‹ La civilisation chrétienne chez les FrancsChapitre 8 sur 29 · Poeta Saxo, ad ann · texte numérisé non relu

Poeta Saxo, ad ann

0 pie tas beoedicta Dei, quse vult genus omne Humaaum fieri salvnm I Quia noverat liujus Non aliter gentis moUiri pectora posse, DUceret ut cervix reflectere dura rigorem logenitum mitique jugo se subdere Ghristi, Ob boc doctorem talem fideique magistrum, Scilicet insignem Garolum donavit eisdem. ' Qui belle premeret quos non ratione domaret. Sicque vel invites salvari cogeret ipsos.

Wittiklnd, Chronic,^ 15: « Magnus vero Garolus. .. Considérabat... Ûnitimam gentem nobilemque vanoerrore retioeri nonoportere, modis omnibus satagebat quatenus ad viam veraro duceretur, et nunc blanda suasione, nunc bellorum impctu, ad id cogebat. » Eginbard explique les causes politiques de la guerre, Vita Caroli Magni : « Suberant et causae qusB quotidie pacem conturbarepoterant, termini videlicet nostri et illorum pêne ubique in piano contigui, praeter pauca loca in qnibus vel silvsB majores, vel montium juga... in quibus caedes etrapinae vel incendia vicissim fieri non cessabant ; quibus adeo Franci sunt irritati, ut non jam vicissitudinem reddere, sed apertum contra oos bellum susci père, dignumjudicaren t. »

f54 CHAPITRE VI.

chait la nation des Francs : € Illustre, forte sous les armes, aimée du Christ, qui dirigeait ses chefs dans les voies de la piété, bénie des saints martyrs, do-nt elle avait enchâssé les ossements dans Tor et les pierres précieuses.» Les Francs avaient aussi le suffrage du siège de saint Pierre, déjà secouru par leurs armes, le concours des peuples nombreux qu'ils tenaient sous leurs lois, et les vœux deTOceident catholique, qui les voyait partout sur la brèche pour la défense de sa foi et de sa liberté. Toute la chrétienté était derrière eux.

Du côté opposé paraissaient les Saxons, restés eomme les derniers des Germains devant Finvasion des mœurs étrangères, et la défection successive de tant de tribus qui se faisaient chrétiennes. Ils combattaient avec toute la grandeur d'une cause désespérée, pour l'indépendance du sol, pour les traditions des ancêtres, pour les mystères trahis de Woden, de Dunar et de Saxnot. Us se défendaient dans leurs foyers^ dans un pays dont ils avaient toutes les ressources et tous les souvenirs, au cœur des mêmes bois où périrent les légions de Varus. Les noms des lieux en conservaient encore la mémoire. On y montrait le camp des Romains (Feldrom), Idi montagne d'Arminius (BLerminsherg) ^ la plaine de la Victoire (Wintfeld), le ruisseau des Os (Knochenbach), et le ruisseau du Sang (Rodenbeck)\ Le génie de ces temps glorieux revivait en la personne de Witikind, fils de Wemeking,

1 . Ces noms de lieux se conservent encore. Cf. Grimm, Deutsche Mythologie, Reichard, Germanien.

chef des peuplades du Nord. Ce guerrier apportait, avec son épée et sou talent militaire, Talliance de Siegfried, roi de Danemark, dont il avait épousé la sœur, et de Ratbod,chef des Frisons. Les Saxons, soutenus par ces intrépides voisins, n'étaient peutêtre pas sans intelligence avec les mécontents de la Bavière et de la Lombardie. Ils touchaient à l'orient les Slaves, les Avares, idolâtres et barbares comme eux, et tous les flots de ces grandes migrations qui partaient des steppes de TAsie, et, ne trouvant pas d'obstacle dans les plaines de l'Europe centrale, venaient se jeter sur la frontière des Francs. Ainsi la Saxe avait à sa suite tout le paga^nisme, c'est-à-dire le monde presque entier, où les chrétiens tenaient encore si peu de place. Dès lors on ne s'étonne plus de trente-deux ans de combats : il y allait de toute la religion, de toute la civilisation, de tout ce que furent nos pères, et de ce que nous serions un jour.

