‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 6 sur 29 · comme vous le savez mieux que moi, qui vit · texte numérisé non relu

comme vous le savez mieux que moi, qui vit

« encore dans une grande peine, et depuis long-

« temps accablée d'infirmités. Je suis leur fille

« unique; et plaise à Dieu, tout indigne que j'en

€ suis, que j'aie l'honneur de vous avoir pour frère !

€ car nul homme de notre parenté ne m'inspire

€ autant de confiance que j'en ai mis en vous. J'ai

€. pris soin de vous envoyer ce petit présent, non

€ que je le croie digne de vos regards, mais pour

LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONtFACK. ±i9

€ que vous vous souveniez de ma petitesse, et qu'en « dépit de la distance des lieux, le nœud d'une vé- € ritable tendresse nous unisse pour le reste de « nos jQurs. Voici donc, frère très-aimable, ce que € je demande avec supplication : c'est que le bou- « clier de vos prières me couvre contre les traits € empoisonnés de l'ennemi. Je demande aussi que « vous excusiez la rusticité de cette lettre, et que « Votre Affabilité ne me refuse point quelques

< mots de réponse après lesquels je soupire. Vous « trouverez ci-dessous des vers que j'ai cherché à € composer selon la règle de l'art poétique ; non

< pas par confiance en moi-même, mais pour € exercer le peu d'esprit que Dieu m'a donné, et

< pour solliciter vos conseils. J'ai appris ce que je

< sais d'Eadburg, ma maltresse, qui ne cesse d'ap- « profondir Tétude de la loi divine. Adieu: vivez « d'une vie longue et heureuse ; intercédez pour

< moi. »

« Que le Juge puissant, créateur de la terre,

« Qui règne glorieux au royaume du Père,

« Vous conserve brûlant de son feu chaste et doux,

« Jusqu^au jour où le temps perdra ses droits sur vous ^ 1 »

1. Willibald, 2 : « Ita ut maxima demum Scripturarum eruditione, tara grammaticœ artis eloquentia et metrorum medullats facundiae modulatione, quam etiam historisB simplici expositione et spiritualis trlpartita intelligentiae interpretatione imbutus, dictandique peritia laudabiliter fulsit. » Cf. Othlon, I, 3. — Ars domini Bonifacii, archiepiscopi et martyris, apud Mai, Clasêici auctor,, t. VU; 1835. EpisLBcnifacii, i2, 17-20, 38, 41,49,101.— Leobgitha Bonifacio : « Istos autem subterscriptos versiculos componere nitebar secundum poeticœ traditionis disciplinam, non Audadaconfidens, sed gracilis in^eniodi rudimenta exercitare

Celle qui écrivait ainsi était la même que cette belle et savante Lioba, appelée un peu plus tard au gouvernement du monastère de Bischofsheim, où elle enseigna sans doute la prosodie latine aux filles des Germains. Boniface répondit à de si touchantes prières en Tassociant à ses travaux; on peut croire qu'il lui adressait, à son tour, son poème des Vertus. C'est un ouvrage d'environ deux cents vers, dédié à une sainte femme: « J'ai voulu, dit-il, « envoyer à ma sœur dix pommes d'or cueillies € sur Farbre de vie, où elles pendaient parmi les 4c fleurs. » Ces dix pommes d'or sont dix énigmes dans ce goût recherché, qui tient à la fois de la décadence latine et de la poésie barbare. Chaque énigme contient la définition d'une vertu dont le nom se forme des initiales de chaque vers. Le poète met successivement en scène la Charité, la Foi, l'Espérance, la Justice, la Vérité, la Miséricorde, la Patience, la Paix, l'Humilité, la Virginité. Je cite Ténigme de la Justice, où Ton voit mieux qu'ailleurs quelle place les souvenirs mythologiques tenaient encore, au huitième siècle, dans l'imagination d'un saint. « On dit que le foudroyant « Jupiter me donna le jour, et que, vierge, j'ai « quitté à cause de ses crimes la terre profanée.

cupieD8, et suo auxilio Indigeos. Istam artem ab Eadburg» magisterio didicl, quse indesinenter legem divlnam rijnarî non cessât.

Ârbiter omnipotens, solus qui cuncta gubernat, In regno Patris semper qui lamine fulget, Qua jugiter flagrans sic regnet gloria Christl, niœsum servet semper te jure perenni. »

€ Rarement mon visage se montre aux enfants des € hommes. Fille glorieuse du Roi des cieux, me « jouant dans les embrassements de mon père, je « gouverne le monde par ses lois. La famille des « hommes jouirait d'un âge d'or éternel^ si elle € gardait la règle de la vierge qui les aime. Le « jour où je fus méprisée, Tessaim des maux € s'abattit sur les peuples ; ils foulèrent sans re- € pentir les préceptes du véritable maître du ton- € nerre,les lois du Christ : voilà pourquoi ils des- € cendent tristement dans la nuit de TErèbe, et « vont habiter en pleurant le brûlant royaume de € Pluton. » Je ne me fais pas d'illusion sur le mérite de ces jeux d'esprit; mais je ne puis m'empêcher de remarquer tout ce qu'il y a de légitime, de respectable, dans les lettres humaines, pour qu'un homme si saint, si occupé des intérêts de l'éternité, n'ait pu se détacher de cette dernière consolation terrestre, et que saint Boniface ait eu la faiblesse de faire des vers *.

