‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 25 sur 29 · LES ÉCOLES CARLOVINGIENNES · texte numérisé non relu

LES ÉCOLES CARLOVINGIENNES

Il est temps de voir comment les traditions littéraires perpétuées en Italie et en Espagne; en Irlande et en Angleterre, se rapprochèrent sur cette terre des Francs qu'elles n'avaient jamais entièrement abandonnée, et comment toutes les provinces de l'Occident concoururent au grand ouvrage des écoles carlovingiennes.

L'Italie y travailla la première. En effet, si les Pères du concile de Rome en 680 s'excusent de ne pouvoir exceller dans l'éloquence profane, « me- € nant une vie pleine de douleurs et de sollicitudes « au milieu d^s barbares », ne nous hâtons pas de conclure que la conquête lombarde eût effacé les dernières traces de culture intellectuelle. Ce concile même témoigne que plusieurs évêqùes poussaient le goût des plaisirs d'esprit jusqu'à entretenir des joueurs de harpe, et jusqu'à se donner des spectacles de mimes, derniers restes du théâtre ancien. En même temps la vigueur que porta l'Église d'Italie dans les deux grandes controverses du monothélisme et du culte des images, la délicatesse .des questions métaphysiques qui s'agitèrent, les témoignages des Pères qu'on fit intervenir, attestent assez que la science théologique n'était pas éteinte. L'antiquité sacrée n'a peut-être rien de plus éloquent que les deux lettres de Gré-

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goire II à Léon l'Isaurien ; et les inscriptions en vers gravées sur les tombeaux des papes du septième siècle, dans les grottes du Vatican, prouvent que les successeurs de saint Grégoire n'avaient pas banni la poésie du sanctuaire. La persécution des iconoclastes avait peuplé Rome de moines grecs : ils venaient y abriter leurs images, leurs livres, et tout ce que le fanatisme des empereurs vouait à la destruction. L'hospitalité des papes leur livra les églises de Sainte-Marie in Cosmedin, de Saint- George au Vélabre, de Saint-Saba, de Saint-Apollinaire, des saints Etienne et Silvestre, Etienne et Cassien. La langue de saint Jean Chrysostome, propagée par tant de colonies, conservait ses droits en présence de la liturgie latine. Le jour de Pâques, après l'office du soir, quand le souverain pontife, sortant de Saint- Jean de Latran, venait se placer sous le portique de Saint- Venance, où les échansons lui versaient le vin d'honneur ainsi qu'à son clergé, pendant que la coupe passait de mains en mains, les chantres entonnaient un chant grec. Les bibliothèques romaines étaient si peu épuisées» qu'elles enrichirent de leurs présents les monastères francs et anglo-saxons ; et on a lieu de croire que l'Église de Rome observait la discipline adoptée à Toulouse en ce qui concernait le^ écrits des philosophes païens, puisque Paul P"" tirait de ses archives, pour le roi Pépin le Bref, un volume d'Aristote. Et, pour finir par les écoles, outre la jeunesse d'élite qu'on formait aux arts libéraux et au chant ecclésiastique dans le palais de Latran,

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la foule des écoliers qui étudiaient les lettres était assez nombreuse pour figurer avec honneur au cortège de Charlemagne, lorsque^ le jeudi saint de Tan 774, il fit sa première entrée dans la ville éternelle \

Ce qui honore Charlemagne, c'est que ce jeune roi du Nord, dans tout Torgueil de Tâge et de la victoire, ne méprisa pas le cortège d'étudiants que la vieille Rome lui envoyait, et que, fils d'une race qui n'avait connu que l'orgueil des armes, il comprit, il souhaita la gloire pacifique des lettres. En retour de la charte mémorable qu'il déposait sur l'autel de Saint-Pierre, il reçut avec joie les maîtres que le pape Adrien lui donna. 11 revint en Italie en 780 et en 787 : toujours il en ramena des hommes capables d'enseigner. La dernière fois, comme il célébrait à Rome les fêtes de Pâques, une querelle s'éleva entre les clercs de sa chapelle et les chantres de la chapelle pontificale, qui leur reprochaient d'avoir corrompu les traditions de saint Grégoire. Et le roi ayant donné tort à ses

1. Tîraboschi, Storia delta letteraiura, t. V., lib. Il, cap i. Ce criti(pie judicieux a cependant trop obscurci le tableau qu'il fait du septième siècle. Voyez les épitaphes des papes restituées dans l'excellent travail de Sarti, qui a corrigé plusieurs erreurs de Gruter, de Baronius et de Pag^i. Appendix ad. Ph. Dionysii opus, de Cryptis Vaticanis. Voyez aussi les indications données par Grescimbenl {Storia di S. Maria in Cosmedin) sur les établisse oients relifrieux des Grecs. En ce qui touche les bibliothèques, Rasponi, de Biblioth, Lateranensi. Le même auteur donne Tantienne grecque qu'on chantait, le jour de Pâques, sous le portique de Saint- Venance. Le canon du concile de 680 est une de ces traces précieuses de la perpétuité des jeux scéniques, si savamment relevées par M. Magnin. J'en trouve trois autres indices dans les lettres d Alcuin, epist. 213, 144 et 230, édition de Froben.

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clercs, € car, disait-il, Teauest moins pure au bas € du ruisseau qu'à la source, » il obtint du pape Adrien les deux chantres Petrus et Romanus, consommés non seulement dans la science de la musique, mais dans les sept arts libéraux : il emmena aussi des maîtres de grammaire et de calcul, qu'il chargea de restaurer renseignement dans ses Étals *. Tous n'étaient pas au-dessous d'une si grande lâche.

En effet, sans nous arrêter à ceux qai s'illustrèrent surtout dans l'Église et dans TÈtat, comme Théodulphe et Paulin, nous voyons deux Italiens, Pierre de Pise et Paul Diacre, commencer la réforme de l'école. Charlemagne les trouva, pour ainsi dire, dans le butin de Pavic, à la prise de cette ville, où Pierre s'était illustré par ses disputes publiques contre l'Israélite Jules, où Paul avait étudié à la cour même des rois lombards. Tous deux, otages volontaires ou forcés, se laissèrent enchaîner par la reconnaissance auprès du conquérant devenu leur disciple. Pierre, déjà vieux, acheva sa vie dans les honneurs du palais; il professa la grammaire, en comprenant sous ce nom l'étude des poètes. Paul enseigna le grec à la princesse Rotrude, fiancée au jeune empereur Constan-

1. Ânastase, in Hadriano. Chronicon Eugolismense^ ad anii. 787: « £t dominus rex Carolus iterum a Roma artis grammaticse et computatoriae magistros secum adduxit in Franciam ; et ubique studium litterarum expandere jussit. » Cf. Eckebardua, de Casibus S Gain : « Mittuntur secundum régis petitionem Petrus et Romanus, et cantuum et iiberalium artium paginis admodum imbuti. »

tin. C'est alors que Pierre de Pise lui écrivait ces vers au nom du prince : « Nous louons le Christ,

