‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 127 sur 153 · MÉLANGE DE SUPERSTITIONS ANTIQUES ET DE SUPERSTITIONS MODERNES · texte numérisé non relu

MÉLANGE DE SUPERSTITIONS ANTIQUES ET DE SUPERSTITIONS MODERNES

Cependant l'antiquité eut, au point de vue dogmatique, des conséquences d'un caractère bien autrement dangereux : elle communiqua à la Renaissance son genre de superstition. Quelques-unes des superstitions antiques s'étaient conservées pendant le moyen âge; l'ensemble eut d'autant moius de peine à revivre. Il n'est pas besoin de dire que l'imagination italienne contribua puissamment à cette résurrection. Elle seule pouvait réprimer à ce point l'esprit curieux et chercheur des Italiens.

La croyance à un Dieu arbitre du monde était, ainsi que nous l'avons dit, ébranlée chez les uns par la vue de l'injustice triomphante et du mal partout répandu; les autres, comme Dante, par exemple, livraient du moins la vie terrestre au hasard et à ses surprises, et si malgré tout ils gardaient une foi robuste, cela tenait à ce qu'i s croyaient fermement à la haute destinée de l'homme dans une autre vie. Mais dès que cette conviction vint à faiblir à son tour, le fatalisme prédomina, ou, si celle doctrine prit le dessus, ce fut la conséquence de l'affaiblissement de la croyance à l'immortalité.

Ce fut l'astrologie antique ou même l'astrologie arabe

qui combla cette lacune. Elle se basait sur la position des planètes à un moment donné, et sur leur éloignement par rapport aux signes du zodiaque, pour deviner les événements futurs et même le cours d'une existence entière, et elle déterminait ainsi les résolutions les plus graves. Il est possible que dans bien des cas la conduite dictée par les astres n'ait pas été moins morale que celle qu'on aurait tenue sans cette influence, mais très-souvent elle a dû être décidée dans un sens contraire à la conscience et à l'honneur. Chose étrange et instructive à la fois, longtemps la culture et les lumières furent impuissantes contre cette aberration de l'esprit, et cela parce qu'elle trouvait son appui dans une imagination sans règle, dans l'ardent désir de connaître d'avance l'avenir, et parce qu'elle avait pour elle l'autorité de l'exemple des anciens.

Au treizième siècle, l'astrologie prend tout à coup une place considérable dans la vie italienne. L'empereur Frédéric Il est suivi partout de son astrologue Théodore, et Ezzelino da Romano 1 a toute une cour d'astrologues, qu'il paye largement; dans le nombre se trouvent le célèbre Guido Bonatto et le Sarrazin à longue barbe, Paul de Bagdad. Dès qu'il méditait une entreprise importante, ils étaient obligés de lui indiquer le jour et l'heure favorables; les innombrables cruautés qu'il a fait commettre ont dû être souvent la conséquence de leurs prédictions. A partir de ce moment, personne n'hésite plus

« Monach. Paduan., I. II, dans URSTISIL'S, Scriplores, I, p. 598, 599, 602, 607. — Le dernier Visconti était aussi entouré (t. I, p. 47 ss.) d'un grand nombre d'astrologues; il n'entreprenait rien sans leur avoir demandé conseil; parmi eux se trouvait un Juif nommé Élias. Gasparino daBarzizzi lui dit un jour : Magna vi astrorum forluna luat res regel. G. B. Opéra, ed. FuriettO, p. 38 Comp. Decembrio, dans Mur atori, XX, col. 1017,

à faire interroger les astres : non-seulement les princes, mais même de simples villes1 entretiennent des astrologues en titre, et, du quatorzième au seizième siècle, les universités* ont, même à côté d'astronomes proprement dits, des professeurs spéciaux qui sont chargés d'enseigner cette science mensongère. On savait bien que saint Augustin et d'autres Pères de l'Église avaient combattu l'astrologie, mais on riait de leurs convictions surannées, et l'on se mettait bravement au-dessus de leur autorité». C'est ainsi que la plupart des papes «ne font pas mystère de l'habitude qu'ils ont d'interroger les étoiles; sans doute, Pie II constitue une honorable exception sous ce rapport; il professe aussi un mépris absolu pour l'interprétation des prodiges et pour la magie»; Jules II,

1 Florence, par exemple, où Bonatto fut pendant quelque temps l'astrologue en titre. Comp. aussi Matteo Viixani, XI, 3, où il veut parler évidemment d'un astrologue municipal qui est chargé de déterminer le moment favorable pour la guerre des Florentins contre les Pisans.

sLibri, Hist. des sciences math., II, 52, 193. On dit qu'à Bologne il y avait dès «125 une chaire de ce genre. - Comp la liste des professeurs de Pavie dans Corio, fol. 290. - Sur les professeurs de la Sapienza sous Léon X, comp. Roscoe, Leone X, ed. Bossi V. p. 283.

3 J. A. Campanus fait ressortir la grande utilité et la haute valeur de l'astrologie, et termine par ces mots : Quanguam Augusttnus sanctissimus tlle vir quidem ac doctissimus, sed fortassis ad fidem religionemque propensior negat quicquam vel boni vel mali astrorum necessitaie conlhgere. Oialio initio sludii Pcrugiœ habita 1455 in Campani Ont) Rom. 1495. e tr

1 Dès 1260 le pape Alexandre IV force un cardinal qui professait en secret l'astrologie, Bianco, à faire des prédictions politiques Giov. Vulani, VI, 81.

» De dictis, etc., Alphonsi Opéra, p. 493. Il trouvait que c'était pulchrtusquam utile. Platina, VilœPonl., p. 310. Dans VEuropa, c. xux, Pie II raconte que Baptiste Blasius, astronome de Crémone, a' prédit la fâcheuse destinée de Fr. Foscaro, tanguant pravidisset. — Sixte IV faisait déterminer par les planetariis le moment convenable pour les réceptions solennelles; un fonctionnaire pontifical Se rend à son poste hora a planetariis monstrata; comp. Jac. t/olaterran., dans Murât., XXIII, col. 173, 186.

par contre, fait déterminer par des astrologues le jour de son couronnement et de son retour de Bologne1; Léon X lui-même semble tirer gloire du fait que l'astrologie fleurit sous son pontificat4; enfin Paul III n'a jamais tenu de consistoire 3 sans que les astrologues lui eussent désigné l'heure favorable.

Il est bien permis de supposer que de bons esprits ne se sont pas laissé influencer par les étoiles au delà d'un certain degré, et qu'il y avait une limiie où la religion et la conscience commandaient de s'arrêter. En effet, on a vu des gens de valeur et des âmes pieuses nonseulement partager l'erreur commune, mais encore s'en faire les champions. Tel fut Maestro Pagolo de Florence4, chez lequel on retrouve presque le désir de réhabiliter l'astrologie comme une science morale, ainsi que Firmicus Maternus de Rome l'a fait plus tard5. Sa vie fut celle d'un ascète; il ne mangeait presque rien, méprisait les biens temporels et ne soûgeait qu'à collectionner des livres; savant médecin, il n'exerçait son art qu'en faveur de ses amis, mais il leur imposait une condition, celle de se confesser. Sa société se bornait au cercle peu nombreux, mais célèbre, qui se réunissait au couvent des Anges, autour du moine camaldule Fra

1 BROSCH, Jules II (Gotha, 1878), p. 97 et 323.

* Pier. Valeriano, De infelic. littéral., ed. Mencken, p. 318-324, à propos de Franc. Priuli, qui écrivit sur l'horoscope de Léon et qui dans ce livre abditissima quœque anteactee ce'alis et uni ipsi cognila principi expliciterai quœque incumberenl quœque fulura essenl ad ungucm ut eventus postmodum comprobavit , in singulos /ère dies prœdixeral. F. P., qui n'avait pas encore vingt-huit ans, chercha à se tuer par tous les moyens possibles et finit par mourir de faim, après avoir vainement essayé tout le reste.