C'est qu'en effet, en étudiant de plus près la correspondance de saint Boniface, on y trouve plusieurs de ces faiblesses qu'on aime dans les grandes âmes chrétiennes, comme une preuve qu'on a affaire à des cœurs de chair, et non de bronze. On sait bien que ces scrupuleux, ces mélancoliques, ces pusillanimes, remueront le monde, parce qu'ils

1. Giles, Opéra Bonifaciiy II, 109. i^aîgmata de virtutibus. Malheureusement l'éditeur n'a pas réparé .les erreurs du copiste, et n'a pas vu que, l'exorde annonçant dix énigmes, il fallait retrouver la première^ réni|paie sur la charité, dans les der|iier§ vers du

trouvent leur force dans la pensée même des devoirs qui les eflFrayent, mais qu'ils remplissent. En suivant Tapôtre des Germains dans des travaux qui égalent en hardiesse, en activité, en persévérance, les plus belles conquêtes romaines, on ne se douterait pas que toutes ses lettres font voir une âme délicate, froissée de la dureté d'un siècle pour lequel elle ne semble pas née, tourmentée de scrupules du côté de Dieu, d'inquiétudes du côté des hommes. A son entrée en Germanie, vers 724, il confie à son ancien évêque Daniel le trouble de sa conscience, partagée entre la nécessité de porter ses conseils et ses représentations au duc des Francs, et la crainte de violer les saints canons en communiquant avec les prêtres sacrilèges qui fréquentent le palais. C'est en vain que Daniel le rassure par l'exemple du Christ, qui s'asseyait à la table des pêcheurs, et que,

préambule. J'y reconnais en effet dix vers, qui, rétablis dans leur ordre naturel, forment par leurs initiales l'acrostiche : garitas ait. Voici le début du poème et l'énigme de la Charité telle que je la reconstruis :

Aurea namque decem transmisi dona sorori, QusB ligno vit» crescebant floribus almis.

GARITAS AIT.

Gancta meis precibus restaurât secla redemptor, Âctus, vel dicti, seu sensus, vincla resolvat. Regina clamor (?) coelorum, filia régis, Instruxi (?) mortale genus virtutibus almis, Tetrica mundani calcent ut ludicra luzus, Ad requiem ut tendant animas pulsabo tonantem. Sedibus e superis soboles nempe arcitenentis Arbiter sethereus condit me calce (?) oarentem In qua nec metas œvi nec tempora clausit; Tempora sed mire sine tempore longli creavit.

plus tard, le pape Grégoire II lui répond dans le même sens. Vingt-six ans après, la même crainte le poursuit ; il â'accuse auprès du pape Zacharie de n'avoir pu s^abstenir corporellement du commerce des excommuniés, quand le besoin des églises le conduisait au palais des princes. « Seulement, « ajoute-t-il, j'ai gardé, sinon la lettre, du moins € Tesprit de mon serment, puisque mon cœur ne « s'est point associé à leurs conseils. » Un autre soin le tourmente et le presse davantage, à mesure que ses années se multiplient: c'est celui de tant de disciples qu'il a tirés des cloîtres d'Angleterre, et qu'il laissera exposés à tous les hasards de Texii et de la persécution chez un peuple à demi barbare. Il leur cherche un protecteur puissant en la personne de Fulrad, abbé de Saint-Denis et conseiller de Pépin, et il lui écrit en ces termes : « Je vous « conjure, au nom du Christ, de mener à bonne fin < louvrage que vous avez commencé, c'est-à-dire « de saluer en mon nom notre glorieux et aima- € ble roi Pépin, de lui rendre grâce de toutes les € œuvres charitables qu'il a faites pour moi, et de € lui dire qu'il parait vraisemblable à moi et à mes « amis que mes infirmités mettront bientôt fin au € cours de ma vie temporelle. C'est pourquoi je « supplie notre roi très-haut, au nom du Christ fils € de Dieu, de vouloir bien me faire savoir, en mon « vivant, ce qu'il compte ordonner de mes disciples « après moi ; car presque tous sont étrangers, et « plusieurs sont prêtres et chargés, en beaucoup de € lieux, du ministère des églises. D'autres mènent

€ la vie religieuse dans nos monastères, et ont été € destinés, dès Tenfance, à renseignement des € lettres. Il y aussi des vieillards qui ont longtemps € travaillé avec moi. Ils font tous mon inquiétude, € et je désire qu'après ma mort ils aient le conseil € et la protection de Votre Grandeur, et qu'ils ne € soient pas dispersés comme des brebis qui n'ont € point de berger, et que les peuples qui touchent « aux frontières des païens ne perdent pas la loi du « Christ. C'est pourquoi je vous prie instamment, € si Dieule veut, et que Votre Clémence l'approuve, € de faire instituer, dans ce ministère des peuples € et des églises, mon cher fils et coévèque LuU ; et € j'espère, si Dieu le veut, que les prêtres auront € en lui un maître ; les moines, un docteur régu- € lier; et les peuples chrétiens, un fidèle prédicateur € et pasteur. J'insiste surtout, parce que mes € prêtres, sur la frontière des païens, mènent une € vie bien pauvre. Ils ont du pain, mais il ne peu- € vent trouver des vêtements ni se maintenir dans « ces lieux pour le bien des peuples, s'ils n'ont un « conseil et un appui, comme j'ai essayé de leur en € servir. Si la piété du Christ vous inspire de con- € sentir à ma prière, veuillez me le mander par € mes envoyés ou par vos lettres, afin que, grâce 4c à vous, j'éprouve un peu de joie, soit qu'il faille € vivre ou mourir *. »

1. Bonifadi Ep.^ 12, 24, 75, 80, 79 : « Propterea hoc maxime fieri peto, ^lia presbyteri mei prope marcam paganorum pauperculam vitam habeDt. Panem ad manducandum acquirere possunt, sed yestlmenta Ibi invenire non possunt, nisl aliande copsitiom et

