Fortunat, Carmin., IV, 17. Epitaphium Wilithrudse
Sanguine nobilium generata Parisius urbe Roman a studio, barbara proie fuit.
Fortunat mourut vers 609. Il était nécessaire de pénétrer avec lui dans les mœurs littéraires de la Gaule, et particulièrement de l'Aquitaine, afin de savoir si Ton peut trouver place dans la même province, à la même époque, pour un écrivain qui éclairerait d'une lumière bien plus vive l'histoire des écoles et de renseignement. Il s'agit du grammairien de Toulouse, Virgilius Maro. Le savant éditeur de ses écrits le place à la fin du sixième siècle. Plusieurs critiques refusent de croire qu'un livre si étrange, mais qui suppose une culture'active des lettres^puisse être contemporain de Frédégonde et de Brunehaut.Tout ce qui précède détruit cette objection, et nous permet de laisser, au moins provisoirement, le grammairien Virgile en possession de sa date présumée, sauf à la confirmer plus
Ingenium mite torva de gente trahebat : Vlncere naturam gloria major erat.
Vita S. Wallarici (auctorc quodam vni seculi),apud Mabillon, A, SS. 0. S. B., Il, 17 : « Nam quum esset in Alvernia regione ortus et adhuc puerulus... oviculas patrii siii ibidem par pascua laeta circumagens, et per amœna vireta eas conservans, aucÛvit in locis vicinopum propinquis qualiter nobilium parvulorum " mos est doctoribus instpuepe scbolas. Exin, tali desiderio provocatus, tabellam sibi faciens, cum siimma veneratione, humili prece e prsBceptore iiïfantium, depoposcit ut sibi alphabetum scriberet.., » etc.. Cf. Gregor Turon., Vitae Patrum .IX, de S. Patroclo : « Quum decem esset annorum, pastor ovium destinatui% fratre Antoaio tradito ad studia litterarum... reliquit oves, et studia puerorum expetivit. » Mais le nom de Patrocle indiqpie un Gaulois plutôt qu'un barbare.
Fredegar., Bist. franco?*, epitomat. I : « Quod prius Virgllii poetsB ndrrat historia, Priamum'primum habuisse regem, quum Troja fraude Ulyxis caperetur, exindeque fuisse egi*essos. Postea Frigam habuisse regem... Depuo, bifaria divisione, Europam média ex ipsis pars cum Francione eorum rege ingressa fuit, » etc.
sûremeat par les preuves qui résulteront d'une étude rapide de récrivain et de ses ouvrages. Ce que le temps en a sauvé se réduit à huit Epîtres au diacre Germain, sur les parties du discours^ suivies de quinze Lettres à Fabianus sur divers sujets de grammaire. Sous des titres si arides on ne s'attend assurément pas à trouver la succession des professeurs aquitains, les traditions mystérieuses qu'ils se transmettaient depuis un siècle, les disputes qu'ils soutenaient jour et nuit, pendant que, sous les murs de leurs villes, les Francs et les Yisigoths s'entr 'égorgeaient *.
Voici en quels termes Virgile^ commence Thistoire de son école, et ce qu'il appelle le Catalogue des grammairiens: « Le premier. (ut un vieillard « nommé Donatus, qui habitait Troie, et dont on « assure qu'il vécut mille ans. Il vint auprès de « Romulus,le fondateur de Rome, qui le reçut avec « beaucoup d'honneur. Il y passa quatre ans, y « fonda une école, et laissa à sa mort un nombre « infini d'ouvrages, où il proposait des questions * comme celle-ci : « Quelle est la femme, ô mon « fils ! qui allaite d'innombrables enfants, et dont « le sein s'épuise d'autant moins qu'on le presse « davantage ? C'est la science. » Il y eut au même € lieu de Troie un Virgile auditeur du même Do- « natus, très habile à composer des vers, qui 4i écrivit soixante-dix volumes sur la métrique, et
1. Virgilii Maronis Epist, de octo partibus orationiSj ejusdem Epitomap, apud Mai, Âuctores classici e codicibus Vaticanis^ t.V, p. i,97. Editons praBfatio, v-xxxiii.