< Fils unique du Père, qui vous amène, Paul, le 4c plus savant des poètes, dans nos terres stériles, « pour y jeter de fécondes semences. En langue « grecque, vous nous montrez un autre Homère^

< en latin, un Virgile; en hébreu, vous égalez le

< savant Philon. Vous savez que, par la volonté

< du Christ, jiotre fille, sous la conduite de Michel, « va traverser les mers pour prendre le sceptre « d'un grand empire : voilà pourquoi vous ensei- « gnez les lettres grecques à nos clercs, afin que^ « restant à son service, ils se montrent savants 4c devant les princes de Byzance. » Paul Diacre répond avec grâce à tant d'hyperboles; il ne se laisse point écraser sous les fleurs, et déclare qu'il n'a rien de commun avec Homère et Virgile, et qu'il serait bien fâché d'être dans la mauvaise compagnie de ces païens. « Je ne parle point le grec, « dit-il en finissant; je ne sais pas plus d'hébreu : € trois ou quatre syllabes apprises dans l'école for- € ment toute la gerbe que je puis porter à vos gre-

< niers . » La correspondance de ces deux émigrés éclaire les commencements du siècle littéraire de Charlemagne; elle précède la fin de l'année 787, qui vit rompre l'union projetée du jeune Constantin et de Rotrude. Cependant on y trouve la langue grecque enseignée, la poésie latine cultivée, les placets rédigés en vers, pour toucher plus sûrement le cœur des princes; les épîtres qui portent une énigme à résoudre ; enfin tous les passe-temps d'une

cour savante. Tel était déjà le pouvoir de Tltalie, de cette dangereuse et belle contrée où nos pères laissèrent leurs ossements sur tant de champs de bataille, mais où le génie français devait à chaque fois renouveler ses forces, et qui mêla son inspiration à tous les grands siècles de notre littérature * .

Quelle fut la part de TEspagne, et que pouvait pour rinstruction de la chrétienté un pays livré à Tépéedes musulmans?

La conquête musulmane ébranla moins qu'on ne pense la constitution de TÉglise espagnole, à qui les conciles de Tolède avaient donné des fondements si solides. Les écoles épiscopales organisées par le concile de 624 se soutinrent avec tant de persévérance, qu*à la fin du dixième siècle, Gerbert s'instruisit, non, comme on l'a crû, chez

1. s ar Pierre de Pise, Eginhard: « In discenda grammatica, Petrum Pisanum diacoaum senem audivit. »

Âlculn {Epist, 15) raconte que, dans un premier voyage en Italie il conaut Pierre de Pise, au moment où celui-ci venait de s'illustrer par sa dispute contre le juif Jules. — Sur la vie de Paul Diacre et l'époque précise de son séjour en France, Tir» • boschi, Storia, t. V., lib. III, cap. m. La correspondance poétique de Pierre de Pise et de Paul Diacre est donnée par Tabbé Lebœuf, Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique, t. I, p. 370 et suiv.

Grseca cerneris Homerus,

Latina Virgiiius,

In hebrsB quoque Philo...

Paul répond :

Grseoam nesclo loquelam :

Ignoro hebraicam.

Il entend déclarer, non pas qu'il igûore la langue, mais qu'il ne la parle pointi

les Arabes de Cordoue, mais auprès de Tévêque de Vich en Catalogne. Il y fit dans toutes les sciences humaines ces progrès merveilleux qui ravirent l'admiration des contemporains ^ Ainsi les générations savantes formées par les disciples dlsidore de Séville n'avaient pas disparu tout d'un coup; et, malgré les persécutions des musulmans, dont on a trop vanté la tolérance, TÉglise d'Espagne se trouva assez forte, non seulement pour se conser*» ver, mais pour se diviser en présence de ses oppresseurs. Il se peut que la doctrine de Mahomet, qui n'est qu'un arianisme plus hardi, ait réveillé les cendres mal éteintes de l'hérésie chez les descendants des Visigoths : du moins la pensée d'Arius et de Nestorius faisait le fond de l'erreur nouvelle professée par Elipand de Tolède et Félix d'Urgel, qui niaient la divinité du Christ, en le déclarant fils de Dieu par adoption, non par nature. Les orthodoxes eurent horreur de ces nouveautés, ils en condamnèrent les auteurs sous le nom d'adoptianistes ; une dispute ardente s'engagea, et le feu dont elle embrasa l'Espagne passa bientôt les Pyrénées.

1. Concil. Tolet., 621 : Quicumque in clero pubères aut adolescentes existunt, omnes in uno conclayi atrii commorentur, ut lubricse setatis an nos, non in luxuria, sed in disciplinis ecclesiastlcis agant, deputati probatissimo seniori, qnem et magistrum doctrinam et testera vitœ babeant. * Richer, ^^s^,lib.III, cap. xliii: « Gerbertum assumptura duxit (Borellus), atque Hattoni episcopo instruendum commisit. Apud quem etiam in Mathesi plurimum et efScaciter studuif . » Il faut voir d'un bout à l'autre ce chapitre, qui n'a été publié que récemment, et qui jette une lumière si nouvelle sur les commencements de Gerbert.

iS8 GHAPITKE IX.

Un jour que Gharlemagne était assis au milieu des évèques, dans une salle du palais, il fit lire les lettres qu Élipand de Tolède venait d'adresser au roi et au clergé des Francs, pour les gagner à sa doctrine; puis, se levant de son siège, il parla longuement, et conclut en demandant aux évèques et aux théologiens leur opinion par écrit. Paulin d'Aquilée, Alcuin, plusieurs autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous, écrivirent contre l'erreur des adoptianistes ; et en 794, le concile de Francfort la condamna au nom de tout l'Occident. Cette assemblée, présidée par deux légats du pape, où parurent les évêques de Gaule, de Germanie et d'Aquitaine, les députés du clergé d'Italie et d'Angleterre, .rappela les controverses de Nîcée et d'Ephèse. L'Eglise des Francs retrouvait une de ces questions de métaphysique religieuse que depuis trois siècles elle n'entendait plus agiter, et qui devaient désormais tenir l'esprit humain en haleine. La théologie avait repris les armes : elle ne les quitta plus. Les disputes de l'Espagne rendaient aux écoles carlovingiennes le service le plus grand qu'on puisse rendre aux puissances naissantes, de les contredire, de les provoquer, et de les forcer à vaincre *.

1. Alchulni, adversus Felicem Urgellitanum^ lib. VU. Id., Epistola ad Elipandum, Concilium Franco for tense, Fleury a clairement fait voir par quelle méprise le concile de Francfort se prononça contre le deuxième de Nicée, en ce qui touche le culte des images. Les pères de Francfort condamnèrent une proposition de Constantin de Chypre, tout à fait différente de la décision du concile.

