‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 24 sur 29 · Ennodius, Epigramm,, liS · texte numérisé non relu

Ennodius, Epigramm,, liS

In tantum prisci defliixit fama Maronis, » Ut te Virgilium ssecula nostra darent !

Cur te Vipgilium mentiris pessime nostrum? Non potes esse Maro, sed potes esse moro.

Aldhelm, Epist. ad Eadfridum. apud U^crh, Hibernicarum epistolarum sylloge : « Digna fiât fante Glengio, ^urgo. fugax fambulo. » Cf. Virgilius, EpistoL, p. 22 : « Venimtamen ^ne in illud Glengi incidam, quod cuidam conflictum fugienti dicere fidenter ausus est : « Gurgo, inquit, fugax fabulo dignus est. » Le même Aldhelm, dans son traité de Métrique (apud Mai. Auct. ciass., t. V, p. 520), cite un Virgile que je crois être celui d'Ennodius et l'auteur des soixante-dix livres sur la Versification : « Virgilius item libro quem Pœdagogus prastitulavit, cujus principium est :

Garmina si fuerint, te judice, digna favore, Reddetur titulus purpureusque nîtor.

Bède, de Ortographia (édit. Putsch, p. 2345: « Sol Lnutroque numéro declinatur. Sed singulariter sol ipsum luminare significat : ut soles ipsos dies nominamus, in quibus sol tolum illuminât polum. Nonnuli tamen veterum ipsa carmina soirs nominavere, sicut Horatius exorsus est, « Sole» meos omiil ecc'esiae .vestrae commendo. » Le même passage se retrouve dans VEpitome VIIT, p. 136. Le même faux «Horace eM cité plusieurs fois par VirgUe, p. 62, 80, 133. Je dois ce rapprochement aux obligeantes communir cations de M. Marty-Laveaux, qui a soutenu à l'Ecole des Chartes, une thèse remarquable sur Virgilius Maro, le grammairien^

Osann, Beilrœge^ t. II, p. 131, cite un passage considérable du manuscrit de Glemens, conservé à la bibliothèque de Berne, et indiqué dans le catalogue de Sinner, p. 343. C'est un extrait de

46 8 CHAPITRE 13t.

Ainsi ce qu'on pouvait prendre pour Terreur passagère de quelques lettrés devient la tradition de plusieurs siècles. Nous verrons la doctrine secrète des rhéteurs aquitains passer la mer, se propager dans les monastères d'Irlande et d'Angleterre, et, après avoir traversé les temps barbares, venir expirer à la lumière du moyen âge. Ou plutôt, en y regardant de plus près, nous ne verrons jamais finir ce travers de Tesprit humain, ce goût des raffinements, des fictions, des contrefaçons de l'antiquité, qui s'empare des plus florissantes littératures ; ce plaisir vaniteux, qui tente les sociétés les plus polies, de se dégager de la foule, de se faire une langue inaccessible aux profanes, de s'entendre et de s'sidmirer à huis clos. Nous serons moins sévères pour les obscurs grammairiens du sixième siècle et du septième, si nous songeons aux jeux d'esprit qui inaugurèrent le règne de Louis XIV, aux Saphos, aux Anacréons de l'hôtel de Rambouillet, lorsque Paris s'appelait Athènes, que Vincennes se nommait Venouse, MeudonTibur ; lorsque les précieuses n'avaient plus le déplaisir de parler comme tout le monde, et que les solitaires de Port-Royal

Virgile, Epistol.p. 14. Plus loin, Clemens nomme Virgile:* Virgilius : multi adverbia de conjunctivis faciunt, ut ergo pro saepe ponant, » etc. C'est, en effet, le texte de Virgile, Epitome, p. 146.

Cf. Gregor. Turon., Prsefatio : « Philosophantem rhetorem intelligunt pauci, loqiientem rusticum multi. » S. Audoenus, Prxfatio ad vitam S. Eligii. Cf. Virgil., Episl., p. 14 : « Non legit, qui non legit Ciceronem. »

Frédégaire, Hist. epitomat.^ 2 : « Quod prius Virgilii poetae narrât historia. » M. Quicherat, dans la savante dissertation citée plus haut, croit retrouver ici le Virgile de Toulouse.

exerçaient encore leurs élèves aux formes du syllogisme, à l'aide de ces vers que Galbungus aurait signés :

Barbara celarent Darii ferio Baraliplon.

Gesare camestres festino Baroco darapti.

Mais ce qu'on ne prévoyait pas, c'est que ce dernier effort de la décadence latine eût prise sur la barbarie ; c'est qu'une littérature tout occupée de dérober ses secrets aux ignorants, aux hommes de l'invasion, les attirât par ses obscurités, les attachât par ses difficultés, et, avec tout ce qu'elle fit pour les repousser, ne réussît qu'à les séduire. On s'en aperçoit déjà aux noms étrangers et tout germaniques de quelques maîtres mêlés aux Virgile et aux Cicéron de Toulouse : je veux dire Glengus, Galbungus, et je ne puis guère m'empêcher de prendre ce dernier pour quelque Visigolh furtivement introduit dans le sanctuaire de l'enseignement. Les Germains retrouvaient chez ces grammairiens l'usage de l'allitération, c'est-à-dire l'ornement accoutumé de leur poésie : ils y voyaient la môme passion des termes obscurs et des figures téméraires, la même fidélité à ne rien nommer par son nom, les mêmes traits qui caractérisaient les chants de leurs scaldes, qui nous étonnent encore dans les fragments de TEdda et dans l'épopée anglo-saxonne de Beowulf. Les bardes gallois du septième siècle aimaient à hérisser leurs compositions de mots latins qu'ils n'entendaient pas. Les Irlandais feront mieux, et produiront des livres

ET. OERM. II. 27

entiers tlans la plus ténébreuse des douze latinités. Los poètes anglo-saxons poussent le génie de la périphrase à ce point, que Tun d'eux trouve vingtsix iiiauières de désigner l'arche du déluge. Dans la langu(^ lyrique de ces hommes, dont les pères offraient encore des sacrifices humains, une harpe s appelait « le bois du plaisir » ; et les larmes, < l'eau du cœur ». La rhétorique n'a plus de secrets pour d(^s imaginations si bien préparées, et le dernier écolier anglais écrira aussi métaphoriquenuMit. aussi inintelligiblement que les docteurs aquitains. Enfin, si ces maîtres habiles avaient pensé sauver la science en l'enveloppant de voiles ; si Donatus, Enée et les autres avaient réduit toute leur philosophie en énigmes (ju'ils proposaient à leurs disciples, ils ne pouvaient lui prêter des dehors plus attrayants pour des peuples enfants, ni plus flatteurs pour les habiludes des Germains. Dans le loisir de leurs longues nuits, ils aimaient à se proposer, à résoudre des questions difficiles. Les recueils de poésies anglo-saxonnes sont pleins d'énigmes en vers que les chanteurs ambulants portaient de manoir en manoir ; et nous avons vu les dieux, les géants et les nains de l'Edda s'exercer à ces assauts de l'intelligence, où la mort es.t la peine du vaincu. Quand le nain Alvis va trouver le dieu Tlior, il lui récite le nom des astres et des éléments dans les langues différentes des Ascs, des Alfes et des hommes, il faut bien admettre un idiome théologique, une science réservée a«x

prêtres, transmise avec l'écriture mystérieuse des Runes ; en sorte que cette discipline du secret, que nous regardions comme la dernière ressource d'une civilisation vieillie, est en même t^mps un des premiers instincts des peuples qui commencent. Tant la nature humaine semble éprise de rinconnu ! insatiable d'apprendre, inconsolable s'il arrivait un moment où elle aurait tout appris. Comme le jour ne lui vient qu'entre deux nuits, la science ne lui plaît qu'entourée de mystères ; et, si tourmentée qu'elle soit du besoin de connaître, elle l'est encore plus du besoin d'ignorer *.

Ainsi, au commencement du septième siècle, au moment où l'on a coutume» de croire qu'il n'y a plus d'enseignement littéraire, nous en trouvons deux : d'un côté, ce qui reste des lettres classiques, la grammaire, Téloquence et le droit, professés dans les écoles où s'achève l'éducation des nobles, des évêques, et de toute cette société chantée par le poète Fortunat; de l'autre côté, la doctrine du

1. Sur les habitudes poétiques des Scandinaves, voyez les Ger^ mains avant le christianisme, chap. v. L'allitération, c'est-à-dire la répétition dos mêmes initiales, paraît dans l'énigme de Virgile citée ci-dessus. « Natum naturo naturam nataturus. » — En ce qui iouche les Irlandais et les Anglo-Saxons, oo trouvera les textes indiqués et cités dans la suite de ce chapitre. Le premier volume de Tarchéologie de Myvyr contient de nombreux fragments poétiques, où Ton voit l'effort des bardes gallois pour s'e&velopper d'obscurités.

Si j'appeUe l'école du faux Virgile école de Toulouse, école d'Aquitaine, c'est pour abréger, et sans prétendre qu'elle fût resserrée dans les limites d'4ine seule province. Au contraire, on a tout lieu de croire qu'elle venait de plus loin, et qu'elle s'étendit «dans tout rOccident. «

47 t CHAPITRE IX.

faux Virg^ile et de ses maîtres, qui croit sauver les traditions littéraires en les cachant, qui les étoufferait si elle réussissait dans son dessein, mais qui n'arrive qu'à leur donner la forme la plus propre à fixer le respect, la curiosité, la docilité des peuples nouveaux. Nous avions fixé Tépoque de cette école. Nous commençons à pressentir sa mission, la suite achèvera de Téclaircir, et nous reconnaîtrons que la Providence a traité les lettres aux temps barbares comme ces semences précieuses qu'elle destine à rouler dans les ronces et les rochers et qu'elle revêt de deux écorces : la plus épineuse des deux n'est pas la moins utile ; elle résiste, et finit par attacher la graine au lieu oii elle germera.

Les écoles séculières se perpétuèrent au septième siècle, mais en déclinant. Le paganisme se retirait, et sa défaite discréditait les muses classiques, dont il avait fait son dernier culte. D'ailleurs, la société romaine s^effaçant chaque jour davantage, il fallait bien que l'invasion barbare achevée dans rÉtat, commencée dans l'Eglise, se fît dans l'enseignement. Il fallait que toute éducation littéraire cessât, ou que l'Occident trouvât d'autres maîtres*.

1. Les exemples suivants semblent indiquer la perpétuité des écoles laïques dans la seconde moitié du septième siècle.

Vita S. Hermenlandi (mort en 720) : « Litterarum eruditoribus

Dès les premiers temps du christianisme, la foi nouvelle avait ouvert ses écoles aux catacombes; et c'est ainsi qu'à Rome, dans les souterrains de Sainte-Agnès, à côté des chapelles garnies de tombeaux, couvertes de peintures symboliques, on trouve des salles sans autels, sans ornements, sans autres indices de leur destination que la chaire creusée dans le tuf où s'asseyait le maître, et le banc réservé aux disciples. L'enseignement chrétien sort de son obscurité, quand les leçons de Pantaenus, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, émeuvent tout l'Orient, et consacrent Talliance de la doctrine sacrée avec les lettres profanes. L'Italie suivit de loin cet exemple; et si Cassiodore n'y réussit pas à fonder, de concert avec le pape Agapet, un enseignement théologique rival d'Alexandrie, on y avait pourvu aux premières études du clergé, lorsqu'en 529 le concile de Vaison s'exprimait en ces termes : « Il € a paru bon que, selon la coutume salutaire « observée chez les Italiens, les prêtres qui occu- « pent des paroisses reçoivent dans leurs maisons « de jeunes lecteurs, et, les élevant comme de € bons pères, leur apprennent à étudier les psau- € mes, à s'attacher aux livres saints, à connaître

sui profeclus jçpatia imbuendus... tradilus fuit, qiiibus pras cunctis coaevis sodalibus ad plénum eruditus. . . Ita ut in scholis probitate animi sacralus, praîfulgens puer admirabilis omnibus haberetur. »

Vita S. Landeberli (mort vers 708) : « A prima aetate tradidit eum épater) ad vlros sapientes et storicos.

Vita S. Boni H (mort en 709). Nous avons cité le passage qui atteste l'existence de l'école de Glermont.

« la loi de Dieu, afin de se préparer ainsi de dignes € successeurs, et par là démériter les récompenses « éternelles. y> Voilà de courtes paroles, et qui promettent peu : il n'y en eut jamais de plus fécondes. Le canon de Vaîson, reproduit, commenté par le concile de Tours, en 567, par ceux de Tolède, on 624, de Clif, de Liège, et par le concile général de Constantinople en 680, devait fonder Téducation publique du moyen âge *.

Il s'agit de savoir comment une loi si souvent renouvelée, par conséquent si désobéie, finit par forcer les résistances et par entrer dans les mœurs.

En Italie, c'est saint Grégoire le Grand qu'on accuse, sans preuves, d'avoir détesté les lettres, brûlé Tite-Live, Cicéron, et toute la bibliothèque Palatine, et qui s'efforça au contraire de faire entrer les lettres dans l'Eglise, « ne souffrant rien € de barbare chez ses disciples, voulant qu'autour € de lui tout respirât le génie latin, et que sa cour € devînt le temple de la science, auquel les sept « arts libéraux serviraient de colonnes ». Sans doute on trouve plus d'une fois ce grand homme

i . Les savantes recherches du père Marchi et les fouilles qu'il dirigeait depuis huit ans aux catacombes de Sainte-Agnès ont fixé l'époque, la destination, les règles de ces ouvrages souterrains incomplètement expliqués par les travaux de Bosio, de d'Agincourt, de Boldetti, et que M. Raoul Rochette, dans un livre excellent, avait recommandés à toute l'attention des archéologues.

Concllium Vasionense^ II, c. i : « Placuit ut omnes presbyteri, qui sunt in parochiis constituti secundum consuetudinem, quam per totam Italiam satis salubriter teneri cognovimus, juniores lectores... secum in domo ubi ipsi habitare videntur, recipiant, » etc. Concil Turonense^ ll,c. xii;Cona7 Toletanunijll, 1; C loves hovensey II, 7. Concil. Constantinop. gêner. j VI, can. 5.

en révolte contre Tantiquité, peut-ôtre pour en avoir été trop épris, peut-être parce qu'il sentait le vieux sang patricien bouillonner dans ses veines, parce que ces noms d'empire, de sénat, le touchaient malgré lui. Mais il eut de Tantiquité la passion du beau dans les pompes religieuses, dans !cs chants sacrés; ses réformes" liturgiques sauvèrent ce qui nous reste de la musique des Grecs. Pour conserver les traditions de cet art savant, saint Grégoire avait fondé une école avec deux résidences, l'une auprès de la basilique de Saint- Pierre, l'autre au palais de Latran : on y montra longtemps le lit oii le saint pape, tout brisé de vieillesse et d'infirmités, aimait à se reposer en exerçant lui-môme ses élèves, et le fouet dont il menaçait les paresseux. Mais la musique, la dernière des sept sciences profanes, exigeait la connaissance de toutes les autres, le chant supposait rijntelligence des textes sacrés ; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner si l'école de saint Grégoire devient le siège d'un enseignement théo logique et littéraire qui durait encore au neuvième siècle *.

