‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 4 sur 29 · s. Columbani Epist. ad Bonifacium Papam · texte numérisé non relu

s. Columbani Epist. ad Bonifacium Papam

lîO CHAPITRE IV.

Ghagnoald de Laon, Achar de Noyon, Audomar de Thérouanne, tous barbares d'origine, mais dont la fougue, domptée, non pas éteinte, par réducation du cloître, devait ranimer le corps attiédi de l'épiscopat. Ce sont ensuite les fondateurs de monastères : le Franc romaric, qui bâtit Remiremont; Théodefrid, premier abbé de Corbie; l'Irlandais Dichuill, honoré sous le nom de saint Dié; l'Aquitain Remacle, appelé d'abord à gouverner l'abbaye de Solignac, et qui, plus tard, éleva celle de Stavelo et de Malmedy. En même temps que la règle de . saint Colomban prenait possession de ces nouvelles colonies, son nom repassait la mer avec tout l'éclat de la sainteté, agitait les monastères d'Irlande, et y multipliait les vocations. Le nombre des Irlandais sur le continent devint tel, qu'en plusieurs lieux on éleva des hospices destinés aux pèlerins de leur nation. On ne recevait pas impunément des hôtes si éloquents et d'un si grand exemple : les nobles se dépossédaient pour les retenir, pour leur bâtir des cellules, quelquefois pour y aller vivre sous leurs lois. C'est ainsi que, les prêtres Caidoc et Fricor ayant converti un seigneur nommé Riquier, il embrassa la pénitence avec tant de ferveur, qu'il donna la liberté à ses esclaves, prit les ordres, et devint le fondateur de la fameuse abbaye de Centule. Vers le même temps, l'Irlandais Roding s'établissait à Beaulieu, au cœur de la forêt de l'Argonne. Sidonius, de la même nation, s'arrêtait à Calais; les deux moines Ultan et Foillan

obtenaient la terre de Fosse, au diocèse de Maëstricht. Saint Fursy, leur frère, avait pénétré jusqu'en Neustrie, où il fonda le monastère de Lagny : les peuples accouraient pour voir cet étranger mystérieux qui avait connu la mort. Car on disait que, détachée en songe de l'enveloppe terrestre, Tâme de Fursy, sous la conduite de trois anges, avait yisité l'enfer et le ciel; il y avait appris les malheurs qui menaçaient le monde, à cause des péchés des rois, des évêques et des moines. Mais aucun de ces pèlerins ne devait égaler la gloire de Tévôque Livin, qui, abandonnant son siège et sa patrie, était venu évangéliser les infidèles auprès de Gand, et périr par leurs mains. Toute l'Eglise des Gaules honora sa mort; et nous-mêmes, nous nous émouvons encore à la lecture d'une épître que cet homme simple et bon écrivait, un peu avant son martyre, à Florbert, son ami. Florbert lui avait envoyé des vivres, et lui demandait des vers. Livin s'excuse sur la tristesse du ciel et la dureté des hommes. « J'ai vu, € dit-il, un soleil sans rayons, un jour sans 4c lumière, et des nuits sans repos. Autour de moi € s'ameute un peuple impie et qui demande mon 4c sang. 0 peuple, quel mal t'ai-je fait? C'est la € paix que je t'apporte : pourquoi me déclarer la € guerre ? Mais ta barbarie fera mon triomphe, et « me donnera la palme du martyre: je sais en « qui je me confie, et mon espoir ne sera pas « trompé. Tandis que j'écris ces vers, Tàue des € provisions m'arrive, pliant sous le fardeau; il

lîî CHAPITRE IV. •

« m'apporte tout ce qui fait les délices des < champs, et le lait, et le beurre, et les œufs ; les « fromages pressent les joncs des paniers trop 4c étroits. Que tardes-tu, bonne ménagère? Hâte « le pas, et rassemble tes nouvelles richesses, toi « si pauvre ce matin! » Et le bon évêque finit par un touchant retour sur sa jeunesse, et sur ce nom de poète que lui donnaient se§ compagnons de noviciat. « Je ne suis plus ce que je fus, et a y ai perdu le don des vers joyeux *. >

La mission des Irlandais en Austrasie fut surtout d'étendre et de régulariser les institutions monastiques. L'exemple de Colomban et des siens plaisait aux âmes hardies, entraînait les timides, et tournait pour ainsi dire du même côté tout l'effort de la société chrétienne. L'esprit des solitaires de

1. Mabillon, Annales^ I. Acta SS. 0. S. fî., sœc. II. Vita S. Eustasiiy Vita S. Fursœi, Vita S. Livini. — Concilium Meldense^ aDn. 845, can. 40. Valois, Notitia Galliarum^ p. 442. O'Connop, Script. Rer, Hibern.^epist. nuncupat, ccxxvi. Fleury, Histoire ecclésias/ique, t. VIII, livre XXXVIl. Reltberg, Kirchengeschtchte^ 1. 1. Epistola S. Liviai ad Florbertum abbatem, apud Usher. Epist, Hibeim. Sylloge :

Audeo mira loqui : solem sine lumine vidi ;

Est sine luce dies, sic sine pace quies... Haec quoque dum scribo, properans agitator aselli

Munere nos solito pondère lassus adit.

Ruris delicias affert, cum lacté butypum,

Ovaqiie; caseoli plena canistra premunt.

Hospita, qujd restas? Effer jam sedula gressum :

CoUige divîtias quae modo pauper eras... Non snm qui fueram fsstivo carminé laBlus :

Qualiter esse queam, telacpuenta videns?

La Vie de S. Fridolin, ap. Bolland., ActaSS. Mart., I, attribue aussi à cet Irlandais La fondation de Saint-Âvold, au diocèse de Metz.

Luxeuil gagnait le monde, et se faisait sentir dans TEglise et dans l'Etat. Saint Eioi et saint Âmand ne pensent pas avoir achevé la conversion de la Flandre, s'ils ne la couvrent de monastères. Leurs disciples peuplent les deux abbayes de Gand, celles de. Tournai, de Saint-Gbislain et de Marchiennes, de Saint-Tron, de Lobes. La famille des Carlovingiens, de ces grands civilisateurs, s'illustre déjà par le nombre de ses fondations. La veuve et les filles de Pépin de Landen, Itta, Begga, Gertrude prennent le voile, forment les communautés de Nivelles et d' Andaiie ; et, pour instruire au chant des psaumes les vierges qu'elles rassemblent, elles appellent encore des maîtres irlandais. Plus tard, Pépin d'Héristal et Plectrude ouvrent à d'autres pèlerins d'Irlande le monastère de Saint-Martin de Cologne, fondent dans la même ville Sainte-Mario du Capitole, et Sustern au diocèse de Maëtricht. Dans ces institutions, il faut voir autre chose que la terreur d'un mourant ou d'un grand coupable qui cherche à pourvoir au salut de son âme par les prières d'autrui, autre chose surtout que des milliers de vies consumées dans l'oisiveté du cloître et dans l'ennui d'une psalmodie éternelle : il y faut reconnaître l'inspiration religieuse premièrement, mais aussi le dessein d'une saine politique. Les abbayes du septième siècle, avec leurs populations de trois cents, de cinq cents moines, étaient comme autant de forteresses dont les murs arrêtaient les incursions des infidèles. Elles s'échelonnèrent des bords de la Somme à ceux du Rhin, cernant l'Aus-