€ une lettre créclaircissements sur le verbe, à Yir- € gile l'Asiatique. Virgile TAsiatique fut le disciple « du premier, homme d'un grand génie, si prompt « à rendre service, que jamais la parole de celui « qui l'appelait ne le trouvait assis. Tout enfant « je l'ai connu, et de sa main il me. traçait des le- € çons. Il était souverainement honoré en Cappa- « doce, d'un commerce très doux, versé dans les « sciences physiques^ dans le comput de la lune et « des mois. 11 expliquait à ses écoliers le bruit du « tonnerre par un vent qui souffle plus haut que « les au très, et qui se fait entendre à des moments «marqués. J'ai aussi. connu l'Espagnol Ilistrius, « qui a porté tout l'éclat de son éloquence dans ses « livres d'histoire. Grégoire l'Egyptien s'était ap- « pliqué avec zèle aux lettres grecques ; il avait « composé une histoire de la Grèce en trois mille « livres. Balapsitus de Nicomédie, mort il y a peu 4c de temps, avait traduit en latin des livres de € notre loi, que j'avais en grec. Il y eut aussi trois « Julien, l'un en Arabie, l'autre en Inde, le troi- « sième en Afrique, qui furent les précepteurs de € mon maître Enée, et dont il recueillit les livres^ € grâce à l'art qu'il avait d'écrire en notes. Il y « trouva qu'à peu près au temps du déluge il y eut « un grand homme du nom de^ Maro, dont les € siècles ne suffiront pas à célébrer la sagesse. € C'est en mémoire de lui qu'Enéé a voulu m'ap- € peler du nom que je porte. Car, remarquant les € grandes dispositions qui étaient en moi: Celui-ci € de mes fils, dit-il, se nommera Virgilius Maro,
< car l'âme de l'antique Maro revit en sa per-
< sonne *. »
Assurément si de tels récits ne sont pas d'un bomme en délire, il faut leur prêter un sens allégorique. En effet, de nombreux détails ne permettent pas de contQ^ter la réalité des personnages qui se cachent sous ces noms étrangers ; et nous trouvons la première clef de Ténigme dans le témoignage d'Abbon de Fleury, qui fait vivre notre auteur à Toulouse. Toulouse était donc la Rome des Gaules, de même que Rome était la seconde Troie. En continuant l'interprétation, nous pourrions reconnaître dans le nouveau Romulus le roi Euric, fondateur de la monarchie des Visigoths. Il ne faut point s'étonner de voir au sixième siècle fleurir tant de Virgiles. Les temps barbares aimèrent ce nom : c'était pour eux le nom d'un sage, d'un prophète, qui, dans la quatrième églogue, avait prédit l'avènement du Sauveur ; j allais dire : le nom d'un saint. On connaît un Virgile diacre de Ravenne, un Virgile archevêque d'Arles; sans parler de Virgile que nous avons vu porté au siège de Salzbourg. Ceux qui se vouaient aux lettres, à
1. Virg^ilii Epitom. V. De catalogo grammaticorum, p. 123 : « Primus igitur fuit quidam senex Donatus apud Trojam, quem fepunt mille vixisàe annos. Hic quum ad Romulum, a quo condiia «st Roma urbs, venisset, gratulantissime ab eodem susceptus, quatuor continues ibi fecit annos, scholam construens et innumel'abilia opuscula relinqpiens, in quibus problemata proponebat, diceos : « Quae sit mulier ilia, o flli, quœ ubera sua innumeris « filiis porrigit?... » etc. Unde iEoeas, quum me vidisset ingeniosum hominem, me hoc vocabulo jussit .nominari, dicens : « Hic filius meus Maro vocabitur, quia in eo antiqui Maronis spi- < ritus redivivit, »
l'Eglise, aux soins de TEtat, n'hésitaient point à faire d'autres emprunts à l'antiquité. Et quand notre grammairien cite Homère, Caton, Térence, Varron, Cicéron, Horace, Lucain, gardons-nous de croire qu'il s'agisse des grands écrivains classiques : nous n'avons affaire qu'aux maîtres de grammaire, parés de ces noms pompeux qu'ils mettaient volontiers sur le voile de pourprée suspendu comme une enseigne à la porte de leurs écoles*.
Il est vrai que ces écoles rivalisaient d'activité, d'opiniâtreté, avec celles qui firent la gloire d'Alexandrie, de Rome et de Milan. Virgile avait assisté, dans sa jeunesse, à une assemblée de trente grammairiens réunis pour traiter des intérêts de l'art. On y décida que rien n'était plus digne d'occuper les méditations des savants que la conjugaison du verbe, dont l'emploi dominait toute la syntaxe latine. Lors de ces délibérations communes qui réunissaient tous les maîtres, ils se divisaient en deux sectes vouées à des disputes éternelles. Les deux chefs, Térentius et Galbungus, avaient passé, disait-on, quatorze jours et quatorze nuits à débattre si le pronom ego avait un vocatif; et comme ils ne pouvaient s'entendre, la question fut renvoyée au grammairien Enée, qui accorda le vo-
1. Mail Prœfatio, VIT, VIII, et sqq. Virgilius, p. 32 : « Gallus noster, » p. 44 : « Multi nostporum maxime Gallorum in qiiibusdam Qallorumnostrorum scriptis.»AbboFlorianensis, apud Mai, t.V, 349 : « Licet Vir^ilius Tolosanus in suis opusculis asserat. » Maii Prœfatio, XIV : Auctores apud Virgilium grammaticum mémoraii ; les auteurs cités sont au nombre de quatre-vingt-sept.
catif au pronom, pour le cas seulement où on l'emploie dans une phrase interrogative. Mais cette controverse n'égala pas l'éclat de celle qui mit aux prises Régulus de Cappadoce et Sédulius le Romain. Il s'agissait de savoir si tous les verbes ont un fréquentatif : les deux savants, touchés d'une question si grave, restèrent en conférence quinze jours et quinze nuits sans dormir, sans se mettre à table; et l'affaire en vint presque aux couteaux tirés. Les femmes elles-mêmes cédalient à l'attrait de ces études : elles ne reculaient pas devant la publicité de l'enseignement. On citait les écrits de Sulpicia ; mais cette docte personne n'avait point l'autorité de Fassica, qui avait professé, et dont la gloire devait durer autant que l'univers. Le feu sacré ne s'était pas éteint en arrivant jusqu'à Virgile ; le gouvernement des syllabes ne lui laissait pas de repos : il raconte qu'une nuit l'Espagnol Mitterius, qu'il honorait comme un prophète, vint frapper à sa porte, et, en retour de son hospitalité, lui promit de répondre à ses questions. Le grammairien, tiré de son sommeil, ne demanda qu'une chose : le moyen de discerner la valeur d'un terme qui peut offrir deux sens sous les mêmes lettres, et comment savoir quand le mot hic est adverbe et quand il est pronom \
1. Vipgilii Epitome, X, p. 140 : « Memini me, quum esscm adoloscentulus scholaribus studiis dedilus, quodam interfuisse die convenlui grammaticorum, qui non minus quara triginta in unum positi, in laude artium et décore componendo multa quaesivere, » etc. ~ Ibid., p. 24 : « Dispute de Gàlbungus et de Terentius. » Ibid.i p. 45 : « De his formis verborum in ter Reguluia
Si leurs contemporains blâmaient cette passion de disputer, et tant d'ardeur à tourmenter les huit parties du discours, ces savants maîtres prenaient en pitié les profanes qui ne connaissaient pas toute la profondeur de la grammaire latine. « Car, disent-ils, qui croira jamais la latinité « si étroite et si pauvre, que chaque mot n'ait « qu'un sens et qu'un emploi, quand on compte « douze genres de latinité, et que chacune a plu- « sieurs grammaires ? » C^est ici, en effet, que le voile de Técole commence à se lever» et nous introduit dans un monde littéraire où tout est nouveau ^
Les bornes étroites dans lesquelles s'étaient renfermés les anciens grammairiens ne pouvaient plus contenir Fambition de leurs successeurs. Las de relire et d'interpréter sans fin les écrivains classiques ; ne trouvant plus un vers de FÉnéide qui ne fût chargé de commentaires ; poussés d'ailleurs par ce besoin d'innover qui poursuit l'esprit humain, ils en étaient venus à se créer pour eux
Cappadocem et Sedulium Romanum non minima quaîstio habita est, quae iisque ad gladiorum pêne confliclum per\^enit. Qulndeoim naiïKiue diebus tolidemrfue noctibus insomnes et indapes permansere. » P. 22 : « Fassica quoque fœmina tam sapiens et scholastica, ut nomen ejus quamdiu orbis erit ccrtissiine celebrctur. »■ P. 12, visite noctui'ne de Mitlei'ius à Virgilius.