Vers ce temps-là, un religieux nommé Liafwin, qui prêchait TEvangile sur les bords de TYssel, résolut d'annoncer la foi aux Saxons, et se rendit à l'assemblée générale de Marklo. Au jour solennel, les députés de la confédération étant réunis, quand les sacrifices allaient commencer, il s'avança, revêtu de ses habits sacerdotaux, portant dans ses mains la croix et TEvangile. « Les idoles que vous « adorez, dit-il, ne vivent ni ne sentent; elles sont € les ouvrages des hommes, elles ne peuvent rien, « ni pour elles ni pour autrui. C'est pourquoi le « seul Dieu, bon et juste, ayant pris vos erreurs en

€ pilié, m'envoie parmi vous. Que si vous ne re- « noncez pas à l*iniquité, je vous annonce un mal- « heur que vous n'attendez point ; car ie Roi des « ci eux a ordonné d'avance qu'un prince fort, pru- € dent, infatigable, viendrait, non de loin, mais « de près, tomber sur vous comme un torrent, < afin d'amollir la férocité de vos cœurs toujours « durs, et de faire courber vos fronts orgueilleux. « D'un seul effort il envahira la contrée, la dévas- « tera par le fer et par le feu, et il emmènera vos « femmes et vos enfants en esclavage. » A ces pa-rôles, la foule indignée s'émut, et poussa de grands cris ; plusieurs coupaient déjà des pieux qu'ils aiguisaient afin de percer le profanateur, quand l'un des chefs, nommé Buto, montant sur un lieu élevé, s'adressa à la multitude : « Ecoutez, dit-il, « vous qui êtes les plus sages. 11 nous est venu «souvent des ambassadeurs des peuples voisins, « Normans, Slaves ou Frisons ; nous les avons « reçus en paix, et, après avoir entendu leurs mes- « sages, on les a renvoyés avec des présents. Ce- « lui-ci est l'ambassadeur d'un grand Dieu, et vous « voulez le faire mourir ! » Ces paroles sauvèrent le prêtre. Il se retira sain et sauf, et bientôt après parut le vengeur qu'il avait prédit*.

iVita, Lebuiaif apud Pertz, t. II. Les historiens modernes ne se sont pas attachés h embrasser tous les détails de cette guerre de Saxe, qui tient une place considérable dans Thistoire religieuse et politique de la Germanie. En réunissant les traits épars dans les chroniques et les annales contemporaines, avec les couleurs poétiques données par la tradition populaire, j'ai essayé de recomposer le tableau. Mais déjà M. Mignet, dans son excellent mémoire, avait reconnu toute l'importance historique de ce grand fait d'armes.

Au printemps de l'année 772, le champ de mai fut convoqué à Worms.Le roi Charles y exposa ses desseins. Il méditait depuis quelque temps comment il pourrait acquérir au Christ cette nation saxonne^ qu'on disait si cruelle, si ennemie des hommes, si attachée aux faux dieux. Il sollicitait sur ce point le€ons€il des gens d'Église et le secours de leurs prières. Puis, rassemblant une grande armée, après avoir invoqué le nom du Christ, il partit pour la Saxe avec les évêques, les abbés, les prêtres, docteurs et prédicateurs de la foi, qui voulaient imposer la douce loi du Christ à ce peuple engagé dans les chaînes du démon depuis le commencement du monde. Il entra donc dans le pays de Westphal, pénétra jusqu'au Weser,s'empara d'Eresburg, et renversa la colonne qu'on y honorait sous le nom d'Irminsul. Les trésors ramassés dans ce lieu furent livrés au pillage. L'armée se reposa trois jours ; et, comme au bout de ce temps elle commençait à souffrir de la soif, une source abondante jaillit tout à coup du lit desséché d'un torrent voisin. Il sembla que Dieu confirmait la victoire par ce signe, et que les ennemis la reconnaissaient par leur soumission. Ils donnèrent douze otages : le roi leur laissa des prêtres, et revint dans son manoir paternel de Héristal jouir en paix d'un succès si facile *.

