Au moment où les Germains forçaient les frontières, les empereurs chrétiens se gardèrent bien de fermer les écoles; ils les multiplièrent, ils en ouvrirent les portes aux barbares. Pendant qu'une constitution de Valenti nien prévenait à Rome le danger de ce concours d'étudiants qui s'y faisait de toutes les parties du monde^ nous avons vu comment Gratien avait assuré dans les villes des Gaules la dignité du professorat et la dotation des chaires. On peut juger de l'efficacité de ces mesures, et des clartés que jeta l'enseignement durant deux siècles, par le nombre des grammairiens, des commentateurs, des compilateurs qui se produisirent, destinés à devenir les instituteurs du moyen âge. Ce fut la niission de ces maîtres si dédaignés depuis : Donat, Charisius, Priscien, héritiers de toute la tradition philologique; Macrobe et Servius, dont les interprétations altéraient quelquefois la simplicité de
41 e CHAPITRB IX.
Cicéron et de Virgile, mais les recommandaient à la vénération des hommes r Hermogène, Grégoire, et tous ceux qui mutilèrent les textes du droit romain, mais pour les sauver.
Tout Teffort de la science antique est alors de ramasser ses forces, de se resserrer, pour ainsi dire, afin de traverser les siècles dangereux qu'elle prévoit. Nulle part ce besoin ne se trahit mieux que dans le livre de Martianus Capella, De Nuptiis Philologiœet Mercuriiy où l'auteur célèbre,- dans un langage mêlé de prose et de vers^ les noces de Mercure avec une vierge que F Olympe n'avait pas connue*. Mais l'oracle d'Apollon la désigne, le ciel s'ouvre pour elle ; et, après que Jupiter a fait lire dans l'assemblée des dieux les clauses du contrat et la loi romaine des mariages, on présente à l'épousée les sept jeunes filles que l'époux lui destine pour servantes. Ce sont la Grammaire, la Dialectique^ la Rhétorique, la Géométrie, l'Arithmétique, TÀstronomie et la Musique, les sept arts libéraux qui, dès le temps de Philon le Juif, formaient Tencyclopédie de l'antiquité. Sans dissimuler le vice d'une composition si étrange, on ne peut méconnaître la hardiesse de l'écrivain qui voulut y mettre, dans la forme, toute la poésie du passé, dans le fond, toute l'érudition de son temps. Cette inspiration téméraire fit la gloire de Martianus Capella et la fortune de son livre. Ce qu'il fallait atteindre chez les barbares destinés à peupler bientôt les écoles renouvelées, c'étaient les imaginations : il fallait, satisfaire les besoins poétiques de ces hommes qui
n'avaient jamais ouvert de livres, mais qui passaient les veillées d'hiver à entendre les chants de leurs scaldes. Comment eussent-ils supporté le maître qui aurait voulu les engager d'abord dans les difficultés de la conjugaison ou dans les détours du syllogisme? Mais si on leur contait les épousailles d'un dieu et d'une mortelle, ils prêtaient une oreille docile» et après que le poète avait consacré deux chants à décrire les merveilles de la noce divine, ils ne refusaient plus d'écouter les sept compagnes qui, dans autant de livres se chargeaient de les initier aux mystères du savoir humain. Je ne m'étonne plus que l'ouvrage de Martianus Gapella ait passé l'un des premiers dans les langues du Nord, et que nous en ayons une traduction allemande du onzième siècle \
U est temps de savoir quelle fut la condition des écoles après la chute de l'empire, en commençant par ritalie et l'Espagne, qui opposèrent à la barbarie une résistance plus longue, laissèrent aux provinces dû Nord le temps de se remettre du premier désordre de l'invasion, et sauvèrent le feu
1. Martianus Capella, de NupUis Merciirii et PhiUlogix, édit. Kopp; Francfort, 1836. La division des sept arts est déjà indiquée par Philon," de CongressUj qui définit aussi la grammaire, en lui donnant toute l'étendue qu'elle garde au moyen âge. Je cite la tra* duction latine : « Scribere legereque est minus perfectse grammaticae quam quidam, torquentes vocabulum, grammàtisticam vocant, perfectior autem poetarum. historicorumque explicatio. » Cf. loi il au Digeste, de Vacatione et Excusationej § 8. — Wackernagel, Altdeutsches Lesebuch,^. 150, donne des fragments considérables de la version allemaiide de Martianus Capella.
4t2 CH4PITA£ IX.
sacré jusqu'au jour où d'autres maius se trouvèrent prêtes à le recueillir.
En Italie, on voit Rome livrée aux Hérules et aux Goths, prise et reprise par Totila, Bélisaire et Narsès, essuyant toutes les horreurs de quatre assauts, aussi maltraitée par ceux qui s'annonçaient comme ses libérateurs, que par les barbares qui avaient à venger sur elle les injures de leurs aïeux. Si les Goths enlevaient le plomb de la toiture des temples et le fer qui scellait les pierres des théâtres, les Grecs précipitèrent dans le Tibre les statues du mausolée d'Adrien. Les récits contemporains, dont l'exagération même témoigne de la terreur universelle, assurent que la ville éternelle fut réduite à cinq cents habitants, et que les patriciennes, mendiant leur pain déporte en porte, mouraient de faim sur le seuil des maisons désertes. Au milieu de cette désolation, en 549, Rome célébrait encore les jeux équestres, dont Virgile avait chanté Torigine : à la même époque, on montrait l'antique statue de Janus debout dans son temple; et dans un arsenal, au bord du Tibre, le vaisseau d'Enée garni de toutes ses rames. Un peuple si attaché à ses traditions ne pouvait pas laisser périr l'enseignement qui les consacrait. La politique de Théodoric rendait au sénat son ancienne majesté; elle relevait les magistratures, restaurait les aqueducs et les théâtres : comment eût-elle souffert la ruine des études? Une lettre d'Athalaric au sénat ordonne le payement régulier du salaire alloué aux professeurs publics : € Car, dit le prince, c'est