i. Vipgilii Epist. III, de Verbo : « Respoiidendum bis qui nos profano ac canino ore adlatrant et lacérant, dicciitcs nos in omnibus artibuii conlradicos videri no bis invicein, quuin id quod alius affirmât alius destruere videatur, nescientes quod latinitas tanta sit et tam profunda, ut multis modis ac fanisfaris (sic) sensibus explicare neccsse sit, praBsertim quum lalinitatis ipsius gênera duodecim numéro habeantur, et unumquodque genus militas in se complectatur arles. »
seuls, et pour leurs disciples favoris, un autre idiome et une autre littérature. Us en donnaient trois raisons. Us se proposaient d'abord d'exercer la sagacité des élèves, ensuite de prêter à l'éloquence un ornement de plus ; enfin de ne point livrer aux profanes les connaissances réservées au petit nombre des adeptes, selon cette maxime antique: «Ne jetez point les perles aux pourceaux. Et « en effet, ajoutaient-ils, si ces sortes de gens évente taient notre science, non seulement ils traite- « raient sans pitié le peuple des campagnes, ils € n'auraient pour nous ni honneur ni respect; « mais, à la manière des pourceaux, ils se jet- € teraient sur ceux qui auraient voulu les parer. » Voilà pourquoi Virgile l'Asiatique avait distingué douze sortes de latinité. La première était la langue dotons, vulgaris, W avait appelé la seconde assena désignant ainsi le langage abrégé, sténographique des notaires qui faisaient profession de recueillir les actes publics. La troisième, semedia^ tenait de l'idiome vulgaire et de l'idome savant. La quatrième, numeria, altérait les noms de nombre. Celle qu'on nommait lumbrosa allongeait le discours, et employait quatre mots pour un ; celle qu'on appelait 5ynco//a abrégeait tout, et par un mot en remplaçait quatre. Les six autres : métro fia^ behabia, bresina, militena, spela, polema^ faisaient subir au langage des changements dont on ne se rendrait point compte, si Virgile ne prenait la peine de citer les douze noms du feu. Le ^iilgaire l'appelle ignis ; mais les sages le nomment
qîtoquevihabisy parce qu'il cuit ; ardon, parce qu'il s'embrase ; calax, parce qu'il chauffe ; spiridon, parce qu'il exhale une vapeur; rusin, de la rougeur du charbon ; fragon^ des fracas de la flamme; fumaton, de la fumée; ustrax^ puisque le feu consume; sehiseuSy à cause du silex d'où on le tire; œneon, du vase d'airain qu'on lui confie. C'est ainsi qu'on arrivait à créer douze signes pour une même pensée, et qu'on se réservait une langue philosophique, mystique, au-dessus de celle qu'on avait l'humiliation de parler avec tout le lïionde \
Toute l'école admit les douze latinités de Virgile l'Asiatique, et ne s'occupa désormais que d'y porter de nouveaux raffinements. Le premier soin était de créer des mots : on empruntait à la langue grecque des racines dont on modifiait la dissidence : on disait charaxaré "^owv écrire; de thronos^ trône,
1. Virgilius Maro, Epitom.^ p. 100 : « Ob très causas phona scinduntur : prima est ut sagacitatera disceotium nostrorum tn inquirendis atque inveniendis his quae obscura sunt, adppobemus ; secunda, propter decorem aedificationemqueeloquentiae; tertia, ne mystica quae solis gnaris pandi debent passim, ab infimis ac stultis facile reperiantur; ac, secundum antiquum, sues margaritas calceot. Etenim si illi didicerint hanc sectam, non solum in agris nihil agent pietatis, verum etiam porcorum more ornatores suos laniabunt. » EpUom., p. 124 : « Hic (Virgilius Asianus) scripsit librum nobilem deduodecim latinltiètibusquashisnuminibus vocavit Prima latinitas usitata, secnndBi assena^ ierûa,semediaf etc. — 99. Ut autem duodecim generum experimentum habeas, unius licet nominis monstrabimus exemple. In usitata enim latinitate, i ignis habetur qui sua omnia ignit natura; 2quoquevihabiSj quod incocta coquendi habeat ditionem; 3 ardon dicitur, quod ardeat; 4 calax, calaciSj ex calore. » — Je soupçonne que ces 'grammairiens se vantaient beaucoup, et je doute qu'ils eussent jamais complété le dictionnaire de leurs douze langues.
