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elle le plus à souffrir de ce fléau, qui naturellement sévit aus i dans les pays italiens les plus voisins de l'Allemagne. Les édits et les bulles des papes eux-mêmes » visent surtout la Lombardie, province où règne l'Ordre de Saint-Dominique, les diocèses de Brescia et de Bergame, et Crémone. D'autre part, Sprenger nous apprend par son livre célèbre, le Maliens maîeficarum, qui est à la fois théorique et pratique, que dès la première année qui suivit la bulle, 41 sorcières furent brûlées à Corne ; quantité d'Italiennes se réfugièrent sur le territoire de l'archiduc Sigismond, où elles se croyaient encore qk sûrelé. Enfi n la sorcellerie t'établit a demeure dans quelquesmalheureuses vallées des Alpes, particulièrement dans le val Camonica s; le système employé pour détruire la sorcellerie avait évidemment réussi à infester pour toujours de l'erreur qu'on voulait exlirper, des populalations qui avaient quelque disposition spéciale à s'y adonner. Cette sorcellerie, essentiellement allemande, forme une variété qu'on retrouve dans des histoires et dans des nouvelles de Milan, de Bologne, etc. 3. Si les pratiques dont nous parlons ne se répandirent pas davantage en Italie, cela tenait peut-être à ce que ce pays
1 D'Alexandre VI, de Léon X, d'Adrien VI.
8 Qui est cité comme la patrie légendaire des sorcières dans
l'Orlandino, cap. t, Str. 12.
3 P. ex. Bandello, III, nov. 29, 52. Prato, Arck. sior., m, p. 409. — Bursellis,/î«w. Bonon., ap. Murât., XXIII, col 897, raconte déjà] à propos de l'année 1468, la condamnation d'un prieur de l'Ordre des Servites, qui tenait un lupanar d'esprits: Cives Bononiemes coire facicbal cttm dœmonibus inspecte pucllarum. Il offrait aux démons des sacrifices en forme. — Voir un pendant à ce fait dans Puocop. Hist. arcana, cap. xii, où une véritable maison de tolérance est fréquentée par un démon qui met a la porte les hôtes qu'il y rencontre. — Galateo (p. 116 ss.) (voir plus haut, p. 308, note 1) constate aussi la croyance aux sorcières, qui était alors généralement répandue : Volqre per longinquas regiones, choreas per paludes dicere et dœmonibus congredi, ingredi et egredi per clausa ostia etfocamina.
CriAP. IV. — MÉLANGE DE SUPERSTITIONS ANTIQUES, ETC. 319
avait une stregheria perfectionnée, qui replut sur de tout autres bases. La sorcière italienne exerce un métier; elle veut gagner de l'argent, et il faut avant tout qu'elle ait du sang-froid et de la réflexion. Chez elle il n'est pas question des rêveries hystériques des sorcières du Nord, de lointaines expédiions, d'incubes et de succubes; la slrega est une agente de plaisir. SL.on lui attribue le pouvoir de prendre diverses formes, de se transporter rapidement sur des points éloignés, elle n'y contredit pas, pour peu que son autorité y gagne; par contre, elle s'expose aux plus grands dangers quand la crainte de s*a méchanceté et de sa vengeance, surtout de l'ensorcelle»ment des enfants, du bétail et des fruits des champs, la désigne à la persécution. Les inquisiteurs et lesauloriiés locales peuvent trouver dans la terreur qu'elle inspire un motif extrêmement populaire de la brûler.
-Comme nous l'avons indiqué, le champ îe plus vaste où moissonne la slrega, ce sont les intrigues amoureuses, qui lui donnent occasion de faire naiîre l'amour et la haine, de nouer l'aiguillette, de pratiquer des avortements, des envoûtements, et même d'exercer le métier d'empoisonneuse !. Commeon se défiait de femmes aussi redoutables, bien des personnes cherchèrent à apprendre leurs secrets pour opérer elles-mêmes, sans le secours de la sorcière. Les courtisanes de Rome, par exemple, tâchaient d'augmenter îe charme de leur personne en recourant à des artifices comme „ceux de la Canidie d'Horace. Arétiu'est non-seulement au courant de leur
1 Sur les dégoûtantes provisions que renfermait la cuisine des sorcières, comp. la Macaronéide, Pliant., XVI, XXI, où toutes leurs opérations sont décrites.