« un crime de décourager les instituteurs de la « jeunesse. La grammaire est le fondement des « lettres, Tornementdu genre humain, la maîtresse « de la parole : par l'exercice des bonnes lectures, « elle nous éclaire de tous les conseils de Tanti- «, quité. Les rois barbares ne la connaissent pas; « elle demeure fidèle aux maîtres légitimes du « monde. Les armes sont dans les mains des autres « nations, Téloquence seule reste au service des « Romains. C'est elle qui embouche la trompette, € quand les orateurs engagent le combat dans « Tarène du droit civil... Nous voulons donc que « chaque professeur, grammairien, rhéteur ou « Jurisconsulte, reçoive, sans aucune réduction, ce « que recevait son prédécesseur; et, pour ne rien € laisser à l'arbitraire des comptables, l'honoraire * de chaque semestre sera touché au moment de son 4c échéance. Car, si nous payons des acteurs pour le « plaisir du peuple, h plus forte raison faut-il « nourrir ceux qui entretiennent la politesse dans « les mœurs et l'éloquence dans notre palais. » Cette lettre reproduit Tancienne division des études, qui faisait passer successivement les élèves par les mains des grammairiens, des rhéteurs et des jurisconsultes. En même temps, tout nous assure que des maîtres si vantés ne restaient pas seuls dans leurs chaires, et que la constitution de Valentinien continuait de régler l'admission des étudiants, les assujettissant à se faire inscrire au bureau du cens, leur interdisant les sociétés secrètes et les banquets tumultueux^ les obligeant de quitter
414 CHAPITRE ïXi,
Rome quand ils atteignaient leur vingtième année. En effet, deux rescrits de Théodorie, qui permettent à de jeunes Syracusains de prolonger leur séjour, témoignent par cette exception même que l'ancienne règle subsistait, et qu'au commencement du sixième siècle la loi s'inquiétait encore non pas de la désertion, mais de Tencombrement des écoles ^ Il faut pénétrer à. la suite d'Ënnodius, de ce rhéteur devenu évêque, dans les auditoires dont il avait aimé la foule et le bruit; il faut voir dans ses écrits les jeux d'esprit qui faisaient l'exercice et l'admiration de ses contemporains. On y retrouve tous les sujets de déclamation, dont l'école ne se lassait pas : les plaintes accoutumées de Thétis, en présence des restes d'Achille, et les paroles de Ménélas devant les flammes de Troie ; le plaidoyer de celui qui a sauvé la patrie, et qui demande en récompense la main d'une vestale ; les harangues solennelles pour l'inauguration d'une nouvelle ôBole, pour féliciter un maître promu aux honneurs académiques. C'étaient les passe-temps qui enchaînaient la jeunesse de Rome, de Ravenne^ de Milan, pendant que les barbares étaient aux portes, en pleine invasion et en plein christianisme. Le christianisme même, avec la gravité et l'humilité de ses mœurs, n'avait point supprimé l'usage des lectures publiques, où les poètes de la décadence venaient de-
i» Cassiodore, Variarum, lib. IX, ép. 2i : « ... Ut suecessor scholse liberalium artium, tam g^rAmmaticuit quam orator, necnon et jupis expositor, commoda siii decessoris ab eis quorum interest sine aliqua imminutione percipiat. » Cf. I, 39, IV, 6.
mander à leurs contemporains les applaudissements que la postérité ne leur promettait pas. En 551, le sous-diacre Arator ayant présenté au pape Vigile ses deux livres des Actes des Apôtres mis en vers, tout ce qu'il y avait à Rome d'hommes lettrés en demandèrent une lecture solennelle. Le pontife indiqua Téglise . de Saint-Pierre-aux-Liens ; et la foule qui s'y pressait fut si grande, qu'il fallut consacrer plusieurs jours à relire sept fois le poème d'un bout à l'autre, car on ne pouvait réciter plus de la moitié d'un livre à chaque séance, les auditeurs se faisant répéter les plus beaux endroits, et ne se lassant pas de les entendre. On comprend mieux les acclamations qui couvraient la voix d'Arator, quand on se souvient que, cette année, Narsèset Totila se disputaient encore l'Italie en feu, que Rome n'avait pas fermé les brèches de ses murailles, et qu'en présence de ces ruines irréparables, le poète chrétien lui promettait une autre grandeur, et terminait son livre par ces beaux vers, où il célébrait la rencontre de Pierre et de Paul dans la ville éternelle : « Alors, dit-il, Pierre « se leva pour être le chef de l'Église; Rome porta « plus haut sa tête couronnée de tours, pour se € faire voir aux extrémités du monde. Les grandes 4: choses se conviennent : il faut que ces deux «- souverainetés fondées de Dieu dominent toute « la terre, et Thonneur de la ville veut que l'uni- « vers croie. »
Urbîâ coglt honor subjecius ut audiat orbis.
Ainsi cette ville, instruite aux sévères leçons du malheur, ne pouvait se sevrer ni de Tivresse des lettres ni de Tivresse de la gloire, et prétendait rester la maîtresse des nations. 11 se trouva qu'elle ne s'était point trompée, et que, dans un siècle si dur pour elle, deux hommes se présentèrent, capables de soutenir son vieux nom et de continuer l'éducation de l'Occident *.
Le premier fut Boëce, de la famille des Anicius et dos Manlius, honoré du consulat, défenseur infatigable des droits du sénat, jusqu'à ce qu'il en devînt le martyr, et le dernier des Romains, comme on l'a dit, si, dans cette inépuisable race des Romains, on pouvait trouver un dernier. Mais en môme temps qu'il avait de Rome le génie des affaires, il tenait des Grecs et d'Athènes, où il passa plusieurs années, une ardeur invincible aux plus âpres études, et une passion du vrai qui ne refroidissait pasTamour du beau. Ce personnage consulaire, cet homme obsédé des terreurs du sénat et des menaces des barbares, trouvait le temps de composer plusieurs traités de musique, de géométrie, d'arithmétique : il commenta les Topiques de Cicéron, traduisit les Analytiques d'Aristote, et la fameuse Introduction de Porphyre, dont une
1 . Eiinodii Opéra. Declamalio in eum qui prsBinii nomine vestalis virginis nuptias poslulavit. — Vera Thetidis, quum Achillem videret extinciiim. — Die Ho in dedicatione auditorii, etc. Cf. Ampère. Histoire littéraire^ t. II, ch. vii. — Sur le poème d'Arator et la lecture publique qui s'en fit, Mazzucheli, Sent, Italie, I, p. 2. p. 933, et Tiraboschi, Storia delta letleratura italiana, t. V, lib. I, cap. m.
phrase, fécondée par les disputes des réalistes et des nominaux, portait en germe toute la philosophie scolastique. Tandis que la traduction de Porphyre devait faire la torture du moyen âge, le livre de la Consolation en fit le charme, et donna aux doctrines platoniciennes la sévérité de l'orthodoxie, avec tout l'éclat poétique qui devait ravir des peuples enfants, et populariser le livre de Boëco au point qu'avant la fin du dixième siècle, il passa dans les langues vulgaires de l'Angleterre, de la Provence et de T Allemagne^ .