OU faisait thors^ le roi qui s'y assied. D'autres fois on se contentait de supprimer des lettres ou de les déplacer : le commun des hommes disait heri, hier : les savants disaient rhei. S'il était permis d'écrire en langue intelligible, il fallait cependant que la main des maîtres se fît sentir par l'emploi des prépositions qui leur étaient particulières : con pour apud, salion pour ante^ cyrpn pour contra. Eu second lieu, on recourait aux artifices de récriture, et à ce qu'on appelait scinderatio phonoriim: tout se réduisait à rompre les constructions, les mots, les syllabes; à écrire en chiffres, et, par \ exemple, à tracer sur les tablettes rr ss ppmm nt ee 00 au H. Le correspondant, qui' avait le secret du chiffre, lisait : Spes Romanorum periit. Troisièmement, on bouleversait la grammaire en donnant aux noms d'autres cas, aux verbes d'autres temps et d'autres modes. Les grammairiens n'avaient gardé d'user des^ déclinaisons qu'ils faisaient répéter aux écoliers; ils'avaientc/oc^w^rfoc^M, sanctus sanctii. Leurs conjugaisons enrichissaient la grammaire : Navigare pontiim ne remplissait pas Toreilie : quand on avait la passion de l'harmonie imitative, on disait à Tinfinitif Navigabere pontnm. Enfin^ à la prosodie des poètes classiques, on substituait une versification nouvelle, dont les dactyles et les spondées semblent mesurés, non par la quantité, mais par l'accent. Au milieu des obscurités de cette étrange poétique, on remarque cependant les compositions que Virgile nomme des proses, et qui rappellent en etîet les proses
de TEglise, composées de vers de huit syllabes, comme ce chant sur le lever du soleil :
Phœbus surgit, cœlum scandit, Polo claret, cunctis par et.
A ces coupes faciles, à ces rimes, on commence à soupçonner que le grammairien se méprend, et qu'au moment où il promet les règles d'une métrique savante, c'est le secret de la poésie populaire qu'il laisse échapper. A Dieu ne plaise toutefois qu'il ait voulu encourager les poètes à chanter pour tous, ni se départir de cet art qui tourne tout Teffort de la parole à cacher la pensée !*I1 en multiplie les exemples, et finit par une énigme de sa façon, qui atteint si bien le sublime du genre, que nous n'avons assurément pas la présomption de l'expliquer*.
Arrivée à ce point, il semble que l'école de Toulouse ne soit plus qu'un refuge de gens de lettres en délire ; et on a peine à croire Virgile, quand il cite des ouvrages entiers composés par les Cicérons et les Lucains de son temps, dans ce pro-
1. Virgilius, EpistoL, ^, 9: « Quod grsBce .dicitup Thronus, unde et qui in eo sedet thors, id est trex nominatur. » P. 13, Charaxare; p. 94, Anthropeus; p. 97, Catizo; p. 89 : « Quia de usitatis praepositionibus usitalus sermo pêne pueris philosophorum est, idcirco et inusitalas praepositiones ex quarto philosophicae latinitatis sumanus. * 11 faudrait citer tout l'Epitome II, De scinderatione phonorum, p. 100 et suivantes, et l'Epitome III, De
Metris.
Voici le commencement de l'énigme de Virgile, EpisloL, p. 94: « Vastum personet ponticum ponto:ex natum naturo natum natu- « ram nataturus : terni terna flumen fontes fron da ex unaundliam « daturi sepnasomper atur aspir... »
digieux système de grammaire, d'orthographe et de versification. Toutefois, sous tant de puérilités, on finit par découvrir des pensées plus graves, des croyances religieuses, des doctrines philosophiques. Virgile est chrétien : en adressant au diacre Germain ses lettres sur les parties du discours, il lui demande des prières : c'est au service de la loi divine qu'il veut mettre toute l'éloquence et tout le savoir des hommes. Si donc, dans l'étude des choses humaines, quelques difficultés se soulèvent contre les antiques doctrines des Hébreux, il faut que les oracles de. la terre se taisent devant ceux du ciel. Car, dit-il, ceux-là font un emploi misérable de leur courage, qui veulent défendre la science des philosophes en attaquant l'autorité de la sagesse hébraïque, parce qu'ils la trouvent vieille et inculte.. Pour lui, fidèle aux saines maximes des Pères, il ne juge pas que ce soit trop pour éclairer le monde des deux lumières de la foi et de la raison. Il loue rÉglise de la coutume qu'elle garde, selon la tradition apostolique, « de conserver sépa- « rément les écrits des philosophes païens et ceux « des chrétiens. Car, voyant que les hommes nour- € ris dans les études libérales et dans les lettres € séculières, en se faisant chrétiens, avaient be- « soin de conserver l'habitude de la science ; consi- « dérant d'ailleurs qu'on ne pouvait les arracher à 41, leurs travaux accoutumés; et qu'enfin des hom- « mes éloquents rendraient le service de commence ter et de relever les livres de la sagesse divine, € si, en se convertissant au Seigneur, ils persévé-
a raient dans l'exercice de Téloquence : les doc- € teurs de l'Eglise décidèrent prudemment qu'on « ferait deux bibliothèques, l'une pour les livres € des philosophes chrétiens, l'autre pour les écrits « des gentils, de peur que, si Ton coufondait les « infidèles avec les fidèles, il n'y eût pas de distinc- € tion entre ce qui est pur et ce qui ne l'est pas. » Ce témoignage est considérable, comme preuve de la tolérance de l'Eglise à l'égard des écrivains païens : il éclaire d'un jour nouveau l'époque du grammairien de Toulouse. On assiste aux dernières luttes de la philosophie ancienne avec la nouvelle religion, qui lui dispute encore un petit nombre de cœurs indécis. Fabianus, disciple de Virgile, avait fait profession de paganisme avant d'être purifié par le baptôme. Un autre maître du même temps, nommé Don, grammairien et rhéteur, était devenu prêtre de l'Eglise chrétienne ; Virgile lui-môme ne devait pas rester spectateur oisif du combat : il écrivit contre les infidèles un livre de la Création du Monde \
1. Vipgilius Maro, Prxfatio^ p. 5. Epitome I, p. 99. Epistol., p. 41. Ce passage est de la plus haute importance pour l'histoire de l'Eglise et des lettres aux temps barbares, puisqu'il établit en quelque sorte la jurisprudence ecclésiastique en matière de livres païens. Il aurait plus de gravité, s'il s'agissait expressément de TEglise romaine. Mais, dans le langage de notre Virgile, Rome désigne Toulouse, qui, du reste, devait avoir la tradition commune de l'Occident .