1. Vita S. Sturmi : « Rex vero Carolus, Domino semper dévolus, quum ipse christianissimus esset, cogltare cœpît qualiter gentem hanc acquirere Christo qiiivisset, > etc. Eginhard, Annales ad ann, 772. Poeta Saxo, ibid.

Ad patriam rediit magna cum prosperitate.

Mais^ ]'année suivante, tandis que Charles descendait en Italie pour mettre fin au royaume des Lombards,les Saxons se soulevèrent, chassèrent les missionnaires, mirent la Hesse à feu et à sang et vinrent brûler Téglise de Fritzlar. C'était la première fondation de saint Boniface. Quand les barbares approchèrent, la torche à la main, une terreur religieuse les saisit ; ils se retirèrent en désordre ; plusieurs dirent ensuite qu'ils avaient vu deux jeunes hommes vêtus de blanc, défendre les portes du sanctuaire *. Bientôt après, Charlemagne reparut, trois armées le précédèrent en Saxe, et dévastèrent le pays. Lui-même, au commencement de 775, vint tenir le champ de mai à Duren, traversa le Rhin, prit le lieu fortifiée de Sigeburg, mit garnison dans Eresburg, força le passage du Weser auprès du mont Brunesberg, battit les barbares, et pénétra jusqu'à TOcker, oik les chefs du pays d'Ostphal lui livrèrent leurs otages. Retournant ensuite sur ses pas, il trouva les hommes d'Engern venus à sa rencontre pour faire les mêmes soumissions. Mai s ceux de Westphal opposèrent une résistance plus opiniâtre. Un soir, à la faveur de l'obscurité, leurs guerriers se mêlèrent aux fourrageùrs d'un corps franc détaché sur le Weser. Entrés dans le camp, ils attendirent l'heure du sommeil et se jetèrent sur les chrétiens endormis. Ceux-ci, revenus de la première surprise, firent face, et soutinrent tous les assauts, jusqu'à

1. Eginhar, Annales, ad ann, 774. Cf. Annales Laurissenses et Fuldenses ad ann. 774, et surtout Annales Francor., ibid.

ce que Parmée royale vînt les dégager ^ Les Westphaliens demandèrent la paix et la reçurent une seconde fois : les vainqueurs connurent qu'ils auraient besoin d'une longue patience.

En effet, la nouvelle étant venue que le roi repassait les Alpes afin de réprimer le soulèvement des Lombards du Frioul, les Saxons reprirent les armes, s'emparèrent par stratagème d'Eresburg, dont ils rasèrent les retranchements, et assiégèrent Sigeburg. Mais ces bandes irrégulières n'avaient ni la science ni la discipline des combats. Les pierres que leurs machines faisaient pleuvoir retombaient sur leurs tètes ; ils crurent voir dans les airs des boucliers de feu qui protégeaient la garnison*. L'épouvante se mit dans leur camp ; une sortie vigoureuse acheva la dé-

1. E^inhard, Annales ^ ad ann, 775, Poeta Saxo, ad ànn. TTS. il faut lire, dans cette chronique en vers, la surprise du camp chrétien par les Saxons. C'est un des rares passages où la sécheresse du récit s*anlme et prend couleur.

Pars subvectat onus viridis simul utraque fœni.