LES ÉCOLES. 5 3ft

Quand le Midi tout entier travaillait de gré ou de force à Tœuvre de Charlemagne, il fallait bien que les savantes nations du Nord y missent la main. On raconte, en effet, que deux moines d'Irlande descendirent un jour sur la côte de France avec des marchands étrangers ; et la foule se pressant autour d'eux : € Si quelqu'un, criaient-ils, veut acheter la sagesse, nous la vendons. » Or, comme ils faisaient Tétonnement de tous, on les conduisit au roi, qui les interrogea, et les trouva très savants dans les lettres sacrées et profanes, et les retint pour instruire son peuple. Le premier, appelé Clémens, fut établi dans la Gaule : le roi lui confia un grand nombre d'enfants de la plus haute noblesse, des moindres familles et des plus humbles. Le second fut envoyé à Pavie pour enseigner au monastère de Saint-Augustin, et réunir autour de lui tous ceux qui voudraient étudier. C'est le récit du moine de Saint-Gall, où plusieurs critiques n'ont vu qu'une fable, ne retrouvant aucune trace de ces deux vendeurs de sagesse portés, par la faveur du prince, aux premiers honneurs de Técole. Mais, d'une part, un édit de Lothaire rendu en 823, pour le rétablissement des écoles d'Italie, commence par celle de Pavie, où professe le grammairien Dungal; et tout s'accorde à faire reconnaître sous ce nom le savant Irlandais qui réfuta les erreurs théologiques de Claude de Turin. S'il enseignait en 823, il put occuper une chaire avant 814, c'est-à-dire avant la mort de Charlemagne; et nous retrouvons celui des deux étrangers qui fut

chargé d'instruire la jeunesse italienne. L'autre reparaît en la personne de Tlrlandais Clémens^ auteur d'un traité des Parties du discours qui nous est parvenu, et qui nous fait pénétrer dans le secret de son enseignement. Il y recueille, en effet, les traditions de cette latinité philosophique dont llrlande s'était éprise. Il en emprunte les règles au faux Virgile; il cite tous les maîtres préférés des docteurs d'Aquitaine, Glengus, Galbungus^ Énée, Virgile l'Asiatique. Si, comme on a lieu de le croire, Clémens succéda quelque temps au sage Alcuin dans la direction de l'école du palais, on comprend la mauvaise humeur de celui-ci, lorsqu'à son retour il se plaignait des étrangers qui avaient porté le désordre dans l'enseignement, et qu'il disait : « J'avais laissé des Latins à la cour, je ne sais qui l'a peuplée d'Egyptiens *. »

i. Moaachtt3 Sangallensis, lib. I, c. i, ii, m. Le récit du moine de Saint-Gall est rejeté comme une fable par Tiraboschi {Sioria délia létteratura Ualiana, t. V, lib. III, cap. i) et par Lauaoi, de Scholis celebrioribus, cap. ii. — Voici mes autorités contre deux critiques si considérables, Ediclum Lotharii, apud Muratori, Script, rer. Italie,^ t. I, p. 2, p. 151 : « Primum in Papia conveniant ad Dungalum de Mediolano, de Brixia, de Laude, etc.. » Tiraboschi (ibid,) cite Tépigraphe suivante, d'un manuscrit offert au monastère de Bobbio :

Sancte Golumba, tibi Scotto tuus incola Dungal Tradidit hune Ubrum, quo fratrum corda secutus ;

et, dans un catalogrue de Bobbio : « Item de libris quos Dungalus prsecipuus Scottorum obtulit beatissimo Golumbano. »

Il faut remarquer enfin que le moine de Saint-Gall semble placer l'arrivée des deux Irlandais après le couronnement de Charlemagne comme empereur, c'est-à-dire après l'an 800; et qu'ainsi on est moins surpris de trouver encore Dungal à Pavie en 823. Tiraboschi, en attribuant au professeur de Pavie le livre contre Glaude

LES ÉCOUES. 5ii

La cour murmurait souvent contre ces pèlerins du Nord ; mais l'hospitalité de Charlemagne ne se lassait pas. Il trouvait parmi eux des maîtres plus judicieux que Clémens, des astronomes qui lui expliquaient les éclipses, des poètes dont les compositions le ravissaient. Au jour solennel où le roi recevait les hommages des grands, quand la foule des seigneurs se pressaient autour du trône pour y déposer les présents de la nouvelle année, les uns pliant sous le poids deTor et de l'argent, les autres portant des tissus de pourpre ou des monceaux de pierreries dans des bassins de précieux métal, d'autres conduisant des chevaux superbes qui blanchissaient d'écume leurs freins dorés, un moine, irlandais fendait la presse, déroulait un parchemin aux lettres enluminées, et voulait aussi, disait-il, présenter son offrande. Sur un signe du prince, le silence se faisait; l'étranger invoquait

de Turin, penche à reconnaître uni autre Dungal en la personne du reclus de ce nom qui, en 811, adressa une lettre à Charlemagne sur deux éclipses de l'année précédente (d'Achery, Spicileg.^ t. m, p. 324). '^

. Slnner, Catalogua codicum mss. bibliotkecae BernensiSt no 123. God. membran. ollm S. Benedicfci Floriaceasis. démentis Scoti liber de Parlibus orationis. Voici un passage de Clémens qui se retrouve textuellement dans Virgile, p. 14 : « Est etiam sensus hujus advcrbii esto, hoc est recte, secundum illud Galbungi : oc Esto, inquit, quœrunt, n etc. Et plus loin. « Virgilius : multi adverbia de coniunctivis faciunt ut ergo pro sœpe ponant, » etc. Cf. Virgile, p. 146.

Alchuinl, Epist. IX ad Carolum : « Ego imperitus, ego ignarus nesciens aegyptiacam scholam in palatio Davidicae versari glori». Egoabiens Latinos,ibidimisi. NescioquissubintroduxitiGgyptioa. » La qualiHca ion d'iîlgyptiens rappelait aux Irlandais qu'ils avaient longtemps prétendu soutenir le cycle pascal d'Alexandrie, contre r usage do Rome et de tout TOCcident.

ET. OBRM. ir. 31

sa muse, « celle qui seule entre toutes se laissa € captiver par la douceur des chants, et qui pré- € fera le charme des vers aux richesses du monde » . C'était d'elle qu*il attendait des accents dignes d'un si grand roi, et il entreprenait de chanter la première discorde qui troubla la paix des princes : Tassillon, duc des Bavarois, prêtant l'oreille au même tentateur qui trompa les premiers époux; Charles, couvrant le Rhin de ses flottes, et la Germanie ébranlée sous les pas de ses armées; enfin le rebelle dompté, et venant embrasser les genoux du vainqueur. A la coupe de ces hexamètres, à la chute des périodes harmonieuses qui rappelaient quelquefois la manière des anciens, les grammairiens du palais devaient se reconnaître surpassés, t les guerriers mêmes ne pouvaient se défendre d'applaudir, s'ils comprenaient ou si quelqu'un leur traduisait le passage où l'étranger les appelait € un peuple de rois sorti des murs dllion, € que Dieu, le maître du monde, choisit pour < leur livrer les terres, les villes et les nations cap- € tives »• Comment Charlemagne aurait-il résisté à de si beaux vers? En retour, il donnait aux exilés d'Irlande ce qu'ils estimaient plus que l'or et l'argent, ce qu'ils venaient chercher de si loin : un lieu paisible pour étudier, et des disciples à instruire. Un exil entouré de tant d'honneurs finit par devenir souhaitable; et, au milieu du neuvième siècle, Héric d'Auxerre représentait « l'Hibernie entière passant les mers au mépris des tempêtes, et venant, avec

ses troupeaux de philosophes, se jeter sur nos rivages»*.

