‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 7 sur 29 · Eginhard · texte numérisé non relu

Eginhard

gion. La royauté y intervient donc sans scrupule ; mais on s'est trop hâté d'en conclure sa suprématie en affaires religieuses \

Premièrement, la royauté ne dissimule ni Torigine de ses droits, ni les limites qu'elle leur donne: « Charles, par la grâce de Dieu, roi et administra- € teur du royaume des Francs, défenseur dévoué € de la sainte Église et auxiliaire en toute chose du

< siège apostolique^ nous rendant aux exhortations

< de tous nos fidèles, et particulièrement des évê-

< ques.et des autres prêtres, nous avons arrêté les

< résolutions suivantes. » Ces résolutions ne sont elles-mêmes que les canons des anciens conciles rappelés à la mémoire du clergé et du peuple, ou encore des mesures prises pour en assurer l'exécution. Le célèbre capitulaire de 804 le déclare solennellement : « Il nous a plu de solliciter votre « sagesse, ô pasteurs du Christ, conducteurs de « son troupeau et resplendissants luminaires du « monde, de peur que le loup infernal ne dévore

< ceux qu'il trouvera transgressant les règles cano- « niques et les traditions des saints conciles. . . C'est « pourquoi nous avons joint aux présentes plu- « sieurs articles extraits des canons, qui nous ont « paru plus nécessaires. » Suivent cinquante-neuf passages des conciles de Nicée, de Chalcédoine, d'Antioche, d'Ancyre,de Sardique, de Gangres, de Carthage, de Néocésarée, et des déci'ets des papes

1. Cf. Schannatl Concilia GermanUe; Binterlm; Gesohichte der d, Concilien, t. II; Guizot, Histoire de la civilisation en France t. II.

Léon, Siricius, Innocent et Gélase. Toute la législation ecclésiastique des Capitulaires n'est que l'application de ces maximes antiques au besoin des temps. Elle se propose, d'une part, l'extirpation du paganisme; de l'autre, la réforme du clergé. En punissant l'ignorance chez les prêtres, en leur interdisant la chasse, les armes, les cours de justice; en sanctionnant l'immunité des biens et des personnes ecclésiastiques, Télection des évèques par le clergé et le peuple, les droits des métropolitains sur leurs suffragants et des évèques sur les clercs, on rendait à l'Église le savoir, la pureté, la liberté, la régularité, tout ce qui pouvait en faire une société puissante, et l'armer contre les entreprises des rois. On n'a point coutume de traiter ainsi un corps dont on veut rester maître ; les empereurs byzantins agissaient autrement, et je ne reconnais pas là cette souveraineté du prince sur les choses sacrées, qu on a cru trouver dans le texte des lois carlovingiennes '.

1. Capitul,, 769, apud Pertz. « Karolus, gratia Dei rex regnique Fratieorum rector, et dévolus sanctaB Ecclesiœ defensor, atque adjutor in omnibus apostolicse sedis, hortatu omnium fidelium nostrorum, et maxime eplscoporum, ac reliquorum gacerdoium, etc. » Capitula eccleaiast., 804, Pertz. « Quapropter placuit nobis vestram rogare solertiam, o pastores Ecclesiarum Christi et ductores gregis ejus, et darissima mundi luminaria... ne lupus insidians aliquem canonicas sancUones transgredientem, vel patemas traditiones universalium conciliorum excidentem, quod absit, inveniens devoret. » Cf. Capitul., 769, 779, 804, et particulièrement Capilul.. 1. ann. 803 : « Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nomine sancta Ecclesia suo liberius potiretur honore, assensum ordini ecclesiastico prœbuimus, ut scilicet episcopi per eleclionem clericorum et populi, secundum statuta canonum de propria diœcesi, remota personanim et munerum acceptione, ob vit» meritum et sapientis donum eligantur. »