* Dans le liagionamento del Zoppino. Il dit que les courtisanes puisaient leur science surtout dans la fréquentation de certaines Juives qui possédaient des malie. — Le passage suivant est aussi
vie, mais {pest encore à même de nous renseigner trèsexactement sur leurs pratiques. Il énumère les hideux objets qu'on trouve réunis d;ms leurs armoires, des cheveux, des crânes, des côtes, des dents, des yeux de morts, de la peau humaine, des nombrils de petits enfants, des Sf melles de souliers et des vêtements arrachés aux tombeaux; elles vont jusqu'à chercher dans les cimetières de la chair en putréfaction et la donnent à manger à leurs g liants (sans parler de choses encore plus monstrueuses). Elles prennent des cheveux, des aiguillettes, des rognures d'ongles de leurs galanfs, et les font cuire dans de l'huile qu'elles ont volée d ns les lampes qui brûlent perpétuellement dans les églises. La plus innocente de leurs conjurations est celle qui consiste à donner à de lu cendre chaude la forme d'un cœur, qu'elles percent en chantant :
Prima cbe'l fuoeo spengbi Fa ch'a mia porta venghi; Tal ti pun.ia il mio amore Quale io fo questo cuore.
Eiits prononcent aussi des formules magiques au clair de la lune, font des dessins sur la terre et fabriquent des figures de cire ou de bronze qui doivent sans doute représenter le bien-airaé et qu'elles traitent suivant les circonstances.
On était tellement habitué à ces choses-là qu'une femme qui exerçait un grand charme sur les hommes tout en n'étant ni jeune ni belle, devenait par cela même
fort remarquable. Bembo raconte dans la biographie de Guidobaldo (Opéra, I, 614) ce qui suit : Guid. constat siée corporis et nalurœ vilio, seu quoi vuljo creditum est, artibus magicis ab Oclaviano patruo propter regni cupiditalem impeditum quarum omitino Me artium expedilissimus habebatur, nulla cum femiiia coirc u ;quam in tota vita potuisse, neque anquam fu sse ad rem uxoi iam idoneum.
suspecte de magie. La mère de Sanga 1 (secrétaire de Clément VII) empoisonna la maîtresse de son fils, qui se trouvait daus ce cas; mais malheureusement le fils mourut aussi, de même que plu>ieurs amis de la maison, qui mangèrent de la salade empoisonnée préparée par celte femme.
Vient maintenant, non pas un auxiliaire, mais un concurrent de la sorcière, un individu encore plus expert qu'elle en matière de maléfices, le magicien ou conjurateur, incantatore. Parfois il est autant et même plus astrologue que magicien; il est probable qu'il s'est fait passer plus d'une fois pour astrologue afin de ne pas être poursuivi comme magicieu; du reste, le magicien avait besoin de certaines notions d astrologie, ne fût-ce que pour arriver à déterminer les heures favorables (p. 292, 299) s. Mais comme bien des esprits sont bons» ou indifférents, celui qui les évoque n'a souvent pas trop mauvaise réputation; aussi fallut-il qu'en 1474 Sixte IV lançât un bref* contre quelques Carmélites de Bologne qui disaient en chaire qu'il n'y avait pas de mal à consulter les démons. Nombre de gens croyaient évidemment à la réalité de ces évocations ; on en trouve une preuve indirecte dans le fait que même les personnes les plus pieuses croyaient à l'apparition de bons esprits évoqués par eiîe ha , enrôle a l'esprit rempli de visions de ce genre; les platoniciens de Florence parlent d'une union mystique avec Dieu, et Marcellus Palingenius(t. I,
' Varchi, Stor.fior., II, p. 153.
! On trouve des renseignements très-intéressants sur deux magiciens, un Sicilien et un Juif, dans Landi, Commentario, fol. 36» et 37». (Entre autres : miroir magique, une tête de mort qui parle, les oiseaux arrêtés dans leur vol.)
