Gildas, édition de Stevenson , 1838, p
15 î CHAPITRE V.
les [colonies chrétiennes troublées par la crainte des infidèles, par l'indiscipline du clergé et l'ignorance des néophytes, se tournaient vers le saintsiège et lui demandaient des pouvoirs et des lumières.
Les papes n'étaient pas demeurés indifférents à tant de sollicitations. Dans le désordre des invasions^ et parmi les nations destinées à la ruine et au partage de l'empire romain, leur sagacité avait su démêler la mission du petit peuple franc ; et nous avons vu en quels termes le pape Anastase félicita Clovis, l'exhortant à devenir € la couronne de la papauté, et la colonne de fer qui soutiendrait rÉglise ». Depuis ce jour, les pontifes romains savent où ils trouveront l'appui qui commence à leur manquer du côté de l'Orient. En515, Hormisdas écrit à saint Avitus et à saint Gésaire d'Arles, pour déplorer avec eux la résistance des Grecs au concile de Chalcédoine. En 552, quand le pape Vigile, retenu depuis six ans à Constantinople, s'y débat contre les artifices de la cour et les violences des sectaires, le clergé d'Italie a recours aux ambassadeurs envoyés à l'empereur par le roi des Francs ; et c'est à une époque si reculée qu'il faut chercher la première intervention de la France pour la liberté du Saint-Siège. Pelage succède à Vigile; il écrit en 557 à Childe- , bert pour l'assurer de son inébranlable fermeté dans la foi de Chalcédoine ; et le pape ne dédaigne point de justifier sa doctrine, non plus devant les évêques, mais devant le roi de ces barbares^
LES ANGLO-SAXONS. SALXT BONIFAGB. 15»
chrétiens d'hier. Ainsi commençaient à se former des liens qui devaient se serrer plus étroitement qae jamais sous la main de saint Grégoire le Grand *.
Le grand missionnaire des nations germaniques, celui qui, sans sortir de Rome, eut la main sur tout le Nord, fixa les faibles dans la foi, y fit entrer les récalcitrants, et, se survivant par la sagesse de ses desseins, conserva pendant plusieurs siècles la conduite de la conquête chrétienne, ce fut saint Grégoire. Cet homme, de famille sénatoriale» d'une éducation délicate, d'une âme si scrupuleuse que les soins temporels de la papauté le désolaient, d'une santé si déplorable que durant plusieurs années il ne se leva qu'aux jours de] fête pour célébrer les offices solennels, devait pourtant remuer toute la chrétienté, l'agrandir, et lui donner la forme que le moyen âge garda. El voyait rOrient travaillé par l'orgueil du schisme et par tous les vices de la décadence, l'Occident au pouvoir du paganisme et de l'hérésie : aux portes de Rome, en Italie et en Espagne, les Goths et les Lombards persévéraient dans l'erreur d'Arius ; les Saxons païens étaient maîtres de la Bretagne ; et, en Gaule, les Francs de Brunehaut et de Frédégonde ne valaient pas mieux que les infidèles. En
1. Ep. Anastasii pp., ap. d. Bouquet, IV> 50 : « Et sis corooa nostra, gaudeatque mater Ecclesia de tanti régis quem nuper Deo peperit profectu. Lsetiûca ergo, gloriose et illustris fili, matrem tuam et esto ilU in columnam [ferpeam. » — Sirmond, Concilia GaU,. 1. 1, p. 275, 287, 375, etc.
t5 4 CHAPITRE V.
présence de ces périls, et quand les plus fermes esprits croyaient toucher à la fin des temps, saint Grégoire avait eu le courage de renoncer au dangereux appui des empereurs byzantins, et de mettre toutes les espérances de la civilisation chrétienne dans les barbares. Comme ses prédécesseurs, mais d'une vue plus assurée, il reconnais* sait le dessein de Dieu sur la race des Francs, et il écrivait à Childebert : « Autant la dignité royale « est au-dessus de toutes les conditions humaines, 4C autant votre royauté l'emporte sur les autres
< royautés des nations. Car, ainsi quWe grande € lampe brille de tout l'éclat de sa lumière dans « Tobscurité d'une profonde nuit, de même la € splendeur de votre foi rayonne- au milieu des
< ténèbres volontaires où vivent vos voisins. » Toute sa correspondance témoigne de ses pf éféj rences et de ses sollicitudes pour [ce peuple, dont il ne se dissimule pas les vices. On y trouve deux lettres à Childebert II, une à Clotaire, dix à Brunehaut, six à Théodebert et à Thierri, plusieurs aux évêques des Gaules, toutes pour hâter la correction des mœurs, pour réprimer les progrès de la simonie, pour déraciner l'opiniâtreté des pratiques idolâtriques. En même temps qu'il rétablissait la discipline chez les catholiques, il ramenait l'orthodoxie chez les ariens : ses conseils éclairaient le zèle de la reine Théodelinde, qui commença la conversion des Lombards ; ses encouragements affermissaient dans la foi le roi Reccared, qui venait de décréter à Tolède le
retour des Yisigoths d'Espagne à l'unité de rÉglise. Mais une inspiration plus hardie avait tourné toutes les pensées de Grégoire le Grand vers un peuple moins voisin de Rome, et pluô éloigné de la vérité *.
- Plusieurs années avant son pontificat^ et quand il vivait sous la règle de saint Benoît, dans son palais du mont Âventin changé en monastère, un jour qu'il passait sur le forum, il y vit en vente de jeunes esclaves étrangers, dont il admira le beail visage, le teint pur et les blonds cheveux. Et comme il s'informait de leur religion et de leur patrie, le marchand répondit que ces enfants étaient païens, et qu'ils appartenaient à la nation des Angles, en Grande-Bretagne. « Quel malheur, « s'écria le serviteur de Dieu, que la grâce n'habite 4^ pas encore sous de si beaux fronts ! Car, ajouta-' « t-il, ces Angles sont des anges ; et tels doivent i être les frères des anges dans le ciel. » Devenu pape, Grégoire se souvint des barbares aux visages d'anges ; et, par ses ordres, le moine Augustin, accompagné de quarante religieux, passa en Grande-Bretagne *.
Le christianisme n'avait pas d'ennemi,s plus redoutés que les Anglo-Saxons . Depuis cent quarante ans qu'ils occupaient la Bretagne, le temps n'avait pas éteint la première fureur de la con-
i.S. Gregorii Epistol, lib. V, epist. 5, 6, 10; VII, 5 ; IX, 53, 54, 55, 56, 57, 64, etc. Uttre à Théodelinde, III, 33. Reccared, VII, 127.
2. Johannes diaconus, de Vita S. Gregorii Magni, lib. II, cap. n
quête ; et telle était Toppression où vivait le petit nombre de chrétiens bretons qui habitaient encore les villes romaines, qu'en 586, Théon, évêque de Londres, et Thadioc, évèque dTork, abandonnèrent leurs- églises, et se réfugièrent avec les corps des saints dans les montagnes du pays de Galles. Jamais cependant le salut de l'Angleterre n'avait été plus proche. Dix ans après, quarante étrangers débarquaient dans l'île de Thanet, portant une croix d'argent avec une image peinte du Sauveur, chantant des litanies, et annonçant qu'ils venaient de Rome, chargés des promesses de la vie éternelle. Le roi Éthelbert de Kent les reçut en plein air, pour éviter les sortilèges que ces prêtres d'un autre dieu auraient pu lui jeter, les écouta avec attention, et leur permit de prêcher à son peuple. Quelque temps après, le roi, touché de leur sainte vie, décidé d'ailleurs par la reine Ber- Ihe, chrétienne et fille du roi des Francs, se rendit, et demanda le baptême. Le jour de Noël de l'année 597, Augustin, sacré archevêque de Cantorbéry, baptisa dix mille infidèles. Il parcourut ensuite tout le pays, régénérant les païens dans l'eau des rivières, laissant des prêtres aux peuples convertis ; et saint Grégoire le Grand, à la nouvelle de ce succès put s'écrier : « Voici que la « langue des Bretons, qui n'avait que des frémîs- « sements barbares, fait retentir les louanges du c Seigneur, et répète l' Alléluia des Hébreux. € Voici que l'Océan avec ses orages se courbe € sous les pieds des saints, et la parole du prêtre
i enchaîne les flots que l*épée des empereurs « n'avait pu dompter *. »
Mais si les flots obéissaient, et si les rois barbares se laissaient fléchir, les missionnaires de Borne trouvèrent une résistance inattendue chez, le clergé breton, refoulé par la conquête dans le pays de Galles. Des historiens d'une autorité considérable ont donné à la querelle d'Augustin et des Bretons l'éclat d'une grande controverse théo-^ logique. Ils représentent, d'une part, l'ancienne Eglise celtique, indépendante dans le dogme comme dans la discipline, professant avec le Breton Pélàge un christianisme plus pur, rejetant le péché originel et la damnation ; d'un autre côté^ les prêtres romains moins occupés de prêcher la. foi que d'étouffer une Eglise rivale. Quand Augustin convoque les députés des Gallois, et leur propose de reconnaître sa mission, on leur prête cette énergique réponse : « Qu'ils ne devaient « aucune obéissance à celui qui se faisait appeler « le pape et le père des pères. » On ajoute enfin que l'implacable étranger se vengea de leur refus en déchaînant contre eux le roi des Northumbres, qui tailla les Bretons en pièces à Caerléon, et noya l'Eglise galloise dans le sang de douze cents moines *.
1. Bède, Historia ecclesiastica, I, 23 sqq. Johannes diaconus,. 1. II, 3 sqq. S. Gregor., In Job : « Ecce lingua Britanniae, qu» nihil aliud noverat quam barbarum frendere, jamdudum in divinis^ laudibus hebraBumcœpit Alléluia resonare. Ecce quoodam tumidus^ plane siibstratus sanctorum pedibus servit Oceaaus, » etc .
2. Hughes, Borjp Dritannicae, p. 264. Hettberg, t. I, p. 317..
Toutefois, rhypo thèse d'une Eglise nationale 4es Celtes, sans liens avec le reste de l'Occident, ne se soutient pas mieux en Bretagne qu'en Trlande. Le clergé breton avait siégé aux conciles d'Arles et de Sardique ; il repoussait avec horreur les doctrines pélagiennes, condamnées au synode national de Vérulam. Gildas nous a montré les évoques de son pays sur le chemin de Rome, et les poétiques légendes des monastères gallois y font voir toutes les observances et toutes les croyances •des peuples catholiques. La papauté se tenait si sûre de la foi des Bretons, que les instructions •d'Augustin lui soumettaient, en sa qualité 3'archevêque métropolitain, non seulement les évoques qu'il instituerait, mais ceux qu'il trouverait en Bretagne. Les envoyés de Rome avaient dû compter là, comme ailleurs, sur le concours des vaincus pour civiliser les conquérants, des vieux •chrétiens, pour évangéliser les infidèles. Leur •correspondance atteste la vénération qu'ils portaient d'avance à cette Église galloise, dont ils avaient entendu vanter la fidélité, dont les sept -évêchés, les vingt-cinq abbayes, habitées, disaiton, par des peuples de saints, leur promettaient une armée de missionnaires *.
Augustin Thierry, Conquête de l'Angleterre par les Normands, 1. 1. M. Mignet,dans son excellent mémoire sur la conversion de la -Germanie, a su éviter cette erreur.
1. Varin, de la Répugnance des Bretons à reconnaître la suprématie de Rome, CesX un chapitre détaché des savantes études que M. Varin a communiquées à l'Académie des inscriptions, et dont la publication promet de jeter un jour nouveau sur les origines 4es Eglises britanniques. — La lettre des trois compagnons d'Au-
Quand donc Augustin, avec une poignée de moines italiens, se trouva en présence de F Angleterre païenne, il invita fraternellement les évêques et les docteurs des Bretons à s'entendre avec lui, afin de travailler ensemble à la conversion des gentils. Le vénérable Bède, historien de cette entrevue, atteste
gustio sur les dispositions du clergé breton est rapportée dans Ubbe, Concil., édit. Venet, t. VI, et dans Userius, cfe Primor^ ^i etc., p. 486. Sur les croyances et les pratiques de l'Eglise bretonne, le témoignage de Gildas est si formel, que M. i Wright {Biographia Britannica^ t.I) a cru devoir le décliner^en niant Texistence de Gildas, et en regardant ses ouvrages comme l'œuvre de quelque moine anglo-saxon du septième siècle. Mais toute la saine critique est contraire à l'opinion de Wright, et le savant Uppenberg (Geschichte der AngeUachten, XXXIII, 135) ne la partage pas. — Williams, Ecclesiastical antiquilies of the Cymry, p. 127. Un poème du barde Tyssilio, publié dans l'Archéologie de ^YVl^f 1. 1, p. 162, prouve que les veUles sacrées, le chant des heures canoniales, la confession, la pénitence, la fréquentation de la sainte eucharistie, entraient dans les coutumes et dans les règles des monastères bretons. Que la liturgie y fût célébrée en langue latine, c'est ce qui résulte du grand nombre de mots latins empruntés à la langue de l'Eglise, qu^oa trouve dans les poèmes du barde Thaliesinv Je dois h l'obligeance et au savoir de M. de la Villemarqué la communication de plusieurs fragments de ce poète, où je remarque, au milieu des souvenirs du druidisme, ces invo cations chrétiennes : Gloria in excelsis^ Laudatum[laudate Jesum^ Miserere mei, Deus ! Voyez enfin le Liber Landavensis, recueil des légendes des saints gallois du cinquième et du sixième siècle, pages 65, 75 et suivantes, et Régula S. Davidis, apud Bolland,^ ActaSS, Afarfii, 1.