traste par le Nord, la séparant des contrées païennes, et renfermant pour toujours dans les frontières agrandies de la chrétienté. Les abbayes étaient des colonies immobiles au milieu du peuple mobile des campagnes. Ces sociétés, qui ne mouraient pas, qui n'abdiquaient pas comme les évoques, qui ne se laissaient pas entraîner comme eux à la suite des rois, qui résistaient mieux qu'eux à la fraude et à la violence ; ces sociétés obéissantes, chastes, laborieuses, étonnaient les barbares, les retenaient par leurs bienfaits, et les fixaient enfin, ce qui était beaucoup pour les civiliser. Nous avons considéré les abbayes comme des écoles de science sacrée et profane ; c'étaient en même temps des écoles d'industrie et d'agriculture, qui conservaient dans leurs ateliers tous les arts de l'antiquité, qui poussaient avec l'opiniâtreté des vieux Romains le défrichement des déserts. C'est là aussi qu'on voit commencer cette innovation des temps chrétiens : l'éducation des femmes. A l'exemple de la ville cénobitique de Kildare, fondée par sainte Brigite, où une abbesse et un évêque gouvernaient de concert deux grandes communautés de moines et de religieuses, les monastères doubles s'étaient propagés en Irlande, et plus tard en Austrasie, oii Ton connaît ceux de Nivelles, de Maubeuge et de Remiremont. Les hommes et les femmes y vivaient assurément séparés, mais sous une même loi. A Remiremont, l'abbé avait le gouvernement spirituel ; l'abbesse semble l'avoir retenu à Nivelles et à Maubeuge Cette discipline, qui convenait à l'ad-

mirable pureté des mœurs irlandaises, ne devait passe soutenir chez les Francs. Mais les monastères de femmes se multiplièrent; la crosse de leurs abbesses se lit respecter des seigneurs voisins ; leurs bibliothèques s'enrichirent des texteà classiques, leurs religieuses prirent rang parmi les chroniqueurs et les poètes. L'égalité des âmes, que la sagesse antique avait méconnue, devait reparaître dans les monastères pour rentrer dans la famille. Ces graves fondatrices du septième siècle, qui n'avaient songé qu*à l'éducation de quelques centaines de filles barbares, commencèrent celle du peuple le plus chevaleresque et le plus poli de la terre *.

La conversion des Francs d'Austrasie entraînait celle de trois peuples rangés sous leur dépendance, je veux dire les Alemans, les Thuringiens et les Bavarois.

Les tribus qui avaient formé la puissante confédération des Alemans, chassées de la rive gauche du Rhin par les armées de Clovis, s'étaient rejetées dans les vallées de la Souabe et de la Suisse. Contenues dans la soumission par des officiers francs, elles conservèrent longtemps la liberté de leurs croyances et de leurs mœurs : elles avaient des temples connus et des sacrifices publics. Un petit

1. Mabillon, Ànnales,\ I. Acta SS. 0. S. B., sœc. II et III y.ita Romarici, Vita Gertrudis. Martypolog.Ro^riii., 30 januar. Fleury, Hist. ecclésiast.,\iv. XXXVII, XXXVIlI, XXXIX. Rettberg, Kirchengeschichte^ t. I. M. Varin a lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres un savant mémoire sur les moiiastères doubles,

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nombre de prêtres dispersés dans les anciennes villes romaines suffisaient à peine à garder les ruines des églises, et ne pouvaient rien pour la conversion des conquérants. Quand les Âlemans suivirent Théodebert en Italie, ils se distinguaient encore des Francs, leurs compagjions d*armes, par la grossièreté de leur idolâtrie et par leur fureur contre les lieux saints. C^est cependant vers ces peuples redoutés, vers les gorges des Alpes, où les. pèlerins les plus hardis ne se hasardaient qu'en tremblant, que se tourna <i'abord le prosélytisme des Irlandais, si Ton peut ajouter foi à la légende de saint Fridolin, écrite au dixième siècle par un moine de Seckingen. Fridolin, d'une noble famille d'Irlande, venu dans les Gaules sous le règne de Clovis, après avoir visité le tombeau de saint Hilaire de Poitiers, avait traversé TAustrasie et le pays des Alemans jusqu'à Coire, prêchant la foi et dédiant à saint Hilaire plusieurs oratoires, dont le plus célèbre devint le berceau de la ville de Glaris. On ajoutait qu'averti en songe de s'arrêter sur une terre déserte au milieu du Rhin, il avait pris possession de l'île de Seckingen, oîi il fonda un monastère double, selon l'usage de sa nation. Plus tard, deux autres Irlandais sont poussés vers les mêmes contrées. L'anachorète Trudpert bâtit dans la forêt Noire un ermitage autour duquel doit s'élever uh jour Fribourg en Brisgau. Un jeune homme appelé Findan, enlevé par des pirates sur les côtes de sa patrie, s'arrache de leurs mains, se jette à la nage et aborde en

LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. iî7

Belgique, remonte le Rhin, et achève sa vie dans l'exercice de la pénitence àRheinau, près de Schaffouse * .

Il semble que les moines d'Irlande eurent comme un attrait plus vif pour ces lieux sauvages, pour ces vertes montagnes couronnées de glaciers, qui leur rappelaient les pâturages et les neiges de leur pays. Mais c'était peu d'avoir donné aux déserts le spectacle de l'ascétisme chrétien, il appartenait à l'apostolat de saint Golomban d'entraîner les peuples. Nous l'avons vu pendant trois ans s'attacher à la conversion des païens, troubler leurs orgies, briser leurs faux dieux, et s'éloigner enfin, comme il disait, de ce nid de vipères. Mais, tandis qu'il s'acheminaitvers l'Italie, un de ses religieux appelé Gallus fut retenu par la fièvre, et resta chez les Alemans, C'était un homme éloquent, qui parlait la langue des Germains, et dont les discours avaient touché un grand nombre d'infidèles. Il ne faut donc pas s'étonner si la légende fait fuir les esprits mauvais, c'est-à-dire les anciens dieux, devant lui. Elle raconte qu'un soir, comme Gallus jetait ses filets dans le lac, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux : « Lève-toi, < lui criait-il, et viens à mon secours ; car ces « étrangers m'ont chassé de mon temple. » Et le