Mais déjà la gloire de l'Irlande avait pâli devant les clartés naissantes du génie anglo-saxon. Pendant que le vénérable Bède recueille dans sa cellule de Jarrow toutes les sciences de l'antiquité, Tarchevêque Egbert, son ami, les introduit dans l'école épiscopale d'York, pour leur donner tout l'éclat de l'enseignement public. L'école d'York, enrichie des dépouilles de Rome, rangeait dans sa bibliothèque, non seulement les écrits des Pères et des docteurs, mais ceux des philosophes et des poètes païens; on y trouvait Aristote, Cicéron, Pline, Virgile, Stace et Lucain; les manuscrits grecs et hébreux n'y manquaient pas. Dans cette ville d'argile et de bois, perdue aux dernières extrémités du Nord, on retrouvait tout l'enseigne-

1. Versus hibemici exulis, apud Mai, Script,, t. V, p. 405, mids déjà publiés par Durand et Martènc, Amplissima collectio, t. VI •

Du m proceres mundi regem venerare videntur, Pouderibus vastis ingentia don à ferentes, Immensum argent! pondus fulgentis et auri, Gemmarum cumulos sacro stipante métallo... Spumantes et equos flavo stringente capisto. . Die mihi quse pariter reddemus, garrulamusa?... O sola ante alias cantus dulcedine capta, Divitiis orbis prsvertens carmina musai... « 0 gens regalis, profecta a mœnibus altis Trojs ! uam patres nostros his appulii oris, Tradidit atque illis hos agros, arbiter orbis... Hos unes amplos^ capiendas funditus urbes... »

Herlcus monachus, Epist, ad Carolum Calvum apud Bolland., A. SS. Jul.jt. VU, p. 222: » Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine, pêne totam cum grege philosophorum ad littora rtostra migrantem 1 »

ft44 CHAPITRE IX.

ment romain avec ses trois degrés, la grammaire, l'éloquence et le droit. On y ajoutait le comput, l'astronomie, et ce que les anciens avaient su d'histoire naturelle. Au terme de ces longues études, s'ouvrait le sanctuaire de la théologie, et les deux Testaments laissaient pénétrer le sens de leurs oracles. Voilà pourquoi ceux qui aspiraient à la perfection dans les lettres sacrées et profanes accouraient à York, non seulement de toute l'Angleterre, mais des côtes de Flandre et de Frise; et c'est là que sain tLiudger, dans sa jeunesse, entendit les leçons d'Alcuin. Mais il fallait qu'un enseignement si estimé trouvât une chaire plus digne de lui, et que la lumière fût mise sur le chandelier *. En 784, Alcuin, qui avait une première fois visité Rome, y retourna pour solliciter le pallium en faveur de l'archevêque Ëanbald, et vit Charlemagne à Parme. Charles, avec cq regard d'aigle

1. Vita Alchuini^ auctore anonymo. Dans l'édition d'Alcuin par Froben, Alchuini Carmen de pontificibuê ecclesùe Eboracensis^ il représente ainsi renseignement d'Aelbert, successeur d'Egbert, à l'école d'Yorli :

His dans grammaticse rationis gnavlter artes, mis rhetoricœ infundens refluamina guttœ, Istos jaridica curavit cote polira...

Ast alios fecit prœdictus nosse magistro Harmoniaoi cœli, solis lunaeque labores... Aerios motus pelagi, terrasque tremorem, Naturas homioum, volucrumque ferarum...

Les vers suivants contiennent le catalogue de la bibliothèque. Que l'école d'York fût à la fois laïque et ecclésiastique, c'est ce qui résulte du passage suivant de la vie d'Alcuin : «Ërat quidam ei (Egberto) ex nobilium filiis grex scholasticorum, quorum quidam artis grammaticae rudimentis, alil displinis erudiebantur artium jam liberaliom, nonnuUi divinarum Scripturarum. »

qui savait juger dugéaie des hommes comme des chances d'une bataille, comprit que l'instrument principal de ses desseins était trouvé ; et Alcuin se souvint peut-être que son maître Egbert lui avait prédit une glorieuse destinée au pays des Francs. Il s'engagea donc à passer en France après avoir accompli sa mission, et il y vint en 782. Huit ans plus tard, il retourna dans la Grande-Bretagne, chargé d'un message pour le roi Offa, et revint en 792, toujours partagé entre l'honneur de servir un grand homme, et la douceur de vieillir dans sa cellule. Charlemagne fut le plus fort, et, pour l'amour de lui, Alcuin consentit à mourir sur une terre étrangère, à condition qu'il lui fût permis d'y vivre dans la solitude, et qu'on lui fît venir au moins « quelques-unes de ses fleurs d'Angleterre» : c'est ainsi qu'il nomjnait ses livres. Le roi l'établit donc dans l'abbaye de Saint-Martin de Tours ; il l'environna de tous les dehors d'une opulence que son caractère de simple prêtre, non de moine, ne réprouvait pas : les domaines qu'il lui donna comptèrent jusqu'à vingt mille serfs. Mais le savant vieillard, humilié de cette abondance terrestre, n'avait d'ardeur que pour l'avancement spirituel de ses disciples. Ce n'était pas assez de se multiplier lui-même, et de leur donner, comme il dit, « le miel des Ecritures, le vin de la science antique, les premiers fruits de la grammaire, les flambeaux de l'astronomie ; » il avait appelé les plus habiles de ses élèves d'York à partager ses fatigues. Le nombre des pèlerins anglo-saxons qui

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venaient grossir l'école de Tours, avait fini par fatiguer rhospitalité des Francs. On raconte qu'un jour, quatre d'entre eux se tenaient sur la porte, quand le prêtre Aigulf entra pour visiter Alcuin ; et Tun d'eux s'écria, dans la langue maternelle : € Grand Dieu, quand délivrerez- vous ce logis des € Bretons, qui viennent, comme autant d'abeil- € les, tourbillonner autour de ce vieux Bre- 4i ton ? » Mais le voyageur avait tout compris ; et un moment après, Alcuin, envoyant chercher les moqueurs, exigea pour leur châtiment qu'ils bussent à la santé des Anglo-Saxons une coupe de son meilleur vin*.