« Hune namque morem, ex apostolicorum auctoritate virorum, romana tenuit ac servavit Ecclesia, ut christianorum libri philosophorum seposili a gentilium libris haberentur. Quum'enim necesse haberent homines in liberalibus secularis litteraturae studiis nati educatique, ut sapientiae ipsius consuetudinem fidèles ad hue retinerent... hocce subtilissime statuerunt ut, duobus librariis compo-
Mais, en prenant parti pour la révélation, il ne s'était point déclaré Tennemi de la saine philosophie. Il honorait comme philosophe « quiconque porte à l'étude des choses divines ou terrestres un cœur pur et une active sollicitude». Pour lui, la philosophie digne de ce nom était la source et la mère de tout art et de toute science; elle embrassait la poésie, la rhétorique, la grammaire, la dialectique, la géométrie, c'est-à-dire la connaissance de la terre et des herbes qu'elle produit. € D'où vient, remarque-t-il, que nous rangeons les médecins parmi les géomètres. » Il y ajoute l'astronomie et la physique, qui dispute, dit-il, de la nature des choses. Au milieu de tant de sujets d'étude, la première préoccupation du sage, et le fond même de toute philosophie, c'est la connaissance de Thomme; et on ne peut s'empêcher de reconnaître un souvenir confus de la doctrine platonicienne, quand Virgile, pour animer ce composé d'éléments arides, liquides et froids qui doivent former l'homme, veut la réunion de trois âmes. La ipTeniière(anima) donne la vie au corps, reçoit les impressions de la nature, et ne distingue pas l'homme du reste des animaux: la seconde (mens) recueille les impressions des sens, les retient.
sitis, una fidelium philosophorum libros, et altéra gentilium scripta contineret. >
Praefatio, p. 3 : « Fabiaaum puerum meum peritissimum ac docillimum, tune gentilem, nunc fidelem baptismale pupificatum ». P. 38 : « Donem prius rhetorem simul et grammaticum, postea fidelem, modo presbyterum. » P. 92 : « Quumlibrum de Greatione mundi adversus pagaaos ediderimus. »
les combine et s'élève aux vérités abstraites ; la troisième {ratio) est la raison d'en haut, qui descend dans la pensée ainsi préparée, lui apporte la lumière et le feu, et lui livre les choses célestes. C'est donc avec raison qu'on a considéré l'homme comme un monde en abrégé, puisqu'il contient tout ce qui compose le monde visible : « terre par « le corps, feu par l'âme, ses pensées ont la rapide dite de l'air, sa science 1 éclat du soleil, sa € fortune Tinstabilité des phases de la lune ; sa « Jeunesse est un printemps fleuri, ses vices sont € des monstres, et son cœur une tempête*. »
De telles doctrines n'étaient pas sans grandeur, et on ne peut d'ailleurs méconnaître ce qu'il y avait
1. Epitome III, p. 113 : « Philosopbia est amor quidam et intentio sapientae, quia fons et matrix est omnis artis ac disciplinae,.. » 115 : « Geometria est ars quaeomuium herbarum graminumqiie experimentum enuntiat : unde medicos, geometros, vocamus, id est, expertes herbarum... » 116 : « Triplex quidem in homine status est : anima quidem naturalia sapil. Mens autem mopalia intelligit. Ratio vero superiora et cœlostia perlustrans, intellectum quodammodo ignitum flammosumque possidet...Non immérité itaqp-ie prseceptores nostpi, Sulpicia atqp-ie Istius, hominem mundi minoris nomine censuerunt ; quippe qui in se ipso habet omnia, ex quibus mundus constat visibilis : terra enim in corpore, ignis in animo, aqua in frigiditate... mare quoque undosum belluosumque in turbinosa cordis profunditate et in ipsa ratione. » Ce passage rappelle les mythes de la mythologie germanique et Scandinave, qui représentent tantôt le monde formé des membres du premier homme, tantôt le premier homme formé de tous les éléments du monde. Cf. les Germains avant le christianisme, chap. I et II.
h'Epitome IV donne une suite d^étymologies dont plusieurs rappellent celles d'Isidore de Séville, des grammairiens et des jurisconsultes latins. Quelques-unes peuvent servir à faire connaître les idées de l'auteur et de ses contemporains en matière de physique et d'histoire naturelle. Cf. Epitome V, p. 127 : Comment Virgilius Asianus expliquait le tonnerre.
de connaissances réelles dans une école où l'on faisait profession d'étudier le latin, le grec et Diébreu. Toutefois ce qui me touche davantage, c'est que ces esprits égarés finissent par douter de leur science, et par soupçonner la vanité des travaux qui dévoraient leurs veilles. Enée, le maître de Virgile, avait coutume de l'instruire par des comparaisons et des paraboles. Un jour qu'il lui montrait un rocher creusé par les eaux : « Vois, mon fils, € lui dit-il, cette pierre nue que les flots ont ron- « gée : ainsi le sage est rongé par les flots du sa- € voir où il s'enfonce ; et, au milieu de ses plus € chères études, il se sent encore malheureux. » On aime à saisir ces rares accents d'une sagesse véritable, et à retrouver des hommes là où l'on ne croyait plus voir que des vieillards redevenus enfants *.