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Uesprit de la législation se manifeste dans le gouvernement qui rapplique. Celui de Gharlemagne ne passe pas les bornes du pouvoir temporel, il exécute sans innover, et, en. même temps qu'il protège, il obéit. Tous les grands évèques de son temps entrent dans ses conseils : Leidrade de Lyon, Amalaire de Trêves, Wulfaire de Reims, Hildebald de Cologne, Riculfe de Mayence, Arnon de Salzburg. Si les instru.ctions des Jlfmi Z>omtmW touchent aux affaires ecclésiastiques en même temps qu'aux civiles, ces commissaires, envoyés deux par deux dans les provinces sont tirés des dc^x ordres, un comte et un prélat. La surveillance qu'ils exercent ne préjudicie point à la juridiction régulière des évêques, des métropolitains et des synodes. Les questions litigieuses parcourent le cercle des tribunaux canoniques,jusqu'au Saint-Siêge.L'hérésie des adoptianistes est déférée au pape : ses légats assistent au concile de Francfort ; c'est à lui que le clergé franc propose ses objections contre le deuxième concile de Nicée, et ses motifs pour la suppression des chorévêques ; c'est à lui qu'on renvoie les démêlés des évêques de Tarentaise et

M. Guizot {Histoire de la civilisation en France^ XXVP leçon) attribue à Gharlemagne la souveraineté en matière religieuse. Il ne suffît pas, pour établir un fait si considérable, de deux anecdotes du moine de Saint-Gall, dont les récits ne font pas toujours foi en histoire; ni de deux actes de Lothaire et de Garloman, qui se rapportent à une époque de désordre, où il ne faut plus chercher les saines maximes du gouvernement carlovingien. Encore moins fallait>il s'appuyer des formules respectueuses dont les évêques des Gaules usèrent quelquefois envers le grand roi qui fut leur bienfaiteur. Toute l'argumentation de M. Guizot, ordinairement si grave et si fondée, n'a pas ici d'autres bases.

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d'Embrun, qu'on s'adresse pour l'exemption de la résidence épiscopale. Telle était déjà la puissance des clefs de saint Pierre. Gharlemagne la servit en propageant la liturgie romaine dans toutes les églises des Gaules, « parce que Teau, disait-il, est plus pure « à la source qu'au milieu du ruisseau. » Il professait une déférence filiale pour ce vieillard désarmé qui siégeait au Vatican ; il écrivait à Léon III : € Comme j'avais cpnclu avec votre € devancier le pacte d'une paternité sainte, je € désire garder la même alliance avec votre Béati- « tude. . . , afin que le siège très saint de TËglise € romaine, Dieu aidant, soit toujours servi par mon € dévouement sincère. Car c'est notre devoir, sous € le bon plaisir de la miséricorde divine, de protège ger partout la sainte Eglise du Christ, en la défende dant au dehors par les armes contre les incursions « des païens et les ravages des infidèles, en Taffer- « miissant au dedans par la profession de la foi « catholique \ >

D'un autre côté, les papes font sentir une autorité qui n'en est pas à établir ses titres. Ils rappellent comme une antique maxime la prérogative du

1. Concilium Francfort., ann. 794. L'affaire des chorévêques une des plus gn^aves de ce temps, fut agitée au concile d'Aix-la- Chapelle en 802 ; on a de cette assemblée un capitulaire en sept articles. Gharlemagne s'y explique ainsi : « Quod jurgium quum enucleatius discutere voluissemus, placuit nobis ex hoc apostolicam sedem consulere, jubente canonica auctoritate, atque diceote : Si majores caussB in medio fuerint devolutse ad sedem apostoUcam, ut sancta synodus statuit et beata consuetudo exigit, incunctanter referatur. » Monachus Engolism, : « Quis purior est au quis meUor: aut fons vivus, aut rivuli ejus longe deourrentes? » Cf. EpistoL 1 Garoli M. ad Leonem pp.