Les Francs devaient cette reconnaissance à un peuple qui leur donnait le plus illustre de ses maîtres. Si Alcuin fut inférieur à Bède comme écrivain, s'il eut moins de nouveauté et moins de charme, il le surpassa peut-être comme instituteur des barbares dans Texercice de cette grande fonction, dont nous ne comprenons assez ni les difficultés ni les services. Il eut les deux passions que voulait une tâche si difficile : la passion des livres et celle de renseignement. Il honorait l'antiquité d'un culte patient et scrupuleux, s'attachanl à la correction des manuscrits, ne croyant pas son temps perdu s'il l'employait à rétablir l'orthogra-

1. Vita Alchuini Wright, Biographia Anglosaxon period ; Lingard, History, and antiquities of the Anglosaojon Church, t. U, p. 203 ; Ampère, Hist, littéraire, t. III, chap. iv. M. Ampère a relevé avec beaucoup de force et de justice le caractère de tolérance qu'Ai cuin porte dans sa controverse avec Elipand, et dans ses belles lettres sur les conversions forcées des SaxoQs,

phe et la ponctuation d^un texte altéré. Au moment où il apprenait le couronnement de Gharlemagne à Rome^ il ne trouvait pas de présent plus digne du successeur des Césars, qu'une Bible exactement corrigée de sa main. Ses avertissements pressaient l'ardeur des copistes, propageaient les règles de la saine critique, et peuplaient les bibliothèques. En même temps, cet homme infatigable, qui professa jusqu'au dernier soupir, ne pouvait contenir son ardeur dans les murs d'une école. Il se proposait de les éclairer toutes, en recueillant dans un court traité, à l'exemple d'Isidore de Séville, non seulement les éléments des sept arts libéraux, mais les pensées capables de soutenir Tesprit contre les premiers dégoûts de Tétude. C'est le caractère de son introduction au Livre des sept arts. On y trouve toute l'élévation d'un esprit qui voit dans la science autre chose qu'une joie terrestre, qui la considère comme une éducation des âmes, comme un noviciat des contemplations éternelles. Ce passage a la forme d^un dialogue : les disciples interrogent, et le maître répond.

Les disciples : « Souvent nous t'avons entendu € répéter, ô notre savant maître, que la philoso- « phie était la science qui enseignait toutes les « vertus, et la seule des richesses d'ici-bas qui ne « laissât jamais dans la misère celui qui la pos- 4: sède. Ces discours, nous l'avouons, nous ont 4L excités à la recherche d'une si grande félicité. € Nous voulons savoir oh aboutit l'enseignement « de la philosophie, et par quels degrés on y

€ monte. Mais notre âge est faible, et si tu ne 4; nottfi donnes U main, il nons sera difficile 4e € nous lever seuls. >

Le MAITRE : « 11 est facile de vous montrer le € chemin de la sagesse, si vous la cherchez seule- « ment pour Dieu, pour conserver la pureté de € Tàme, pour Famour de la vérité, si vous Taimez € pour elle-même, et si vous ne poursuivez ni la « gloire du monde ni les honneurs du siècle, « encore moins la richesse et le plaisir... »

Lks DISCIPLES : « Maître, lève-nous de terre, où € notre ignorance nous retient; conduis-nous sur « ces hauteurs où la science, dit-on, t'a mené dès € ton premier âge. Car s*il est permis de prêter

< Toreille aux fables des poètes, il nous semble

< qu'ils ont le droit de dire que les sciences sont les « festins des dieux.

Le MAITRE : € Nous lisons de la Sagesse, qui

< a parlé par la bouche de Salomon, qu'elle s'est K bâti une demeure, et qu'elle s'est taillé sept € colonnes. Et, bien que ces colonnes représen- € tent les sept dons du Saint-Esprit et les sept € sacrements de l'Église, on y peut reconnaître « aussi les sept arts, qui sont la grammaire, la € rhétorique, la dialectique, Taritméthique, la € géométrie, la musique et l'astronomie : autant € de degrés sur lesquels les philosophes ont usé « leurs loisirs et leurs travaux. C'est par les sept € arts qu'ils sont devenus plus nobles que les con- « suis, plus fameux que les rois; c'est par là qu'ils #. ont obtenu Thonneur d'un souvenir éternel : c'est

^ encore par là que les saints docteurs et défen- 4C seurs de notre foi ont vaincu tous les hérétiques 4c dans les disputes publiques*. »

Il y a ici plus qu'une misérable répétition des anciens, il y a l'enthousiasme sérieux d'un maître qui connaît les joies austères de l'étude, qui veut les communiquer, et qui, s'il aime les livres, aime encore plus les hommes. N'attendons pas de lui la mauvaise pensée de cacher la science, d'en faire une doctrine secrète, réservée au petit nombre. Il prodiguera non pas aux clercs seulement, mais aux laïques, mais aux gens de cour et aux femmes, tout ce qu'il sait des lettres divines et humaines. Ses écrits propagent la saine tradition des anciens, non seulement des Latins, mais des Grecs. Cependant, n'attendons pas non plus qu'il dépouille tout d'un coup le génie, lé goût, les habitudes de son pays et de son temps. 11 faudra lui pardonner ces raffinements qui tiennent de la barbarie comme de l'extrême civilisation. Les rhéteurs aquitains lui ont appris à couper en deux un mot trop long pour la mesure de ses vers. Il poussera aussi loin que ses devanciers l'art des anagrammes et des logogriphes. Un de ses amis lui donne un peigne d'ivoire : il est bien moins ravi de la valeur du présent que d'un si beau sujet d'énigme : € de cet animal à deux têtes armé de € soixante dents, qui tient de l'éléphant, mais

1. Alchuiui Epistolœ passim. Idem, de Septem artibus, praefatio. Les écrits d'Âlculn attestent qu'il sut le grec : mais je rejnarque sui-tout une lettre à Angilbert, où il lui conseille de corriger un exemplaire du psautier sur le texte des Septante.

a n'en a pas la taille ». Il y a autant de subtilité avec plus de grandeur dans un dialogue souvent cité, où Ton a reconnu la trace de la poésie anglo-saxonne, mais où je crois trouver aussi le souvenir de l'école de Toulouse. Donatus le Troyen, Enée, Galbungus, avaient pratiqué cette méthode de provoquer rimagination de leurs disciples par des questions, par des allégories dont il fallait soulever les voiles. € Qu'est-ce, disait Énée, que le cheval qui, après € avoir fourni sa carrière, rentre à Fétable pour € laisser le champ libre à la jument et aux pou- « iains ? — C'est le soleil qui se couche, laissant € le firmament à la lune et aux étoiles. » — « Qui € donc, demandait Galbungus, parcourt en une € heure toutes les sphères du ciel? — C'est l'esprit « de l'homme. » Alcuin ne procède pas autrement lorsque, se mettant lui-même en scène avec Pépin, fils de Charlemagne, il interroge et répond tour à tour.