La dissidence capitale, qui portait sur la célébration de la fête de Pâques, venait précisément de l'attachement des Bretons h Tancien usage romain. Home elle-même leur avait appris à célébrer les solennités pascales à l'époque [fixée par le concile de Nicée, et qu'elle observa jusqu'au temps de saint Léon le Grand. Alors seulement l'Occident adopta le cycle alexandrin de 19 ans. Mais l'invasion avait rompu toutes les relations avec la Bretagne; et, quand Augustin y porta un comput ecclésiastique plus exact, on comprend que cette nouveauté fut repoussée, comme une dérogation aux premières traditions romaines.
que les dissidences, loin de toucher au dogme ni au fond même de la discipline, se réduisirent à trois points : les cérémonies accessoires du baptême, la célébration de la fête de Pâques, et la pré dication de l'Evangile aux l)arbares. Mais les Bretons refusèrent de recevoir Augustin pour archevêque, et ils en donnèrent celte raison, qu il ne s'était point levé à leur entrée : « Or, disaient- « ils, s'il nous méprise dès à présent, que sera-ce € quand nous lui serons soumis? » Cependant Augustin les pressait de se joindre aux siens pour annoncer la foi aux Saxons, leur prédisant que, s'ils refusaient d'éclairer cette nation, elle les en punirait un jour par les armes. Plus tard, en effet, Edelfrid, roi des Northumbres, ht un grand carnage des Gallois et de leurs moines. Mais il y avait déjà longtemps que le bienheureux Augustin avait passé à une meilleure vie. C'est le récit de Bède : l'allocution antipapale qu'on attribue aux députés du clergé breton est produite pour la première fois au dix-septième siècle par le protestant Spelman, sur la foi d'un manuscrit gallois sans date et sans auteur connu. Une autre chronique galloise du dixième siècle, postérieure de quatre cents ans, accuse des massacres de Caerléon l'envoyé de Rome, oubliant qu'il avait cessé de vivre, et qu'un roi païen, sourd à la prédication des missionnaires^ n'était pas l'exécuteur naturel de leur vengeances. Ce qui souleva les Bretons contre la mission d'Augustin, ce qui le fit repousser par leurs évoques et calomnier par leurs historiens, ce fut le
ressentiment national, ce fut l'irritation d'un, peuple qui ne poiivait pardonner à ces Romainsd'évangéliser ses oppresseurs, par conséquent de les" absoudre. Les mêmes chroniques déclarent,, en effet, que « les prêtres gallois ne pouvaient
< croire juste de prêcher la parole de Dieu à la<
< nation saxonne, à cette race cruelle qui avait € égorgé leurs aïeux et usurpé leur terre * »
Il se peut qu'Augustin et ses compagnonsn'aient pas toujours assez ménagé l'orgueil des Bretons, exalté par une longue résistance militaire, par les traditions des moines et par les chants des bardes. Mais, derrière les missionnaire» romains, il faut voii: le grand esprit de saint Grégoire qui les a poussés, qui les soutient de ses-
1. Bède, BisL eccles,, II, 2. Voici la proposition d'Augustin t • Si in tribus his mihi obtemperare vuitis, ut Pascha suo tempore celebretis, ut ministerium baptizandi quo Ûeo renascimur, juxta morem S. Roman» Ecclesie compleatis, ut gentl Anglonim un», nobiscum pnedicetis yerbum Domini, estera que agitis, quanquam moribus nostns contraria, squanimiter cuncta tolerabimus. At illt nihil horum se facturos respondebant, conferentes ad Invieem quod. si modo Qobis adsurgere noluit, quanto magis si ei subditi cœperinrns, jam nos pro nihilo contemuet. » La vie de saint Livin, attribuée à saint Boaiface, mais qui est assurément très ancienne, fait voir saint Augustin en rapport d'étroite amitié avec le clergé et les rois d'Irlande. Quel que soit le mérite de ce document, il vaut assurément la chronique galloise du dixième siècle alléguée par- M. Thierry, et surtout le prétendu discours du clergé breton, produit pour la première fois par Spelman. Concilia BritannicSt I» P* 106. V Archéologie de Myvyr a recueilli les chroniques qui attribuent à Dunawd, abbé de Bangor Iscoed, cette déclaration : quMl ne pouvait croire juste de prêcher l'Évangile aux barbares, Cf. Wil- U&ms, Ecclesiat, Antiguities, p. 55 et suivantes. — Les écrivains auxquels nous répondons ont voulu que la phrase de Bède, qui dé— dare le massacre de Caerléon postérieur à la mort d'Augustin, fût Interpolée. Mais on ne donne aucune preuve de cette interpolation..
exhortations, lorsque arrivés dans les Gauies, ils s'effrayent de leur entreprise et demandent à retourner en arrière ; qui les appuie de ses lettres auprès du clergé gaulois et des rois francs ; qui ne les abandonne point dans cet isolement où ils «e voient entre les Saxons païens et les Gallois indociles; mais qui leur envoie de nouveaux auxiliaires, des livres, des ornements sacrés, des conseils enfin destinés à devenir pour les siècles suivants la règle et, pour ainsi dire, le code des missions chrétiennes *.
La première maxime de cette politique si différente de celle que Tancienne Rome avait pratiquée, ■c'est d'abhorrer la conquête par les armes et de ne rien devoir qu'au libre assentiment des esprits. Saint Grégoire^ qui avait fait rendre aux juifs de <Jlagliari leur synagogue envahie à main armée par des chrétiens, qui ne souffrait pas qu'on fit violence à ce peuple j parce que Dieu demande € un sacrifice volontaire », avait appris à ses disciples à détester les conversions forcées. Voilà pourquoi, Ips envoyant chez les païens, il demande pour eux au roi des Francs, non des gardes, mais des interprètes. Voilà pourquoi Ethelbert converti ne cout traignait personne à professer le christianisme, < seulement il embrassait les chrétiens d'un amour plus étroit comme ses concitoyens du royaume
1. Bède, Hist. eceles,, lib. I et II. S. Gregorii EpisL, lib. V), ^, 59; XI, 29, 64, 65, ^, 76. Saint Bonlface, engagé dans ses missions de Thuringe, prie ses frères d'Angleterre de lui envoyer une copie des lettres de saint Grégoire à Augustin.
céleste. Car, ajoute rhistorien, il avait appris des auteurs de son salut que le service du Christ doit être libre et ne souffre pas de contrainte*. » Ces missionnaires, si effrayés naguère de la férocité des Saxons, ne craignaient pas de leur proposer, comme à des intelligences exercées, des doctrines auxquelles tout l'effort de la philosophie antique n'avait pas atteint. Ils eurent cette confiance dans la rectitude naturelle de l'esprit humain. Ils voulurent tout attendre, non de la force ni de la surprise, mais de la discussion libre. Ethelbert avait pris son temps pour s'assurer de la doctrine qu'on lui prêchait, ne pouvant, disait-il, abjurer sans exanlen ce qu'il avait observé depuis si longtemps, à l'exemple de ses pères et avec le concours -de tout son peuple. Plus tard, quand le roi des Northumbres, Edwy, ébranlé pur l'évêque Paulin, penchait au christianisme, il convoqua les sages de son royaume et, tenant conseil avec eux, il voulut savoir ce que chacun pensait d'un culte si nouveau. Il faut assister avec l'historien Bède à cette étrange conférence, il faut voir ces tueurs d'hommes tourmentés des problèmes de l'autre vie, ^t de l'incertitude où le paganisme, malgré toutes ses fables, laissait le dogme de l'immortalité. Le premier qui parla fut Coïffi, le grand prêtre des
}' s. Grcgom Sfn^^ VU, & Bède. ËHâL eccfes., tîb. I : «Di» <^cerat enîm a doctorîbus anctaTÎbvBqm «fOB saints «cnfîUuiii Christi voluntai*ium non coactitium debere esse. » — Ibid. : «Pulchra quidem sunt ea verba et promissa quœ afTertis : sed quia nova «uni et incerta, non possum els assensum tribuere, relictis eis quee t^nto tempore cum omni gente Anglorum servavî. »
faux dieux : « 0 roi, dit-il, c'est à vous de juger € ce qu'on nous prêche maintenant. Pour moi, je € VOUS confesse sans détour qu'il n'y a aucune € sorte de vertu dans la religion que nous avons € gardée jusqu'ici ; car, de tous vos sujets, aucun « ne s'est appliqué plus que moi au culte de nos € dieux ; et cependant il en est plusieurs qui reçoive vent de vous plus de bienfaits, plus de dignités, € qui réussissent mieux dans leurs desseins et dans € leurs espérances. C'est pourquoi, si la nouvelle € doctrine vous parait meilleure après un mûr « examen, nous n'avons qu'à l'embrasser sans € aucune hésitation. » Alors un autre d'entre les grands prit la parole et dit : « 0 roi, telle me « parait être la vie de l'homme sur la terre, en « comparaison du temps qui la suit et dont nous ne « savons rien. C'est comme en hiver, quand vous € êtes assis au festin avec vos chefs et vos officiers, € et qu'un grand feu allumé au milieu de la salle € l'échauffé tout entière, pendant qu'au dehors tout € est enveloppé d'un tourbillon de neige. Alors s'il € arrive qu'un passereau traverse la salle, entrant € par une ouverture et sortant par l'autre, tant € qu'il est dedans il n'est 'point battu par l'orage; € mais après un court intervalle de sérénité, il € disparait, passant de la tempête à la tempête. € Telle est la vie humaine, dont nous voyons un € court moment; mais nous ignorons ce qui la € précède et ce qui la suit. C'est pourquoi, si cette € doctrine nouvelle vient nous apprendre quelque € chose de plus certain, il semble qu'il faudra la
« suivre. » Les autres conseillers du roi et les
vieillards tinrent des discours semblables. Ensuite
révoque Paulin parla; et tous ayant reconnu que
la vérité éclatait dans sa doctrine, le roi demanda
qui se chargerait de profaner les autels, le temple
etTenceinte qui les environnait. Aussitôt Coïffi,
renonçant à toute superstition, se fit donner des
armes et Fétalon que le roi montait; et, violant
amsi la loi païenne qui défendait les armes aux
prêtres des Saxons, il s'élança vers le temple et y
jeta sa lance pour le profaner. Puis, tout joyeux
d'avoir reconnu le vrai Dieu, il ordonna à ses
compagnons de brûler le temple et d'en détruire
l'enceinte* .
Pendant que les convertis brûlaient leurs temples, c'était saint Grégoire qui ordonnait de les conserver. Comme il voulait les conversions sans contrainte, il les voulait aussi sans rupture avec les habitudes légitimes de- l'esprit et du cœur. Il pratiquait cette économie savante de l'Eglise, qui ne méprise aucune des facultés humaines, qui ménage les imaginations pour s'assurer des consciences. C'est la pensée d'une lettre du pontife au
1. Bède, Hist. eccles,, lib. II, cap. xiii : Talis inquiens mihi videtar, rex, vita hominum prsesens in terris, ad comparationem ejus qaod nobis incertum est temporis, quale cum te résidente ad cœnam eum ducibus ac ministris tuis tempore brumali acceoso quidem foco in medio et calido effecto cœnaculo, furentibus eiiam foris per omnia iurbinibus... adveniensqae anus passerum domum citissime pervolarit, qui cum per unum ostium ingrediens mox per aliud ezierit... sed tamen minimo spatio serenitatis ad momentum ezcurso, mox de hieme in hiemem regrediens tais oculis elabitur. lia hsc vita hominum ad modicum apparet, quod autem seqoatur quidre prœcesserit, prorsus ignoramus. »
moine Mellitus, au moment où celui-ci venait de quitter Rome pour conduire à Augustin un renfort de missionnaires : 4C Après le départ de vos « frères^ nous sommes restés dans une grande c inquiétude, car nous n'avons rien appris du € succès de votre voyage. Mais, quand le Dieu « tout-puissant vous aura conduit auprès de 4c notre révérendissime frère Tévêque Augustin,
< communiquez-lui ce que j'ai résolu après avoir
< longuement réfléchi sur l'affaire des Angles ; 4c c'est-à-dire que les temples de leurs idoles ne « doivent point être détruits, mais seulement les « idoles qui s'y trouvent. Qu'on fasse de l'eau « bénite, que les temples en soient arrosés ; qu'on € y élève des autels, et qu'on y place des reliques. « Car, si ces édifices sont bien construits, il faut € les faire passer du culte des idoles au service « du vrai Dieu, afin que ce peuple, ne voyant pas € abattre ses temples, se convertisse plus aisé- « ment, et qu^après avoir confessé le vrai Dieu, il « s'assemble plus volontiers pour l'adorer dans des .< lieux qu'il connaît déjà. Et comme ils ont Tha-
< bitude, dans les fêtes des démons, d'immoler € beaucoup de bœufs, il faut aussi instituer € quelque autre solennité à la place de celle-ci. 4t Par exemple, le jour de la Dédicace des églises, « le peuple pourra se faire des huttes de feuillage « autour de ces temples changés en sanctuaires * du Christ, et célébrer la fête par un banquet € fraternel. Alors ils n'immoleront plus les ani- € maux au démon: ils les tueront seulement pour
< s'en nourrir en glorifiant Dieu, et ils rendront € grâces au dispensateur de toutes choses ; de
< sorte que, si on leur permet encore quelques
< joies extérieures, ils puissent goûter plus facile- « ment les joies de Fesprit, Car il est impossible « de tout retrancher d*un seul coup à des âmes
< sauvages; et celui qui veut atteindre un lieu € élevé n'y arrive que pas à pas, et non par élans. > On a blâmé la condescendance de saint Grégoire pour les Anglo-Saxons ; on lui reproche d'avoir corrompu la sévérité de la loi chrétienne en raccommodant à leurs superstitions, et d'avoir ouvert la porte du sanctuaire au paganisme. L'Eglise romaine, en effet, s'était attachée à cette règle, de distinguer dans le paganisme deux choses : l'erreur, qui est l'adoration de la créature ; et la vérité, qui est Tessencemême de la religion, telle que la nature humaine la conçoit et la veut, avec les temples, les sacerdoces, les sacrifices. En respectant les habitudes religieuses des peuples, l'Eglise faisait acte de sagesse premièrement, mais aussi de charité. Car s'il est quelque chose à quoi les hommes tiennent plus qu'à la terre qui le? nourrit, plus qu'aux enfants qu'ils élèvent sur leurs genoux, ce sont les traditions qui consacrent pour eux le sol du pays, et les fêtes qui les arrachent un moment aux durs et monotones devoirs de la vie* .