3 Ranke, les Papes, I, p. 247.

4 l'ispas. Fiorentino, p. 660, comp. 341. — Ibid., p. 121, il est question d'un autre Pagolo, Allemand d'origine, qui était mathématicien de la cour et astrologue de Frédéric de Montefeltro.

• Firmicus Maternus, Matheseos libri VIII, à la fin du second livre.

Àmbrogio (p. 278); en outre, il s'entretenait quelquefois avec Côme l'aîné, surtout dans les dernières années de celui-ci; car Côme aussi faisait grand cas de l'astrologie et s'en servait, mais seulement pour des objets déterminés et probablement secondaires. A part cela, Pagoio ne causait astrologie qu'avec ses amis intimes. Mais, même sans professer une aussi grande austérité de mœurs, l'astrologue pouvait être un homme considéré et se montrer partout; aussi y avait-il infiniment plus d'astrologues en Italie que dans le reste de l'Europe, où on ne les trouve que dans certaines cours importantes. Tout Italien qui avait un grand train de maison, pour peu qu'il, eût le feu sacré, entretenait un astrologue, qui parfois, il est vrai, risquait de mourir de faim1. De plus, grâce à la littérature astrologique, qui s'était bien répandue même avant la découverte de l'imprimerie, il s'était formé des amateurs, qui s'attachaient autant que possible aux maîtres de l'art. La pire espèce des astrologues était celle qui n'invoquait le secours des étoiles que pour faire de l'astrologie l'auxiliaire de la magie.

Mais, même sans ces aberrations, l'astrologie est un triste élément de la vie italienne d'alors. Quelle impression font tous ces hommes aux puissantes et nombreuses facultés, à la volonté énergique, quand l'aveugle désir de connaître et de gouverner l'avenir paralyse tout à coup leur volonté et les rend incapables d'une résolution virile! Parfois, quand les prédictions des étoiles sont par trop fâcheuses, ils se retrouvent eux-mêmes, agissent avec indépendance et se disent : Vir sapiens

1 Dans Bandello, HT, nov. 60, l'astrologue d'Alessandro Bentivo^Iio â Milan avoue devant toute la société de ce dernier qu'il est un pauvre diable.

dominabitur aslris1, le sage triomphe des étoiles; mais ils ne tardent pas à retomber dans leur erreur favorite.

D'abord, on tire l'horoscope de tous les enfants de familles considérables; il en résulte que des gens perdent la moitié de leur vie à se préoccuper de prédictions qui ne se réalisent jamais3. Ensuite on consulte des étoiles dès qu'un grand doit prendre une résolution importante ; on veut surtout connaître l'heure favorable pour aborder une entreprise difficile. Voyages des princes, réception d'ambassadeurs étrangers *, pose de la première pierre de grands édifices, ce sont les astres qui décident de tout cela. On trouve un exemple frappant de ce dernier genre

1 Un semblable accès de résolution fut celui de Ludovic le More lorsqu'il fit faire la croix qui porte l'inscription que nous venons de citer, et qui se trouve actuellement dans la cathédrale de Coire. (Au bas de l'inscription sont les mots : Ludovicus dux Bari.) sixte IV aussi dit un jour qu'il voulait voir si le dicton était vrai. — Sur ce dicton de l'astrologue Ptolémée, que B. Fazio prenait pour le fragment d'un vers de Virgile, comp. Laur. Vallée Opp , p. 461.

2 Le père de Piero Capponi, qui était astrologue lui-même, associa son fils à l'opération pour qu'il évitât la grave blesnrre à la tête dont il était menacé. Vita di P. Capponi, Arch. stor.. IV, u, 15 Voir l'exemple tiré de la vie de Cardanus, p. 65 ss. — Le médecin astrologue de Spolète croyait qu'il se noierait un jour; aussi évitait-il tous les cours d'eau et quitta-t-il Padoue et Venise pour revenir à Spolète, où il était loin de la mer. il finit pourtant par se noyer, car dans le désespoir que lui causait la mort de Laurent, qui était en partie son œuvre, il se jeta à l'eau Paul. Jov., Êbg. liitér., p. 67 ss. — On avait prédit à Jérôme Aliottus que dans sa soixante-deuxième année il serait en danger de mort; il n'osa rien entreprendre cette année-là (juillet 1473-74), et ne confia le soin de sa santé à aucun médecin; pourtant l'année se passa sans accidfnt. H A. Opuscula (Arezzo, 1769), lï, 72. — Marsile Ficin, qui méprisait l'astrologie [Epist., lib. IV. Opp., p. 772), permet à un ami de lui écrire {Epist., lib. XVII, : PraUrea me memini a duobus vestroruni astrologis audivisse, te ex quadam syderum positione antiquas revocaturum philosophorum sententias.

3 Exemples tirés de la vie de Ludovic le More : Senarega, dans Muratori, XXIV, col. 518, 524. Benediclus, dans Eccard, U, col. 1623. Et pourtant son père, le grand François Sforza, avait méprisé les astrologues, et son grand-père, Giacoino, s'était du moins abstenu d'écouter leurs avertissements. Corio, foi 021, 413.

de superstition dans la vie de Guido Bonatto, qui, par ses expériences aussi bien que par un grand ouvrage théorique 1 , mérite d'être appelé le restaurateur de l'astrologie au treizième siècle. Pour mettre un terme aux querelles des Guelfes et des Gibelins à Forli, il persuada aux habitants de cette ville de construire un nouveau mur d'enceinte et de commencer solennellement ce travail sous une constellation qu'il indiqua; si des membres des deux partis, disait-il, jetaient chacun leur pierre au même moment dans les fondations, l'union serait rétablie pour toujours à Forli. On choisit un Guelfe et un Gibelin pour cette grande mission: le moment solennel vint, tous deux tenaient leurs pierres à la main, les ouvriers attendaient, prêts à se servir de leurs outils. Bonatto donna le signal; le Gibelin jeta aussitôt sa pierre; mais le Guelfe hésita d'abord, puis refusa nettement de suivre cet exemple, parce que Bonatto lui-même passait pour Gibelin et qu'il pouvait bien méditer quelque mauvais coup contre les Guelfes. Alors l'astrologue l'apostropha en ces termes : « Que Dieu te perde, toi et ton parti, avec votre méfiance et votre méchanceté! Celte constellation restera cinq cents ans sans reparaître au-dessus de notre ville! » Dieu perdit

1 Voir sa vie d'abord dans Filippo Villani, Vite, puis l'ouvrage détaillé Délia vita e délie opère di Guido Bonati aslvologo ed astronomo del secolo decimoterzo raccolte da B. Boncompagni, Rome, 1851 (édition antérieure par Trotti, Bologne, 1844). Son grand ouvrage : De astronomia traciatm X, a été souvent réimprimé. Les différentes éditions ont été décrites bibliographiquement par Boncomp., p. 60 ss. Sur Bonatto, voir aussi Steinschneider, dans sa Revue, ch. xviii, p. 120 ss. Ce que nous disons ici est tiré des Annal. Foro- Uoiens., dont l'auteur anonyme invoque le témoignage de Benvenuto da Imola, dans Murât., XXII, col. 233 ss. (Comp. ibid., col. 150.) — Léon-Baptiste Alberti cherche à spiritualiser la cérémonie de la pose de la première pierre. Opère volgari, IV, p. 314 (ou De t e œd fie. 1. I).

en effet les Guelfes de Forli; mais aujourd'hui (écrit le chroniqueur vers 1480), les Guelfes et les Gibelins de cette ville sont entièrement réconciliés, et l'on n'entend même plus citer les noms des deux partis

Ce qu'on fait surtout dépendre des étoiles, ce sont les résolutions à prendre en temps de guerre. Le même Boualto procura un grand nombre de victoires à l'illustre chef gibelin Guido de Montefeltro, en lui indiquant d'après les astres le véritable moment d'entrer en campagne8; quand Montefeltro ne l'eut plus auprès de lui3, il perdit tout courage, n'o.«a plus soutenir ses prétentions à la tyrannie et alla s'enfermer dans un couvent de minorités; on le vit encore longtemps parcourir les campagnes en frère quêteur. Dans la guerre de 1362, dirigée contre Pise, les Florentins se firent indiquer par leur astrologue le moment de sortir de la vi le4; ils faillirent manquer l'heure propice, parce qu'on fit faire un détour aux soldats. En effet, autrefois on était sorti par la Via di Borgo S. Apostolo, et chaque fois la campagne

1 Dans les horoscopes de la deuxième fondation de Florence (Giov. Villani, III, t, sous Charlemagne et de la première fondation de Venise (t. I, p. 79), un ancien souvenir se joint peut-être à la légende poétique de la fin du moyen âge.