€ Pépin. Qu'est-ce que l'écriture? — Alcuin. La € gardienne de l'histoire. — P. Qu'est-ce que la € parole? — A. La trahison de la pensée. — P. € Qui engendre la parole? — A. La langue. — P. « Qu'est-ce que la langue? — A. Le fléau de l'air. € — P. Qu'est-ce que Tair? — A. La garde de la € vie. — P. Qu'est-ce que la vie? — A. La joie « des heureux, la douleur des malheureux, « l'attente de la mort. — P. Qu'est-ce que « rhomme ? — A. L'esclave de la mort, l'hôte d'un € lieu, un voyageur qui passe. >

Les questions suivantes sont bien d'un fils des

pirates qui avaient fait la terreur du Nord :

< Qu'est-ce que la mer? — Le chemin de l'audace. « — Qu'est-ce qu'un navire ? — Une maison qui « marche, une halte où Ton veut, un voyageur qui

< ne laisse jamais de trace, l'ami du sable. — J'ai « vu une femme qui volait avec une tête de fer, un « corps de bois, une queue empennée, et qui por-

< tait la mort. — Cette femme est la flèche, com- « pagne du soldat. — Qu'est-ce qui ne lasse « jamais Thomme? — C'est le gain. »

D'autres passages rappellent les jeux de l'école : « Qu'est-ce que l'année? — Un char à quatre che- « vaux. — Quels chevaux le mènent? — La nuit € et le jour, le chaud et le froid. — Quel cocher « le gouverne? — Le soleil et la lune. — Combien € a-t-il de palais ? — Douze. — Quels en sont les « gardiens? — Les douze signes du zodiaque. — « Un inconnu est venu me parler sans langue. 4c Avant, il n'était point ; après, il ne sera plus; je « ne l'entendais pas, et je ne le connus jamais. — € Maître, un songe vous a fatigué. — Qu'est-ce

< que le rêve de ceux qui veillent ? — L'espoir. — € Qu'eet-ce que Tamitié ? — L'égalité de deux « âmes. — Qu'est-ce que la liberté? — C'est € l'innocence *• »

1. Alchuiai Opp, Disputulio regalis^ et nobilissimi Juvenis Pippini cum Albino scholastico. M. Ampère, HUL titt., t. III, chap. IV, a remai'qué ce qu*il y a de vraiment germanique dans quelques traits de ce petit ouvrage. — Cf. Virgilius Maro p. 94 et 123.

Dans une épitre à son disciple, Alcuin hasarde cette coupe, conforme aux règles de la Scinderatio phonorum.

Te cupiens appel — peregrinis — lare camœnis.

Sftf CHAPITRE IX*

Assurément tout n'était pas méprisable dans une tradition qui, sous la pompe de ses formules et de ses symboles, cachait de telles pensées. Quand le monde barbare ne connaissait de liberté que celle de mépriser toutes les lois, il était beau de mettre la liberté dans Taccomplissement de la loi, dans le calme d'une conscience sans reproche, dans Tessor de Tàme, que rien ne sépare de Dieu. Cette liberté, entrevue par le génie chrétien, ne s effaça plfis de son souvenir; et lorsqu'au moyen âge les sculpteurs de la cathédrale de Chartres en peuplèrent les porches de cette multitude de statues qui figuraient toute Tencyclopédie du temps, ils représentèrent une jeune fille d'une pureté parfaite, les yeux levés au ciel, les pieds détachés de la terre ; et au-dessous ils écrivirent le nom qu'ils lui donnaient, libertâs.

Il ne fallait pas moins que ce concours de toutes les écoles et de toutes les nations, pour sauver les lettres chez les Francs. En effet, si nous ne trouvons pas au septième siècle les ténèbres universelles que les historiens ont déplorées, il faut avouer que le huitième commence par des années bien sombres. Quand les Sarrasins brûlaient les villes du Midi, et que les Saxons forçaient la frontière du Nord ; quand Charles Martel, entouré de prêtres coucubinaires et simoniaques, leur abandonnait les dépouilles de TËglise; quand, selon ^expression d'Hincmar, le christianisme semblait aboli, comment tant de desordres n'auraient-ils

pas troublé le recueillemont de l^étude? En même temps qu'un soldat tout couvert de sang prenait possession du siège épiscopal de Mayence, les revenus de Tabbaye de Fontenelle servaient à équiper des hommes d'armes. Ces grands monastères, accoutumés au murmure studieux des écoliers qui se pressaient autrefois sous leurs cloîtres, n'entendaient plus que les hennissements des chevaux, les aboiements des meutes, et le- sifflet des dresseurs de faucons. En plusieurs lieux, le déclin de l'enseignement ecclésiastique en vint à ce point, que, le prêtre ne comprenant plus les paroles sacramentelles, on doutait de la validité des baptêmes 1.

Cependant la guerre et les abus n'avaient pas tellement profané tous les sanctuaires, que plusieurs ne cachassent encore un petit nombre d'hommes courageux, poursuivant dans l'ombre et dans le péril un travail sans récompense terrestre. Cette époque, où il semble qu'on n'écrive plus,

i. Ci-dessus, chap. v, et VHistoire littéraire des Bénédictins, t. IV, p. \ et suiv. Je regrette d'avbir connu trop tard le savant travail où M. Beugnol réduit de beaucoup les accusations dont on a chargé la mémoire de Charles Martel. Cependant la correspondance de S. Bonifac'e atteste le déplorable état de TÉgliso de France, et suitout la corruption du clergé dont Charles Martel s*entourait. Voyez surtout la lettre i2 de S. Boniface (édition de Giles). Les règlements du concile de Leptines semblent prouver aussi que le pouvoir temporel avait mis la main sur les biens de rEglise,pour subvenir aux frais de la guerre: «Statuimus quoque, « eu m consilio servoram Del et populi christiani, propter immi- « neatia beliaei perâecutiones ceterarum gentium quaein circuitu « iiostro sunt, ut sub precario et censu aliquam partem ecclesias- « ticae pecvfiiae in adjutorium exercitus nostri, cum indul;«ntia « Dei, aiiquanto tcmporc retineamus »

voit s'ouvrir au contraire les chroniques de Saint- Amand, de Lobes, de Murbach, de Saint-Emmeran. Ce ne sont d'abord que les notes fugitives dont on enrichit le calendrier du monastère; mais ces notes, multipliées, animées bientôt par la grandeur des événements, deviendront des pages d'histoire. Si déchue que soit l'Église des Francs, trois noms attestent que tout savoir n'y est pas étouffé : Ghrodegang, qui composa la règle des chanoines, Angelramn, auteur d'une collection de décrétâtes ; et Ambroise Autpert, qui étudia le grec pour porter une main plus sûre dans les difficultés de l'Écriture sainte. Les torts de Charles Martel,, exagérés d'ailleurs par la postérité, finirent avec lui. Les premières lueurs d'un temps plus heureux commencent au règne de Pépin le Bref, trop effacé par l'astre éclatant de Charisma- j gne. Tandis que Pépin protégeait les colonies savantes que saint Boniface avait tirées des cloîtres anglo-saxons pour la réforme du clergé et pour Téducution des barbares, il recevait de Rome des livres de grammaire, de géométrie, de liturgie. Des chantres, envoyés par le pape Grégoire III, avaient enseigné aux Francs les éléments de la 1 musique sacrée. Par les soins de Pépin, des , moines choisis allèrent étudier le chant ecclésias- j tique à Saint-Jean de Latran. L'école du palais, i que la main violente de Charles Martel n'avait pas fermée, retrouva son ancienne prospérité : les familles gallo-romaines d'Aquitaine briguaient la faveur d'y faire élever leurs fils avec ceux des

Austrasîens. Charlemagne se forma au milieu d'eux; et ce grand homme, dont on a dit qu'il ne savait pas écrire, eut toute Téducatian que les nobles Francs recevaient au palais des rois *.

