CHAPITRE II. — LA RELIGION DANS LA VIE JOURNALIÈRE
les pieds du cadavre; aussi fallut-il l'enterrer dans le silence de la nuit. Quant à la fureur de prédire qui s'était étendue jusqu'à des femmes et des paysans, elle ne put être réprimée qu'à grand'peine. « Pour ramener les gens à des sentiments moins tristes, les Médicis Julien (frère de Léon) et Laurent organisèrent pour le jour de la féte de Saint-Jean (15 14] ces magnifiques fêtes, chasses, cortèges et tournois auxquels se rendirent quelques grands seigneurs de Rome et même six cardinaux en costume laïque. »
Le plus grand prédicateur et prophète avait été brûlé à Florence en 1498 : c'était Fra Girolamo Savonarole de Ferrare Nous ne pouvons lui consacrer que quelques lignes.
Le puissant instrument au moyen duquel il a transformé et dominé Florence (1494-1498), c'est sa parole; malheureusement ceui de ses sermons qui sont parvenus jusqu'à nous et que des fidèles ont écrits tant bien que mal sur place, pendant qu'il les prononçait, ne peuvent nous donner qu'une idée imparfaite de son éloquence. Ce n'est pas que les moyens extérieurs dont il disposait aient été très-considérables, car son organe, sa diction, ses effets de rhétorique, etc., formaient plutôt la partie faible de ses sermons, et ceux qui voulaient entendre un orateur artiste, un homme de style,
1 Perrens, Jérôme Savonarole, 2 vol. Parmi les ouvrages spéciaux sur ce sujet, c'est peut-être le plus méthodique et le plus impartial. — Après lui on trouve P. Villari, La storia di Girol. Savonarola (2 vol. in-8. Firenze, Lemonnier). Traduit aussi en allemand par Maur. Berduschek, 2 vol. Leipzig, 1868. Les idées de Villari diffèrent en plus d'un point de celles qui sont exprimées ici. Comp.
aussi RANKB, Savonarole et la république florentine vers la fin du quinzième tiède, dans les Etudes historiques et biographiques, Leipzig, 1878, p. 181- 858. Sur Gennas. voir Viu,., I, 57 ss ; II, 343 ss. et ailleurs; Recmo.nt, Laurent, u, 522-526, 533 ss., avec des lettres manuscrites.
allaient écouter son rival Fra Mariano da Genazzano; mais la parole de Savonarole était empreinte de cette haute puissance personnelle qu'on n'a plus retrouvée jusqu'à Luther. Lui-même appelait cela de l'illumination; aussi ne craignait-il pas de placer la prédication trèshaut : dans la grande hiérarchie des esprits, disait-il, le prédicateur vient immédiatement après le dernier des anges.
Ce personnage extraordinaire fait quelque chose qui est encore plus étonnant que ses prodigieux sermons : il anime du même esprit le couvent dominicain de Saint- Marc et tous les couvents dominicains de la Toscane, et à sa voix tous entreprennent spontanément une grande réforme. Si Ton sait ce qu'étaient les couvents d'alors et quelles énormes difficultés présentait le moindre changement à introduire chez des moines, on sera doublement frappé d'une transformation aussi complète que celle dont nous parlons. Lorsque l'œuvre de la réforme fut commencée, elle prit de la consistance par le fait que L'Ordre de Saint-Dominique fit de nombreux prosélytes. Les fils des premières familles entrèrent comme novices au couvent de Saint-Marc.
Cette réforme de l'Ordre, accomplie dans un pays détermioé, était le premier pas vers l'établissement d'une Église nationale, qui aurait été la conséquence inévitable de la prolongation d'un pareil état de choses. Sans doute Savonarole lui-même rêvait une réformation de l'Église tout entière ; dans ce but il adressa, même vers la fin de sa carrière, des exhortations pressantes aux potentats pour les décider à réunir un concile. Mais son Ordre et son parti étaient déjà devenus pour la Toscane le seul organe possible de son esprit, tandis que les contrées voisines restaient fidèles au passé. L'esprit de renonce-