1. Agathias. Hist. I, cap. vu. Vita S. Columbani^ Vita S. Gallù yUa S. Pirmini, ap. Acto SS, 0. S. B., sœc. 2 el 3. Vita S. Fridolini, ap. BoUand., Mart. I, p. 433 Lorentz, Acta S. Trudperti martyris; Argentorati 1774, Vita S, Findani, ap. Goldast., ScHpt, rerum AUemanicarum,

démon des eaux répondait: «Voici Tun d'entre « eux, à qui je n'ai jamais pu nuire. J'ai tenté de « rompre ses filets, mais je pleure ma défaite; car € il est toujours muni du signe de la prière, et le « sommeil ne le surprend jamais. » Mais le serviteur de Dieu, au nom du Christ, leur commanda de se retirer, et leurs derniers cris se perdirent dans le silence de la nuit \

Après le départ de ses compagnons, Gallus fut saisi d'une grande tristesse ; et dès que la fièvre l'eut quitté, allant trouver le diacre Hiltibold, il lui demanda s'il connaissait dans le voisinage un lieu convenable pour y élever un oratoire et une cellule, « car, disait-il, mon âme a désiré d'un désir extrême finir ses jours terrestres dans la solitude. » Le diacre répondit: « Mon père, je connais un désert âpre et resserré entre de hautes montagnes, mais tout peuplé d'ours, de loups et de sangliers. » Le saint répliqua: « Si le Seigneur est avec nous, qui sera contre nous? » Et le lendemain, au point du jour, ils se mirent en chemin. A la neuvième

1. Vita S. Gallij apud Pertz, t. II. p. 5. On voit ici les traces de cette poésie rimée qui tendait à s'introduire dans la prose des légendes : peut-être faut-il y reconnaître le reste d un ancien chant populaire parmi les populations latines de la Suisse, recueilli plus tard par le biographe de Saint-Gall.

Ecce peregrini venerunt, Qui me* de templo ejecerunt.

— En unus illorum est in pelage, Cui nunquam nocere potero.

Volui enim retia sua laedere; Sed me vîctum probo lugere. Signe orationis est semper clausus.

Nec unquam somno oppressus.

LA PRÉDIGAtlON DEd IRLANDATS. itî

heure, le diacre proposa de prendre le repas; mais le serviteur de Dieu déclara qu'il ne mangerait point avant que le Christ lui eût montré le lieu de sa demeure ; et ils continuèrent de marcher jusqu'à Tendroit où la petite rivière de Steinach, tombant de la montagne, se creuse un lit dans le rocher. Or, comme Gallus cheminait en priant, son pied s'embarrassa dans les broussailles, et il tomba. Le diacre voulait le relever ; mais lui s'écria: < Laissez-moi, ce lieu est celui de mon repos pour les siècles. C^est ici que j'aurai ma demeure, parce que je Tai choisie. » Et, s étant fait une croix d'ime branche de coudrier, il la planta, y suspendit la petite châsse où il portait des reliques, et s'agenouilla pour demander à Dieu de rendre ce désert habitable. Ensuite les deux pèlerins prirent leur nourriture, et dormirent. Mais pendant la nuit le saint se leva pour prier encore; et pendant qu'il était en oraison, un ours descendu de la montagne vint dévorer les restes du repas. Gallus, sans se troubler, lui jeta un pain, et lui dit: « Au nom du Christ, retire-toi € de cette vallée. Les montagnes et les collines te € seront communes avec nous, mais à condition € que tu ne feras de mal ni aux troupeaux ni aux « hommes. » Le lendemain, le diacre alla pêcher à la cascade; et comme il lançait les filets, deux démons lui apparurent sous la figure de deux femmes nues qui lui jetaient des pierres, en Taccusant d'avoir amené dans la solitude cet homme sévère, l'implacable ennemi de leur race. Mais Gallus

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étant survenu, exorcisa les fantômes ; on les vit fuir en remontant le cours de la cascade, et longtemps encore on entendit dans la montagne comme des voix de femmes qui pleuraient, et qui demandaient si le chrétien était toujours dans le désert. C'est le récit de la légende ; elle fait admirablement ressortir tout ce qui restait encore du paganisme dans les imaginations, et le combat engagé entre le dieu nouveau et les anciennes divinités " qui avaient pour ainsi dire toute la nature dans leur parti. Ces esprits des lacs et des glaciers, ces Ondines qui narguent le pôcheur, sont les souvenirs tout vivants de la mythologie germanique. S'ils fuient devant la parole du serviteur de Dieu, c'est pour se réfugier plus loin : et, cinq siècles après, quand le poète des Nibelungen repréi^ente les guerriers bourguignons chevauchant à travers TAllemagne et se rendant à la cour d'Attila, les Ondines les arrêtent au passage du Danube, pour leur prédire une mort violente au milieu des festins \

Cependant l'histoire se dégage de la légende, et l'accord des récits contemporains ne permet pas de révoquer en doute le séjour de Gallus dans ces montagnes auxquelles il devait donner son nom. Le saint avait trouvé entre deux ruisseaux un lieu aplani, et couvert d'un bois très agréable. C'est là qu'il bâtit sa cellule^ Bientôt deux disciples vinrent la partager avec lui : peu à peu leur nombre

1. Vita S. Gain. Cf. Nibelunçen^ Aventure 25; Grimm, Deutsche Mythologie f 456.

tA PRÉDICATION DBS IRLANDAIS. ISi

s'éleva jusqu'à douze. La route qui conduisait à Thumble monastère se frayait sous les pas des pèlerins. La renommée de Gallus s'étendit à ce point, que le choix du clergé et du peuple vint Tarracher de son désert pour le faire asseoir sur le siège épiscopal de Constance. Il descendit donc à Constance, et parut dans rassemblée, mais pour y refuser Tépiscopat ; et ayant fait élire à sa place Jean son disciple, il prononça, en le présentant au peuple, un discours qui nous est resté. Il y embrasse tout l'ensemble de la doctrine chrétienne, partant de Dieu et de la création pour descendre le cours des temps, expliquant Téconomie de la chute et de la rédemption, la mission des apôtres et la vocation des gentils, faisant servir toute l'histoire de Thumanité comme d'introduction à son apostolat auprès de ces pauvres gens, de ces chasseurs et de ces pâtres, réunis, pour Tentendre, sur les ruines d'une bourgade romaine. € C'est pourquoi, dit-il, « nous vous supplions au nom du Christ de vivre « comme il convient à des chrétiens, évitant la