1. Tiraboschi, Storia délia letteratura aliana, t. V, lib. II, cap, II, a réfuté péremptoirement les accusations portées par Brucker contre la mémoire de S. Grégoire le Grand. Les plus graves elles plus anciennes ne reposent qiie sur le témoignage de Jean de Salisbury au douzième siècle, et sur une allégation d'un édit de Louis XI. 11 est plus juste de s'en rapporter au bioi^raphe de S. Grégoire, Jean Diacre, qui du moins écrivait à Rome, et deux cents ans avant Jean de Salisbury.

Johann. Diacon, in vila Gregorii, I, cap ir : « Disciplinis vero liberalibus, hoc est grammatica, rhetorica, dialectica, ita a puero est institutus, ut quamvis eo tempore florerent adhuc Romae studia litterarum, tamen nuUi in hac urbe secundus putaretur. » Id.

En môme temps les études monastiques commençaient au mont Cassin. Il est vrai que la règle de saint Benoit no s'occupe point des racoles claustrales : mais elle en suppose l'existence puis- <ju* 'Ile permet de recevoir les enfants conduits au monastère pour y être élevés dans la crainte de lii MI. Une disposition expresse traite de la biblioth('(|ii(' : « Les jours de carême, y est-il dit, onva- € qucra ù la lecture depuis le matin jus(ju a tierce. € Dans ics jours-là, tous recevront de la Liblio- € thèquo (les livres qu'ils liront d'un bout à l'autre ; € car on devra les donner au coumiencement du € carême. lA l'on cbargera un ou deux des plus € ancit'us de parcourir le monastère, et de voir s'il € n'y a point quelque frère paresseux qui se livre € au repos ou à la conversation, au lieu de se don- € ner h la lecture... Le dimanche, tout le monde

ibid., 11, \2, 13 : « Nullus pontifici famulaotium a minimo usque ad maximum barbarum quolibet in scrmone vel habitu prœ «e ferebat. Scd tos^^ata Quiritum moi'e seu trabeata latinitas secum Latiuin in ipso Ir.liali palatio singulariter oblinebat. Refloruerant ibi divcrsaruni artiiini studia, » etc.

Quant aux ifiat/iematici cpie S. Gi'^goire bannit de Rome, c'est le nom sous lequel toute l'antiquité désignait les astrologues, et Grégoire ne fit que renouveler contre eux les mesures des empereurs.

Johann. Diac, II cap. vi : « Scholam quorpie cantorum, quœ hactcnus eisdeni constitutionibus in sancta Romnna Ecclesia modulatiir, conslituit; eiffiie cum nonnullis prœdiis duo habitîcula, sci- Kcet altcruni sub Laleranensis patriarchii domibus fabricavit, ubi ■sque iiodie lectus ejus in quo recubans modulabatur, etflagellum ipsius quo pueris minabatur, veneratione congrua, cum authentico •ntiphonario reservatur. »

Cf. Anaslase Biblioth., in Sergio I : id., in Sergio II : « Eum scholae cantorum ad erudiendum tradidit (Léo III) communibus lilteris. »

< lira. » En honorant le travail d'esprit, en faisant de la lecture Fœuvre du dimanche et des jours sainls, la règle bénédictine pourvoyait d'avance aux besoins de renseignement. Ces peuples de moines qu'elle faisait pâlir sur les livres devaient bientôt donner des instituteurs à toute la chrétienté. Le cloître venait à peine de s'ouvrir, que déjà les lettres en prenaient possession. Parmi les premiers disciples de saint Benoit, plusieurs s'illustrèrent par leurs écrits; et Tun d'eux, nommé Marcus, avait célébré la fondation du monastère dans un poème dont on admirait l'élégance. C'était une tradition ancienne que Varron avait habité le mont Cassin, et qu'il y avait ouvert dans son palais un asile aux études philosophiques. Les bénédictins s'honorèrent de ce souvenir, ils ne redoutèrent pas une comparaison si effrayante; et Pierre Diacre, leur historien, remercie le Christ d'avoir choisi ce lieu savant pour en faire le gymnase de la sagesse éternelle *.

1. Recula S. Benedicti : « In Quadragesimse diebus a mane usqiie ad lertiam lectioni vacent. In qiiibus diebus accipient onines singuli codices de bibliotheca, quos pei* ordinem ex intogro legant. » Pétri Diaconi De ortu et obitu justorum cœnobli CasinensiSf apud Mai, t. VI, Script, vet... Nova collectiOj p. 24t5. In vita S. Mawi : « Silcntio vero ac lectioni ita vacabat, ut pro hoc ipsl etiam sanctissimo Benedicto mirabilis videretur. » Cf. ibid. Vita S. Placidi, Vita Speciosi^ Vita S. Severi episcopi : « Casiniensis arcis sublimitas tanto olim culmine viguit, ut romani celsitudo imperii philosophicis studiis illum in aBvum dicaret. liane M.T. Varro omnium Romanorum doctissimusincoluit, » etc. Idem, De Viris iilustr. Casinens. : « Marcus, in Scripturis apprime eruditus, de adventu S. Benedicti, situ loci, etc., elegantissimos versus composuit. »

Cf. Vita S. Futgenlii, citât, ap. Mabillon, An. SS. 0. S. B., I,

Mais derrière les murailles de Rome comme sur les hauteurs du mont Cassin, les lettres défiaient les barbares, elles ne les atteignaient pas. II y avait plus de mérite à les propager dans les provinces lombardes, où Tévêque, entouré d'un petit nombre de clercs, défendait seul contre la tyrannie des ducs les faibles restes de la civilisation chrétienne. Au milieu des périls du septième siècle, Tarchevôque de Milan, Benedictus Crispus, avait formé des disciples qu'il instruisait dans les sept arts. Au huitième siècle, Gison de Modène recommandait à ses prêtres de tenir l'école et d'instruire les enfants. En même temps on prouve que l'Eglise de Lucques avait ses écoles sous le portique même de la cathédrale * . L'Italie ne laissait pas périr l'enseignement ecclésiastique,

p. 41 : « Sic laborem et lectionem omnibus commendabat, ut laborantes fr atres qui lectionis studium doq habebant, minus diligeret, nec magno honore dignos judicaret : conira, studiosos, sed laborare non valentes, summopere amaret. »

d. Tiraboschi a cité après Muratori (Antiquit. ital.^ II, 487) l'acte de Gison, évoque de Modène, conférant à l'arc hiprôtre Victor la paroisse de S. Pierre in SiciUOf en lui enjoignant d'être assidu : « In clericis congregandis, schola habenda, et pueris educandis. » Mais Tiraboschi n'a point connu les témoignages suivants :

S. Benedicti Crispi Mediolanensis Poematium inedicum^ apud Mai, AwLclass.j t. V, p. 391,Praefatio ad Maurum Mantuenscm : « Quia te, fili carissime Maure, pêne ab ipsis cunabulis educavi, et septiformis facundiae liberalitate ditavi. »

Je dois au savant abbé Barzocchini de Lucques quelques indications tirées des diplômes qui enrichissaient les archives de la cathédrale, et qu'une critique éclairée a récemment mis au jour.

Diplôme de l'an 737 : « Signum manus Tendualdi magisû'i. »

Id.j 748 : « Signa manus Deus dede V. V. presb. magistro sch. •tistes. »

Id., 767 : « PropterporticalemejusdembasilicsBjUbi est schola. »

dont elle avait donné le premier exemple. C'est en France qu'il faut le suivre dans une lutte de trois cents ans contre le désordre des esprits et la violence des mœurs.

Le peu de documents qui nous restent de cette époque suffit cependant pour établir l'existence de vingt écoles épiscopales. EnNeustrie, Paris, Chartres, Troyes, le Mans, Lisieux, Beauvais ; en Aquitaine, Poitiers, Bourges, Clermont; en Bourgogne, Arles, Gap, Vienne, Chalon-sur-Saône; en Austrasie, Utrecht, xMaëstricht, Trêves et Yvois au diocèse de Trêves^ Cambrai, Metz et Mousonau diocèse de Reims *.

Dès les premières années du sixième siècle, bien avant que les chaires des grammairiens et des rhéteurs laïques soient abandonnées, on voit les évêques pourvoir à l'instruction du clergé et du peuple. Saint Césaire d'Arles a des disciples qu'il exerce aux premiers éléments des lettres, pendant que ses leçons de théologie ravissent les moines grecs venus pour l'entendre. Saint Remy se plaint des entreprises de Tévèque Fulco de Tongres sur l'école cléricale de Mouson. Saint Didier de Vienne explique à ses disciples les écrits des poètes, et ne craint pas de profaner, par les louanges de Jupiter, des lèvres consacrées aux louanges du Christ. Cepen-

1. Les témoignages se trouvent réunis au tome III de VHistoire littéraire de Frayice^ p. 417. Cf. Joly, Traité historique des écoles épiscopales, p. 184 et suiv. Pour Clermont, Vita S. Boniti ; Troyes, Vita S. Frodoùerti; Chartres, Vita S. Betharii; Utrecht. Vita S. Landeberti; Poitiers, Vita S. Leodegarii; Lisieux, Gregor. Turon., Ilist. VI, 36, etc.

48 0 CHAPITIŒ IX.

dant saint Germain fait fleurir Técole de Paris. Le poète Fortunat décrit la riche basilique élevée par Childebert, portée sur des colonnes de marbre, illuminée de vitraux qui retiennent captifs les rayons du soleil. «Au fond de l'abside, saint Ger- € main siège entouré de ses prêtres et de ses diacres € au blanc vêtement; guidant les deux chœurs € qui répètent les chants de David, gouvernant € du regard et du geste, d'un côté les vieillards, de € l'autre les jeunes gens. » Ces jeunes gens, recrues du sanctuaire, recevaient du pontife les premières leçons des sciences divines et humaines ; c'est l'aveu de l'évèque Bertramm, le môme que Fortunat félicitait de ses vers pompeux, et qui s'honorait de compter parmi les plus chers élèves du bienheureux Germain. On ne peut se défendre de s'arrêter avec respect à ces humbles origines de renseignement public dans une ville qui devait voir, au treizième siècle, des milliers d'étudiants se presser aux pieds de ses docteurs '.

4. Epislola Rdmigii ad Fulconem ep.^ apiid Duchesne. En ce qui concerne S. Césairc, Vita S. Egidii, Epistola Floriani ad Nicetiitm : « Ipse mihi latinis démentis imposait alphabetum. » Epistola S. Gregorii ad Desiderium episcopum (lib. II, 54). Saint GiM'^golre trouve mauvais que Didier enseigne la grammaire, et que les mêmes lèvres répètent les louanges de Jupiter : « Quia in uno se ore cum Jovis laudibus, Christi laudes non capiunt. » Ce passage prouve que l'enseignement de Ja grammaire, tel qu*il se continuait dans les écoles épiscopales, comprenait la lecture et l'interpiélation des poètes. H n'en faut pas conclure que S. Grégoire se déclarait l'ennemi des lettres ; car il pouvait penser qu'en présence des désordres qui déshonoraient l'Église des Gaules, à la fin du sixième siècle, un évêque avait des devoirs plus pressants que d'explirfuer Ovide ou Virgile. Ses paroles n'ont rien qu'on ne voie dans une lettre de S. Grégoire de Nazianze, cet élève si

En même temps commençaient les écoles monastiques, et nulle part les monastères n'étaient mieux préparés à devenir Tasile des Lettres que dans ce pays des Francs, où Ton avait l'exemple des savantes abbayes de Lérins et de Saint-Yictor. Les saines traditions de renseignement s'y propageaient avec celles de laviecénobitique. Augendus, abbé de Condat, enseigne à ses disciples les deux langues grecque et latine ; et quant il meurt en 510, Avitus, de Vienne, s'inquiète du danger qui menace une école si célèbre, et conjure le prêtre Viventiol de la soutenir. Un siècle plus tard, au monastère de Saint -Hilaire de Poitiers, on trouve l'enseignement des arts libéraux poussé à ce point, que le cours des études y dure sept ans ; les deux premières années sont consacrées aux exercices qui ouvrent l'intelligence : cinq ans de travail la fécondent, et mettent le disciple en état de s'asseoir parmi les maîtres. L'école de Fontenelle, en Normandie, compte jusqu'à trois cents élèves ; celles de Saint-MédarddeSoissons,de Sithiu, dlssoire, sont louées comme autant de pépinières d'évêques et de moines savants. La bibliothèque de Ligugé possédait presque tous les Pères grecs

savant et si poli d^es écoles d'Athènes, à son ami S. Grégoire de Nysse (Gregorii Nazianzeni £"7)15/. 30). Fortunat, Carmin., lib. 118:

In medio Germanus adest, antistes honoi^. Qui régit hinc juvenes, subrigit inde senes.