Boëce appartenait encore au passé ; Cassiodore se tint plus près de l'avenir, plus près des barbares. Ministre de Théodoric, d'Amalasonthe, d'Athalaric, de Théodat, il avait usé de leur pouvoir pour sauver les restes de Tantiquité : les rescrits des princes, rédigés par lui, donnaient à Rome les titres magnifiques de mère de l'éloquence, de temple des vertus ; et c'était lui qui tenait la plume lorsque Athalaric dictait Tordre qui assurait la perpétuité des études. Après avoir servi pendant quarante ans les rois des Goths, il eut le mérite de voir finir cette monarchie sur les champs de bataille, sans désespérer des lettres, dont tous les
1. Boetii Opéra : In Porphyrium a se latinum, libri V. — In Aristotelis pi^aedicamenta^ de inlerpretatione analyticoriirrit de syllogismiSj topicorum libros, elençhum sophistarum. — In Topica Ciceronis. — De arithmetica, de geometria, de musica. — Xa traduction de la Consolation de Boëce, publiée pa, ilaynouard, paraît du dixième siècle ; c'est à la même époque qu'il faut ranporter la version anglo-saxonne par Alfred le Grand, et probablement aussi la version allemande publiée par Hattemer, S. GallenSf AUdeutschee sprachsckàtze, t. UI, p. 11.
appuis semblaient manquer. A soixante ans, il eut le génie de comprendre qu'à des temps nouveaux il fallait d'autres efforts, et, contre les tempêtes qui s'approchaient, un asile mieux défendu. 11 le chercha dans le monastère de Vivaria^ qu'il bâtit au bord du golfe de Squillace, non loin des villes de la Grande-Grèce où Pythagore avait enseigné. Lui-même se plaît à décrire ces beaux lieux, qui invitaient les pauvres et les pèlerins aux douceurs de rhospitalité ; les jardins arrosés d'eaux courantes, les bains et les viviers creusés dans le roc; les portiques, sous lesquels erraient les cénobites enveloppés de leur pallium ; enfin le travail commun, et la bibliothèque enrichie de manuscrits qu'on allait recueillir jusqu'en Afrique. C'est là qu'il fonda une école plus féconde et plus durable que les bruyants auditoires des grammairiens et des rhéteurs, et qu'au lieu de la faveur des princes et des applaudissements de la foule, il donna aux études d'autres soutiens qu'elles n'avaient pas connus, laprière, le silence, et la pensée du devoir. C'est toute l'inspiration de son traité des Institutions divines et humaines^ où, après avoir tracé le plan de l'enseignement Ihéologique tel qu'il s'était proposé de le faire fleurir à Rome, à l'exemple des écoles chrétiennes de Nisibe et d'Alexandrie, il établit la nécessité des lettres profanes pour l'interprétation des textes sacrés. « Car, dit-il, les saints Pères n'ont point méprisé « les sciences, et Moïse, le très fidèle serviteur de « Dieu, fut instruit de toute la sagesse des
«. Égyptiens. » Et considérant que, dans lés Écritures, comme chez les commentateurs, beaucoup de vérités sont exprimées par des figures et peuvent s'entendre par la grammaire, par la rhétorique, par la dialectique, par Tarithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie, il consacre uae seconde partie à traiter des sept arts libéraux. Ce serait le lieu d'analyser un écrit destiné à devenir le code de tout l'enseignement monastique : du moins faut-il en citer une page, la pluô utile peut-être qu'une main d'homme ait écrite, si l'on considère ce qu'elle a fait écrire et ce qu'elle a sauvé. * Parmi les ouvrages des mains, celui pour € lequel j'avouerai une préférence, c'est le travail « des copistes, pourvu qu'il se fasse avec une 4; scrupuleuse exactitude ; car, en relisant les « divines Écritures, ils enrichissent leur intelli- « gence, ils multiplient par la transcription les € préceptes du Seigneur. Heureuse application,. « étude digne de louanges : prêcher par le travail € des mains, ouvrir de ses doigts des langues « muettes, porter silencieusement la vie éternelle « aux hommes, combattre de'la plume les sugges- € tions du mauvais esprit 1 Du lieu où le copiste € est assis, par la propagation de ses écrits il vi- € site de nombreuses provinces; on lit son livre « dans les lieux saints, les peuples l'entendent, et € apprennent à se détourner de leurs passions € pour se convertir au service de Dieu. 0 glorieux 41 spectacle à qui sait le contempler! Un roseau € taillé, en volant sur l'écorce, y trace la parole
€ céteste, comme pour réparer l'injure de cet € autre roseau dont fut frappée, au jour de la € Passion, la tête du Sauveur. Mais gardez-vous € de confondre le mal avec le bien, par une témé- € raire altération des textes. Lisez ceux des € anciens qui ont traité de l'orthographe. VéUus € Longus, Curtius Valérianus, Martyrius, sur « l'emploi du B et du V, Eutychès sur l'aspira- > tion, Phocas sur la différence des genres; car € j'ai mis tout mon zèle à recueillir leurs écrits. 4: Ajoutons à ces soins Tart des ouvriers qui € savent couvrir les livres, afin que la beauté des « saintes lettres soit ^rehaussée de l'éclat du € vêtement, imitant en quelque sorte la parabole € du Seigneur, qui invite ses élus au festin du ciel, € mais qui les veut parés de la robe nuptiale. )> Voilà des paroles bien pompeuses pour recommander aux moines de transcrire des manuscrits, de les collationner, de les relier: elles touchent cependant, quand on songe aux générations de copistes qu'elles suscitèrent ; et on ne peut considérer sans respect ce savant vieillard qui, voyant venir avec l'invasion lombarde des siècles terribles, ne pense qu'à la conservation des livres, et qui, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, écrit encore un traité d'orthographe * .
1. Cassiodope, de Institatione divinarum Scripturarum^ lib. I, 27, 28, 30 : « Félix intentio, laudanda sedulitas, manu hominibus « prœdicare, digitis linguas aperire, salutem mortalibus tacitain « dare... uno itaqne loco situs, operis sui disseminatione per di- « versas provincias vadit. In locis sanctis legilur labor ipsius : « audiunt populi unde se a prava voluntateconvertant... Arundioe
C'était vers Tan S75 ; et cette puissante institution de renseignement public, dont les racines tenaient aux traditions municipales des cités, devait résister comme elles à la violence des Lombards. En présence des bandes d' A gilulfe campées sous les murs de Rome, saint Grégoire le Grand jette un cri de détresse : « Voilà donc, s'écrie-t-il, « celle qu'on appelait la reine 'du monde! Ouest « le sénat? oii est le peuple ?» 11 ne demande pas où est Técole, et tout donne lieu de croire en effet qu'elle n'a pas péri, puisque, vers 390 on voit un jeune Romain nommé Betharius venir à Chartres, et, par l'élégance de ses mœurs et de son langage, par son grand savoir dans les lettres et dans la philosophie, ravir tous les esprits, à ce point qu'il fut élevé d'abord à la charge de chapelain du palais, et plus tard à l'épiscopat. En même temps Fortunat parle encore des lectures publiques qui se faisaient au forum de Trajan. On y lisait ,1'Enéide ; les poètes du temps y trouvaient aussi un auditoire, et s'y livraient à des combats littéraires, dont le vainqueur, couronné par les magistrats, était promené en triomphe dans les rues, couvertes de draps d'or. Les provinces les plus maltraitées conservent au moins quelques restes de culture intellectuelle. A la fin du septième siècle, on trouve à Pavie, dans la capitale même des con-
« currente verba cœlestia describunlur, ut unde diabolus caput Do- €< miiii in Passions fecit percuti, inde ejus calliditas possit exs- « tingui... » Cf. Q5ip. XXIX : Ds positione mnnaslerii Vivariensis. Cf. Tiraboschi, Sloria délia letteraturn Ualiana, t. V, lib. I, cap. II.