Ainsi, dansirécole. comme dans les affaires de l'Etat et de FÉglise, nous trouvons Charlemagne préparé, servi par lés événements ; mais nous ne trouvons pas que sa gloire en souffre. Nous regrettons peu pour lui cette majesté solitaire qu'on lui prêtait en le représentant comme une grande figure que rien n'annonce et rien ne suit, au milieu des temps barbares. Au contraire, il n'y a pas de destinée plus glorieuse que d'être le dernier effort d'un long travail de la Providence et de l'humanité, que d'arriver prédit et attendu. Dieu, qui ne crée rien

i. Pertz, Monument germ.^ 1. 1, prœfat. Les anaales de Saint- Amand s'ouvrent en 686, celles de Lobes en 687, celles de Murbacb en 703, celles de Saint-Emmeran en 732.

Paul. Diacon., deEpiscopis Metensibus. Histoire littéraire ^ t. lY.

Epist. XIII Pauli papae ad Pippinum : « Direximus etiam excellentissimse Prœcellentiœ vestrse et libros quantos reperire potuimus, id est, antiphonae et responsale, insinmil artem grammaticam (sic) Aristotelis, Dionysii Aropa^itse libros, geometricam, orthographiam, omnes graeco eloquio scriptores. »

Eckcbardus, de CasibusS Galli : «Garolus... rogat papam tune qûidem Adrianum, quum defunctl essent quos antea Gregorius miserat, ut iterum mlttat Romanes cantores » Epist. XXX Pauli papae ad Pippinum : « Quod prsesentes. .. monacbos Simeoni scholaB cantorum priori cdntradere deberemus, ad Instruendum eos in psalmodiae modulatione. » Sur l'école du palais au temps de Pépin, vo/ez ci-dessus les textes cités des Vies de S. Benoît d'Aniane et d'Adalbard. Le pape Adrien, dans sa réponse aux livres Garolins, rappelle qu'Angilbert a été nourri dans le palais dès la première jeunesse. La vie de Wala atteste que Charlemagne avait les mêmes maîtres que les jeunes nobles : « Inter palatii tirocinia, omni mundi prudentia eruditus, uno cum terrarum principe magistris adhibitus. »

de solitaire dans la nature, n'agit pas autrement dans rhistoire : comme il s'y prend deux cents ans d'avance, et qu'il remue toute la Grèce pour susciter Alexandre ; comme il fouille jusqu'au fond des entrailles de Rome^ par les discordes, par les guerres civiles, pour en faire sortir César; de même il ne juge pas que ce soit trop des convulsions de la barbarie, des résistances désespérées de la civilisation pendant trois siècles, quand il s'agit de produire Charlemagne. C'est l'honneur de ce grand homme que tout aboutisse à lui dans ce qui le précède, qu'on ne puisse Téviter, et qu'on arrive à lui par quelque chemin qu'on marche, par les lettres comme par la religion et par le gouvernement. Au lieu d'une colonne isolée dans le désert, c'est le beffroi qui couronne une ville, au pied duquel on arrive de toutes les portes, dont l'inévitable perspective se représente au détour de chaque rue, et dont la cloche règle le sommeil et le réveil d'un peuple.

Ne croyons pas non plus qu'on humilie Charlemagne en lui donnant des maîtres, en le montrant docile aux leçons des clercs comme aux conseils des papes. Pour un Germain, pour un descendant de cette race indomptable, le caractère du génie n'était pas l'indépendance, mais la docilité : c'était de croire, d'étudier, d'obéir ; c'était de mettre pendant quarante-six ans le plus grand pouvoir de la terre aux ordres de la foi, de la justice, de la science. Dans ce long règne de Charlemagne, il faut admirer bien moins la force de son épée que

celle de ses convictions. De même que les scrupules 41'uxie conscience chrétienne Tavaient jeté dans toutes les difficultés de la réforme ecclésiastique, de même qu'un juste sentiment des besoins de son siècle et de son pays Tinspira dans la grande affaire du rétablissement de Tempire ; ainsi c'est la paseion de savoir qui le pousse à la restauration des écoles. Ce conquérant, ce législateur, ce souverain de vingt peuples mal unis, est possédé de la curiosité qui trouble le sommeil des savants. Au moment où il émeut tout l'Occident du bruit de ses premières victoires, il reprend en sous-œuvre ses études incomplètes; il relit avec Pierre de Pise les textes classiques : sous la conduite d*Alcuin, il achève de s'instruire dans les arts libéraux. Ses lettres ne laissent pas de repos à ce docte maître ; il lui propose des difficultés de grammaire, d'arithmétique, d'astronomie. 11 parle le latin aussi éloquemment que sa langue maternelle ; il entend assez le grec pour corriger la version latine des Evangiles sur l'original. Il intervient dans la controverse de Tadoptianisme, et demande à ses évêques des traités théologiques, qu'il fait recommencer s'ils ne le satisfont pas. Ce sont les occupations, non d'un sophiste couronné, inaccessible aux affaires comme les empereurs de Constantinople, mais du plus actif des hommes, qui mit fin à cinquantetrois expéditions militaires, et qui chaque année tenait en personne ses plaids généraux. Ne nous étonnons plus s'il dispute les heures avec opiniâtreté, si, pendant le repas, il se fait lire Thistoire

ancienne, OU la Cité de Dieu de saint Augustin; s'il se réveille la nuit pous s'exercer à tracer de beaux caractères. Et cependant, après tant d'efforts, au milieu des Italiens, des Jrlandais, des Anglo- Saxons dont il a rempli son palais, Tidéal d'une scieAce plus parfaite le poursuit, le désole, et lui arrache ce cri de naïve impatience : « Plût à Dieu € que j'eusse seulement douze clercs comme saint « Augustin et saint Jérôme * ! »