* Sur une de ces victoires, comp. le très-remarquable passage tiré de l'ouvrage de Ronatto, t. VII, ch. v, reproduit dans la Revue de Steinschneider, XXV, p. 416.

3 Ann. Foroliv., 235-238. — Filippo ViLLApjr, Vite — Macchuvelli, Stor. fior., 1. I. — Quand devaient apparaître des constellations favorables aux armes de Montefeltro, Ronatto montait avec son astrolabe et son livre sur la tour de San Mercuriale qui dominait la Piazza, et, dès que le moment venait, il faisaii sonner la grande cloche pour inviter les soldats à se réunir. Pourtant on reconnaît qu'il s'est lourdement trompé parfois; qu'une fois, par exemple, il a eu le dessous avec un paysan à propos d'une prédiction météorologique, et qu'il n'a su prévoir ni le sort qui attendait Montefeltro, ni l'époque de sa propre mort. Il fut tué par des brigands non loin de Césène, lorsqu'il revenait de Paris et d'uni' versités italiennes où il avait étudié, pour se rendre à Forli.

*MaUeo Vjuani, xi, 3; voir plus haut, p. 291, note 1.

avait été malheureuse ; il était évident que c'était débuter sous de fâcheux auspices, que de suivre ce chemin pour marcher contre les Pisans. Aussi fit-on sortir l'armée par la Porta Rossa; mais parce qu'on n'avait pas enlevé de ce côté les tentes dressées en face du soleil, il fallut — autre présage fâcheux — porter les drapeaux inclinés. En général, l'astrologie était inséparable de la guerre, parce que la plupart des condottieri s'y adonnaient. Jacopo Caldora ne perdait jamais courage dans les plus graves maladies, parce qu'il savait qu'il tomberait sur le champ de bataille, ce qui arriva en effet1 ; Bartolommeo Alviano était convaincu qu'il devait ses blessures à la tête aussi bien que son commandement à l'influence des astres»; Nicolo Orsini-Pitigliano demande au physicien astrologue Alessandro Benedetto3 de lui indiquer l'heure favorable pour conclure son marché avec Venise (1495). Lorsque, le 1* juin 1498, les Florentins conférèrent solennellement à Paolo Vitelli la dignité de condottiere, ils lui remirent, sur sa prière, un bâton de commandement couvert d'images de constellations *. Pourtant, il y a aussi des hommes de guerre qui, dans leurs campagnes, sont indifférents aux prédictions; tel fut Alphonse le Grand, de Naples*.

1 Jovian. Pont an., De foniiuiine, 1. 1. — Les premiers Sforza formaient d'honorables exceptions; voir p. 294, note 3.

2 Paul. Jov., Elog., p. 219 SS., sub. ». Barthol. Livianus,

3 Qui raconte lui-même le fait Benedictus, dans Eccard, II, col. 1617. * C'est sans doute ainsi qu'il faut entendre ce que dit Jac.

NARDI, l/ila d'Ant. Giacomi, p. 46, li fu dalo ilbastone in ringhiera délia Signoria, corn esi costuma e a punto di stelle, seeondo che voile e domandb egli medesimo che si facesse. — Souvent on voit des constellations figurées sur des vêlements ou des objets mobiliers. Lors de la réception de Lucrèce Borgia à Ferrare, le mulet de la duchesse d'Urbin portait une couverture eu velours noir avec des signes astrologiques brodés en or Areh. sior. append., II, p. 305.

«Voir Sylvius Mnéas, dans le passage cité plus haut, p. 291, note 5, ainsi que dans Opp., 481.

Parfois on ne sait pas bien exactement si, à propos de grands événements politiques, les astres furent consulté!» avant le fait, ou bien si les astrologues ne calculèrent qu'après coup et par simple curiosité la constellation qui avait dû présider au moment solennel. Lorsque, par un coup de maître, Giangaleazzo Visconti (T. I, p. 15) fit prisonnier son oncle Bernabo avec la famille de celui-ci (1385), Jupiter, Saturne et Mars se trouvaient dans le signe des Gémeaux, dit un contemporain mais l'auteur n'ajoute pas si c'est là ce qui décida Giangaleazzo à agir. Il est probable que souvent l'astrologue s'inspirait plutôt des calculs de la politique que de la marche des planètes *.

Si pendant toute la fin du moyen âge l'Europe s'était laissé effrayer par des prédictions émanant de Paris et de Tolède, prédictions annonçant la peste, la guerre, des tremblements de terre, des inondations, etc., l'Italie ne resta pas sous ce rapport en arrière des autres pays, La funeste année de 1494, qui ouvrit pour toujours l'Italie aux étrangers, fut précédée certainement de prédictions sinistres seulement il faudrait savoir s'il n'existait pas depuis longtemps de ces prédictions toutes prêtes pour une année quelconque.

Mais le système se répand avec toutes ses conséquences dans des régions où l'on ne s'attendrait plus à le ren-

1 Azaiuo, dans Corio, fol. 258.

* On pourrait supposer qu'un fait semblable fut observé par cet astrologue turc qui, après la bataille de Nicopolis, conseilla au sultan BajazetI de consentir à laisser racheter Jean de Bourgogne, disant « qu'il serait cause qu'il y aurait encore beaucoup de sang chrétien de versé » . Il n'était pas trop difficile de prévoir la suite de la guerre avec la France. Magn. chron. Belgicum, p. 358. Juvènal des Ursins, ad. a. 1396.

3 Benedictus, dans Eccvrd, II, col. 1579. On disait entre autres (1493) du roi Ferrante qu'il perdrait son trône, sinecruore, sed sola fama, ce qui arriva en effet.

contrer. Si toute la vie extérieure et intellectuelle de l'individu est déterminée par sa naissance, de grands groupes tels que des peuples et des religions se trouvent dans une semblable dépendance, et comme les constellations qui régissent leur existence sont changeantes, de même les peuples et les religions elles-mêmes sont sujets à varier. L'idée que chaque religion dépend des astres, entre ainsi dans la culture italienne; ce sont des auteurs arabes et juifs qui sont les premiers à émettre cette théorie La conjonction de Jupiter avec Saturne, disaiton*, avait produit la doctrine hébraïque, celle de Jupiter avec Mars avait donné naissance à la religion chaldéenne ; la religion égyptienne était le fruit de la conjonction de Jupiter avec le Soleil; Jupiter en conjonction avec Vénus avait créé le mahométisme; en conjonction avec Mercure, il avait enfanté le christianisme, et par sa conjonction avec la lune il finira par produire la religion de l'Antéchrist. Déjà Checo d'Ascoli avait calculé la Nativité du Christ, et il en avait déduit qu'il mourrait sur la croix, impiété qui lui valut de périr sur le bûcher s. Des théories de ce genre avaient pour conséquence de jeter l'obscurité sur tout ce qui n'est pas du domaine des sens.