^ s. Gregorii Epist,, lib. XI, 76 : « Nam duris mentibus simul omnia absçidere impossibile esse non est dubium. )» Hughes, Horx- ^ntannicœ, 270, dénonce la lettre de saint Grégoire à Mellitus,
C'était beaucoup de détacher du paganisme^ •sans violence, un peuple violent : ce qui voulait plus d'eflFort et plus de génie, c'était de Tintroduire dans la société chrétienne, non pas homme par homme et famille par famille, mais d'un seul •coup, avec ses rois, sa noblesse guerrière, ses institutions. En présence de tant de difficultés, on ne ■s'étonne pas si Augustin se troubla, si ses lettres portaient à saint Grégoire des questions et des •doutes, et s'il fallait que les réponses du pontife prévissent tous les besoins d'une chrétienté naissante, l'organisation de l'Église, l'ordre des céréinonies, le temporel du clergé, la réforme de la Camille. Augustin demandait pourquoi, s'il n'y a qu'une seule foi, tant de différence entre les liturgies ? Saint Grégoire lui répond : « Votre Frater-
< nité connaît l'usage de l'Église romaine, dans
< lequel vous ne sauriez oublier que vous fûtes -« nourri. Mais, soit que vous tromaez dans l'Église
< de Rome, ou dans celle des Gaules, ou dans 4C toute autre, quelque usage que vous croirez € plus agréable à Dieu, je veux que vous le » recueilliez avec soin, et que vous l'établissiez
< dans [a nouvelle Église d'Angleterre. Car il ne
< faut pas aimer les institutions pour les lieux qui € les observent, mais plutôt les lieux pour les
< bonnes institutions qui les honorent. » Augus-
•nT!./«nT'î^^''/'^°'?°* ^®* capiliilations de conscience. M. Mi- L !«««« JJ?r! ^'"'" ^ introduction de Vancienne Germanie dam ?ÛUe ' ^* ^' ^''^^ la profonde sagesse de cette cod-
tin voulait savoir comment Tévèque devait vivre avec son clergé, quel partage il fallait faire des oblations des fidèles. Saint Grégoire lui rappelle que les canons font quatre parts des revenus ecclésiastiques : Tune pour l'évèquo, sa maison et rhospitalité qu'il doit exercer ; la seconde pour le clergé ; la troisième pour les pauvres, et la dernière pour l'entretien des églises. « Mais, puisque < vous menez avec vos frères la vie cénobitique, « pourqlioi parler encore de partage, d'hospitalité, « de miséricorde, quand il est d'obligation d'em- « ployer tout le superflu en œuvres pies, selon « cette parole de notre Seigneur et maître à tous : « Donnez en aumône votre superflu, et pour vous « tout deviendra pur? ». Augustin demandait à être éclairé sur les empêchements de mariages, sur les devoirs de la chasteté conjugale, et ce qu'il fallait conserver des purifications prescrites par la loi de Moïse. Saint Grégoire relâche en faveur des néophytes la rigueur de l'ancienne discipline, qui interdisait le mariage entre parents jusqu'au septième degré ; il le tolère au quatrième, traitant les Anglais^ dit-il, comme saint Paul ses néophytes, qu'il nourrissait, non de viande solide^ mais du lait des nouveau-nés. Mais, en même temps, il donne au lit nuptial ces lois sévères qui font la sainteté et aussi la vigueur, la fécondité de la famille chrétienne. 11 introduit dans la société domestique le respect des femmes, en les relevant des humiliations de l'Ancien Testament ; et, s'expliquant sur ce règlement de Moïse, qui écartait
ir. QBiiM. n. iO
du temple la femme nouvellement délivrée : « Il < faut savoir, dit-il, que ceci doit s'entendre au € sens figuratif ; car, lors même qu'une femme^ 4t au moment où elle vient d'enfanter, entrerait à <( Téglise, elle ne commettrait aucun péché. La € tache est dans la volupté et non dans l'enfante- « ment. Dans l'enfantement il n'y a que gémisse- 4c ment, selon ce qui fut dit à la première mère : « Tu enfanteras avec douleur. » Si donc nous € écartons de l'église la femme qui vient d'en- € fanter, nous lui faisons un crime de ce qui fut « sa peine. » Telles étaient les maximes qu^il fallait faire pénétrer chez des barbares, dont les. coutumes autorisaient la polygamie et soumet-talent les femmes à une tutelle éternelle. Pendant que le prêtre expliquait à ses néophytes les instructions de saint Grégoire, le chanteur national, le Scop, comme on rappelait, les attendait au sortir de l'église avec ses récits, qui ne célébraient que le sang versé, Tivresse des festins et l'enlèvement des captives. Longtemps après l'introduction du christianisme, un chant populaire met encore la joie de l'homme dans trois choses : l'argent, la parenté nombreuse qui soutient ceux de son sang dans les querelles, et « l'arc utile au combat, léger en voyage, qui est le bon compagnon du guerrier » (1).
1. s. Gregorii Epist., lib. XI, 64. C'est de ]a môme lettre que saint Grégoire range les évêqiies bretons sous la juridiction archiépiscopale d'Augustin, tant il est éloigné de les considérer comme schismatiques.
On^voit dans la vie d'Aldhelm que ce saint homme composait
Cependant quatre-vingt-douze ans de prédication achevèrent la conversion de l'Angleterre. Un métropolitain résidant à Gantorbéry, et quatorze évêques dans les principales villes romaines, se partagèrent le gouvernement spirituel de la nation. Telle fut la vénération dont elle les environna, qu'elle voulut les voir non seulement dans ses assemblées politiques, mais dans ses cours de justice, où Févèque présidait de concert avec Talderman, « afin de concilier la loi du siècle et la loi de Dieu >. Un clergé nombreux mettait au service de la société religieuse toute la liberté et toute Tautorité que lui donnait la discipline du célibat, introduite par saint Grégoire et maintenue par tous les conciles nationaux, jusqu'au moment où l'invasion danoise précipita la décadence de l'Eglise. Augustin avait ouvert à Cantorbéry deux monastères, dont les colonies se multiplièrent au point qu'en 679 Tévêque Wilfrid comptait sous sa conduite plusieurs milliers de moines. Le christianisme descendait ainsi par les degrés de la hiérarchie ecclésiastique jusqu'au fond même de la nation, remaniant les cœurs, et y mettant la
'^es cantiques en langue vulgaire pour rivaliser avec les chants des ~>Scops, et les récitait sur le pont où passait le peuple au sortir de TofOce divin. Malmsbury, Vita Aldhelmi, apud Wharton, p. 4.
L'opini&treté du paganisme chez les poètes anglo-saxons parait ~^sez dans l'épopée de Beowulf, bien qu'on y reconnaisse la trace d'une retouche chrétienne. Voyez aussi le chant sur la bataille de Fmsburh, à la suite de B^owulfde Kemble, et le poème alphabétique, publié par Grimm (Deutsche Runen), et traduit dans mon premier volume ; Les Germains avant le christianisme. {Œuvres •empiètes, tome III, chap. iv.)
justice et la charité à la place des passions de la barbarie, dont le propre est d'opprimer et de détruire. Dans les pénitentiels de cette époque^ parmi les œuvres satisfactoires imposées aux pécheurs repentants, oh trouve celles-ci: Bâtir des ponts sur les fleuves, rétablir les routes, aider les étrangers, les veuves, les orphelins; afifranchir ses esclaves et racheter ceux d'autrui ; nourrir les pauvres, les héberger, leur donner le feu, le bain» le vêtement. Des habitudes si nouvelles se propageaient avec une rapidité qui étonna les contemporains. Bède célèbre Fâge d'or des Anglo-Saxons € quand ils avaient des rois chrétiens et guerriers qui faisaient la terreur des barbares ; quand tous les cœurs étaient encore tournés vers les joies du ciel, dont ils venaient de recevoir la promesse ; quand ceux qui voulaient s'instruire dans les lettres sacrées trouvaient des maîtres savants, et que la beauté du chant ecclésiastique commençait à se répandre par toute. l'Angleterre. » On peut douter de l'innocence parfaite de cet âge d'or, que Bède rejette en arrière, comme il arrive toujours,, et dans un temps qu'il n'avait pas vu. Mais ce qu'il faut chercher dans son Histoire, c'est la naïveté quelquefois puérile, souvent louchante, des premières années d'une nation chrétienne ; c'est l'horreur du sang chez ses petits-fils d'Hengist et d'Horsa. C'est le vieux roi Sigebert d'Estanglie^ qui s'est enfermé dans un cloître pour y finir ses jours, et qui, à la nouvelle d'une invasion des païens, se laisse tirer du monastère pour ras-
siirer les guerriers par sa présence, mais sans vouloir s'armer autrement que d'une baguette pour commander la bataille, jusqu'à ce qu'il tombe sous les coups des ennemis. C'est le roi Oswald de Northumberland, lavant les pieds à douze pauvres et les servant de ses propres mains chaque jour de carême^ sans que nulle infirmité l'en empêchât. On raconte de son successeur Oswio qu'il donna à Tévêque Aidan un chevel de race ; mais Aidan, qui marchait toujours à pied, fit présent du cheval à un pauvre. Or le roi, l'ayant sa, s'en affligea ; et, comme un jour il allait entrer avec l'évoque dans la salle du festin, il lui fit ses reproches : € N'avions-nous pas, ajouta- « t-il, beaucoup d'autres chevaux de moindre « valeur, et des biens de plusieurs sortes, dont « nous pouvions faire Taumône aux pauvres? » L'évêque répondit: « Que dites vous, ô roi ? Le
< fils d'une jument vous est-il donc plus cher € qu'un homme, fils de Dieu? » Sur quoi ils entrèrent dans la salle ; et Oswio, qui revenait de lâchasse s'approcha du feu avec ses officiers. Or, tandis qu'il se chauffait, il se souvint de la parole de l'évêque; et, allant à lui, il déceignit son épée, fléchit le genou et demanda pardon de son injustice. « Il ne m'arrivera plus, dit-il, de regretter ce
< que tu donneras de mon bien- aux enfants de « Dieu. » Et, sentant sa conscience en paix, le roi se mit à table tout joyeux; mais, au contraire, l'évêque devint triste. Et comme un de ses prêtres lui demandaient la cause de sa tristesse, il répondit
len langue irlandaise, que ni Oswio ïii les siens n'entendaient : < Je connais naaintenant que le roi « vivra peu de temps ; car jusqu'ici je n'avais € jamais VU un roi qui fût humble, et cette nation « n'est pas digne d'un tel prince. » Oswio périt bientôt après dans un combat, et Tévêque Aidan lui survécut seulement de douze jours (1).
Ce petit récit forme un tableau achevé ; il montre en des temps si barbares une douceur de sentiments, une délicatesse de conscience , une politesse de mœurs qui, mieux encore que la science, est le signe de la civilisation chrétienne. Au bout d'un siècle, la Grande-Bretagne, cette île de pirates, était devenue l'île des Saints. Pendant que les Gallois persévérèrent jusqu'en 777 dans leur isolement, lés Irlandais, Celtes comme eux, attachés aux mêmes usages, engagés dans les mêmes controverses, mais non pas dans la même haine nationale contre les Anglo-Saxons, étaient venus, dès 634, prêter un fraternel concours aux missionnaires romains. L'évêque Aidan, disciple de saint Colomban, avait fondé dans une île du Northumberland la colonie religieuse de Lindisfarne. A
1. Bède, Hist. eccles.j III, 14, 18; IV, 2: « Nec unquam prorsus ex quo Britanaiam petierunt Angli, feliciora fuere tempora, dum et fortissimos chiistianosque habentes reges cunctis nationibus essent terrori, et omnium vota ad nuper audita cœlestis regni gaudia penderent, et qiiicumque lectionibus sacris cuperent erudirî, haberent in promplu magistros qui doeerent ; et sonos cantandi in ecclesia quos eateraus in Gantia tantum noverant. » Cf. Turner, jfft*tory of the Anglosax., lib. VII, VIII, IX. Lappenberg, Geschichte, p. 65-203. Lingard, Antiquities of the Anglosaxon Church, nouvelle édition Wright, Biographia, I, 164 et suiv. Vita Wilfridi, ap. Mabillon, A. 0. S. B., III, 197; IV, 671.
son exemple, beaucoup d'hommes pieux quittèrent rirlande pour évangéliser les barbares. Le savoir, l'austérité, la pauvreté volontaire de ces étrangers, entraînèrent la multitude. Des cloîtres nombreux s'élevèrent pour recevoir ceux qui voulurent vivre sous leur règle ; les enfants y furent nourris dans la crainte de Dieu et dans l'étude des lettres ; et afin que ce bienfait s'étendît aux femmes, les monastères doubles se multiplièrent. L'ascétisme des Irlandais passa chez les Anglo- Saxons. Il y porta l'élévation d'esprit, la pureté de cœur, la hardiesse d'imagination qui caractérisaient les grands hommes de cette Église, l'insatiable désir de savoir qui avait fait l'éclat de ses écoles, et cette passion des pèlerinages qui avait donné le premier essor à ses missions. Deux Northumbriens, Egbert et Wigbert, poussés par le zèle d'une perfection plus haute, étaient allés visiter l'Irlande, ^et s'instruire sous les maîtres les plus consommés de la vie cénobitique. Us se laissèrent gagner par ce prosélytisme dont nous avons vu les milices passer la mer et courir les côtes du continent. Us se tournèrent vers les tribus païennes de la Frise, où ils obtinrent peu de fruit. Ce peuple, indomptable aux armes des Francs, avait déjà fatigué inutilement le zèle de Wilfrid, évêque d'York, qui en 677 séjourna quelques mois auprès du roi des Frisons. Un peu plus tard, la prédication de saint Wulfram, archevêque de Sens, n'y trouva que des ânàes endurcies. Enfin, en 690, lés moines anglo-saxons Willibrord, Adalbert et
Suitbert, avec neuf conipagnons, abordaient aux mêmes lieux, y portaient la foi depuis les bouches du Rhin jusqu'au nord de FEyder, fondaient Tévêché d'Utrecht, les abbayes d'Epternach, d'Egmont, de Keyserswerlh ; et par des succès durables, sur une terre jusque-là rebelle à tous les efforts de Tapostolat, ils firent connaître ce que le christianisme pouvait attendre de la nation anglo-saxonne *.