CâAftLEMAGN£ ET USS SAltONS iSl

siège apostolique, « à qui il appartient de juger de € toutes les églises, sans qu'il soit permis de juger € de son jugement. > En conséquence, le prince est exhorté à maintenir la liberté des élections épiscopales, à réprimer les prélats qui portent les armes séculières, à prendre garde que ; < les évê- € ques et les prêtres, couverts du casque de la foi € et de l'armure du salut, vaquent à la prière et € au service spirituel des peuples ». Ces termes contiennent tous les pouvoirs dont Chairiemagne usa dans les affaires religieuses. On y voit comme une délégation que le pontife ne cesse pas de renouveler depuis le jour où il remit au prince le livre des canons» et que le prince ne cesse pas de reconnaître quand il les fait exécuter dans ses Etats. Rome se montra satisfaite de la loyauté de son mandataire. Elle ne crut pas avoir assez fait de lui dé^ cerner des titres, de lui dresser des statues : elle permit plus tard qu'il fût honoré du culte des saints ; et ce fut lui qu'elle proposa, comme le type glorieux de la souveraineté chrétienne, à l'imitation des rois. La mission religieuse de Gharlemagne, aussi bien que celle de saint Boniface, émane donc de la papauté. L'un parut chez les Francs comme la parole vivante du siège apostolique ; l'autre, comme la main armée pour protéger la parole : tous deux prenant à Rome le pouvoir, mais tous deux Germains par le génie com*me par le sang *.

i. EpistoL XXXIV, Hadrii^ai pp. ad Carolum M. : « Qu© de

ibi GHAPITAE \té

Tandis que TÉglise d'Allemagne s'affermiâsait au dedans, elle avait besoin d'être défendue au dehors. La Germanie païenne se tenait toujours en armes : les incursions, les meurtres, les incendies, désolaient la frontière. Il fallait donc que les Francs en vinssent aux mains avec les Saxons, et qu'ils restassent maîtres pour rester en repos.

La guerre de Saxe fut une croisade. Ce caractère se laissait déjà voir dans les expéditions militaires des Mérovingiens chez les ariens du Midi ; il reparaît dans les combats de Charles Martel contre les SaiTasins ; il éclate dans les guerres de Charlemagne. La tradition populaire les représentait ainsi ; elle avait fait du grand empereur le premier des croisés. Les épopées chevaleresques célèbrent ses conquêtes au pays des infidèles ; et quand Pierre TËrmite entraînait les populations au cri de Dieu le veut! le bruit se répandit que Charlemagne allait sortir de son tombeau d'Aix-la-Chapelle et prendre le commandement de l'armée chrétienne. Ce bruit n^était point sans fondement : Charlemagne avait ouvert laguerre sainte contre l'islamisme et l'idolâtrie. Plus tard, en même temps qu'elle se

omnibus ecdesiis fas habeat judicandi, neque ouiquam liceat de ejus judicare judicio. Cf. Epist, XL.

L'idée d'une légation ecclésiastique, conférée à un prince laïque, n'a rien de contraire à la tradition de l'iLglise. Les rois des Deux- Sicilos ont été et sont encore légats du Saint-Siège dans leurs États, et en cette qualité, ils ont un trône en face de celui de l'archevôquô dans l'église de Montréal. — Je trouve encore cette formule dans un capltulaire de 803 : «. Apostoliva auotorilaie et moltorum aanc* torum epltcoporum admonilione instructt... »

traosportait en Orient^ elle continua dans le Nord. Durant tout le moyen âge, on prit la croix en Allemagne contre les païens de la Baltique. Le champ de bataille reculait, l'intérêt n'avait pas changé. Au reste, les écrivains du huitième siècle jugèrent la lutte où ils assistaient : ils y virent autre chose qu'une querelle de frontières. « L'Éternel, qui^, dans sa miséricorde, veut le salut du genre humain, avait connu que rien ne pouvait adoucir la dureté des Saxons ; et, afin de les forcer à subir le joug doux et léger du Christ, il leur donna pour maître et docteur de la foi le glorieux Charles, qui les domptant par la guerre, sinon par la raison,, devait les sauver malgré eux * . » Avec lui mar-

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