\ < concupiscence, l'ivresse qui prive l'homme de sa «raison, la fornication qui le souille, l'avarice qui «est une idolâtrie, Temportement de la colère, les < nuages de la mauvaise tristesse ; mais soyez mi- « séricordietix les uns pour les autres, vous par-

I « donnant comme Dieu vous a pardonné. Ayez « soin de racheter voâ péchés passés par la peni- « teùce et par l'aumône, et de prévenir les péchés «futurs avec Tordre de Dieu, sachant que le jour « du jugement approche^ et que l'heure de la mort

134 CHA^ITftÉ iV*

« est incertaine. » On reconnaît dans le texte latîi qui nous reste de ce discours, probablement pro nonce en langue barbare, toutes les habitudes di la prédication irlandaise : une théologie savante et qui ne se défend même pas des réminiscence de la littérature profane; une exposition lumi neuse du dogme, une interprétation charitable d( la morale évangélique, et cette judicieuse distinc tion entre les conseils réservés au petit nombre e les lois faites pour tous, « si douces que nul, s'i « n'est bien ignorant et bien indigne, ne peut étn « exclu du royaume de Dieu. » La cellule de c( prédicateur populaire, le lieu d'oîi il avait chassa les ours, fut le commencement de la grande abbaye de Saint-Gall, destinée à devenir la lumière de r Allemagne méridionale, à ranger sous son autorité de nombreux vassaux dont elle polissait les mœurs, à ouvrir enfin ces écoles fameuses où le génie national fut nourri dans l'étude de Tantiquité, et d'où Ton verra sortir un jour, à la suite des théologiens et des chroniqueurs, les premiers poètes populaires *.

La fondation de Saint-Gall acheva de réduire le pays des Alemans en province chrétienne. Ces hommes farouches, qui ne croyaient qu'à leur épée, crurent à la puissance pacifique de la croix. Ils en mirent le signe sur leurs armes. Des fouilles récentes dans le pays de Vaud ont mis au jour des sculptures barbares, et, parmi des ossements, des

i. Vita S. Gain, Sermo S. Galli, apud Basnage, Thésaurus^ 1. 1. p. 781.

LA PRÉDlCAtlÔN DES iRLANDAIS. 138

Jracelets, des colliers, des fermoirs d'un grossier rail, mais chargés de symboles chrétiens. On y foit des croix, des hommes en prière, et sur une Igrafe de baudrier, un sujet souvent répété dans s peintures des catacombes : Daniel debout, les ains étendues entre deux lions. Une inscription n caractères latins nomme le guerrier qui porta e riche ornement : nasualdus nansa vivat : deo

TERE FELIX DANimL *.

Le christianisme devait trouver un accès plus ifiicile chez les Thuringiens, où la civilisation omaine ne lui avait pas frayé les voies, où la eille religion du Nord était pour ainsi dire sur n terrain, retranchée derrière ses fleuves et ses ois sacrés. Dès le sixième siècle, la dernière téritière des rois de Thuringe, Radegonde, avait abjuré les erreurs de ses pères, et poussé le zèle jusqu'à ce point qu^en se rendant au pays des ^Francs elle brûla sur sa route un temple d'idoles. 4 Mais la nation resta païenne; et, lorsque Dago- [bert visita la Thuringe en 622, il y trouva toute ^ la barbarie des mœurs antiques. Un noble du ' pays, nommé Odilon, qui avait dans son manoir ^ parent malade, ayant dû le quitter précipitamment pour suivre le roi, donna ordre, selon la coutume, de couper la tête au mourant et de brûler son corps. La loi du Nord voulait, en effet,

1. Troyon, Mémoires sur des bracelets et agrafts antiques trouvés dans le Pays de Vaux^ dans los Mémoires de la Société des «iUquaires de Zurich. 1844, t. 11, Hefele, Geschichte. Rettberg,

fc* aERM. n. 8

et Odia l'avait ainsi ordonné, que les mourants fussent achevés à coups de lance: les portes de la Valhalla ne s'ouvraient qu'à ceux qui portaient la marque du fer. C'est seulement vers la fin du septième siècle qu'un évêquo irlandais nommé Kilian, accompagné du prêtre Colman et du diacre Totnan, entreprit de porter la foi sur les bords du Mein, et pénétra jusqu'à Wurtzbourg. La légende ajoute que, le pays lui ayant plu, il se rendit à Rome, et sollicita du pape Conon la mission d'évangéliser les Thuringiens. Leur duc demanda le baptême; mais, comme il avait pour épouse la femme de son frère, et que l'évêque exigeait la rupture de cette union incestueuse, la nouvelle Hérodiade fit assassiner le saint avec ses deux compagnons. On a contesté l'authenticité de cette tradition, qui n'a pourtant rien de suspect. Le paganisme, vaincu dans les esprits, se réfugiait dans les passions: c'était là qu'il devait faire une défense désespérée. Kilian paraissait à la cour de ïhuringe, comme Colomban à celle d'Austrasie, pour commencer ce long combat de l'Eglise contre l'impudicité des grands, qui remplit tout le moyen âge» oii l'on n'a vu que la rivalité de deux puissances^ mais où il s'agissait de toute la société chrétienne, et de savoir qui resterait maître du monde, l'esprit ou la chair \

1. Vita Radegundis, ap; Act, SSi 0. S. B,j saeci 2. Vila Ar^ nulfi,. Vita KiLiani^ saec. 2. Le biographe de S. Kilian le conduite Rome pour y solliciter du pape la charge d'évangéliser les Bavarois. M; Hetlberg (t. II, p. 305) n'admet pas ce voyage, parce qu'il ne

S'il n'était pas réservé aux missions irlandaises d'achever la conversion de la Thuringe, elles trouvèrent chez les Bavarois une terre moins ingrate et mieux préparée. Cette puissante nation s'était établie dans la Rhétie et le Norique, aux mêmes lieux oii nous avons vu l'invasion contenue par rintrépidité de l'anachorète Se vérin. Libre sous des ducs de Tantique famille des Agilolf, ils avaient reconnu premièrement la souveraineté de Théodoric, roi d'Italie, plus tard celle des Francs austrasiens. Les villes du Danube, dernier asile de la civilisation chrétienne, commençaient à la répandre chez leurs nouveaux maîtres ; la foi s'y propageait déjà, mais combattue par l'hérésie, qui avait de vieilles racines dans le pays et un appui dans le voisinage des Goths et des Lombards, lorque le roi Clotaire II et le clergé d'Austrasie chargèrent deux moines de Luxeuil, Eustasius et Agilus, de prêcher en Bavière. Leur parole ébranla les infidèles, ramena les ariens; et les deux missionnaires ne quittèrent les bords du Danube qu'en y laissant des chrétientés florissantes, mais de peu de durée. En effet, quand Tévêque Emmeran, de Poitiers, vers la moitié du septième siècle, poussé par le désir d'évangéliser les païens, arriva

s accorde pas avec l'hostilité que cet écrivain suppose entre les missionnaires irlandais et l'Église romaine. Il nie, par le même niotif, le voyage de S. Virgile «t ne s'occupe point de celui de S. Pindan. ILoublie aussi le pèlerinage de S. Frigidien, de S. Cataldus et de S. Donatus, qu'on ne peut traiter comme des personi^'^es apocryphes, puisqu'ils comptent parmi les évoques authentiques de trois vUles d'ItaUe.