Trois causes levaient devant les missionnaires anglo-saxons les obstacles qui avaient arrêté les Irlandais. Premièrement, ils paraissaient en Germanie, non plus comme des étrangers, înais comme des frères, comme les fils d'une colonie puissante qui, en trois siècles, n'avait oublié ni la langue ni la tradition de ses ancêtres. En second lieu, rÉglise anglo-saxonne tempéra les austérités de rirlande par les sages adoucissements de la règle bénédictine, qu'elle introduisit de bonne heure daus ses cloîtres. Elle ne permit pas à ses évêques et à ses moines la paix d'une solitude éternelle : nous avons vu qu'elle les poussait dans
i. Bède, Hist. écoles., III, 3, 43, 27; V, 9, Vita Wilfridi, ap. Mabillon. Vita Suitberti, ap. Leibnitz, Scriptores,\\, p. 225. Vita Willibrordi, ap. Mabillon, A. 0. S. B., 111, 1« pars, p. 601. Vita Wulframi àp. MabJlloD, ibid., 357. Hettberg, Kirchengeschichte, t. II, p. 496 et suiv. Liogard, Antiquités, t. Il; Wright, t. I. — Je n*ai pas rapporté l'histoire du baptême de Ratbod. et comment le duc des Frisons, au moment de recevoir l'eau sainte, retira le pied du bassin baptismal, en déclarant .'qu'il .aimait mieux passer l'éternité en en Ter avec ses glorieux ancêtres, qu'au ciel avec une poignée de mendiants chrétiens. Rettberg, p. 515, a démontré qu'on ne peut accorder aucune valeur historique à la légende de saint Wulfraro.
les assemblées, dans les tribunaux, dans les camps. Elle sortait de la spéculation où s'étaient complu les disciples de saint Golomban; elle entrait dans la pratique, et se rompait à l'infinie variété des besoins et des mœurs. Troisièmement, l'éducation que Rome donnait aux peuples d'Occident avait pénétré bien moins profondément en Irlande qu'en Angleterre. L'esprit de saint Grégoire le Grand n'abandonna pas sa conquête. Tous les papes du septième siècle, Boniface IV, Honorius I", Jean IV, Vitalien, Agathon, tournèrent leurs soins vers cette chrétienté dont les progrès consolaient l'Église des ravages de l'islamisme. L'Italie ne s'était pas épuisée d'un seul effort. De nouvelles recrues soutinrent les quarante moines qui avaient suivi Augustin. Cinq Romains remplirent successivement le siège de Cantorbéry, et, en 668, c'est encore un envoyé de Rome qui va l'occuper: un moine de Tarse, appelé Théodore, formé à l'école d'Athènes, ordonné évêque par le pape Vitalien, passe en Angleterre, et y porte la réforme des abus, Tunité de discipline et la culture des lettres. A leur tour, les Anglo-Saxons voulurent connaître la cité sainte d'où leur venait la lumière. Wilfrid, évêque dTork, déposé par une sentence inique, allait chercher la justice à Rome. Benoît Biscop y cherchait la science, faisait cinq fois le voyage d'Italie, revenait enrichi de manuscrits précieux, chargé d'images sacrées dont il couvrait les murs des églises, accompagné de l'archichantre de Saint-Pierré, qui introduisit
parmi les Anglais Tordre et la majesté des cérémonies romaines. Ceadwalla, roi de Wessex, Offra, roi d'Essex, et Coenred de Mercie, abandonnèrent le trône pour aller finir leurs jours au tombeau des saints apôtres. Un peu plus tard, le grand législateur Ina devait imiter leur exemple, et fonder Fhospice des pèlerins saxoi^s sur la rive solitaire du Tibre, où s'élève le Vatican. C'est là qu'on leur donna une église et un cimetière, afin que ces étrangers venus de plus loin eussent le lieu de leur repos plus près du tombeau de Tapôtre, et commeàTombre de sa basilique. Pendant quatre cents ans, Rome fut vraiment Tccole des Anglo-Saxons : elle eut le temps de leur communiquer cet esprit de conduite et de tolérance, cette fermeté qui sait fléchir à propos, et, pour tout dire en un mot, ce bon sens pratique par lequel les Anglais, comme les anciens Romains, devaient devenir les maîtres, non des idées, mais des affaires,
Romanos rerum domlnus (1).
Ainsi, les Germains ne pouvaient se passer de Rome : il se trouva en même temps que Rome eut
1. Bède, Bist. eccles,, passim, et surtout lib. IV, 1 et 2. Anasfase bibliothécaire, Vitx pontificum, in Honorio, Vitaltano, Agathone, etc. Bède, Vitx ahhatum Wiremuth, Matthieu de Westminster, ad ann. 727. Une autre tradition, rapportée par Lappenberg(p. 199), attribue la fondation de l'hospice des Saxons au roi Offra, avec cette affectation qui en fait une école : « Ut ibidem perwjrini linguas quas non noveraût addiscerent. » Innocent III chanta la destination primitive de cette maison, et en fit Thôpital. qui garde encore le nom de 5, Spirito in Sassia.
besoin des Germains. Depuis un siècle, Tltalie I était fatiguée de la tyrannie théologique des empereurs grecs et de la rapacité de leurs exarques. Les peuples indignés renversaient les images des Césars hérétiques^ et refusaient leurs monnaies. f La persécution des iconoclastes allait éclater bientôt^ et il devenait visible que Tempire d'Orient se détachait de la chrétienté. Il fallait donc qu'elle réparât ses pertes du c6té de TOccident. Les papes savaient qu^ils avaient là des fils turbulents, mais dont le bras était fort. Dans cette belle nation des Francs, parmi ces tribus austrasiennes qui en faisaient l'élite, on voyait régner, sous le nom de maires du palais^ une famille héroïque. Pépin d'Héristal, par la puissance de ses armes, avait frayé le chemin à l'Evangile dans la Frise, et reculé la frontière chrétienne. Charles Martel, son fils, veiiait de repousser les païens de la Saxe jusqu'au Weser, et de ce c6té, tout annonçait de grands événements.
Dans ces circonstances, le siège apostolique fut occupé par saint Grégoire IL Issu d'un sang patricien, nourri des traditions de la politique romaine, il jugea les temps, où il était venu, et ne les craignit pas. D'une part, il voulut demeurer jusqu'au bout fidèle au passé, et ne point trahir la vieillesse de l'empire. Il contint les Italiens dans le devoir, sans rien abandonner de leurs droits ; il ne rendit point les clefs de Rome aux Lombards. D'un autro côté, il ne renonça pas à Tavenir de la société chrétienne; il y pourvut en assurant l'adoption
des jeunes nations du Nord. Dès lors, deux soins le préoccupèrent : il fallait presser l'effort de Tapostolat dans la Germanie païenne ; il fallait affermir pour jamais les Eglises fondées dans les provinces des Francs. Déjà, par ses ordres, trois légats avaient visité la Bavière, afin d'y rétablir la pureté du dogme et la sévérité de la discipline. Cette légation né remplit pas tous les vœux du pontife : l'instrument de ses desseins n'était pas encore trouvé, lorsqu'à la fin de l'année 718, un moine anglo-saxon se présenta devant lui, et, tirant de son manteau une lettre de son évoque Daniel de Winchester, attendit humblement la réponse*.
1. Anastase bibliothécaire, Vita Gregorii II. Schanaati, Conei-^ lia Gertran.i ad ann, 716. Booifacii Vitay auetore Willibaldo : « Sancius itaque papa repente hilari vuUu, arridentibusque oculis intuitus in eum, inquisivit an litteras ab episcopo suo commendatilias detulisset. At ille etiam concitus, exempto pallio, chartam ex more iovolutam, litterasque proiulit. »
En écrivant la vie de saint Boniface, . j'éprouve l'embarras de toucher à un sujet dont M. Mignet s*est rendu maître dans son beau mémoire Sur V introduction de la Germanie dans la société de VEurope civilisée. C'est là qu'il faut voir rassemblées dans le cadre d'une seule Vie, éclairées par des pièces concluantes, ani* mées par de curieux récits, toutes les affahres du christianisme en Allemagne pendant le huitième siècle. Ce travail m'eût fait renoncer au mien, s'il ne l'avait au contraire encouragé, en plaçaiU sur le point principal une lumière qui m'aide à reconnaître les événements antérieurs ou subséquents, sur lesquels le savant historien n'avait pas porté ses recherches. M. Seiters, curé catholique de Gœttingue, a publié une excellente histoire de saint Boniface (Bêmfacius der Apostel der Deutschen, Mainz, 1845). Bettberg a eoi^cré un chapitre considérable de son premier volume {Kirchen' ge$chichtff, t, I, p. 309-419) à une appréciation de l'apôtre de l'Allemagne, où cet écrivain protestant, avec une loyauté qui l'honore, fait justice des accusations de l'ancien protestantisme. Un autre théologien protestant, mais de l'école puséiste d'Oxford,
LES ANGLO-SAJ^ONS. — SAINT BONIPAGB. 181
Le nom du moine était Winfried, et il avait près de quarante ans. Né à Kirton, dans le royaume de Wessex, il s'était instruit aux lettres sacrées et profanes dans les monastères d'Ëxcester et de Nutscell. La réputation de son savoir Tavait fait appeler dans les chaires des couvents et dans les conseils des prélats : aucun emploi ne paraissait trop grand pour lui. Au milieu de tant d'honneurs, il s'était senti pressé de cette passion de l'apostolat qui commeni;ait à gagner les monastères anglosaxons, et, se rendant en Frise, il avait voulu voir « dé quel côté ce peuple donnerait accès à l'Evangile ». Mais, au moment où il commençait à parcourir le pays, la guerre qui éclata entre Ratbod, duc des Frisons, et Charles Martel, ayant dispersé pour quelque temps les chrétientés naissantes, Winfried s'était retiré en Grande-Bretagne. Il venait maintenant de la quitter une seconde fois pour visiter Rome et s'y confirmer dans sa vocation. Le pape Taccueillit et le retint, s'assura de sa doctrine et de sa piété, et, après de fréquents entretiens, il lui conféra les pleins pouvoirs dont la teneur suit : « Au prdtre Winfried, Grégoire, «serviteur des serviteurs de Dieu. Les pieux « desseins de votre zèle enflammé dans le Christ, « et les preuves que vous nous avez données de € votre foi, exigent que nous vous appelions au « partage de notre ministère pour la dispensation
M. Giles, a» aussi voulu rendre hommage à Ja mémoire de saint Bonifacepar une publication complète de ses œuvres (Sancli Bonifacii archiepiscopi et martyris Opéra; Londini, 1844, 2 vo:. in S»).
ET. GERM. u. il
«. de la parole divine. Apprenant donc que dès « Tenfance vous avez étudié les lettres sacrées, et € que, pressé par la crainte de Dieu de faire valoir « le talent qui vous fut confié, vous êtes parti € pour répandre chez les nations incrédules le « mystère de la foi, nous vous félicitons de votre « religion et nous voulons aider à la grâce. Puis « donc que vous avez eu la modestie de soumettre € votre désir à l'avis du siège apostolique, comme € un membre qui attend son mouvement de la tète € directrice de tout le corps ; au nom de l'indivi- « sible Trinité, par l'inébranlable autorité dubien- * heureux Pierre, prince des apôtres, dont nous € occupons la chaire, nous ordonnons que vous € portiez le royaume de Dieu à toutes les nations € infidèles qu'il vous sera possible de visiter ; et « que, par Tesprit de vertu, d'amour et de sobriété, « vous versiez dans ces âmes incultes la prédica- « tion des deux Testaments. Enfinjnous voulons « que vous veilliez à l'observation du rit du bap- 4c tême, selon la formule qui sera rédigée pour « votre usage par la chancellerie du saint-siège. « Ce qui vous manquera, une fois Fœuvre com- « mencée, vous aurez soin de nous le faire savoir. « Portez- vous bien. — Donné le jour des ides de € mai, sous Tempire du très pieux seigneur Léon- <c Auguste, grand empereur couronné de Dieu, de « son empire la 3® année, indiction deuxième *. »
1. Willibald, Vila Bonifacii, 1-5, édit. GUes. Othlo, Vita Bonifacii, lib. I, cap. i-viii. Ëpist. Gregorii, inter Bonifacii epist., édit. Giles, 2. L'édition de Giles, dont je me suis servi comme de la plus récente, a l'inconvénient de bouleverser l'ordre des lettres suivi
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT fiONIFAGfi. 183
Winfried, muni de ces pouvoirs, revint par la Lombardie, la Bavière, la Thuringe et la France orientale. « Il allait, selon les instructions du saint-siëgie, observant les peuples, et comparable à Tabeille qui voltige autour des fleurs d'un jardin avant de se reposer sur le calice qu'elle a choisi. » C*est alors qu'il apprit la mort de Ratbod, et la fin de la persécution qui avait désolé les chrétientés de Frise. Un attrait puissant le poussait vers cette contrée, par où son apostolat devait commencer et finir. Les païens se tournaient vers le Dieu des Francs, dont ils venaient d'éprouver les armes victorieuses; et le nombre croissant toujours de ceux qui demandaient à se faire instruire, les ouvriers manquaient à la moisson. Winfried s'offrit donc à l'évêque Willibrord, et le seconda pendant trois ans, détruisant les sanctuaires païens, élevant des églises, jusqu'à ce que le vieil évêque, surchargé d'années et de sollicitudes, lui proposât de l'associer h l'épiscopat. Mais lui, troublé de cette proposition, se déroba aux instances de Willibrord, et quitta la Frise pour chercher des travaux obscurs chez des nations plus abandonnées. Telle était déjà la puissance de sa parole, que, s'étant arrêté au monastère de Palatiolum,près de Trêves, comme il commentait devant la communauté un passage de l'Ecriture sainte qu'on venait de lire durant le repas, un jeune homme de quinze ans, nommé Grégoire, d'extraction royale et de la plus
par Wurdtweïn, qîdi lui-même n'avait pas adopté la classification de Serrarius.