Sic introgressl Francorum castra dolosi,

Quod vi non poterant egerunt arte. Sed olim

Est dicium : « Dolus an virius qiiis in hoste requirat? »

t. Eginhard, Annales, ad ann. T76, et 'surtout Annales Francorum et Annales Berliniani : « Et, Deo volente, petrari» quas prseparaverant plus illis daronum fecerunt quam illis qui infira castnun residebant. Videntlbus multis tam a foris, quam etiam et dflânias,ex qulbus muiti manent usque adhuc; et dicunt rldisse se instar duorum scutorum colore rubeo flammantes et agitantes supra ipsam ecctosiam. » — Suivant ce récit, la terreur panique des Saxons se déclara sous les mui*sd'Ëresburg; mais, selon toutes les chroniques, Eresburg fut pris et Sigeburg sauvé. Je conjecture donc qu'il y a eu confusion de lieu.Cf. Hegino, Chronic, Saxon., ad ann. 116.

Î6e CHAPITRE VI.

route. En même temps Charles revint d'Italie, tint l'assemblée ordinaire à Worms, et s'avança jusqu'à la Lippe, où il ne trouva plus que des suppliants. Il les reçut en grâce, bâtit la forteresse de Lippstadt aux sources du fleuve, releva Eresburg, et, après avoir passé l'hiver à Héristal, il revint, au printemps de 777, convoquer les nobles et tout le peuple de Saxe à Paderborn. C'était le plus beau lieu de la Westphalie. Des sources jaillissantes y arrosaient les terres d'un riche manoir. Le roi des Francs, entouré de ses prélats et de ses comtes, déploya toute la pompe guerrière des champs de mai* Ce fut là qu'il voulut recevoir les envoyés des Sarrasins d'Espagne, venus pour solliciter le secours de ses armes. Il semble que ce grand spectacle frappa les Saxons. Les hommes libres, réunis sous la conduite de leurs chefs, jurèrent obéissance, et se soumirent à perdre leur territoire et leur liberté, s'ils violaient la foi promise. Une grande multitude, renonçant aux idoles, demanda le baptême. On vit des troupes innombrables d'hommes, de femmes et d'enfants descendre dans les rivières. Les blonds néophytes, couverts de vêtements blancs, sortaient des eaux au chant des cantiques. A leur tête, les prêtres et les moines allaient poser la première pierre des églises dans les forêts purifiées ; et, pendant plusieurs mois, le récit de la conversion de la Saxe consola le monde chrétien '.

i. Annales Francorum^ Eginhardi, etc., Chronic, Biçissac,

GHARLEMAGNE ET LES SAXOMS. 261

Au moment où les Saxons semblaient se résigner à la conquête, ils firent le dernier effort que la liberté pïit arracher à des barbares; et, pour combattre encore une fois, ils se disciplinèrent. Les forces divisées se réunirent; ces ;hommes qui n^avaient que la passion des armes, obéirent à un chef qui en savait le métier. L'apparition de Wittikind ouvrit la seconde période de la guerre, et donna un adversaire à Charlemagne. Seul de tous les chefs, il n'avait rien juré; mais, suivi de quelques-uns des siens, il s^était retiré auprès de Siegfried, prince des Danois. C'était là qu'il attendait un temps meilleur, quand le bruit de la défaite de Roncevaux se répandit dans le Nord : on ajoutait que Charlemagne avait péri avec ses preux au pied des Pyrénées. Alors Wittikind se montra en Saxe, souleva les tribus, prêta à leurs efforts l'unité d'un grand dessein, et leur assura l'alliance des peuples de la Frise et du Danemark. Les barbares se jetèrent sur la Hesse et la Thuringe, brûlant les manoirs et les églises, portant partout le pillage et la mort. Les religieux de Fulde, qui virent de loin les flammes, chargèrent sur leurs épaules la châsse de leur père saint Boniface, sortirent du monastère, et allèrent camper à deux journées de

ad ann. Til. Vita. Stut*mi, Poeta Saxo, ad ann. eumdem,

Tanto concilio locus est electus agendo, Quem Pathalbrannon vocitant : quo non habet ipsa * Gens alium naturali plus nobililate Insignem, qui praecipue redimitus abundat Footibus et nitidis et pluribus, et trahit inde BarbaricaB nomen linguœ sonnone vetustum.