ET. 6ERM. II. 24
quéranls, un grammairien nommé Félix, dont les leçons eurent tant d'éclat, que le roi Cunibert lui fit présent d'un bâton orné d'or et d'argent. Après lui, son neveu Flavien soutint Thonneur de Técole de Pavie, d'où allait sortir l'historien Paul Diacre. Ainsi l'Italie, qui devait inaugurer les écoles ecclésiastiques, ne laissait pas périr l'enseignement profane; et s'il parut s'effacer un moment derrière la fumée des villes brûlées par les barbares, c'est alors même qu'il jeta un éclat plus vif à l'autre extrémité de l'Europe latine, je veux dire en Espagne * .
1. s. Gregor., Homîl. 18 in Ezechiet, Acta S. Bethaini, episcapi Carnotensis (auctore coœtaeDo), apud Bolland. 11 August. : « Bea- « tus Betharius, urbis Romse oriundus... deniqne a parentibus phi- « lo3ophi8B Iraditur... litteris enim deceotissime erat ornatus... « tantoque honore institutus, ut doctor divinarum literarum et.n}a- « gisler totius civitatis (Carnutensis) diceretur. > — Forlunat,. Carmin.^ 111, 20 :
Vix modo tam nitldo pomposa poemata cullu
Audit Trajano Homa verenda foro.
Quod si taie decus recitasses aure senatus,
Stravissent plantis aurea flia luis...
Per loca, per populos, pei* compita cuncta videres,
Currere versiculos plèbe fa vente tuos.
11 semble résulter, d'un autre passage de Fortunat, qu'on faisait encore au forum de Trajan des lectures publiques de Virgile : Carmin.., lib, VI, 8, ad Lupum ducem :
Si tibi forte fuit sapiens bene notus Homerus, Aut Maro Trajano lectus in urbe foro.
Ces traces de culture littéraire à la fin du sixième siècle opt échappé à la critique de Tiraboschi, si judicieuse et si savante, mais un peu troublée par son hostilité systématique contre les Lombards, qui avaient, du reste, en la personne de Muratori, un zélé défenseur. Cependant Tiraboschi lui-même (t. V, lib. Il, cap. m) cite Texemple du grammairien Félix de Pavie. G. Paul. Diacon., Hist. Long.j lib. VI, cap. vu.
Cette contrée, qui donna à la décadence romaine tant de beaux esprits, était échue aux moins violents des barbares, aux Visigoths, dont le chef Astaulfe aimait à paraître vêtu de la toge, à se faire promener comme un proconsul sur un char à quatre chevaux, et à rêver la restauration de l'empire par les mains de son peuple. Là, dans les villes illustrées par la naissance de Sénèque, de Lucain, de Martial, après les premières terreurs de la conquête, rien n'aurait troublé le calme des intelligences, sans les persécutions de Tarianisme, ennemi secret du nom romain. Les menaces d'une secte jalouse, et quelquefois sanguinaire, n'avaient pourtant pas découragé les hommes savants qui honorèrent TEspagne au sixième siècle : comme Martin de Dume, évêque de Braga, dont nous avons des vers, et Jean de Béclar, auteur d'une chronique célèbre, versé dans les lettres grecques et latines. Mais Farianisme allait finir, au moment même oîi parut une famille appelée à de hautes destinées. Un homme de race latine, appelé Séverien, eut de son épouse Turtur cinq enfants. Théodora, l'aînée des filles, devint reine, partagea le trône de Leuwigilde et donna le jour au premier roi catholique, Reccared. La seconde, Florentina, demeura vierge, et consacra sa vie à seconder les travaux de ses trois frères. Léandre, le premier de ceux-ci, porté au siège épiscopal, fit l'admiration des contemporains par son éloquence et son savoir, en même temps qu'il décida de l'avenir de son pays en ramenant Reccared à l'orthodoxie.
Fulgence fut aussi évêque, et les historiens louent sa doctrine autant que sa sainteté. Mais cette famille entière ne sembla suscitée que pour veiller sur Tcnfauce du plus jeune et du plus illustre de tous, Isidore de Séville *.
Un récit de la jeunesse d'Isidore prouve la perpétuité de renseignement public en Espagne, et jette quelque jour sur les études auxquelles on exerçait non seulement les moines, mais les fils des nobles et les parents des rois. On raconte que l'enfant, resté orphelin, fut élevé auprès de son frère Léandre, évêque de Séville, et qu'il trouva si peu d'attrait aux premiers éléments des lettres, qu'il résolut d'y renoncer, et quitta furtivement la maison fraternelle. Après avoir longtemps erré dans la plaine aride, il s'arrêta mourant de fatigue près d'un puits, et, en se reposant, il regardait avec curiosité les sillons qui creusaient la mar- , gelle. Et s'étant fait expliquer par un voyageur comment la corde, toute faible qu'elle était, à force de passer et repasser, avait fini par sillonner la pierre, il en conclut que toute la dureté de son intelligence n'empêcherait pas les lettres d'y. ouvrir à la fin leur sillon. Il retourna donc chez son frère; et celui-ci, peu rassuré d'une conversion si brusque, enferma le jeune fugitif dans une cellule, où, durant plusieurs années, il reçut les leçons des plus savants maîtres. Il ne faut pas accuser la sévérité de Léandre, car en même temps
i . Nicolas Antonio, Bibliotheca Hispqna vêtus. André», Storia d'ogni lette>*atura, t. l.
LES ÉCOLES. 4â5
il écrivait à Florentina les lignes que voici : « Je € VOUS conjure, comme une sœur très chère, de « ne point m'oublier dans vos oraisons, non plus € que notre jeune frère Isidore, que nos parents « nous ont légué, retournant au Seigneur avec 4c joie et sans crainte pour ce dernier fils, puisse qu'ils le laissaient à la garde de Dieu, d'une « sœur et de deux frères. » En effet, tant de soins ne furent pas perdus. Isidore grandit en savoir et en sainteté, devint le successeur de son frère au siège épiscopal de Séville, la lumière de l'Espagne, et un des plus grands serviteurs de la science dans un temps où il était méritoire de la servir *.