Ces presseutiments ue le trompaient pas. Au milieu de tant de grandes fondations, ses sollicitudes ne s'étaient jamais détachées des missions de Frise, première passion de sa jeunesse. Il apprenait avec douleur que ces chrétientés mal affermies retournaient aux faux dieux, et compromettaient, par leurs défections, l'ouvrage entier de son apostolat. Déjà, en 733, il avait parcouru une partie de la Frise, recueillant les chrétiens tombés, et baptisant les païens ; mais il comprit que la conversion de ce peuple voulait tout l'effort de ses dernières années. Agé de soixante et quinze ans, tout cassé d'infirmités, rien ne put ébranler sa résolution d'aller finir chez les barbares. Il remit à Lull, son disciple, la dignité archiépiscopale, lui légua la charge d'achever les églises de Thuringe, de construire la basilique de Fulde, et de conserver la foi des peuples. « Pour moi, ajouta-t- € il, je me mettrai en chemin ; car le jour de mon <!. passage approche. J'ai désiré ce départ, et rien « ne peut m'en détourner. C*est pourquoi, mon € fils, faites préparer toutes choses, et placez dans € le coffre de mes livres le linceul qui doit enve- € lopper mon vieux corps, » Il emmena donc avec lui Tévêque Eoban, les prêtres Walther, Wintrig, les diacres Hamund, Skirbald et Bosa; les moines

adjutorem habeant, ut sustinere et indurare in illis locis ad ministerium populi possint, eodem modo sicut ego illos adjuvi. Et si pietas Ghristi hoc vobis Inspiraverlt, et hoc quod peto consentire et facere volueritis, per hos meos missos prsesentes, aut per litteras pietatis vestrq9, hoc mihi mandare et indicare digrnemini, ut eo Istior in mercede veatra vel vivam, vel moriar. »

fie CHAPITRE V»

Waccar, Gundwaccar, Illesher et Bathowulf, et tous ensemble descendirent le fleuve juscpi'à Utrecht. Après avoir pris quelque repos, on commença à évangéliser la contrée^ et plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants reçurent le baptême.

Un jour, le 5 juin, le pavillon de Tarchevèque avait été dressé près de Dockum, au bord de la Burda, qui sépare les Frisons orientaux et les occidentaux. L'autel était prêt et les vases sacrés disposés pour le sacrifice, car une grande multi* tude était convoquée pour recevoir Timposition des mains. Après le lever du soleil, une nuée de barbares, armés de lances et de boucliers, parut dans la plaine et vint fondre sur le camp. Les serviteurs coururent aux armes et se préparèrent à défendre leurs maîtres. Mais Thomme de Dieu, au premier tumulte de l'attaque^ sortit de sa tente entouré de ses clercs et portant les Maintes reliques, qui ne le quittaient point. « Cessez ce combat, € mes enfants ! s'écria-t-il ; souvenez- vous que € rÉcriture nous apprend à rendre le bien pour « le mal. Car ce jour est celui que j'ai désiré € longtemps, et l'heure de notre délivrance est € venue. Soyez forts dans le Seigneur ; espérez € en lui, et il sauvera vos âmes. » Puis, se retournant vers les prêtres, les diacres et les clercs inférieurs, il leur dit ces paroles : < Frères, soyez € fermes, et ne craignez point ceux qui ne peu- « vent rien sur l'âme; mais réjouissez-vous en 4c Dieu, qui vous prépare une demeure dans la

< cité des anges. Ne regrettez pas les vaines joies « du monde, mais traversez courageusement ce « court passage de la mort, qui vous mène à un « royaume éternel. » Aussitôt une bande furieuse de barbares les enveloppa, égorgea les serviteurs de Dieu, et se précipita dans les tentes, où, au lieu d'or et d'argent, ils ne trouvèrent que des reliques, des livres, et le vin réservé pour le saint sacrifice. Irrités de la stérilité du pillage, ils s'enivrèrent et se tuèrent entre eux. Les chrétiens, se levant en armes de toutes parts, exterminèrent ce qui était resté de ces misérables. Le corps de saint Boniface fut retrouvé.. Auprès de lui était un livre mutilé par le fer, taché de sang, et qui semblait tombé de ses mains. Il contenait plusieurs opuscules des Pères, entre lesquels un écrit de samt Ambroise: Du bienfait de la mort *.

Il fallait s'arrêter devant ce grand homme, comme, au terme d'une longue marche dans les forêts du Nord, le voyageur s'arrêtait devant la statue d'un saint qui lui annonçait les approches de l'abbaye voisine, et par conséquent de la civilisation. Il fallait étudier le missionnaire intrépide jusqu'au martyre, Tévêque qui eut le courage plus grand de mettre la main à la réforme d'une société dégénérée, le moine qui n'eut pas peur de la solitude, ni de confier au désert de Fulde Técole de la Germanie chrétienne. Il fallait animer^ s'il se pou-

i. Willibald, XI. De passione sancti Bonifacii. Othlon, II, 21. Viia S. Luidgeri, ap. Pertz, II, 406. Supplément, aucl, preshyi, Mogunt.f m, 10.

vait, cette image de sa vie, en faisant revivre sa belle âme, en pénétrant dans la familiarité de cet esprit passionné pour les lettres, dans les faiblesses de ce cœur tourmenté^ mais invincible. Il fallait enfin lui donner la couronne d'une sainte mort. Mais, après avoir admiré avec émotion cette héroïque figure, ne craignons pas de rabaisser la statue en considérant le .piédestal qui la porte. Il n'y a pas d'homme si grand qui ne soit soutenu par une pensée plus grande que lui. C'est une partie de la gloire de saint Boniface, de ne point s'être enfermé dans cet isolement où la mission de saint Colomban se borna ; d^avoir emporté avec lui l'esprit indulgent de l'Église anglo-saxonne ; de s'être rendu l'esclave de tous, en se livrant à tou9 les bons desseins des peuples^ des princes et des papes. La docilité qu'on lui reproche fit sa force ; il ne maîtrisa son temps qu'après lui avoir obéi, et sa vie ne nous attache que par la bienfaisante révolution qu'elle sert.

A l'entrée du huitième siècle, on était encore en pleine barbarie ; c'était en vain que^ depuis quatre cents ans les Germains erraient au milieu des institutions de la société chrétienne ; vainement Tépiscopat et le«monachisme s'étaient réunis pour l'éducation de ces peuples ignorants. A près dix générations de rois catholiques, les Francs allaient retourner aux idoles. Les sacrifices de Woden ensanglantaient l'autel du Christ, et peut-être quelque temps plus tard, ne serait-il resté qu'un souvenir lointain de l'Évangile, comme une fable

de plus dans la mythologie de TEdda. Voilà ce que fût devenu le christianisme abandonné, comme plusieurs écrivains le voudraient, au libre génie des Germains.