Rapprochez de ce texte le testament de l'évêcpie Berlramm rapporté par Duboulay, 'Hist. universit.., t. I, 35 : « Ille (Germanus) me dulcissime enutrivit, et in sua sancta oratione ad sacerdotii honorem perduxit. »

481 CUA* ; ::: ix.

et latins. S'il fallait citci tous les monastères où les lettres furent enseijiaées au septième siècle, on nommerait Jumièges, Saint-Taurin d'Evreux, Solignac, Saint-Germain d'Auxerre, Moutier-la- CoUe au diocèse de Troyes, Mici, Agaune ; et dans les provinces du nord, plus rebelles à la culture littéraire, Saint-Vincent de Laon, Saint- Valéry, Tholey, Grandval. Les monastères de femmes, fermés à toutes les tentations du dehors, s'ouvraient pour recevoir des maîtres illustres et de précieux manuscrits. Saint Césaire d'Arles avait voulu que ses religieuses donnassent chaque jour deux heures à la lecture, et que plusieurs s'appliquassent à copier des livres. Des moines irlandais venaient enseigner la musique sacrée aux vierges cloîtrées de Nivelles ; et, vers 745, deux pieuses Flamandes du monastère de Valenciennes avaient transcrit un psautier, un évangéliaire et plusieurs autres volumes, qu'elles enrichirent d'or et de pierreries *.

i. Histoire littéraire de France, t. HI, p. 428 et suiv. Joly, Traité historique des Écoles épiscopaleStGic. Mabillon, Aun. US. 0. S, B., t. I, p. 25; ibid., p, 480 Vita S. Aicadri (mort en 687), ap. Mabillon, A, SS. 0. S. B., Il, 954 : « Post ablactationem puepi, suinma cum diligentia tradiderunt (parentes) illum ad erudiendum cuidam viro sapientia famosissimo, nomine Ansfrido, prsBdictse civitatis ex monasterio S. Hilarii cœnobitse... Ërat itaque infans decennalis, quando resedit in scholari primo geniculo. Dein biennio discens ea quae a magistro petierat, florere jam cœpit... et post, de virtiite in virtutem transiens, quinquennio transacto, visum illi fuit maglstpum fore, et inter.primores conscholasticos residere... » On étudiait aussi à l'Ecole de Poitiers les principes du droit canooique. Vita S.' Aicadri : « Quia idem vir Aicadrus liberalibus studiis adplene erat eruditus, canones etiam non igDOrabat. »

L'Eglise enseignait donc, mais elle enseignait pour tous; et il ne faut pas croire, comme on Ta trop répété, que la science, confinée dans le sanctuaire ou dans le cloître se refusait aux laïques. L'évêque de Lisieux, Etherius, portait à l'éducation de la jeunesse un intérêt si vif, qu'ayant racheté un clerc condamné à mort, mais qui se disait maître de belles lettres, il le chargea d'enseigner, lui assura, à cet effet, un revenu en vignes, et lui confia tous les enfants de la cité. D'un autre côté, on voit saint Aicadre, élevé au monastère de Poitiers, rentrer ensuite dans le monde, et attendre plusieurs années avant de s'engager au service des autels ^ Mais la grande école ecclésiastique et séculière des temps mérovingiens, oii renseignement public paraît dans toute sa pureté et dans toute son étendue, c'est l'école du palais, dont les titres, longtemps oubliés, ont besoin d'être remis en ordre et en lumière.

La chapelle du palais fut le berceau de l'école.

Quand les Francs firent leur entrée dans la

Gaule et dans l'Eglise, ils n'y trouvèrent pas de nom plus vénéré que celui de saint Martin, dont Tapostolat venait de porter le dernier coup au paganisme. La basilique de Tours, oii reposaient

1. Greffor. Tai*on . VI, 36 : « Igitur, postquara (clencus) vitae donatus est, profert se litterarum esse doctorem, ppomittens sacerdoti, quod, si ei puems delegaret, perfectos eos in litteris redderet. Gavisus auditu, sacerdos pueros civitatis coUigit, ipsiqfue delegat ad docendum, » etc. Cf. Vita S. Aicadrij ubi supi'a. L'écrivain de la vision de S. Baronius se déclare l'élève de Prancard, abbé de Lourey, qu'il appelle « nutritor tit doctor filiai'um nobilium »,

4 84 GHAPITHE IX.

ses restes, devint le sanctuaire national; mais les rois, ne pouvant déplacer le tombeau du saint, voulurent au moins que sa chape, portée h leur suite, fût un sig^ne de bénédiction dans leur palais, de victoire sur le champ de bataille; et la chape de saint Martin, gardée dans une châsse portative comme l'arche d'alliance des Hébreux, donna le nom de chapelle à l'oratoire qui la reçut. Le lieu consacré par un dépôt si auguste devait retentir nuit et jour de chants religieux. Les Mérovingiens, ces hommes si violents, aimaient, comme Saiil, à laisser calmer leur colère au bruit des instruments et des voix. Clovis se faisait envoyer d'Italie un joueur de luth; Thierri avait retenu auprès de lui le jeune clerc Gallus, dont la voix le ravissait; et Gontran interrompait un festin solennel, en priant les évéques assis à sa table de lui chanter le graduel de la messe. Quand les rois avaient tant de passion pour la musique sacrée, on ne s'étonne plus si les jeunes clercs, attachés au service du palais, furent exercés avec soin ; si la chapelle devint une école de chant ecclésiastique, et si elle finit, comme l'école de Saint- Jean de Latran, par embrasser toutes les études qui complétaient l'éducation du clergé. Voilà pourquoi le titre de chef de la chapelle n'est conféré qu'à des hommes savants, souvent à des étrangers, comme Betharius, ce Romain que la faveur des rois alla chercher à Chartres, où il avait porté les traditions savantes de l'Italie. Il fallait de tels maîtres à des disciples destinés aux

plushautes dignités de TÉglise, et dès lors on comprend le décret de Clotaire II, qui réserve au prince le droit de choisir des évoques parmi les clercs de sa chapelle, « à cause de leur mérite et de leur science ^ ».

Mais cet enseignement religieux, ce noviciat d'évêques n'était pas si sévère, qu'il repoussât la Jeunesse laïque attirée au palais par une coutume déjà vieille chez les Germains. Dès le temps de Tacite, les chefs se faisaient gloire de recevoir dans leur cortège les fils des nobles. Plus tard, on voit les rois, les grands entourés de jeunes gens que leurs pères avaient recommandés ; c'est le terme légal qui désignait l.a condition de ces enfants élevés sous les yeux de leur protecteur, destinés à devenir ses leudes, ses compagnons d'armes et ses convives. Le palais des fils de Clovis se peuplait ainsi des rejetons dos plus illustres familles franques et gallo-romaines,

1 C'est au \ihye Pilpa, bénédictin {Histoire de S. Lêqer^ cliapltres II et iri), qu'appartient le mérite d'avoir prouvé l'existence de recelé du palais sous les pois inéroviniciens, déjà indiquée par les savants auteurs de l'Histoire littéraire^ t. 111. Le seul travail qui me restait à faue était de porter une méthode peut-être plus pigoureuse tlans ie choix et l'ordonnance des preuves déjà produites, et de produire des preuves nouvelles.

Sur ToriMlnc de la chapelle et l'étymologie du norr, Walafrid Strabo, de Rébus ecclesiasticis. Monachus Sanifailensis, II, 17. Du Gange, Clossar. Uupeyrat, Antiquités de ta Chapelle du roi — En ce qui touche la passion des rois mérovingiens pour la musi'iue, voyez Gassiodore. Variarum^W^^i. Gregor. 'i'uron., \'itx patmm^ VI, Idem. Ilist, lib. VIII, 3. — Acla S. lietharii. Bolland., \\ august. Clolhaoh.u'ii Edictum^ apud Pertz, t. I, Lerjum^ P, 14 . « Vel ccrLe si de palatio eligitur, per merituni perron œ et doc- IrinaB ordiuutur. »

otages de la fidélité de leurs parents, ornement des fêtes royales, candidats privilégiés à tous les grands offices de la cour. Il fallait bien qu'ils y trouvassent une éducation mesurée à la grandeur de leur destinée. C'était peu de savoir brandir la framée, dompter un cheval et forcer une bête fauve, deux exercices où les Francs n'avaient pas d'égaux. Depuis que les rois parlaient latin, faisaient des vers, s'inspiraient dos lois romaines pour la rédaction de leurs capitulaires et la perception de leurs impôts, ils aimaient à s'entourer d'hommes lettrés^ ils réservaient leur confiance à ceux qui savaient agiter une question ou plaider une cause avec Tabondance éclatante des anciens orateurs gaulois; et saint Evroult, saint Didier de Cahors, saint Germer, saint Bonnet, saint Hermeland, méritèrent, par leurs progrès dans les lettres^ la faveur qui les appela aux charges de conseiller, de trésorier et d'échanson. Les jeunes compagnons du prince, les nourrissons du palais, comme on les appelait, durent arriver à la fortune par le même chemin; et s'il convenait de les initier aux lettres divines et humaines, l'école que nous avons vue se former à l'ombre de la chapelle leur donnait des maîtres ^

1. Tacite, Germania^ XIII : « Insignis nobilitas, aut magna patpum mérita, principis dignationem etiam adoloscentulis assignant: caîLeris robustioribiis ac jampridem probatis aggreganiur, nec rubor inter comités adspici. » Sur la coutume de la Recommandation^ il faut consulter un savant mémoire de M. Naudet, Mém. de VAcad. des Inscriptions^ t. VIll, p. 420. Eginbard, de Vita Caroli M., 22: * Exercebatur assidue equitando se venando, quod illi gentilitium erat, quia vix ulla in terris natio invenitur,

Tout s'accorde en effet à prouver Texistence de l'école du palais pendant la période mérovingienne, avec un enseignement qui préparait ses disciples, selon leur vocation, à tous les devoirs de la vie religieuse ou de la vie publique. Au sixième siècle, l'Aquitain Aredius est recommandé au très excellent roi Théodebert pour recevoir l'éducation du palais, et finit par devenir le fondateur de l'abbaye de Saint- Yrier. Le Franc Gogo fait l'admiration de la cour par son courage à braver un buffle, à le frapper entre les deuxcornes^ autant que par son éloquence, qui ravit les applaudissements de l'école. Au septième siècle, la famille de saint Lambert le confie à Tévêque d'Utrecht, « pour l'initier aux doctrines saintes et aux règles monastiques parmi les élèves du palais ». En môme temps saint Wandrille, admis auprès du roi Dagobert, est formé « à tous les exercices militaires, à toutes les études qui conviennent aux nobles, et à toutes les connaissances profane s. » Au huitième siècle, au moment où Charles Martel donne les évechés et les abbayes à ses compagnons d'armes, où il semble qu'il n'y ait place au palais d'Austrasie que pour les gens

quae in hac arte Francis possit aequari. » Vita S. Desidei^ii Cadurcensis^ Vita S, Ebrulfi ubi supra, Vita 5, Clilodulfi^ Mabillon, A. SS. O.S. B , sec. ll,-p. 1043. Vita S. Geremari ibid.. p. 475; « Hune siquidem genitores velut unieum filiuin tenere diligentes, « tradidepunt scholis efudiendum.., Audivit famam sanctitatis « ejus atque prudentiae rex Dagobertus, mittens(iue nuntios, « acoersivit eum inpalatio suo. Et videns eum elegantem et doc- « tum in verbis et sapient»3m in consiliia, praefecit eum consiliis « suis. » Vita S. Bo?iiti, loco citato.

de guerre, on y voit le jeune Chrodegang s'attacher aux lettres avec tant de succès, qu'il parlait la langue latine comme la sienne, et qu'on vantait Télégance de ses discours. Cependant il n'aspirait encore qu'aux honneurs temporels, et remplit les fonctions de référendaire avant que la vocation divine l'appelât à l'évôché de Metz. Sous Pépin le Bref, l'école du palais nourrit aussi Adalhard et Wala, tous deux de race royale, appelés aux premières dignités de l'Eglise et de l'État, et saint Benoît d'Aniane, le réformateur des institutions monastiques. Ce sont les compagnons d'études de Charlemagne, et ce nom nous avertit que Técole, arrivée jusque-là, ne peut plus périr ^

1. vi« siKCLE. Gi'CK^or. Tui'on., Vilse patrum: * Inlerea praecellenlissimo rc^'i Tlu.'odeberto commendatur (Aredius), ut eum instrueret orudi'i^'i e palatina.

Fortunat, Carmin., VI, 4: Ad. Gogonem.

Sive palatina residet modo laetus in aula, Cui schola cougrediens plaudit amore scquax.

vil® SIKCLE, Vita S. Landeberti^ Trajectensis epîscopi (auctore, utvidetur, seciili octavi), apud Mabillon, A. SS. 0. S. J5., sec. UI, 09: ppotinus paler ejus commendavit eum supi-adicto antistiti, divinis doginatibus et monasticis disciplinis in aulu régla erudlendum. »

Vila S. \Vfl7î.rf/'c.7e.çi7i (auctore coœvo). Mabillon, sec.II, p. 534: « Quumque adolesceiitiaB polleret setas in annis, sub praefato, rege Dagoberlo, milltai'ibus gestis ac aulicls disciplinis, quippc ut nobilissimus, nobililer educatus est: crescetitibus sanctai vilae moribus, cunctisquc mundanarum rerum disciplinis imbutus, a prsBf'ato rege cornes constituitur palatii. >

Cf Vita S. FaroniSf Mabillott, sec. II, p. 612: « A primsevo flore lencraî juventutis inlra autem régis Theodeberti nobiliter eum doctfiaa cliristiana nutrlendo lactavit. »

viiicsn<:GLE. Paul. Diacon.^De episcopMetensib.,\n Chrodegango: < In palaliu majoris Caroli ab ipso enutritus, ejusdemque refe-

On voudrait maintenant pénétrer dans l'asile que la politique des rois ouvrait ainsi à l'élite de la jeunesse franque, assister aux leçons des maîtres et savoir jusqu'à quel point elles continuaient la tradition romaine. Si Tinsuffisance des témoignages ne permet pas d'étudier de près la vie intellectuelle qui anima la cour de Dagobert, on en peut juger par deux hommes capables de représenter tout ce que le septième siècle, un temps si mauvais, pouvait conserver de lumière dans les esprits et de politesse dans les mœurs.

Le premier est Didier de Cahors, disciple des écoles d'Aquitaine, mais appelé de bonne heure au palais, où il porta toute Félévation d'une intelligence encore émue de la lecture des poètes, des orateurs, et des jurisconsultes. Les conseils de sa mère Herchenfréda le suivaient au milieu des pé-

rendarius exstitit ; fuit autem omnino clarissimus, omnique nobilitate coruscus, forma decorus, eloquio facundissimus, tampatrio quaiD latino sermone imbutus. »

Vita Wallœ (auctore Ratperto), ap. Mabillon, sec. IV, p. 464 : « Fuit Arsenius (Wala) a puero, inter tirocinia palatii, liberalibus mancipaius studiis. »

Vita Adalhardi (auctore ejus discipulo), Mabillon, sec. IV, p. 7i0: « Qui, cum esset regali prosapia, PJppini magni régis nepoa, Caroli consobriaus Augusti, inter palatii tirocinia, omni mundi prudentia eruditus, una cum terraruiti principe magistris adhibitus. »

Vita S. Benedicti Anianensis^ Mabillon, sec. IV, p. 194 (auctore Smaragdo) : « Pater puériles gerentem an nos piœ fatum filium suum, in aula gloriosi Pippinl régis, reginae tradidit inter scholares erudiendum. »

On remarquera que je me borne à des témoignages contemporains ou du moins antérieurs à une époque où les études étaient devenues si générales, qu'un légendaire se serait fait un devoir de conduire son saint à l'école.