à Ratisbonne, il trouva encore tous les vestiges de la grandeur romaine, une ville couverte de remparts, un palais, des églises, mais un peuple épris de superstitions et qui participait, le même jour, avec le même calice, au sang du Christ et aux libations des faux dieux. Les instances du duc des Bavarois le retinrent pendant trois ans, et le bienfait de sa prédication se faisait sentir dans toute la contrée, lorsqu'il mourut de mort violente. La tradition populaire entoura de circonstances merveilleuses le récit de son martyre ; l'église de Ratisbonne recueillit ses restes, mais son œuvre interrompue ne devait s'achever qu'à la fin du siècle *.

C'est en 696, et la seconde année de Childebert III, que l'évêque Rupert de Worms, sollicité par un autre roi de Bavière, se rendit à Ratisbonne, baptisa le prince avec un grand nombre de ses nobles et de ses guerriers, et descendit le Danube jusqu'en Pannonie, pour annoncer la foi. Puis, revenant sur ses pas, il apprit qu'en s'avançant vers le midi, dans un pays de lacs et de montagnes, il trouverait les restes de l'antique cité de Juvava, où un petit nombre de serfs d'origine romaine disputaient aux ronces et aux bêtes les ruines des habitations de leurs pères. Rupert visita ces lieux, il en aima la sauvage beauté ; et.

1. Lex Bajuvarior.f 11, 20, 2. Vita Eustasii. Vita Agili, ap. Mabillon, Acla SS. 0. S. B., saec. 2. Vita^S. Emmerani, ap. Bolland., Sept. 6. Rudhart, JElteste Geschictite Bayems, p. 235, 245, 643. Ëichhorn, Deutsche StaaU und Rechts Geschichte^ 1. 1, 92,

ayant obtenu la concession du territoire, il y éleva une église et un cloître, rassembla les habitants dispersés, et fonda la ville nouvelle de Salzbourg. Ensuite, afin d'étendre et de perpétuer son apostolat, il retourna au pays des Francs et en amena deux colonies, Tune de moines, Tautre de femmes consacrées à Dieu. Car, dit la légende, comme il voyait le troupeau du Seigneur se perdre par les passions de la chair, il avait prié en disant : « Sei- € gneur^ si cette œuvre est bonne devant vos « yeux, je me choisirai quelques personnes pro- < près à votre service et à votre culte, et par les- « quelles je puisse attirer, non seulement les € femmes, mais aussi les hommes, à Texercice « d'une sainte vie. » On reconnaît ici la tradition de Luxeuil, et cette pensée hardie des missionnaires d'Irlande, de dompter l'incontinence des mœurs par le spectacle de la virginité. Rupert bâtit donc un monastère, à la tête duquel il plaça une vierge appelée Ehrentrud, issue, comme lui, du sang royal des Mérovingiens. Les filles des Bavarois apprirent à servir Dieu, à porter dans leurs maisons la pureté, la douceur, la charité, la politesse des sociétés chrétiennes. La légende de saint Rupert s'achève par un récit qui rappelle les derniers entretiens de saint Augustin et de sainte Monique. Il arriva qu'un jour Rupert eut révélation de sa mort prochaine ; et, allant trouver Hhrentrud, sa parente: « Ma sœur, lui dit- il, j*ai « voulu vous parler en secret. Voici que Dieu « vient de m'avertir de mon passage, et mainte-

« naut je vous demande, ma sœur, de prier pour « mon âme. » La vierge fondit en larmes et répondit: « Seigneur, s'il en est comme vous le « dites, il me vaut mieux mourir avant vous. » L'évêque lui répondit: « Gardez-vous, ma sœur « bien-aimée, de désirer votre départ de ce monde « avant le temps ; car c'est un grand péché. » Alors Ehrentrud se jeta aux pieds de l'évèque: « Mon seigneur et mon père, dit-elle, souvenez- « vous que vous m'avez fait sortir do ma patrie, « et que vous me laissez maintenant seule et « orpheline. Je ne vous demande qu'une chose: « c'est que si je ne puis m'en aller avant vous, « j'obtienne, par votre intercession, de vous € suivre de près. » Rupert le lui promit ; et, après s'être longtemps entretenus de la vie éternelle, ils se firent les derniers adieux avec beaucoup de douleur. Le jour de la Résurrection, après que Rupert eut célébré et béni le peuple, il se prosterna en oraison, et mourut. Quelque temps après, comme Ehrentrud avait beaucoup prié pour le repos de Tâine de son parent, elle entendit durant la nuit une voix qui l'appelait, et, étant tombée malade, elle passa au Seigneur *.

Ces mœurs chrétiennes, qu'on trouve admira-

1. MabilloD, Acta SS. 0. S, B.. sasc. 3. Vita S, Ruperti, Le biographe de S. Rupert ne donne pas d'autre date de son récit que le règne de Ghildebert, sans indiquer lequel il désigne des trois rois de ce nom. De là trois opinions qui se partagent entre les années 512, 576 et 696. La dernière est celle de Mabillon, que nous trouvons confirmée par une savante discussion de Rettberg, Kirchengeschichte^ t. II p. 193. Voyez aussi Rudharti p. 250 et 653»

blesdans les Pères du cinquième siècle, au milieu de tout Téclat des villes grecques et latines, ont de quoi toucher davantage chez des Francs, chez des barbares exilés au milieu d'un peuple plus barbare qu'eux, sous ce ciel du Nord, qui n'amollissait pas les cœurs. La prédication de saint Rupert avait fixé les volontés chancelantes. En 716, leur duc Théodo II voulut visiter les saints lieux de Rome ; et le pape Grégoire II, louché de cet hommage, envoya en Bavière trois délégués, chargés de compléter l'organisation ecclésiastique du pays. Vers le môme temps, un religieux galloromain, nommé Corbinien, ayant reçu la consécration épiscopale du même Grégoire II, fondait l'église de Freisingen. Mais le prosélytisme irlandais, qui avait commencé la conversion de ce peuple, y devait mettre la dernière main, et ajouter le lustre de la science à celui de la foi. Vers le milieu du huitième siècle, trois pèlerins d'Irlande paraissent chez les Bavarois : l'ermite Alto, dont la cellule fut le berceau de l'abbaye d'Altenmunster, au diocèse de Freisingen ; l'évèque Dobda, surnommé le Grec, probablement à cause de son profond savoir dans cette langue; et l'e moine Virgile, destiné au siège de Salzbourg. Virgile évangélisa les peuples de la Carinthie, et bâtit à Salzbourg la basilique de Saint-Rupert, qui fit l'admiration des contemporains. Mais ce qui a touché surtout les modernes, c'est que cet homme hardi, ayant conjecturé et soutenu Texistence des antipodes, fut dénoncé au saint-siège, et condamné, dit-on,