Ces esprits indomptés, qui résistaient aux lumières, ne devaient céder qu'à l'ascendant d'un grand pouvoir: la papauté l'exerça. Elle avait ce caractère de 'paternité qu'elle tient de son institution divine ; elle avait la force des idées, les habitudes du gouvernement, avec le prestige du temps et de la distance, et la majesté du nom latin. C'est parla qu'elle maîtrisa les Francs, et par eux le reste des peuples. Le moment décisif fut celui où Grégoire II dicta à Boniface, évêque, le serment d'obéissance. Ce jour-là seulement, Rome vit s'accomplir ce qu'elle avait pressenti lorsque les soldats d'Alaric rapportèrent en pompe les vases sacrés dans la basilique de Saint-Pierre. Rome vit recommencer son empire sur ces nations mêmes qui l'avaient renversé; elle vit un pontife saxon agenouillé, au nom de la Germanie, aux pieds d'un citoyen romain. Le représentant des barbares se releva délégué du Vatican. Ce proconsul des temps nouveaux, sans licteurs, sans glaive et sans fisc, portait avec lui le génie législatif du vieux sénat. Pendant trente-sept ans il poursuivit les desseins de cette politique romaine dont il s'était fait le serviteur. Les hommes du Nord reçurent la domination bienfaisante qui venait à eux, non plus avec les aigles, mais avec les symboles de la colombe et de l'agneau. Ils sortirent de l'incer-

titude entre Tidolàtrie et TÉvangile, où ils avaient hésité durant quatre cents ans. Le légat du siège apostolique renouvela l'onction des rois de Juda sur le front des ducs austrasiens. Les Francs, confirmés dans leur mission, se trouvèrent, comme la Providence les avait voulus, les défenseurs de l'Église, les continuateurs des Romains, et l'obstacle invincible des invasions ; et tous les pouvoirs semblèrent réunis pour inaugurer le règne de Gharlemagne.

Les deux Germanies. — Les Saxons. — Premières guerres des Saxons contre les Francs. — La Germanie chrétienne. — Gharlemagne. — A quel titre il intervint dans les affaires du christianisme. — Législation ecclésiastique de Charlemagne. — Dans quelles limites il se contint. — Charlemagne en présence de la Germanie païenne. — Préludes de la guerre contre les Saxons.

— Saint Liafwin. — Première période, 772-777. — Assemblée de Paderborn, 777. — Seconde période de la guerre. Wittikind, 778- 785. — Massacre de Verden, 782. — Troisième période de la guerre, 793-798. — L'Église condamne les abus de ]a victoire.

— Organisation religieuse de la Saxe. — Les Anglo-Saxons apôtres de la Saxe. — Saint Liudger. — Ses commencements.

— Liudger, évoque de Munster. — Fondation de Pabbaye de la Nouvelle-Corbie. — Dernières résistances du paganisme. — Les Scandinaves. — Saint Anscaire. — Le christianisme en Dane« mark et en Suède. — Conversion des Normands. — Les Normands au service de la civilisation.

Au huitième siècle, il y avait deux Germanies: ou plutôt le travail des siècles précédents n'avait servi qu'à mettre en présence sur deux territoires distincts, pour une lutte plus formidable que jamais, les deux génies opposés qui remplissent de leurs combats l'histoire des nations germa*

niques. Dès les premiers temps, nous avons reconnu ce qu'il y avait de contradictions chez ces peuples, dont la moitié s'attache au sol par les religions, par les institutions^ par les mœurs séden' taires; tandis que l'autre moitié ne supporte rien de ce qui fixe les hommes, ne trouve de satisfaction que dans les hasards de la vie errante et dans la guerre de tous contre tous. Plus tard, la civilisation romaine les atteint, mais pour les diviser. Si les uns sont touchés de ses lumières, tes autres ont horreur de ses lois ; et l'empire ne se défend plus que par l'épée des Germains, quand d'autres Germains achèvent sa ruine. Les invasions rendent la division plus éclatante en séparant ceux qui restent dans les forêts du Nord, avec leurs dieux et leur antique indépendance ; et ceux qu'attire le soleil du Midi, avec toutes les séductions d'une conquête nouvelle. Les Francs se font chrétiens, se laissent gagner par les traditions romaines, et entraînent à leur suite les Alemans, les Thuringiens, les Bavarois. Au contraire, la confédération saxonne réunit les ennemis des Francs, les tribus décidées à rester barbares : nous verrons leur opiniâtreté arrêter durant trente ans les armes de Gharlemagne. La fondation de l'empire carlovingien établit enfin l'unité territoriale, et semble réunir sous une main puissante toutes les forces de la Germanie. Cependajit l'antagonisme recommence avec les partages des fils de Louis le Débonnaire, jusqu'à ce qu'il éclate par la séparation définitive de la France et de

l'Allemagne. Ainsi toutes les révolutions qui tourmentèrent les Germains pendant neuf cents ans sortent de ces deux causes contraires, le penchant et la résistance des peuples à la civilisation romaine, soit qu'elle agisse par les armes, parle droit ou par la religion. Or, le point d'appui de toutes les résistances, celui qui demeure le même au milieu de tous les mouvements, c*est la Saxe, c'est le pays d'Arminius et de Witikind.