49 0 CHLàPITRE IX.

rils de la cour; et cette femme barbare trouvait des paroles dignes de sainte Monique pour exhorter par lettres « son fils très-doux et très-aimant » à garder la crainte de Dieu, la fidélité au roi, la charité pour ses égaux, et la haine de tout mal. Il avait lié avec les plus intelligents et les meilleurs de ses compagnons un commerce dont on suit les traces dans sa correspondance, et qui n'est pas sans charme. Elevé successivement au gouvernement de Marseille et à Tévêché de Cahors, Didier n'oublia jamais ces premières joies de l'amitié, où les lettres avaient mêlé leur douceur. Il recevait des vers de Sulpice de Bourges, il rappelait à saint Ouen la tendre affection qui les avait tous deux unis à saint Eloi; il écrivait à Abbon : « Que * de fois je voudrais, si le temps me souriait un € peu, aller renouer avec vous de chers entretiens. « Et, de môme que jadis, sous les livrées du siècle, < et dans la compagnie du prince, nous aimions à € nous communiquer nos pensées en échangeant € nos tablettes; libres maintenant de toute vanité, « nous méditerions ensemble les doux préceptes 4C du Christ! » Ces habitudes d'esprit, ce goût du beau, convenaient surtout à un homme du Midi, de race gallo-romaine, qui ne se défit jamais d'un reste d'admiration pour l'antiquité, qui rebâtit les murs et les portes de sa ville épiscopale, non pas à la manière barbare, mais, selon la rembarque de son biographe, avec des pierres larges et polies, selon la coutume des anciens. Il avait aussi élevé beaucoup d'églises et de monastères,

et particulièrement un oratoire d'une architecture si merveilleuse, « qu'en entrant dans ce beau lieu « on ne pouvait se défendre de tomber en prières, « et de se croire en possession du paradis » ^

■ Un caractère bien différent éclate dans la personne et les écrits de saint Ouen, de cet ami commun de saint Didier et de saint Éloi, qui avait coulé avec eux les plus beaux jours de sa jeunesse . au palais de Neustrie. Il fallait assurément qu'il y eût trouvé des maîtres capables de Tinitier à la langue latine et à la théologie chrétienne, puisqu'il passa sans difficulté et sans études, de la charge de

1. Vita S. Desiderii, ap , D. Bouquet, III, 527. Herchenfredae epistola, ap. Gallia christiana, t. II, p. 46t. Les auteurs de VHistoire littéraire de France avaient déjà remarqué cette corres pondance dont le P. Pitra fait bien sentir le charme {Hist. de S. Léger^ p. 31). Epistola Sulpicii Bituricencis ad Desiderimriy apud Duchesne, p. 882. On n'avait pas remarqué que cette lettre finissait par des hexamètreâ probablement mutilés ; on les a imprimés sans distinction de vers et comme un fragment de prose : il faut les restituer ainsi : « Auctorem cœli praesumimus postulare. »

.... Ut vestram jubeat prastendere vitam Cursibus annorum dignetur tempore longo, Ga)>us nunclocuples servaturnominemundus, Et diu (?) flrmantur nutanlia culmina rerum Vel dilapsa magis... solidata résurgent :

Desiderius Dadoni, ap. Duchesne. p. 878. Idem, Abboni p. 879 : « Optarem fréquenter, si possibilitas arrideret, vestris intéresse coUoquiis, ut, sicut nos subsaBculi habitu,in contubernio serenissimi Frotharii (Clotbarii II ?) principis, mutuis solebamus revelare tabellis, ita jam nunc illa ad plénum, deposita vanitate, dulciâ liceret Christ! ruminare prœcepta. »

Viia S. Desiderii « Quadrls ac dedolatis lapidibus...non nostro quidem gallicano more, sed sicut anliquorum murorum ambitus magnis quadrisque saxis exstrui solet fundamentis. ».... « Que loco, dum mens desiderantis ita ingrediens refovetur, ac si partem paradisi se occupasse gratulaiur. »

référendairo, au siège archiépiscopal de Rouen. Toutefois, ou reconnaît Thomme du Nord, le noble Franc, le Germain dompté; mais plus touché de Taustérité sainte du christianisme que des vanités d'une civilisation vieillie, lorsque, se proposant d*écrire la vie de saint Éloi, il s'excuse de la rudesse de son langage, non plus avec Thumilité de Grégoire de Tours, mais en publiant son mépris pour les vains artifices de Técole, et en foulant aux pieds, pour ainsi dire, toute l'antiquité. « Car, dit-il, son récit pouvait être plus brillant ; mais il lui plaît de le tempérer de telle sorte que, sans offenser les maîtres par trop de grossièreté, il ne fatigue point les simples en poursuivant les vaines fumées des grammairiens. » Il veut que Técrivain religieux s'adresse, non pas au petit nombre d'oisifs qui suivent les philosophes, mais au genre humain tout entier. Il déclare haïssable celui qui parle en sopliiste, et demande où est l'utilité de ces docteurs plus occupés de détruire que d'édifier. Et, dans la chaleur de cette invective contre l'éloquence^ qui finit par le rendre éloquent, il cite au tribunal du Christ tous les poètes, tous les orateurs, les historiens, les philosophes du paganisme, et les défie de rien apprendre à des chrétiens*.

1. Vita S. Audoeni, Audoeni Vita S. Eligii, ap. d*Achery, Spicilegiumy prolongu3 :«Ita stylum placet corrigere, ut nec simplicibus quibusque grammaUcorum sectando fumos displiceat, nec scholasticos etiam nimiarusticitateoffendat. Nam et ecclesiasticum dogma etiam si habeat eloquii venustatem, ita eam dissimulare débet et fu gère, ut non oUosis philosophorum sectatoribus, sed

ui Sans doute ^TÎ est dur d'entendre ce barbare

ob injurier Virgile, Tite-Live et Cicéron; mais il faut

ê -^ se rappeler la dureté des temps, la lutte déses-

ry pérée qui s'engageait entre les traditions romaines

sa: restaurées par la politique des Mérovingiens, et

ir le génie germanique, encore tout vivant dans

ê les mœurs, dans les passions du peuple franc.

f Les évoques commençaient à comprendre que les

!ï efforts de la royauté pour restaurer la société an-

i cienne n'aboutiraient qu'à sa ruine. Voilà pour-

i quoi ils se détachaient de cette antiquité qui avait

i: souvent fait l'admiration et les délices de leurs pré-

i décesseurs ; ils s'en défiaient comme d'une lumière

r incapable de conduire les nations au milieu des

iî périls nouveaux où la Providence les avait pous-

r sées. La violence des événements ne laissait plus

r de loisir aux études spéculatives, à ce culte du

i: beau qui fait oublier Futile. Les esprits sérieux ne

i pouvaient chercher dans les lettres qu'un moyen

d'agir, non de briller; d'enlever les convictions,

non les applaudissements; non de servir au plaisir

des hommes, mais de les rappeler à leurs devoirs.

Le septième siècle, si décrié, écrivit peut-être

autant que le sixième ; mais il écrivit surtout des

sentions et des légendes, c'est-à-dire des ouvrages

corrects, destinés à l'édification des ignorants. On

n'y trouve plus que de faibles restes de science et

UDÎverso loquatup homiaum generi... Qui sophistice loqiiitur odibilis est... Qui enim legentibus uobis diversa grammaticorum argumenta proficiunt, quum videantur subvertere potius quam ediflcare? ».

de poésie, et les historiens y marquent le moment où la littérature finit *.

Cependant la véhémence même avec laquelle saint Ouen attaque l'autorité des anciens montre assez qu'ils ont conservé des partisans. On ne combat pas avec cette passion une cause perdue; et, lorsque le pieux évoque accable de ses dédains les gens d'écoles, les grammairiens et les sophistes, il proteste au nom du bon sens chrétien contre les vaines controverses, contre l'enseignement mystérieux et la langue philosophique des professeurs de Toulouse. Il n'appartenait pas aux disciples de Yirgilius Maro, à des hommes qui poussaient la terreur des barbares jusqu'à se faire tout un idiome nouveau pour n'être point compris, il n'appartenait pas à ces cœurs faibles de garder rhéritage de l'esprit humain. Il fallait des âmes mieux trempées, des motifs plus impérieux, qui fissent de la conservation des lettres, non plus une satisfaction de vanité, mais une affaire de conscience. C'est précisément parce que l'étude a cessé d'être un jeu d'esprit pour devenir un devoir d'état, parce que la poursuite du bien fait oublier la recherche du beau; c'est dans ce triomphe de la pensée sur la forme que je vois, non la fin, mais le commencement d'une littérature véritable. Il est vrai que tous les genres littéraires connus des anciens disparaissent, que tous les moules que l'art classique avait modelés se brisent: mais l'ins-

1. M. Guizot {Histoire de la civilisation, t. II, leçon 1) a reconnu ce caractère de la littérature ecclésiastiqxie du septième siècle.

LES ÉCOLES. 4 9f>

piration qui les animait ne s'évanouira pas, elle saura trouver ailleurs des organes et des types nouveaux. Je m'en assure en lisant le prologue d'une Vie de saint Maximin, abbé de Mici, écrit par un moine anonyme du septième siècle, où je retrouve toute la sévérité, et, si Ton veut, toute l'intolérance de saint Ouen ; mais aussi toute la verve d'un homme qui n'est pas disposé à laisser dormir l'esprit humain, et qui, en réprouvant les philosophes, voudrait sauver au moins le nom de la philosophie.

« On sait que, parmi les hommes des siècles € anciens, plusieurs sectes ont fait profession de « sagesse. Mais, entre tous, ceux-là ont paru at- « teindre le comble de la sagesse, qui ont pénétré « dans ce trivium o\x est contenue la connaissance « des choses divines et humaines, je veux dire la € physique, l'éthique et la logique, ou pour parler « avec les Latins, la science naturelle, morale et « rationnelle. Mais c'est la parole de l'Ecriture, « que les sages de ce monde, n'ayant point connu « la sagesse de Dieu, ont péri par leur folie. Car « ces esprits bien doués, qui participaient à la rai- « son divine, et qui par la vivacité de leur intelli- « gence, avaient connu le Créateur, ne Vont point « glorifié comme tel. Ceux-là ne manquent point « encore de sectateurs, qui se croient grands en « paroles, qui se vantent d'approfondir les vérités « découvertes par leurs devanciers, mais qui se € montrent enlacés dans les mêmes erreurs.

« Pour nous, qui nous gardons de ces égare-

€ ments, nous avons une physique véritable dans € le récit historique des Ecritures, une logique € véritable dans les contemplations de la foi, de € respérance et de la charité, une éthique vérita- € ble dans la pratique des préceptes divins. C'est * la philosophie que Dieu aima : il en voulut don- € lier le premier type en la personne de Salomon, € qui dans ses trois livres, nous offre de cette <* philosophie un triple exemple, faisant connaître « la nature dans l'Ecclésiaste, réglant les mœurs « dans les Proverbes, 'et, par le Cantique des « cantiques, nous apprenant à chercher sous les « voiles de l'allégorie le secret des choses di- € vines...

€ Voulant donc instruire notre siècle et le lieu € où nous vivons, le Tout-Puissant a choisi parmi « les petits un homme qui ne fût point enflé de la « sagesse mondaine, mais brillant de l'éclat des « vertus, et il a fait de Maximin un modèle de sa- « gesse ; car pendant que les disciples de la philo- € Sophie païenne portent aux nues leurs maîtres, < louant dans Pythagore la connaissance de la iia- « ture, dans Socrate la pureté des mœurs, dans « Platon la science des choses divines, il serait € indigne de la foi chrétienne de laisser celui « qui fut notre philosophe dans les ténèbres de « l'oubli *. »

1. Vita s. Maximini,, abbatis Miciacensis, Mabillon, ^.55. 0. S, B.j 1, 581. Mabillon croit cet écrit du commencement du septième siècle, sauf les dernières pages, qui laissent soupçonner quelques interpolations. Prblogus : « Plures fuisse sectas quae sapientiam profiterenlur inter eos quos prisca secuia pepererunl,

Toutefois, la doctrine commune de l'Eglise ne fut jamais de répudier la tradition des lettres classiques. A chaque époque, on trouve en présence deux écoles, Tune qui rabaisse l'antiquité, comme Hermias dans ses invectives contre les philosophes du dehors\ l'autre qui la relève, comme Clément d'Alexandrie et saint Basile. La dernière a pour elle le plus grand nombre et les plus grands noms. Saint Jérôme et saint Augustin ne peuvent se défendre de citer Virgile; peu à peu la quatrième églogue fait absoudre le poète des amours de Didon, et lui donne rang à la suite des Sibylles et parmi les précurseurs du christianisme. Nous connaissons la pratique de TEglise de Toulouse pour les livres des païens, qu'elle mettait à part, mais qu'elle ne brûlait pas. Si, au septième siècle, la poésie et la science des anciens ne sont pas sans périls pour la Gaule encore travaillée par les souvenirs du paganisme latin, elles ne peuvent rien de malfaisant sur des Irlandais, sur des iVnglo- Saxons, à qui elles ne rappellent ni les dieux de leurs pays, ni les mœurs violentes de leurs pères. Et l'Église^ qui n'ouvrait que d'une main timide ces pages séduisantes aux enfants des vieilles cités

manifesium est; sed inter omnes illi judicati siint summam sapientise attigisse, qui trivium illud terrere conati sunt in quo reqiiiriiur :

Divinarum hiimanarumque peripia rerum ;

quod constat in physica et ethica el logica, > etc. C'est encore au P. Pitra (Histoii^e de S. Léger j p. 65) que je dois l'indication de ce beau passage.

49ft CHAPITRE IX.

latines, les livrera sans scrupule à ces derniers venus des barbares.