3 On insistait beaucoup sur cette réserve. Corn. Agrippa, De occulta philosopha, Cnp. xxxix
4 Septimo, Décrétai. ,\. c.
p. 329 ss.) donne nettement à entendre qu'il est en rapport avec des esprits bienfaisants Le même auteur est aussi convaincu de l'existence de toute uue hiérarchie de démous malfaisants qui demeurent dans une région sublunaire et dont l'attention est sans cesse tournée vers la nature et vers la vie des hommes2; il raconte même qu'il a été personnellement en contact avec des esprits de cette espèce, et comme le but de cet ouvrage ne nous permet pas d'exposer systématiquement la croyance aux esprits telle qu'elle existait alors, nous citerons du moins à titre d'exemple unique la relation de Palingenius 3.
11 s'est fait instruire par un pieux ermite de S. Silvestro, sur le mont Soracte, du néant des choses de la terre et de la vie humaine. A la tombée de la nuit il se met en route pour Rome. Au clair de la iune il voit sur la route trois hommes qui viennent se joindre à lui ; l'un d'eux l'appelle par son nom et lui demande d'où il vient. Palingenius répond : « De chez le Sage, sur celte montagne là-bas. — Insensé, réplique l'autre, crois-tu réellement qu'il y ait des sages sur cette terre? Il n'y a que des êtres supérieurs (Divi) qui possèdent la sagesse ; nous sommes de ces êtres-là, bien que nous soyons revêtus de la forme humaine; je m'appelle Saracil, et ceux-ci se nomment Sathiel et Jana ; notre empire est situé tout près de la lune ; c'est là que demeurent en général la fouie des êtres intermédiaires qui régnent sur la terre et la mer. » Palingenius demande à son interlocuteur, non sans une terreur secrète, ce qu'ils vont faire à Rome. Il reçoit cette réponse : « Un de nos compagnons,
' Zodiactis oilœ, XII, 363 à 539 Cf. X, 393 ss. *lbid., IX, 291 ss.
3 lbid„ X, 770 SS.
Ammon, est retenu captif par le pouvoir magique d'un jeune homme de Narni.'qui fait partie de la suite du cardinal Orsini; car, sachez-le bien, enfants de la terre, une des preuves de votre immortalité, c'est que vous pouvez asservir des êtres de notre espèce; moi-même j'ai dû, enfermé dans du cristal, servir les voloutés d'un Allemand jusqu'au moment où j'ai été délivré par un petit moiue barbu. Nous allons à Rome pour rendre le même service à notre frère, et nous profiterons de l'occasion pour expédier cette nuit quelques grands seigneurs dans le royaume des ombres. » A ces mots s'élève une petite brise, et Sathiel dit : « Écoutez, voilà déjà notre prisonnier qui revient de Rome, cette brise l'annonce. » Et, en effet, un nouveau démon arrive ; les autres le saluent joyeusement et l'interrogent sur la ville éternelle. Les nouvelles qu'il rapporte sont antipapales au dernier degré : Clément VII est de nouveau l'allié des Espagnols; il espère extirper la doctrine de Luther, non plus par le raisonnement, mais par l'épée de l'Espagne; il travaillera ainsi pour le compte des démons, qui, grâce aux flots de sang qui seront répandus, entraîneront aux enfers des légions d'âmes. Après ces discours, où Rome avec son immoralité est représentée comme dévolue au malin, les démons disparaissent, laissant là le poëte, qui continue tristement son voyage
Celui qui veut se faire une idée complète des rapports des hommes avec les démons, rapports tolérés
1 Chez les poètes du temps le modèle mythique des magiciens est, comme on le sait, Malagigi. a propos de cette figure, Pulci Morgante, canto XXIV, str. i06 ss.) s'exprime aussi théoriquement sur les limites de la puissance des démons et de la conjuration. Seulement U faudrait savoir ce qu'il en pense sérieusement. (Comp. canto XXI.)