dislance, vers le sud. L'invasion s^étendit sur la rive gauche du Rhin, depuis Deutz jusqu'à Coblenlz, et la Germanie tout entière parut échapper à la puissance des Francs. Mais Charlemagne vivait; ses ordres arrivèrent : les Francs orientaux et les Alemans se levèrent en masse, repoussèrent Tennemi, et lui firent essuyer une défaite sanglante. Au printemps de 779, le roi marcha en personne contre les Westphaliens, les battit à Bochold et reçut leur soumission, qui entraîna celle de TOstphal et de TEngern. L'année suivante, il parcourut le pays jusqu'à FElbe, où il campa. Wittikind était retourné chez les Danois ; les bap-* têmes solennels recommençaient : une multitude immense avait demandé Teau sainte à Horheim. On crut s'assurer des peuples par l'occupation [systématique du territoire. [11 fut divisé en districts, où Ton mit des évêques, des prêtres, des abbés. Le roi leur donna des terres; mais Dieu seul pouvait leur donner les âmes .

1. Annales Francorum, 778. Annales Eginhardi. adann. 777, 778. Poeta Saxo, Chronic. Moissacense^ 778. Viia S, Slurmi ; « Adsumpto sancti martyris corpore de sepulcro, in quo annos XXIVposltus fuerat, cum univeriisfamulis Dei, proficiscicœpimus. >► Annales Françorum : « Tune prsedantes secus Ehenum et multas malitias facientes, ecclesias Dei inceudentes, in sanctemoniaIlbu& grassati, et quod fastidium generaret enumerandi. »

Poeta Saxo, ann. 778 :

Cunctas quas poterant villas invadere flammis.

Annales Françorum i Eginhardi j etc., ad ann, 780. Le tiexte décisif pour fixer la première organisation ecclésiastique du pays est dans la Chronique de Moîssac, ad ann, 780 : « Di^isit ipsam pa> triam inter episcopos, presbytères et abbates, nt in ea habitarent

CHÂRLEMÀGNE ET LSS SAXONS. 16 S

Deux ans s'écoulèrent. En 782, les Slaves sorabes envahirent rAllemagne sur plusieurs points. A la faveur du tumulte, Wittikind, qui, du fond de son asile, entretenait le ressentiment des Saxonsi, reparut chez eux. Ils se souvinrent de leurs anciens dieux, de leur vieille indépendance, et ils reprirent leurs longs couteaux. Les troupes franques, mal commandées, furent défaites dans la vallée du Soleil (Suntal), au bord du Weser. Deux missi dominicij quatre comtes, vingt seigneurs et la moitié des soldats périrent dans la mêlée. En même temps les missionnaires furent chassés ou mis à mort, les chrétiens persécutés, et les ravages s^étendirent encore une fois jusqu'au Rhin. La longanimité de Charlemagne était à son terme ; il agit en juge, et traita les vaincus en rebelles. Une assemblée fut convoquée à Verden sur TAller, à Tefifet d'informer sur les causes de la révolte. Les nobles Saxons s'y rendirent, accusèrent Wittikind contumace, et livrèrent ses complices, au nombre de quatre mille cinq cents. Dix ans de combats avaient irrité les esprits. On considérait les serments quatre fois violés, tant de villes dont les ruines fumaient encore, tant de chrétiens égorgés

sans défense: on connaissait les fureurs de ces

barbares, leur passion du sang^ leurs sacrifices humains. Les coupables, jugés par les chefs de

et praBdicarenft. » — C'est à tort que l'on a compté saint Sturm parmi les évoques établis par Charlemagne. Le pieux abbé de Fuldo était mort l'année précédente à Eresburg, entre les mains d*un m<^decln du roi, dont le moine biographe se plaint fort.