comme hérétique par le pape Zacharie. Il n'est pas de fait plus souvent allégué: il n'en est pas de plus fabuleux. En parcourant la correspondance de saint Boniface, on voit en effet que ce grand missionnaire, qui nous occupera bientôt, gêné dans ses desseins par les résistances de Virgile, nourrissait contre lui une de ces préventions injustes dont les saints ne sont pas exempts. Il l'accuse donc, auprès du souverain pontife Zacharie, de plusieurs fautes, et particulièrement d'avoir professé qu'il y a sous la terre un autre monde, une autre race d'hommes, par conséquent des âmes qui n'ont participé ni au péché d'Adam, ni au sacrifice du Christ. Le pontife s'émeut d'une doctrine attentatoire à l'unité de la race humaine, aux dogmes delà chute et de là rédemption. Il ordonne l'enquête, et, si la faute est prouvée, la déposition du coupable par le concile provincial. La correspondance de saint Boniface n'apprend rien de plus. Mais on trouve l'accusé élevé, peu après, à l'archevêché de Salzbourg, et canonisé en 1233 par le pape Grégoire IX. Il est permis de conclure que l'enquête tourna à sa décharge, et que Virgile avait concilié le dogme catholique avec la conjecture des antipodes, proposée par plusieurs anciens. On ne s'étonne pas de la voir accueillie de bonne heure dans les écoles irlandaises, quand les navigateurs de cette nation poussaient déjà leurs courses jusqu'en Islande ; quand ses cloîtres n'avaient pas de légende plus populaire que celle de saint Brendarn, qui avait trouvé le paradis terrestre dans

une île lointaine de l'Occident, et qui mettait ainsi les imaginations sur le chemin du nouveau monde*. Voici ce que le christianisme avait obtenu de la Germanie à la fin du septième siècle. Trois peuples s'étaient rendus : les Francs, les Alemans et les Bavarois. La religion, maîtresse des hommes, commençait à s'emparer des institutions. Ce fut alors qu'on rédigea les coutumes nationales. En s'écrivant elles se fixaient, elles se mettaient peu à peu en lumière et en ordre. Traduites par des hommes lettrés dans la langue latine, si bien faite pour les besoins de la jurisprudence, elle prenait lentement la forme et Tesprit des législations savantes. On voit ce progrès dans un des prologues de la loi sali que, dont on peut contester la date, naais où il faut au moins reconnaître la trace d'une tradition nationale: « Au temps oîi « Thierri, roi des Francs, était à Châlons, il < choisit dans son royaume des hommes sages, € instruits des anciennes lois, et leur ordonna

i. Sur le voyage du duc Théodo, Anastase bibliothécaire ap. Muratori, Script, rer. Italie. y t. III, 1, 154. Paul Diacoa., de Gestis Longobi^ VI, 44. — Sur la mission envoyée par Grégoire II, Hartzheim, Consil. German., I, p. 35. Vita S. Corbiniani, ap. Mabillon, Acta SS. 0, S, B., sœc. 3.

Mablllon, Annales^ II. p. 113. Canisius, Lectiones anliqux, 111, 2, Bouifacii Epislolse^ edit. Wurdtiwein, ep. 82, p. 238. La croyance aux antipodes est indiquée et combattue par Lactance, InsUiut. divin., III, U et S. Augustin., de Civit. Dei, XVI, 9, et Hseres. 7. D'Alembert (Discours préliminaire de V Encyclopédie) rapproche la prétendue condamnation de Virgile et celle de Galilée. Rettberg, p. 233 et suivantes, établit parfaitement l'identité da Virgile accusé d'avoir cru aux antipodes et de celui qui fut archevêque de Salzbourg, Voyez aussi Moore, Hist, of Ireland, chap. xiu.

€ d'écrire sous sa dictée le droit des Francs € (Ripuaires), des Alemans, des Bavarois et de « toutes les nations qui étaient sous sa puissance,

< selon la coutume de chacune d'elles. Il ajouta 4c ce qu'il fallait ajouter, retrancha ce qui était « mal à propos ; et ce qui était selon Tancienne « coutume païenne, il le changea selon la loi des « chrétiens. Et tout ce que le roi Thierri ne put € amender, à cause de la coutume enracinée des « païens, fut corrigé après lui, d'abord'par le roi « Childebert, par le roi Clotaire ensuite. Le très 4c glorieux Dagobert renouvela ces lois par le mi- « nistère des hommes illustres Claudius, Chadoin,

< Magnus et Agilulf ; les rendit meilleures et les « donna par écrit à chaque nation. Or, les lois « sont faites afin que leur poursuite ne laisse pas « de repos à la malice humaine ; afin que Tinno- « cence soit en sécurité parmi les méchants, que « les méchants redoutent les supplices et qu'ils € mettent un frein à la passion de mal faire. > Parcourez en effet les codes des trois peuples : le fond païen s'y fait toujours sentir, mais vous y voyez s'introduire et se développer les principes bienfaisants du droit naturel, du droit canonique, du droit romain. Je ne me propose point ici l'étude comparée de ces coutumes : je me restreins à trois points de législation ecclésiastique qui leur sont communs, où l'Eglise saisit pour ainsi dire la barbarie par des mesures qui vont la dompter *•

1. Prologus ad legem saficam. Eichhorn (Deutsche Slaals und Rechts Geschichte) pense qiie les lois alémanniques et bavaroises

On trouve d'abord les biens du clergé placés sous la protection de la loi : les rois confirment et renouvellent les pieuses libéralités des empereurs ; les donations des fidèles sont consacrées par un acte authentique déposé sur Tautel en présence de six témoins. Le rapt d'une chose appartenant au prêtre est puni d'une somme triple de celle qu'aurait encourue le même crime commis contre un séculier. Ainsi, dans un temps do conquête, au moment où la possession violemment acquise se conservait par la violence, où chaque manoir était un camp; lorsque les guerres privées livraient toutes les fortunes aux chances incertaines de la victoire, les codes barbares reconnaissaient un domaine d'origine pacifique, pacifiquement conservé, immuable entre des mains faibles, sous la garde du droit. Ce sont les garanties qui caractérisent la propriété chez les peuples modenaes *.