publiquement malgré le Marteau des maléfices (Malleus maleficarum), etc., nous le renvoyons au livre bien connu d' Agrippa de Nettesheim « sur la philosophie occulte ». 11 paraît, il est vrai, l'avoir écrit primitivement avant son séjour en Italie -, mais, dans la dédicace à Trithemius, il cite aussi des sources italiennes très-importantes, indépendamment de beaucoup d'autres, bien que ce ne soit que pour les discréditer toutes. Chez des individus équivoques comme l'était Agrippa, chez des fripons et des fous comme le sont la plupart des autres, le système qu'ils affichent nous intéresse fort peu, malgré leurs formules, leur cuisine magique, leurs onguents, leurs dessins bizarres, leurs ossements*, etc. Mais d'abord ce système est rempli d'emprunts faits à la superstition antique; ensuite le rôle qu'il joue dans la vie et dans les passions des Italiens est considérable et fécond au dernier point. On devrait croire que les plus dépravés d'entre les grands ont seuls donné dans ces aberrations; mais le magicien trouve parfois des clients même parmi les natures fortes et puissantes ; toutes les classes de la société recourent à lui, et la seule idée de la possibilité de son art suffit pour ébranler la croyance de l'indifférent lui-même à un ordre de choses régulier et moral. Au prix d'un peu d'argent et de quelque danger on semblait pouvoir braver impunément la raison et la moralité communes, et éviter de passer par les degrés intermédiaires qui séparent ordi-
' Polidore Virgile était, il est vrai, Italien de naissance, mais son ouvrage De prodigiis ne constate que les superstitions répandues en Angleterre, pays où il passa sa vie. Toutefois il fait, à propos de la prescience des démons, une curieuse application au sac de Rome en 1527.
s Du moins l'assassinat n'est que très-rarement le but (p. 216) et peut-être jamais le moyen. Un monstre comme Gilles de Retz (vers 1440), qui sacrifia aux démons plus de cent enfants, ne trouve guère son pareil en Italie.
nairement l'homme du but, permis ou non, qu'il poursuit.
Examinons d'abord une pratique ancienne et qui est sur le point de disparaître. Au moyen âge et môme dans l'antiquité, bien des villes d'Italie croyaient leur existence liée à celle de certains édifices, de certaines statues, etc. Les anciens avaient leurs légendes de prêtres consécrateurs ou télesles, qui avaient assisté à la fondation solennelle de certaines villes et qui avaient assuré, au moyen de la magie, la prospérité des nouvelles cités, soit en érigeant des monuments spéciaux, soit en enterrant secrètement tels ou tels objets déterminés (telesmata). Les souvenirs populaires qui dataient de l'époque romaine et se transmettaient de bouche en bouche n'étaient autre chose que des traditions de ce genre; seulement, par une transformation naturelle, le prêtre consécrateur devint dans la suite des âges un magicien pur, attendu qu'on ne comprenait plus le côté religieux de !a mission qu'il remplissait dans l'antiquité. Dans quelques miracles de Virgile', Naples persiste à voir la main d'un téleste dont le nom a disparu dans le cours des siècles pour faire place à celui du poëte. Ainsi le fait d'enfermer l'image mystérieuse de la ville dans un vase n'est autre chose qu'un véritable telesma antique; c'est ainsi que Virgile élevant les murs de Naples n'est, sous un autre nom, que le téleste qui avait été présent à la fondation de la ville. L'imagination
• Comp la savante dissertation de Roth ■ sur le magicien Virgile ..dans la Germamade Pfeiffer, iv: et l'ouvrage de Comparetli (traduit en allemand par H Dûtschke), Virgile au moyer âge r pZ 187G. Le fan de Virgile prenant la place du téleste d'autrefois peut s expliquer par l'effet que produisaient sur l'imagination populaire les nombreuses visites dont son tombeau était le but même pendant l'époque impériale.