En écartant les nombreux écrits d'Isidore de Séville qui touchent à tous les points des connaissances humaines, ses livres Sur la Nature des choses, celui De la Propriété du discours, la Vie des Pères, la Chronique des rois visigoths, il faut bien s'arrêter à son traité des Origines, Au premier abord, l'auteur n'y semble occupé que des mots, des étymologies souvent détestables dont Platon, Varron, les grammairiens et les jurisconsultes romains ont prodigué les exemples. Mais il ne peut s'engager dans la définition des mots sans se mettre à la poursuite des idées, sans pénétrer
\. Nicolas Antonio, Biblioth, Hisp. vet. Epist, S. Leandri ad Fhrentinam : « Postremo te, carissimam germanam, quseso ut « mei orando memineris, nec junioris fratris Isidori oblivlscaris, « quem quia sub Dei tuitione et tribus germanis superstitibus pa- « rentes reliquerunt communes, l»ti, et de hujus nihil reformi- « dantes infantia, ad Dominum migraverunt. »
jusqu'au fond de chaque science, sans se trouver sur les traces de ceux qui s'y enfoncèrent avant lui. Il résume donc en vingt livres les principes des sept arts libéraux^ ceux de la médecine, de la jurisprudence, de la théologie, de l'histoire natu- Felle, de l'agriculture et des arts mécaniques. Les eitations des écrivains grecs et latins sont innombrables; et l'ouvrage, annoncé comme un dictionnaire, devient une encyclopédie, le sommaire d'une lecture immense, et pour ainsi dire le dépouillement d'une bibliothèque dont la moitié aurait péri pour nous, si l'évêqûe de Séville n'en avait sauvé les faibles restes. Le moyen âge connut tout le prix de ce travail, et c'est pourquoi il ne se lassa pas de reproduire le livre des origines^ eomme celui des Institutions divines el humaifiest comme tous les écrits où il trouvait les sept arts des anciens. Le rude génie de ces temps ne se lassait pas de tant de répétitions; et^ comme l'oiifant auprès du puits, il comprenait que la corde devait souvent repasser sur la pierre pour l'entainer. Isidore de Séville compte avec Cassiodore et Boëce parmi les instituteurs de l'Occident : ils forment ensemble comme une chaîne d'hommes qui d'une part touchent à l'antiquité, et de l'autre, s'avancent jusqu'au plus profond de la barbarie, se passant de main en main le flambeau. Isidore mourut en 636 : ses disciples continuent Técole espagnole pendant que les Anglo-Saxons commencent, et que de loin on voit venir Bède et Alcuin pour soutenir la lumière.
et pour attester que le flambeau ne s'éteindra pas*.
Quand les lettres, se maintenaient ainsi aux portes de la Gaule, comment auraient-elles suc* combé sans résistance dans cette savante province où elles avaient eu tant d'autorité ? Gomment les' écoles restaurées par Gratien, célébrées par Ausone et Sidoine Apollinaire, toutes debout au cinquième siècle, après le premier cboc de 1-invasien, seraient-elles tombées au sixième, sans laisser un historien de leur chute?
J'entends bien Grégoire de Tours s'écrier : € Malheur aux jours où nous sommes, parce que € l'étude des lettres a péri ! » Mais je reconnais dans ce cri la plainte accoutumée de tous les temps orageux, et cette tristesse de tant de grands esprits chrétiens, qui ont cru toucher à la fin des siècles. C'est l'histoire même de Grégoire de Tours qui me rassure contre ses alarmes, puisque je le trouve tout pénétré de l'antiquité, familier, non avec Virgile seulement, mais avec Salluste, Pline, Aulu- Celle. S'il proteste de son dédain pour les artifices de la parole, s'il fait gloire de ne point reculer devant un solécisme, on s'aperçoit qu'il connaît des esprits plus délicats dont il redoute le jugement. Il demande grâce pour la rustique simplicité de son style à ceux qui ont étudié les éléments des sept
I. Nicolas Antonio. BibUotk. Hisp. Isldorî Hispalensis episcopi Originum sive etymologiarum libri XX. Au sixième livre, douze chapitres consacrés à l'histoire de l'écriture, des bibliothèques, dos copUtes.
arts à la suite de Martiaiius Capella; qui ont appris avec la grammaire à lire les écrivains classiques^ avec la dialectique à démêler les propositions contradictoires, avec la rhétorique à discerner les différentes sortes de mètres; avec la géométrie, Tastronomie, Tarithmétique et la musique, à mesurer la terre, à contempler les révolutions des astres, à combiner les nombres, à marier les modulations du chant au rythme des vers. C'est tout le cours des études classiques; et la jurisprudence même n'y manque point, si Ton en juge par l'exemple du sénateur Félix, qui, envoyé aux écoles, y fut nourri des poèmes de Virgile, du code Théodosien, et de Tart du calcul. Virgile commenté par Servius et Macrobe, c'était toute la poésie, toute la philosophie, toute la mythologie latine. Le code Théodosien résumait la législation des empereurs chrétiens; le calcul comprenait toutes les sciences mathématiques. Saint Didier de Cahors, qui achevait ses études vers Tan 613 dans une ville d'Aquitaine, avait passé par les trois degrés d'enseignement que nous trouvions à Rome au temps d'Athalaric et de Cassiodore. Car, « premièrement, il avait appris les lettres latines; en second lieu, on l'avait exercé à l'éloquence, dont la Gaule conservait le culte; enfin il s'était appliqué à Pétude des lois, pour tempérer par l'abondance et l'éclat des orateurs gaulois la gravité des Romains. » Vers le même temps, et en Austrasie, saint Paul de Verdun (mort vers 647) était nourri dès le berceau dans les lettres et les
arts libiéraux qu'on enseignait aux enfants des nobles; et il y faisait des progrès si rapides, qu'il n'ignora aucune des règles de la grammaire, de la dialectique, de la rhétorique, ni des autres sciences. Plus tard encore, et au milieu du septième siècle, on enseignait à Clermont les principes de la grammaire et le code de Théodose. Sans doute un petit nombre de grandes villes conservèrent seules le privilège d'un, enseignement complet; mais on a lieu de croire que les maîtres élémentaires, non plus que les copistes, ne manquaient point, lorsque, Chilpéric ayant voulu enrichir l'alphabet de quatre lettres^ l'histoire ajoute que, par un rescrit adressé à toutes les cités du royaume, il ordonna que les enfants apprissent à lire, et que les livres anciens fussent passés à la pierre ponce, et recopiés selon l'orthographe nouvelle*.
1. Gregorius Turonensis, Hist. prsBfatio ; « Vse diebus nostris, quia pei'iit studium litterarum ! » Cf. lib. V : « Tempus illud, quod Domiaus de dolorum praedixit initio, jam videmus. » Lib X, 31 : « Quod si te, sacerdos Dei, quicumque es, Marti anus noster septem disciplinis erudiit, id est si te in grammaticis docuit légère, in dialecticis allercationum propositiones advertere, in rhetoricis gênera metrorum agnoscere, in geometricis terrarum linearumque mensuras colligere, in astrologlcis cursus siderum contomplari, in arithmeticis numerorum partes colligere, in harmoniis sonorum modulationes suavium acceatuum carminibus concrepare. . . »
On est moins étonné de la popularité de Martianus Gapella dans le3 écoles de la Gaule, quand on se souvient que le rhéteur Mélior Félix, qui enseignait à Clermont, s'étant trouvé à Rome en 534, y corrigea de sa main un exemplaire des Noces de Mercure et de la Philologie. Voyez Tillemont, Empereurs, t. V, p. 665, et l'Histoire littéraire, par les Bénédictins de Saint-Maur, t. III, p. 193.
Gregor. Turon., IV, 47 : « De operibus Virgilii, legis Theodosianse libris arteque calculi adplene eruditus est. »
Vita S. Desiderii (auctore ut videiur co8etaneo),apudD. Bouquet, 111,527; « Summa parentum cura enutritus, litterarum studiis ad
«iSO CHAPITRE TX.