Les navigateurs anciens, dont Ptolémée a recueilli les récits, trouvent les Saxons dans cette partie de la Chersonèse Cimbrique qui a formé ' depuis le Schleswig et le Holstein. Ils habitaient aussi, en vue des côtes, les îles de Busen, de Nordstrand et d'Héligoland. Plus tard, le nom de Saxons s'étendit à la plupart des tribus de la basse Germanie : ils occupaient, de TElbe à Tlssel, un vaste territoire divisé en trois districts par deux lignes de retranchements. On appelait Ostphal le pays de l'est, Westphal celui de Touest, Engern la contrée du milieu. Ces barbares gardaient la mémoire de leurs anciennes émigrations. Ils se disaient venus du Nord, et de ces colonies de pirates qui vivaient dans les rochers de la Scandinavie. Une tradition plus savante, et par conséquent moins ancienne, les faisait descendre des aventuriers germains qui auraient suivi jusqu'au fond de l'Asie la fortune d'Alexandre, et qui, après samort, demeurés sans chefs, se seraient dispersés par toute la terre. Un petit nombre de vaisseaux auraient enfin touché la côte d'Hadeln, aux embouchure?

de TElbe *. Ici les souvenirs devenaient plus précis, et prenaient la couleur d'un récit épique. Les navigateurs, disait-on, poussés vers la terre, la trouvèrent occupée par les Thuringiens. Ils obtinrent de ces peuples la liberté de jeter l'ancre dans leurs eaux et de trafiquer avec eux, mais en renonçant au meurtre, au pillage et à la possession du sol. Au bout de peu de temps, épuisés par ce commerce sans profit, ils commencèrent à manquer d'argent et de vivres. Un jour, il arriva qu'un jeune homme sortit de leurs navires, mourant de faim, mais couvert d'or, paré d'un collier d'or; et des anneaux d'or chargeaient ses mains. Il aborde un Thuringien et lui offre tout cet or pour tel prix qu'il lui plaira. Celui-ci lui propose en riant une poignée de terre en échange. L'autre l'accepte, la reçoit dans son vêtement, et se retire joyeux vers les siens. Le Thuringien retourne dans sa tribu: on le loue d'avoir trompé l'étranger. Cependant, la nuit suivante, les hommes de mer descendent sur le rivage ; leur

1. Reichardf Gennanien, 41. Turner, History of the Anglo- Saxons, I. Ptolémée, Geog., II, 2. SaÇove; èiti tov aô^éva. Cluverius, Ant. Germ.j III, p. 97. Le mot phal signifie retranchement. Cf. Poeta Saxo, ad ann. 772. Wlttikind, Chronic., II : « Super bac re varia opinio est, aliis arbitrantibus de Danis Northmannisque originem duxisse Saxones, aliis autem sestimantibus, ut ipse adoloscentulus audivi quemdam prsedicantem, de Grœcis; quia ipsi dixerunt Saxones reliquias fuisse Saxonici excercitus, qui, secutus magnum Alexandrum,immalura morte ipsi super totum orbem sit dispersus. » Le Chronicon Holsatiœ (ap. Leibnitz. Access, histor,, 12) fait descendre les Saxons d'une race d'hommes valeureux qu'Alexandre trouva en Arménie, et qui le suivit à la guerre. Même tradition dans le Sachsenspiegel, 42.

jeune compagnon les guide, semant devant lui la poussière qu'il a reçue ; et, dans l'enceinte décrite de la sorte, ils dressent silencieusement leurs tentes. Au lever du soleil, les habitants du pays les reconnaissent, et les somment, sur la foi des traités, de retourner à leurs vaisseaux. € Nous « avons payé cette terre de notre or, répondirent- « ils; nous la défendrons denosépées.» La guerre s'engagea. Après de sanglants combats, les chefs des deux partis convinrent d'une entrevue où ils se rendraient désarmés. Les étrangers y portèrent sous leurs habits le long couteau qui ne les quittait jamais, égorgèrent les chefs des Thuringiens, et demeurèrent les maîtres du territoire. Une terreur profonde se répandit dans la contrée; et, en mémoire de l'événement, on appela ces étrangers du nom de leur arme nationale : ils la nommaient Sachs ; on les appela « les hommes au grand couteau », les Saxons \

Ces fables jettent quelque lumière sur une antiquité oii l'histoire ne pénètre pas. Le chemin qu'elles suivent remonte par la Scandinavie jusqu'au fond de l'Orient, premier berceau de toutes les traditions européennes. On reconnaît un peuple qui doit s'attacher au sol, puisqu'il l'achète, et qu'il

1. Wittîkind, Chronic.t 4-7: « Puerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditumtradunt : cultelli enim nostra lingua Sachs dicuntur. » Cette fable s'accorde avec les souvenirs conservés dans le Sachsenspiegel, III, 42, et dans le Cantique de saint Annon, vers 344, Schilter, Thésaurus, 1 ;

VoQ den mezzerin also wahsin Wurden si gehéizzin Sah^in.

change For éclatant, aimé des barbares, contre la propriété, fondement moral des sociétés. On y voit aussi la trace de ces courses maritimes où s'exerçaient les populations du Nord, et qui remplaçaient pour elles les invasions accoutumées des Germains du Midi. Au lieu d'une émigration sans repos à travers les marais, les bois et les villes fortifiées de Tennemi, ils aimaient mieux leurs barques d'osier couvertes de cuir, de libres aventures sur des mers sans maître, le butin enlevé, et la joie du retour dans la maison de leurs pères *. L'Océan était le champ de la conquête, la terre était celui de l'héritage. Le toit immobile gardait la famille; de sévères coutumes y conservaient la pureté du sang. Quand la vierge saxonne déshonorait le foyer paternel, quand Tépeuse trahissait sa foi, les femmes de sa tribu la chassaient à coups de verges et de couteaux pointus, jusqu'à ce qu'elle tombât épuisée de douleur et de sang. La même jalousie séparait les trois castes des Ethelings, des Frilings et des Lassen, c'est-à-dire des nobles, des libres et des affranchis; ces derniers, astreints au travail des champs, mais servis eux-mêmes par des esclaves. Les uns et les autres ne se mariaient qu'entre eux. Le peuple entier s'interdisait les noces étrangères, et conservait sans altération la noblesse de la race, comme l'indépendance du territoire. La distinction

1. Les Saxons se font d'abord connaître par leurs pirateries sur les côtes de l'Empire romain. Sidon. ApoUin., Ep. VIII, 6. Eutrop., IX, 21. Ammien Marc, XXX, 7. Glaudien, De quarto con^ su^tu Honora^ V^ 30,

des castes n'effaçait point la communauté des intérêts. Tous les ans, dans chaque canton, les trois ordres des affranchis, des libres et des nobles, élisaient douze hommes. Les députés, rassemblés dans un lieu appelé Marklo, sur les bords du Weser, au centre delà Saxe, y traitaient des affaires publiques. En temps de paix, chacun vivait inviolable sur sa terre, sous l'autorité d'un juge nommé pour le canton. Trois chefs avaient le pouvoir limité de convoquer en armes les hommes de Westphal, d'Ostphal et d'Engern. Si la guerre était générale, le sort désignait celui à qui tous devaient obéir. Les soldats chevelus, vêtusde saies, armés d'une longue lance, du bouclier court et du couteau, se rassemblaient autour de l'étendard sacré, où Ton voyait les images symboliques du lion, de l'aigle et du dragon. Alors les Saxons se montraient dans toute la puissance d'une organisation simple et forte. Sur la propriété et l'hérédité reposait la famille, d'où naissait la caste pour former la nation *.