Et maintenant nous connaissons assez les écrits de Virgile, pour en fixer la date au milieu des conjectures contraires des critiques, qui hésitent entre le cinquième siècle et le huitième, entre le temps de Sidoine Apollinaire et celui de Charlemagne. Premièrement, tout indique une époque où le paganisme vaincu résiste encore, où il se réfugie dans le culte de la philosophie et des lettres, et s'efforce de sauver au moins l'autel des muses. On voit des infidèles, nou seulement parmi les barbares, mais parmi les lettrés ; on se félicite de la
\. Epist. 94 : « Dixit mihi (^Eneas) : Vide, fili, doceat le lapis hic nudus, quem vides aquis corrosum : sic sapiens aquis suis corroditur; hoc est, sapientiœ sludiis infelix in mundo habetur. »
conversion des uns, on écrit contre les autres. En second lieu, il faut que l'antiquité n ait pas péri, qu'elle vive encore, quoique défigurée, dans ces assemblées de grammairiens convoquées pour sauver la langue au moment de la ruine des institutions. Il faut enfin que la barbarie soit bien menaçante, puisqu'elle réduit les lettres à se cacher: car, des différents motifs par lesquels Virgile justifie l'emploi d'un langage secret, celui qu'il développe davantage est assurément le plus sincère. En présence de ces terribles Germains, hauts de sept pieds et qui passaient pour anthropophages ; quand, du fond de leurs manoirs, ils tenaient les campagnes dans l'épouvante et les villes voisines en respect ; quand déjà la plupart savaient assez de latin pour épier les discours et surprendre les correspondances, il fut pardonnable à de pauvres rhéteurs de se faire un idiome inintelligible à leurs ennemis, de s'écrire en chiffres, et de se constituer en société secrète *.
1. Sup l'époque du grammairien Virgile on a proposé trois opinions. Le cardinal Mai", Introd., p. '10, indique, comme la date la plus probable, la fin du sixième siècle, et s'appuie surtout du passage où Virgile cite le chant de la reine Rigadis, c'est-à-dire Rigonthe, fille de Chilpéric. M Orelli {Lectiones petronian., p. 3) adhère à cette conjecture. Au contraire, M. Quicherat, dans un savant travail {Bibliothèque de Vécole de Chartres^ II, 3) fait remonter le grammairien de Toulouse jusqu'à la fin du cinquième siècle; il en, donne pour raison principale qu'au tempe de Chilpéric il n'y avait plus ni païens à convertir, ni culture intellectuelle. Nous croyons avoir répondu à ces deux difficultés. Enfin M. Osann .(BeUrxge zur gr. und lat. Litteralur Geschichte, t. II, p. 125, et Hall. litt. Zeitung, 1836, Erganzlb.^ n° 48) fait descendre le faux Virgile jusqu'au temps de Charlemagne. La plus forte raison qu'il en donne est cette mention écrite en marge d'un manuscrit de la
46a CHAPITRE IX,
Aucun de ces traits ne convient aux temps carlovingiens, à un.e époque toute chrétienne, où l'on convertissait encore des Saxons, mais oii l'on ne baptisait plus de rhéteurs latins. Comment admettre au huitième siècle, lorsque la France était réduite à recevoir presque toutes ses lumières de ritalie, de l'Angleterre et de Tlrlande, Texistence d'une école nationale à Toulouse, qui compterait quatre générations et cent vingt ans de durée ? Enfin, ce qui fait la grandeur littéraire du règne de Charlema]gne, c'est la passion, non de cacher, mais de populariser la science ; c'est le besoin, non de fermer les portes de l'école, mais de les ouvrir, et d'y pousser, de gré ou de force, le clergé, la noblesse, et jusqu'aux enfants des serfs ; c'est enfin la pratique sincère de d'enseignement chrétien, qui n'a pas de doctrines ésotériques, qui ne partage pas les hommes en deux classes. Tune d'initiés,
bibliothè(pie de Leyde, contenant des fragments* de notre grammairien : « Virgiliiis fuit Caroli Magni tempoiibus. » Mais Lindemann a remarqué que les notes marginales de ce nianiisrrit étaient d'une main plus récente. M. Osann croit reconnaître, dans le Scdulius et l'Ethorius du faux Virgile, un grammairien irlandais du neuvième siècle, et un évêque espagnol qui figura dans la controverse de l'Adoptianisme ; enfin, il pense retrouver Virgile luimôme dans ce vers d'une épître d'Alcuin à Gharlcmagne :
Quid Maro versificus solus peccavlt in aula?
Mais, tout en craignant de nous trouver en coniradiction avec un philolo:<'ue d'une sr grande autorité, nous aurons lieu de prouver dans la suite de ce travail, que le Virgile dont il s'agit dans ce vers d'Alcuin est le véritable, et que les pseudonymes de la cour de Gharlemagne ne sont qu'une imitation tardive de l'école de Toulouse. Les noms de Sedulius, d'Etherius, etc., sont d'ailleurs assez communs aux temps barbares pour avoir pu être portés à trois siècles de distance par des écrivains différents.