Les nobles familles- gallo-romaines n'avaient garde de renoncer à ce prestige de l'éducation, qui leur conservait le respect des barbares et Vaccès du palais des rois. Tous les grands évêques du temps, tous ces hommes de race sénatoriale, Nicétius de Trêves, Agricola de Chàlons, Grégoire de Langres, Ferréol d'Uzès, sont loués de leur éloquence, de leurs écrits, de leurs merveilleux progrès dans Tétude des lettres et dans l'art des rhéteurs. J'omets saint Avitus et saint Rémi, qui appartiennent à Tâge précédent. Félix de Nantes parlait le grec comme sa langue maternelle. Le auccesseur de saint Rémi au siège de Reims ne le cédait à qui que ce fût pour la correction et l'élégance de ses vers. Il ne s'agit point encore d'une littérature ecclésiastique réfugiée dans le sanctuaire; tout annonce la perpétuité de renseignement séculier, dont les portes ne se fermaient à personne. L'esclave Andarchius, en accompagnant
plennm erudiius est : quorum diligentia nactus est post litteranim iRsigaia sludia, gallicanamque eloqûentiam (quae vel fiorentissima iunt, vel eximia, conlubernii regalis adductis inde dignitatibos), ac deinde legum romanarum indigaationî studuit, ut ubertatem cloqiiii gallicani nitoremque gravitas sermonis romani temperaret.»
Vita S, Pauli VirodunensiSf no 1 fauctore cosevo), apud MabUlon. A. SS. 0. S. B.f sec. II : « Liberalium slxidiis litterarum (sieut •lim moris erat nobilibus) traditur imbuendus, ut. non eum grammaticae, seu dialecticae, vel etiam rhetoricae caeterarumqpie discipîinarum fugerent ingénia. »
Vita S. Boniti (mort vers 709), Mabillon, A, SS. 0. S. B., sec- III, p. 1 , p. 90 : « Grammaticopum imbutus initiis, nec non Thoedosii edoctus decretis, cseterosqne coœtanos excellens, a sophistis probus atque praelatus est. »
Gregor. Turonensis, Hist,, V. 45 : « Et mîsit epistolas in uuiversas civitates regni sui, ut sic puer! docerentur, ac libri antiquitus scripti, planati pumîce, rescriberentur. »
aux écoles le sénateur Félix, devint si savant^ quïl méprisa ses maîtres, voulut épouser de force lalille d'un homme riche, et Qnit par se faire brûler vif. Théadebert comptait parmi ses courtisans deux lettrés, Asteriolus et Secundinus, qui se ressentaient assurément de la barbarie de Tépoque, puisqu'ils poussèrent la violence de leurs querelles jusqu'à se déchirer le visage avec les ongles: cependant on les vantait comme des maîtres consommés dans l'art de bien dire. Les lettres vivaient encore, non de secret, mais de publicité, mais du commerce d'esprit qui continuait de lier les provinces morcelées de Tempire. Nous avons vu Nicétius de Trêves appeler d'Italie les ouvriers qui relevèrent les ruines de ses basiliques ; Martin de Dume, évoque de Braga, composait des vers pour le tombeau de son patron, saint Martin d« Tours. Les rois de France envoyaient en ambassade à Gonstantinople ce qu'il y avait de plus habile parmi les courtisans gallo-romains. Reovalis, médecin de Poitiers, avait étudié en Grèce. Des moines grecs, comme Égidius, venaient chercher dans les Gaules un ciel plus sévère et des mœurs moins faciles : et telle était encore en 585 l'affluence des étrangers de toutes les nations^ que le roi Gontran, faisant son entrée solennelle i Orléans, y fut complimenté en trois langues, par les Latins, les Syriens et les Juifs *. .
1. Gpegoriu3 Turon., IJist., X, 29. Vitse Palrum, VI, 3; HisL V, 46; Vitx Patruvi, VII; HUt., VI, 7. Gregor. Turon., Hist., IV, 47 : « Hic igitur (Andarehius}Felidf
43 î CHAPITRE IX.
Cette société polie et lettrée du sixième siècle^ qui occupe encore les sièges épiscopaux, les sénats des villes, et qui pénétre dans la familiarité des rois barbares, n'a pas de représentant plus fidèle que le poète Fortunat. Les historiens modernes ont fait revivre avec un rare bonheur la figure de ce disciple des écoles de Ravenne, qui, poussé par la passion des pèlerinages, entreprit en S6S de visiter les sanctuaires des Gaules, passa les Alpes, traversa les provinces des Bavarois, des Âlemans, des Francs orientaux, séjourna quelque temps à la cour d*Austrasie, et, après s'être agenouillé au tombeau de saint Martin de Tours, s'arrêta à Poitiers, retenu par Tamitié de sainte Radegonde et d'Agnès, abbesse de Sainte-Croix. On a relevé tout ce qu'il y a d'étrange dans l'intimité irréprochable, et pour ainsi dire platonique, de l'étranger avec les deux nobles religieuses, les noms qu'il leur prodigue, les appelant non seulement sa mère et sa sœur, mais sa vie, sa lumière et les délices de son âme ; enfin le retour dont on le paye, les soins charmants qui préviennent ses goûts et ses désirs ; surtout les repas exquis, les tables couronnées de roses, chargées de viandes et de fruits, où Fortunat finissait par s'oublier, s'il faut croire à son aveu, quand il s'excuse de quelques vers improvisés après boire.
senatopis servus fuit, qui ad obsequium domini deputalus, ad sludia litteparum cum eo posilus, bene institutus emicult. » Id., III, 33; X, 15, yUa S. jEgidii, BoUand., 1 Seplemb.
Gregop. Tupon., flis/., VHI, 1 : « Et hinc lingua Sypopum, hinc Latinopum, hinc etiam ipsopum Judœorum in diversis laudibus varie concrepabat. »
'à « Mes yeux demi-fermés, dit-il, croyaient voir là « la table nager dans le vin pur, et ma muse trop é « égayée n'était pas sûre de sa main. » Une i\ justice un peu rigoureuse a peut-être exagéré les li faiblesses du poète, en prenant au mot ses hyperii! boles; on a sévèrement traité ses quatorze livres vr de poésies, trop atteints, comme il le dit lui-môme, t de la rouille de leur temps. Sans doute Fortunat nr ne compte point parmi les grands esprits ; il conieî fesse son ignorance, et qu'il a bu seulement 11]., quelques misérables gouttes aux fontaines de la ,i rhétorique et de la grammaire. Toutefois, cet laf Italien, cet émigré d'une contrée plus polie et je d'une civilisation plus délicate, n'est point aussi jï' inutile qu'on le pense à Poitiers, au cœur de it l'Aquitaine, auprès du sanctuaire de saint Ililaire, Ij. sur lequel toute la Gaule tenait les yeux fixés ; il y remplit une mission qu'on n'a point assez reconnue, comme gardien des traditions du monde lettré, et comm^ instituteur des barbares*
1. M. Ampère a consacré deux chapitres (Histoire littéraire, t. II, p. 312 et siiiv.) à ce poète, que M. Thierry a fait aussi revivre dans un des plus heureux tableaux de ses Récits mérovingiens . Après de tels historiens, il ne restait qu'à traiter le seul point de la vie de Fortunat qu'ils eussent négligé.