haute espérance, ravi des discours du missionnaire, déclara qu'il ne le quitterait plus, s'attacha à Tui^et devint un de ses plus illustres disciples. Winfried s'enfonça donc dans la Thuringe. il y trouvait un pays ravagé par des guerres éternelles, des populations appauvries, parmi lesquelles il était réduit à vivre du travail de ses mains; un petit nombre de chrétiens dans des bourgades mal défendues contre les incursions des barbares. Au milieu de tant d'alarmes, il commença à réunir les restes des chrétientés fondées par saint Kilian, à corriger les mœurs des prêtres et les croyances des fidèles. Les païens eux-mêmes quittaient leurs huttes pour aller entendre l'étranger savant qui parlait leur langue, et qui bravait l'horreur de leurs forêts. Beaucoup devinrent chrétiens; d'autres, baptisés depuis longtemps, quittèrent les idoles auxquelles ils étaient retournés. Deux frères, Detdic et Deorwulf , qu'il avait arrachés aux pratiques du paganisme, lui donnèrent une terre de leurs possesr sions, appelée Amonaburg; il y éleva une église et un monastère. Ensuite, il s'avança dans le pays des Hessois et jusqu'aux frontières des Saxons, où il baptisa plusieurs milliers de barbares. Assuré dès lors de ne point compromettre par une prédication impuissante la gloire de l'Evangile, il envoya Binna, son disciple, au souverain pontife, pour rendre compte des fruits obtenus ; lui-même le suivit de près *,
i, Willibald, 6, 7. Othlo, 1, 12. Mignet, p. 46. Rettberg, I, 337. Seiters, 77»
Le second voyage de Winfried à Rome ouvre une nouvelle période de sa mission. Le pape Grégoire II le reçut dans la basilique du Vatican, l'entretint longuement, et lui demanda sa profession de foi, que le missionnaire écrivit, pour ne rien laisser au hasard du discours dans une matière si grave. Enfin, le jour de Saint-André de Tan 723, le pape le consacra évêque régionnaire, c'est-à-dire sans limites de Juridiction, et changea son nom barbare contre le nom prophétique de Bonifacius*. L'élu prêta le serment épiscopal usité dès le temps du pape Gélase, et qu'il faut rapporter en entier, comme l'acte solennel qui fonda le droit ecclésiastique de l'Allemagne : € Au nom du Seigneur Dieu Jésus- Christ, «qui nous a sauvés; sous l'empire du seigneur «Léon le Grand, empereur, la septième année € après son consulat et la quatrième année de son «fils Constantin le Grand, empereur; indiction « sixième. — Moi, Boniface,par la grâce de Dieu, « évêqne, je promets à vous, bienheui-eux Pierre, « prince des apôtres, et à votre vicaire, le bien- « heureux Grégoire, comme à ses successeurs, « par la Trinité indivisible. Père, Fils et Saint « Esprit, et par votre corps très sacré ici présent^ « de garder la fidélité et la pureté de la foi ca- « tholique, et de persévérer, avec l'aide de Dieu, c dans l'unité de la même foi^ d'où dépend, sans « aucun doute, tout le salut des chrétiens. Je « promets aussi de ne jamais consentir à aucune « instigation contrQ l'union de l'Eglise commune
« et universelle ; mais de prêter en toutes choses, € comme je l'ai dit, ma fidélité, ma sincérité et « mon concours, à vous et aux intérêts de votre 4: Église, à qui le Seigneur Dieu a donné le pou- 4c voir de lier et de délier, ainsi qu'à votre vicaire « et à ceux qui lui succéderont. Si je viens à con- « naître des prélats qui vivent contrairement aux « règles anciennes des saints Pères, je m'engage « à n'avoir avec eux ni communion ni commerce; 4c mais, au contraire, à les réprimer si je puis ; € sinon, j'en ferai aussitôt unrapport fidèle à mon « seigneur le successeur de Tapôtre. Que si (ce « qu'à Dieu ne plaise!) je tente d'agir contre les « termes de la présente déclaration, en quelque «.manière ou dans quelque occasion que ce soit, je « veux être trouvé coupable au jugement éternel, « et encourir le châtiment d'Ananie et de Sap- « phire, qui osèrent vous tromper en vous cachant € leurs biens, -r- Moi, Boniface , humble évè- « que, j'ai écrit de ma propre main ce texte de € mon serment, et, le déposant sur le corps très « sacré de saint Pierre, j'ai fait devant Dieu, pris «pour témoin et pour' juge, le serment que je « promets d'observer. » En renvoyant Boniface aux nations du Nord, le souverain pontife lui remit le livre des saints canons ; il y joignit des lettres pour Charles Martel, pour les évêques; pour le peuple chrétien, qu'il exhortait à protéger le délégué du Saint-Siège, à le seconder, à le secourir; enfin pour les idolâtres thuringiens et saxons, auprès desquels il l'accréditait
comme l'envoyé de Dieu dans l'intérêt de leurs âmes \
Saint Boniface quitta Rome, et se rendit premièrement auprès de Charles Martel, qui lui fit délivrer une charte de sauvegarde, souscrite de sa main et revêtue de son sceau. Il y était ordonné aux évêques, ducs, comtes^ et officiers de tout rang, de respecter l'homme apostolique, le maire du palais l'ayant pris sous sa protection (Mundiburdium), et lui prêtant main forte pour aller et venir comme il lui plairait, de façon qu'il trouvât partout justice. Charles Martel devait assurément ce bon procédé au missionnaire, cette réponse à un pape qui le louait de sa piété, à des avances qui lui laissaient déjà pressentir ce que Rome pourrait un jour pour la grandeur de sa maison. Mais on a lieu de douter que le maire du palais, distrait par les soins de la guerre et du gouvernement, circonvenu par des prêtres relâchés, aussi peu favorables au prosélytisme des Anglo-Saxons qu'aux austérités des Irlandais, s'occupât d'entourer Boniface de cette protection vigilante que demandait son ministère en des circonstances si difficiles. Au moment de rentrer dans ses missions de Hesse et de Thuringe, on voit le grand évêque s'effrayer de son isolement. Il croit encore, et peut-être plus qu'il ne laut, à la nécessité de l'intervention séculière pour
1. Othlo, I, 14. La formule de serment est à peu près la môme ^e pour les évèques suburbicaires.Cf. Liber diumus Romanorum pontificum. Eplst. Gregorii Carolo^ universis Germ. episc.^ populo Thuringorum, ,optimatibus Thuringorum, populo Altsaxonurriy inter Bouifacu epist., 5-9.
contenir les mauvais chrétiens, et pour commencer la conversion des païens, non par la violence, mais par le respect. D*un autre côté, il trouve le prince entouré de prélats courtisans, d'adultères et d'homicides élevés aux saints ordres, de faux docteurs qui, à l'exemple des manichéens^ défendent les viandes permises. Alors il se souvient des monastères de Bretagne, de ce peuple de saints, où sa jeunesse trouvait tant de lumières et de consolations. Il écrit à son ancien évêque Daniel, « selon cette habitude des hommes quand ils sont dans la peine, de chercher des adoucissements et des conseils auprès de ceux dont ils connaissent la sagesse et l'amitié >. Daniel lui répond; il l'encourage par le souvenir des apôtres et des martyrs ; il l'engage à chercher au-dessus des princes de la terre le seul appui qui ne le trahira point. Surtout il lui prodigue les conseils de sa vieille expérience pour la conversion des païens, dans une lettre qu'il faut citer pour y voir la suite de cette politique de saint Grégoire, dont l'Eglise anglo-saxonne avait conservé la tradition *.
€ Vous ne devez point, écrivait-il, vous élever
1. WUlibald, 8. Othlon, I, 23. — Carolus episcopis, ducibtis, etc. Bonifaoius Danleli : « Nam sine patrocinio prinolpis Francorum, nec populum regere, nec presbytères vel diaconos, monacbos vel ancillas Dei, defendere possum, nec ipsos paganorum ritus et sacrilegia idolorum in Germania, sineillius mandato et timoré pro« hibere valeo. » Rettberg, p. 343, a fait remarcpier combien Boniface trouva peu d'appui auprès de "Charles Martel. — Vita S. Gregoriilrajectensis, ap. Mabillon, III, pars 2,294 : « Ipsi soli cœperunt contradicere et blasphemare quantum potuerunt... quia peregrinus esset, »
« contre les généalogies de leurs faux dieux. Lais- € sez-les repéter devant vous que leurs dieux naît quirent les uns des autres, par Tembrassement € de Tépoux et de l'épouse. Vous leur prouverez c ensuite que des dieux et des déesses nés d'une « naissance humaine ne sont que des hommes, et « qu'ayant commencé d'être, ils n'existèrent donc € pas toujours. Alors demandez-leur si le monde « a eu un commencement, ou s'il est éternel; et € s'il a commencé, qui Ta créé? Et dans quel lieu, « avant la création, résidaient ces divinités qiii « naissent? S'ils le disent éternel, qui le gouvernait « avant la venue des dieux? Gomment soumirent-
< ils à leurs lois ce monde qui n'en avait pas * besoin? D'où est venu le premier d'entre eux, « et par qui fut engendré celui de qui descendirent « tous les autres? Pensent-ils aussi qu'il faille ho- « norer leurs dieux pour le bonheur temporel et « présent, ou pour le bonheur éternel? Si c'est « pour le bonheur temporel^ qu'ils disent en quoi « les païens sont plus heureux que les chrétiens?.. « Vous leur adresserez ces objections et plusieurs
< autres semblables, non comme des provocations « et des insultes mais avec beaucoup de modérais tion et de douceur. Et par intervalles il faudra
< comparer leurs superstitions à nos dogmes, les « effleurant pour ainsi dire, afin que les païens « demeurent confus plutôt qu'exaspérés, qu'ils « rougissent de l'absurdité de leurs opinions, et ne « pensent point que nous ignorions leurs fables et « leurs criminelles observances. Vous leur repré-
« senterez aussi la grandeur du monde chrétien» « en comparaison de quoi ils sont si peu de chose. « Et afin qu'ils ne vantent pas Tempire immé- « morial de leurs idoles, apprenez-leur que les 4c idoles furent adorées par toute la terre, jusqu'à « ce que la terre eût été réconciliée avec Dieu par € la grâce de Jésus-Christ *. >
Tels étaient les conseils que Boniface méditait, en pénétrant de nouveau chez les tribus païennes de la Hesse. Ces ménagements pour les traditions nationales, cette indulgence soutenue de tant de zèle et d'austérité, attiraient les barbares. Beaucoup abjurèrent leurs erreurs. Mais d'autres, en grand nombre^ sacrifiaient ouvertement ou en secret aux arbres et aux fontaines, pratiquaient les divinations et les incantations, et consultaient le chant des oiseaux. Alors, par le conseildes plus sages, et pour entraîner par un grand exemple les esprits ébranlés, il résolut de renverser un arbre d'une merveilleuse hauteur, que les païens dans leur langue nommaient le chêne de Thor,^ et qui s'élevait au lieu appelé Geismar. Une grande multitude de barbares était accourue, menaçant de défendre à main armée ce dernier signe du culte de leurs pères, et de mettre à mort l'ennemi des dieux. L'évêque parut, entouré de ses clercs. Aux premiers coups de cognée, un grand vent, qu'on regarda comme
1. Daniel Bonifacio : « Haec et his similia multa alia quse nunc enumerare longum est, non quasi Insultando vel irritando eos, sed placide ac magna objicere moderatione debes. » Epist, Bonifacii il, 12, 13, 14. ,
un signe du ciel, fit plier le chêne gigantesque. Il s'inclina sous le poids de ses branches, et tomba, se brisant en trois endroits, de sorte que, sans aucun travail, il se trouva partagé en quatre grands troncs d'une égale longueur. La foule des idolâtres rétracta ses inaprécations, et loua le Dieu des chrétiens *.
— Le coup porté au paganisme en un jour voulait être soutenu par un effort de plusieurs années. Du bois de Tarbre sacrée on construisit un oratoire en Thonneur de saint Pierre. Deux autres églises s'élevèrent auprès d'Altenberg et d'Ohrdruff; puis, remontant le cours de la Wera, il reprit le chemin de la Thuringe, qu'il trouva livrée à tous les désordres de Tanarchie militaire, jusqu'à ce point que le peuple, fatigué de la tyrannie de ses comtes, s'était donné aux Saxons. En même temps, des prêtres concubinaires y prêchaient l'hérésie, en ameutant les nouveaux chrétiens contre le délégué de Rome, dont ils redoutaient l'autorité. Mais lui les confondit publiquement; et, arrachant la multitude à leurs séductions, il continua de propager la parole de Dieu au milieu de beaucoup de privations et de périls. Le nombre des fidèles s'accrut rapidement, les églises se multiplièrent; les nouveaux oratoires de Frizlar, d'Erfurt, d'Altenberg, d'Ohrdruff, s'élevèrent pour devenir le centre d'autant de
1. Willibald, cap. viii. Sur le culte des arbres chez les Germains, Grimm, Mythologie^ p. 60 et suiv.
bourgades, et les prédicateurs commencèrent à manquer.
Alors Boniface tourna ses espérances vers ses frères d'Angleterre ; il écrivit aux évêques, aux ^bbés, aux saintes femmes qui gouvernaient des monastères ;. il leur confiait sa détresse, l'insuffisance de ses prêtres, les sollicitudes de sa responsabilité épiscopale. « Pour celui qui fut appelé 4c au ministère de la parole, disait-il, c'est peu de « vivre saintement : s'il rougit ou s'il craint de € poursuivre les hommes égarés, il périra avec « ceux qui périssent par son silence. » Il sollicitait donc leur secours; il demandait des ornements sacerdotaux, des cloches, principalement des livres. On devait chercher pour lui, dans les archives des couvents, les Questions de saint Augustin de Cantorbéry, apôtre des Anglo- Saxons, avec les réponses de saint Grégoire le Grand, les Passions des martyrs, les commentaires des Pères sur saint Paul, et un volume coutenant six prophètes, d'une écriture nette et sans abréviations ni liaisons, comme il le fallait « pour le soulagement de ses vieux yeux ». L'abbesse Eadburg était priée de lui faire transcrire les E pitres de saint Pierre en lettres d'or, « afin d'honorer les saintes Ecritures devant les regards charnels des païens* ». Surtout il implo-
1. WUlibald, 8. OthlOD, I. 23, 24, 25. Episl, Bonifacii, 22. Danieli, 37 ; Cuthberto, 38 et 42. Egberto, 39. Pechthelmo, 40 NolhelmOj 17, 18, 19, 20. Eadhurgœ.,, « Mihi cum aupo conscribas epistolas domini mei S. Pétri apoatoli, ad honorem et reverentiam sanctarum Scriplurarum ante oculos caraaiium prsBdicando. »
rail de nouveaux ouvriers pour la moisson blanchissante de l'Évangile. Les monastères anglosaxons s'ouvrirent à son appel : il en sortit un grand nombre de serviteurs de Dieu, lecteurs, écrivains» hommes habiles en différents arts, et ils se rendirent en Germanie. Une génération de disciples se forma autour du maître : c'était Lui, qui devait lui succéder un jour; Willibald, revenu du pèlerinage de Jérusalem; Wunnibald, Witta. Il avait déjà auprès de lui le jeune Grégoire et Wigbert, qu'il mit à la tète de la colonie monastique de Fritzlar. Plus tard, un homme noble de la province du Norique vint lui présenter son jeune fils, pour l'élever au service de Dieu. Celuici s'appelait Sturm, et devint fondateur de l'abbaye de Fulde. On vit sortir aussi des couvents de la Grande-Bretagne un essaim de veuves et de vierges , mères, sœurs, parentes des missionnaires, jalouses de partager leurs mérites et leurs périls. Chunihild et Berathgit, sa fille, s'arrêtèrent en Thuringe. Ghunidrat fut envoyée en Bavière ; Thecla demeura àKitzingen, sur le Mein. Lioba, i belle comme les anges, ravissante dans ses
< discours, savante dans les Écritures et les saints
< canons >, gouverna Tabbaye de Bischofsheim. Les farouches Germaines, qui autrefois, aimaient le sang et se mêlaient aux batailles, venaient maintenant s'agenouiller au pied de ces douces maîtresses. Le silence et l'humilité ont caché leurs travaux aux regards du monde; mais l'histoire marque leur place aux origines de la civilisation
germanique : la Providence a mis des femmes auprès de tous les berceaux * .