1. Bonifiicii EpisL ad Ethibald, Mercia regem : « In antiqua Saxonia, si virgo patemam domum cum adulterio maculaverit, vel si mulier maritata perdito fœdere matrimonîi adulterium perpétra- Yerit... congregato exerciiu fœmlneo,flage]latain eam mulieresper pagos circumquaque ducunt, virgis caedentes... usque durri eam moriuain aut vix vivam derelinquant. » Cf. Tacite, Germania, 19. yita S. Lebuini, apud Pertz. Il : « Sunt qui illorum lingua Âdlingi, suni qui FriliDgi, su ut qui Lassi dicuntur. » Cf. Sachsenspiegelj III, 42. Translatio S. Alexandrie ap. Pertz, H, 675. « Et id legibus firmatum, ut nuUa pars in copulandis conjugiis propriae sortis termines transférât, sed nobilis nobilem ducat, et liber liberam, libertus conjungatnr liberté, et servus ancillœ. Si vero qiiispiam horum sibi non congruentem et génère praestantiorem duxerlt uxorem, cum vitœ suœ damno cooiponat. » Ce texte est considérable, et les raisons opposées par Rettberg (II, p. 565) ne le

La même cause rendait la nation puissante et le paganisme tenace. Le paganisme germanique s'attachait au sol, en divinisant les forêts, les fleuves^ et les forces cachées qui faisaient lever les moissons ; en mettant un esprit familier sous chaque toit, un génie protecteur auprès des trésors enfouis. Les peuples émigrés rompirent ce premier lien. Leurs instincts religieux, désorientés pour ainsi dire sous un ciel nouveau, ne savaient plus où se reposer. S'ils portaient avec eux leurs idoles sur leurs chariots, ils pouvaient les oublier ou les brûler un jour. Quand donc ils trouvèrent sur leur chemin un culte dominant, ils durent tôt ou tard en subir la loi ; ainsi se détermina la conversion des Goths et des Francs. Mais les Saxons vivaient au milieu des tombeaux de leurs pères ; ils ne pouvaient oublier . ces divinités sédentaires qui habitaient leurs bpis, et qui donnaient à chaque lieu connu un nom et un souvenir. Leurs navigations

détruisent pas. Adamus Bremensis, I : « Nec facile ullis aliarum gentium vel sibi inferiorum connubiis infecti, propriam et sinceram tantumque sibi similem gentem facere cooati sunt. » Wittikind, 13 : « A tribus enim principibus totius gentis ducatus admiaistrabatur, certis terminis exercilus congregandi potestate coutentis... Si autem universale bellum ingrueret, sorte eligitur cui omnes obedire oportuit ad administrandum imminens bellum. »

Vita S. Lebuini. « Singulis pagis principes prseerant singuli ; statuto quoque tempore anni, scmel ex singulis pagis atque ex eisdem ordinibus tripartitis, singillatim viri XII electî, et in unum coUecti in média Saxonia, secus flumen Vesaram, et locum Marklo nuncupatum, exercebant générale concilium. » Wittikind : « Vestiti erant sagis et armati longis lancels, et subnixi stabant parvis scutis, babentes et renibus cultellos magnos. Signum... leonis atque draconls, et desuper, aquilœ volantis. »

lesramenaientsouvent sur les côtes de Scandinavie, d'où les généalogies anciennes les faisaient descendre. Ils y trouvaient leurs croyances nationales sous une forme plus savante et sous la garde d*un sacerdoce respecté ; le pirate, de retour, échauffait les jeunes gens de sa tribu au récit des sacrifices humains d'Upsal. La Saxe avait aussi un culte public, des prèlres qui ne portaient pas les armes, et des temples dont on n'approchait qu'avec respect. Des banquets étaient célébrés en l'honneur des dieux : on mettait solennellement les morts sur les bûchers. Non loin du Weser, dans un lieu fort, nommé Eresburg, s'élevait, du côté de l'orient et à ciel découvert, un tronc en forme de colonne, qu'ils adoraient sous le nom d'Irminsul, c'est-àdire * la colonne du monde ». Des monceaux d'or et d'argent, prémices du pillage, étaient entassés autour. Au-devant se trouvait un autel, et les sacrificateurs offraient à Odin la dîme des captifs. Ces immolations n'étaient pas les plus horribles : il y avait des hommes et des femmes qu'on tenait pour magiciens, et qui passaient pour se nourrir de chair humaine; sur ce bruit, on se saisissait d'eux, on les brûlait, on les mettait en morceaux, on les mangeait. Le paganisme avait conduit jusque-là uûe race intelligente et généreuse : il y avait des cannibales parmi les Saxons ^

1. Capitulatio de partibus Sdxonise : « Ecclesise Christî quomodo construuniur in Saxonia et Deo sacratae sunt, non minorem habeantexceUentiamquani fana habuissent idolorum. > Bède, Histor, ecclcs. — Capitulation etc. : Si quis corpus defuncti hominis