l'autre de profanes. Au contraire, tout conviendrait au cinquième siècle, si ce n'est que,Virgile supposant toute une suite d'écrivains engagés avant lui au service de la même doctrine secrète, il faudrait le faire remonter plus haut, et jusqu'au temps d'Ausone. Mais le poète Ausone, si intarissable et si instructif dans ses éloges des rhéteurs aquitains, ne laisse rien pressentir de pareil aux inventions grammaticales de Técole de Toulouse. Tant que Tépée de Théodose et la politique de Stilicon couvrirent les frontières, les lettrés s'occupèrent de célébrer la gloire de l'empire, et non pas de se dérober aux menaces des barbares \
Les dernières difficultés s'évanouissent, si Ton
i. Beugnot, Histoire de la chute du pagçLnisme en OccidenL — Le cardinal Maï croit trouver chez le rhéteur Fronto les premières traces du langage mystérieux adopté par les grammairiens de Toulouse. Voici le passage de Fronto, de feriis Maiensibus , Mai, i'« édit., 1. 1, p. 177 :
« Ut homo ego multura facundus et Senecae Annaei sectator, faustiana vina de Sullse Fausti cognomento felicia appcllo; calicem vero sine delatoria nota cum dico, sine puncto dico. Neque enim me decet, qui sim jam homo doctus, volgi verbis falernum vinum aut calicem acentetum (Plin., 37,10) appellare. Nam quatc dicam gratia Alsium maritimum et voluptarium locum, *et, ut ait Plautus, locum lubricum delegisse, nisi ut bene haberes genio, utique verbo vetere faceres animo Fo/wp? Qua malum, Volup'î Immo si dimidiatis verbis verum dicendum est ubi tu animo faceres vigil vigilias dico, aut ut faceres labo, aut ut faceres mole labores et molestias dico. » Quintilien, I, 7 : * Vespcrug, quod vesperuginem" accipimus. »
On reconnaît bien ici l'inclination qu'eurent toujours les gens d'école à parler le moins possible la langue du vulgaire. Mais il fallait les dangers de l'invasion pour douner à cette vanité l'appui d'un motif sérieux,- pour que ce caprice des anciens grammairiens fût l'éduit en système, et qu'au lieu de quelques mots entendus *à demi par les initiés, on en vînt aux douze latinités de Virgile r Asiatique.
place Virgile à la fin du sixième siècle. Nous savons quels combats se livraient alors la civilisation et la barbarie dans l'Eglise, dans TEtat, dans les lettres ; et nous avons assez vu où en étaient les partisans de Tantiquité, pour ne nous étonner ni de leur opiniâtreté ni de leurs terreurs. Il ne faut pas dire que le paganisme n'avait plus de disciples, puisque Théodoric avait dû renouveler les lois des empereurs chrétiens contre ceux qui offraient des sacrifices ; et qu'en 545, pendant le siège de Rome par Bélisaire, les païens voulurent rouvrir les portes du temple de Janus. Si la capitale du christianisme tolérait encore des infidèles, on devait les trouver plus nombreux dans les provinces, où la foi répandait moins de lumières. Rien n'empêche donc de faire fleurir l'école de Toulouse vers l'an 600, et des indications décisives y conduisent.
Et d'abord le savant éditeur de Virgile avait déjà reconnu que cet écrivain cite un chant composé en l'honneur de la reine Rigadis, probablement la même que Rigonthe, fille de Chilpéric et de Frédégonde. Mais on n'avait peut-être pas assez remarqué tout ce qu*il y avait de poétique, de populaire et d'attachant pour les Aquitains dans les aventures de cette princesse, fiancée, en 584, au roi des Visigoths Reccared, partie avec des trésors prodigieux et une escorte de quatre mille hommes; obligée de séjourner à Toulouse pour ravitailler sa .troupe, et surprise dans cette ville par une révolte qui la dépouilla de ses richesses, rompit son ma-
riage, et lui fit reprendre le chemin de Paris, mourant de honte et de douleur. Ceux qui avaient vu la fi ère Mérovingienne entrer dans leur ville, entourée de gens de guerre, traînant cinquante chariots chargés d'or, d'argent et de vêtements précieux, et, quelques jours après, obligée de chercher un asile dans la basilique de Sainte-Marie, où se réfugiaient les coupables et les accusés en péril de mort, ceux-là durent assurément s'émouvoir d'une si grande infortune ; et le poète Sarbon, père de Glengus, put y trouver, comme il disait, « le sujet d'un chant digne de l'admiration « des hommes ^ »
Mais le malheur de la fille de Chilpéric se rattache à une suite d'événements qui mirent l'Aquitaine en feu, et dont je trouve la trace encore brûlante dans les écrits du grammairien Virgile. Un barbare appelé Gondowald, qui se donnait pour fils du roi Clotaire, après un long séjour à Constan-
1. Virgilius Maro, Episi.f 23 : « Sarbon quoque, pater Glengi, in Rigadis reginae cantico : « Digna ab ego {sic) laud^ri carmento mirabili. » Cf. Gregor. Turon., VI. 34 : « Legati iterum ab Hispania venerunt, déférentes munera, et placitum accipientes cum Ghilperico rege, ut filiam suam (Rigunthem), secundum conniventiam anteriorem (Reccaredo), filio régis Lenvichildi tradere deberet in matrimonîum. 45 : Nam tanta fuit multiludo rerum, ut aurum argentumque et reliqua ornameata quinquaginta plaustra levarent... Sed quoniam suspicio erat régi ne frater aut nepos aliquas insidias puellae in via pararent, vallatam ab exercitu pergere jussit. VII, 9 : Riganthis, Chilperici régis Hlia, cum thesauris -siiprascriptis usque Tholosam secessit... Mors Chilperici régis in aures Desiderii ducis inlabitur. Ipse quoque, collectis secum viris fortisslmis, Tholosam urbem ingreditur, repertosqua thesauros abstulit de potestate reginae... 10 : Rigunthis vero in basilica Sanctae Marise Tholosœ residebat. » Cf. VIT, 15, 32, 35, 39; IX, 34.