Il faut d'autatit plus admirer la lutte soutenue par l'esprit italien, mt esprit si net et si clair, contre cette science mensongère. Si l'on voit l'art rendre de magnifiques hommages à l'astrologie, comme l'attestent les

1 Comp. M. Steinschneider, Apocalypses avec tendance politique, Bévue, XXVIU, p. G27 SS., et XXIX, p. 261.

2Bapt. MaNTIUN , De palientia, 1. III, cap. xn.

» Giov. Villa.ni, X, 39, 40. Il y eut encore d'autres circonstances qui concoururent à sa perte, notamment l'euvie de ses collègues — Déjà Bonatto av*it professé des doctrines semblables et présenté, par exemple, le miracle de l'amour divin dans saint François comme étant l'effet de l'influence de la planète de Mars Comp. Jo. Picus, Ado. Astrol., II, 5.

fresques du Salone de Padoue1 et celles du palais d'été de Borso (Schifanoja) à Ferrare, si l'aîné des Béroalde 5 s'est permis d'eu faire un impudent panégyrique, on entend, d'autre part, les nobles protestations de ceux qui n'ont pas subi la contagion de l'erreur commune. Sous ce rapport aussi l'antiquité avait donné l'exemple; pourtant les Italiens ne répètent pas ce que les anciens ont dit, ils ne s'inspirent que de leur bon sens et des observations qu'ils ont faites. Quand Pétrarque parle des astrologues, qu'il connaît pour les avoir fréquentés, il les poursuit de ses sarcasmes 9 et étale au grand jour le néant de leur science. Depuis sa naissance, depuis les Cento Novelle antiche, la nouvelle est presque toujours hostile aux astrologues *. Les nouvellistes florentins se défendent éuergiquement de croire à l'astrologie, même lorsqu'ils sont obligés de lui faire une place dans leurs récits par respect pour la tradition. Giovanni Villani le dit en plus d'un endroit « : a il n'y a pas de constellation qui puisse

1 Ce sont celles qui ont été peintes par Miretto, au commencement du quinzième siècle; d'après Scardeonius, elles étaient destinées ad indicandum nascentium naturasper gradus et numéros. C'était une pratique plus commune que nous ne nous le figurons de nos jours On peut appeler cela de l'astrologie à la portée de tout le monde.

Voici ce qu'il dit de l'astrologie (Orationes, fol. 35, oratio nuptialis habita Mediolani) ; Astrologia ab rerum lerrenarum contemplatu mentes noslras avocat ad spectanda cœlestia ad cursus syderum statos pensitandos ad superas sedes noscilandas; hœc efficil ut homines parum a Diis distare vidcantur! — Un autre enthousiaste de la môme époque, c'est Jo. GAnzONius, De dignitate urbis Bononiœ, dans MURAT., XXI, col. 1163.

3 Petrarca, EPp. senties, m, ed. Fracas,., I, 132 ss. La lettre en question est adressée à Boccace, qui, sous ce rapport, était plus crédule que son ami et qui avait besoin de ses sages avertissements. Sur la lutte soutenue constamment par Pétrarque contre les astrologues, comp L. Geiger, Pétr., p. 87-91, et les passages cités, ibid., p. 267, note 11.

4 Dans Franco Saccbetti, leur science est tournée en ridicule; voir la Nouvelle 151, dans laquelle 1 écrivain se met lui-même en scène et prend à partie un astrologue.

* Gio. Villam, III, I; X, 39. Mais dans d'autres passages le même

faire plier la volonté de l'homme ou changer les décrets du Tout-Puissant »; Matteo Villani1 appelle l'astrologie un vice que les Florentins ont hérité avec d'autres superstitions de leurs ancêtres, les Romains idolâtres. Mais on ne s'en lient pas à des discussions littéraires; les partis qui se formèrent se firent une guerre ouverte ; lors des terribles inondations de 1333 et de 1345, la question de l'influence des étoiles et de la volonté divine fut discutée à fond par les astrologues et les théologiens ». Les protestations ne cessent pas de se faire entendre pendant tout le temps que dure la Renaissance», et l'on peut les regarder comme sincères, puisqu'il aurait été plus facile de se faire bien venir des grands en défendant l'astrologie qu'en se déclarant contre elle.

Dans l'entourage de Laurent le Magnifique, parmi ses platoniciens les pluséminents, les avis étaient partagés à cet égard. Paul Jove a dit4, à tort il est vrai, que Marcile Ficin a défendu l'astrologie, qu'il a tiré l'horoscope des enfants de la maison de Médicis et qu'il a prédit au petit Giovanni qu'il serait pape— Léon X ; — mais d'autres académiciens étaient adonnés à l'astrologie. Par contre, Pic de la Mirandole fait vraiment époque dans cette ques-

G. V. se plonge arec toute la ferveur d'un croyant dans des recherches astrologiques; voir X, 120; XII, 40.

1 Dans le passage souvent cité, XI, 3.

» Gio. Villini, XI, 2; XII, 58.

•L'auteur des Annales Placentini (dans MURAT., XX, col. 931), Alberto di Ripalta, dont il a été question t. I, p. 299, note 3, s'engage aussi dans cette polémique. Mais te passage est remarquable à d'autres titres, parce qu'il contient les opinions du temps sur les neuf comètes connues, qui sont ici nommées en toutes lettres, leur couleur, leur apparition et leur signification. — Comp. Gio. Villani, XI, 67, qui, parlant d'une comète, dit qu'elle présage de grands événements, qui seront malheureux pour la plupart.

4 Paul, lov., Vita Leonh X, I. III, où l'on voit que Léon X croit du moins aux présages. Comp. plus haut, p. 292, note 2.

tion par sa réfutation des erreurs astrologiques 1 . Il montre dans la croyance aux étoiles la source de toute impiété et de toute immoralité : si l'astrologue, dit-il, croit à quelque chose, il faut tout d'abord qu'il honore les planètes comme des divinités, puisque c'est d'elles qu'il fait dériver tout ce qui est heureux ou funeste-, de plus, toutes les superstitions trouvent dans l'astro'ogie un organe complaisant, attendu que la géomancie, la chiromancie et la magie sous toutes ses formes s'adressent de préférence à l'astrologie pour connaître l'heure favorable à leurs opérations. Relativement aux mœurs, il dit que le meilleur moyen de faire triompher le mal, c'est de l'attribuer au ciel lui-même, et qu'ainsi l'on détruit entièrement la croyance à la vie éternelle et à la damnation. Pic est allé jusqu'à prendre la peine de contrôler les assertions des astrologues; il a constaté que les trois quarts de leurs prédictions météorologiques étaient fausses. Mais le fait capital, c'est que dans le quatrième livre il exposa une théorie chrétienne positive sur le gouvernement du monde et le libre arbitre, théorie qui semble avoir fait une plus grande impression sur la partie éclairée de la nation que les sermons, qui souvent manquaient leur effet sur le public intelligent.

Avant tout, il dégoûta les astrologues de continuer à publier leurs systèmes », et ceux qui jusqu'alors avaient fait imprimer leurs rêveries, durent y renoncer par respect humain. Jovianus Pontanus, par exemple, avait, dans son livre Du destin, reconnu l'astrologie comme une science légitime, et, dans un grand ouvrage spécial3,

1 Jo PiCl, Mirand. advenus astrologos libri XII.

1 D'après Paul. Jov., Elog. litt., p. 76 ss., sub tit. Jo. Picus, il obtint le résultat suivant, ut subtilium disciplinarum professores a seribendo àeterruisse videatur.