populaire broda sur ce thème, et peu à peu Virgile devint aussi l'auteur du cheval d'airain, des têtes qui surmontent la porte de Nola, de la mouche de bronze qui se trouve sur quelque autre porte, de la grotte du Pausilippe, etc., tous objets qui enchaînent la deslinée sous certains rapports déterminés, tandis que les deux premiers traits que nous avons cités semblent fixer le so r de Naples en général. La Rome du moyen âge avait aussi des souvenirs confus du même genre. Dans l'église de 8. Ambrogio, à Milan, se trouvait un Hercule antique en marbre; aussi longtemps qu'il resterait à sa place, disait-on, aussi longtemps durerait l'empire, probablement celui des empereurs d'Allemagne, qui se faisaient couronner à S. Ambrogio ». Les Florentins étaient convaincus » que leur temple de Mars (qui devint plus tard le Baptistère) resterait debout jusqu'à la fin du monde ; la congé lation sous laquelle il avait été construit au temps d'Auguste en était un sûr garant. Sans doute, à l'époque où ils devinrent chrétiens, ils en avaient banni la statue équestre en marbre de Mars; mais parce que la destruction de cette statue avait déchaîné de grands malheurs sur la ville, — également à cause d'une constellation, — on la plaça sur une tour au bord de l'Arno. Lorsque Totila mit Florence en ruine, l'image du dieu tomba dans le fleuve, et elle ne fut repêchée que lorsque Charlemagne releva la ville détruite ; elle fut mise alors sur un pilier, à l'entrée du Ponte Vecchio. C'est à celte place que Bondelmonte fut tué en 1215; la reprise de la grande querelle des Guelfes et des Gibelins se rat-
■ Ubbrti, Ditiamondo, 1. III, cap. iv.
* Sur ce qui suit, voir dans Gio. ViLtAtw, I, 42, 60; II, 1; m, 1; V, 88; XI, » Quant à lui, il ne partage pas ces superstition! impies. — COinp. Dante, Inferno, XIII, 146.
tache ainsi à l'idole redoutée. Celle-ci disparut pour toujours lors de l'inondation de 1333 K
Mais le même telesma se retrouve ailleurs. Guido Bonatto, dont nous avons déjà parlé, ne se contenta pas, lorsqu'on reconstruisit le mur d'enceinte de Forli, de demander qu'on symbolisât l'union des deux partis réconciliés (p. 282); grâce à une statue équestre, en bronze ou en pierre, qu'il exécuta à l'aide de moyens astrologiques et magiques, et qu'il enterra ensuite8, il croyait avoir préservé la ville de Forli de la destruction, et même du pillage et de la conquête. Lorsque environ soixante ans après le cardinal Albornoz (t. i, p. 129) gouvernait la Romigne, on trouva la statue en faisant par hasard des fouilles, et, probablement sur l'ordre du cardinal, on la montra au peuple afin que celui-ci vit par quel moyen le cruel Montefeltro avait soutenu sa puissance contre l'Église romaine. Mais cinquante ans après (1410), une attaque contre Forli ayant échoué, on en appela de nouveau à la vertu de la statue, qui avait peut-être été sauvée et remise en terre. C'était la deruièrc fois que l'image mystérieuse devait sauver Forli; dès l'année suivante la ville fut réellement prise. — Dans tout le quinzième siècle, il se rattache encore aux constructions d'édifices des souveu rs astrologiques (p. 295) et même magiques. On était frappé, par exemple, de voir que le pape Paul 11 ensevelissait dans les fondations des bâtiments qu'il faisait élever une quantité extraordi-
1 Suivant un fragment reproduit par Baluz. dans Misccll., IX, 119, les habitants de Pérouse étaient jadis en lutte avec ceux de Ravenne, et militent marmoreum qui juxla Ravennam se continue volvebat ad soient Uiurpaveru.nl et ad eorum civilatem virtuosissime transiiderunt.
9 Sur ce sujet, voir les croyances locales dans Annal. Foroliviens., ap. Moratobi, XXII, col. 207, 238; le fait se trouve raconté avec des développements dans Fil. Villani, Vite, p. 43.
naire de médailles d'or et d'argent', et Platina est assez leuté de reconnaître là dedans un télesma païen. Sans doute Paul ne se doutait, pas plus que son biographe, de la signification religieuse qu'un tel sacrifice avait au moyen âge 9.
Pourtant cette magie officielle, qui, du reste, n'est guère qu'un reste de tradition vague, n'avait pas à beaucoup près l'importance de la magie secrète, servant à des vues personnelles.