tinople, avait débarqué à Marseille ; et, gagnant les montagnes d'Auvergne, il s'y était fait élever sur le pavois par une troupe de nobles à la tête desquels paraissait Bladastes, chargé d'un commandement militaire dans la Gaule méridionale. L'armée du prétendant, grossie par le succès et par l'pspoir du pillage, envahit l'Aquitaine par le nord, réduisit en son pouvoir Périgueux, Angoulôme, A^en, et, à la fin de 584, vint mettre le siège devant Toulouse. A Taspect des bandes innombrables qui pressaient les remparts de la cité, deux partis se déclarèrent, l'un pour la résistance, l'autre pour la soumission. Leur division livra les portes à l'ennemi, les trésors de Rigonthe à Gondowald,et la ville entière aux violences d'une armée victorieuse. Le souvenir de cette guerre civile ne pouvait s'effacer ; le maître de Virgile, le grammairien Enée, en avait écrit l'histoire, ou plutôt, disait-il, la déplorable tragédie, dans ce langage emphatique et figuré dont l'école de Toulouse gardait le secret. Il l'avait appelée la seconde guerre de Milhridate, et comniençait en ces termes : « En ce temps-là, Blastus, « Phrygien d'origine, vint du Nord, sa patrie; il « entra dans Rome avec une troupe de Germains, € dont il s'était assuré l'amitié et l'alliance. Il « causa de grands désordres en divisant la ville en « sept factions qui en vinrent aux mains, de sorte € que tout le peuple s'entr'égorgeait. » Il faut se rappeler que, chez nos grammairiens, Rome désigne Toulouse ; que Frédégaire donne aux Francs
le nom de Phrygiens ; et Ton ne pourra s'empêcher de reconnaître sous le nom de Blastus le duc Bladastes, engagé dans la conspiration de Gondowald, où il entraîna une partie de FAquitaine. Or, comme Enée ajoute qu'il avait vingt-cinq ans à l'époque des événements qu'il décrit ; comme le poète Sarbon, qui, vers le même tempe, composa le chant de la reine Rigonthe, fut le père de Glengus et "Taïeul de Maximien, contemporain de Virgila, on ne saurait guère placer Virgile même que sur la limite du sixième et du septième siècle ; et la date que la critique cherchait semble désormais fixée \
En effet, les preuves tirées des écrits du grammairien de Toulouse trouvent un nouvel appui dans les témoignages étrangers qu'on leur confronte. Si le rhéteur Ennodius, mort on 516-, tourne ses épigrammes contre un poète de son
1. Virgrilius Maro, Epilome II, p. i07 : « Ex qiiibiis est illv.d iEneaî Mithridatici belli historiam, immo tragœdiam, lacrymabiliter enarrantis. lllo, inqiiit, enim nari'are proponimus (quo métro? dactylico) quod maximum scimu3 gestum est bellum; in illo, inquam, eodemqne quo xxv aetatis expleveram annum, tempore, Blastus quidam geuei-e Phere.g'us (sic) Julius .. a^septcntrione (ex hac quippe parte oriundus erat) Romam, Germanorum sibi quorum societatcm amicitiamque pariter adquisiverat, satellitibus adjunctis veniens, ingente urbi, populo, plebique perditione per oumdem facta, iu septom siquidem contra sese dimicaturas civitatem divisit partes, et intolerabilem inussit plagam, ut pêne tota civitas internecioni se daret. » Sur Bladastes et le rôle qu'il joua dans l'entreprise de ^Gondowald, Gregor. Turon., VI, 12, 31; Vil, 28, 34, 37; VIII, 6. Les passages sont trop longs pour trouver place dans ces notes. Cf Pauriel. Histoire de la Gaule méridionale y i. II. — Si Virgile chercbe à expliquer le nom de Blastus en lui donnant le sens d'anthropophage, il ne faut voir là qu'un exemple de plus de ces étymologies arbitraires dont son école était si prodigue.
temps qui se fait appeler Virgile, et qu'il tient pour insensé, je crois reconnaître le premier des faux Virgile, celui qui vivait à Troie, c'est-à-dire à Rome, tellement habile dans Tart des vers, qu'il écrivit soixante-dix livres sur la versification. D'un autre côté, TAnglo-Saxon Aldhelm, mort en 709, cite un jeu de mots de Glengus, et bientôt après Bède reproduit un texte du faux Horace, déjà allégué par notre grammairien. Enfin Tlrlandais Clemens, contemporain de Charlemagne, compose un traité des parties du discours, où il insère de longs extraits du Virgile de Toulouse. Il y a plus, et l'autorité de l'école d'Aquitaine, qui eut bientôt des disciples et des émules d'un bout à l'autre de l'Occident, nous explique plusieurs passages qui nous arrêtaient d'abord chez les écrivains contemporains. Quand Grégoire de Tours déclare que peu d'hommes comprennent un rhéteur qui s'exprime en philosophe ; quand saint Ouen se défend de parler le langage des scolastiques, qu'il accuse les grammairiens de se perdre dans leurs fumées et de détruire plus qu'ils n'édifient ; comment ne pf^s soupçonner quelque allusion à cette latinité philosophique dont le propre était de fuir la clarté, à ces artifices d'une grammaire qui épuisait, dans ses misérables exercices, les dernières forces de l'intelligence ? On commence à entrevoir Torigine de tant de plagiats qui ont troublé toute l'histoire littéraire, des faux Caton, et des autres pseudonymes anciens. Ainsi, dans l'énumération générale des auteurs les plus vantés
de son temps, saint Ouen cite d'abord Tulli us, et plus loin Cïcéron : je ne crois plus qu'il ait fait deux écrivains d'un seul, et je soupçonne qu'il s'agit du Cicéron fils de Sarricius, dont on disait : « Qui ne Fa pas lu, n'a rien lu. » Et je ne serais pas étonné de retrouver encore quelqu'un des faux Virgile dans celui dont Frédégaire s'autorise pour faire sortir les Francs de Tincendie dllion \