2 40 CHAPtTRE VI*

Ces païens étaient les ennemis naturels deô Francs. Dès lé temps de Tinvasion, ils avaient poussé les tribus saliennes dans l'île des Bataves ; ils les chassèrent encore de ces nouvelles possessions. Mais la fortune changea : les Saxons devinrent tributaires des rois d'Austrasie, et leur payèrent une redevance annuelle de cinq cents bœufs. Il arriva, au rapport de Grégoire de Tours, qu'ils refusèrent le tribut au roi Clotaire. Le roi marcha contre eux, et ils vinrent demander grâce en offrant leurs troupeaux, leurs vêtements et la moitié de leurs terres. Les Francs n'acceptèrent pas ces propositions; et comme Clotaire leur remontrait leur tort, ils se jetèrent sur lui et voulurent le tuer, s'il ne les menait au combat. Voyant donc leur fureur, il les conduisit à l'ennemi; mais il fut repoussé avec un grand carnage, et demanda la paix, disant qu'il

secundum ritum paganonim flamma consumi fecerit... Si quis ad fontes aut arbores vel lucos volum fecerit, aut aliquid more gentilium obtulerit, et ad honorera dœmonum comederit. » C'est le diabolgelde du ooncile de Leptines. — Wittikind, 12:« Ad orientalem portam ponunt aquilam aramque Victorise construentes. . Nomine Martem, effigie columnarum imitantes Herculem, loco solem... » Cf. Adamus Bremensis, Grimm, Deutsche Mythologie, Poeta Saxo ad ann. 772. Eginhard, Annal., ibid, — Capitulatio de parlib, Saxoniae : « Si quis a diabolo deceptus crediderit, secundum morem paganorum, virum aliquem aut feminam strigam esse et homines comedere, et propter hoc ipsum inceoderit, vel carnem ejus ad G9- MEDENDUM dederit, vel ipsam comederit. » Les Allemands nous pardonneront de reconnsdtre ici les vestiges d'anthropophagie qu'on retrouve chez tous les barbares! Au treizième siècle, on volt Albert le Grand visiter les peuples de la Poméranie, pour y détruire la coutume qu'on avait de dévorer les vieillards. 11 en est de même des Celtes d'Irlande au temps de Diodore de Sicile, et l'histoire de Tantale et de Pélops laisse entrevoir les mêmes désordres dans les siècles héroïques de la Grèce.

CHABLBMAÛME Et LES SAXONS 2 41

était yeûn contre sa volonté. Telles étaient les haines qui armaient les deux peuples. Elles se perpétuèrent dans une guerre sans relâche, dont on sait les vicissitudes sous les règnes obscurs des derniers Mérovingiens. Charles Martel la reprit avec vigueur. Pépin le Bref la continua : il crut Tavoir achevée, quand les Westphaliens, deux fois vaincus, consentirent à envoyer chaque année leurs députés à l'assemblée des Francs, avec un tribut de trois cents chevaux. Les traités, bientôt mis en oubli, ne préjudiciaient pas àTindépendance de la confédération saxonne. Couverte par trois fleuves, TEms, le Weser, et l'Elbe ; appuyée à l'ouest sur les Frisons, opiniâtres dans l'idolâtrie, elle avait derrière elle les peuples du Danemark, de la Suède et de la Norvège. Ces barbares, issus d'une même origine, unis par l'analogie des croyances et par le rapport des langues, formaient une Germanie païenne, immobile encore sur son territoire et dans ses mœurs * .

D'un autre côté, se constituait la Germanie chrétienne. Quatre évêchés couvraient la Franconie, la Hesse et la Thuringe : c'était le cœur du pays. Derrière cette première ligne, les Bavarois, les Alemans et les Francs occupaient les provinces romaines, dont ils avaient renouvelé la population. Au delà, venaient encore les Anglo-Saxons de Grande-Bretagne, les Visigoths dans les Asturies, les Lombards au pied des Alpes : toute une Ger-

i» Gregorius Turonenais, IV, 10, 14. Gesta Dagoherti^ 14. Continuât, ad Fredc^ir., \ 10.

te. OERM. II. 14

±k± CfiAPtTRB Vt.

manie émigrée, convertie, policée, au milieu des peuples latins. La mission de saint Boniface avait fondé l'Église d'Allemagne. L'avènement de Pépin l'avait affermie, en lui donnant pour appui la royauté renaissante chez les Francs. Gharlemagne devait achever l'entreprise en élevant un nouvel empire germanique, où il porterait le centre des affaires temporelles de la chrétienté.

Avec Gharlemagne,la puissance laïque se montre dans les affaires religieuses avec une vigueur et en même temps avec une mesure qu'elle n'avait jamais eues. Il ne faut méconnaître ni son intervention, ni les limites où elle se contint.

C'est une loi de la société chrétienne, que toutes les grandes actions religieuses s'y accomplissent par le concours des deux ordres dont elle est composée, le clergé et le peuple. Aussi, dès le moment où le pouvoir séculier se fit chrétien, il se trouva investi de ces deux fonctions : défendre l'Eglise contre ses ennemis extérieurs, maintenir Taccomplissement de ses lois au dedans. Ce fut le rôle de Constantin le Grand, compromis cependant par les hésitations qui gênèrent le commencement de son règne, et par les erreurs qui en gâtèrent la fin. Les temps barbares, en faisant beaucoup * oublier, avaient effacé les torts et rehaussé la gloire du premier empereur chrétien. On ne voyait en lui que le vainqueur de l'idolâtrie et le défenseur du concile de Nicée. On lui attribuait aussi la célèbre, mais fabuleuse donation,qui aurait fondé la souveraineté politique des papes ; et l'on avait retenu les

fortes expressions d'Eusèbe,qui l'appelait Tévêque du dehors et le protecteur des saints canons *.

En conférant le patriciat aux rois mérovingiens, les eùpereurs d^Orient leur avaient délégué la charge de protéger l'Église. C'est ce qui résulte du cérémonial et des formules de la cour byzantine pour l^investiture des nouveaux patrices. L'empereur leur donnait le manteau, l'anneau, la couronne d'or, et ajoutait ces mots : € Comme nous

< ne saurions nous acquitter seul de la charge qui « nous est imposée, nous vous accordons Thon-

< neur de faire justice aux églises de Dieu et aux « pauvres, vous souvenant que vous en rendrez « compte au souverain Juge *. »

Sans doute les rois des Francs ne purent pas longtemps se prévaloir du mandat qu'ils tenaient de ces Grecs, devenus le scandale de la chrétienté.

i. Féoelon, Discours pour le sacre de V archevêque de Cologne, 2. Cette formule, donnée par Paul Diacre, se trouve confirmée par un document inédit, je veux parler du manuscrit intitulé Gra^ phia aurese urbis Romœ, conservé à la bibliothèque Laurentium (Plut. 89, in-folio God. 41). J'extrûs de ce texte, que j« me propose de publier bientôt,le fragment qui suit : Qualiier patHcius fit faciendus...