Au bout de quelques années, Boniface comptait cent mille convertis. Mais c'était peu de mener au baptême ces hommes que nous avons vus si faibles et si tentés, si prompts à quitter le Christ pour retourner aux faux dieux, au meurtre, au pillage: il fallait mettre la cognée aux racines du paganisme dans les cœurs, plus fortes et plus tenaces que celles du chêne sacré de Geismar. Ce fut TouvragG de la prédication de saint Boniface et de ses disciples, si nous pouvons en juger p£ur le recueil d'homélies qui nous est parvenu. On y trouve bien la parole toute vivante de l'apôtre, telle qu'il la devait à des néophytes grossiers, mais recueillie et traduite en latin, pour servir de modèle et comme de manuel au;x prêtres chargés du même ministère. Ces homélies sont au nombre de quinze, en général très courtes, et adressées à un auditoire aussi peu instruit des choses humaines que des divines. C'est ainsi que, racontant à ces barbares la naissance du Sauveur, le prédicateur leur apprend qu'il y avait alors une grande ville qui s'appelait Rome, un chef puissant qui se nommait Auguste, et qui fit régner la paix par toute la terre. Il trouve cependant le secret d'introduire ces esprits charnels aux plus hautes considérations du christianisme, aux mystères des saintes Écritures,
1. Vita S. Liobse, apud Mabillon, Acta SS, Ordinis S. Bene^ dicti S3BC. III. Cf. Vita S. Sturmij ap. Pertz, t. II, Vita S, Willibaldi, ibid.; Mignet, 58, 60; Seitera, 171-221.
LES ANGLO- SAXONS. — SAINT BONHfACE. 19B
qu'il cite partout, à la théologie des Pères, qu'il rappelle souvent : on remarque dans le sermon dixième, sur Flncarnation, le souvenir d'un admirable passage des Dialogues de saint Grégoire, Plusieurs de ces discours prennent occasion d'une solennité, de la Nativité, du Carême^ de la fête de Pâques^ pour résumer en peu de paroles, mais avec beaucoup de simplicité, de clarté et de chaleur, l'économie de la Rédemption, les points principaux de la foi, de la morale, de la discipline. Mais c'est surtout dans le quinzième sermon qu'on surprend pour ainsi dire les communications de Tévêque avec les nouveaux baptisés, lorsqu'au sortir de Teau sainte il les instruit des devoirs de la vie chrétienne.
€ Écoutez, mes frères, et méditez attentivement € ce que vous venez d'abjurer au baptême. Vous « avez abjuré le démon, ses œuvres et ses pompes. * Qu'est-ce. donc que les œuvres du démon ? Ce « sont l'orgueil, l'idolâtrie, l'envie, l'homicide, la \ calomnie, le mensonge, le parjure, la haine, la € fornication, l'adultère, et tout ce qui souille « l'homme; le vol^ le faux témoignage, la gourde mandise, l'ivresse, les paroles honteuses, les « querelles. C'est de s'attacher aux sortilèges et « aux incantations, de croire aux magiciennes et « aux hommes-loups, de porter des amulettes et « de désobéir à Dieu. Ces œuvres et celles qui leur « ressemblent sont du démon; vous les avez abju- € rées au baptême, [et, selon les paroles de TApô- 4c tre, ceux qui vivent de la sorte n'entreront point
« dans le royaume des ci eux. Mais, comme pous « croyons que, par la miséricorde divine, vous « avez renoncé à toutes ces choses, de fait et d'in- € tention, il me reste à vous rappeler, mes frères € bien-aimés, ce que vous avez promis au Dieu € tout-puissant.
€ Car vous avez premièrement promis de croire € en Dieu tout-puissant, en Jésus-Christ son fils, et € en TEsprit-Saint : un seul Dieu dans une trinité 4i parfaite. Voici les commandements que vous € devez garder : Vous aimerez ce Dieu, que vous « avez confessé, de tout votre cœur, de toute votre € âme, de toutes vos forces; ensuite le prochain € comme vous-mêmes. Soyez patients, miséricorde dieux, bons et chastes. Enseignez la crainte de « Dieu à vos enfants et à vos serviteurs. Mettez la € paix dans les discordes; que celui qui' juge ne « reçoive pas de présents, car les présents aveu- « glent même l'esprit des sages. Observez le jour « du dimanche, et rendez- vous à l'église pour y € prier, non pour y tenir de vains discours. Don-
< nez Taumône selon vos forces. Si vous avez des € festins, invitez-y les pauvres, exercez Thospita- € lité ; visitez les malades, servez les veuves et les « orphelins, rendez la dîme aux églises ; ne faites
< point ce que vous ne voulez point qu'on vous « fasse : ne craignez que Dieu, mais craignez-le € toujours. Croyez à la venue du Christ, à la ré- « surrection de la chair et au jugement universel * . »
1» Qpera S •Boni^acii, edidit Gilcsj t. II, p* 57. Sei^mones^ 1 de
Tout indique dans ce discours une Église constituée, qui a ses oratoires, ses fêtes, ses observances régulières. Telle fut, en effet, la puissance de la prédication et l'activité du zèle qui en organisait les conquêtes, qu'en 752, les paysans s'étant jetés sur la Thuringe, oîi ils brûlèrent trente églises, tant paroisses que monastères, Boniface, écrivant au pape Etienne, parlait de ces pertes comme d'un accident qui avait retardé sa lettre, mais qu'un peu de soin venait de réparer*. C'était sous la menace des incursions, dans un pays oii la civilisation antique n'avait laissé ni ruines ni souvenirs, qu'il fallait asseoir une société durable. Gomment ce grand esprit, capable de mesurer la difficulté de son œuvre, ne s'en fût-il pas effrayé? Quoi de surprenant s'il hésite, s'il s'efforce de concilier la sévérité des lois ecclésiastiques avec la faiblesse d'un peuple nouveau ; s'il prend conseil desévèques anglo-saxons, ses anciens maîtres; s'il soumet une série de questions au souverain pontife? Grégoire II lui répond en douze articles avec la fermeté et la condescendance romaines. 11 traite de la législation du mariage, de la discipline clé-
fide recta, 2 de origioe humans conditionis, 3 de gemina justitiaB operatione, 6 de capitalibus peccatis, 7 de fide et caritate, iO de incamatione Filii Dei, 12 exhortatio de jejuniis Qaadragesimœ, 15 de abrenunciatione in baptismale. « Âudite, fratres, et attentius cogitetis, quid iD baptismo renunciastis. Abrenuntiastis enim diabolo et omnibus operibua ejus, et omnibus pompis ejus. Quid suntergo opéra diaboli?...
1. Bonifacii epist, 78. Siephano papse : « Prseoccupatus fui in restauratione ecclesiarum quas pagani incenderunt, qui pei? tilulos et cellas nostras, plus quam xxx ecclesias, vastaverunt et inceoderunt : et hsec fuit ocoasio tarditatis litterarum. »
ricale, de Tadministration des sacrements. Il interdit l'usage des viandes immolées ; en cas de maladies contagieuses, il ordonne aux prêtres et aux religieux de rester, et, s'il le faut, de mourir à leur poste. « Sur le point des empêchements en « matière matrimoniale, nous prononçons qu'il « serait mieux de s'abstenir jusqu'au degré où « la parenté cesse d'être reconnaissable ; mais, « comme nous penchons à l'indulgence plutôt qu'à « l'application du droit strict, surtout en faveur « d'une nation barbare, nous voulons qu'après la « quatrième génération les noces puissent être « permises... Les lépreux, s'ils sont fidèles chré- <K tiens, doivent être admis à la participation du « corps et du sang du Sauveur; mais ils ne se « mêleront point aux banquets publics... En ce « qui concerne les prêtres et les évêquès irrégu- « liers, ne refusez pas de les adnaettre à vos entre- « tiens et à votre table. Il arrive souvent que les « esprits rebelles aux corrections de la vérité se «. laissent captiver par la familiarité d'une vie « commune et parla séduction d'un avertissement « amical. Vous en userez de même à Tégard des « chefs temporels qui vous prêteront leur appui. > Les décisions du pape consolaient le charitable évêque. Cet homme inflexible pour lui-même, qui n'interrompait jamais les jeûnes monastiques au milieu des fatigues de l'apostolat, ne se lassait point de solliciter des décisions, des interprétations indulgentes, pour adoucir à sa jeune Eglise les rigueurs des saints canons. En 732, il reçut de
LES AN6LO-8AXONS« — SAINT B0NIFAG15. 199
Rome le pallium, insigne de Tautorité métropolitaine, et le pouvoir d'achever, par rétablissement de plusieurs évèchés, l'organisation de la société catholique aux mêmes lieux où, neuf ans auparavant, il s'effrayait de sa solitude ' .
Mais les chrétientés nouvelles ne pouvaient se constituer sans une réforme générale de l'Église germanique, dont les désordres renaissants faisaient la douleur de Boniface, quand il voyait, disait-il, des prêtres tombés et des moines apostats éclater avec les païens en injures contre rÉglise, et devenir un effroyable obstacle à l'Évangile. En effet, rien n'était plus effrayant pour les contemporains, mais rien n'est plus instructif que les vicissitudes de ce long combat, où chaque effort pour éclairer, pour civiliser les peuples, succombait sous une nouvelle révolte de la barbarie.
Au moment même où Charles Martel, vainqueur des infidèles, tendant la main à la papauté, semblait devenir le sauveur de la civilisation chrétienne, elle faillit périr des suites de la victoire.
i.EpUtol., 24, 25, 46. Gregorius BonifaciOf 49, 57. Bonifacius Zacharisg, 50, 54, 55, 56, 60, 64. Zacharias Bonifaexo, 39. BonifaciusPechifielmo, Il consulte l'évoque anglo-saxon Pechthelm sur un empêchement de mariage pour cause de parenté spirituelle, dont U entend parler pour la première fols, et qui trouble sa conscience. — On s'étonne de trouver qu'il demande au souverain pontife s'il est permis de manger de la chair de cheval, et d'autres animaux (lue la loi juive déclarait immondes. Il faut considérer que des actes, parfaitement indifférents en eux-mêmes, pouvaient devenir coupables par la superstition païenne qui s'y mêlait. Le cheval, par exemple, était la victime préférée des dieux Scandinaves.
Les exploits de ce grand homme de guerre, en assurant la supériorité des Austrasiens sur la Neustrie et de Taristocratie militaire sur la royauté, avaient encore une fois changé la face du pays. Les Francs orientaux s'établirent en conquérants dans les villes de Touest et du centre, jusque-là paisiblement gouvernées par des officiers des rois; et Ton vit toutes les violences d'une invasion barbare, avec tous les changements d'une révolution politique. En même temps, les armées sarrasines, passant les Pyrénées, avaient ravagé la Septimanie et l'Aquitaine. D'un côté, elles remontèrent la vallée du Rhône, prirent Lyon, Besançon, s'avancèrent jusqu'à Sens ; de l'autre, elles descendirent la Garonne, et maîtresses de Poitiers, elles menaçaient déjà délivrer aux flammes le sanctuaire national de Saint-Martiû de Tours. La bataille qui sauva l'Eglise des Gaules lui coûta cher ; ses biens furent donnés en fiefs aux guerriers. Charles, importuné des exigences de ses leudes, leur jetait les crosses des évêchés et des abbayes. Le siège de Mayence fut occupé successivement par deux soldats, Geroldet Gewielieb,son fils: le premier périt en combattant les Saxons; le second vint en armes défier le meurtrier de son père, le tua d'un coup d'épée, et retourna sans remords au service de l'autel. De semblables chefs n'étaient pas faits pour contenir le clergé ; le désordre ne trouva plus de résistance. Les derniers vestiges de la réforme accomplie par saint Colomban s'effacèrent ; et, s'il en faut croire Uincmar, le
christianisme sembla un moment aboli, et, dans les provinces orientales, les idoles furent restaurées. D'un autre côté, les hérésies grecques, propagées au midi de la Germanie par les Goths et les Hérules, renaissaient de leurs cendres. L'arianisme reparaissaitdanslaBavière; des religieux africains y avaient porté les doctrines manichéennes. On y trouvait des évêques sans siège, des prêtres sans mission, des serfs tonsurés échappés des manoirs de leurs maîtres, des clercs adultères qui sortaient de leurs orgies avinés et chancelants, pour aller lire rÉvangile au peuple. D'autres immolaient des taureaux et des boucs au dieu Thor, et venaient ensuite baptiser les enfants, on ne sait au nom de quelle divinité. Un Irlandais, nommé Clément, parcourait les bords du Rhin, traînant à sa suite une concubine, prêchant Terreur, s'élevant contre la doctrine des Pères et contre les traditions de l'Eglise. Un autre hérétique, nommé Aldebert, faisait lire devant lui une lettre du Christ apportée par les anges, se vantait de ses miracles, distribuait lui-même ses reliques. La foule, entraînée à ses oratoires, qu'il érigeait sous sa propre invocation, désertait les églises, et n'écoutait plus la >^oix des pasteurs. Ces égarements rappelaient les erreurs du gnosticisme, et montraient combien la maison humaine, énervée par Tidolâtrie, avait de peine à ressaisir la vérité *.
.1. OtUoD, I, 37. WUUbald, IX. Bonifacii episL, 54, 60. Zachanos Bonifacio, 57. Bonifacius Zachariœ : « Pro sacrilegis presby- ^ ^ tauros, hircos diis paganorum Immoiabant) manducantçs
îb« CHAPITRE V. .
Deux dangers, Tun politique, l'autre théologique, menaçaient donc la Germanie chrétienne: ils faisaient toute la sollicitude de Boniface, et occupèrent la troisième période de sa mission.
Elle commença, comme les deux autres, par un pèlerinage. L'évêque venait de visiter les bords
s^rificia mortuorum. . . » « Ehroneos simulatores sub nomine episcôporum vel presbyterorum... gyrovagos, multos servos toosuratos qui fugerunt a dominis suis. > Cf. Condlium Romanum, de Adalberto hseretico, apud Gilcs, Bonifacii Opera^ t. II, p. 40. 25 Gregorius Bonifacio : « Qui a pre^bytero Jovi mactante et immolatitias carnes vescente baptizati sant. »
Les écrivains protestants, et parmi eux Néander {KirchengeschichtCt III. 68), et Rettberg, I, 312, ne peuvent comprendre la recommandation adressée par Grégoire II à Boniface, d'admettre difficilement aux ordres sacrés les Africains qui s'y présentent, et parmi lesquels se glissent souvent des manichéens. On ne peut supposer, assurent-ils, qu'il y eût des manichéens en Thuringe au huitième siècle,'et il faut reconnaître dans ces expressions la reproduction servile d'une formule insérée dans le Liber diumuSf et rédigée premièrement pour l'Italie, au temps où les manichéens y dogmatisaient. — La critique luthérienne a en effet quelque intérêt à dissimuler cette tradition du manichéisme, qui traverse les temps barbares, et, par l'intermédiaire des pauUciens, arrive aux albigeois, ces protestants du moyen âge. Mais la présence de plusieurs sectes, et particulièrement des manichéens, dans ces chrétientés naissantes et mal disciplinées que Boniface évangélisait, résulte expressément de sa lettre à Daniel, Ep. 127, où U accuse ces hérétiques qui interdisaient les viandes que Dieu permet : « Abstinentes a cibis quos Deus ad percipiendum creavit. Quidam melle et lacté proprie pascentes se, panem et ceteros abjiciant cibos. » C'est une des marques caractéristiques du manichéisme et de toutes les sectes qui s'y rattachent.