* De rébus cœleslibus, libri XIV (Opp., III, 1968-2591). Dans le

dont il dédia les différentes parties à des amis haut placés et qui partageaient ses opinions, tels qu'Aide Manuce, Bembo, Sannazar, il en avait exposé la théorie à la manière du vieux Firmicus, il attribuait aux aslres le développement de toute faculté intellectuelle et de toute aptitude physique. Son dialogue intitulé « Egidius » atteste un retour à des idées plus saines : il ne sacrifie pas l'astrologie, il est vrai, mais il combat certains astrologues menteurs plus éncrgiquement qu'il ne l'avait fait autrefois, et vante le libre arbitre par lequel l'homme est capable de connaître Dieu1. L'astrologie continua de vivre, mais pourtant elle paraît avoir perdu l'influence souveraine qu'elle avait exercée si longtemps. La peinture, qui, au quinzième siècle, avait glorifié l'erreur triomphante, exprime ce revirement dans la coupole de la chapelle Chigi*. Raphaël peint les planètes et les étoiles fixes, mais surveillées et conduites par des anges, et bénies par le Père éternel, qui les regarde du haut de son trône. Un autre élément semble avoir été hostile à l'astrologie chez les Italiens : les Espagnols n'en faisaient nul cas, non plus que leurs généraux, et quiconque voulait être bien vu d'eux 5 se déclarait ouvertement contre une

douzième livre, qui est dédié à Paolo Corlese, il combat les arguments employés par celui-ci pour combattre l'astrologie. — Aegidius, Opp., H, 1455-1514. Pontanus avait dédié son petit livre, Deluna {Opp., III, 2592), au même ermite Egidio (de Viterbe).

1 Voir ce dernier passage, p. 1486. Je n'ai pas trouvé que dans cet écrit Pontanus « limite l'influence des étoiles aux objets matériels ■ , comme l'avait prétendu Burckhardt; il fait constater par Franc. Pudericus, l'un des interlocuteurs, la différence qui existe entre lui et Pic (p. 1496) : Pontanus non ut Jokannes Picus in disciplinant ipsam armis equisque, quod dicilur, irrumpit, cum illam tueatur, ut cognitu maxime dignam ac pene divinam, sed astrologos quosdam, ut parum eautos minimeque prudentes inseclelur et rident.

* A Sainte-Marie del Popolo, à Rome. — Les anges rappellent la théorie exposée par Dante au commencement du Convito. 3 C'est bien le cas d'Antonio Galateo, qui, dans une lettre à

science considérée comme à moitié hérétique parce qu'elle était à moitié mahométane. Sans doute Guichardin dit encore en 1529 : « Heureux les astrologues, aux prédictions desquels on ajoute foi! Parmi cent mensonges, ils disent une vérité, tandis que d'autres perdent toute créance quand, parmi cent vérités, il leur échappe un seul mensonge ' ! » De plus, le mépris de l'astrologie ne conduisit pas nécessairement à la croyance à la Providence; il pouvait aussi bien aboutir à un fatalisme général et vague.

Sous ce rapport comme sous d'autres, l'Italie n'est pas sortie pure du mouvement intellectuel qui caractérise la Renaissance, parce qu'elle a été agitée par la conquête et la contre-réformation. Sans cela, elle aurait triomphé probablement toute seule des erreurs dont elle a pâti. Celui qui pense que l'invasion et la réaction catholique ont été la conséquence nécessaire des fautes du peuple italien, doit admettre aussi que le dommage intellectuel qui en est résulté pour lui a été le juste châtiment de ses aberrations. Seulement il est à regretter que du même coup l'Europe ait fait des pertes irréparables.

La croyance aux présages constituait une superstition bien plus inoffensive que l'astrologie. A cet égard le moyen âge avait hérité des souvenirs du paganisme, et l'Italie les avait exploités avec plus d'ardeur que n'importe quel autre pays. Mais ce qui donne une couleur particulière à la superstition italienne, c'est l'appui que

Ferdinand le Catholique (Mai, Spicileg. Rom., vol. VIII, p. 226, de l'ann. 1510), nie de toutes ses forces le pouvoir de l'astrologie, et qui pourtant, dans une autre lettre adressée au comte de l'otenza (ibid., p. 539), conclut d'après les étoiles que celte année-là les Turcs s'empareraient de Rhodes.

1 Ricordi, foc cit., n. 57.

l'humanisme prête à cette erreur populaire : aux traditions païennes il ajoute ses fictions littéraires.

Comme on le sait, les superstitions populaires des Italiens se rapportent à des pressentiments, à des conclusions tirées de certains présages 1 ; il vient s'y ajouter encore une magie généralement inoffensive. Or, le pays ne manque pas d'humanistes instruits qui se moquent bravement de ces aberrations et qui les dénoncent à l'oplî nion publique. Le même Jovianu> Pontanus qui a écrit un grand ouvrage astrologique (p. 301), énumère dans son « Charon » toutes les supersiilions des Napolitains : la désolation des femmes quand une poule ou une oie prend la pépie ; les mortelles inquiétudes des grands seigneurs quand un faucon de chasse ne rentre pas ou qu'un cheval se foule le pied ; la formule magique que les paysans de la Pouille récitent pendant trois nuits de samedi, quand des chiens enragés menacent la sécurité du pays, etc. En général, le? animaux avaient, tout comme dans l'antiquité, le privilège d'annoncer l'avenir; surtout les faits et gestes des lions, des léopards, etc. (p. 11 ss.), entretenus aux frais du public, parlaient d'autant plus à l'imagination du peuple qu'on s'élait habitué involontairement à voir en eux le symbole vivant de l'État. Lorsque, pendant le siège de 1529, un aigle blessé vint s'abattre dans l'intérieur de

1 Decembrio (Murât., xx, col. 1016 ss) constate que le dernier Visconti avait l'esprit rempli de superstitions de ce genre, odaxius dit, dans le discours qu'il prononça aux funérailles de Cuidobaldo (Bembi Opéra, 1, 598 ss.), que les dieux avaient prédil la mor t de G. : Nam et hoc ipso anno ejus thalamus cum ipse in eo esset, laclus de cetlo est et paulo antea quant e vita exiret, lerrœmolus horribilet in regm finibus crebro fuisse nuncialum est : et ex altissimorum montium cacumin.bus mira ingenlesque ab incolis voces multis in locis exaudiiœ sunt : et noctu supra templum hoc alque urbem longissimis ardere traclibus sereno cœlo max mos clarissimosque ignés p'urimi mort aies conspexerunt. JE des veto ubi aune humatum ejus cadaver est, medio die a sacerdolibus âpn ire sese visa, vano illos melu alque pai ore perlerru'.t.

Florence, la Seigneurie donna quatre ducats à celui qui l'avait ramassé, parce que le fait était d'un bon augure1. Puis il y avait certains jours et certains endroits déterminés qui étaient favorables ou funestes pour des opérations données. Les Florentins croyaient, au dire de Varchi, que le samedi était leur jour fatal, celui où arrivaient d'ordinaire tous les événements importants, soi' bons, soit mauvais. Nous avons déjà parlé du préjuge qui leur faisait redouter la sortie des troupes par une certaine porte (p. 297); chez les Pérugins, au contraire, une de leurs portes, la Porta Eburnea, passe pour favorable aux soldats qui la franchissent; aussi les Baglioni ne manquent-ils jamais de faire passer leurs hommes par là". Ensuite les météores et les signes célestes ont la même importance que pendant tout le moyen âge; à l'aspect de nuages aux formes bizarres, le peuple croit, comme jadis, voir des armées qui s'entre-choquent et entendre au haut des airs le bruit de la mêlée3. La superstition devient plus grave quand elle se mêle aux choses saintes, quand, par exemple, elle croit voir des madones qui pleurent ou qui tournent les yeux *, et quand elle rattache une calamité publique à quelque prétendu crime dont le peuple demande l'expiation (p. 262 et 263). En 1478, Plaisance souffrait de pluies violentes et conti-

1 Varchi, Stor. fior., 1. iv (p. 174). En ce temps-là les pressentiments et les prédictions jouaient 5 peu près îe même rôle à Florence qu'autrefois dans Jérusalem assiégée. Comp. ibid., IH, 143, 195; IV, 43, 177.