L'Arioste a réuni, dans sa comédie du Nécromant', tout ce qu'on voyait à cet égard daus la vie de tous les jours. Son héros est un de ces nombreux Juifs chassés d'Espagne, bien qu'il se fasse aussi passer pour Grec, Égyptien et Africain, et qu'il change sans cesse de nom et de masque. Il sait, il est vrai, au moyen de ses conjurations, changer le jour en nuit et la nuit en jour, faire trembler la terre, se rendre invisible, métamorphoser les hommes en bêtes, etc. -, mais ces vanteries ne sont pour lui qu'une sorte d'enseigne; son véritable but, c'est d'exploiter les malheurs et les passions des couples mal assortis, et sous ce rapport, les traces qu'il laisse ressemblent à la bave d'une limace, mais sou ent aussi à la grêle dévastatrice. Pour arriver à ses fius, il réussit à faire croire que la caisse dans laquelle est caché un amant est pleine d'esprits, ou qu'il peut faire parler un cadavre, etc. Ce qui prouve du moins en faveur du bon sens public, c'est que les poètes et les nouvellistes pouvaient se permettre de ridiculiser ces sortes de gens, et
1 PLATINA, Vitœ ponlif,, p. 320 : Veteret polius hoc in re quant Petrum, Anacletum et Linum imitatus.
* Qu'on retrouve très-bien dans Sugerius, p. ex ., De eontecratione tcclesiœ (OuCHESNE, Scriptores, IV, p, 355), el dans Chron. Petershusanum, f, 13 et 16.
* Comp. aussi la Calandre de Bibiena.
que leurs railleries trouveraient de l'écho. Non-seulement Bandello représente les pratiques d'un moine lombard comme assez ineptes, bien qu'elles soient terribles dans leurs conséquences \ mais encore il dépeint3 avec une véritable indignation la folie et le malheur des clients crédule- qui se livrent au magicien. « Tel espère trouver dans le sein de la terre les trésors cachés, grâce à la Clef de Salomon et de bien d'autres livres de magie, tel autre obtenir les faveurs de sa dame, découvrir les secrets des princes, se transporter en un clin d'œil de Milan à Rome, et ainsi de suite. Plus il a de déceptions, plus il s'opiniâtre... Vous souvient-il encore, seigneur Carlo, du temps où un de nos amis, voulant forcer celle qu'il aimait de se rendre à ses désirs, remplissait sa chambre de crânes et d'ossements humains, de façon à la faire ressembler à un cimetière? «Les obligations les plus dégoûtantes s'imposent aux malheureuses dupes, comme celle d'extraire trois dents à un cadavre, de lui arracher un ongle du doigt, etc., et quand enfin, à force de simagrées, la conjuration fait mine d'aboutir à un résultat sérieux, les infortunés meurent parfois de frayeur.
Lors de la grande et fameuse conjuration qui eut lieu en 1532, dans le Colisée, à Rome», Benvenuto Cellini ne mourut pas, bien qu'il eût été frappé, lui et ses compagnons, d'une horrible épouvante ; le prêtre sicilien qui
1 Bandello. III, nov. 52. — Fr. Filelfo (Epist., Venet , 1502, hb. XXXIV, fol. 240 ss.) fulmine contre la nécromancie. En général U est assez peu superstitieux (Sa., IV, 4); pourtant il croit auî mai effecius d une comète. (Epistolœ, fol. 246b.)
'Bandello, III, nov. 29. Le conjurateur exige que ses clients s engagent par des serments solennels à lui garder le secret; ici, p. ex., il le* fait jurer sur le maître-autel de Bologne, au moment où il n'y avait aucune autre personne dans l'église. - Il est aussi beaucoup question de sorcellerie dans la Macaronéidt. Pliant. XVIII. '
* Benv. Cellini, I, Cap. Lxiv.
voyait probablement en lui un auxiliaire utile pour l'avenir, le complimenta même au retour, disant qu'il n'avait jamais rencontré un homme d'un aussi ferme courage. Chaque lecteur se fera son opinion particulière sur l'opéraiion elle-même; l'essentiel, c'étaient sans doute les vapeurs narcotiques et l'imagination préparée d'avance aux scènes les plus terribles; c'est pourquoi le jeune spectateur, sur lequel la vue de ces mystères produit le plus d'impression, voit plus de détails que les autres. Mais nous pouvons deviner que c'était surtout Benvenuto qui ét;:il en jeu, car s'il en avait élé autrement, une simple curiosité aurait été le motif de cette dangereuse expérience. Benvenuto doit, en effet, d'abord penser à la belle Angélique, et le magicien lui dit ensuite que l'amour est pure folie à côté de la découverte de trésors cachés. Enfin il ne faut pas oublier que sa vanité cî ail flattée de pouvoir se dire : Les démons m'ont tenu parole, et juste au bout d'un mois la belle Angélique était en mon pouvoir, comme j'en avais eu la promesse. (Chap. Lxviu.) Mais quand Benvenuto aurait fini par croire au pouvoir réel du magicien, cette histoire n'en garderait pas moins une grande valeur, comme exemple des idées qui réguaient alors.