Î64 CHAPITRE VF.

leur nation, en cours de justice, selon la loi cornmune des Germains, qui punissait de mort les traîtres, furent décapités le même jour. Mais le nombre des condamnés devait les absoudre et soulever les contemporains, comme la postérité, contre rhorreur, de cette exécution *. Les familles et les tribus s'armèrent pour venger leurs morts. Toute la Saxe se leva, et trouva Wittikind pour la conduire. La guerre fut sans quartier. Une grande bataille se livra auprès de Detmold. Les historiens

1. Le récit détaillé de la bataille de Suntal se trouve dans les Annales attribuées à Eglohard et dans le poète saxon qui les suit, ad ann. 782.

Ibi protinus atrox

Conserltur fundens ingentem pugna cruorem, Francorumque truci proceres sunt caede necati. Régis legatis praeclari quatuor illis •ExstlQcti comités cum viginti venerandis, Nobilibusque vlris aliis bac clade peremptis. At reliquus bello populus consumptus in UIo Conseri numéro nequit...

Interfectus Adalgisiis pariter quoqne Geilo.

Cf. Vita S. Willehadi. — Le massacre de Verden est le scandale de la vie de Cbarlemagne. M. Ampère a contré les doutes qu'on pourrait soulever sur la réalité de l'exécution {Histoire littéraire^ t. III). Nous croyons cependant comme lui que le fait subsiste, et nous n'avons garde de le justifier. Seulement il importait d'en maintenir le caractère, et d'y voir ce que virent les contemporains, un procès criminel, et non pas une boucherie de prisonniers. Cf. Annales Francorum, Eginhardi^ PoetaSaxo, ad ann. 782.

Quem quum primores ejusdem gentis adissent,

Ulud se certo'non commlsisse probantes.

Et rex auctores facti perquireret, una

Esse reum clamant Witikindum criminisiiujus...

Tradita snnt sane reliquorum bis duo letho

Millia quingentique viri, qui tara grave bellum

Illius contra Francos gessere suasu...

des Francs leur attribuent la victoire ; mais ils conviennent qu'elle leur coûta cher. Une tradition rapporte que les chrétiens vaincus se retirèrent précipitamment jusqu'au Mein, et qu'ils cherchaient en vain à passer le fleuve, quand une biche, se jetant devant eux, leur montra le gué. On appela ce lieu le Gué des Francs : Francfort, La tradition est fabuleuse, mais elle atteste qu'aux yeux des peuples la fortune de Charlemagne parut chanceler. Cependant ses armées, grossies de nouvelles recrues, écrasèrent les Saxons au bord de la Hase. Pendant deux ans il parcourut le pays dans toutes les directions, incendiant les récoltes, les hameaux, «les lieux fortifiés; il s'avança deux fois jusqu'à l'Elbe, et passa l'hiver de 785 à Eresburg. Alors, voyant les ennemis épuisés, il leur offrit la paix *. De nobles Saxons allèrent porter à Wittikind, au delà de l'Elbe, les propositions du roi. Le guerrier défiant exigea des otages, et, les ayant reçus, il se rendit .avec Alboin, son compagnon d'armes, à Attigny, où il demanda le baptême. Cet exemple entraîna la Saxe, et la Frise l'imita. Charlemagne connut que ses desseins étaient accomplis. 11 écrivit à Offa, roi des Saxons, pour lui annoncer une conversion qui faisait la joie de son règne. Le pape Adrien en reçut la nouvelle; il répondit en « rendant des actions de grâces à la clémence € divine, parce que les nations païennes, rangées

1. AnnaleB Eginhardi et Poeta Saxo, ad ann. 783, etc. Grimm. Deutsche Sagen^ t. II. Annales Eginhardi et Poeta Saxo, ad ann,