La légende de saint Patrice rapporte qu'après trente ans de prédication, ayant désiré voir le fruit de ses travaux, il fut ravi en esprit, et se crut transporté au sommet d^une montagne d'où Tirlande lui apparut toute en feu. Ce feu, qu'il avait allumé, était celui de la science autant que de la foi. Disciple de Fabbaye de Marmoutiers au commencement du cinquième siècle, quand les monastères de la Gaule nourrissaient tant d'hommes savants, Patrice n'avait pas oublié de si grands exemples. En mênie temps qu'il fondait des églises, il en assurait la perpétuité en ouvrant des écoles : il avait confié celle de Sletty à un barde converti, appelé Fiech; celle d'Armagh, à son disciple Benignus, probablement Gaulois comme lui. Son esprit devait lui survivre dans les grandes colonies monastiques de Clonard, de Lismore, de Bangor. Quelque part que la religion érigeât ses autels, les lettres dressèrent leur chaire à côté. Cette hardiesse chrétienne des Irlandais, qui n'eut jamais peur de trop savoir, se montre bien dans l'histoire de saint Luan, le fondateur de Clonfert. Le jeune Luan gardait ses troupeaux, quand saint Gomgall, le demandant à son père, l'emmena au cloître de Bangor, lui fit tracer un alphabet sur Tardoise, et commença à l'instruire. Or, il arriva qu'un jour Comgall vit son disciple aux pieds d'un ange qui lui enseignait les lettres et l'encourageait à l'étude. Et

ayant attendu que Tange l'eût quitté, il le prit à part, et lui dit : « Mon fils, tu as demandé au 4i Seigneur une grâce périlleuse. Car beaucoup ont « été trompés par leur science et par leur passion « pour les arts libéraux, qui ont fait leur perte. » Luan répondit : « Si j'avais la science de Dieu, je « n "'offenserais jamais Dieu : car ceux-là lui désole béissent qui ne le connaissent pas. » Alors Comgall, rassuré, le quitta en disant : « Mon fils, tu es « ferme dans la foi, et la science véritable te € mettra dans le droit chemin du ciel *. »

L'histoire de saint Luan est celle de toute Tirlande. Ce peuple de pâtres, resté pendant tant de siècles hors du commerce intellectuel du monde, veut savoir tout ce quïl a ignoré. 11 se jette avec emportement dans toutes les études, qui commencent à devenir trop vastes pour les sociétés dégénérées du continent. Les livres se multiplient : comme les rois ont leurs bardes et leurs généalogistes, chaque monastère a ses scribes, qui propagent les textes sacrés et profanes. Si quelque dispute religieuse s'élève, on y produit non seulement les traités des Pères latins, de Saint Cyprien,

1. Pour la vision de S. Patrice, Vita S. Patricii (auctore Joscelino), cap. xvii. En ce qui touche les premières écoles, Moore, Eistory of Ireland^ chap. xi, xii, Vita S. Moluœ sive Luani, apud Fleming, Collectanea sacra. Je remarque aussi ces derniers avis de S. Luan à ces disciples : « Charissimi fratres, bene colite terramet bene laborate, ut habeatis sufficientiam cibiet potus et vestitus. Ubi enim sufficientia erit apud servos Domini, ibi stabilitas erit; et ubi stabilitas, ibi religio. » Cf. Vita S. Mochoemogi, apud Fleming, ibid. : « Ita in moribus honestis scientiaque litterarum nutrivît eum. » Vita S. Comgalli, ibid. : « Et litteras apud qpiemdam clericum qui habitabat in villa, in rure didicit. »

de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Grégoire, mais aussi les écrits des Pères grecs, et, par exemple, les lettres de saint Cyrille. Deux récits légendaires font voir quel respect religieux s'attachait à l'humble travail des copistes. On montrait à Kildare un livre enrichi de peintures, et la tradition voulait qu'un ange fût venu chaque nuit conduire la main de l'écrivain qui les avait tracées. On racontait aussi de saint Colomban, qu'averti de sa mort la veille du jour où Dieu le rappela, il avait passé plusieurs heures à copier un psautier, jusqu'à ce qu'arrivé à la fin d'une page où le trentetroisième psaume s'achevait, il s'arrêta, et légua à l'un de ses disciples le soin d'écrire le reste K

Si c'était une œuvre méritoire et qui ouvrait le ciel, de transcrire les livres d'autrui, c'était une mission toute divine, d'enseigner, d'ouvrir les âmes à la vérité ; et le même zèle qui enrichissait les bibliothèques des cloîtres irlandais faisait .la prospérité de leurs écoles. On y professait la théologie tout entière, telle qu'elle était sortie des grandes controverses de Tarianisme et du pélagianisme; et les novices du septième siècle étudiaient l'Ecriture sainte comme Pierre Lombard et saint Thomas devaient l'interpréter, en y distinguant les

1, O'Goonor, Rerum hihernic. script., Epislola nu/icupatoria, p. 12. On peut juj5'er des bibliothèques d'Irlande par le nombre des textes que cite Cummian dans une lettre écrite vers 650, apud Usher, Veterum epistolarum hibeîmicatnim syllope, p. 17. Sur le livre de Kildare, Giraldus Gambrensis, Typographia HibemiXf dist. II, 48, 49.

Vila S. Columbœ (auctore Adamnano), apud Basuage, Thesatu rus monumentorum Canisiij t. I, p. 668 et suiv.

quatre sens, littéral, allégorique, moral et anagogique. On peut même dire qu'ils devancèrent la scolastique, en appliquant la subtilité de la logique grecque à la discussion des dogmes chrétiens. C'est le témoignage de saint Benoît d'Aniane, qui cite le dilemme favori des théologiens d'Irlande sur le mystère de la Trinité : ou l'interlocuteur admettait trois substances divines, et il était convaincu d'adorer trois dieux; ou il les niait, et on prétendait lui prouver qu'il supprimait les trois personnes. Cette passion des disputes religieuses n'arrachait pas les esprits aux sciences profanes. Les sept arts libéraux, l'Encyclopédie de Martianus Capella formaient le cours de l'enseignement. Nulle part les noces de Mei^cure et de la Philologie ne furent célébrées avec plus d'enthousiasme que sur les bords glacés de cette île, où jamais les muses païennes n'avaient posé les pieds. Il n'y a pas d'anachorète si austère qui ne soit loué dans sa légende d'avoir aimé les lettres. Saint Colomban avait pâli dans Tétude de la grammaire, de la rhé-* torique, de la^ géométrie ; saint Fintan excellait dans la dialectique. Enfin, l'honneur national était intéressé à pousser à la dernière perfection les deux arts qui couronnaient tous les autres, la musique et l'astronomie. D'un côté, les Irlandais se trouvaient engagés avec les Bretons dans la question du comput pascal, et cette discussion épineuse supposait la connaissance des principaux cycles astronomiques. Saint Cummian n'en cite pas moins de dix dans la lettre où, justifiant

Tusage de Rome, il porte la lumière d'une saine critique à travers le labyrinthe des calendriers anciens. D'un autre côté, rien nY»galait la renommée des bardes d'Erin, et Fhabileté de ses joueurs de harpe. Quand les Anglais descendirent pour la première fois, au onzième siècle, sur cette terre où ils devaient porter Tesclavage, leurs archers s'arrêtaient ravis aux accords que les chanteurs du pays tiraient de leurs instruments. On admirait les combinaisons savantes de leur jeu, et la rapidité avec laquelle leur main promenée sur lés cordes enfaisait jaillir des torrents d'harmonie. L'Eglise ne devait pas leur.ôter des joies si pures; elle les sanctifiait au contraire en mettant la harpe de David dans le sanctuaire, et les psaimies sur les lèvres des prêtres, qui ne se taisaient ni le jour ni la nuit. Les Irlandais excellèrent dans le chant ecclésiastique; et c'étaitparmi ^ux que les princesses des Francs faisaient chercher des maîtres poiu* exercer les vierges de leurs monastères à chanter dignement les louanges de Dieu \

1. Sur renseigneraentde la théologie en Irlande, Epist,Aldhalmi ad Eadfridum, apud Usher, Sylloge^ p. 27 : « Quin imo allégorie» potiora atqiie tropologicsB disputationis bipertita bis oracula. *■ Cf. S. Thomas, Summa theologiœ^ p. 1. q. 1. Benedict. Anianensis Epist. : « Apud modernos scholasticos, maxime apud Scotos, est syllogismus deluâiouis, ut dicunt, Trinitatem, sicut personarum^^ ita esse substantiarum. » — Sur la culture des sept arts libéraux dans les monastères irlandais, O'Gonnor, Rerum hibernic. script., p. 198. Vita S. Columhani (auctore Jona Bobbiensi) : « Desudaverat in grammatica, rhelorica, geometrica, vel divinarum Scripturarum série. » — Vita S. Columbœ : « Fintanus sludîis dialecticalis sophias dedilus. » - Epistola Adhelmi : « Artes gramma ticas atque geometricas bis ternas, omissa physicae artis machina..*

Des études déjà si étendues pour des barbares ne suffisaient pourtant pas à Tessor de leurs imaginations. La littérature latine leur laissait apercevoir derrière elle l'antiquité grecque, comme une région plus vaste et plus merveilleuse, où ils brûlaient de s'aventurer. Non qu'il faille répéter que la science et la foi leur vinrent de l'Orient : trop de témoignages s'accordent à leur faire tirer de Rome toutes leurs lumières. Mais quand les longues navigations effrayaient si peu; quand l'Athénien Egidius venait chercher la solitude dans les Gaules, et le Syrien Eusèbe acheter l'évêché de Paris; lorsqu'enfin il y avait à Orléans assez de marchands orientaux pour figurer eh corps à l'entrée solennelle du roi Gontran, on n'est point surpris de trouver des Grecs en Irlande, et à Trim, au comté de Meath, une église connue sous le nom d'église des Grecs. D'ailleurs, les traditions des Irlandais les montrent dans des rapports étroits avec l'Espagne, par conséquent avec la Gaule méridionale, dont plusieurs villes gardèrent longtemps l'idiome et les mœurs de la Grèce. C'était plus qu'il ne fallait pour populariser la langue grecque, ses philosophes et ses poètes, chez les disciples dp saint Patrice et de saint Comgall. De là les héllénismes dont ils sèment leurs écrits; de là cette passion qui poussera plus tard Scot Érigène, à la suite des métaphysiciens alexandrins,

«Iticulose sumentes carpunt. » — Epistola S. Cummiani, passim, Sup les joueurs de harpe irlandais, Giraldus Cambrensis, Typographia, diss. III, cap. ii.

jusqu'aux limites du panthéisme ; de là enfin ces réminiscences d'Homère, qui se confondent avec les traditions nationales. C'est ainsi que le comté d'Ulster se nomme de la sorte, parce qu'Ulysse en toucha les rivages {Uiyssis terra). Ainsi encore quand saint Brendan s'enfonce, sur les mers de l'Ouest, à la découverte de la terre promise des saints, dans cette fabuleuse navigation de sept ans, il rencontre plus d'une aventure qui rappelle les épisodes de l'Odyssée. r4omment oublier, en effet, l'île des Cyclopes, Polyphème, et la pierre lancée sur le vaisseau d'Ulysse ? comment ne pas reconnaître tous les traits de la fable grecque dans cette peinture de l'île des Forgerons, que Brendan et ses compagnons découvrent sur la route? « Ils € virent une île vilaine et très périlleuse, sans € arbres et sans herbe, couverte d'écume de fer, « et pleine d'officines de forges. Ils ouïrent le son € des sou fil et s soufflants, ainsi que des tenailles ♦ et des maillets contre le fer et les enclumes. Et « de l'île sortit un habitant, comme pour par- € faire quelque œuvre. 11 était hérissé et tout € brûlé, de couleur noire. Comme il vit les servi- € teurs de Dieu passer près du bord, il retourna € en son officine. L'homme de Dieu 'cependant « disait à ses frères : « Mes fils, tendez plus haut € vos voiles, naviguez tôt, et fuyons cette île. » « Quand il eut ainsi dit, revint l'homme d'aupa- « ravant au rivage devers eux ; il portait une « tenaille dans ses mains, et une masse toute ver- « meille d'écume de fer, d'extrême grosseur;

« laquelle il jeta hâtivement sur les serviteurs de « Dieu, et elle ne leur nuisit point. Car elle les « trépassa comme de l'espace d'un stade, où elle « plongea dans la mer; et la fumée de la mer € monta comme la fumée d'un fourneau *. »

C'est le mérite des Irlandais d'avoir su populariser l'antiquité, d'avoir, pour ainsi dire, entrelacé le rameau d'or d'Homère dans la couronne légendaire de leurs saints. Leur poésie religieuse s'inspire de tous les souvenirs, et leurs moines, si passionnés pour les lettres classiques, ne peuvent se détacher dçs chants de leurs bardes. Et pourquoi s'en détacheraient-ils, puisque saint Patrice trouva parmi les bardes ses deux plus fidèles disciples, puisque Ossian même ne résista pas à la prédication du saint, et finit par se convertir? Ainsi rassurait un vieux récit, selon lequel Ossian, chargé d'années, fatigué de voir Patrice parcourir la contrée avec son cortège psalmodiant, l'aborde un jour, et lui propose de lui conter les actions des anciens rois. Patrice rappelle d'abord le vieillard à de plus sérieuses pensées. Mais enfin, touché de ses larmes, il se rend, et se laisse répéter jusqu'au bout l'histoire de Finn et d'Osgur *. Les moines faisaient de même : eux aussi se laissaient

i.Usher {Veterum epistolarum hibemicarum syllôgejïioiexyi)^ atteste l'existence de l'église de Trim, « quae grsBCse ecclesis nome n adhuc retinet. » — La légende latine de S. Brandaine, publiée par Achille Jubinal. Cf. Odyssée, IX, v. 539.

2. Bpooke, Beliques of Irish poetry, p. 73. Voyez le poème intitulé la Chasse merveilleuse; Ossian y porte son nom irlandais d'Oisin.

ET. OERM. XI. 29

redire les fables de leur aïeux; ils en portaient quelquefois les traits dans oes légendes conitme celles de saint Brendan et de saint Patrice, que rÉglise n'a pas adoptées, mais qui devaient faire le tour de l'Europe.