Venant. Bon. Fortun. Carmin., IX, 23 :
Non digitis poteram, calamo neque pingere versus ;
Fecerat incertas ebria musa manus.
Nam mihi, vel reliquis sic vina bibentibus apta,
Ipsa videbatur mensa natare mero.
Idem, lib. II, 10 :
Scabridanunc resonat mealingua rubigine verba, Exit et incompto raucus ab ore fragor.
Ce qui frappe d'abord dans les écrits de Fortunat, c'est le spectacle de ce monde romain qui semblait en ruines, et dont on retrouve partout les opinions, les coutumes et les vices. Les désastres de l'invasion se réparent, et dans vingt pièces le poète célèbrp les églises, les palais, les villes que des mains libérales ont relevés. Toutes les vieilles cités de Neustrie rivalisent à ériger sur les tombes de leurs saints patrons des basiliques ornées de colonnades, garnies de vitraux, rehaussées d'or, toutes vivantes de sculptures et de peintures. Les villes austrasiennes de Trêves, de Cologne, de Mayence, imitent cet exemple, et ne se souviennent plus des Vandales. Les évoques unissent au zèle de l'orthodoxie la passion des arts et le goût de la politesse aut ique ; ils voyagent dans la pesante voiture des nobles gaulois, ils ne dédaignent point le luxe des jardins ; si leur table est frugale, de riches tapis la couvrent, brodés de feuillages et de vigne ; et le convive charmé y voit verdir la vigne dont il boit le fruit. Ces graves personnages aiment les vers, et Fortunat ne les en laisse point manquer. Il correspond avec tous ; il a des félicitations pour leur avènement, des hymnes pour leurs fêtes, des
Idem, de Vita S, Martin^ lib. I, 29 :
Parvula t^raoîmaticae lambens refluamina guttœ, Rhetoricae exii^uum prselibans gurgitis hauslum, Cote ex juridica oui vixrubigo recessit.
Ces ver^ monlrent que les écoles de Ravenne, où Fortunat avait bien ou mal étudié, conservaient les trois degrés de l'enseignement que nous li'ouvons à Rome et dans les Gaules : la grammaire, la rh'étorique et la jurisprudence.
LES ÉCOLliS. 4 3!S
inscriptions pour leurs églises, des distiques improvisés pour recommander à leur charité un pèlerin qui passe, une jeune fille qui plaide. Les plus saints ne résistent pas toujours à la satisfaction d'être célébrés dans la langue des dieux ; ils finissent par croire à cette immortalité que le poète leur promet, et qu'il leur assure selon son pouvoir, en dictant l'épitaphe de leurs tombeaux. Je trouve en lui l'interprète, le lien, Tânle de cette société qu'il chante. L'élégance qu'il aime dans les moindres détails de la vie passe dans ses vers, et leur prête des tours heureux qu'un temps meilleur n'eût pas désavoués. Et si je m'indigne de la pauvreté de ses jeux d'esprit, je n'y reconnais rien que je n'aie vu, non-seulement au siècle d'Ausone, mais chez les contemporains de Théocrite et de Callimaque *.
1. Sur les basiliques de Bordeaux, de Saintes, de Tours, de Paris, de Mayence, de Nantes, de Metz, de Cologne, de Verdun, Cat^min. lib. I, 10, 13 ; II, 4, 9, 10, H ; III, 4, H, 16, 26'.
Sur le luxe et l'élégance des mœurs contemporaines, Carmin. ^ m, 10, 19, 14 : De Pictura vitis in mensa :
Vitibus intextis aies sub palmite vernat,
Et leviter pictas ccrnit ab ore dapes.
Multipliées epulas meruit conviva tenere ;
Aspicit hinc uvas, inde Falerna bibit.
Tout le livre IV est consacré aux épitaphes et aux lettres de recommandation. Il serait trop long d'énumérer tous les évêques célébrés par Fortunat. Ceux dont le nom revient le plus souvent dans ses vers sont Léontius de Bordeaux, Félix de Nantes, Nicétius de Trêves, et Grégoire de Tours. Parmi les laïques gallo-romains, Fortunat célèbre surtout le patrice Dynamius, dont les poèmes allaient, dit-il, aux quatre coins de l'univers Carmin., V, 0, 11.
On ne peut méconnaître un reste d'élégance et une aimable faci-
Il y avait quelque honneur à consoler ainsi les dernières générations du monde ancien, à les encourager au travail d'esprit, à maintenir chez elles le culte dos lettres : il y en avait davantage à le populariser chez les Germains. Tandis que Rade— gonde la Thuringienne rassemble autour d'elle les filles des Francs pour les exercer aux méditations du christianisme, Fortunat la soutient de ses louanges, il la félicite de lire les Pères grecs et latins ; c'est pour elle qu'il réserve ses plus gracieuses compositions. S'il lui adresse des vers pour déplorer le moment où elle s'enferme dans sa cellule, et d'autres pour célébrer le jour où elle en sort ; des vers pour la remercier d'une jatte de lait, des vers en lui envoyant une corbeille de châtaignes, des vers avec des fleurs ; il fallait peut-être ces puérilités, qui ne sont pas toujours sans charme, pour faire entrer les lettres latines dans
lité dans plusieurs compositions de Fortunat : je remarque surtout un poème sur la croix, dont quelques traits, expliquent parfailement^les symboles des vieilles mosaïques chrétienues. Carmin,^ lib. II, 3 :
Crux benedicta nitet Dominus qua carne pependit,
Atque cruore suo vulnera nostra lavât... Hic manus illa fuit clavis conflxa cruentis,
Quse Paulum eripuit crimine, morte Petrum. Fertilitalc potens, o dulce et nobile lignuml
Quando tuis ramis tam nova poma geris I Appensa est vitis inter tua brachia, de qua
Dulcia sanguinea vîna rubore fluent.
La mosaïque qui orne l'abside de Saint-Clément à Rome représente le Christ attaché à une croix, du pied de laquelle sort une vigne, image de l'Eglise universelle.
l'éducation des femmes*. En même temps, il cherche des disciples plus puissants et moins dociles parmi les gens de cour et les gens de guerre. Assurément lorsque, pour célébrer les noces de Sigebert et de Brunehaut, il fait descendre du ciel Vénus et Cupidon, ou que, pour consoler Frédégonde de la perte de ses fils, il fait l'énumération de tous les hommes illustres qui sont morts, on peut sourire de la gaucherie de cette muse classique, fourvoyée dans le sanglant palais des Mérovingiens. Mais c'était beaucoup de Fy avoir fait entrer, d'avoir triomphé des mépris des vainqueurs, et de dire à Chilpéric que, l'égal des rois par la puissance, il pouvait devenir plus qu'eux par le savoir ^. En gagnant le prince, Fortunat assurait aux lettres la faveur des grands. Ses correspondances poétiques vont trouver dans les camps
i. Fortunat, Carmin, ^ lib. VII, 1, 5, 6, 7, 8, 9, 10, ad Radegundem post reditum :
Unde mihi rediit radiant! lumine vultiis?