€ SOUS la puissance du roi^ entraient dans la « grande religion ». Pour louer Dieu d'une si éclatante victoire, il ordonnait trois jours de processions solennelles dans toutes les contrées habitées par les chrétiens *. L'imagination des peuples s'empara de ce grand événement. On racontait qu'aux jours de fêtes solennelles, Charlemagne avait coutume de faire distribuer une pièce d'argent à chacun des pauvres qui se rassemblaient à sa porte. Or il arriva que, le jour de Pâques,

1. GaroU M. Eplst. I, ad regem Offam : « Duces cpie Saxonise... Wittlk'mdus et ÂU)oln, cum fere omnibus incolis Saxonise, baptismatls Busceperunt sacramentum, Domino Jesu de cetero famulaturi. » EpUt, XXVI Hadriani pp. ad Carolum M : « Unde nlmis amplius divlnae clementiae retulimus laudes, quia nostris vestrisque temporibus, gentes paganorum in veram et magnam deduct» reUgionem atque perfectam fidem, vestris regalibus substernuniur ditionibus... ut,., maximum fructum in die judicii ante tribunal Ghristi de eorum animarum salute offerre mereamini dignisslmum munus, et pro amore animarum lucra inflnita mereamini adipisci in regno cœlcsti. »

Je rattache ici une anecdocte du moine de Saint-Gall, où l'on volt au vif rimpression que cette grande guerre avait laissée dans l'âme de Gbarlemagne, et en même temps llncroyable ignorance de la cour byzantine, devenue étrangère à toutes les affaires d'Occident. « Comme donc Charlos avait envoyé des députés au roi de Constantinople pour l'entretenir de la guerre de Saxe, le prince leur demanda si le royaume de son fils Charles était en paix. Le principal des envoyés ayant répondu que tout était paciGé, hormis les frontières, toujours inquiétées par les invasions des Saxons, cet homme endormi dans la mollesse s'écria : « Fil « pourquoi mon fils s'épuise-t-il contre des ennemis sans nom et « sans force? Tiens, je te fais présent de cette nation, avec tout « ce qu'elle possède, t» Ce que l'envoyé ayant rapporté au très belliqueux Charlos, celui-ci repartit en riant : « Il t'am*ait rendu « plus riche, s'il t'eût fait présent d'un caleçon pour le voyage. » — Remarquez aussi les prétentions réciproques des deux empires. Le Byzantin traite Gharlemagne de fils, c'est-à-dire d'inférieur. Le moine allemand ne reconnaît qu'un rot de Constantinople, les Francs ayant hérité du titre impérial. Monach. S. GalLy II, 5.

CHARLEMÂ<}NE ET LBS SAXONS. 267

Wittikind, en habit de mendiant, s'introduisit dans le camp pour en observer les dispositions. Le roi faisait dire la messe sous sa tente ; et quand le prêtre éleva la sainte hostie, Wittikind vit, dans le pain consacré, la figure d*un enfant d'une beauté parfaite. Après la messe on distribua les aumônes, Le guerrier se présenta à son rang, fut reconnu sous ses haillons, arrêté, conduit au roi. Alors il raconta sa vision, demanda à devenir chrétien, et fit enjoindre aux chefs de son parti de poser les armes. Charlemagne le fit duc, et changea contre un cheval blanc le cheval noir de son écu. Ceci est le récit des Saxons. Ce peuple inflexible ne voulait avoir cédé qu'à Tintervention de la Divinité. D'un autre côté, les généalogistes placèrent Wittikind à la tête de la troisième race des rois de France, en le faisant aïeul de Robert le Fort. Plusieurs légendaires le comptèrent au nombre des saints, et au treizième siècle la Chanson de Wittikind le Saxon était encore récitée par les jongleurs français. Son nom ne périt pas ; il resta comme ceux de Roland, d'Arthur, de tant d'autres illustres vaincus que la poésie est allée ramasser sur les champs de bataille, comme pour montrer que l'imagination des peuples est généreuse, et ne se range pas toujours du côté du plus fort *.

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