« Dum autem venerit patricius, in primis osculetur pedes imperatons, deinde grenu, ad extremum osculetur ipsum. Tune osculetur omnesRomanofl circumstantes, et dicent omnes beneveniatis. « Nobis nimis laboriosum esse videtur concessum nobis a Deo mi- « nisterium nos solos procurare. Quocirca te nobis adjutorem « facimus, et hune honorem coneedimus ut ecclesiis Dei et « pauperibus legem facias, et ut inde apud altissimum Judicem « rationem reddas. » Tune induat ei mantum, et ponat ei in dextro indice annulum, et detei bambacinum propria manu scriptum, ubi taliter contineatur inscriptum : « £sto patricius, misericors et justus. » Tune ponat ei in capite aureum circulum, et dimittat eum. »

Mais, tandis que le mandat impérial expire, la papauté le renouvelle ; et Grégoire III, soutenu du consentement des Romains, défère à Charles Martel le titre de patrice, que Pépin accepte et communique à ses fils. C'est quand la royauté vient de se relever plus forte que jamais dans la maison carlovingienne, c'est trois ans après le sacre de Pépin le Bref, que le pape Etienne lui adressa cette lettre fameuse, où il fait parler l'apôtre saint Pierre : € Pierre apôtre, appelé par Jésus-Christ fils du

< Dieu vivant, et avec moi l'Eglise catholique, € apostolique, romaine, maîtresse de toutes les € autres, et Etienne, évêque de Rome, à vous « hommes très excellents, Pépin, Charles et Car- « loman, tous trois rois ; aux évoques, abbés, ducs, « comtes ; à toutes les armées et à tout le peuple « des Francs. -^ Moi, Pierre apôtre, ordonné par « la puissance divine pour éclairer le monde, je « vous ai choisis pour mes fils adoptifs, afin de dé- 4k fendre contre leurs ennemis la cité de Rome, le « peuple que Dieu m'a confié, et le lieu où je re- « pose selon la chair. Je vous appelle donc à déli- « vrer TEglise de Dieu, qui me fut recommandée € d'en haut ; et je vous presse, parce qu'elle souflFre « de grandes afflictions et des oppressions extrê- « mes... N'hésitez pointâmes bien-aimés, mais € croyez que je vous prie et vous conjure comme

< si j'étais présent devant vous : car, selon la pro- « messe reçue de Notre-Seigneur et Rédempteur, « je distingue le peuple des Francs entre toutes les f nations... Prêtez aux Romains, prêtez ^ vo5

€ frères tout Tappui de vos forces, afin que moi, € Pierre, vous couvrant tour à tour de mou patro- € nage en ce monde et en l'autre, je vous dresse € des tentes dans le royaume de Dieu *. »

Voilà le titre que Gharlemagne trouva dans Théritage de ses pères, et qui ne lui laissait de doute ni sur la grandeur ni sur la légitimité de sa mission. Ce fut le mérite de ce jeune prince de l'avoir comprise, et, dans toute la force de Tàge et dans tout l'éclat de la victoire, d'avoir voulu un autre appui que la victoire et la force. La religion, qui disputait son cœur aux passions désordonnées de la chair, arrachait son esprit aux vues hornées d'une politique barbare. Pendant qu'il cherchait à dompter la violence de ses penchants par la prière, par le jeûne, par les veilles saintes ; pendant que ses aumônes allaient jusqu'en Afrique et en Palestine soutenir la foi persécutée des populations chrétiennes, il se rendait à l'appel de saint Pierre, sauvait Rome des Lombards, et, en renouvelant la donation de Pépin, il fondait la liberté politique de l'Eglise. Il fondait «n même temps sa propre autorité en lui donnant un appui moral, en exerçant avec plus d'éclat qu'aucun de ses prédécesseurs cette fonc-

i. En citant la lettre écrite par le pape Etienne au nom de l'apôtre saint Pierre (D. Bouquet, V, 495), je me suis borné aux passages les plus décisifs. La critique moderne ne permet plus de considérer cette lettre comme une supercherie religieuse, ni même comme une vaine prosopopée. C'était l'usage de ce temps, dans la plupart des chartes où une église figuralV comme partie intéressée, de remplacer son nom par celui du saint qui en était le patron ou le fondateur.

tion de patrice qui n'était plus un vain nom, en acceptant les deux charges gui s'y attachaient, affermir la chrétienté au dedans, l'étendre au dehors : et, comme les grands devoirs font les grands hommes, le premier fit de lui un législateur, et le second un héros *.

Premièrement, il affermit le christianisme dans ses États par des moyens que huit siècles d'expérience lui enseignaient. Quarante assemblées tenues sous son règne, souvent en sa présence, presque toujours sous son impulsion, maintinrent le dogme et la discipline. Parmi ces assemblées, les unes furent expressément ecclésiastiques, comme le concile national de Francfort, où l'on traita les questions de l'adoptianisme et du culte des images, ou bien comme les nombreux synodes qui rassemblaient le clergé de chaque province pour délibérer de ses devoirs et de ses besoins. D'autres fois, les grands de la nation étant convoqués, les évêques et les prêtres conféraient entre eux des affaires spirituelles, tandis que les comtes réglaient séparénient les préparatifs de la campagne prochaine. Les décisions prises par les prélats étaient revêtues de la sanction du prince^ et paraissaient marquées de son sceau, dans les célèbres ordonnances qu'on appela du nom de Capitulaires. Parmi les soixantecinq actes qui composent ce recueil, sur un nombre de onze cent cinquante et un articles, quatre cent soixante dix-sept touchent aux matières de reli-

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