Rettberg (p. 317), préoccupé de l'antagonisme qu'il suppose entre les missionnaires de l'Église bretonne et ceux de l'Église romaine, ne voit que des Bretons et des Irlandais parmi les adversaires de Boniface. Si cependant Clément, Simon, Virgile, appartiennent à l'Église d'Irlande, combien d'autres contradicteurs ne trouve-t-il pas dans le clergé franc et bavarois, Aldebert, Godalsac, Gewielieb, Milo, et ce nombre inHai de prêtres simoniaques qui redoutaient de le voir élevé à la dignité archiépiscopale. V. VUa S. Gregorti Trajectensis,
LES ANGLO-SAXONâ. — SAINT BONIFACE 2 03
du Danube ; il y avait vu la tyrannie des grands, la corruption des ecclésiastiques, la hardiesse des sectaires.Ces maux voulaient une répression décisive. Il résolut d'en conférer avec le pape Grégoire III, qui avait succédé au pontificat de Grégoire II et à ses desseins. Boniface partit pour Rome en 738 avec une suite nombreuse ; il y fut accueilli par Thospitalité fraternelle du souverain pontife, par la vénération des Romains, et par le pieux empressement des étrangers. Une multitude innombrable de Francs, de Bavarois, d'Anglo- Saxons, pèlerins de tous les pays de TOccident, l'accompagnaient pour ne rien perdre de ses discours. Il séjourna un an dans la ville éternelle, occupé de régler les affaires de son Eglise avec Grégoire III, etde visiter les tombeaux des saints, afin de recommander à leurs prières le reste de ses vieilles années. Enfin, il s'éloigna, comblé de présents, muni de trois lettres pour tous les prélats, pour les nations converties, pour les évoques des Alemans et des Bavarois. Il était chargé d'une délégation nouvelle à TefiFet d'instituer des sièges épiscopaux, de réformer le clergé et le peuple, et d'achever enfin l'organisation ecclésiastique des contrées qui obéissaient aux Francs* .
Le délégué du saint-siège se rendit premièrement en Bavière, et, de concert avec Odilo, duc
1. Willibald, IX. « Prancorum enim et Bagoariorum, necnon ex Britaaniaadveaientium SaxoQum» aliarumque provinciarum, ingens sedulo ejus admonitioni adhaerebat multitude. » Bonifacii Epist.y 43, 44, 45. Gregorius, universis episcopis; universis opti- 'nat., episcopis Bagoariœ,
de cette nation, il y commença la réforme religieuse. Son premier soin fut de convoquer un synode, dont on ne peut marquer exactement ni le temps ni le lieu, mais dont les décrets partagèrent la province entre les quatre évêchés de Salzburg, Freisingen, Ratisbonne et Passau. Vivilo de Passau fut maintenu dans son siège : pour les trois autres, on fit choix de trois hommes éprouvés. Autour d'eux les rangs du sacerdoce se resserrèrent^ les hérésies et les idoles rentrèrent dans l'oubli, et Ton vit se relever avec gloire l'ouvrage ruiné de saint Severin et de saint Rupert. Boniface rendit compte de sa mission au siège apostolique, et remonta vers le Nord. L'an 742, et quand la mort de Charles Martel permit de mettre la main à la réforme de ce clergé simoniaque et belliqueux, dont il s'était entouré, un second synode fut célébré sous l'autorité de Carloman, fils de Charles Martel, et en présence de ses guerriers. On y reconnut l'autorité archiépiscopale de Boniface, et le partage qu'il venait de faire delaFranconie en trois diocèses : Wurtzbourg, Burabourg, Eichstœdt. Erfurt y fut joint pour la Thuringe. Le synode commença par rétablir les Eglises dans leurs droits et dans leurs biens: il prononça la dégradation des prêtres intrus et concubinaires ; rappela le clergé aux anciennes maximes qui lui interdisaient l'habit laïque, la compagnie des femmes, l'usage des armes, des meutes et des faucons. Enfin, des prohibitions sévères poursuivaient les restes du paga-
LES Anglo-saxons. — saint boniface. 205
nisme, robservation des augures, les sortilèges, les feux allumés en l'honneur des faux dieux, les sacrifices sur les tombeaux. L'année suivante (743), en présence de Carloman, une autre assemblée fut tenue pour TAustrasie, à Leptines, non loin de Cambrai : Boniface y présida. Tous les ordres du clergé, « évêques, prêtres et diacres, avec les clercs inférieurs, promirent de faire revivre, par leurs mœurs et leurs doctrines, les saintes règles des Pères et les lois de TÉgliso. Les abbés et les moines se soumirent à la règle de saint Benoit. Les périls de la guerre et les besoins de rÉtat décidèrent les évoques et le peuple à laisser au prince la jouissance précaire d'une partie des biens ecclésiastiques, à charge d'une redevance annuelle de douze deniers par feu. D'autres articles interdirent l'adultère, l'inceste^ les noces illicites, la vente des esclaves chrétiens aux idolâtres. Le dernier renouvelait la défense des pratiques païennes, sous peine de quinze pièces de monnaie: On dressa, pour éclairer le zèle des prédicateurs, une liste de trente superstitions populaires, monument instructif du paganisme germanique ; et la formule suivante, rédigée en langue tudesque, fut proposée aux convertis : « Je « renonce au démon, à la communion du démon, « aux œuvres et aux paroles du démon, èuDunar, * Woden, et Saxnot, et à tous les esprits impurs < qui sont avec eux*. » Le concile tenu l'année
1. Willibald, X..Giles, Opéra Bonifacii^ t. II, p. 11. Capitulare Karlomannide Concilio Liptinensi^léd, Jndiculiusuperstitionum :
i 6 Ô GâAPITRB V»
suivante à Soissons, sous Pépin, étendit les mêmes bienfaits aux provinces neustriennes. On y ajouta Tordre de publier dans tout le pays le symbole de Nicée et les canons des anciens conciles. Cette mesure indique le péril de la foi, ébranlée par les prédications des sectaires; et, en efiet, il est recommandé de détruire les croix superstitieuses que Thérétique Âldebert plantait sur son chemin. Enfin, le bras séculier se fait sentir, en infligeant une amende proportionnelle « à quiconque enfreindra un de ces articles établis « par vingt-trois évêques et d'autres serviteurs € de Dieu, avec le consentement du duc Pépin et € des chefs des Francs. » Il ne restait plus que de réunir les deux clergés d'Austrasie et de Neustrie, pour donner à ces décisions le sceau d'une loi nationale : et tel semble l'objet d'un synode tenu,
Abrenuntiatio diaboli apud Pertz, t. II. Ce monument de là langue teutonique au huitièpie siècle est trop intéressant pour ne point le rapporter ici. ,
V Forsachis tu diabolse? » Et respondeat : « Ecforsacho diaboke. — End allum diobolg^elde ? » Respondeat : « Ec forsacho allum diobolgeldae. — End allum diobplcs werkum ? » Respondeat : « End ec forsacbo allum diobolos werkum end wordum : Thunaer ende Woden ende Saxnote, ende allem them unholdum the hira genotas sint — Gelobis tu In got alamehtigan fadaer? — Ec gelobo in got alamehtigan fadaer. — Gelobis tu in Crist godes suno? — Ec gelobo in Crist godes siino. — Gelobis tu in Halogan Gast? — Ec gelobo in Halogan Gast. »
' J'appelle l'attention sur le mot dioholgelde, où l'on reconnaît uue trace de ces fameuses gilde^ associations païennes de festins et de secours mutuels, qui se perpétuèrent et prirent un caractère politique au moyen âge. On a douté que ÏIndiculus et les formules qui le sui>rent dussent réellement faire partie des actes du concile de Leptines. Mais ces documents s'y rattachent nécessairement par U pensée qui les a" dictés.
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BOf^IFAGB. %ùl
l'année suivante, en présence des deux maires à la fois, Pépin et Carloman. Ces assemblées solennelles, bénies par le souverain pontife, conduites par un sainte sous la protection de deux chefs puissants, excitèrent Fadmiration des peuples. Elles renouaient la suite des synodes nationaux, interrompus depuis quatre-vingls ans. Les contemporains les comparèrent aux grands conciles de Nicée, de Gonstantinople, d'Éphèse et de Chalcédoine. Les uns et les autres servirent puissamment le christianisme. Les définitions de Nicée et d'Éphèse fixèrent les dogmes dans TÉglise ; Les règlements de Soissons et de Leptines y fixèrent les nations *.
Le concile de Soissons avait ordonné que les synodes seraient célébrés tous les ans ; et Boniface, principal auteur du décret, en pressa Tëxécution dans une suite d'assemblées, dont les statuts annuels, appropriés aux besoins des temps et des lieux, naturalisèrent en quelque façon la foi chrétienne dans l'esprit et jusque dans la langue des barbares. Injonction fut faite aux prêtres d'enseigner à tous les fidèles de leurs paroisses l'oraison dominicale et le symbole, comme aussi de se mettre en état d'entendre dans l'idiome du pays les abjurations, professions de foi et confessions des catholiques. Enfin, pour affermir la discipline de l'épiscopat, dont les
1. Sur le nombre des coitciles célébrés par Boniface, il faut voir rexcellente discussion de Hettberg, p. 353, et Binterim, Deutsche Concilien, t. II, p. 15. Seiters, p. 438. Vita Gregorii Traj'ecUnsis, apud Mabillon, A. SS. 0. S. B., III, pars 2« cap. ix.
désordres avaient fait le péril principal de ce siècle, on releva la juridiction des métropolitains, qui devaient se rattacher par un lien plus étroit à la chaire de Saint-Pierre. Boniface ne réussit qu'imparfaitement à reconstituer la juridiction archiépiscopale en Neustrie. Mais, à moins d'abandonner l'ouvrage de tant d'années, il fallait sur les bords du Rhin un siège puissant, dont l'autorité s'étendit à la fois sur la frontière chrétienne et sur le champ de bataille des missions . L'assemblée des Francs choisit May ence pour métropole ; et Boniface, qu'on a accusé d'avoir convoité ce siège, d'en avoir dépossédé Gewielieb afin de s'en ménager l'usurpation, ne l'accepta qu'après une longue résistance. Ses vues s'étaient arrêtées sur Cologne, plus "près du Nord et des païens de la Frise, dont le souvenir le poursuivait. Cependant, par un bref en date du 4 novembre 748, le pape Zacharie lui conféra Téglisede Mayence érigée en métropole, € ayant sous sa juridiction Ton- « grès, Cologne, Worms, Spire et Utrecht, avec « tous les peuples de la Germanie, où la prédication € du vénérable évêque avait porté la lumière du € Christ * ». Le travail de restauration qui s'a-
1. Sur TafTaire des juridictions archiépiscopales, voyez surtout la lettre 54 de Zacharie à Boniface. Boniface expose ses idées'en ce qui touche les droits et les devoirs des métropolitains dans la lettre 63 à Guthbert. — Sur l'élévation de Boniface au siège de Mayence Bonifacii Epist,, 72, Zacharias Boni facto. La lettre du pape résume les travaux de saint Boniface jusqu'à cette époque : « Qualiter Dominus Deus noster sanctse Ecclcsise propitiatus sit, et laboribus sanctissimae fraternitatis tu» cooperafor extiterit, per singula edicere longum est. Tamen, ut hsec qus objiclmus confirmemus, qus ex parte te narrante perspeximus, enarramus. Igitur, dum in Ger mania provincia tua fratema sanctitas fuisset directa a sancts re-
chevait ainsi dans l'Église germanique devait se continuer dans TÉtat. L'esprit de discipline, ramené dans les rangs du clergé^ gagna les grands; tout tendit à l'unité. H était temps de mettre fin au désordre d'une royauté impuissante sous des maires souverains. Le pape, consulté, conseilla de rétablir ia vérité, en réunissant sur une même tète le titre et le pouvoir. En 752, les guerriers réunis à Soissons élevèrent Pépin le Bref sur le bouclier, et les évêques lui donnèrent Fonction des roisdlsraël. Ce rit nouveau, inconnu des Francs mérovingiens, était emprunté à la liturgie de TÉglise anglosaxonne, et plusieurs chroniques témoignent en effet que Boniface sacra Pépin *.
cordationis prsdecessore oostro domino Gregorio papa, et, pos inchoaium opus et aliqua ex parte spiritualiter sediflcaium, Romamt reversiis, ab eo episcopus ordlnatus et illic ad praedicandum denuo remissus es, et elaborasti» Deo prsevio, nunc usque per aanos XXV in eadem prsedicatione ex quo episcopatum susceplsti. Sed et in pro^cia Francorum noslra vice concilium egisti, et juxta Canonum instiiuta, Deo eis annuente, omnes fiexi suntobedire... »
i. Nous nous séparons ici de Rettberg, qui s'attache (t. I, p. 3S0) à décharger Boniface de toute participation au sacre do Pépin. L'argument principal de Rettberg est le silence de beaucoup de chroniques, qui se bornent à mentionner le sacre de Pépin « consecratione episcoporum; • sans nommer Boniface ; tandis que son nom paraît pour la première fols dans les petites annales de Lorsch, c'est-à-dire d'an monastère comblé des bienfaits de la dynastie carlovingienne, et enclin à lui prêter facilement le prestige d'ane consécration solennelle par la main de l'archevêque martyr. Annales LaurissenseSt minores, apud Pertz, I, 116, ad ann. 750. « Quod Ita et facium est per unctlonem S. Bonifacii archiepiscopi Suessionis civitate. » — Comme nous ne considérons pas avec Hettberg l'avènement de Pépin comme une usurpation, et que nous n'éprouvons aucun besoin de disculper saint Boniface de la part qu'il aui'ait prise à ce grand acte national, nous ne sommes pas tou . ché du silence des chroniques, qui, en attribuant le sacre de Pépin aux évêques des Francs, ne désignent point Boniface, mais ne l'ex-
flO CHAPITRE V.