D'ordinaire les artistes italiens, même ceux qui étaient fantasques, capricieux et bizarres », ne donnaient pas facilement dans la magie ; sans doute on en trouve un qui, à l'occasion de ses éludes anatomiques, se laiile un pourpoint dans la peau d'un cadavre ; mais, sur les exhortations d'un confesseur, il remet celte dépouille dans un tombeau Ce sont précisément les fréquentes
1 Vasari, VII!, 143, Vila di Andréa da Fiesolc. C'était Silvio Cosini, qui d'ailleurs croyait aux formules magiques et aux billevesées do ce genre.
études faites sur des cadavres qui ont dû le p!us contribuer à détruire l'idée de la vertu magique de certaines parties du corps humain, tandis que la contemplation et la reproduction continuelle de la forme révélaient en même temps à l'artiste la possibilité d'une magie toute différente.
En général, malgré les exemples que nous avons cités, la magie est en décroissance sensible en Italie au commencement du seizième siècle, c'est-à-dire à une époque où cette fausse science prend une grande extension dans les autres pays : aussi les magiciens et les astrologues italiens ne semblent-ils commencer à parcourir le Nord, que depuis que chez eux personne n'a plus guère confiance dans leur savoir-faire. C'était le quatorzième siècle qui trouvait nécessaire de surveiller rigoureusement le lac du mont Pilate, près de Scariotto, afin d'empôcher les magiciens de consacrer leurs livres '.Au quinzième siècle, on trouve encore des choses telles que l'offre de faire tomber de grandes pluies pour disperser une armée assiégeante; mais déjà alors Nicolo Vittelli, le gouverneur de Citta di Castello, la ville asssiégée, avait assez de bon sens pour chasser comme des impies ces prétendus faiseurs de miracles *. Au seizième siècle, la magie officielle disparaît, bien que les conjurateurs aient encore beau jeu pour exploiter la crédulité des simples particuliers. C'est à cette époque qu'appartient certainement le type classique de la sorcellerie allemande, le docteur Jean Faust -, celui de la sorcellerie italienne, au contraire, Guido Bonatto, remonte au treizième siècle.
1 Voir à l'appendice n° 3.
a Deobsidione Tipkematium, 1474. (Rerum liai, teript. ex Florent. cibus, t. II.
Ici encore, il faut sans doute ajouter que la diminution de la croyance aux sorciers n'a pas eu nécessairement pour conséquence de fortifier la croyance à un système du monde régulier et moral, mais qu'elle n'a laissé peut être chez bien des individus qu'un fatalisme vague, ainsi que l'avait fait la disparition de la croyance à l'influence des astres.
Nous pouvons passer entièrement sous silence quelques fausses sciences secondaires, telles que la pyromancie, la chiromancie «, etc , qui n'eurent, pour ainsi dire,' quelque vogue qu'à la suite de l'affaiblissement de la croyance aux conjurations et aux étoiles; même la physioguomouie qui surgit u'a pas à beaucoup près l'intérêt que devrait faire supposer son nom. En effet, elle n'apparaît pas comme la sœur et l'âme de l'art plastique et de la psychologie pratique, mais comme une nouvelle espèce de fatalisme, comme la rivale déclarée de l'astrologie, ce qu'elle avait peut-être été déjà chez les Arabes. Bartolommeo Code, par exemple, l'auteur d'un traité de physiognomonie, qui se donnait le titre de métoposcope », et dont la science rappelait, suivant l'expression de P. Jove, un des premiers arts libéraux, ne se contenta pas de faire des prédictions aux gens les plus intelligents qui venaient le consulter tous les jours, mais il écrivit même une « liste d'individus dont la vie était menacée par de grands dangers de diverse nature ». Bien qu'ayant vieilli au milieu des lumières de la civilisation romaine — in hac luce Romana! — P. Jove trouve que les prédictions contenues dans ce tableau ne se sont
' Limerno Pittoco se moque de cette superstition, qui était commune chez les soldats (vers 1520). voir Orlandino, cao v str. 60. v '