Le chroniqueur ajoute qu'Alcuin répondit tout indigné : € Le créateur du ciel et de la terre n'en 4c a eu que deux, et tu en veux douze ! » Mais si Charlemagne n'obtint pas les douze docteurs qu'il demandait, il avait reçu le don de suppléera l'insuffisance des hommes parjes institutions. Quand ce grand esprit, qui n'embrassait rien à demi, fut épris des lettres, il fallut qu'il les propageât. 11 se mit à l'œuvre, non pas avec le caprice et la violence de Chilpéric imposant aux écoles son alphabet enrichi de quatre lettres; maisavec le bon sens, la mesure, la persévérance qui font triompher Les desseins bienfaisants. Dès son premier voyage à Rome, il en avait ramené des maîtres. En même temps il se souvenait des savants disciples que saint Boniface avait laissés, et il écrivait à LuU,

1. Eglnhard, 24, 25 {Hist, litt.^ t. III, chap. ii). Monachus Sangallensis, I, 9. M. Ampère a parfaitenaeni établi que les paroles d'Egmhard : « Tentabat et scribere, » signifient, non que Charles ne sût point écrire, mais qu'il s'exerçait à l'art des calligraphes, alors si cultivé dans les monastères. Nous n'avons pas parlé des poésies latines de Charlemagne, parce qu'elles peuvent avoir été composées en son nom par les lettrés de sa cour.

LES ÉCOLBS. 559

archevêque de Mayence : «Au bienheureux évêque < son père, Charles, se confiant aux secours du € Christ. Tandis que vous veillez avec Taide de « Dieu à la conquête des âmes, nous trouvons très € surprenant que vous ne montriez aucun zèle à € instruire votre clergé dans les lettres. Car vous « voyez de toutes parts les ténèbres de Tignorance 4C se répandre parmi vos peuples ; et lorsque vous « pourriez les éclairer du rayon de la science, € vous souffrez qu'ils languissent dans la nuit. Il y € a cependant deux clercs, Tun attaché à un évê- € que, l'autre à un abbé, que vous avez exercés 4c aux arts libéraux, de telle sorte qu'il ne leur € manque presque rien pour atteindre le comble « de la perfection. Ayez donc soin d'appliquer les € vôtres à l'étude autant qu'il est en vous, les pres- « sant tantôt par d'affectueux conseils, tantôt par de « sévères reproches; et, s'il en est de pauvres dans a le nombre, excitez-les en les aidant de vos « secours. Si vous ne pouvez en attirer d' autres, « du moins, parmi ceux qui sont attachés au ser- 4, vice de votre église, vous pouvez instruire ceux « que vous jugerez capables. Et qui croira en effet € que, dans une si grande multitude soumise à € votre gouvernement, on ne puisse trouver per- « sonne à instruire?... Tous ceux qui vous con- € naissent pour disciple du martyr saint Boniface € attendent de vos efforts le plus grand fruit. Pré- « parez- vous donc désormais, aimable père, à « redoubler de soin pour nourrir vos fils dans les € arts libéraux, afin de satisfaire ainsi à notre plus

« ardent désir, et Je mériter la récompense éter- 4( nelle *. »

II ne faut pas mépriser ce premier acte de Char-

lemagne. On y reconnaît déjà le coup d'œil du

génie i^ qui rien n'échappe; qui sait dans quel coin

du royaume et sous quel maître deux clercs ont

étudié. On aime la respectueuse hardiesse de ce

jeune roi, rappelant au vieil évoque une partie de

ses devoirs. Ce langage n'est pas d'un prince qui

regarde les lettres comme une vaine décoration de

son règne; qui entretient des savants dans le palais,

comme il a des bêtes curieuses dans ses jardins. Le

rétablissement de l'étude est, à ses yeux, plus qu'un

bienfait politique ; il en fait une affaii e de religion.

Chaque fois qu'il visite Rome, il en rapporte, avec

un zôlc plus ardent pour le christianisme, je ne

sais quel impérieux besoin de presser le réveil des

esprits. Sa pensée éclate enfin dans la mémorable

lettre qu'il adresse aux évoques et aux abbés en

787, au retour de son troisième pèlerinage. On y

surprend bien, sous l'embarras du discours, l'effort

d'un grand dessein qui se débat contre un reste de

barbarie, et qui en triomphera.

« Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs € et des Lombards, patrice des Romains, au nom * du Dieu tout puissant, salut. Sache votre dévo- « tion agréable à Dieu, qu'après en avoir délibéré

1. Cette lettre de Gharlemagnej tirée d'un manuscrit de l'abbaye de Saint-Martial, a été publiée par Tabbé Lebœuf dans le supplément à sa Dissortadon sur l'état des sciences sous Charlemagne. Di8$eriationê aurVhiat. ecclésiat.t p. 370 et suiv.

« avec nos fidèles, nous avons estimé que les évè- « chés et les monastères qui, par la grâce du 4c Christ, ont été rangés sous notre gouvernement, 4c outre Tordre d'une vie régulière et la pratique « de la sainte religion, doivent aussi mettre leur € zèle à l'étude des lettres, et les enseigner à ceux € qui. Dieu aidant, peuvent apprendre, chacun € selon sa capacité. Ainsi, pendant que la règle « bien observée soutient l'honnêteté des mœurs, le € soin d'apprendre et d'enseigner mettra l'ordre € dans le langage, afin que ceux qui veulent plaire € à Dieu en vivant bien, ne négligent pas de lui € plaire en parlant bien. Il est écrit : Tu seras jus- € tifiéou condamné par tes paroles. Quoique, en € effet, il soit bien mieux de bien agir que de sa- € voir, cependant il faut savoir avant d'agir. Cha- € cun donc doit apprendre la loi qu'il veut accoma plir, de façon que Tâme comprenne d'autant « plus l'étendue de ses devoirs, que la langue se € sera acquittée sans erreur des louanges de Dieu. € Car si tous les hommes doivent éviter l'erreur € volontaire, combien plus doivent s'en garder, € selon leur pouvoir, ceux qui ne sont appelés € qu'au service de la vérité ! Or, dans ces der- € nières années, comme on nous écrivait de plu- € sieurs monastères, nous faisant savoir que les « frères qui les habitent multipliaient à l'envi leurs € saintes prières pour nous, dans la plupart de ces € écrits nous avons reconnu un sens droit et un € discours inculte. Ce qu'une sincère dévotion dic- € tait fidèlement à la pensée, un langage inexpéri^

5«* CHAPtTRB IX.

€ mente ne pouvait l'exprimer au dehors, à cause

€ de la négligence qu'on porte aux études. C'est

« pourquoi nous avons commencé à craindre que

€ si la science manquait dans la manière d'écrire,

« de môme il y eût beaucoup moins d'intelligence

€ qu'il ne faut dans l'interprétation des saintes

€ Ecritures. Bien que les ;erreurs de mots soient

€ dangereuses, nous savons tous que les erreurs de

« sens le sont beaucoup plus. C'est pourquoi nous

« vous exhortons, non seulement à ne pas négliger

4; l'étude des lettres, mais encore, avec une humble

€ intention bénie de Dieu, à rivaliser de zèle pour

« apprendre, afln que vous puissiez pénétrer plus

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