Devenu le législateur religieux d'un nouvel empire, et, après lé souverain pontife, le plus grand nom de TEglise d'Occident, Boniface tenait le serment qu'il avait prêté le jour de son ordination : il
, étendait sa sollicitude aux intérêts généraux de la chrétienté. Déjàil avait visité dans Pavie Luitprand,
• roi des Lombards, afin de ccmtenir ce prince ambitieux, que Rome avait vu plusieurs fois camper sous ses murs. Il écrivait au roi anglo-saxon Ëthelbald
. pour l'arracher aux désordres d'une mauvaise vie. Dans cette lettre signée de lui et de ses quatre suffragants, on reconnaît toute la prudence d'un zèle vraiment chrétien, et moins pressé de foudroyer le pécheur que de le convertir. Boniface loue premièrement le roi de ses aumônes et de sa fermeté à réprimer les violences, les rapines et les parjures. Mais il s'afflige d'apprendre qu'un si grand prince, se refusant aux liens d'un mariage légitime, se déshonore par la luxure et Tadultère, portant ses mains jusque sur les vierges consacrées à Dieu. Après avoir rappelé avec la gravité d'un théologien les menaces de l'Ecriture sainte contre les crimes de la chair, il s'arrête à deux considérations^ où perce une grande sagesse politique, éclairée par l'étude de la comparaison des peuples, et qui a trouvé dans la pureté ou dans la corruption précoce des races barbares la raison de leurs destinées.
cluent pas davantage. Le témoignage des annales de Lorscheat formel; il est répété par les annales de Metz, de Fulde, de saint Bertin. Mais surtout il s'accorde avec cet indice considérable que le sacre des rois fut emprunté au rituel de l'Église anglo-saxoone, avec laquelle Boniface avait con3ervé le commerce le plus actif.
D'un côté, il cite au prince Texemple des vieux Saxons, de cette branche encore païenne de la même famille, chez qui < la femme adultère est contrainte « de se pendre de sa propre main ; et, après qu'on « a brûlé son corps, le séducteur est pendu lui- « même au-dessus du bûcher. D'autres fois, les € femmes du pays se rassemblent autour de la pé- < cheresse, et,déchirant ses vêtements au-dessus de « la ceinture, elles la poursuivent à coups de ver- € ges et de couteaux, et la chassent ainsi de manoir « en manoir, jusqu'à ce qu'elles la laissent morte « ou mourante. Tel çst le respect des gentils, de ces € hommes sans loi, pour la loi de la nature écrite € dans leurs cœurs. > D'un autre côté, il représente les habitants de l'Espagne, de la Provence et de la Bourgogne, gagnés par ces vices honteux que Dieu châtie par l'épé^ des Sarrasins. « Prenez garde, « icontinue-t-il, que votre peuple ne se perde à son « tour par l'exemple du prince. Car, si la nation « des Anglais, ainsi qu'on le répète en ce pays, et € qu'on nous en fait le reproche en France, en Ita- . « lie et jusque chez les païens, méprisant les noces ; < légitimas, en vient à mener une vie digne de So- € dome, sachez que les flancs des prostituées don- € neront le jour à une race dégénérée, abjecte dans « ses penchants, qui ne sera plus ni forte à la « guerre, ni fidèle à sa parole, ni aimable à Dieu, ni € honorée des hommes, » Assurément l'accent du patriotisme indigné éclate ici, et Ton n'y voit rien de cette faiblesse reprochée à saint Boniface par . quelques historiens. Il gourmande le zèle endornii
Î12 CBAPITRE V.
du clergé d'Angleterre. < Soyons fermes dans la jus- « tice, écrit-il à Guthbert, et préparons nos cœurs « à répreuve, mettant notre confiance en celui qui € a placé le fardeau sur nos épaules. Mourons, si
< Dieu le veut, pour lés saintes lois de nos pères, « afin de mériter avec eux Théritage éternel. » Cet homme, accusé de s'être rendu Taveugle instrument des papes, de les avoir importunés de consultations qui attestent la timidité de son esprit et de son caractère, ne craignait pas de faire entendre au siège apostolique de sévères avertissements : il réclamait hautement contre les abus de la chancellerie romaine; il pressait le zèle du pape Zacharie, et demandait la suppression des danses idolâtriques, tolérées à Rome aux calendes.de janvier. Des pèlerins qui avaient visité la ville sainte à cette époque lui rapportaient avec horreur qu'ils avaient vu sur les places, et jusqu'au seuil des églises, des danses accompagnées de chants sacrilèges et de grands cris à la manière des païens, les tables chargées de viandes pendant la nuit, les femmes portant et vendant publiquement des phylactères et des amulettes. A ces récits, le vieil archevêque, qui a passé des années à poursuivre les restes de Tidolâtrie, s'indigne, et écrit au pape: « Que Votre Paternité « daigne m'éclairer sur ce point, pour éviter à « l'Église, aux prêtres et au peuple chrétiens, la . « douleur de voir naître des scandales, des schis- « mes et des erreurs nouvelles. Car,.si dès hommes « charnels, des Alemans, des Bavarois, des Francs,
< qui ne savent rien, voient pratiquer publique-
< ment à Rome ce que nous leur défendons comme « péchéy ils le croient permis par l'Église, et en « tirent une accusation contre nous, un scandale « pour eux. De là un grand obstacle à la prédica- « tion et à l'enseignement, selon cette parole de € TApôtre : Vous observez encore les temps et les € jours à la manière des païens: je crains bien « d'avoir travaillé inutilement à votre salut. » Ce n'est pas là le langage du scbisme, mais c'est celui d'un amour exigeant et jaloux, qui ne souffre rien d'imparfait dans l'exercice d'une autorité qu'il voudrait faire honorer de toute la terre *.
Il restait à saint Boniface d^assurer la durée de son œuvre, en fixant pour longtemps au cœur delà Germanie ces missions anglo-saxonnes qui avaient mis à son service tant d'excellents ouvriers. Le secret de ses succès était dans le nombre, le zèle et la discipline de cette milice religieuse que l'Angleterre lui donna, qu'il distribua d'abord sur les points les plus importants, à Amoneburg, à Ohrdruff, à Buraburg, à Fritzlar. Il falleùt relier entre eux ces différents postes, et les fortifier par un établissement plus considérable destiné à devenir comme la citadelle du monachisme au centre de la barbarie et sur les confins des Saxons. Le disciple Sturm, chargé de cette mission, « sella son àne,
1. Willibald, VI. Bonifàcii Epist., 62, Bonifacius Etkelbaldo, ^« CuthberlOy 49. Zacharias : « Quia caroales hommes, idiotaB Alemanni, vel Bagoarii, vel Franci, si juxta Romanam urbem ali- ^d facere viderint ex his peccatis qusB nos prohibemus, licitum ^^ coQcessum a sacerdotibus esse putant, et nobis improperium députant, sibi 90«ndaliim accipiunt. >
et, prenant le viatique, il partit seul, se recommandant au Christ, qui est la voie, la vérité et la vie. Il s'enfonça dans la forêt qu'on nommait Buchorda^ et il commença à parcourir de vastes espaces, remarquant les collines^ les vallons, les torrents, les rivières. Il cheminait ainsi en récitant les psaumes et ne se reposait que la nuit. Alors, avec la serpe qu'il portait, il abattait du bois pour abriter son âne contre les bêtes sauvages ; et lui, s' étant signé, dormait tranquille. > Pendant plusieurs jpurs, Sturm erra dans les profondeurs de la forêt vierge sans rien voir que le ciel, la terre et de grands arbres, sans rencontrer autre chose que les bêtes fauves, des volées d'oiseaux efiFrayés, et des bandes de sauvages qui descendaient à la nage le cours de la Fulda. Il s'arrêta enfin dans un lieu voisin de la rivière, dont la beauté lui plut, et, . l'ayant béni et marqué d'un signe, il alla dire à l'archevêque ce qu'il avait trouvé. Saint Boniface approuva le choix, se rendit auprès du duc Carloman, et en obtint la concession du lieu indiqué, € jusqu'à un rayon de quatre mille pas à l'orient « et à l'occident, au septentrion et au midi >. Le douzième jour de mars de l'an 744, sept moines sous la conduite de Sturm, pourvus d'une donation de Carloman, avec l'assentiment de tous les hommes nobles du pays, prirent possession du sol avec des chants et des prières. Ils défWchèrent ensuite l'es- . pace où devait s'élever le monastère, et au bout de deux mois Boniface vint les trouver avec un grand nombre de disciples et de serviteurs. Pendant que
tfiS ANGtO-dAXONâ. — âAlNT BONIFACE. Î15
ceux-ci aidaient les frères à renverser les arbres, à balayer les ronces et les broussailles, Tarchevêque ravi bénissait Dieu d'avoir préparé un tel séjour à ses serviteurs. En effet, il aima cette solitude, il y revint souvent ; il s'y plaisait à instruire les moines, à leur interpréter les Écritures, h leur donner l'exemple des austérités et du travail. Il avait voulu, en 748, que Sturm, accompagné de deux frères, allât se former à la règle de saint Benoît dans les plus saints monastères d'Italie. En 751, il sollicitait du saint-siège apostolique un privilège qui mît la nouvelle abbaye hors de toute juridiction épisco pale. « Il y a, écrivait-il, un lieu sauvage, au plus « profond d'une solitude immense, au milieu des 4^ peuples de mon apostolat, où j'ai élevé un mo- « nastère pour y mettre des moines sous la règle € de saint Benoît, des hommes d'une sévère absti- € nence, qui n'usent ni de vin, ni de viande, ni de € serviteurs, mais qui se contentent du travail de « leurs mains. J'ai obtenu cette possession de plu- € sieurs hommes religieux, et surtout de Carloman, € alors prince des Francs, et je l'ai consacrée au € nom du Sauveur. C'est là qu'avec le bon plaisir « de Votre Sainteté, j'ai résolu de donner un repos < de quelques jours à mon corps brisé par la vieil- « lesse et de choisir une sépulture ; car cet endroit 4C est dans le voisinage des quatre peuples auxquels, « par la grâce de Dieu, j'ai annoncé la parole du € Ghrîst. »Le privilège fut accordé, et commença la grandeur de cette puissante abbaye de Fulde. qu'on verra, rivale de Saint-Gall, réaliser l'idéal
des colonies monastiques de l'Angleterre, et porter dans rAliemagne centrale toutes les lumières de Fîle des Saints*.
Ainsi, au milieu des agitations d'une vie mêlée à toutes les affaires de TEgliseet de TEtat, Boniface n'avait perdu ni les traditions ni les habitudes du cloître, et, sous son manteau d'archevêque, c'était le cœur d'un moine qu'il gardait. C'était dans les monastères de sa patrie qu'il avait contracté ce goût des lettres, dont il ne se défit pas: il y avait enseigné la grammaire, l'éloquence et l'art des vers, avec un éclat qui attirait autour de lui un nombreux auditoire ; et cet homme destiné à de grandes choses avait composé un Traité des huit parties du discours. On y trouve assurément peu de vues nouvelles; mais il y avait quelque mérite, en des temps si difficiles, à conserver, à méditer, à reproduire dans une compilation judicieuse, les écrits de Donatus, de Diomède et de Charisius. Plus tard, et dans son exil de Thuringe, l'ancien maître entretient une correspondance littéraire avec ceux qui regrettent ses leçons. S'il presse de sollicitations ses amis de la Grande-Bretagne, ce n'est pas seulement pour en obtenir des livres de
1. Vila S, Sturmi, MabilloD, A. S. 0. fî., III, 2 part., p. 273. Pertz, II, 369. Bonifacii Ejnst.f 75 : « Est prasterea locus siivaticus in eremo vastissimae solitudlnis, in medio nationum praedicatlonis nostrae, in quo monasterium construentes monachos constituimus, sub regulasanctipatrisBenedictlviventes, » etc. Hettberg, 371. Seiteps, 454. M. Mignet (p. 76 et suiv.) a reproduit très heureusement radmii*able épisode de la fondation de Fulde, en conservant la simplicité de la vieille légende, avec les vues plus nettes et les traits plus vigoureux qui conviennent à l'histoire moderne.
liturgie^ de théologie, de droit canonique : il veut suivre les progrès de ces écoles dont il a vu com* mencer la prospérité. Il prie Tarchevêque Egbert, d'York, de lui faire transcrire « quelques-uns des « opuscules de Bède, de ce maître fameux qu'il a « entendu vanter comme une intelligence enrichie « des dons de la grâce divine; afin, dit-il, que si « Dieu vous a donné un flambeau, nous en jouisse siens aussi. y>
En échange de ces écrits que les évoques et les moines tiraient pour lui de leurs bibliothèques, il leur envoyait les productions des pays barbares, des tissus de poils de chèvre, des peaux préparées; et à son vieux maître Daniel, une fourrure pour lui tenir les pieds chauds. U avait pour les princes des présents plus riches: il offrit au roi Ethelbald un épervier, deux faucons, deux boucliers, deux lances ; et à la reine, un peigne d'ivoire et un miroir d'argent. Tout le recueil de ses lettres témoigne de cette politesse d'esprit et de mœurs qui ne s'altérait ni par l'isolement, ni par le commerce des barbares. Sa latinité n'a pas toute l'enflure, toute la recherche que les écrivains anglo-saxons avaient imitées des derniers rhéteurs romains. Mais les héllénismes nombreux dont elle est mêlée indiquent une connaissance de la langue grecque, moins rare qu'on ne pense quand les disciples de saint Théodore de Cantorbéry occupaient toutes les chaires. Peut-être le grammairien se trahit-il plus qu'il ne faut, quand il doute de la validité du sacrement conféré par un prêtre qui baptisait in nomine Patria
éT. aBRM. II. 13
il 8 CHAPITRE V.
et Fiiia. Mais lorsqu'il félicite le pape Zacharie de
son joyeux avènement, on aime à le voir trouver
sous sa plume d'élégants hexamètres, et prouver
qu'à soixante ans il se souvient des jeux classiques
de sa jeunesse. On ne sait pas assez à quel point le
démon des vers latins possédait ces Anglo-Saxons,
hommes et femmes, derrière les murs des cloîtres
comme dans les périls de l'apostolat. Une parente
de saint Boniface lui écrivait la lettre suivante,
«7u'il faut citer pour pénétrer dans les mœurs de
cette société mal connue, et pour surprendre tout
ce qui s'y cachait de lipndresse de cœur et de culture
d'esprit : € Au très-révérend seigneur et évêque
« Boniface, très aimé dans le Christ, sa parente
« Leobgytha, la dernière des servantes de Dieu,
« santé et salut éternel. — Je conjure Votre Clé-