9 Paul. Jov., Elog. litt., p. 10G ss. Sub voce Coelet.
que trop réalisées1. On apprend aus?i à cette occasion comment les gens menacés par ces prédictions et par d'autres semblables se vengeaient des prophètes : Giovanni Bentivoglio fit attacher Lucas Gauricus à une corde fixée au haut d'un grand escalier tournant, et le fit jeter cinq fois contre les murs, parce que Lucas lui avait prédit qu'il perdrait son trône2; Hermès Bentivoglio stipendia un sicaire pour assassiner Code, parce que le malheureux métoposcope lui avait annoncé, même à son corps défendant, qu'il serait banni et qu'il périrait dans une bataille. En présence de sa victime mourante, le meurtrier disait encore en ricanant, paraît-il, que le devin lui avait prédit lui-même qu'il mourrait prochainement d'une mort ignominieuse. — Une tout aussi triste fin fut celle d'Antioco Tiberlo de Césène J, le créateur de la chiromancie, qui périt sur l'ordre de Pandolphe Malatesta de Rimini, à qui il avait prédit le sort le plus cruel que puisse imaginer un tyran : la misère la plus affreuse et la mort sur la terre d'exil. Tiberto était un homme d'une haute intelligence, qui, disait-on, prédisait l'avenir moins d'après les règles d une méthode chiromantique que d'après la profonde connaissance qu'il avait des hommes ; aussi était-il considéré à cause de sa haute culture, même par les savants qui ne faisaient nul cas de sa science divinatoire4.
1 C'est le collectionneur de portraits passionné qu'on entend parler ici.
* Et cela d'après les étoiles, car Gauricus ignorait la physiognomonie; pour sa propre destinée, il était obligé de s'en rapporter à la prédiction de Code, parce que son père avait négligé de prendre uote de son horoscope.
3 Paul. Jov., loc cit., p. 100 ss., s. V. Tiberlut.
* On trouve les détails indispensables à connaître sur ces genres de divinations secondaires dans Corn. Agrippa, De occulta
philosophia, cap. LVIl.
L'alchimie enfin, dont il n'est question dans l'antiquité que fort lard, sous Dioclétien, ne joue, aux beaux jours de la Renaissance, qu'un rôle très-secondaire ». L'Italie avait aussi connu cette maladie au quatorzième siècle ; Pétrarque, qui la combattait, reconnaissait que la manie de vouloir faire de l'or était répandue au loin8. Depuis lors ce genre particulier de foi, de persévérance et d'isolement que réclament les travaux alchimiques, était devenu toujours plus rare en Italie, tandis que les adeptes italiens et d'autres commençaient seulement à bien exploiter les grands seigneurs du Nord 3. Sous Léon X, le petit nombre de ceux* qui s'occupaient encore d'alchimie, s'appelaient déjà chez les Italiens « des chercheurs r> (ingénia curiosa), et l'on raconte qu'Aurelio Augurelli, qui dédia au prodigue Léon X lui-même son grand poëme sur la manière de faire de l'or, reçut du pontife, à titre de récompense, une bourse magnifique, mais vide. Cette autre science mystérieuse qui prétendait non-seulement faire de l'or, mais encore découvrir la pierre philosophale, est un produit tardif du Nord, qui doit sa naissance aux théories de Paracelse, etc.
1 Libri, Hist. des sciences mathèm., II, p. 122.
* Novi nihil narro, mos est publicus. (liemed. utriusque forlumm, p. 93.)
Cette partie du livre est écrite avec beaucoup de feu; i'auteur
y parle ab iralo.
8 Voir un passage important dans Trituem. Ann. Hirsauq II p. 286 ss. * ' '
4 Ncque enim désuni, lit-on dans Paul. JOV. Elog. litt., p. 150 s V
Pompon. Gaor.cus. Comp. ibid., p. 130, s. Aurel. AucurÊllu;,' — Macaronéide, Pliant., XII.