9 Matarazzo, Arch. stor., XVI, II, p. 208.

3 Piuto, Arch. stor., III, p. 324, année 1514.

* Sur les mouvements que fit, en 1515, la madone dell* Arbore dans le Dôme de Milan, comp. Prato, loe. cit., p. 327. il est vrai que le même chroniqueur raconte, p. 357, que, lorsqu'on creusa les fondements de la chapelle funéraire des Trivulce, on trouva un dragon mort, aussi gros qu'un cheval; on porta la téte du monstre dans le palais Trivulce, et l'on jeta le reste.

miellés-, le peuple disait que le fléau ne cesserait pas tant qu'un certain usurier, enterré récemment à San Francesco. reposerait en terre sainte. Comme l'évêque refusait de laisser déterrer le corps, quelques jeunes gens allèrent le prendre de force, le promenèrent dans les rues au milieu d'un affreux tumulte, le laissèrent insulter par d'anciens débiteurs du mort et finirent par le jeter dans le Pô «. Il est triste de voir un Ange Polilien déraisonner ainsi à propos de Giacomo, un des principaux membres de la conjuration qui fut tramée à Florence, la même année, par la famille des Pazzi. Avant d'être étranglé, il avait livré son àme à Satan. Après sa mort survinrent pluies qui menacèrent la récolte; alors une troupe d'hommes, composée surtout de paysans, déterra le cadavre dans l'église où il était enseveli, et aussitôt les nuages se dissipèrent et le soleil se mit à briller, « preuve évidente que le ciel donnait raison au peuple », ajoute le grand philologue*. Ensuite le corps fut enfoui en terre non bénie ; mais le lendemain il fut déterré de nouveau et, après avoir été promené à travers la ville par un horrible cortège, jeté dans l'Arno.

Des traits de ce genre sont essentiellement populaires ; ils pourraient s'être produits au dixième siècle aussi bien qu'au seizième. Mais ici intervint aussi l'antiquité littéraire. Les humanistes affirment d'une manière positive qu'ils croient très-sérieusement aux prodiges et aui

1 Et fuit mirab'le quod illico phivia cessavit. Diarium Parmente, dans Murât., XXII, col. 280. Cet auteur partage aussi la haine concentrée qui anime le peuple contre les usuriers Comp. col 371.

2 Conjuralionis Pactiance commentarius, dans les pièces justificatives de la Vie de Laurent, par Roscoe. — D'ordinaire, Politien combattait les astrologues. — Naturellement les saints peuvent d'un mot faire cesser la pluie; comp. Silvius ^Enéas dans la vie de Bernardin de Sienne (Di »&i P- 25) : Jussit in virtute Jesu nubem abire ; quofactt solutis absque pluvia nubibus, prior serenitas recliit.

augure», nous l'avons déjà montré par des exemples (p. 277). S'il fallait une preuve du fait, on la trouverait dans le Poggc. Ce même penseur radical qui nie la noblesse et l'inégalité des hommes (p. 96 ss.), croit non-seulement aux revenants et au diable du moyen âge (fol. 167, 179), mais encore aux prodiges dans le genre antique, par exemple à ceux qu'on raconte à l'occasion de la dernière visite d'Eugène IV à Florence1. « Le.'oir, on vit dans le voisinage de Côme quatre mille chiens qui couraient dans la direction de l'Allemagne; après eux venait un immense troupeau de bétail, puis une foule d'hommes armés, à pied et à cheval, les uns sans tête, les autres avec des têtes à peine visibles, enfin un cavalier gigantesque, qui était suivi d'une autre troupe de bestiaux. » Le Pogjo croit aussi à une bataille de pies et de choucas (fol. 180). Il rapporte même, sans s'en douter peut-être, un fait qui n'est autre chose qu'un fragment de la mythologie antique. 11 fait apparaître sur la côte de Dalmalie un triton barbu, au front armé de petites cornes; c'est un véritable satyre de mer, dont le corps se termine en queue de poisson; ce monstre enlève sur le rivage des enfants et des femmes jusqu'à ce que cinq hardies lavandières le tuent à coups de pierres et à coups de bâton «. Une figure en bois, qui est la reproduction de cet être fantastique et qu'on fait voir à Ferrare, lui rend la chose

1 Poggii Faeeliœ, fol. 174. — Sylvius Mti., De Europa, ch. lui, liv {Opéra, p. 451, 455), raconte du moins des prodiges qui ont réellement eu lieu, tels que des batailles d'anim mx, des apparitions de nuages extraordinaires, etc. ; il les signale surtout comme des curiosités, quoiqu'il rapporïe aussi les événements que ces faits étaient censés annoncer. Antonio Ferrari rapporte des choses semblables {il Galateo) de situ Japigiœ (Bâie, 1558), p 121, et essaye d'en donner l'explication : Et hœ, ulputo, species erant earum rerum qnœ longe obérant alque ab eo loeo in quo speeiet visât sunt videri minime joterant.

"POGGU Fautia, fol. 160. Cf. nausanias, 20.

parfaitement croyable. 11 est vrai qu'il n'y avait plus d'oracles et qu'on ne pouvait plus aller consulter des dieux, mais on se remettait à ouvrir Virgile au hasard, et Ton prétendait découvrir l'avenir dans le passage sur lequel on tombait (sortes VirgilianœjKEa outre, la croyance aux démons telle qu'elle existait dans les derniers temps de l'antiquité, n'est certainement pas restée sans influence sur une croyance analogue de la Renaissance. L'écrit de Jamblique ou Abammon sur les mystères des Égyptiens, qui pouvait fournir des lumières à cet égard, a été imprimé dès la fin du quinzième siècle sous forme de traduction latine. Même l'Académie platonicienne de Florence, par exemple, n'a pas su se préserver des erreurs du néoplatonisme des Romains de la décadence. Nous allons parler de cette croyance aux démons et de la magie qui , s'y rattache.

La croyance populaire à ce qu'on nomme le monde des spectres 4 a élé sensiblement la même en Italie que dans le reste de l'Europe. D'abord l'Italie a aussi ses fantômes, c'est-à-t/ire des revenants, et, si ses idées à cet égard diffèrent légèrement de celles du Nord, cette différence se manifeste tout au plus par le nom antique ombra. S'il apparaît encore de nos jours une ombre de ce genre, on fait dire quelques messes pour son repos. Il est facile de comprendre que les âmes d'hommes mé-

'ViRcm, m, p. 195. Deux individus suspects se décident à s'exiler 1529). parce qu'ils ont ouvert i'Éneide de Virgile au Cil III. V. H. Comp. Rabelais, Pantagruel, III, 10.

* Nous ne parlerons pas de fantaisies desavants, telles que le tplendor et le spintus de Carda nus et le Dwmon famUiam de son père. Comp Caiuunus. De propria vita, cap. iv, 38. 47. Lui-même était un adversaire de la magie, cbap. xxxix. Voir sur les prodiges et les faniomes qu'il a vus, chap. xxxvii, xli. — Sur la question de savoir jusqu'où allait la peur que le dernier Visconti avait des fantômes, comp. Decembrio, dans Muratom, XX, col. 1016.

chants se montrent sous une forme effrayante; pourtant il existe encore une opinion particulière, d'après laquelle les revenants seraient en général malfaisauts. Les morts tuent les petits enfants, dit le chapelain dans Bandcilo*. Il est probable que l'auteur conçoit encore une ombre particulière, distincte de l'âme, car celîe-ci expie ses fautes dans le purgatoire, et, quand elle apparaît, elle ne fait que gémir et pleurer. Pour se délivrer de ces apparitions, on ouvrait la tombe du mort, on mettait le cadavre en morceaux, on brûlait le cœur et l'on en jetait la cendre aux quatre vents ». D'autres fois le fantôme est moins l'ombre d'un individu déterminé que l'image d'un fait antérieur, d'un état passé. C'est ainsi que les voisins expliquent les bruits étranges qui se font entendre dans le vieux palais des Visconti près de S. Giovanni in Conca, à Milan ; c'est là que Bernabo Visconti avait fait autrefois torturer et étrangler d'innombrables victimes de sa tyrannie; dès lors il n'était pas étonnant que le palais fût hanté s. L'économe infidèle d'un hospice de Pérouse comptait uu soir de l'argent lorsqu'il vit apparaître une foule de pauvres qui portaient des lumières dans les mains et qui se mirent à danser autour de lui; une grande figure à l'air menaçant lui parla en leur nom : c'était S. Alo, le patron de

1 Moite fiait i morti guastano le créature. BANDELLO, II, nov. 1. — Dans Galateo on lit (p. 117) : Les animas des hommes méchants sortaient du tombeau, apparaissaient à des connaissances et à des amis, animalibus vesci , pueros augere ac necare, deinde in sepulchra reverti.