ne purent être rédigées sous Thierri I«', fils de Clovis, mort en 534, rAlémannie et la Bavière n'étant tombées sous la puissance des Francs que par le traité conclu avec les Ostrogoths d'Italie en 536. Mais les termes de ce traité, qui n'est connu que par le récit d'Agathîas, écriviiin éloigné des lieux, et plus habitué aux formes diplomatiques de la cour byzantine qu'aux relations tumultueuses des barbares, ne semblent pas assez prouvés pour infirmer un témoignage national. Cf. Guizot, Leçons sur l'histoire de la civi* lisation en France, t. I; Savigny, Histoire du droit romain, t. II; Ux iUnuar., t. XI, 4; XVIII, 5; LX, 22^ sqq. La loi des Alemans, promulguée en présence de trente-trois évolues, s'ouvre par vingttrois articles du droit canonique. La loi bavaroise, en matière de prohibition de mariage, de secondes noces, de vente, de dépôt, de * lèse majesté, etc., conserve toujours l'esprit et quelquefois la lettre des lois romaines.

1. Lex Bajuvariorumf tit. II, 1 sqq.; Lex Alamann,, t. I; Ri* puar.yi. VI, 4.

En second lieu, il faut remarquer les dispositions qui assurent Tinviolabilité des personnes ecclésiastiques. On sait que Thomicide et la mutilation étaient soumis à une peine pécuniaire qui allait en s'élevant, selon le rang de Toffensé. La composition, fixée à trente-six pièces de monnaie pour le meurtre d'un esclave, à cent pour le meurtre d'un Romain, à deux cents pour celui d'un homme libre, monte à quatre cents quand il s'agit d'un diacre, à six cents pour un prêtre. Si quelqu'un a tuél'évêque établi par le roi ou élu par le peuple, iFrachètera sa vie comme il suit : on fera une tunique de plomb de la taille du mort, et le meurtrier donnera autant d'or qu'elle en pèsera. La peine pécuniaire ainsi réglée n'établissait point une compensation sacrilège entre l'or et le sang : on l'offrait à la famille du mort, comme une transaction qui éteignait le droit de représailles. Le coupable pouvait refuser la somme, la famille ne point s'en tenir satisfaite, Fun et l'autre s'en remettre au sort des armes. Mais en offrant, en acceptant la rançon, les parties renonçaient au combat, rentraient sous l'empire de la loi, qui s'emparait du litige et tarifait l'indemnité. Or, de ces deux sortes de réparation, l'Eglise ne pouvait réclamer que la seconde* Le meurtrier avait affaire, non plus à une parenté peu nombreuse qu'il pouvait défier à la guerre, mais à une société toute-puissante qui lui faisait subir l'humiliation forcée du châtiment. En protégeant donc, par une composition double, triple, quadruple, la vie de l'homme d'église, c'est-à-dire

LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. ikh

de l'homme sans épée, on remplaçait la crainte par le respect, on faisait reposer sur ce principe nouveau la sécurité des personnes. Au lieu de la défense individuelle, ressource de Tétat barbare, on instituait une police meilleure, qui devait armer la loi seule au milieu des citoyens volontairement désarmés '.

Enfin le droit d'asile, qu'on a beaucoup détsrié et peu compris, complétait le bienfait de cette législation. L'asile sauvait le coupable^ non de la justice, mais de la vengeance. Au moment où il avait touché le parvis sacré, les offensés ne pouvaient plus tirer le fer contre lui ; ils le laissaient à la garde du prêtre, qui en demeurait responsable. La composition pécuniaire devenait alors obligatoire; elle expiait l'offense, compensait les représailles et rétablissait la paix. C'était un effet de cette bienfaisante doctrine, que € TÉglise abhorre le sang > Tandis que la puissance laïque, dans ses timides tentatives, offrait l'option entre la voie des armes et celle des tribunaux, l'intervention du pouvoir religieux arrachait la cause aux hasards du combat, et changeait la guerre en procès. L'en-

1 . Lex Ripuar», XXXVIII, 6, sqq. Aux termes de la loi ripuaire; la valeur de la pièce de monnaie appelée solidus est de deux bœufs. L*amende de 50 solides était donc d'une valeur de cent bœufs ; d'où il suit que la vie de Tesolave n'avait pas été mise à si vil prix qu'on a coutume de le penser.

Lex Bajuvar.^ 11. « Si quis episcopum, quem constltuit rex vepopulus elegit sibi pontiflcem, occident, solvat eum plebi vel regl, aut parentibus, secundum hoc edictum : Fiat tunica plumbea secundum statum ejus; ed quod ipsa pensaverit auri tantum donet qui cum occidit. »

ir. GERM. II. 9

ceinte du sanctuaire était le terrain du régime légal: c'était de là que ce régime devait s'étendre^ couvrir successivement le reste du^ol et constituer la société civile par toute l'Europe. Ainsi, en ce qui concerne les biens, les personnes, les voies Judiciaires, sur tous ces points, qui sont les fondements du droit, TÉgiise semblait stipuler pour ses intérêts seulement: il se trouva qu'elle avait fait les affaires de la civilisation *.

Nous avons reconnu quelle fut la part des Irland ais dans ce grand ouvrage ; comment leurs missions donnèrent à Tépiscopat compromis le secoui*s du monachisme régénéré, et disciplinèrent pour les mêmes combats, le zèle impétueux des Francs, et le prosélytisme savant, éloquent, mesuré des Gallo- Romains. Toutefois ces missionnaires, admirables dans la Gaule orientale, TAlémannie et la Bavière, où ils trouvent à régénérer un vieux fonds de population celtique comme eux, à remplir la vocation particulière de leur race, à s'interposer entre les conquérants germains et les restes de la société romaine, semblent devenir impuissants dans les contrées toutes germaniques, dans la Thurînge, par exemple, où le fonds celtique et romain leur manque. Ils y mourront martyrs comme saint Kilian; mais d'autres moissonneront ce que leur sang aura semé. Il se peut que les moines irlandais aient donné trop de place dans leurs règles aux traditions de l'Orient; qu'en Irlande même, ils

1. Lex Alamannorum, 3. Bajuvariorum^ 7. Pardessus, Disser^ tions sur la loi salique.

Là PRÉDICATION DSS IRLANDAIS. 147

aient mieux réussi a sauver la civilisation derrière les murs de leurs couvents qu'à la répandre en dehors, qu'à mettre la paix entre les vingt-cinq rois et les clans ennemis qui se disputaient la souveraineté de l'Ile. On peut croire que leurs missionnaires ne renoncèrent pas assez aux contemplation» des anachorètes, et qu'emportant pour ainsi dire avec eux la Thébaïde ; ses austérités et ses extases, ils manquèrent, non pas de zèle pour le salut des barbares, mais de flexibilité pour se plier à leurs mœurs^ et de condescendance pour leurs faiblesses. Mais c'est surtout le génie de leur nation qui ne les quitte pas, qui les soutient et les inspire tant qu'ils sont, pour ainsi dire, sur leur terrain, et qui semble les abandonner lorsqu'ils demeurent isolés parmi des peuples qui tiennent l'étranger pour ennemi. Yoilà pourquoi leur apostolat eut à peu près les limites de la population gauloise et de la domination franque; et si par eux le christianisme avait achevé de gagner des nations, on ne voit pas qu'il eût étendu son territoire.