Quac nimis absentem te tenuere morae?
Abstuleras tecum, revocas mea gaudia tecum,
Paschalemque facis bis celebrare diem.
Carmin.^ lib. X, passim.
2. Fortunat, Carmin., lib. V, 1, deNupliis Sigiberti Brunechildisque reginœ :
Clarior aetherea Brun echil dis lampade fulgens, Altéra nata Venus, regno dilata decoris, Nullaque Nereidum do gurgite talis [bero, Oceani sub fonte nata non ulla napaea Pulchrior :. ipsa suas subdunt tlbi flumina nymphas.
Ibid., 2, 7; VIII, d, ad Chilpericum regem :
Regibus aequalis, de carminé major haberis. Ibid., 2 ad Chilpericum regem et Fredegundem, Ibid.', 3.
Chrodinus, Bodegisel, Faramond, Béruif, tous Germains d'origine ; Magnulf, qu'il loue de son grand savoir en jurisprudence ; Gogo, dont il compare l'éloquence à la lyre d'Orphée, et dont tous les discours sont des rayons de miel. A leur tour, les barbares, jaloux de se perfectionner dans les lettres latines, consultent le savant maître qui leur est venu d'Italie. Un évêque franc, nommé Bertramm, lui envoie des vers, et Fortunat lui répond: « La feuille que tu m'adressais m'a porté des vers € sublimes, et des paroles dignes d'un sage qui ^ chausse le cothurne. Pendant que je parcourais « les lignes retentissantes de tes vers écumants, « j'ai cru livrer mes voiles à une mer agitée. Ton € poème roulait des flots orageux, comme l'Océan « quand il semble soulever les eaux de ses sources, € pour les jeter sur ses rivages. Je doute que Rome, « la ville vénérée, entende des chants si pompeux « aux lectures qu'applaudit le forum de Trajan. « Certes, si tu avais récité de si nobles paroles en « présence du sénat, on eût mis des tapis d'or « sous tes pieds ; tu verrais tes vers, portés par la « faveur du peuple, courir sur les places, dans les « carrefours, et passer de ville en ville. Toutefois, « seigneur, j'ai noté quelques endroits où la nou- «veauté s'introduit furtivement à la place delà « règle antique. Dans un petit nombre de vers, « une syllabe de trop a rompu la mesure, et la muse « gémit de se sentir un pied boiteux. » On voit que Fortunat ménageait ses disciples, mais sans leur taire la vérité. Au fond de sa retraite, il tenait
école d'éloquence et de poésie, pardonnant à ses turbulents élèves plus d'une infraction aux règles de la langue, espérant bien de cet âge violent dont Grégoire de Tours avait désespéré. Sans doute il n'eut ni la verve, ni l'élévation, ni la tristesse solennelle de Grégoire de Tours ; mais il n'eut pas à essuyer les mêmes tempêtes ; il vit l'avenir d'un lieu plus serein, et se trouva plus juste pour avoir été plus indulgent \
En effet, ces Germains, que nous avons vus si longtemps impatients de toute règle, commençaient à se plier aux lois du travail, à souffrir qu'un maître châtiât leur langage, chargeât leur mémoire, disciplinât leur pensée. Quand tout l'effort de la royauté mérovingienne était de rappeler les temps romains, il fallait bien qu'elle en adoptât la langue. Childebert avait appris le latin, s'honorait d'aimer la paix, la justice et les lettres, et se faisait représenter à la porte de l'église de Saint- Vincent en robe longue et tenant un livre. Charibert semait sa prose de toutes les fleurs de J 'ancienne rhétorique, Chilpéric s'était élevé jusqu'à la poésie, et avait composé deux livres de vers. Si Gré-
\. Forlunat, Carmin., VI, 1,5,7, 10, 15, 17, 21; VII, 11, 12, 16, 20, ad Berlegrammum episcopum :
Ardua suscepi missis epigrammata chartis.
Atqiie colhurnato verba rotata sopho.
Percurrens lumido spunaaniia carmina versii,
Gredidi in undoso medare'vela freto...
Ex quibus in paucis superaddila syllaba fregit,
Et pede IsBsa suo musîca clauda gémit.
Carmin., VIII, 16. II célèbre ainsi l'évêqfue Baudoai : Florens in studiis, et sacra lege fîdelis.
goire de Tours affirme que les vers du poète couronné se tenaient mal sur leurs pieds, la postérité, plus complaisante, n'en jugea pas de même, et la statue de Chilpéric fut sculptée au portail de Notre-Dame, un violon à la main, dans l'attitude d'Apollon. Clotaire II avait reçu une éducation savante, qui lui apprit à craindre Dieu et à supporter les hommes \ L'exemple des rois entraînait leurs compagnons de guerre. Les chefs les plus belliqueux, aux jours de fête, aimaient à entendre alternativement la harpe du chantre barbare et la lyre du Romain. Dans cette impatience de jouir, qui leur faisait essayer tous les enchantements de la civilisation, plusieurs finissaient par s'attacher aux plaisirs d'esprit. Ce môme Gogo célébré par Fortunat, et devenu plus tard maire du palais d'Austrasie, adresse des vers à un ami, et s'excuse si un trop long séjour chez les Germains, au milieu de tant de nations dont il faut parler les idiomes, lui a fait oublier les leçons du rhéteur Parthénius. Le Franc Ebrulf, honoré depuis sous le nom de
1. Fortimat : « Quum bella odisset (Childeberius), pacem, et litteras ac justitiam amabat, primus enim regum nostrorum latine scivit. >•
Idem, Ccvnnin.j V, 2, ad regem Charihertum :
Quum sis progenilus clara de stirpe, Sicamber, Floret in eloquio lingiia latina tuo.
Idem, Carmin.^ VIII, ad regem Chilpéric. Gregor Turon., VI, 46. Aimoin jujje moins sévèrement les vers de ChilpériCn Pour les deux statues de Ghildebertet de Chilpéric, voyez Montfaucon Monuments de la monarchie^ t. I.
Frede^'ar., 42 : « Istc Chlotarius (secundus) fuit patientiae deditiis, litteris eruditus, limens Deum. »
saint EvTOult, avait été appliqué dès Tenfance aux sciences divines et humaines, et y fit des progrès si rapides, que le roi Childebert l'appela au palais^ dont il devint J 'ornement par l'éloquence de ses plaidoyers et par la sagesse de ses conseils. Attala, fils d'un seigneur bourguignon, fut nourri dans l'étude des arts libéraux longtemps avant l'âge oii la vocation religieuse le poussa à s'enrôler dans la milice de saint Colomban.La noblesse germanique commence à rivaliser de zèle avec les sénateurs gallo-romains, à faire asseoir ses enfants dans les écoles pour y recevoir une instruction non pas ecclésiastique seulement, comme on a coutume de le supposer, mais littéraire, et capable de les préparer aux fonctions de la cour comme aux dignités de FEglise \ Les lettres pénètrent dans l'éducation des femmes, et une illustre personne nommée