9 Galateo, passim. Il parle aussi (p. 119) de la Fata morgana et d'apparitions analogues.

1 Bandello, III, nov. 20. Il est vrai que ce n'était qu'un amant qui voulait faire peur au mari de sa dame, qui habitait le palais. Lui et ses gens se déguisèrent en diables , il avait même fait venir du dehors un individu qui savait contrefaire le cri de tous 1 animaux.

l'hospice l. — Ces idées étaient tellement naturelles que même des poëîes pouvaient y trouver des motifs populaires. C'est ainsi, par exemple, que Castiglione retrace avec beaucoup d'art l'apparition de Ludovic Pico, tué sous les murs de Mirandole assiégée *. Sans doute la poésie aime le mieux mettre en œuvre ces moyens poétiques quand le poêle lui-même est inaccessible à ces superstitions.

La croyance populaire aux démons était donc la même en Italie que chez les peuples du moyen âge On était convaincu que Dieu accordait parfois aux mauvais esprits de tout rang une grande puissance de destruction, qu'ils pouvaient exercer contre certaines parties du monde extérieur et contre la vie humaine; mais on admettait du moins que l'homme assiégé parles tentations des démons pouvait leur opposer la résistance de sa libre volonté». En Italie surtout, l'intervention des démons dans les phénomènes de la nature prend facilement dans la bouche du peuple un caractère de grandeur poétique. Dans la nuit qui précéda la grande inondation de la vallée de l'Arno, en 1333, un des saints ermites qui habitaient audessus de Vallombrosa entendit dans sa cellule un bruit infernal ; il se signa, se mit sur le seuil de sa porte et aperçut des cavaliers noirs, à l'air terrible, aux armes menaçantes, qui passaient au galop. Il conjura ces fantômes, et l'un d'eux lui dit : « Nous allons noyer Florence eu punition de ses péchés, si Dieu le permet. »* On peut comparer à cette apparition celle qui eut lieu à Venise,

1 Graziam, Arch. stor., XVI, i, p. 640, ad a. 1467. L'économe mourut de frayeur.

'Balth. Castilionii carmina; Prosopopeja Lud. Pici. 3 Voir à l'appendice n° 2.

*Giov. Villa.m, XI, 2. II tenait le fait de l'abbé des Vallombro-

sans, à qui l'ermite l'avait révélé.

presque à la même époque (1340), et qu'un dés grands maîlresde l'école vénitienne, probablement Giorgione.a retracée daos un tableau étrange : il montre une galère pleine de démons qui traverse, rapide comme une flèche, la lagune agitée par la tempête, pour aller détruire la ville coupable ; mais trois saints, qui étaient entrés sans être reconnus dans la barque d'un pauvre batelier, conjurent les démons, et leur galère s'engloutit dans l'abîme ».

A cette croyance vient s'ajouter l'idée mensongère qu'au moyen des conjurations l'homme peut se mettre en contact avec les démons et obtenir leur secours pour satisfaire sa cupidité, son ambition et sa seusualité. A l'origine, le nombre des prétendus conjuratcurs de démons était bien supérieur à celui des vrais coupables; ce n'est que lorsqu'on brûla de soi-disant magiciens et de soi-disant sorcières que les conjurations réelles et la magie exercée avec intention commencèrent à se multiplier et à se répandre. C'est la mort d une foule de victimes innocentes qui troubla les imaginations et qui suscita de véritables magiciens, sans compter tous les gens sans aveu qui voyaient dans la magie un moyen d'exploiter la crédulité publique.

1 Une autre opinion sur les démons a été émise par Geor. Gemisthos Pletho, dans le grand ouvrage philosophique 01 vôjjoi, dont il ne reste aujourd'hui que des fragments iéd. Alexandre, Paris, 1858), mais que les Italiens du quinzième siècle connaissaient d'une manière plus complète sous forme de copies peut-être ou par la tradition. 11 a certainement exercé une grande influence sur la culture philosophique, politique et religieuse du temps. D'après lui, les démons, qui faisaient partie de la catégorie des dieux de troisième rang, étaient à l'abri de toute erreur et étaient. * capables de suivre les traces des dieux places au-dessus d'eux, des esprits qui apportent aux hommes les Liens qui émanent de Jupiter et qui descendent jusqu'à eux en passant par les autres dieux; ils veillent su- l'homme, le purifient, élèvent et fortifient son âme ». Comp. surtout Frédéric Schultzb, Histoire de la philotophie delà Renaissance, 1. 1, Iéna, 1874.

La forme populaire et primitive sous laquelle cette science ténébreuse s'était peut-être perpétuée depuis les Romains1, ce sont les pratiques des sorcières (strege). La sorcière est à peu près inoffensive tant qu'elle se borne à la divination 2 ; seulement le passage de la simple prédiction à l'iutervenlion effective est souvent imperceptible et peut être pourtant le premier degré du maléfice. Une fois qu'il s'sgit d'opérations magiques, on attribue à la sorcière surtout le pouvoir de faire naître l'amour et la haine entre l'homme et la femme, mais on lui prête aussi une influence funeste et destructive : on croit notamment qu'elle peut faire dépérir et mourir les petits enfants, même quaud c'est la négligence et la déraison des parents qu'il faut seules accuser. Après tout, il est une question qui reste entière : c'est de savoir quelle action la sorcière a exercée par de simples paroles et cérémonies magiques, par des formules inintelligibles ou par de réelles invocations de démons, sans parler des breuvages et des poisons qu'elle a pu administrer eu pleine conuaissanec de cause.

Il est un terrain un peu moins scabreux, su: lequel les moines meudiauts osent entrer en concurrence avec les sorcières; uous le connaissons par la sorcière de Gaëte, dont Pontanus3 raconte l'histoire : son voyageur Suppatius entre dans la demeure de la magicienne juste au

1 II ne reste pourtant que fort peu de chose de ce que pouvaient les magiciennes de l'époque romaine. La dernière métamorphose d un homme en âne est peut-être celie qu'un prétend avoir eu lieu au onzième siècle, sous Léon IX; voir dans Ciui Malmesbury (vol. I, p. 282)

a Tel pourrait bien avoir été le cas de la remarquable possédée à laquelle des grands de la Lombardie venaient demander (vers 1513), à Ferrare et en d'autres lieux, la révélation de l'avenir; elle s'appelait Rodojjine. Pour plus de détails, voir Rabelais, Pantagruel, IV, 58.