En dénombrant les évèchés fondés à cette époque sur le territoire des Germains, on en trouve vingt r cinq au midi, chez les Bavarois, Salsbourg, Ratisbonne, Freisingen, Passau, Seven; cinq au centre ,^ dans la contrée habitée par les Alemans , Augsbourg,. Goire, Constance, Bàle, Strasbourg ; dix au nord,, chez les Francs orientaux, Mayence, Spire, Worms, Trêves, Metz, Toul et Verdun, Cologne, Maëstricht, Cambrai. Maintenant, si l'on considère de plus près les situations géographiques, on reconnaîtra

dans ces villes épiscopales les cités des huit provinces romaines, les deux Noriques, les deux Rhéties, la Grande Séquanaise, les deux Germâmes et la première Belgique *. C^était la frontière du Rhin et du Danube, telle que la politique d'Auguste la traça, celle qu'Adrien couvrit d'une ligne de fortifications. L'Evangile, au septième siècle, n'avait donc fait que reprendre un terrain perdu : il avait mis tout ce temps à retrouver les limites que ses premières prédications atteignaient déjà, à reprendre les villes dont les Césars avaient bâti les basiliques, dont les évoques siégeaient aux conciles d'Arles, de Sardique et d'Aquilée. Tant de fatigues n'aboutissaient qu'à réparer l'œuvre détruite de la civilisation romaine. Il fallait maintenant la poursuivre, s'établir dans la Grande Germanie, où Drusus, Marc-Aurèle, Probus, avaient pénétré sans y laisser rien de durable, et que le sénat n'osa jamais réduire en province. Cet effort devenait nécessaire pour la sécurité même de la société chrétienne. Le voisinage des païens était en même temps un scandale, une tentation et une menace de guerre. Il fallait passer la frontière des Romains, ou céder comme eux: car c'est le sort des conquêtes, de ne pouvoir s'arrêter sans que^ tôt ou tard^ elles reculent. Le christianisme sembla

1. Pour l'énumération des évôchés d'Allemagne, Binterim, Pragmatische Geschichte der Deustchen Concilient I, p. 282 et siiiv. Rettberg, Kirchengeschichte, Je ne compte point Utrecht, dont l'évéché, fondé par S. Willibrord, appartient aux missions anglo-saxonnes, et j'ai dû omettre Sion, Lausanne et Genève, comme les autres églises des pays de langue romane.

donc rassembler ses forces. A la prédication des Irlandais succéda celle d'un peuple pour qui la Germanie ne devait plus être une terre étrangère. Au concours de l'épiscopat et du monachisme s'ajouta une intervention plus active de la papauté^ et un grand homme se rencontra pour être le lien de tant de puissances et Tinstrument libre de leur dessein.

Ce qu*avaient fait les papes pour les Germalas. — Saiat Grégoire le Grand. — Saint Grégoire entreprend la conversion des Anglo- Saxons. — Saint Augustin de Cantorbéry et les Bretons. — Si les Bretons méconnaissaient la suprématie de Rome. — Politique de. saint Grégoire. — Point de conversions forcées. — Conservation des temples et des fêtes nationales. — Questions de saint Augustin. — Réponses de saint Grégoire. — L'Eglise d'Angleterre. — Age d'or des Anglo -Saxons. — Les missions anglosaxonnes. — Ce qui fît le succès des missions anglo-saxonnes. — Gomment Rome eut besoin des Germains. — Grégoire II et saint Boniface. ^ Commencements de saint Boniface. — Boniface en Prise et en Thuringe. — Second voyage de Boniface à Rome. •• Boniface évoque en Germanie. — La controverse chrétienne avec los païens. — Le chêne de Geismar. — Colonies anglosaxonnes appelées par saint Boniface. — Prédications de saint Boniface. — Qeestions de saint Boniface. — Réponses de saiat Grégoire. — Désordres de l'Eglise germanique. — Troisième voyage de saint Bonlltee A Rome. — Réforme des Eglises de Germanie. — Conciles. •— taonotrances de Boniface aux rois, aux évêques et au pape. — Faadttâea de l'abbaye de Fulde. — Correspondance littéraire de saint.Boritoe. — Ses poésies. — Caractère de saint Boniface. —Dernière mîmioB 41» Frise. — Mort de saint Boniface. — Quelle place tient saint Bonlfkoe 4h» Tiiistoire de son temps,.

On a souvent répété que les Églises germaniques se suffirent à elles-mêmes, jusqu'à ce que la papauté, étrangère à leurs premiers travaux, en vînt recueillir les fruits, et s*occupât d'elles pour en

tirer des hommages et des levées d'argent. Il semble cependant que des missions ouvertes sur tant de points, et par des hommes de tout pays, se fussent mal soutenues, sans une autorité qui mit des esprits si différents au service d'une seule pensée. Au contraire, les prêtres francs, irlandais, gaulois, piarlant tous la langue latine, traités comime Bomains par les lois barbares, formaient un peuple uni, qui reconnaissait pour premier magistrat le pontife de Rome. A leurs yeux, cette cité désarmée n'avait pas cessé d'être l'arbitre du monde. Le concours de toutes les nations, les conciles, les écoles, y entretenaient un mouvement d'idées et d'affaires qui attirait les hommes du Nord. Dès le commencement du [sixième siècle, et quand Rome avait perdu le prestige de la majesté impériale, on ne cesse de voir les évêques et les moines passant les Alpes pour satisfaire leur piété en même temps que pour régler leurs intérêts. Gildas déplore déjà l'orgueil des prélats bretons, qui revenaient d'Italie chargés de brefs et de privilèges, l'œil hautain, dit-il, et le regard au niveatï des montagnes '. Saint Golomban, inquiété par le clergé gaulois dans l'observation des coutumes irlandaises, en référait au jugement du souverain pontife. C'est au tombeau de saint Pierre que saint Amand de Maêstricht, saint Kilian •de Wurtzbourg, saint Gorbinien de Freisingen, reçurent leur mission. Les fondateurs d'églises,

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