Mais en même temps que l'école irlandaise a toute une poésie populaire dans ses légendes, elle cherche à se créer une littérature savante, réservée au petit nombre des initiés, imitée de ces écoles d'Aquitaine dont tout l'effort était de cacher la science pour la sauver. En effet, quand on suit les pèlerins d'Irlande sur le continent, on ne peut méconnaître les préférences qui les rapprochent des Aquitains, soit qu'ils trouvent parmi eux leurs plus zélés disciples et les compagnons de leurs travaux, soit qu'ils aillent, comme saint Fridolin, visiter les sanctuaires de cette province, aussi féconde en saints qu'en grammairiens et en rhéteurs. C'est ainsi que la langue mystérieuse du docteur de Toulouse put traverser la mer et pénétrer dans le cloître de Bangor. Parmi les chants composés pour ce monastère, plusieurs hymnes présentent déjà les caractères d'un art savant qui cherche les difficultés et les ténèbres. Les mots grecs s'y mêlent aux latins, et le poème en l'honneur de saint Comgall pousse le goût de l'allitération jusqu'à ce point que les dix vers de la première strophe commencent par un A, et les dix vers de la quatrième par un D. Vers le même temps, l'Anglo-Saxon Aldhelm félicite un ami revenu des écoles d'Irlande, et lui écrit dans le langage des

LS8 ÉCOLBS. 6 07

adeptes. Enfin, les douze latinités de Virgile l'Asiatique reparaissent chez Tauteur inconnu^ mais assurément irlandais, d'un écrit intitulé < Paroles de l'Occident » (Hisperica famina). On y prend sur le fait l'écolier barbare qui se proposa de produire un modèle achevé du genre, et qui crut se montrer grand comme les dieux des anciens, en marchant comme eux entouré de nuages. Il commence par un hommage à ses maîtres : « Le vin nouveau de la science, s'écrie-t-il, « réveille mon cœur dans la caverne qu'il habite. « Mes poumons secouent leur tristesse; mais je « contiens dans les artères de ma poitrine la tem- € pête de ma joie, quand je vois les insignes gar- € diens de la philosophie qui offrent aux gosiers 4f altérés l'onde pure d'un langage élégant, et qui € manient sans crainte les vipères du syllogisme. » Après ce beau début, il invite au combat les athlètes de la palestre littéraire : déjà trois lutteurs sont tombés sous ses coups, et il n'a peur de personne, car il connaît, dit-il, les douze idiomes qui divisent 4a langue d'Ausonie. C'est l'exorde d'une sorte de poème en prose, où l'auteur décrit le cours ordinaire du jour, les spectacles de la mer et du ciel, enfin les scènes principales de la vie humaine. Au milieu de ce labyrinthe de périphrases, de métaphores, d'obscurités volontaires, l'homme du Nord se trahit cependant plus d'une fois par la nouveauté des images et par la sauvage vérité des mœurs. On surprend bien la barbarie toute nue dans le récit de ces chasses qui forcent

le sanglier au fond de son repaire, de ce&- festins gigantesques qui font plier les tables sous le poids des viandes arrosées d'huile dlrlande, pendant que les convives s'abreuvent, à larges coupes, de bière et de lail. On reconnaît aussi l'habitant des derniers rivages du monde, accoutumé à contempler des mers sans fin, quand il représente les grandes lames de l'Océan, la marée expirant sur les écueils, les monstres des eaux qui se poursuivent et s'entre-dévorent dans l'abîme, et quand, pour exprimer tout ce qu'il y a d'attrayant et de terrible dans cette. vue de l'immensité : « Si tous * les habitants de l'univers, dit-il, pouvaient venir € au bord de la mer en considérer les profondeurs, € un vertige soudain les précipiterait dans ce cloî- « tre de la mort. » Mais toutes les habitudes de la vie savante reparaissent, et tous les raffinements de la grammaire et de la rhétorique sont mis en œuvre, quand il faut peindre l'école, le réveil du maître, et la foule des disciples qui l'entourent : « Considérez la colonie philosophique, voyez de € près les princes des lettres. Les uns félicitent le € maître qui a goûté un salutaire sommeil dans € le cloître de sa poitrine, et qui le goûterait € encore, si l'ardeur du rouge Phébus ne fût « venue arracher ses paupières aux charmes du « repos. — Pourquoi, lui crient les écoliers, 4c viens-tu nous assourdir du tonnerre de ta parole, « et troubler de tes discours les cavernes de nos « oreilles? Nous avons passé dans la veille et € dans l'étude tout le temps que la nuit a sil-

« lonné dé sa charrue les plaines du ciel. Cepen- « dant, tu livrais tes membres aux douceurs du « sommeil : voilà pourquoi maintenant tes leçons « nous trouvent endormis. » Il faut mettre un terme à ces citations, qui ne peuvent rendre le texte intelligible qu'à condition d'en retrancher la ntoitié ; on ne supporterait pas longtemps une telle lecture, si Ton n'était soutenu par un intérêt historique, par le contraste dé tant de recherche avec tant de grossièreté, et par la surprise de retrouver tous ces artifices de langage dont le Virgile du septième siècle nous avait livré le secret. Rien n'y manque, ni les constructions renversées, ni les racines grecques défigurées par une désinence latine^ ni les termes forgés de toute pièce, ni aucun des procédés qu'imaginèrent les grammairiens effrayés, pour dérober, comme ils disaient, les perles aux pourceaux *.

i, AntiphonariumBenchorensej apudMuratori, Anecdota latina, t. IV. Cet antiphoDaire, trouvé au monastère de Bobbio, peut remonter au septième siècle. S. Colomban, fondateur de Bobbio, avait fait profession à Bangor. Hymn, S, Comgalli :

Audite parties ta erguy AllaU ad angelica, Athletse Dei abdita, A juventute florida, etc.

Dans l'hymne des apôtres, je remarque ce vers :

nie qui proto vires adimens chao.

] /hymne des matines a de beaux passages; mais j'y trouve encore un héllénisme :

Dignos nos fac, rex Agie.

Hûperica famina edidit Aug, Mai, Ctassici auc tores ^ t. V,

Mais ces pourceaux, ces bêtes farouches» ces barbares, qu'on traitait avec tant de mépris, ne se laissaient pas dérober la perle de la science ; les écoles d'Irlande étaient à peine ouvertes, qu'on y vit accourir tout TOccident. En 536, cinquante moines du continent débarquaient à Cork. Au septième siècle, c^était une coutume reçue chez les Francs, après avoir épuisé renseignement ordinaire des églises et des monastères, de passer en Irlande : saint Vandrille avait résolu de visiter ce savant pays, et, un peu plus tard, .l'évêque Angilbert^ y séjourna plusieurs années pour étudier les Ecritures ^ A leur tour, les Irlandais, poussés par la vocation toute-puissante qui les arrachait de leurs cellules pour les jeter sur les côtes de Flandre, dans les déserts du Jura, et jusqu'au delà des Alpes, y portèrent les lettres avec l'Evangile.

p. 479. Le savant éditeur, p. xlviii de son introduction, prouve qu'il faut y reconnaître l'ouvrage d'un Irlandais :

« Ampla pectoralem suscitât vernia cavernam : Mœstum eitrico pumone tonstrum, sed gaudlfluam pectoreis arto procellam arteriis, cum Insignes sophiae speculator arcatores, qui egregiam urbani tenoris propinant faucibuslyn^pham, vipereosque litteraturae plasmant syllogismes... 5. Bis senos exploro vechros qui ausonicam lacérant palatbam... 7 : Pantes solitum élaborant agrestes orgium. 8. « Sopbicam stemicate colon iam, ac littérales speculamini apices. NonnuUi cerimonicant arcatori trophea, si salubrem pectoreo carpserit soporem claustro, ni rutilante Pbœbei orientis ardore somniosum evellerit palpebris oblectamentum, tritamque aptaverit lumbis stragulam, lectoralem cudere industriam. Ut quid nos tonitruoso sermonum obruis clangore, et internas loqueloso tumore perturbas aurium cavernas? Totum namque noctumi ligonis lectriceis censuimus stadium excubils ; vos soporea oblectastis pemas tabé : ob hoc nunc somnolenlus aos stigat tactus. »

1. Mabillon, Annales SS, 0. S, B. — Vita S. Wandragesili, ap. MabUlon, A. SS. 0, S. B., sec. II, 526. Bède, HisL eccles., lib. m, cap. 7.

Saint Colomban, ce prêtre si austère, retrouvait la grâce, Tenjoueinent, et toute la mythologie des poètes profanes, pour adresser de petits vers à un ami. Les trois grandes abbayes qui marquèrent le chemin de son apostolat, Luxeuil, Bobbio et Saint- Gall, donnèrent à la science irlandaise autant de chaires d'où elle se répandit chez les peuples voisins. Nous savons déjà comment le cloîtré de Luxeuil fut une pépinière de grands évêques ; les legons qu'ils reçurent nous sont connues par là biographie de saint Agile, qui, formé aux arts libéraux dans ce monastère, y enseigna l'éloquence et la théologie. Bobbio devint le flambeau de l'Italie septentrionale. Le moine Jonas, qui en fut l'historiographe vers 645, écrivait les vies de saint Colomban et de ses premiers disciples dans une langue élégante, poétique, et ne faisait pas difficulté d'entremêler aux citations des livres saints les réminiscences de Tite-Live et de Virgile. Mais rien ne devait égaler la gloire littéraire de Saint- Gall. Les Irlandais, comme parle un contempo* rain^ ne cessèrent de peupler ce nid d'aigles que leur intrépide compatriote leur avait fait dans la montagne. Des moines de la même nation secondent les efforts d^Othmar, qui, au temps de Charles Martel, relève Tabbaye de sa passagère décadence. La bibliothèque conserva longtemps les livres copiés de leurs mains : on y remarquait Virgile et son commentaire, les poésies sacrées de Juvencus et de Sedulius, la métrique de Bède et l'arithmétique de Boëce. Plus tard, un évêque d'Irlande, appelé

Bit CHAPITRE IX.

Marx, et son ueveu Moengall, revenant de visiter les saints lieux de Rome, s'arrêtent aux portes de Saint-Gall, congédient leurs serviteurs avec leurs chevaux, et, ne gardant que les vases sacrés et les li\Tes^ font vœu d'achever leurs jours dans la solitude. Moeogall, chargé de Técole du cloître, y porte les habitudes savantes de sa patrie; la langue grecque s'introduit dans l'enseignement; les hymnes de Saint-Gall, comme celles de Bangor, se hérissent d'héllénismes ; les discussions grammaticales sont poussées à un degré de subtilité que les docteurs aquitains ne désavoueraient pas. Mais en même temps )a passion des études saines, et Tinspiralion véritable se font jour chez les disciples de Moengall. C'est Ratperl le poète, si fidèle à ses livres, qu41 n'usait qu'une paire de chaussures chaque année, et si épris des anciens, qu'il opinait au chapitre en vers de Virgile. C'est le théologien Nolker, auteur d'un traité sur les commentateurs de la Bible, qui atteste une lecture immense, et rival d'Horace, au jugement des contemporains, pour la beauté de ses chants populaires et de ses séquences. C'est Totilo, musicien, peintre, ciseleur, qui ravissait tous les cœurs quand il exécutait sur la harpe des chants de sa composition. Toutes les églises de la France orientale se disputaient ses ouvrages. Tandis qu'il ciselait une Vierge pour la cathédrale de Metz, on raconte que deux pèlerins lui demandèrent l'aumône; et, l'ayant reçue, ils s'adressèrent à un clerc qui les avait introduits : « Est-ce donc sa sœur, lui dirent-ils, cette noble et

€ belle dame qui se tient à ses côtés, lui présenlarit « le compas^ et lui montrant ce qu'il doit faire? » Or, c'était la mère de Dieu qui venait aider son ouvrier. A cette gracieuse légende, je reconnais bien Timagination des Irlandais, comme je trouve la trace de leur passage dans ce culte de la musique, dont Saint- Gall conserva la tradition. L'Irlande avait porté là sa harpe, emblème de son génie, que cette nation opprimée garde encore dans Técusson de ses armes ; symbole de la parole chrétienne, qui doit finir par vaincre les barbares de tous les siècles, mais en les charmant *.

Toutefois, saint Colomban et ses compatriotes n'avaient pas reçu la mission d'achever seuls l'éducation des barbares : nous connaissons déjà le peuple qui leur donna d'abord des disciples, et plus tard des rivaux.

1. Wèidmann, Geschichte der Stift-Bibliothek von S. GaUen. On avait fait ces vers sur l'affluence des Irlandais à Saint-Gall :

ScottigenaB pro se (?) nidificant velut ipse. Tanquam Germani vivunt ibi compatriani.

Sur les livres irlandais de la bibliothèque de Saint-Gall, voyez les anciens catalogues publiés par Weidman. Metzler, de Viris illustribus monasteini S. Galli, Eckehard, Casus S. Gallij ap. Pertz, t. II. Et plusieurs poèmes des moines de Saint-Gall, apud Basnage, Thésaurus, t. II, pars. 3, p. 190 et suiv. Je remarque surtout l'ode d'Hartmann à Notker, pour l'encourager à écrira la vie de S. Gall

Ultima secli générale meta, Vincis antiquos lyricos poetas Pindarum, Flaccum, reliquosque ceotum,

Carminé major.

Quid prodest temet sludiis librorum Tam brevis vitae morulas dicasse, Corpus ac fractum macérasse tantum.

Si nihil au des?

Les Anglo-Saxons s'étaient instruits à trois écoles : l'Italie, la Gaule et Tlrlande. Vers 636, le roi Sigebert d'Estanglie revenait des Gaules, où il avait cherché un asile contre la haine de soii frère Redwald. Rentré en possession du royaume paternel, il y voulut introduire, premièrement le christianisme, et, en second lieu, des écoles à Texemple de celles qu'il avait admirées chez les Francs. L'archevêque de Cantorbéry, Félix, le soutint dans ce pieux dessein, et lui donna des maîtres selon Tusage en vigueur au pays de Kent. Ainsi, le pays de Kent, évangélisé par des Romains, avait déjà reçu d'eux le bienfait de l'enseignement public, qu'un autre envoyé de Rome devait étendre à toute l'Angleterre. En 668, un Grec de Tarse en Cilicie, nommé Théodore, versé dans les lettres sacrées et profanes, venait d'être élevé par le pape Vitalien au siège de Cantorbéry. 11 arriva d'Italie, accompagné du moine Adrien, dont on vantait le savoir. Il parcourut les sept royaumes anglo-saxons, faisant reconnaître son autorité métropolitaine, rétablissant la discipline, et gagnant tous les esprits par l'éloquence de ses discours. Puis, ayant rassemblé dans sa ville archiépiscopale un grand nombre de jeunes clercs,' lui-même leur enseignait la métrique, l'astronomie, l'arithmétique, la musique et l'Ecriture sainte, avec un tel succès, que, trente ans après, plusieurs de ses disciples parlaient encore le grec et le latin aussi facilement que leur langue maternelle. Cependant l'enseignement de Théodore et d'Adrien ne suffisait pas à l'ardeur de

la jeunesse anglo-saxonne; il fallait des flottes entières pour conduire eii Irlande la multitude de ceux qui allaient y chercher des maîtres, bravant les ennuis et les dangers de l'exil. L'hospitalité des monastères leur donnait du pain, des livres, des leçons ; mais les épidémies les enlevaient par centaines, sans décourager leurs compagnons et leurs successeurs. On raconte que le jeune Egbert, voyant mourir ses condisciples, se prit à pleurer, pria Dieu de lui laisser le temps d'expier ses péchés dans ce monde, et fit vœu, s'il échappait au péril, de passer le reste de sa vie sur la terre étrangère, pour s'instruire et pour enseigner *.