3 Jovian. Pontan., Antonius.

moment où elie donne audience à une jeune fille et à une servante qui arrivent le troisième jour qui suit la nouvelle lune et qui apportent une poule noire, neuf œufs pondus un vendredi, un canard et du fil blanc; elle renvoie les deux visiteuses et leur dit de revenir à la tombée de la nuit. 11 ne s'agit; suivant toute apparence, que de divination : la maîtresse de la servante est devenue grosse des œuvres d'un moine, l'amant de la jeune fille lui est devenu infidèle et est entré au couvent. La sorcière <siit entendre les plaintes suivantes : « Depuis la mort de mon marit 'e vis de ces pratiques et je pourrais avoir la vie assez facile, vu que les femmes de Gaëte ont une foi assez robuste dans la sorcellerie; mais les moines me coupent l'herbe sous le pied en expliquant les songes, en se faisant donner de l'argent pour apaiser la colère des saints, en promettant des maris aux jeunes filles, des garçons aux femmes enceintes, des enfants aux femmes stériles et, de plus, en allant voir la nuit, à l'heure où les maris sont à la pêche, les femmes auxquelles ils ont donné rendez-vous à l'église. » Suppalius la met en garde contre la malveillance du couvent; mais elle ne craint rien, parce qu'elle est depuis longtemps dans les meilleurs termes avec le père gardien1.

Voici maintenant un genre de sorcières qui sont plus dangereuses : ce sont celles qui, par leurs maléfices, font perdre aux hommes la santé et la vie. C'est à propos d'elles qu'on a cru sans doute pour la première fois à l'intervention d'esprits puissants, quand le mauvais

1 Pour montrer combien la croyance aux sorcières était répandue en ce lemps-là, nous rappellerons qu'en 1483 Ange Politien fit une Prœlectio in priora Arittotelis analylica eut litulus Lamia (trad. en italien par Isidore del Lungo, Florence, 1864). Comp. Reumont, Laurent II, p. 75-77. D'après cela, on peut aussi considérer jusqu'à un certain point Fiesole comme un foyer de sorcellerie.

œil, etc., ne suffisait pas. Comme nous l'avons vu eu parlant de la Fiaicella (p. 240), le supplice du bûcher était leur châtiment, et pourtant le fanatisme est encore traitable : à Pérousc, par exemple, elles peuvent, aux termes d'une loi locale, se racheter en payant 400 livres*. En ce temps-là la législation contre les sorcières était encore loin d'être régulière et uniforme. Sur le territoire des États de l'Église, dans la région du haut Apennin, dans la patrie de saint Benoit lui-même , à Norcia (Nursia), subsistait un véritable nid de sorcières et de magiciens. Le fait était de notoriété publique. C'est une des lettres les plus remarquables de la jeunesse de Sylvius jEnéas4 qui nous renseigne à cet égard. Voici ce qu'il écrit à son frère : « Le porteur de la présente est venu chez moi pour me demander si je ne connaissais pas une montagne de Vénus en Italie, c'est-à-dire une montagne où l'on enseignait des secrets magiques que son maître, qui était Saxon d'origine et grand astronome8, désirait connaître. Ire répondis que je connaissais un Porto Venere non loin de Carrare, sur la côte ligurienne, où j'avais passé trois nuits lorsque j'allais à Bâle. Je savais aussi qu'il existait en Sicile une montagne consacrée à Venus; c'est le mont Éryx; mais je ne sache pas qu'on y enseigne la magie. Toutefois au milieu de la conversation je me rappelai que dans l'Ombrie, dans l'ancien duché (de Spolète), non loin de la ville de Nursia, se trouve au pied d'un rocher escarpé une grotte que tra-

1 Giuziani, Arch. stor., XVI, i, p. 565, ad a. 1445, à propos d'une sorcière de Nocera qui n'offrit que la moitié de la somme et qui fut brûlée. La loi frappe celles qui facciono le future overo venejilie overo tncantatione d'onmuitde spilïte a nuocere. (Notes 1, 2, ibid.)

s Lib. I, ep. 46. Opéra, p. 531 ss. Au lieu d'umbra, p. 532, il faut lire Umbria, et a-u lieu de lacum. locum.

3 Plus tard il le nomme medicus ducis Saxoniœ, homo tutn dives tum pot en*.

verse un cours d'eau. Je me souviens d'avoir entendu dire que celte grotte est hantée par des sorcières (slriget), des démons et des fantômes; celui qui a le courage d'y pénétrer peut voir des esprits (spiriius), leur parler et apprendre des tours de sorcellerie ». Je n'ai pas vu l'endroit et n'ai point cherché à le voir, car ce qu'on n'apprend qu'en commettant un péché, on fait mieux de l'ignorer. » Puis il cite son auteur et prie son frère de mener le porteur de la lettre chez lui, s'il vit encore. Énéas pousse très-loin sa complaisance à l'égard d'un personnage haut placé ; mais quant à lui, il est nonseulement plus affranchi de toute superstition que ses conii inporains (p. 256, 291), mais encore il a subi sous ce i apport une épreuve à laquelle ne résisteraient pas les gens éclairés d'aujourd'hui. Lorsqu'à l'époque du concile de Bâle il resta pendant soixante-quinze jours à Milan, cloué sur son lit par la fièvre, on ne put le décider à recourir à la magie, bien qu'on amenât près de son lit un homme qui, disait-on, avait guéri peu de temps auparavant, dans le camp de Piccinino, deux mille soldats qui souffraient de la fièvre. Quoiqu'il fût encore souffrant, Énéas traversa la montagne pour aller à Bâle et guérit en chevauchant *.

D'autre part, nous sommes renseignés sur les environs de Norcia par le nécronaau qui chercha à gagner Benvenuto Cellini. 11 s'agit » de bénir un nouveau livre de magie; l'endruit le plus convenable pour l'opération,

'Au quatorzième siècle on connaissait une sorte de soupirail de l'enfer non loin d'Ansedonia en Toscane. C'était une caverne où l'on voyait sur le sable des traces d'hommes et d'animaux; on avait beau effacer ces traces, elles reparaissaient le lendemain.

Ubeuti, // Diliamondo, I, III, cap. ix. 3 Pli II Comment., l.I,.p. 10.

3 Benv. Cellini, \, I, cap. LXV.

ce sont les montagnes de ce pays. Il est vrai que le maître du magicien a une fois bémi un livre dans le voisinage de l'aboyé de Farfa, mais il s'est produit à cette occasion des difficultés qu'on ne rencontrerait pas près de Norcia; de plus, les paysans de la contrée étaient des gens sûrs, avaient quelque pratique de ces choses et pouvaient, en cas de besoin, prêter un concours sérieux. L'excursion n'eut pas lieu, sans quoi Benvenuto aurait probablement appris à connaître les acolytes du fripon. En ce temps-là ce pays était vraiment légendaire. Arétin dit quelque part d'une fontaine ensorcelée que ses bords sont la demeure des sœurs de la sibylle de Norcia et de la tante de la fée Morgane. Vers la même époque, le Trissin, dans son grand poème épique célébrait cet endroit avec un luxe extraordinaire de poésie et d'allégorie comme la patrie des oracles et des prédictions.

La célèbre bulle d'Innocent VIII (1484) 3 inaugura, comme on le sait, un affreux système de persécutions contre les sorcières, mais elle ne fit que donner plus d'ex ! c nsion à la sorcellerie. Des Dominicains allemands en furent les principaux promoteurs; aussi l'Allemagne eut-

> UUalia Uberata da' Goti, canto XIV. On peut se demander si le Trissin lui-même croit encore à la possibilité de sa description, ou s'il s'agit déjà d'un élément du romantisme pur. Il est également permis d'élever les mômes doutes au sujet de son modèle probable Lucain (chant Vlj, où la sorcière thessalienne évoque un mort pour faire plaisir à Sextus Pompée.

» Septimo Décrétai., lib. V, tit. XII. Elles commencent par ces mots : Summis deiiderantes affeclibus. etc. Je crois devoir faire observer en passant qu'en y regardant de près toute idée d'un état de choses renouvelé de l'antiquité, d'un reste de croyances païennes, disparaît ici. Celui qui voudra se convaincre que l'imagination des moines mendiants est la source unique de toutes ces observations, n'a qu'à suivre daus les m moires de Jacques du Clerc le procès des Vaudois d'Arras (en U59). ce n'est que par cent ans de procès qu'on amena l'imagination populaire à trouver toutes naturelles les pratiques incriminées.

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