Une nation bien douée, toute pénétrée du souffle poétique qui lui inspirait des chants capables de rivaliser avec les plus beaux fragments de TEdda, ne pouvait subir inutilement une culture si opiniâtre et si profonde. Le septième siècle n'est pas fini, et déjà, parmi les disciples d'Adrien, paraît Aldhelm, qui égale ses maîtres en savoir^ et les dépasse en hardiesse. Aldhelm a encore tous

1. En ce qui touche Tépiscopat de Théodore de Cantorbéry,' je reproduis littéralement le récit de Bède, Hist, eccles,^ IV, 1 et 2. U flnit ainsi : « Gongregata discipulorum caterva, scientiaB salutaris quotidie flumina in rigandis eorum cordibus emanabant. Ita ut etiam metricœ artis, astronomicsB, et arithmeticse ecclesiasticee disciplinam inter sacrorum apicum volumina suis auditoribus contraderent Indicio est quod hucusque supersunt de eorum discipulis qui latinam grsecamque linguam seque, ut propriam in qua nati suut, ndrant. »

11 faut rapprocher de ces paroles le texte que je citerai plus bas des lettres d* Aldhelm. Sur Taffluence des Anglo-Saxons en Irlande, voyez la même lettre d' Aldhelm ci-dessous, et Bède, ^i«/. eccles.t III, 27.

516 CHAPITHE IX.

les traits du génie anglo-saxon. Issu de la maison royale de Wessex, il conserve la fougue du sang barbare, Tamour de son pays, le culte des traditions nationales. Dans sa jeunesse, il excellait à composer des hymnes en langue vulgaire, à la manière des chanteurs ambulants; et, se tenant sur la porte au sortir de Téglise, il attroupait la multitude pour l'instruire. Mais il a aussi la docilité de sa nation. Devenu successivement maître de l'école monastique de Malmsbury, abbé, évêque de Sherburn, il ne devait point mourir sans avoir visité* Rome; et, séduit par les muses latines, il nourrissait Tambition de les introduire et de les fixer dans sa froide j»atrie. C'est Tobjet de son traité de versification, l'un des plus complets qui nous soient parvenus, où il recueille jusqu'aux plus minutieux détails de la prosodie classique. En môme temps que le précepte, il donne l'exemple dans son poème de la Virginité. Les beaux vers n'y manquent point, et la muse chrétienne y trouve des cris éloquents lorsqu'il s'agit de célébrer la chute du paganisme et les dieux impuissants à sauver leurs autels. Mais toutes les habitudes de la poésie du Nord s'y font jour, l'allitération, la témérité des métaphores, le luxe des périphrases. Aldhelm excelle aux jeux d'esprit; les acrostiches font son triomphe, et l'obscurité de ses énigmes peut défier tous les Œdipes du Nord. Cependant, au moment on l'on croit avoir affaire à la barbarie toute seule, ce sont les raffinements de la décadence qu'on retrouve, et les mots grecs

dont le poète char^^^o ses vers montrent déjà le disciple de ces écoles où Ton faisait profession d'écrire pour le petit nombre des initiés*. Il achève de se découvrir dans une lettre adressée à son ami Eadfrid, qui vient d'étudier en Irlande, et qu'il félicite de manière à faire voir que l'Angleterre n'a rien à envier aux savants maîtres de File voisine. L'épitre, écrite en style philosophique, comme on disait, semée d'héllénismes, débute par une phrase dont le mérite échappe à la traduction : les quinze premiers mots commencent par un P. « Avant tout, et selon l'honneur qui est dû aux « princes et à ceux qui gouvenient, Aldhelm « célèbre d'abord le Créateur de l'univers, lui « dédiant ses poèmes et ses discours. » Il lui rend grâces d'avoir ramené Eadfrid de la brumeuse Irlande, où ce savant jeune homme passa trois fois deux ans, suspendu aux mamelles de la Philosophie. « Car, dit-il, telle est la renommée des

1. Th. Wright, Biographia-Britannica<t Anglo-Saxon, period., p. 209, et les deux Vies d'Aldhelm, l'une par Guillaume de Malmsbury, l'autre par le moine Faricius, du douzième siècle. Ces deux témoignages s'accordent à lui faire étudier la langue grecque. — W. Malmsb : « Pusio grœcis et latinis erudiius litteris. » Faricius : « Miro denique modo gratiœ facundiae omnia idiomata sciebat, et quasi Grœcus natione scriptis et verbis pronuntiabat. »

Aldhelmi De septenario et de re grammatica et metrica ad Acircium regem, apud Mai, Auctores class>ci, t. V,p. 501. Aldhelm {ibid.j p. 597) s'applique ces vers de Virgile :

Primus ego in patriam mecum, modo vita supersit, Aonio rediens deducam vertice musas.

Aldhelmi De laude Virginum liber metricus, Mnigmata, etc. Parmilesmots grecs dont son style est hérissé, je remarque ceux-ci : salpiXf strophosuSy orama, cephale.

€ Irlandais; et l'opinion qu'on a de leur science € s'est répandue à ce point, qu'on voit passer et € repasser sans cesse ceux qui vont visiter ce pays, € OU en reviennent. Pareils à des essaims d'abeilles € qui composent leur nectar, et qui, au moment où € l'ombre de la nuit se retire, vont se poser sur € les fleurs des tilleuls, pour revenir à la ruche € chargées de leur fardeau jaunissant; ainsi la € foule des lecteurs avides va recueillir, non seu- € lement les six arts de la grammaire et de la géo- « métrie, sans compter la science physique, mais € aussi les quatre sens de TEcriture, avec Tinter- € prétation allégorique et tropologique de ses ora- « clés. > Il s'étonne de ce concours d'écoliers qui mettent en mer des flottes entières : « comme si, € sur cette terre verte et féconde d'Angleterre, les € maîtres grecs et romains nous manquaient pour € expliquer, à ceux qui veulent savoir, les obs- € cures questions de TEcriture divine. Car, bien € que le ciel d'Irlande ait de brillantes étoiles, la « Bretagne, aux extrémités de l'Occident, a son € soleil aussi en la personne de Théodore, honoré € des bandelettes de l'épiscopat, nourri dès l'en- € fance de la fleur de la philosophie; et sa lune « bienfaisante, en la personne d'Adrien, doué de « tous les agréments d'une urbanité inexpri- « mable... Il faut voir comment le bienheureux « pontife Théodore, entouré d'une troupe de dis- € eiples irlandais, tel qu'un sanglier furieux « enveloppé d'une meute de chiens qui montrent € les dents, les repousse comme à coups de bou-

€ toir, par son habileté dans la grammaire et par « la pluie serrée de ses syllogismes *. » Il finit en

1. Je donnerai, de cette lettre d'Aldhelm et de plusieurs autres, des fragments de quelque étendue, afin que, les comparant aux passages cités du Virgile de Toulouse, des Hisperlca famina d'Atton de Vernil, on s'assure qu'il ne s'agit point d'un accident littéraire, mais d'une école et d'une tradition.

Usher, Veterum epistolarum hibernic, sylloge, p. 26. Aldheimus Ëadfrido : « Primitus (pantorum procerum prsBtorumque pio potissimum, paternoque, ;pr8esertim privilegio) panegyricum poemataque, passlm prosatori sub polo promulgantes ; strldula verum symphonia ac melodia, cantileneeque carminé modulatori hymnizemus...

« lUud œque almitati Beatitudinis vestrœ, ex penetralibus praBcordii nequaquam promens, dissimulo propalare (ad augmentum, mystisque ut reor tripudium imo ad doxan onomalis Cyrii) magnopere inolevisse, quod prseconio citra modum rumoris Seottico in solo degentium ceu tonitruali quodam boatu fragore nimboso émergent!, auditus nostri quatiuntur...

« Gur, inquam, Hibernia quo catervatim istinc lectores classibuB advecti confluunt, ine£fabili quodam privilegio eiferatur : ac si istic facundo Britanniœ in cespite didascali Arglvî Homanive Quirites reperiri minime queant, qui cœlestis tetrica enodantes bibliothecsB problemata sciolis reservare se sciscitantibus valeant? Quamvis enim praedictum Hibernise rus discentium opulans vernansque, ut ita dixerim, pascuosa numerositate lectorum, quemadmodum poli oardines astriferis micantium ornentur vibraminibus siderum : ast tamen climatis Britannla ocoidui in extremo ferme orbis margine sita, verbi gratia, ceu solis flammigeri et luoulento lun» specimine potiatnr, id est, Theodoro infuia pontiticatus fun* gente, ab ipso tyrocinio rudimentorum in flore philosophices artis adulte; nec non et ejusdem sodalitatis cliente Adriano duntaxat urbanitare enucleata ineffabillter prsedito...

« ... Si vero quippiam, Inscitia suppeditante, garrula frontose convlncitur pagina prompsisse, ut versidicus ait :

« Digna fiât faute Glengio gurgo fugax fambulo. »

Cf. Virgllius Maro, apud Mai, Auct. classicif t. V, p. 22 : « In illud Glengi incidaro, quod cuidam conflictum fugienti dicere fidenter ausus est : Gurgo. inquit, fugax fabulo dignus est. » Aldheim cite deux fois {De arte melrica^ p. 520, 546) le Virgile auteur d'un poème en vers intitulé Pœdagogus, p. 521, l'orateur Andréas, cité par Virgllius Maro, p. 92,et dont on a un petit poème dans le Corpw poetarum de Pesaro, t. VI, p. 276. Blnfin, p. 521, Aldheim

priant son ami de ne pas croire que, pour louer ses compatriotes, il ait voulu dénigrer les savants irlandais. Mais il lui jette un dernier défi dans une phrase inintelligible, et ces mots obscurs répandent précisément une lumière inattendue sur l'histoire littéraire des Anglo-Saxons. J'y reconnais une citation de Glengus, contemporain du faux Virgile, de même que, parmi les écrivains nommés dans la métrique d'Aldhelm, je retrouve quelques-uns des maîtres qui faisaient autorité chez les grammairiens aquitains. Ainsi la doctrine secrète des écoles de Toulouse avait passé deux fois la mer. Les Irlandais la communiquaient aux Anglo-Saxons, elle plaisait à ces esprits mal dégagés des brouillards du Nord. Edelwald, disciple favori d'Aldhelm, ne croit pouvoir mieux témoigner de sa docilité qu'en remerciant, dans cette langue des initiés, le maître qui lui ouvrit les plus secrètes profondeurs de l'étude, et lui dévoila des mystères réservés au petit nombre. Saint Boniface niême ne se défait pas de cette faiblesse ; et lorsque, dans les premières années de son apostolat, il écrit à ses amis d'Angleterre, l'ancien maître de grammaire se fait reconnaître aux héllénismes dont il croit enrichir son style. Des exemples si beaux ne laisseront pas dormir en repos les générations suivantes, et, les élèves surpassant

nomme Paul le Persan, qui me paraît de la même famille que les Indiens, les Egyptiens et les Gappadociens du faux Virg^ile : « Junilius instituta regalia quaB a Paulo Persa, Syrorum scbolis naviter instruC'ta didicerat... scribens. »

leurs maîtres, nous trouverons des poèmes écrits en trois langues entremêlées : grec^ latin et anglosaxon ^

1. Voici la lettre d'Édelwald, disciple favori d'Aldhelra, et qu'on a tout lieu de prendre pour un laïque, si l'on en jug^e par les conseils qu'Aldhelm lui adresse, de ne point s'abandonner sans réserve aux joies des fêtes et des bantwets. Apud Bonifacii epistolaSf édition de Wûrdtwein, epist, 149.

* ... yEstivl igitur tcmporis cursu, quo immensis feralium passim congressionum expeditionibus hase misera patria lugubriter învldia vastatrice. dcfanatur, tecum legendi studio conversatus demorabar. Tum mihi, licct indigno, tuac Beatitudinls sacrosancta sagacitas... arcana liberalium litterarum studia; opacis dantaxat mysteriopum secretis, ignarisque mentinus obtrusa, abrepto propere spissœ intelligentiae, faucibus avide absumptis, meam ad me patientem hebetudinis maciem largissimse blandœ sponsionis epimema affluenter refociliadat... Trina cantati modulaminis carmina binis generibus digesta] subdidimus, quorum primus dactylico heroici poematis hexametro, ac pedestri, ut autumo, régula enucleat) ut in Lxx coaequantium versuum formulas... divisum tertium quoqiie non pedum mensura elucubratum, sed octonis syllabis in unoquoque versu compositis una eademque littera comparibus linearum tramitibus aptata, cursim calamo perarante charaxatum médium... simillimis ibidem versum et svllabarum lineîs confestum. »

On voit qu'Edelwald avait médité la poétique de son maître, et lui envoyait deux sortes de vers, les uns métriques, les autres syllabiques, formant des acrostiches compliqués, et tous les autres jeux d'esprit qui plaisaient aux Anglo-Saxons.

La lettre suivante se trouve dans la correspondance de S. Boniface ( Giles, t. I, epist. 133). Elle est d'un auteur inconnu, mais d'un Anglo-Saxon . On y voit ce qu'embrassait le cours des études dans les écoles d'Angleterre : le droit romain, la métrique avec ses raffinements, le calcul et l'astronomie.

« N^que enim parva illorum temporum intervalla in hoc studio protelanda sunt ei duntaxat, qui solerti sagacitate legendi succeosus, legum Romanarum jura medullitus rimabitur, et cuncta juriscousnltorum décréta et intimis prsBCordils scrutabitur, et(quod hls multo arctius et perplexius est) ceotena scilicet metrorum gênera pedestri régula discerueret, et admissa cantllenae modiilamina recto syllabarum tramite lustrai-et. De ratione vero calculationis quid commemorandum? Gum tanta supputationis imminens disputatio colla mentis compressent, ut omnem prseteritum lectionis laborém parvipenderem, cujus me pridem sécréta cubicula nosse

5tt CHAPITRE tX.

Mais, sous ces misérables enveloppes dont on avait couvert la science comme une momie au tombeau, la chaleur se ranime, et les premiers signes d'une nouvelle vie se font reconnaître au moment où paraît le vénérable Bède. Lorsque Aldhelm mourut en 709, Bède était en âge de lui succéder. Consacré à Dieu dès Tenfance, il avait grandi dans le cloître de Jarrow, succursale de Tabbaye de Wearmouth, sous la conduite de Benoît Biscop, de ce voyageur infatigable qui fit cinq fois le pèlerinage de Rome, et en revint avec un nombre infini de livres, des images pour décorer les églises de son pays, et des chantres pour y

crediderain, et ut sententiam beati Hicronymi depromam, qui mihî videbar sciolus, rursus cœpi esse discipulus. Porro de zodiaco XII signorum circulo, qu8B vertiglne cœli vol^antur, ideo taceodum arbitror, ne res opaca et profunda, si vili explanatioiiis textu promu] gâta fuerit, infametur et viioscat, prsesertim cum astrologias artis peritia et difllcillima horoscopii computatio, elucubrata doctoris indagatione, egeat. »

Comparez k ces lettres celle de Boniface à Nidhard, son ami (Gilos Bonifacii cpM^.IV).Il parle de la vanité des biens terrestres,

» Et hac de re aurilegl Ambrones apo ton grammaton agiis frustratis aflicti inservire excubiiset fragilia aranearum incassum cui flatum tenuem, sive pulverem captantia tetendisse retia dignoscuntur : quia ca^a psalmistara thésaurisant et ignorant cui congreg ent illa : et dum exactrix invisi Plutonis, Mors videlicet, cruentatis crudeliter frendens dentibus m limina latrat... teterrima subeunt claustra erebia, œterna luiiuri supplicia. »

Voici quelques vers d'un poème anglo-saxon polyglotte :

Ac he ealue sceal Boethia biddan georne, Thurh bis modes gemind Micro in cosmo Thaet him Drihtten gyfe Dinamis en earthan Fortis factor Thset he forth slmle.

LBS ÉCOLES. 818

introduire la liturgie de saint Grégoire. Toute Fantiquité ecclésiastique respirait dans cette savante abbaye , dans cette église revêtue de peintures symboliques, à la manière des basiliques romaines. C'est là que Bède ensevelit sa vie, « trouvant, dit-il, une grande douceur à ne « jamais cesser d'apprendre, d'enseigner et d'é- « crire. » Sans sortir de sa cellule, il avait parcouru le cercle entier des connaissances de son temps : comment aurait-il ignoré les travaux des grammairiens aquitains? H cite en effet le faux Horace, et emprunte un passage au faux Virgile. Mais avec la supériorité du bon sens, qui est le maître des études comme des affaires, il avait dédaigné les subtiles distinctions des douze latinités, et, écartant la foule de ces modernes parés de noms classiques, c'était aux anciens qu'il avait demandé des leçons. 11 avait appris des Pères de l'Eglise à porter la lumière dans les obscurités de la Bible, dont il composa un commentaire complet. En même temps, il ne se contentait pas d'écrire des traités d'Orthographe, de Métrique, de Comput, oii il faisait preuve d'une lecture immense et d'une excellente critique; il sortait des limites ordinaires de l'enseignement, il dépassait les anciens, et portait dans la science une nouveauté de vues qui est déjà d'un moderne. C'est ainsi que son traité de la Nature des choses, en résumant la cosmographie de Pline et de Ptolémée, écarte les rêveries des astrologues, et que ses conjectures sur la cause des marées sem-

bleut devancer Newton. C'est ainsi que, dans ses deux livres des Figures et des Tropes de r Écriture sainte^ il trace l'ébauche d'une rhétorique sacrée, et retrouve chez les prophètes tous ces ornements du langage, dont les Grecs s'étaient dits les inventeurs. Mais c'est surtout le caractère de son Histoire ecclésiastique de la nation anglaise. En ne promettant que l'histoire de l'Église, il fait celle des rois et des peuples. Au scrupule qu'il porte dans le choix des témoignages et des documents, il ne semble chercher que la vérité ; et cependant il trouve la poésie dans ces récits naïfs^ où respire tout le génie d'une nation jeune, guerrière et chrétienne. Cet écrivain fécond était aussi un maître infatigable. Au fond de sa solitude de Jarrow, on le voit entouré de disciples; il les instruisait avec tant de persévérance, que les douleurs de sa dernière maladie n'interrompirent pas ses leçons de chaque jour. Je ne sais rien de plus attachant, ni qui fasse mieux revivre les mœurs littéraires des cloîtres anglo-saxons, que les derniers moments de Bède racontés par son élève Cuthbert :

€ Dans ces jours-là, Bède commença deux ouvrages : une traduction de TÉvangile selon saint Jean dans notre langue, pour l'utilité de l'Eglise de Dieu, et quelques extraits d'Isidore, évêque de Séville ; « car, disait-il, je ne veux pas « que mes enfants lisent des erreurs, ni qu'après « ma mort ils se livrent à des travaux sans fruits. > Le troisième jour avant l'Ascension, il se trouva

beaucoup plus mal. Il continua néanmoins de dicter gaiement, et quelquefois il ajoutait : « Hâtez-vous d'apprendre, car je ne sais combien « de temps je resterai avec vous, ni si mon Créa- « teur ne m'appellera pas bientôt. » Le jour de la fête, aux premières lueurs du matin, il ordonna qu'on se hâtât d'écrire ce qu'on avait commencé, et nous travaillâmes jusqu'à l'heure de tierces. Depuis tierces, nous fûmes avec les autres religieux, comme l'exigeait la solennité. Mais un d'entre nous resta auprès de lui, et lui dit alors : « 11 manque un chapitre au livre que vous avez « dicté; et il me semble difficile de vous faire € parler davantage. » Bède répondit : « Je le « puis encore; prends ta plume, taille-la, et 4c écris promptement. » Et l'autre obéit. A l'heure de nones,il envoya chercher les prêtres du monastère, et leur distribua quelques objets de prix, de l'encens, des épices, qu'il avait dans sa cassette, et il leur fit ses adieux, suppliant chacun d'eux de prier pour lui. Il passa ainsi le dernier jour jusqu'au soir. Et le disciple dont j'ai parlé lui dit encore : « Mon maître bien aimé, il reste « un verset qui n'est point écrit. — Écris-le € donc promptement, » répondit-il. Et le jeune homme ayant fini en quelques minutes, s'écria : « Tout est consommé. » Et lui : « Tu l'as dit, < répliqua-il, tout est consommé. Prends ma tête « dans tes mains, et tourne-moi; car j'ai beau- 4c coup de consolation à me tourner vers le lieu « saint où je priais ! > Et, ainsi posé sur le pavé

ete CHAPITRB IZ.

de sa cellule, il se mit à dire Gloria Patri^ avec ce qui suit; et comme il achevait, il rendit le dernier soupir*. >

L'enseignement de Bède ne mourut pas avec lui. Ce maître judicieux convenait à un peuple doué surtout du sens pratique. Il fut pour TAngleterre ce qu'avaient été pour l'Italie et TEspagne Cassiodore et Isidore de Séville; il recueillit avec discernement l'héritage de la science, et le transmit avec autorité. Ses leçons devaient exercer un prosélytisme facile, non seulement dans l'Église, qui le rangea parmi ses docteurs, mais dans la société laïque, lorsque les fils des nobles partageaient les études des clercs, lorsque les rois

1. Sur Benoit Biscop, ses voyages et ses fondations, V. Bède,

Vita ahbatum Wiremulhensium, Idem, Homilia in natal. Bénédictin Wright, Biographia, Anglo-saxoo. period., p. 185.

On ne sait de Bède que le peu qu'il apprend de lui dans ses écrits, surtout dans l'épilogue de son Histoire ecclésiastique, et ce que son disciple Guthbert a rapporté de sa mort ; mais la croyance populaire y a beaucoup ajouté. Parmi les traditions qui se rattachaient au grand nom de Bède, je remarque la suivante, où l'on voit que la Scinderatio phonorum n'était pas moins en faveur dans les écoles d'Angleterre que dans celle de Toulouse. On disait que Bède avait visité Rome, et que sur une porte il avait lu rinscription suivante : PPP. SSS. RRR. FFF. ; et, un Romain lui ayauit demandé :«Que regardes-tu là, bœuf d'Angleterre? — Je lis, réponditil, ce qui suit : # Pater patriae perditus. Sapientia secum sublata Ruet regnum Romae. Ferro, flamma, famé. » Cf. Wright, Biographiùj p. 270.

Nous avons cité plus haut les textes de Bède qui font allusion au Faux Horace et au Faux Virgile. Tous ses écrits grammaticaux prouvent qu'il étudia le grec. M. Renan, dans un mémoire encore inédit, mais couronné par l'Académie des inscriptions, a parfaitemeût prouvé que l'étude du grec se perpétua chez les Anglo- Saxons longtemps après Théodore et Adrien*

La lettre de Guthbert sur la mort de Bède est imprimée à la suite des œuvres de ce dernier.

LES ÉCOLES. BS7

n'arrivaient au trône qu'après avoir sué sang et eau, comme les moines, dans les arides chemins du Trivium et du Quadrivium. Aldhelm avait dédié sa métrique au roi de Northumberiand. En lui rappelant les longues années où tous deux étudiaient ensemble sous la conduite du même évoque, il lui faisait un devoir de lire d^un bout à Tautre ce volumineux traité de versification latine, déclarant qu'ayant pris la peine de pétrir le pain, il trouverait mauvais que son ancien condisciple refusât de le manger. Bède adressait son Histoire ecclésiastique des Anglais au roi Ceolwulf, pour la lire, la méditer, et la répandre parmi les peuples de son obéissance. Mais ses écrits allèrent plus loin ; ils passèrent sur le contitinent, et les missionnaires anglo-saxons exilés dans les forêts de la Hesse et de la Thuringe^ se faisaient envoyer les livres de Bède pour la consolation de leur pèlerinage. En effet, ces pieux étrangers, qui avaient renoncé à la paix de leurs couvents, qui avaient brisé toutes les attaches de la nature pour aller vivre parmi les barbares, ne s'étaient jamais détachés des plaisirs de l'esprit. Saint Boniface, au milieu de ses fatigues, trouvait le temps de corriger les vers de ses disciples, et de composer son poème des Vertus, En fondant Tabbaye de Fulde au cœur de la (iermanie, il voulait que la science y eût place au foyer; et dans la lettre oùj pressentant sa fin prochaine, il demandait la protection de Fulrad, abbé de Saint-Denis, pour ses missionnaires perdus sur la frontière

des païens, il lui recommandait aussi ses moines, voués à Tétude dès l'enfance. Les colonies anglosaxonnes se multiplièrent; elles poursuivirent au huitième siècle la mission commencée au septième par les pèlerins irlandais; elles continuèrent la tradition des lettres et l'éducation des Francs. Au bout de cent ans, Fulde était l'école, non de la Germanie seulement, mais de tout l'empire carlovingien. On y professait, comme à Saint-Gall, toutes les sciences, tous les arts, toutes les industries qui font l'ornement de la civilisation. Pendant que les défrichements, poussés avec vigueur, éclaircissaient la forêt vierge, et que les belles fermes de l'abbaye réduisaient en pratique les règles de l'agriculture romaine, il y avait des fonds aftectés à tous les ouvrages de pierre, de bois et de métal; et le trésorier, veillait à ce que les ateliers de sculpture, de ciselure, d'orfèvrerie, ne fussent jamais vides. Une inscription envers, tracée sur la porte de la salle où travaillaient les copistes, les exhortait à multiplier les livres, en prenant garde de s'attacher à des textes corrects, et de ne pas les altérer par des interpolation s frivoles. L'enseignement littéraire avait pris cet essor vigoureux, cette subtilité philosophique, cette passion de la controverse, qu'on n'attend guère qu'au douzième siècle . Le moine Probus professait pour Virgile et Cicéron un culte si religieux, qu'on l'accusait, en riant, de les ranger au nombre des saints. On étudiait l'introduction de Porphyre aux Catégories d'Aristote avec tant d'acharnement,

qu'on disputait si les genres et les espèces dont traitait le philosophe étaient des noms ou des choses; et les controverses de Fulde remuaient déjà le problème qui devait mettre aux prises, pendant trois cents ans, les réalistes et les nominaux. Sans doute Técole anglo-saxonne ne se défit pas tout d'im coup des habitudes qu'Aldhelm et ses contemporains avaient héritées des rhéteurs d'Aquitaine. Ainsi les religieux de Fulde échangèrent leurs noms germaniques contre des noms latins plus doux à leurs oreilles ; et comme Willibrod s'était appelé Clémens, et Winfried Boniface, trois moines du neuvième siècle, Hatto, Brunn et Rechi, se font nommer Bonosus, Candidus et Modestus. Ainsi encore Rhabanus Maurus pousse aux derniers raffinements Tart des acrostichesdans son livre des Louanges de la Croix. Cependant cet écrivain laborieux, qui traita de toutes choses, peut être considéré comme le maître de TAllemagne. En même temps que lui, Fulde nourrissait Loup de Ferrières, qui appartient à la France^ dont la vie se passe à débattre des questions de grammaire et de prosodie, à faire venir des livres d'Angleterre et dltalie, et qu'on prendrait à la lecture de ses écrits pour un bel esprit de la renaissance, venu six siècles trop tôt, si nous ne commencions à soupçonner qu'il n'y eut jamais de renaissance pour les lettres, qui ne moururent jamais *.

4. Brower, Antiquitatum Fuldensium libri IV. Versus Alcuin pro scriptopio Fuldensi. Lupus Ferrarieusis, epist. 6. Vila S. Egili Rhabaous Maurus, de Laudibus sanctœ Crucis, Cousin, Ouvrages inédits d^Ahélardy introduction. Kunstmann, Rhabanus Maurus,

ET. OBRM. II 30

Toutefois, en nous engageant dans des recherches dont la nouveauté nous attirait, mais dont nous connaissions le péril, nous n'avons jamais voulu nier la barbarie du sixième, du septième, du huitième siècle. Tout ce que les historiens rapportent de cet âge violent, des crimes qui Tensanglantërent, des désordres qui menacèrent le monde d'une nuit éternelle, il faut le croire : bien plus, il y faut ajouter. Jamais leurs récits ne purent atteindre tout ce qu'il y eut de tyrannies ignorées, de spoliations impunies, de ruines sans vengeurs, d'un bout à l'autre de ces riches provinces de l'empire, livrées à des peuples qui mettaient le droit dans la force. Mais si l'on doit croire les historiens, quands ils affirment, parce qu'on trouve en eux des témoins graves et compétents, il est permis de douter quand ils nient, et quand ils déclarent que les lettres ne sont plus. Il est permis de douter, parce qu'un témoignage négatif ne prouve point; parce que ces hommes sincères, mais mal servis, purent beaucoup ignorer ; parce qu'enfin il y a des juges sévères qu'il ne faut jamais prendre au mot lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes et de leurs temps. En présence de tant de déchirements et de tant de crimes, Grégoire de Tours, Frédégaire et ses continuateurs, avaient autre chose à faire que d'étudier une à une les humbles écoles de la Gaule, de l'Irlande et de l'Angleterre ; excusons-les, lorsque les nuages étaient si sombres, d'avoir désespéré de la lumière, et d'avoir pris la tempête pour la nuit.

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